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REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE.
PARIS. — IMPRIMERIE DE RIGNOUX,
RUE DES FSANCS-BOURGEOIS-l.-MrCHEI., ï" 8.
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSE RAISONNÉE
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LES SCIENCES, LES ARTS INDUSTRIELS, LA LITTÉRATURE
ET LES beaux-arts;
PAR UNE RÉUNION
DE MEMBRES DE L'INSTITUT,
ET D'AUTRES HOMMES DE LETTRES.
TOME XL.
PARIS.
AU BUREAU CENTRAL DE LA REVUE ENCYCLOPEDIQl I ,
rue d'lnff.r-sunt-michki, , N° 18.
OCTOBRE l8>-8.
^KAfîy ta
« Toutes les sciences sont les rameaux d'une même tige. »
Bacon.
« L'art n'est antre chose que le contrôle et le registre des meilleures produe*
tions. .. À contrôler les productions (et les actions) d'un chacun, il s' engendre
envie des bonnes et mépris des mauvaises. »
Montaigne.
« Les belles-lettres et les sciences, bien étudiées et bien comprises, sont des
instrumens universels de raison, de vertu, de bonheur. »
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.
I. MÉMOIRES , NOTICES,
LETTRES ET MÉLANGES.
DE L'INFLUENCE DES REVUES
SUR LA PROPAGATION DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE.
Comme il convient de généraliser les idées, les ob-
servations et les connaissances, on est conduit à faire la
même opération sur les signes des idées, à étendre, au-
tant qu'il est possible, la signification des mots. On com-
prendra donc, dans la dénomination de revues, non
seulement les ouvrages périodiques auxquels on a donné
ce titre, mais tous ceux qui ont le même but et le même
mode de publication; qui analysent les plus importantes
productions de la presse, observent les progrès de la ci-
vilisation, enregistrent les fails qui doivent trouver place
dans l'histoire de l'esprit humain , etc. La république
6 INFLUENCE DES REVUES
des lettres ne manque plus de ces sortes d'écrits; il
semble même qu'ils y sont en surabondance, et ne peu-
vent obtenir tous des lecteurs en assez grand nombre
ou assez attentifs. Cette opinion, qu'un premier coup
d'œil fait naître, mérite qu'on l'examine soigneusement,
quel que puisse être le résultat de cette investigation. Si
l'on parvenait à connaître le degré d'influence qu'attei-
gnent les Revues actuelles, on saurait un peu mieux ce
qu'elles sont en état d'opérer, à l'aide du tems, de l'ac-
croissement des lumières, du perfectionnement des mé-
thodes, de toutes les causes d'améliorations sociales. On
ne sera pourtant pas encore en état de décider si ces
moyens de propager l'instruction suffisent, si les res-
sources cfu'ils offrent sont en raison de nos besoins, s'ils
les dépassent, ou s'ils restent en arrière : cette question
est tellement complexe, qu'avant d'essayer de la ré-
soudre, on sent la nécessité de faire de profondes re-
cherches sur les moyens de solution.
Si les travaux de l'écrivain périodique sont dignes de
quelque estime, s'ils peuvent hâter ou assurer les heureux
effets de l'instruction dont on pouvait être privé, ou dont
on n'aurait joui que plus tard, il faut avouer que nul ser-
vice n'obtient moins de reconnaissance, que nul travail
n'est moins encouragé. C'est au milieu des orages que
l'écrivain poursuit sa pénible carrière, sur des routes mal
tracées, sans aucune station de repos où il puisse se
délasser et prendre de nouvelles forces. Sa pensée, ra-
menée sans cesse sur les pensées d'autrui, dans des voies
qu'elle n'eût point choisies, ne connaît plus les charmes
de la liberté; elle ne prend plus l'essor, transportée par
des inspirations dont sa propre activité soit la source;
elle néglige les exercices salutaires qui entretiennent et
accroissent la vigueur intellectuelle. Moins indépendant
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 7
qu'un lecteur ordinaire, l'écrivain périodique doit rendre
compte de ses lectures, et revêtir ses jugemens de formes
variées, quoique, le plus souvent, la même formule les
eût exprimées avec plus de justesse et de brièveté. On
lui impose le joug d'une foule de convenances dont ses
lecteurs n'auront aucune idée, qu'on n'observera point
à son égard, en sorte qu'il sera jugé lui-même avec une
sévérité qu'il s'est efforcé d'adoucir pour les productions
de quelques auteurs fort peu reconnaissans. Des occu-
pations aussi pénibles, aussi rebutantes, sei'aient com-
plètement abandonnées, si elles n'offraient point des
compensations morales qui puissent faire supporter les
fatigues et les dégoûts d'une interminable polémique :
et quelles peuvent être ces compensations, sinon la cer-
titude d'avoir accéléré la propagation des connaissances
utiles par des moyens dont le concours était indispen-
sable? Si les services rendus par les Revues sont con-
statés par des résultats qui leur appartiennent, elles ne
manqueront point de rédacteurs, même parmi les no-
tabilités littéraires les plus imposantes. Voyons donc s'il
est possible de reconnaître quelques traces durables de
leur circulation dans la république des lettres, quelques
effets de leur influence sur les progrès de l'instruction
et de la raison publique.
L'instruction a deux parties distinctes, mais inséparables,
savoir: les habitudes que l'esprit contracte par l'étude, et
l'.'s connaissances positives dont il fait l'acquisition.
L'étude est la meilleure gymnastique de l'intelligence;
elle la développe et la fortifie beaucoup plus que la con-
troverse : celle-ci n'exerce que la logique, et l'autre cul-
tive, non l'art de l'argumentation, mais l'éminente fa-
cilite de raisonner. Elle va droit aux vérités qui sont
l'objet de ses recherches, elle les reconnaît par des nié-
8 INFLUENCE DE REVUES
l ho des sûres, par des caractères déduits du fond des
choses, et non des formes de l'a pensée et de son expres-
sion. La logique peut former des avocats , des orateurs ,
et non des philosophes.
L'habitude de diriger continuellement sa pensée vers
des objets accessibles à nos recherches, et dont la con-
naissance soit profitable; de séparer, par une opération
rapide et sure, le vrai du faux, le bon de l'inutile et
du nuisible; d'apprécier le savoir en raison des bien-
laits qu'il peut répandre sur l'humanité; voilà ce qui
est digne du noble titre de philosophie : l'esprit qui a
contracté cette habitude est, sans contredit, un esprit
philosophique.
L'enseignement est la voie ordinaire par laquelle l'in-
telligence arrive aux connaissances positives, et peut se
les approprier. Si l'instituteur n'a pas l'esprit philoso-
phique, ce qui n'est que trop commun, les connais-
sances qu'il transmettra seront plus ou moins altérées;
ses élèves apprendront plus difficilement, et sauront
moins bien, il est même à craindre que les esprits ordi-
naires ne puissent résister à la dangereuse influence
de cette instruction mal dirigée. Mais il est des intel-
ligences plus robustes dont la vigueur native ne se res-
sent point de ces atteintes, qui trouvent en elles-mêmes
les moyens de corriger les vices de l'enseignement
qu'elles ont reçu. Quelques études leur suffisent pour
que leur raison soit exercée; l'esprit philosophique s'y
développe en dépit de tous les obstacles.
Lorsque l'enseignement est dirigé par l'esprit philo-
sophique, ses méthodes sont meilleures, et les études
plaisent au lieu de fatiguer. Les disciples ne sont plus
dans la nécessité de recommencer leur instruction au
sortir des écoles. Les opérations de l'intelligence sont
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. g
faciles, lumineuses; ses développemens paraissent na-
turels, spontanés. Les habitudes qu'elle contracte aug-
mentent à la fois son activité et ses forces : des esprits
ordinaires prennent un degré remarquable de justesse,
et ne le perdent point. Ces heureux effets d'une instruc-
tion philosophique peuvent être obtenus, quand même
elle n'embrasserait qu'une seule des divisions des con-
naissances humaines; mais ils sont plus assurés et plus
étendus lorsque l'intelligence est exercée sur des objets
variés, pourvu qu'ils ne soient point au-dessus de sa
portée.
Ainsi, l'enseignement philosophique est le meilleur
moyen de former et de propager Y esprit philosophique;
car la disposition habituelle de l'intelligence à laquelle
on donne ce nom est un fruit de la méditation , de
l'étude, de l'instruction. Il serait absurde de supposer
que des esprits non exercés pussent être pourvus d'a-
vance de règles sûres pour analyser, de termes de com-
paraison, de moyens d'apprécier et de juger. Un ensei-
gnement philosophique est peut-être le don le plus pré-
cieux qu'un gouvernement puisse faire à la nation dont
il rè"le les destinées, la plus sûre garantie des institutions.
bienfaisantes, de la conservation des Etats. C'est par son
inlluence, par l'action continue de l'esprit philosophique
dont il est la source la plus abondante, que les abus
disparaissent peu à peu, que les lois se perfectionnent,
que tous les mouvemens du corps social sont mieux
réglés. Que chaque nation se dégage un moment des
illusions de l'amour- propre, et qu'elle se demande si
une véritable philosophie dirige ses écoles : si la ques-
tion est faite avec sincérité, et si la réponse est exacte,
les nations auront reçu de salutaires avertissemens ;
elles connaîtront mieux leur situation présente, cl m
io INFLUENCE DES REVUES
tromperont moins sur l'avenir qui leur est préparé.
Hors des écoles, les études finissent pour la plupart
des hommes avant que l'instruction soit suffisante, et
lintelligence assez exercée. Des connaissances trop im-
parfaites, appliquées avec une présomptueuse confiance,
sont les causes ordinaires de mécomptes ruineux, de
pertes irréparables,- l'esprit philosophique est à l'abri
de ces désastres. L'homme guidé par cet esprit conserve
dans tous les tems le désir d'apprendre, et il en cherche
les moyens. Si des occupations journalières, des fonc-
tions publiques, des devoirs à remplir ne lui permettent
plus de se livrer à des études régulières, il y supplée
par des lectures instructives; c'est ici que commence
l'office des ouvrages périodiques, des Revues. Mais qu'on
ne se méprenne point sur leur véritable destination, et
que l'on n'y cherche point des connaissances assez com-
plètes, assez mûries pour être appliquées immédiate-
ment avec succès; leur titre même annonce qu'elles
n'aspirent point à cet emploi : ce sont, comme dit
Montaigne, des /ivres sur les livres, plutôt que sur les
choses dont les livres parlent. C'est dans cette dernière
sorte de livres qu'il faut chercher une instruction suf-
fisante, réelle. Quelques recueils périodiques possèdent,
à tous égards, les précieuses qualités de ces livres; tels
sont, dans notre langue, le Bulletin de la Société d'en-
couragement, les Annales de physique et de chimie, les
Annales de la Société centrale d' agriculture , et en gé-
néral, les collections de Mémoires qui, en raison de
leur étendue et de leur importance, doivent être assimi-
lées aux publications académiques.
Mais, quel sera donc l'emploi des Revues? Quels
tiaes peuvent-elles conserver à l'estime et aux faveurs
<iu monde savant et littéraire, puisqu'elles ne sont point
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. u
immédiatement un moyen d'instruction? Se borneront-
elles au mérite obscur d'indiquer les sources où l'homme
peut aller puiser les connaissances qui lui manquent?
Quoiqu'un pareil service soit sans éclat, et qu'une haute
ambition puisse dédaigner ce qui n'illustre point, il faut
pourtant que cette ttàche soit remplie. Jamais on ne vit
une aussi prodigieuse quantité de livres, et dans la mul-
titude toujours croissante des nouvelles productions de
la presse, il est indispensable de faire un choix, im-
possible au plus grand nombre des lecteurs de choisir
autrement que sur la foi des titres des ouvrages. Les
Revues arrivent ici très à propos, et mettent lin aux per-
plexités des lecteurs; les bibliothèques se remplissent de
bons livres, et les œuvres qui ne méritent point d'être
conservées sont abandonnées à leur destinée. On sup-
pose que les rédacteurs de Revues sont fidèles à leur
mandat, juges intègres, éclairés, et qu'ils ne prodiguent
point les éloges.
Il serait donc imprudent de ne pas encourager les ou-
vrages périodiques dont l'intervention est devenue aussi
nécessaire. Il en faut, et il en faut plusieurs, dans les pays
où la fermentation des esprits est plus active, et la presse
plus occupée. L'expérience et une libre concurrence doi-
vent seules en limiter le nombre, et la concurrence ne
commence réellement que lorsque toutes les nouvelles
productions de la presse peuvent être soumises aux ré-
viseurs. Jusqu'à ce moment, tous les écrivains qui exer-
cent avec constance et dignité les pénibles fonctions de
critiques littéraires sont collaborateurs, associés au même
travail, et ne doivent être rivaux que dans le sens le plus
honorable pour leur caractère; qu'ils disputent entre eux
le prix du zèle, de l'amour de la vérité, de la sagacité
pour la découvrir, du courage pour la défendre.
ia INFLUENCE DES REVUES
Mais il est un titre de véritable gloire auquel ces écri-
vains ont le droit de prétendre, et bien capable d'exciter
l'ambition des grands talens. Lorsque les Revues sont
bien faites, elles agissent fortement sur l'opinion ; elles en-
tretiennent et propagent l'esprit philosophique. En effet,
une analyse d'ouvrages importans ne mérite ce titre qu'au-
tant qu'elle est une œuvre éminemment philosophique,
mise à la portée des intelligences ordinaires. Ces écrits
accoutument les lecteurs à l'ordre des idées , à la jus-
tesse des expressions; ils en font sentir les avantages
et contracter le besoin ; ils exercent sur les hommes
faits l'influence qu'un bon enseignement obtient sur
la jeunesse; ils raniment la pensée, font renaître le goût
de la méditation, quelquefois même celui de l'étude;
l'homme est rendu à l'instruction, avec les ressources
d'une raison plus exercée et d'une volonté plus éner-
gique. Une dissertation lumineuse, méthodique, et
que l'on peut suivre sans fatigue, sans une attention
long-tems soutenue, contribue si efficacement à la con-
servation des forces intellectuelles, qu'on ne la placera
point au dessous des bonnes analyses d'ouvrages. Quoi-
que ces écrits ne puissent être aussi instructifs qu'un en-
seignement bien dirigé, qu'on ne se permette même
point de les mettre sur la même ligne que des traités
ex professo sur des sujets graves, on ne leur contestera
point le mérite d'être accessibles à tous, et dans tous
les tems. lis n'exigent point, comme les traités, des études
réglées et le recueillement du cabinet; ils sont prêts à
nous suivre partout; c'est des ouvrages de cette sorte
que l'on peut dire : Nobiscum peregvùiantur, rusticantur.
Cependant, ils font arriver jusqu'à nous d'utiles aver-
tissement; ils excitent la pensée, quelquefois dans les
momens les plus favorables pour la méditation, lorsque
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i3
les passions se taisent, et que les préjugés ne se tien-
nent pas sur leurs gardes , lorsque la vérité nous trouve
le mieux disposés pour l'accueillir.
C'est en Angleterre que les Revues ont pris naissance;
aujourd'hui même elles y sont en plus grand nombre
que dans aucun autre pays. La Revue mensuelle (Monthly
Reuiew) ouvrit la carrière à ses sœurs puînées; mais bien-
tôt l'orgueilleuse Revue trimestrielle ( Quarterly Review)
prononça des arrêts dictés le plus souvent par l'esprit de
parti, par des haines nationales, et quelquefois, sans
doute, par des motifs encore moins excusables. Les ac-
cès de sa fièvre politique étaient si rapprochés, et d'une
telle violence, que ses momens lucides ne pouvaient être
que rares et courts ; mais ces retours à la raison étaient
marqués par d'excellentes analyses et par des disserta-
tions approfondies qui attirèrent l'attention du monde sa-
vant, dans les deux hémisphères. Le parti qu'elle attaquait
sans ménagemens ne voulut point rester sur la défensive,
il s'arma de Revues, et la guerre fut allumée dans la ré-
publique des lettres. Au milieu de ces discordes et de
ces combats, l'art d'écrire se répandait de plus en plus;
les auteurs étaient retenus par une crainte salutaire, ils
n'osaient plus livrer au public des œuvres négligées,
dont une censure inexorable n'eût point manqué de dé-
voiler toutes les imperfections. Comme cet état des choses
s'est maintenu, malgré quelques variations peu impor-
tantes, le perfectionnement littéraire a continué, et se
fait sentir aujourd'hui jusque dans des imprimés qui
n'ont rien de littéraire, et dont quelques négligences
de style ne diminueraient pas le mérite.
On peut déjà faire la même observation en France,
depuis qu'une critique décente, mais rigoureuse, iu< \i-
table, y poursuit sans relâche lea mauvais écrivains, et
i4 INFLUENCE DES REVUES
ne leur laisse ni repos ni refuge; on les contraint à mieux
dire, et des choses plus dignes d'être dites. Le teins ap-
proche, peut-être, où Thëmis même sera forcée de re-
noncer à son langage barbare et de parler français. Voilà
des améliorations réelles, et dont la cause ne peut être
méconnue. Aussi long-tems que nous aurons des Re-
vues soigneusement élaborées, organes de la vérité et
du bon goût, le caractère de notre littérature s'élèvera
de plus en plus; les œuvres de nos écrivains attesteront
la noble indépendance, la dignité du caractère national,
et répondront victorieusement à nos détracteurs. L'es-
prit philosophique fera sentir partout sa bienfaisante in-
fluence, dirigera nos études, nos institutions, inspirera
nos législateurs. Mais, si le flambeau de la critique ve-
nait à s'éteindre, des lueurs perfides se mêleraient bien-
tôt aux lumières pures qui nous éclairent, la forme des
objets paraîtrait changée, l'erreur se propagerait sans
obstacle; nous n'ignorons point tout ce qu'elle traîne à
sa suite.
Il est donc permis de le dire, même dans une Revue,
ces ouvrages périodiques sont un puissant moyen de per-
fectionnement social, lorsqu'ils sont guidés par l'esprit
philosophique. Cependant, que les rédacteurs de ces
ouvrages n'aillent pas concevoir un orgueil démesuré;
qu'ils ne se considèrent point comme des instituteurs
universels, sans lesquels il n'y aurait ni pensée, ni rai-
son, ni vrai savoir; ces vertiges de l'amour-propre fe-
raient dévier l'intelligence la plus exercée et la plus sûre
dans ses opérations. Heureusementcette démence est rare,
mais elle atteint quelquefois des écrivains périodiques
très dignes d'estime , et se manifeste par de singulières
prétentions; elle leur persuade, par exemple, que seuls
ils ont compris Voltaire , et l'ont fait comprendre à leur
SUR L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i5
siècle, qui, sans eux, se serait complètement trompe
sur les pensées du philosophe de Ferney, et n'aurait pu
faire un bon usage d'aucune de ses œuvres. Il suffit de
signaler de pareilles extravagances pour faire sentir aux
rédacteurs de Revues à quels dangers un amour-propre
excessif peut les exposer. On ne peut trop le redire,
ces écrivains, et les ouvrages périodiques où leurs disser-
tations sont déposées préparent l'instruction et ne la
donnent point; ils peuvent entretenir et propager l'es-
prit philosophique, le goût de la méditation; c'est assez
pour qu'ils aient bien mérité de la république des lettres.
Sur quelques sujets qu'ils écrivent ils devraient adopter
l'épigraphe que Gondorcet plaçait en tête de ses mémoires
de mathématiques pures :
Fungar vice cotis, accututn
Reddere quœferrum valet, exsers ipsa secandi. (Horace.)
L'ÉDUCATION DOIT-ELLE ETRE LIBRE ?
Cette dissertation, à laquell d'Académie française a décerné
une mention honorable dans sa séance publique du 25 août
1828, était écrite lorsqu'ont paru les fameuses ordonnances
qu'une partie du clergé a voulu parodier en édits de persécu-
tion. Alors on a entendu invoquer à grands cris la liberté d'en-
seignement , la liberté d'éducation , par des voix dont on s'est
effrayé; et beaucoup se sont dit que ces libertés devaient être
mauvaises, puisque les ennemis habituels de tant d'autres libertés
lesappelaient à leur aide. La question toutefois n'était pas changée.
D'autres personnes , sans se prononcer contre la liberté , se
rabattent à la trouver inopportune , et craindraient, en con-
venant qu'elle est bonne , d'ôter au gouvernement quelque
chose de la force dont il a besoin pour faire plier les jésuites
sous le joug des lois universitaires. Qu'il soit permis à l'auteur
iG L'ÉDUCATION
de cette dissertation de se citer lui-même, et de rapporter la
réponse qu'il faisait à cette objection, au mois d'août 1826,
en motivant son adhésion à la consultation délibérée en faveur
de la dénonciation de M. de MoDtlosier. Il s'agissait, alors
comme aujourd'hui , d'appliquer contre les jésuites une lé-
gislation hostile à la liberté. L'auteur s'exprimait ainsi :
« Voici maintenant une difficulté sérieuse , une objection de
conscience. Il n'appartient, dira-t-on , qu'à ceux qui consentent
à approuver cette législation de la déclarer applicable. Mais
comment admettre que ceux qui la blâment puissent, avec
quelque convenance , pousser à son application ?
a A cette objection il est facile de faire une réponse franche
et claire.
« Il y a quelque chose de plus fâcheux encore que l'exis-
tence d'une mauvaise loi : c'est qu'à la faveur d'un silence qui
en tolère l'inexécution, et qui échappe à toute responsabilité,
elle puisse peser sur les uns et épargner les autres. Il ne faut
pas qu'une partie considérable des citoyens soit dupe tout à
la fois de l'existence d'une loi et de son inapplication. Con-
server une mauvaise loi dans nos codes , sauf à ne pas l'ap-
pliquer, c'est un grand mal; conserver cette loi pour l'appli-
quer arbitrairement, c'est la plus intolérable des calamités
judiciaires.
« Il faut que les jésuites subissent notre législation , ou qu'ils
la combattent ouvertement.
« On s'expose à un grand danger en fournissant aux congré-
ganistes et aux jésuites des prétextes spécieux pour se sous-
traire aux poursuites de notre loi, à l'aide d'interprétations
forcées. Qu'arrivera-t-il de là ? Après s'être dégagés , pour
leur compte, des liens de la loi, ils feraient leurs efforts pour
la maintenir afin d'y enlacer le reste des citoyens. On leur
dirait vainement ensuite qu'ils l'ont interprétée en leur faveur
dans le sens de la liberté ; la loi n'en subsisterait pas moins
avec son texte et son vice d'origine.
« Au lieu de favoriser ainsi la marche naturelle des jésuites
et de les laisser échapper en entr'ouvrant la porte des inter-
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? i;
prétations , il est bon qu'emprisonnés avec nous dans la légis-
lation , ils ne puissent devenir libres qu'en la brisant pour leur
avantage et pour le nôtre.
« Quiconque a examiné attentivement la marche des affaires
publiques depuis quelques années conviendra que nous de-
vons au côté droit l'acquisition de beaucoup de liberté poli-
tique. L'exemple est encourageant. Il permet d'espérer que la
position actuelle des jésuites nous vaudra quelque chose pour
la liberté religieuse, pour la liberté d'association, pour la li-
berté d'enseignement. »
La question grave que l'auteur de cette dissertation n'a fait
qu'effleurer mérite de bien autres développemens. D'excellens
articles ont paru à ce sujet dans le Glube. Trois Sociétés de
Paris , les Sociétés d'Instruction élémentaire , de la Morale chré-
tienne et des Méthodes d'cnseignenient, se sont réunies pour ouvrir
un concours sur la liberté d'éducation. Il est donc permis d'es-
pérer que cette importante matière ne tardera pas à être con-
venablement traitée. On annonce aussi que le gouvernement
s'occupe de préparer un projet de loi sur l'instruction publique.
Puisse la présentation en être retardée jusqu'à l'époque où l'on
sera enfin généralement détrompé sur le monopole!
Nos droits nous out été donnés comme
moyens d'accomplir nos devoirs.
11 existe des opinions fort diverses sur la nature des rela-
tions qui doivent s'établir entre l'éducation et l'État. Ces opi-
nions se rangent sous trois systèmes principaux.
L'un est celui de la liberté; il part du principe que l'éduca-
tion esl le droit et le devoir de la famille, et \\ ne fait inter-
venir l'autorité publique que pour exercer un rôle de surveil-
lance et de répression. Un second attribue l'éducation à l'État.
Enfin, dans un troisième ordre d'idées, on se place entre les
deux antres systèmes , <t l'on emprunte quelque chose a chacun
i . m . - - Octobre \ 828. a
ï8 L'ÉDUCATION
d'eux : c'est ainsi que notre régime actuel combine le mono-
pole universitaire avec la liberté absolue de l'éducation do-
mestique.
Cherchons à apprécier successivement ces trois systèmes.
Si le choix à faire entre eux n'était qu'un calcul de conve-
nance et d'utilité , variable suivant les circonstances; si le droit
et le devoir ne s'y trouvaient point engagés; si l'on pouvait
indifféremment, sans blesser aucune conscience, décréter que
l'éducation sera libre, ou qu'elle ne le sera pas, la question
n'offrirait qu'un assez médiocre intérêt et se réduirait à une
simple affaire de prudence administrative.
Mais si la liberté d'éducation est un droit ou détruit un
droit; si elle est nécessaire à l'accomplissement des devoirs de
famille , de patrie , d'humanité , ou incompatible avec ces de-
voirs ; si enfin elle est ou juste ou injuste, et importe aux con-
sciences autant qu'à la police des cités , il faut bien qu'on y
voie une des plus sérieuses applications de la morale à la poli-
tique; et c'est à la philosophie qu'il appartient de déclarer si
le respect dû à la liberté veut que ses principes généraux re-
çoivent cette application spéciale.
PREMIÈRE PARTIE.
Tant qu'il ne s'agit que de l'éducation physique, les droits
et les devoirs sont facilement aperçus et fort peu contestés.
La conformation même de l'enfant démontre la nécessité des
soins qui lui sont dus, et sans lesquels sa vie serait impossible.
C'est aussi l'évidence des faits naturels qui désigne les insti-
tuteurs physiques de l'enfant. La mère qui l'a porté dans son
sein , qui l'a enfanté au milieu des douleurs , qui ,a reçu du
lait pour le nourrir, est sa première protectrice. Le père sent
le besoin d'obéir à un instinct de devoir et de tendresse qui
lui commande de subvenir à l'existence de l'enfant et de la
mère placés sous sa sauvegarde.
La mère est maîtresse de déléguer a une nourrice ses soins
de maternité. L'État ne s'interpose pas au milieu de cette délé-
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? i9
gation ; il ne s'occupe pas de choisir et de diriger les nourrices.
Ce serait tuer les en fans que de les délaisser sans secours. A
défaut des pères et mères, le reste de la famille leur doit un
appui. Autour des familles au centre desquelles les enfanssont
placés s'étend le cercle plus vaste de la patrie , qui lui-même
est enfermé dans la circonférence de l'humanité tout entière.
Si la mère meurt ou languit, si le père manque à son enfant,
si l'indigence ou le crime ont brisé la famille, tous les devoirs
n'ont pas cessé envers l'être faible qui vient d'arriver au monde,
et dont le sort ne doit pas être de périr par l'isolement. C'est
alors à la patrie, à l'humanité à le recueillir.
Le sentiment de ce devoir a fondé les pieux asyles qui
s'ouvrent aux enfans abandonnés. Il serait hors de propos
d'entrer ici dans l'appréciation des reproches que l'économie
politique adresse à ces institutions. Quelle que soit la diver-
gence des avis sur le choix des moyens, l'idée fondamentale
reste la même ; c'est toujours le respect pour la vie des hommes.
Quelques précautions que l'on recommande contre cette bien-
faisance meurtrière , qui , en prodiguant avec indiscrétion les
remèdes incomplets, multiplie les maux qu'elle croit guérir,
on s'accorde pour convenir que la société entière serait cou-
pable si , après qu'un enfant est né , elle aimait mieux le con-
damner à la mort que de lui donner des secours.
L'existence des enfans est sacrée; et cependant la loi s'abs-
tient de déterminer et de prescrire les soins qui doivent être
pris d'eux , bien convaincue que ces soins regardent les païens
et non pas elle. C'est ainsi que , par exemple , elle s'est tou-
jours considérée comme incompétente pour commander le
bienfait de la vaccine. Elle ne ée reconnaît un droit d'interven-
tion dans l'éducation physique des enfans que pour les cas ,
heureusement très rares, où leur existence est mise en péril
par des délits.
Sortons de l'éducation physique, et examinons si les droits
qui la gouvernent ne se retrouvent pas entièrement les mêmes
dans le reste de l'éducation.
On n'est pas quitte de tous devoirs envers un enfant quand
?..
%o L'ÉDUCATION
on a rempli l'obligation de l'allaiter, de le nourrir, de lepro
téger contre l'intempérie des saisons, contre les chocs exté-
rieurs, contre l'invasion des maladies. Lui conserver la vie et
le laisser manquer d'une nourriture intellectuelle et morale , ce
serait bien souvent ne lui avoir rendu qu'un triste service.
Les hommes les moins clairvoyans, les moins généreux, re-
connaissent la nécessité de l'éducation physique. Pourquoi
si souvent, et même sans que la conscience en fasse reproche,
se dispense-t-on de donner des soins au développement de
l'intelligence et de la moralité de ses enfans? C'est une incon-
séquence qui peut s'expliquer sans peine.
A côté de l'éducation proprement dite, qui résulte de l'ac-
tion volontaire des hommes sur les hommes, vient se placer
cette éducation de la nature qui agit par les événemeus et les
choses , et par ces mille frottemens inaperçus qu'amènent
toutes les relations de la vie. L'entendement et la volonté gran-
dissent sous cette double influence. La raison de l'enfant très -
imparfaite, mais très-active, impatiente de se suffire à elle-
même , mais cependant souple et confiante , fera dès son
premier éveil un choix à sa mode parmi les enseignemens
volontaires qu'on lui donnera, et parmi les enseignemens acci-
dentels de la nature et de la société. Si les directions d'une
éducation attentive lui manquent , elle ne cessera pas pour
cela de se développer ; mais elle ne le fera qu'au hasard , et
en s'abandonnant aux caprices de l'instinct et aux inspirations
fortuites que lui apporteront les événemens.
Cette considération explique , sans l'excuser, le trop fréquent
abandon de l'intelligence et de la moralité des enfans. On se
repose sur le hasard du soin de les élever. On se révolterait
contre l'idée de délaisser un pauvre enfant tout nu , sans ali-
mens, sans défense; et l'on ne voit pas que livrer sa jeune
âme à toutes les impressions qui d'aventure la viendront frap-
per, que laisser sa faible raison flotter sans guide, et sans
qu'une raison plus forte prenne le gouvernail de sa liberté,
(•'est lui faire plus de mal encore.
L'État qui, en l'absence des soins de la famille, soutient la
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? ai
vie physique de l'enfant , lui doit, de même, à défaut aussi de la
famille, l'éducation intellectuelle et morale.
L'Etat est tenu de cette dette, dans l'intérêt des enfans, qui
sont au nombre de ses membres, et dans le sien propre.
L'expérience la plus constante enseigne assez maintenant de
quels dangers l'ignorance menace la société, combien de dés-
ordres et de crimes elle enfante. C'est là une vérité fondamen-
tale, sur la démonstration de laquelle la morale et la statistique
sont d'accord. Lors donc que TÉtat cherche à assainir le pays
en y propageant les lumières , et à détruire le foyer d'infection
que crée l'ignorance, c'est à sa propre sûreté qu'il pourvoit.
Songeons bien d'ailleurs que ceux qui naissent pauvres et sans
appui naissent cependant avec le droit de vivre : une organisa-
tion sociale qui ne leur permettrait pas de subsister par leur
travail, ou qui ne veillerait pas à ce qu'ils apprissent à travail-
ler, aurait mauvaise grâce à exiger d'eux qu'ils se sacrifiassent
pour son maintien. C'est risquer beaucoup que de tenter la
patience de masses redoutables, et que de les vouloir con-
traindre à s'arrêter long-tems avec respect devant un ordre de
choses qui, trop étroit pour leur laisser place, les rejetterait
hors de son sein avec mépris comme sans pitié.
Toutefois l'on n'estimerait pas à sa valeur le devoir de sub-
venir à l'éducation de ses semblables, si on le réduisait à
n'être qu'un calcul de prudence politique. Il a droit à une plus
haute place dans l'échelle des devoirs. S'il est vrai que les
hommes sont frères, si chacun doit travailler au perfectionne-
ment de son âme, si tous ont pour loi de s'entr'aider dans cette
œuvre de salut, il faut, pour apercevoir la cause; de l'obliga-
tion sainte qui nous lie envers nos semblables, et nous défend
de les abandonner sans nul souci de leur avenir, remon-
ter jusqu'à la source pure d'où ces sublimes préceptes dé-
coulent.
L'humanité, la religion, savent comprendre ce devoir. Ce
sont. elles qui, dans l'abandon des familles <t dans l'insufB
sance des secours de l'État, suscitent des associations chari
tables d«' la nature de celles qui, dans la plupart des paj
22 L'ÉDUCATION
chrétiens, offrent une instruction gratuite aux enfans dont les
païens sont trop pauvres pour les élever.
Mais, que l'on y fasse une sérieuse attention , car là se trouve
le principe fondamental, ni l'État ni la charité publique n'ont
à s'immiscer dans l'éducation de l'enfant, si la famille consent
à y suffire.
L'existence des familles n'est pas de création humaine. Le
droit civil qui peut les régler ne les fonde pas. Ce ne sont pas les
injonctions de la loi, ni des délibérations prises en conseil pu-
blic , qui nourrissent l'enfant du sang et du lait de sa mère,
qui lient l'époux à l'épouse , les frètes aux frères , qui donnent
au sentiment maternel son admirable dévoùmeut, qui échauffent
cette tendresse de père , où l'entraînement de l'instinct s'iden-
tifie avec la conviction du devoir. Quel que puisse être le lan-
gage des codes, je ne consentirai jamais, tant que je jouirai de
ma raison , à reconnaître que personne sur la terre ait droit de
m'ôter mes enfans, ni de faire, malgré moi, leur éducation à
ma place. C'est à moi que la nature a donné la garde de leur
corps et de leur âme; je n'en dois compte qu'à eux, et à cette
autorité suprême de laquelle seule je les tiens, dont relève ma
conscience, et en présence de qui la loi civile n'est plus rien.
Responsable de l'éducation de mes enfans, j'ai le droit de n'être
gêné par personne dans l'accomplissement de ce devoir.
Tous les hommes ne pouvant pas instruire tous les hommes,
pourquoi ne pas laisser à chacun le soin d'élever ceux dont la
garde lui est spécialement confiée? Ne sait-on pas que plus les
obligations touchent de près les individus, plus il existe de
probabilités qu'elles seront remplies?
Tantôt les parens s'occupent eux-mêmes de l'éducation des
enfans, tantôt ils la délèguent à d'autres.
On sait quelle multitude de causes peuvent engager les pères
à confier leurs enfans à des maîtres. Le tems , les connaissances
peuvent manquer. Réunirait-on , ce qui est rare , assez d'ap-
titude et assez de loisir, on se dit encore que l'instruction vaut
mieux lorsqu'elle est donnée par ceux qui en font l'occupation
de toute leur vie; qu'il y faut une certaine fermeté de discipline
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? a3
plus facile à un étranger qu'à un père; qu'on doit se garder de
priver ses enfans des bienfaits et des leçons de la vie commune.
Déléguer ainsi à d'autres le soin de ses enfans, c'est encore
agir en vertu du droit qu'on avait de les élever soi-même.
Le père n'abdique point par là l'autorité paternelle. C'est lui
qui préside à l'éducation , lorsque c'est lui qui choisit ses délé-
gués , qui les surveille, qui les paye; lorsque c'est avec lui qu'ils
traitent, envers lui qu'ils répondent.
Si l'on gêne la famille dans le choix des maîtres , on nuit à
bien des droits comme à bien des intérêts : à la famille , que
l'on empêche de s'acquitter, comme elle l'entend , d'un devoir
dont elle est juge et responsable ; aux enfans, dont le sort est
mieux garanti par la surveillance d'une responsabilité plus im-
médiate; à la bonne éducation qui, comme tout le reste, pro-
spérerait par la concurrence; enfin au droit d'enseigner.
Envisagée sous ce dernier poiut de vue, la question de li-
berté d'enseignement prend une étendue nouvelle.
Qu'est-ce en effet qu'enseigner, si ce n'est produire sa pen-
sée au dehors, et en vertu du même droit que celui qui rend
libre de parler, d'écrire, d'imprimer? C'est une des formes
de la liberté qu'il faut admettre si l'on accepte les autres.
Mais, comme toute liberté suppose, avec la faculté de choisir
le bien, la possibilité d'opter pour le mal, reconnaître la li-
berté c'est prendre l'engagement d'établir des peines sévères
pour punir les délits et pour réprimer les abus qui peuvent
être commis dans son exercice.
Dansles cas de répression, l'Etat doit intervenir, non parce
qu'il s'agit d'éducation, mais parce qu'il s'agit de pénalité.
Il est un autre cas dans lequel l'État intervient, et cette fois
à titre d'instituteur: c'est quand la famille, se reconnaissant
impuissante pour donner l'éducation, consent à laisser élever
ses enfans au nom de la société entière.
Hors ces cas de surveillance et de secours, l'Etat n'a rien à
faire dans l'éducation. Il n'a pas le droit d'obliger le père à
donner à ses fils tel ou tel enseignement, pas plus que le droit
Ar prescrire tel ou tel mode d'éducation physique.
24 L'ÉDUCATION
Le rôle de l'autorité publique ainsi borné n'en acquiert que
plus d'importance. On ne la condamne pas à rester oisive, ou
à demeurer spectatrice impassible des maux dont elle serait
témoin. N'est-ce donc rien que d'examiner si l'enseignement
ne blesse pas l'ordre et les lois? N'est-ce rien que de prêter
son aide à tous ceux qui sans elle manqueraient de moyens
pour acquérir l'instruction?*
Prodiguer les deniers des contribuables pour parvenir à
imposer de force tel ou tel enseignement aux en fans que leurs
familles pourraient et voudraient instruire , soit par elles-
mêmes, soit par des maîtres délégués, c'est toujours, quelque
pure intention qu'on ait, se permettre une exaction pour faire
de la tyrannie. Ah! sachez plutôt réserver vos secours pour les
cas où ils seront tout à la fois indispensables et sollicités! Quel-
que abondans que vous les recueilliez, ils ne seront toujours que
trop rares. Craignez-vous donc que les occasions vous man-
quent? N'existera-t-il pas dans tous les tems assez de misères
et d'inégalités sociales , pour que la condition intellectuelle du
pauvre éprouve plus de besoins que les contributions publiques
n'en pourront jamais satisfaire? N'y a-t-il pas aussi certains
enseignemens que l'Etat seul pourra faire subsister? L'utilité
générale veut que nulle branche de science ne demeure sans
culture; car toutes les connaissances se tiennent, et aucune des
faces de la vérité n'est inutile à connaître, alors même qu'on
ne s'est pas d'abord rendu compte du parti qu'on en tirera.
Tous ont donc intérêt à ce que quelques personnes reçoivent
des encouragemens pour se livrer aux études qui exigent des
capacités spéciales, qui absorbent tout entiers les hommes
assez zélés pour les entreprendre, qui imposent de longs tra-
vaux préliminaires, des dépenses considérables, mille charges
enfin presque toujours trop lourdes pour des efforts individuels.
* l'est alors que l'Etat doit s'empresser d'apporter son aide; qu'il
favorise, qu'il soutienne les enseignemens longs, ingrats, coû-
teux, sans résultats immédiats, cpii sans lui resteraient aban-
donnés ou languiraient : mais qu'il livre sans inquiétude à la
concurrence individuelle les éludes qui conviennent au grand1
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? 25
nombre, dont le besoin est général , dont les maîtres abondent,
«■t que soutient suffisamment l'émulation des citoyens. J'avoue
que je m'explique beaucoup mieux la nécessité d'une cbaire
de Chinois que l'utilité d'une chaire de poésie française.
Il est d'autres études pour lesquelles l'Etat a droit et devoir
d intervenir, je veux parler de celles qui ont pour objet des
services publics. L'administration a des fonctionnaires à choisir;
rien n'est plus licite que de la laisser exiger d'eux telle ou telle
connaissance spéciale ou la garantie d'un enseignement déter-
miné.
Jusqu'où n'irait-on pas avec ce large système ? La liberté
d'éducation , liberté sage et sujette des lois qui la surveillent,
prendrait pour ses premiers points d'appui l'autorité paternelle
dans toute sa plénitude, et le droit de tous à enseigner : elle
s'aiderait ensuite des secours de l'État pour tous les cas où les
efforts privés ne sauraient être assez efficaces: après l'Etat,
dont les ressources sont limitées et les besoins immenses, elle
appellerait ces associations volontaires que rassemblent des
sentimens de religion, d'humanité, de patriotisme. J'ignore
si toujours l'universalité d'éducation ne restera qu'une chimère;
mais s'il est quelque jour donné aux hommes d'entrevoir un
but si désirable, ce sera quand on aura pu voir adopter un
pareil ensemble d'institutions, qui laisse à la liberté ses droits,
son activité, l'efficacité de la concurrence; qui, après avoir
tiré d'elle tous les résultats qu'elle est capable de produire, et
après s'être gardé de dissiper les ressources publiques, ne
sollicite des encouragemens que pour accomplir ce qui est resté
impossible à la liberté; et complète ensuite, par le concours
des associations privées, la plus grande généralité possible d'é-
ducation.
Ce ne serait pas un des moindres résultais de l'éducation
ainsi étendue que d'élever à une meilleure et plus haute con-
dition la classe inférieure tout entière. Il s'en faudrait bien
que ce lût là bouleverser les positions sociales. La même hié-
rarchie peut subsister entre elles, et le degré inférieur cire
relevé tout entier. La prospérité de 1 industrie dans les pars
26 L'ÉDUCATION
civilisés offre un exemple remarquable de ce progrès universel.
Il ne cesse pas d'y avoir des pauvres et des riches; et cepen-
dant les progrès de chaque jour permettent au pauvre d'être
moins misérable. On peut supposer un état de choses où, par
un heureux effet des conquêtes de l'intelligence humaine sur la
nature matérielle, les objets les plus nécessaires à la vie se-
raient descendus à un prix assez bas pour que tous pussent y
atteindre par le travail. On peut de même supposer une société
dont l'organisation serait assez perfectionnée pour que tous ,
même les plus indigens, apprissent à lire et à écrire. Dans une
société pareille, l'ordre social, loin d'être ébranlé, serait
affermi : il subsisterait avec ses inégalités , mais le dernier rang
serait moins malheureux.
L'espérance d'une éducation universelle n'est pas un de ces
rêves de la pensée que le bon sens puisse sans danger rejeter
avec dédain. Le beau idéal , le bien absolu , sont en dehors
aussi de l'humanité. Quelqu'un interdira- t-il à l'artiste, au
poëte , au philosophe, au chrétien, d'y tendre sans cesse comme
au but suprême de leurs efforts? Ce but est placé bien haut,
bien loin, par delà les limites de la vie; et cependant la plus
belle route à suivre est celle qui nous en approchera de quel-
ques pas. Heureux mille fois le pays où l'universalité d'éduca-
tion ne laisserait la dignité humaine s'effacer dans aucun homme ,
et ne permettrait pas que tant d'êtres intelligens pussent végéter
et mourir sans avoir eu le tems de vivre et de penser! mais
heureux aussi le pays où chaque jour dissipe quelques ténèbres
devant quelque lumière, où le culte religieux se spiritualise,
où l'industrie se perfectionne, où la civilisation s'étend, où
l'éducation se propage!
Aucun système ne nous paraît plus favorable à de tels pro-
grès que celui de la liberté. Nous ne l'avons pas été chercher
dans des théories imaginaires. Nous nous sommes contentés
d'appliquer à l'éducation intellectuelle et morale ce que le con-
sentement universel admet lorsqu'il s'agit d'éducation physique.
Si nous étions chargés de donner la vie à ces idées par une
application immédiate, nous nous bornerions à demander use
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? 27
loi fortement répressive contre les abus de la liberté, puis à
proposer d'ouvrir chaque année une place au budget pour les
institutions que l'Etat jugerait utile d'entretenir ou d'encou-
rager.
Ces vues, toutes simples qu'elles sont, rencontrent, de toutes
parts, des objections à combattre. Nous parcourrons les prin-
cipales en jetant les yeux sur les deux autres systèmes dont
l'examen affermira notre confiance dans la liberté.
SECONDE PARTIE.
L'opinion qui confère à l'État le droit et le devoir de donner
l'éducation compte en sa faveur beaucoup de suffrages impo-
sans. Son principe , embrassé avec ardeur par des esprits aussi
élevés que généreux, est que l'enfant appartient à sa patrie
plus qu'à sa famille : ce qui est une conséquence de cette autre
proposition plus générale qui considère chaque citoven comme
appartenant moins à lui-même qu'à la patrie.
C'est parce que cette croyance a domine l'antiquité que les
Cretois, les Spartiates, les Perses, enlevaient l'enfant à sa fa-
mille pour l'élever aux frais, sous la responsabilité et au profit
de l'État. La même idée, descendue fort avant dans les tems
modernes, y a trouvé de sincères et éloquens apologistes, à la
tète desquels vient se placer Rousseau.
Rousseau distinguait soigneusement l'homme de la nature et
l'homme citoyen. A chacun d'eux il donnait un maître diffé-
rent, laissant le premier se régir lui-même, et soumettant
l'autre à l'état social. Cet état , R.ousseau le détestait : son
ardente sensibilité s'était prise de colère contre les obstacles
factices et conventionnels dont l'homme et ses caprices ont
obstrué nos sociétés; cette simplification sociale vers laquelle
nous aspirons, il l'appelait de tous ses vœux, bien que ne sai-
sissant pas les vrais moyens d'y parvenir. Mais en même tems
qu'il protestait contre les sociétés , Rousseau, avec ce désinté-
ressement admirable qui anime si éloquemment ses paroles,
ne comprenait pas que l'on osât se dire citoyen sans se sacri-
fier pour elles; il voulait que quand ou avait fait choix de l'état
9.8 L'ÉDUCATION
de société, l'on no prétendit pas à profiter de cet(e indépen-
dance , de cette jouissance de soi-même , dont il ne comprenait
l'existence que dans l'état de nature, et dont la contemplation
séduisait sa pensée. Son erreur était de ne pas voir que l'homme
selon le vœu de la nature, c'est l'homme civilisé par la société,
et que le commerce avec nos semblables est notre seul moyen
de travailler à l'œuvre de perfectionnement progressif qui est
la loi de notre espèce. Nous manquons à notre nature, non
parce que nous ne sommes plus assez sauvages; mais, hélas!
parce que, de tous les côtés encore, nous sommes enveloppés
dans la barbarie. On conçoit comment, préoccupé de son
antithèse, Rousseau écrivait dans Emile ces paroles qu'il y a
développées avec complaisance : « Les bonnes institutions so-
ciales sont celles qui savent le mieux dénaturer l'homme;» et
celles-ci : «Celui qui dans l'ordre social veut conserver la pri-
mauté des sentimens de la nature ne sait ce qu'il veut.»
Les conséquences des opinions de Rousseau ont été appli-
quées par lui fort explicitement à l'éducation publique, dans
son article sur le mot Économie politique, pour YEricYcloj>êdic.
Le passage suivant représente très-bien ses doctrines sur ce
sujet :
« S'il y a des lois pour l'âge mûr, il doit y en avoir pour
l'enfance, qui enseignent à obéir aux autres; et comme on
ne laisse pas la raison de chaque homme unique arbitre de
ses devoirs, on doit d'autant moins abandonner aux lumières
et aux préjugés des pères l'éducation de leurs en fans, qu'elle
importe à l'Etat encore plus qu'aux pères : car, selon le cours
de la nature, la mort du père lui dérobe souvent les derniers
fruits de cette éducation , mais la patrie en sent tôt ou tard les
effets; l'État demeure et la famille se dissout. Que si l'autorité
publique, en prenant la place du père et se chargeant de cette
importante fonction, acquiert leurs droits en remplissant leurs
devoirs, ils ont d'autant moins sujet de s'en plaindre, qu'à
cet égard ils ne font proprement que changer de nom , et qu'ils
auront en commun, sous le nom de citoyens, la même autorité
sur leurs en fans qu'ils exerçaient séparément sous le nom de
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? 29
pères, et n'en seront pas moins obéis en parlant an nom de
la loi qu'ils l'étaient en parlant an nom de la nature. L'édu-
cation publique, sous des règles prescrites par le gouverne-
ment et sous des magistrats établis par le souverain, est donc
«ne des maximes fondamentales du gouvernement populaire ou
légitime. Si les en fans sont élevés en commun dans le sein de
l'égalité, s'ils sont imbus des lois de l'État et des maximes de
la volonté générale , s'ils sont instruits à les respecter par des-
sus toutes choses, s'ils sont environnés d'exemples et d'objets
qui leur parlent sans cesse de la tendre mère qui les nourrit, de
l'amour qu'elle a pour eux, des biens inestimables qu'ils re-
çoivent d'elle et du retour qu'ils lui doivent, ne doutons pas
qu'ils n'apprennent ainsi à se chérir mutuellement comme des
frères, à ne vouloir jamais que ce que veut la société, à sub-
stituer des actions d'homme et de citoyen au stérile et vain
babil des sophistes, et à devenir un jour les défenseurs et les
pères de la patrie dont ils auront été si long-tems les enfans.»
Il y a de la grandeur dans cette abnégation de soi-même
avec laquelle l'individu s'efface et s'immole devant la patrie, et
fait taire , en présence de l'intérêt général , ses affections les
plus vives. Ce sentiment généreux brille d'un éclat que l'en-
thousiasme des souvenirs historiques relève encore, et tant de
merveilles d'héroïsme auxquelles il a servi de mobile l'em-
bellissent de leur beauté.
Mais sous une générosité si séduisante l'examen de la raison
ne tarde pas à découvrir une théorie incomplète qui se guindé
sur une fausse grandeur, et qui déplace l'ordre vrai des
devoirs.
Le but de la mission de l'homme sur la terre n'est pas
d'arriver à je ne sais quel bien collectif et vague dont on
n'assignerait le siège nulle part. Dieu qui n'a erré que des
devoirs individuels, puisqu'il n'a lait responsables que des
individus, a d'abord donné à chaque homme la garde de lui-
même , puis celle des êtres qui lui sont indiqués comme nain
rellemenl confiés à ses soins. Le premier devoir pour l'homme .
celui qui renferme tons les autres, esl •!«■ taire son bien et
3o L'ÉDUCATION
celui des siens, mais à la charge de ne pas se méprendre sur
ce qui constitue le bien véritable.
Trois élémens le composent, quoiqu'ils y concourent à
degrés fort inégaux : le bien-être physique, le bien-être intel-
lectuel, le bien-être moral. Négliger d'acquérir ou de con-
server, quand on le peut, le bien-être physique, quelque
inférieur qu'il soit aux deux autres, ce serait prétendre se
montrer plus sage que l'auteur de notre être qui nous a donné
l'instinct du plaisir, l'aversion de la douleur , l'amour de notre
conservation. Toutefois nous sentons au dedans de nous que
le bien-être intellectuel vaut mieux; qu'il y a un plaisir plus
noble, plus vrai, une dignité mieux satisfaite, à servir notre
pensée, à agrandir notre être, à le faire entrer en rapport
avec la contemplation de l'univers et avec les lois de la créa-
tion, qu'à procurer à notre corps des jouissances fugitives,
incertaines, incomplètes. Le bien-être moral est placé plus
haut: les autres biens servent à la vie, lui seul est la vie
véritable, et s'étend par delà les limites de notre existence
terrestre. Dans la garde d'autrui, nous avons à obéir aux
mêmes lois que dans la nôtre. Il est bon de procurer aux
autres le bien physique; il est mieux de les faire arriver au
bien intellectuel, qui compte à peine pour quelque chose en
présence du bien moral.
Demander si les hommes, parce qu'ils restent en société,
renoncent à la recherche de leur bien-être, ou peuvent cesser
de prendre sous leur surveillance personnelle et sous leur
responsabilité immédiate le bien-être des leurs, c'est demander
si l'homme, quand il obéit à la loi de sa vocation en devenant
citoyen, cesse d'être homme; s'il peut dépouiller comme un
vêtement importun et jeter loin de lui sa nature et ses facultés.
Telle n'est point, telle ne peut pas être la volonté de celui
qui nous a créés : en nous faisant hommes et sociables, il n'a
pas entendu prendre pour jouets les perpétuels combats de
nos devoirs d'hommes et de nos devoirs de citoyens. A juger
des augustes desseins de sa providence par le peu qu'il nous
est donné d'en entrevoir, l'harmonie est dans sa loi, la paix
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? 3i
entre ses commandemens; et quand sa voix se révèle à uotre
conscience, ce n'est pas pour nous désoler par des ordres
qui s'entrechoqueraient, et par le tumulte de volontés con-
tradictoires.
Lorsqu'on place en première ligne la recherche du bien
individuel, il n'y a rien là au profit de l'égoïsme ; lorsqu'on
présente les devoirs comme plus strictement imposés à mesure
que les êtres qu'ils concernent se rapprochent davantage de
la personne de l'agent libre, on ne sacrifie en rien les intérêts
généraux. En effet, il est de l'essence du bien moral, régula-
teur souverain et suprême de tout bien-être individuel, de
ne savoir se prêter jamais au plus léger envahissement des
droits d'autrui, et de se complaire à procurer aux autres tout
plaisir dont on aimerait à jouir soi-même. Compatible avec
toute espèce de dévoiunent, avec tout sacrifice du bien-être
physique et du bien-être intellectuel , le bien moral trouve
souvent dans ces sacrifices son aliment et sa joie; c'est lui
seul qui est inviolable et jaloux, et qui ne permet jamais qu'on
agisse à son détriment.
Le choix esta faire entre deux systèmes, dont l'un exige que
l'homme s'immole au citoyen ou le citoyen à l'homme, et dont
l'autre accorde, conserve et l'homme et le citoyen. Nous n'hési-
tons pas à préférer celui qui accepte toute complète notre
nature, telle qu'elle nous a été donnée ; celui aux yeux duquel
les droits de l'individu, la recherche de son bien, loin de
périr ou de diminuer sous la loi des sociétés, y trouvent au
contraire leur consécration et leur maintien , puisque chacun ,
pour les défendre, y est investi de la force de tous. Quant à
envahir ou à diminuer mes droits , lorsqu'ils ne portent pas
atteinte à ceux d'autrui, je comprendrais que ce fût la pré-
tention de la force , je ne comprends pas que ce puisse jamais
être la volonté de la loi. Autant vaudrait dire qu'il lui est
loisible d'agir pour moi , de faire ou de défaire ma mo-
ralité.
L'organisation de l'Etat et la conscience de chaque individu
reconnaissent des lois parfaitement distinctes et également
3 a L'ÉDUCATION
souveraines. Les faire concorder n'est point une chimère. On
a pu le croire difficile, tant qu'on a vu dans l'État un être réel
doué d'une individualité propre, ayant ses intérêts, ses besoins.
Il fallait bien, alors, devant la supériorité de sa masse,
devant l'immensité de sa puissance, faire prévaloir ses besoins,
ses intérêts sur ceux des individus isolés ; et les citoyens met-
taient leur gloire à s'anéantir devant lui. Quand chacun n'hésitait
pas à se reconnaître ainsi comme propriété de la patrie, il
n'était pas possible de s'en tenir là; au risque de se déchirer
le cœur, la vertu commandait d'en arracher les plus doux
sentimens de la nature, et de reconnaître l'État pour pro-
priétaire de ses enfans , sauf à rabaisser par le nom de fai-
blesses les saintes et tutélaires affections de la tendresse
paternelle.
Mais il n'est pas vrai que l'État soit un maître à part ayant
ses devoirs et ses droits. L'État n'est qu'une collection, et une
collection n'a ni mérite ni démérite; l'État n'est ni bon ni
mauvais ; il n'y a de bon , il n'y a de mauvais que les citoyens
dont il se compose, pris chacun à part. L'État c'est nous.
Renonçons donc à ces froides et cruelles théories qui se font
gloire de mutiler notre nature et d'étouffer ses plus généreuses
inspirations. N'échangeons pas les saints devoirs, les plaisirs
purs de notre paternité, contre cette quote part d'autorité
commune dont parle Rousseau, et qui s'étendrait sur la
masse entière des enfans du pays. Un sentiment profond de
cette honte douloureuse qui vient contrister l'àme à la vue des
chûtes du génie, ne se mèle-t-i! pas à la réfutation de ce
système , lorsque la pensée se reporte sur celle des fautes de
Rousseau dont il s'est fait toute sa vie les reproches les plus
amers? Tant il est vrai que les sophismes de l'esprit peuvent
égarer les plus nobles coeurs!
Citons un remarquable exemple, où les idées de Rousseau
ont reçu la plus exacte application : on y verra la même
révolte contre cette sagesse qui place en première ligne les
droits et les devoirs de l'individu; le même dédain pour
l'obéissance aux sentimens naturels; la même exaltation ea
t)OIT-ELLE ÊTRE LIBRE? 33
l'honneur de l'être abstrait et idéal d'une patrie, qui, supé-
rieur à tous ses citoyens, aurait son existence, ses intérêts,
sa gloire à part d'eux et dans une plus haute sphère.
Michel Lepelletier venait d'être assassiné. Parmi ses papiers
on trouve un écrit que Robespierre vient lire le i3 juillet i7g3
à la tribune de la Convention comme le plus bel hommage à
rendre à la mémoire du républicain qui n'était plus. C'était
un plan d'éducation nationale; en voici quelques passages :
« Je demande que vous décrétiez que depuis l'âge de cinq
ans jusqu'à douze ans pour les garçons, et jusqu'à onze pour
les fdles, tous les enfans, sans distinction et sans exception,
seront élevés en commun aux dépens de la république, et que
tous , sous la sainte loi de l'égalité , recevront mêmes vétemens ,
même nourriture, même instruction , mêmes soins... A cinq ans
la patrie recevra donc l'enfant des mains de la nature; à
douze, elle le rendra à la société...
« L'institution publique des enfans sera-t-elle d'obligation
pour les païens, ou les parens auront-ils seulement la faculté
de'profiter de ce bienfait national ?
« D'après les principes, tous doivent y être obligés.
a Pour l'intérêt public, tous doivent y être obligés.
« Dans peu d'années, tous doivent y être obligés.
« Mais dans le moment actuel, il vous semblera peut-être
convenable d'accoutumer insensiblement les esprits à la pureté
des maximes de notre nouvelle constitution. Je ne vous le
propose qu'à regret; je soumets à votre sagesse une modifica-
tion que mon désir intime est que vous ne jugiez pas néces-
saire. Elle consiste à décréter que d'ici à quatre ans l'institution
publique ne sera que facultative pour les païens; mais ce
délai expiré, lorsque nous aurons acquis, si je puis m'exprimer
ainsi, la force et la maturité républicaines, je demande que
quiconque refusera ses enfans à l'institution commune soit
privé <lc l'exercice des droits de citoyen pendant tout le
teins qu'il se sera soustrait à remplir ce devoir civique, et qu'il
pave en outre double contribution dans la taxe des enfans. »
Tout le monde n'a pas droit de s'indigner de ce plan ou
T. xi,. — Octobre i8aH 3
34 L'ÉDUCATION
de le prendre en pitié. Nous le pouvons, nous, partisans de
la liberté, qui voulons que l'enfant appartienne non à l'État,
mais à lui-même; nous qui demandons que, pendant tout le
tems où sa liberté mineure aura besoin d'être prise en tu-
telle, sa famille seule soit appelée à le gouverner; nous qui
ne consentons pas à nous décharger sur la patrie du soin
d'élever nos enfans; nous qui gardons pour notre conscience
la responsabilité des leçons qu'ils devront recevoir; nous qui
nous croirions aussi coupables de négliger le salut de leur
âme que d'abandonner la culture et le perfectionnement de
la nôtre. Nous pouvons frémir avec toutes les mères de cette
menace d'une éducation forcée, qui dissout la famille, qui
jette au souffle des inspirations étrangères cette fleur confiée à
la culture paternelle. Nous pouvons traiter avec quelque
moquerie ces souvenirs de collège qui s'efforçaient de tailler
nos modernes sociétés sur le patron des anciennes républiques.
Mais quant à ceux qui donnent à l'État un droit sur l'enfant,
quant à ceux qui croient à la légitimité d'une intervention
publique dans l'éducation , qu'ils y prennent garde : la logique
leur commande, sous peine de la plus évidente inconséquence,
d'admirer Lepelletier et Robespierre, et de se prosterner
devant leur projet.
Je me trompe. Il y avait encore dans Lepelletier un tribut
payé à la faiblesse de l'humaine nature. Ce n'est pas du délai
de quatre ans que je parle; car il n'y faut voir que ce qui y
est, c'est-à-dire une concession transitoire , sans sacrifice du
principe : je parle de cette douceur de peines contre les pères
dont la tendresse se serait obstinément révoltée et aurait,
malgré la loi, retenu leurs enfans auprès d'eux. La logique
voulait que, sans se contenter de punir ces réfractaires, on
leur enlevât de force leurs enfans, auxquels ils faisaient, sans
droit, le tort de les priver du bienfait de l'éducation distribuée
officiellement par la république.
L'inconséquence n'est pas toujours mauvaise dans la vie
réelle; c'est le remède pratique des systèmes erronés. Mais,
dans une discussion philosophique, elle ne doit trouver aucune
DOIT-ELLE ETRE LIBRE ? — FORCES , etc. 35
grâce; car elle sert de pierre de touche pour dénoncer les
faux systèmes.
Allez donc jusqu'au bout, vous qui regardez l'éducation
comme une affaire ofBcielle. Enlevez-la nettement et de vive
force à la famille, qui usurpe, quand elle donne l'éducation
au lieu et place de l'État. Si vous reculez devant cette consé-
quence , vous jugez votre système, et vous le confessez
vaincu. ( La suite au cahier prochain.")
Forces productives et commerciales du midi
de la France.
Suite du département de l'Hérault.
(Voy. Rev. Enc, t. xxxvn. — Janvier 1828; pag. 34-42.)
La statistique de l'Hérault fait connaître d'abord la topogra-
phie de ce département , qui semble réunir tous les genres de
territoires : littoral maritime, étangs et marais, vastes plaines,
partie montueuse et sites volcaniques. Parmi ces derniers , on
cite le volcan d'Agde , celui de Saint-Thibéry, la montagne
basaltique de Montferrier, etc.
M. Hippolyte de Lesser examine la nature des diverses sub-
stances minérales que présente le sol du département.
Le département est sillonné par un 'grand nombre de ri-
vières, parmi lesquelles la plus importante est l' Hérault , dont
il a pris le nom. L'Hérault se jette dans la mer, après avoir
reçu les eaux de vingt-deux affluens; le port d'Agde est situé
sur la rive gauche , et près de son embouchure.
Le port de Cette, beaucoup plus important et plus fréquenté
par les navigateurs, est à la pointe d'une presqu'île qui sert
de digue au lac appelé Y Etang de Thau , du côté de la mer.
Le célèbre canal connu sous le nom de Canal des deux
Mers , ou du Languedoc , ou du Midi , entre dans le départe-
ment à peu de distance de Capcstan , passe auprès de cette
ville et de Iiéziers , et débouche dans l'Hérault un peu au-
3.
36 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
dessus du port d'Agde , croise ce fleuve et débouche ensuite
dans l'étang de Thau. La ligne de navigation continue dans
toute la longueur de cet étang , et passe successivement dans
les autres étangs, qu'on pourrait appeler les lagunes du dépar-
tement de l'Hérault , et vient aboutir à Lunel , un peu au-des-
sus de l'étang de Manguio ; tandis qu'un autre embranchement
parti de cet étang se bifurque pour aller d'un côté à Aigues-
Mortes , puis à la mer, et de l'autre à Beaucaire, pour dé-
boucher dans le Rhône.
Ainsi, le département de l'Hérault jouit dans toute sa lon-
gueur du bienfait de la communication établie par le canal des
deux Mers.
Le sol du département de l'Hérault s'élève rapidement à
mesure qu'on s'éloigne de la mer pour avancer vers le nord;
ce qui conduit au pied des Cévennes. Cette pente générale
rend torrentueux la plupart des cours d'eau du département.
Très -peu sont flottables dans une certaine partie de leurs cours ;
et l'Hérault même n'est navigable qu'à peu de distance au-
dessus de son embouchure jusqu'à Besson.
Un bon système de routes , quelques canaux de petite na-
vigation semblent les seules communications avantageuses
qu'on puisse établir dans l'intérieur du département.
Quelques routes en fer habilement tracées pourraient éta-
blir de grandes communications pour amener du combustible
et des matériaux d'un grand poids des confins del'Aveyron,
du Tarn et du Gard, jusqu'au centre de l'Hérault, et pour
faire remonter vers les régions supérieures de ces trois dépar-
temens les produits apportés par le commerce maritime ou par
la navigation intérieure du canal des deux Mers. Voilà l'un
i\e-, grands objets d'étude qui doivent attirer toute l'attention
des ingénieurs et des administrateurs, des propriétaires et des
industriels, dans les quatre départemens contigus que nous
venons de citer.
On peut entreprendre avec fruit de très-grands travaux
pour assainir le voisinage des étangs , pour en faciliter les dé-
bouchés dans la mer, pour en régulariser, en améliorer la
DU MIDI DE LA FRANCE. 37
navigation intérieure par un emploi judicieux de la machine à
draguer mue par la force de la vapeur. On peut opérer des
dessé.phemens qui diminuent convenablement la superficie des
étangs et fassent disparaître d'insalubres marécages , pour
donner à l'agriculture un sol susceptible d'être rendu extrê-
mement fertile.
Les innombrables cours d'eau qui sillonnent le département
en différehs sens peuvent servir à établir un système général
d'irrigation infiniment précieux sous un ciel aussi chaud que
celui du Bas-Languedoc.
Je crois qu'on devrait chercher en même tems à replanter
beaucoup de sommités déboisées dans les parties supérieures
du département de l'Hérault et des départemens limitrophes.
Ces plantations fourniraient avec plus d'abondance et de per-
manence aux cours d'eau de ce département.
Ce département est riche en eaux minérales , et la célébrité
des médecins de Montpellier a dû favoriser beaucoup la fré-
quentation de ces eaux. On a formé des élablisscinens ther-
maux à Balaruc, dans l'arrondissement de Montpellier; à
Avesnes , dans l'arrondissement de Lodève ; à La Malou , dans
l'arrondissement de Béziers.
L'établissement de Balaruc aurait besoin d'un plus grand
nombre de baignoires, d'appareils pour donner les douches,
et de logemens appropriés aux besoins des malades. Il fau-
drait aussi que les propriétaires du voisinage cultivassent de
beaux jardins, plantassent des vergers, des bosquets , des
allées, fissent des prairies artificielles, en un mot, rendissent
leur territoire plus agréable à visiter, et plus favorable au
bien-être des malades qui le visitent. Alors s'augmenterait
beaucoup le nombre des visiteurs, ou malades, ou simplement
oisifs : le nombre en est maintenant de 3 à /joo par année. A
Balaruc se trouve un hospice entretenu par le gouvernement.
On s'est plaint jusqu'à ces derniers tems de ce que tout est
fort incomplet et fort imparfait dans cet établissement. Les
eaux de Balaruc sont Irès-actives comme bain et comme bois-
son. Elles ont cela de particulier, que les saisons tempérées
38 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
conviennent le mieux pour leur usage. C'est le milieu du prin-
tems et le commencement de l'automne qui sont les époques
préférables.
Les bains d'Avesnes ont moins d'importance et ne sont guère
fréquentés annuellement que par 100 malades. On recom-
mande beaucoup ces eaux pour les maladies cutanées an-
ciennes ou répercutées , pour des débilités nerveuses , etc. Les
malades se baignent dans deux bassins où l'on reçoit l'eau en
volume suffisant. Il n'y a point d'hôpital dans le voisinage , et
l'art n'a rien fait pour procurer aux malades ces commodités
qu'on admire et qui se prêtent à toutes les variétés de traite-
mens dans les bains thermaux que possède l'Angleterre. Il
faut en dire autant de l'établissement thermal de La Malou ,
où l'on trouve simplement un grand réservoir dans lequel on
se baigne en commun; près de La Malou se trouvent les sources
d'eaux minérales de Capus et de la Vergnière : ces deux sources
et La Malou sont annuellement fréquentées par environ 400
malades.
Si les Anglais possédaient une richesse minérale comparable
à celle des eaux que nous venons d'indiquer , ils la rendraient
bientôt de la plus haute valeur, par tous les secours de leur
industrie. Ils embelliraient la nature aux environs de ces bains
par des plantations intelligentes et variées , par de beaux om-
brages et de grands tapis de verdure ; ils construiraient des
édifices simples, mais élégans, et surtout commodes pour l'ha-
bitation des malades ; ils s'occuperaient surtout de l'établisse-
ment des bains et des douches; ils attireraient -promptement
une foule de malades, de convalescens et de valétudinaires
d'oisifs et de curieux. Pourquoi les habitans de l'Hérault n'ex-
ploiteraient-ils pas cette bienfaisante industrie? Ils sont loin
du terme où le voyageur n'aura plus à leur indiquer de per-
fectionnemeus et d'améliorations pour leurs établissemens
d'eaux minérales.
La statistique de M. de Lcsser présente une longue énumé-
ration des espèces végétales qu'on trouve dans le département
de l'Hérault : il aurait mieux valu , selon nous, faire une telle
DU MIDI DE LA FRANCE. 39
énumération dans un ouvrage d'histoire naturelle que dans
une statistique.
On trouve dans cet ouvrage des notions intéressantes sur
l'histoire et l'administration du pays. Des détails étendus sur
les antiquités nous semblent sortir du cadre d'une statistique
proprement dite, excepté pour les monumens qui appar-
tiennent en quelque chose à la statistique , et qui peuvent
se rattacher à quelques dénombremens d'hommes ou de
choses.
Parmi tant de monumens antiques ou non qui méritent
à peine un regard passager, arrêtons-nous à Montpellier devant
la fontaine que Jacques Cœur y fit construire dans le xve siècle.
Elle porte à la fois les armes de la ville et celle du grand
commerçant qui possédait un comptoir à Montpellier. Lorsque
Jacques Cœur, devenu ministre, fut tombé dans la disgrâce,
son souverain eut la bassesse d'ordonner aux magistrats d'ef-
facer les armes de son fidèle serviteur du monument utile
qu'avait érigé cet homme supérieur à son siècle. Les magistrats
de Montpellier se contentèrent de faire graver à coté des armes
du ministre persécuté, celles de la ville dont il s'était montré le
bienfaiteur aux jours de sa prospérité.
Le département de l'Hérault se glorifie d'avoir donné le jour
à beaucoup d'hommes célèbres , parmi lesquels nous citerons
seulement les médecins Barthez et Eroussonnct : et le chirur-
gien La Pcyronie , qui légua cent mille francs à Montpellier
pour construire un amphithéâtre propre aux démonstrations
anatomiques; Bondon, peintre d'histoire et paysagiste, et Vien,
le maître de David ; Pcllisson, secrétaire de l'Académie fran-
çaise , écrivain célèbre pour la générosité et l'éloquence des
Mémoires qu'il publia pour défendre Fouquet tombé dans la
disgrâce ; Brucjs , auteur comique , dont le nom ne se prononce
guère qu'avec celui de son ami Palaprat. Une singularité re-
marquable, c'est que le département de l'Hérault, et le Lan-
guedoc en général, qui , durant le moyen âge, ont compté des
poètes si gracieux dans ses gais troubadours , ne présentent
pas un poêle du premier ordre dans les trois grands siècles
/,o FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
littéraires de la France. On cite cependant, parmi les poètes
du second ordre , Vanière , qui célébra dans un latin gracieux
cl pur les charmes de la vie champêtre; dans le siècle dernier,
Rouchcr, auteur du poème des mois. Aujourd'hui, le départe-
ment compte un poète plein de verve et de patriotisme, auquel
on ne peut reprocher qu'une fécondité parfois trop empressée
de produire : c'est M. Viennet, que la ville de Réziers, qui
doit se glorifier de lui avoir donné le jour, vient d'appeler à
la chambre des députés.
En parlant des hommes célèbres natifs de Béziers, n'ou-
blions pas l'illustre Riqnet , auteur du Canal du Languedoc,
l'un des plus beaux et des plus utiles monumens du siècle de
Louis XIV.
Le canal du Midi présente dans ce département une longueur
totale de 66,006 -f mètres. Au débouché du canal dans l'étang
de Thau , on parcourt près de 20 kilomètres dans cet étang ,
après quoi l'on trouve la ligne de navigation qu'on appelle
Canal des étangs , qu'on prolonge par le canal latéral de l'étang
de Thau actuellement en construction. Ces canaux sont tous
de première classe : ils ont 2 mètres de tirant d'eau , ainsi que
le court canal du Grau du Lez. Le petit canal de Cette , qui
va de ce port à l'étang de Thau, a 3 mètres d'eau.
Le canal de Lunel et de Grave n'a que 2 mètres d'eau ; ce
dernier canal fait communiquer le canal des Etangs avec le
port de Juvénal , qui n'est pas éloigné d'un kilomètre de Mont-
pellier. Enfin , on n'a donné qu'un mètre d'eau au petit canal
ou robine de Vie, alimenté par une source d'eau minérale et
par les eaux des étangs et de la mer ; il va de la commune de
Vie dans l'étang de Vie et de Palavas ; il sert à transporter les
pierres tirées des carrières de Vie pour réparer les digues du
canal des Étangs.
Le département de l'Hérault n'a que di ux rivières navi-
gables: l'Orbe, qu'on remonte avec de petites barques jusqu'à
Sérignan ; et l'Hérault, qu'on remonte avec de plus forts ba-
teaux jusqu'à Bessan , dans une étendue de quatre lieues. Un
canal latéral pourrait permettre de remonter avec des bateaux
PU MIDI DE LA FRANCE. 41
jusqu'à Saint-Guilhem , au-dessus duquel ce fleuve cesse d'être
flottable.
Le port de Cette, établi par Colbert dès 1666, est abrite
par un môle de 600 mètres ; le fort Saint-Louis s'élève à la
tète de ce môle pour protéger l'entrée du port. Un premier
canal , large et bordé de très-beaux quais , traverse la ville
dans toute sa longueur, et fait communiquer du port à l'étang
de Thau ; un second canal , d'équerre avec le premier , aboutit
au canal creusé dans le milieu des étangs vers l'est. Ainsi du port
de Cette on peut naviguer sans interruption, d'un côté jusqu'à
Bordeaux par le canal du Languedoc et laGaronne; de l'autre
jusqu'au Rhône par les canaux des Étangs, d'Aigues-Mortes et
deBeaucaire. Le port a 12 hectares de superficie, et pour tirant
d'eau 6' mètres à l'entrée , 5 mètres 5 dans l'intérieur , et
4 mètres dans le canal dirigé vers l'étang de Thau , jusqu'au
pont qui réunit les deux parties de la ville : ce pont est mobile.
Durant la révolution l'on avait négligé le curage du port ;
il a fallu de très-grands travaux pour remédier à cette né-
gligence.
On doit construire un second môle qui portera le nom de
Louis XFlll , une jetée ou brise-lame en avant de l'entrée
du port de Cette , pour la protéger contre la violence des vents
du large, et pour empêcher que les alluvions ne soient pous-
sées avec trop de force et d'abondance dans le port de Cette.
L'établissement du port d'Agde est une création de Riche-
lieu. Mais remplacement choisi parce ministre n'est pas celui
du port actuel, qui se trouve à L'embouchure de l'Hérault. Ce
fleuve a 100 mètres de largeur moyenne jusqu'à la ville d'Agde,
dans une longueur de 4,800 mètres ; ce qui présente une supei
ficie de 48 hectares. La profondeur moyenne des eaux de ce
chenal est de 5 mètres : voilà le port d'Agde qui, dans toute
sa longueur, est bordé par de beaux quais en pierre de taille.
Une barre s'est formée à L'embouchure de L'Hérault, en avant
des jetées du port d'Agde , qu'il est urgent de prolonger si
l'on tient a 1 Usage de ce port : sur la barre le tirant d'eau a'est
plus que de 3 mètres, 6.
4a FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
Chaque année des sables d'alluvion s'accumulent avec rapi-
dité sur le littoral en avant de l'embouchure de l'Hérault, et
forment des attérissemens toujours croissans.
Il existait autrefois des deux côtés de l'Hérault , des forêts
de pins qui s'étendaient jusqu'à la montagne de Cette ; il fau-
drait les replanter pour protéger la plage dans cette partie du
littoral , et pour empêcher que les sables emportés par les vents
ne viennent s'amonceler à l'embouchure de l'Hérault.
Le départemeut possède encore le port de Mèze , vers le
milieu de l'étang de Thau. C'est un rectangle long de
200 mètres et large de 5o , entouré de quais ; il reçoit de
petits navires et des bateaux de 4o tonneaux , qui viennent y
mouiller en grand nombre à l'époque de la foire de Beaucaire.
Ce port aurait besoin de grandes réparations.
Le port de Marceillan , pareillement situé dans l'étang de
Thau, a 200 mètres de long sur 33 de large. Les môles de ce
port sont très-dégradés.
Nous devons particulièrement arrêter notre attention sur les
établissemens de bienfaisance de Montpellier; ils méritent
d'être cités , pour la grandeur des édifices et pour le régime
intérieur , ainsi que pour les soins administratifs.
L'hôpital Saint - Éloi contient 23 salles, dont 9 pour les
fiévreux, 3 pour les blessés, 9 pour les galeux et les vénériens,
2 pour les femmes. On a calculé le volume d'air pour chaque
espèce de maladies d'après le rapprochement des lits. On l'a
fixé , pour les fiévreux et les blessés logés : au premier étage ,
à 68 -j met. cub. au maximum, et 37 ~ au minimum; au second
étage, à 44 met. cub. au maximum, et 24 - au minimum;
pour les galeux et les vénériens , le volume de l'air varie de
35 à 27 ~ met. cub. Ce document peut être utile dans réta-
blissement de nouveaux hôpitaux. Les cours sont entourées de
galeries spacieuses où, dans tous les tems , les malades peuvent
se promener; des eaux abondantes et pures sont fournies par
les fontaines de la ville. L'édifice présente une salle où l'on
peut prendre au moins cent bains chaque jour. Cet hôpital
envoie ses malades qui en ont besoin aux eaux minérales de
DU MIDI DE LA FRANCE. 43
Balaruc,où il défraie leurs dépenses. Le prix moyen auquel
revient, une journée de chaque malade dans cet hôpital , est
de 82 c. ~, pour les dix dernières années, valeur moyenne.
C'est à coup sûr une faible dépense , si l'on considère l'en-
semble des soins et des remèdes administrés aux malades.
L'hôpital général, où sont reçus les pauvres, les incurables
et les vieillards, présente 21 salles: g pour les hommes et 3
pour les enfans mâles; 8 pour les femmes , une pour les jeunes
filles. Il faut remarquer dans cet établissement les dispositions
d'après lesquelles les salles de service placées dans le centre
de la maison permettent aux personnes de chaque sexe de s'y -
rendre sans sortir du quartier qui leur est réservé ; des tri-
bunes séparées reçoivent à l'église les personnes de sexes dif-
férens; et l'on s'y rend de chaque quartier sans communiquer
avec d'autres parties de l'établissement. Cet hôpital a des eaux
abondantes et une vaste salle de bains ; enfin, l'hôpital général
entretient à Balaruc un établissement pour faire prendre les
eaux minérales à ses malades qui en ont besoin. Il envoie des
malades à Cette pour prendre des bains de mer. Près de l'hô-
pital se trouve un dépôt de police pour les vénériens, les
galeux et les teigneux, les femmes de mauvaise vie , les vaga-
bonds et les indigens.De 1809 à 181 8, la dépense moyenne des
personnes entretenues dans cet hôpital s'est trouvée un peu
moindre de l\!\ centimes. La modicité de cette somme s'explique
par le grand nombre d'enfans qu'on admet dans l'établissement.
Il faut citer aussi l'hospice de la Maternité, établissement
analogue à la maison d'Accouchement de Paris; et l'hospice où
l'on traite les insensés.
Montpellier possède un bureau de bienfaisance analogue
aux bureaux de charité des arrondissemens de Paris. Tous les
jours cet établissement, connu sous le nom d'OEuvrc de la
Miséricorde, donne des secours à 3 ou /|00 pauvres, nombre
moyen. Douze sœurs de Saint-Vincent de Paul sont attachées
à rOEuvre de la Miséricorde ; i\vux d'entre elles tiennent une
école gratuite de jeunes filles : elles en ont en\ iron 3oo; quati <
sœurs sont occupées à la pharmacie; deux visitent à domicih
44 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
les malades pauvres. Une sœur de charité est chargée de la
nourriture et de la lingerie des prisonniers. Les autres sœurs
suffisent à tous les soins de charité qu'exigent les malades et
ies pauvres secourus par la maison de Miséricorde ; 6 méde-
cins, 6 chirurgiens ou accoucheurs sont attachés à cet éta-
blissement et visitent gratis tous les indigens. La pharmacie de
la Miséricorde fournit les médicamens qu'ils prescrivent. N'ou-
blions pas de remarquer que cette manière de secourir les
malheureux est devenue le modèle des dispensaires de Londres,
imités ensuite à Paris , à Marseille , à Lyon.
Une autre institution digne d'être citée, est l'Œuvre du prêt
gratuit et charitable qui remonte à l'année 1684. Cet établis-
sement souffrit beaucoup durant la révolution. En 1796, l'ar-
gent ainsi qu'une grande partie des gages déposés dans les
magasins de l'OEuvre furent dérobés par des voleurs. La cha-
rité des habitans, par une contribution volontaire, remplaça
cette perte. En 1797, les prêts gratuits recommencèrent. C'est
un Mont de piété gratuit, pareil à celui que j'ai formé le vœu
de voir établi dans la capitale, et qu'il faudrait ensuite imiter
dans toutes les villes de France. Les administrateurs de l'OEuvre
du prêt gratuit de Montpellier ont poussé si loin leurs soins
généreux pour secourir quelques personnes nécessiteuses des
classes élevées, qu'ils opèrent ces prêts sans inscrire sur aucun
registre les noms des emprunteurs, et se contentent de mettre
ces noms et les reconnaissances des prêts dans un billet ca-
cheté qu'on attache aux effets engagés et qu'on restitue sans
l'ouvrir. Des dons et des legs constituent le capital qui permet
de semblables bienfaits à l'OEuvre du prêt gratuit de Mont-
pellier.
Dès l'année i8o5, cette ville possédait une administration
charitable des prisons, association de bienfaisance qui s'est,
depuis cette époque, occupée avec un zèle extrême de l'amé-
lioration du sort des détenus dans les prisons civiles et mili-
taires. Elle donne des vétemcns aux prisonniers qui en man-
quent, et dans les grands froids, leur procure du chauffage.
Chaque semaine elle distribue une petite somme aux prison-
DU MIDI DE LA FRANCE. 45
niers, et délivre de tems à autre des prisonniers pour dettes.
Il y a dans Montpellier une maison centrale de détention,
où sont établis des ateliers pour le tissage du calicot et des
toiles à voiles, des toiles fines et des services damassés, pour
le filage et le dévidage du coton et du chanvre, pour la fabri-
cation des bretelles et des couvertures de laine : il existe aussi
des ateliers de tailleurs, de cordonniers, de menuisiers, de
serruriers, de couturières, etc. Les détenus employés dans ces
divers ateliers reçoivent une rétribution qui varie depuis
20 cent, jusqu'à un franc, suivant la nature et la quantité des
travaux. Cette maison reçoit les condamnés des départemens
de l'Ardèche, de l'Aude, de l'Aveyron, de l'Hérault, de la
Lozère, des Pyrénées-Orientales et du Tarn.
La prospérité de l'agriculture du Languedoc peut être rap-
portée à trois grandes époques. La première est l'ouverture
du canal du Midi, qui permit un débouché facile aux produits
de la contrée; la deuxième à l'édit de 171 1, d'après lequel les
terres défrichées étaient pour quinze années exemptes de toutes
espèces d'impôts, dédîmes et de droits féodaux; enfin aux lois de
l'Assemblée constituante, qui firent disparaître beaucoup d'en-
traves oppressives pour les cultivateurs, et rendirent partout
les terres de France complètement libres.
Quelques personnes se plaignent de l'extrême division des
propriétés dans le département de l'Hérault; mais elles recon-
naissent aussi les efforts extrêmes que cette division fait faire
aux cultivateurs. On cite l'exemple de Lodève, autour de la-
quelle on voit la vigne cultivée sur des rochers où la terre
est presque entièrement apportée par les hommes et contenue
par des murs à pierres sèches en forme de gradins. De sem-
blables travaux ne peuvent être [fructueusement exécutés que
par de petits propriétaires ouvriers.
Les vignobles de l'Hérault sont renommés; on cite avec-
éloge les vins muscats de Frontignan, de Lunel, de Béziers, de
Montbasin, etc. On évalue à 2,077,582 hectolitres la récolte
moyenne des vignes du département.
On pourrait planter dans le département de L'Hérault des
46 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
haies de mûriers qui viennent promptement et qui sont très-
avantageux pour l'éducation des vers à soie.
L'olivier est cultivé non-seulement en superficies appelées
olivètes, mais sur une foule de points isolés, dans les vignes et
dans les terres labourables, soit placés en bordures, soit dis-
séminés dans toute l'étendue des champs. La diminution des
plantations et des produits de l'olivier , par suite des hivers
rigoureux, est déplorable, et démontrée par le tableau sui-
vant :
En effet, la récolte moyenne de l'huile avant l'hiver de 1789
était seulement de 4 7,000 hectolitres. Il y a cinquante ans on
ne l'évaluait plus qu'à 1 4,^32 hectolitres.
Le vin du département, bridé pour être exporté, est de
1,280,000 hectolitres. On exporte 400,000 hectolitres de vins
muscats et de vins ordinaires.
Le département compte 264 distillateurs sans parler des pro-
priétaires qui brûlent eux-mêmes leur récolte. Cette industrie
occupe 5 10 ouvriers. On emploie pour cette opération des
appareils perfectionnés d'Adam et de Raglioni.
La valeur totale des vins employés à la distillation, àla con-
sommation intérieure et au commerce, produit par le dépar-
tement de l'Hérault, s'élève à 1 5,840,000 fr.
On trouve au voisinage du port de Cette des salines qui
fournissent les sels les plus blancs, les mieux cristallisés et les
plus compactes qu'on obtienne sur tout le littoral de la Médi-
terranée.
Le tonnage total des navires étrangers ou français de long
cours ou de cabotage que reçoit le port de Cette est d'en-
viron 5o,ooo tonneaux par année.
Le port d'Agde est d'une très-grande importance pour l'ap-
provisionnement de nos armées dirigées vers l'Italie ou vers
l'Espagne.
On trouve aussi dans le voisinage des salines très-abon-
dantes. Le tonnage total du port d'Agde ne s'élève guère qu'à
2.5,ooo tonneaux par année pour les bàtimens étrangers et
français. Dans une année moyenne, telle que 182$, on a trouvé
DU MIDI DE LA FRANCE. 47
pour navigation de l'est à l'ouest, sur le canal du Languedoc,
i,636 embarcations de toute espèce, transportant 33,690 ton-
neaux de marchandises , de produits agricoles , de charbon
fossile, etc. , non compris 80,000 pieds cubes de gros bois de
sapin ou de chêne. Pour la navigation de l'ouest à l'est, il y a
2,o43 embarcations venant du canal des deux mers, et se di-
rigeant sur Montpellier, Lunel et Beaucaire; transport total
des marchandises, des produits agricoles, denrées coloniales,
tabacs, fers, soudes, draps, laines, marbres, etc., 35,54o
tonneaux.
Il est fâcheux que l'état actuel du canal des Étangs ne pré-
sente qu'une profondeur de im à im 3o, et force de trans-
porter sur des alèges une grande partie des chargemens ; ce
qui explique le plus grand nombre de bateaux employés à la
navigation de l'est à l'ouest.
Le canal des Etangs apporte aussi beaucoup de produits
d'agriculture et d'industrie, au port de Cette, pour l'exportation.
Le département de l'Hérault est riche en charbon fossile;
on trouve des mines de bouille près des bords de l'Orb, dans
un territoire qui s'étend jusque vers les sources de la Mare,
affluent de cette rivière, et non loin des limites du départe-
ment de l'Aveyron. Ces mines offrent l'exploitation la plus
considérable et pourtant elle n'est que de 6,000 tonneaux par
année dont la valeur est portée à 78,000 fr. La redoutable
concurrence des charbons de Saint-Etienne, qui descendent
par le Rhône, réduit beaucoup les demandes de ce charbon
fossile.
Les mines de l'Hérault que nous venons de citer sont situées
dans des gorges profondes et d'un difficile accès. Il faut fran-
chir des chaînes de montagnes afin de parvenir à la plaine et
aux voies principales de communication. Nous croyons ce-
pendant qu'un bon système de routes en fer pourrait être très-
avantageusement introduit pour faire descendre la houille des
lieux d'exploitation jusqu'à Réziers. Ce projet est digne de
toute la sollicitude des administrateurs et des citoyens du dé-
partement de l'Hérault. Il existe d'autres mines de houille aux
48 FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
environs de Roujan et de Nefiès; elles donnent 1,000 tonneaux
de charbon, évalués à 16,000 f. Vers les limites du département
de l'Aude, le département de l'Hérault possède aussi des mines
de houille àlaConette et Azillanette; ces dernières mines four-
nissent environ 1,600 tonneaux de houille évalués à 28,000 fr. On
trouve que les houillères de l'Hérault ne sont pas exploitées par
uneaussibonne méthode qu'on pourrait le désirer. Les dernières
mines que nous venons de citer, celles qui s'étendent de Bize à
Sesserasse sur la droile de la Sesse présentent une masse de
combustible pour ainsi dire inépuisable, et qu'on n'a pas encore
commencé d'exploiter. On n'a pas non plus apprécié l'étendue
et la puissance des mines de houille situées sur la rive gauche
de cette rivière. Espérons que les développemens naturels de
l'industrie feront entreprendre des exploitations dignes de ces
richesses minérales.
Le département de l'Hérault est riche en substances miné-
rales de diverses espèces; mais dans un grand nombre de loca-
lités, le mauvais état des chemins rendrait le transport trop
dispendieux pour que l'exportation de ces matières puisse
être faite avec avantage.
Le département de l'Hérault possède plusieurs carrières de
marbre exploitées à diverses époques, et maintenant aban-
données parla difficulté des transports, difficulté dont nous
venons de parler.
Depuis 1822, Lodève possède une fabrique de poteries en
terre de pipe , qui donne déjà pour 40,000 fr. de produits.
L'arrondissement de Béziers présente un grand nombre de
clouteries. Environ 25o ouvriers sont employés à ce travail, et
fabriquent pour i5o,ooo fr. de clous. Leur industrie est très-
favorisée par le voisinage des mines de charbon fossile.
Montpellier tient un rang distingué pour la fabrication des
produits chimiques. Elle posséda long-tems la fabrication ex-
clusive du vertlet ou acétate de cuivre. Cent trente-six éta-
blissemens consacrés à cette fabrication rendent annuellement
56o,ooo fr. , en y comprenant la fabrication de Montpellier et
celle de Gignac, ville située sur les bords de l'Hérault. Chacun
DU MIDI DE LA. FRANCE. 49
de ces établissemens ne consiste guère que dans le maître d'une
cave, qui suffit à ce travail avec l'aide de sa famille. On évalue
à plus de 1,000,000 fr. la valeur totale des produits chimiques
fabriqués dans le département. Il faut compter au premier
rang, parmi les fabriques de produits chimiques, celle de
M. Etienne Bérard , fondée par le comte Chaptal.
La grande fabrique établie aux Thermes, près de Paris, par
MM. Etienne Bérard et Chaptal, a reçu tous les procédés mis
en pratique depuis quarante ans, dans la manufacture de
Montpellier.
On remarque sur les bords de la Lez, auprès de Montpel-
lier, une scierie hydraulique qui débite une grande quantité de
tables de marbre et de dalles de pierre.
Le département fabrique annuellement pour environ 114
mille fr. de bouteilles, dedames-jeannes, d'huiliers et de ca-
rafes , dans trois verreries.
La filature du coton a plutôt diminué qu'augmenté depuis le
commencement de ce siècle ; cependant les travaux de tissage
de coton ont conservé de l'importance surtout dans les ateliers
de M. Verdier, inventeur du tissu côte-pali, étoffe dont la
chaîne est en coton avec trame de soie teinte en écru. La
valeur du travail des cotons surpasse annuellement 400,000 fr.
En 1789, les fabrications du même genre pour le département
de l'Hérault s'élevaient à la somme de 3, 737,500 fr. Cette im-
mense diminution tient d'une part aux progrès de l'industrie
dans la France du nord , et de l'autre aux prohibitions de nos
produits dans la Lombardie devenue autrichienne, et dans
l'Espagne.
Une industrie pareillement diminuée depuis 1789 est la
fabrication des liqueurs, des parfums et des essences. A la
première époque, Montpellier comptait vingt et une grandes
fabriques, et n'en compte plus que quatre aujourd'hui. La tota-
lité des fabriques établies dans le département donne 1 38,760 fr.
de produits annuels.
Le département de l'Hérault contient douze imprimeries,
T. lx. — Octobre 1828. /,
5o FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
dont sept à Montpellier et trois à Béziers. Le département
compte huit écrits périodiques utiles à l'administration , au
commerce ou aux sciences. Le département possède six pape-
teries, dont le produit surpasse 60,000 fr.
La pèche dans les étangs est une industrie importante pour
le département de l'Hérault et produit une somme de 56o,ooo fr.
La fabrication des draps pour la troupe est une des princi-
pales ressources du département de l'Hérault. La ville de Lodève
est le lieu principal de cette fabrication. D'autres villes, Cler-
mont, Saint-Chinian et Yilleneuvette fabriquaient autrefois des
draps pourle Levant, et furent érigées en manufactures royales
sous le ministère de Colbcrt. Les anciens États de Languedoe
donnaient aux draps sortis de ces fabriques une gratification ou
prime d'encouragement, ce qui montre toute l'attention que
le gouvernement provincial donnait à cette fabrication. Enfin,
il existe à Eédarieux et à Saint-Pons des fabriques de draps
dont l'origine remonte à la fin du xvue siècle.
En 1789, la valeur des draps fabriqués pour le Levant par
les villes que nous venons de citer surpassait 8,000,000. En
1822 , le département de l'Hérault n'a fabriqué pour le Levant
qu'une quantité de draps dont la valeur est seulement de
1,402,765 fr.
La consommation de draps pour l'intérieur de la France
supplée en partie au débouché du Levant. Disons aussi que
les divei'ses villes qui se bornaient à l'approvisionnement du
Levant concourent maintenant à l'habillement des troupes, et
commencent à fabriquer des draps supeifins.
Au total, le département de l'Hérault comptait en 1789
98 fabriques de draps dont 49 à Lodève, 26 à Clermont, i5
à Rédarieux, etc. Il en compte maintenant 53 à Lodève, 33 à
Bédarieux, 32 à Clermont, i5 à Saint-Chinian, 14 a Saint-
Pons, 4 a Riols, une à Villeneuvette.
En 1822 , le total des fabrications était de 35,75o pièces.
Cette fabrication emploie 8,53i ouvriers, et la valeur des
produits est de 10,428,032 fr. Ainsi, la fabrication des draps
est encore de beaucoup la branche d'industrie la plus riche
DU MIDI DE LA FRANCE. 5 i
du département de l'Hérault. La fiibrication des couvertures
de laine, qui compte plus d'un siècle, occupe environ i,5oo
ouvriers, et produit 1,800,000 fr.
Le département a perdu la fabrication des étoffes de soie;
il est réduit maintenant à la bonneterie. Montpellier était le
centre d'une grande industrie qui faisait fabriquer en 1789,
100,000 douzaines de mouchoirs, 5o,ooo aunes de mouchoirs de
coton rayés et quadrillés, pour l'intérieur de la France, le Pié-
mont et nos colonies d'Amérique. On teignait à Montpellier
200,000 quintaux de coton pour les manufactures des autres
provinces.
Près des limites du département du Gard et des rives de
l'Hérault, la ville de Gange, au pied des Cévennes, et dans un
pays où la récolte des soies ostextrèmement abondante, s'adonne
avec avantage à la fabrique des bas de soie. Elle excelle dans
la confection des bas à dentelle pour femmes. Les produits de
Gange sont presque entièrement envoyés à Paris. La petite
ville de Saint-Martin de Londres s'adonne à la même industrie.
La valeur totale de la soie filée pour tout le département est,
année moyenne, d'environ 900,000 fr. La valeur totale des
bas de soie fabriqués dans le département est de /( 68,000 fr.
Les tanneries sont, pour le département de l'Hérault, une
branche importante d'industrie , principalement exercée à
Montpellier, à Gange, à Nianne, à Pésénas et à Clermont.
Les cuirs sont tannés avec l'écorce du rjitcrcus ylex coxi/'era,
qui procure tin tan très actif et donne une grande force aux
cuirs. La valeur totale dn produit des tanneries dans le dépar-
tement est de 2,GG?>,ooo fr.
La fabrication des bougies donne 5o,ooo fr. , et la fabrique
des chandelles 3og,ooo fr. La chapellerie produit 97,500 fr.
Le total des principales branches d'industrie que nous ve-
nons d'énumérer donne une valeur de aô,à55,5()3 fr. ; et nous
sommes loin d'avoir compris toutes les fabrications.
Si nous résumons les améliorations possibles dans le dépar-
tement de l'Hérault, nous trouverons, pour efforts à tenter,
pour bienfaits à produire:
4.
5a FORCES PRODUCTIVES ET COMMERCIALES
Donner un enseignement primaire à 654 communes, les-
quelles en sont privées.
Rendre à l'enseignement des collèges la vogue qu'il avait
en 1789, époque où n'existait pas la rétribution universitaire.
Rétablir à Montpellier l'École de droit qui florissait autrefois
dans cette ville. Donner la splendeur avec l'indépendance à
l'Ecole de médecine de Montpellier ; y rendre gratuits les
examens. Instituer, compléter l'enseignement des sciences ap-
pliquées à l'industrie, dans douze villes du département. Ache-
ver 86,000 mètres de routes royales ; compléter les routes
départementales et créer un bon système de chemins vicinaux.
Étudier et mettre en exécution des routes-ornières en fer, pour
aller des hautes parties du département jusqu'à la mer. Ratta-
cher à ces routes des exploitations nouvelles ou plus complètes
et mieux entendues, pour la houille, les métaux, les marbres,
les pierres, etc., dont le département abonde. Perfectionner
le canal des Etangs, en le creusant dans toute son étendue à la
même profondeur d'eau que le canal du Midi. Assainir tout le
littoral do l'Hérault; planter les dunes et dessécher les abords
marécageux des étangs. Achever les môles et les jetées des
ports de Cette et d'Agde.
Reconquérir, autant que possible, le commerce des draps
du Levant, par une étude nouvelle des moyens de soutenir
avec avantage la concurrence contre les fabrications anglaises.
Réclamer fortement pour que le gouvernement français, au
lieu d'irriter les étrangers par des prohibitions, que les étran-
gers châtient par des représailles, adopte des vues commer-
ciales plus larges et plus généreuses, et révoque par degré ses
prohibitions pour prix de révocations analogues obtenues des
Espagnols, des Sardes, des Piémontais, et de tous les États
d'Italie.
Accroître la culture des mûriers, l'éducation des vers à soie
et les travaux des soieries économiques ou pures ou mêlées de
coton.
Remplacer 800,000 moutons indigènes à laine grossière par
DU MIDI DE LA FRANCE. 55
un million de métis ou de mérinos, dont les toisons vaudront
une somme double.
Envoyer des observateurs intelligens pour étudier les nou-
veaux besoins et les nouveaux désirs des peuples étrangers
dont la Méditerranée baigne les côtes , en Europe, en Afrique
et jusqu'en Asie. Tenter ensuite toutes les fabrications nou-
velles propres à satisfaire ces désirs et ces besoins.
Si les habitans de l'Hérault veulent entrer avec courage et
suivre avec persévérance la carrière de perfectionnement dont
on leur offre ici l'esquisse imparfaite, il est naturel d'espérer
qu'en peu d'années les habitans de ce beau département joui-
ront d'un nouveau bien-être et verront tripler leurs ressources.
Charles Dtjpin,
Membre de l'Institut.
II. ANALYSES D'OUVRAGES.
SCIENCES PHYSIQUES.
Astronomie ancienne, discutée et rétablie dans ses
principaux points pour assurer les déterminations
MODERNES, ASTRONOMIE SOLAIRE d'HiPPAUQUE ,
soumise a une critique rigoureuse, et ensuite rendue à
sa vérité primordiale ; par /. D. P. Marcoz (i).
Les travaux de Dclamlrc sur l'histoire de l'astronomie sont
dominés par une opinion arrêtée , qu'avant Hipparque il n'exis-
tait pas de véritable astronomie, et que cet illustre géomètre
est le fondateur de cette belle science. Tous les efforts de notre
historien sont dirigés vers la démonstration de cette proposi-
tion ; et , si l'on ne peut mettre en doute sa bonne foi et son
grand savoir, on ne doit admettre qu'avec réserve des consé-
quences perpétuellement influencées par cettepensée dominante,
et qui , pour être reconnues vraies, devaient être établies sur
des fondemeus solides. Mettre en évidence les vastes connais-
sances des astronomes antérieurs à Hipparque , rendre la
gloire de ce savant plus sûre en lui faisant la part qui lui ap-
partient certainement, et restituer à ses devanciers celle qui
leur est propre ; expliquer la cause des erreurs et des centra-
dictions qu'on trouve dans les écrits qui nous restent sur les
travaux des observateurs de ces âges reculés : tels sont les ob-
jets qu'a en vue M. Marcoz, dans le livre que nous annonçons.
Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici de discuter des ques-
tions sans importance, et qu'il soit indifférent que certaines
(i) Pnris, 1828; Delune, rue Serpente, n° 7. 1 vol. in-S° de
4oo pag. ; prix , 7 fr.
SCIENCES PHYSIQUES. 55
découvertes soient plutôt l'œuvre d'un homme que de tout
autre : les déterminations exactes qui servent de base à l'as-
tronomie moderne ne remontent pas plus loin qu'aux travaux
de La Caille , en 1750 , année que La Place a dû choisir comme
le point de départ de toutes les observations certaines, parce
qu'avant cette époque aucuns travaux ne lui offraient le
degré de précision nécessaire pour servir de base à l'astrono-
mie. Mais si des discussions approfondies peuvent permettre
de trouver des résultats astronomiques presque aussi exacts
que ceux de La Caille , et antérieurs de 2000 ans , les fonde-
mens de la science en recevront des secours puissans qui seront
pour nous d'un immense intérêt. Ces périodes de restitution ,
que des observations continuées pendant un grand nombre
de siècles, avaient rendues certaines , deviendront autant d'é-
lémens qu'on devra regarder comme précis, parce que les
erreurs propres à chacune sont compensées par la durée du
tems qui les sépare. Nous devons encore indiquer, comme une
raison d'attacher de l'importance à ce genre d'étude , l'intérêt
de curiosité qui se rattache à ces sortes de considérations, in-
térêt si puissaut, cjue l'Europe entière s'est émue au simple
exposé descriptif d'un monument enlevé à l'Egypte, et dont
l'existence ne remonte guère qu'à huit ou neuf siècles avant
notre ère. C'est donc un sujet bien utile de méditations que
celui qui a exercé M. Marcoz, et la reconnaissance des savans
pour des travaux de cet ordre doit être proportionnée aux
difficultés qu'ils présentent et aux utiles résultats qu'on en retire
L'auteur établit d'abord par des argumensqui nous semblent
sans réplique, qu'Hzpparque n'était que je dépositaire des secrets
astronomiques de ses prédécesseurs. Habitant l'île de Rhodes
environ i5o ans après la fondation i\u Musée d'Alexandrie, il
communiquait avec les Chaldécns, lcsludicnst-t l'Egypte par les
moyens que lui fournissait le commerce de ses compatriotes,
qui étaient alors les peuples les pi lis habiles en ce genre. Il
paraît même qu'Hipparqne y avait acquis des richesses ou des
secours qui l'ont mis à même de faire le> frais nécessaires poui
faire fabriquer les instrumens qu'il avait un «nies OU perfec-
66" SCIENCES PHYSIQUES.
lionnes. Les Egyptiens n'avaient plus que des traditions, puis-
que Manélhon, un siècle avant, est le dernier des prêtres qui
se soit livré à l'étude et à la contemplation des astres. C'était
dans le but de prédire le sort futur des hommes et des empires
qu'on étudiait le ciel; et les erreurs de l'astrologie sont une
preuve irrécusable de l'existence des tables astronomiques à
cette époque reculée, puisqu'il n'était pas possible de noter
l'état actuel, passé ou futur du ciel, sans être capable de mar-
quer la place des planètes, du soleil et de la lune, pour une
époque désignée. M. Marcoz cite divers passages d'auteurs an-
ciens qui prouvent l'existence des tables, ou de méthodes de
calcul équivalentes. D'ailleurs, il est certain que des prédictions
d'éclipsés de soleil et de lune ont été vérifiées par l'événement
sans erreur sensible, et on sait qu'on ne peut annoncer des
éclipses de soleil pour un lieu donné, par le secours des pé-
riodes.
Hipparque profita de tout ce que la tradition put lui four-
nir de documens; mais il est certain qu'il n'alla pas jusqu'à
inventer la plupart des notions qu'on lui attribue; et particu-
lièrement la connaissance des périodes de longue durée ne
peut être le résultat de ses propres travaux, puisqu'elle exige
des siècles d'observations : il ne la dut par conséquent qu'à la
communication qu'il en eut des Assyriens, des Egyptiens et
des Indiens. Les Grecs voulaient passer pour inventeurs de
tout , et il est constaté qu'ils n'étaient qu'imitateurs; leurs
dieux mêmes, leurs initiations, n'étaient pas imaginés par eux.
Ils n'avaient pas une assez longue durée d'observations pour
avoir trouvé certaines périodes; ils connaissaient très-bien les
résultats des travaux de ceux qu'ils appelaient des barbares,
et on ne trouve nulle part le moindre indice qui puisse mon-
trer d'où leur venait cette instruction, ni ce qu'ils y avaient
ajouté. Il est donc très-probable qu'ils n'avaient presque rien
en propre; et ce qui le prouve mieux que toute raison con-
jecturale, du moins pour ce qui concerne la science du ciel,
c'est que les Grecs ne savaient même pas régler leur calendrier
luni -solaire qui était toujours en désordre. Leur langue, en-
SCIENCES PHYSIQUES. 57
richie par la poésie la plus brillante et les plus éloquens dis-
cours, a seule survécu aux langues contemporaines; celles-ci
d'ailleurs n'exprimaient jamais les idées positives qu'en termes
allégoriques et par des symboles peu intelligibles. Nous con-
naissons donc seulement ce qu'ont écrit les Grecs; et puisqu'ils
nous ont souvent trompés en s'attribuant certaines inventions,
il est permis de penser que l'amour de leur propre nation les
a égarés jusqu'à chercher à s'en attribuer bien d'autres. C'est,
au reste, un fait dont M. Marcoz fournit beaucoup de preuves.
«La création est l'ouvrage du génie, dit ce savant; ce feu
émané de l'esprit divin a sans doute brillé avec le plus grand
éclat chez les Grecs : poètes, orateurs, historiens, mathémati-
ciens, architectes, peintres, sculpteurs, tous ont manifesté l'é-
tendue du génie départi à cette nation. Hipparque a donné de
très-grandes preuves de celui dont il était doué. Mais dans
l'astronomie, le génie le plus sublime ne peut rien créer sans
les observations, et sans une longue suite de bonnes observa-
tions. Aucun établissement dans la Grèce n'a remplacé ces
corps permanens d'astronomes dont l'Egypte et la Chaldée se
glorifiaient. Les astronomes grecs, qui étaient de simples par-
ticuliers, ont observé sans suite, et le solstice de Méthon dépré-
cie singulièrement toutes ces observations. Les Grecs n'avaient
donc pas les matériaux nécessaires' pour créer l'édifice de la
science. Obligés de les demander aux étrangers, ils n'ont pas
eu, au moins la plupart, à se féliciter de leurs communications,
faites avec une réserve mystérieuse. Hipparque, convaincu de
cette disette d'observations chez les Grecs, a multiplié les
siennes; mais il lui manquait des termes exacts de comparaison.
Dans cet état de choses, on a droit de demander quelle est la
création ou l'invention que l'on peut attribuer à Hipparque...
Dans le petit nombre de déterminations antérieures à cet astro-
nome qui nous sont parvenues , nous en remarquons de bien
plus exactes que les siennes. C'est ainsi que, chez les plus anciens
Égyptiens et Cbaldéens, nous trouvons une année sidérale de
365 jours 6 heures 11 minutes beaucoup plus exacte que celle
d'Hipparquc... Les Chaldéens nous offrent encore le mouvc-
58 SCIENCES PHYSIQUES.
ment moyen diurne de la lune de i3° 10' 35" bien plus exact
que celui de cet astronome...»
« Établir des périodes astronomiques qui n'ont quelque pré-
cision que lorsqu'elles sont composées de nombres considé-
rables, qui par là même deviennent d'un usage très-borné
et d'une exactitude très-difficile à constater, et qui d'ailleurs
suppriment toujours des élémens qui devraient entier dans leur
formation, est une méthode absolument abandonnée par les
modernes, à cause de son imperfection. La période chaldéenne
de 18 ans n jours 8 heures, pour prévoir les éclipses de lune,
lorsqu'on renouvelle son époque, est pour l'usage préférable à
celle d'IIipparque, quoiqu'il l'ait critiquée.»
C'est avec cette force de raisonnement, cette puissance de
logique et de discussion que cette première partie de l'ouvrage
de M. Marcoz est écrite. Et qu'on ne croie pas que cet amour
national qui a porté les Grecs à dépouiller les étrangers du
mérite de leurs découvertes pour se les attribuer soit une chose
sans exemple : l'histoire prouve même que le sentiment d'équité
de la part des peuples est au contraire tellement rare, qu'on
n'en peut citer que des traits échappés, pour ainsi dire, à
des auteurs plus naïfs qu'éloquens. Si les langues de l'Europe
venaient un jour à se perdre pour ne laisser subsister que celle
de l'Angleterre, que l'imprimerie fût détruite avec les ouvrages
qu'elle a multipliés, ne croirait-on pas, en lisant la plupart des
manuscrits anglais, que ces peuples ont seuls fait des progrès
dans les sciences et les arts; que les Français, les Italiens, les
Suédois, les Allemands, étaient des barbares : on y parlerait à
peine des Vaucanson, des Mont gol fier, des Papin , pour faire
résonner les noms de fFatt , Bramait, IFolf, hommes d'un génie
si recommandable d'ailleurs. Lenom de Newton serait cité, sans
parler de Leibnitz, de Descartes, de Fermât, que pour en faire
un parallèle injuste ;la littérature françaiseet italienne seraient
à peine citées, etc. Voilà précisément ce que les Grecs ont réussi
à faire, à une époque où toutes les circonstances politiques
sont venues se réunit pour consolider leur usurpation. Ren-
dons grâces au critique, qui, aimé des écrits mêmes des Grecs,
SCIENCES PHYSIQUES. Ô9
restitue à chacun ce qui lui appartient : la part de la Grèce est
encore assez ample pour suffire à l'iiluslrer et a mériter notre
reconnaissance.
Quant à l'existence des tables astronomiques des Chaldéens,
ou du moins de méthodes équivalentes, elle est établie par
des preuves formelles et positives, par des passages extraits de
Cicéron, de Plutarque et de l'empereur Julien; eu sorte que
maintenant on doit la regarder comme un fait historique in-
contestable. C'cjt, au reste, une opinion qui a été mise hors
de doute par plusieurs savans. 11 eu faut dire autant des
Egyptiens, qui, au rapport de Diodore de Sicile, annonçaient
les éclipses de soleil et de lune, dont toutes les circonstances
arrivaient exactement sans erreur, comme il les avait pré-
dites. Ce mot, sans erreur, est confirmé par des passages de
Plutarque, de Poiybe et de Pausanias. Or une précision d'an-
nonce d'éclipsé solaire, sans erreur, suppose certainement
l'existence de bonnes tables des mouvemens du soleil et de
la lune.
« Les tables astronomiques sont le précis et l'abrégé théo-
rique et pratique de l'astronomie du tems où elles ont été
faites. 11 est évident par là qu'Hipparque, dans ses tables du
soleil et de la lune , a donné le résultat des travaux de ses pré-
décesseurs, perfectionnés par les siens propres. Celte marche
et celte succession d'essais toujours meilleurs parait si natu-
relle, qu'il semble suffisant de l'énoncer pour l'établir. Hip-
parque, en perfectionnant les tables astronomiques trouvées
ci dressées par les Egyptiens, n'est donc pas l'inventeur de ces
tables ni de l'astronomie exacte... Ainsi lorsque les moderues
disent que Mason et Biirg ont perfectionné les tables lunaires
de Player, c'est convenir que ces tables de Mayer ont déjà été
portées au point d'une grande précision; ainsi les Grecs, en
se mettant toujours en première ligne, ne font cependant pas
éclipser la gloire de ceux dout ils disent avoir pei feelionué les.
tables. »
Au rapport d'Achille Tatius, il y avait des tables d'Aratn-i
pour les planètes : ces tables sont perdues. Delambre croit
60 SCIENCES PHYSIQUES.
affaiblir leur importance en disant que c'était peu de chose:
mais d'où le sait-il? Ne voit-on pas dans cette assertion la
prédominance d'une idée fixe qui veut que tout s'y rattache?
L'éclipsé de soleil de Sulpitius Gallus est authentique; cette
annonce suppose l'existence des tables. Le même savant, tou-
jours préoccupé de la vérité de son système, juge et analyse
un passage d'Hipparque, cité par Aristote, où il est fait men-
tion de tables antérieures à lui, de prédictions d'éclipsés qui ne
sont que rarement fautives d'un 6e du diamètre; et il prétend
néanmoins qu'Hipparque est l'inventeur de la prédiction des
éclipses. Un fragment d'astronomie solaire des Égyptiens se
trouve à la fin de Geminus : c'est un calendrier pour l'année de
365 jours, dont ces peuples faisaient usage. Les Grecs recevaient
d'eux les calendriers ou parapegmes en usage. « Delambre a
gardé le plus profond silence sur ce parapegme : il paraît que
c'est parce qu'il contrariait ses idées. »
Et cependant Delambre est couduit à reconnaître que les
observations d'Hipparque ont été en erreur de i, 2, 3 et jus-
qu'à 4 degrés : c'est-à-dire, en d'autres termes, que les travaux
de l'astronome grec sont nuls, car ce sont 2, 4> 6 ou 8 lunes
qu'il faut placer en ligne droite à la suite les unes des autres,
et l'erreur consiste à avoir substitué l'un de ces astres fictifs à
l'autre. Peut -on attribuer un écart aussi énorme dans des
observations, même à l'astronome le plus mal habile. Mais
M. Marcoz prétend justifier Hipparque, et montrer que les
erreurs qu'on lui reproche sont dans les calculs de Delambre,
ou des fautes de copie. Après s'être fait le détracteur d'Hip-
parque, il devient son apologiste : on voit qu'il ne veut le
dépouiller que de la fausse gloire dont on l'a environné, et
lui rendre au contraire le juste tribut d'estime qui lui est dû.
Jusque là tout est bien dans l'ouvrage de M. Marcoz; mais
la suite présente une multitude de conjectures , et une com-
binaison d'hypothèses si singulières, pour ne rien dire de
plus, qu'il n'est pas possible de demeurer de son avis. Après
avoir fait l'exposition d'un grand nombre de résultats astro-
nomiques obtenus par Hipparque, et montré que les uns sont
SCIENCES PHYSIQUES. Oi
exacts et les autres très-défectueux, quoique ceux-ci soient
liés aux premiers, il se demande :« Comment concilier ces dé-
terminations inexactes avec celles qui sont d'une exactitude
presque égale à celle des modernes? La perfection des unes
nous induit à croire que les autres auraient dû participer au
même degré d'exactitude. Rien ne prouve que l'instrument qui
a donné un ou plusieurs résultats également bons ait cessé
d'être le même pour d'autres observations ; rien n'indique que
l'observateur qui a très-bien su faire une observation n'ait
plus su en faire une autre avec la même exactitude. »
A cela il est facile de répondre que c'est précisément ce qui
arrive tous les jours; les hommes les plus exercés, armés des
meilleurs instrumens, sont encore exposés à l'erreur; il n'y a
que ceux qui n'ont fait de l'astronomie que dans leur cabinet
qui ignorent cette vérité. D'ailleurs les fautes des copistes sont
très-nombreuses, surtout lorsque l'on remarque que différens
manuscrits grecs ne sont pas d'accord entre eux, et que les
chiffres en usage chez cette nation étant les lettres mêmes de
l'alphabet, sont très-sujets à se trouver déformés. Mais M. Mar-
coz répond à sa propre interpellation, en affirmant que les
erreurs d'Hipparque et de Ptolomée étaient volontaires. Il croit
que, subjugué par l'influence des pratiques égyptiennes, qui
enveloppaient tout d'un voile mystérieux, ces astronomes ont
cherché des détours pour soustraire leurs travaux aux re-
cherches des investigateurs de la vérité pure, et qu'ils se sont
plu à altérer leurs propres découvertes, en les colorant d'un
fard imposteur, pour nous les laisser à deviner, si nous vou-
lions parvenir à savoir ce qu'ils savaient eux-mêmes. Cette pré-
méditation de faussetés calculées et à peu près sans objet, de
la part d'hommes livrés à l'étude des sciences exactes, est si
extraordinaire et si éloignée de ce que nous connaissons des
habitudes et des penchans du cœur humain, qu'il faudrait
des preuves plus claires que le jour pour s'y soumettre, et en
avoir la conviction.
Je ne suivrai pas M. Marcoz dans les calculs qu'il présente
pour montrer les erreurs des tables solaires d'Hipparque, de
6a SCIENCES PHYSIQUES,
son année tropique, de l'apogée solaire, etc. : je ne parlerai
pas de la singulière méthode dont se sert l'auteur pour établir
que cet astronome connaissait la précession des équinoxes
avec une exactitude étonnante, en la tirant de valeurs des
années sidérale et tropique tout- à -fait fausses, et où il se
trouve que le résultat de la comparaison est juste, par une
compensation fortuite d'erreurs très -graves; ce qui établit
seulement qu'on ne peut logiquement en tirer aucune consé-
quence utile. Enfin je tairai tous les détails techniques que
donne M. Marcoz pour prouver la fausseté de l'astronomie
d'Hipparque, parce que ce fait est bien constaté, du moins
sur les points dont il s'agit, et que Delambre et tous les savans
s'accordent à ce sujet. J'en viens à la preuve que M. Marcoz
donne pour établir que tout cela est néanmoins exact, et qu'il
ne faut que savoir lire la vérité à travers les déguisemens qui
la cachent. Il y a à peine cent ans que les instrumens sont
assez parfaits pour qu'on en puisse tirer de bonnes observa-
tions, et cependant notre auteur croit que celles des anciens
méritent une grande confiance, et que leurs erreurs sont com-
mises à dessein. Il entreprend de lire les vrais résultats cachés
par des fautes qu'il dit être volontaires.
« Nous devons juger, dit M. Marcoz, qu'au tems d'Hip-
parque il y avait deux manières d'exposer l'astronomie; l'une
sincère et véridique, telle qu'elle résultait des observations lé-
gitimes; l'autre déguisée, ou allégorique, ou mystérieuse,
fondée sur des observations fausses ou altérées dans leurs
dates.» H pense que ce savaut astronome était épris des mé-
thodes chaldéennes, auxquelles il devait son instruction et ses
plus belles découvertes, et qu'au contraire il avait juré haine
à l'astronomie égyptienne , rivale de celle de l'Inde. Le nombre
6 et ses multiples 60, 36, 3 60, etc., étaient cabalistiques
chez les Chaldécns , qui les avaient en honneur et leur don-
naient la préférence dans tous les cas où cela leur était permis:
c'étaient le nombre 5 et ses multiples qui jouissaient de cette
faveur en Egypte. M. Marcoz, après d'amples citations pour
établir ces deux faits, part de la pour dire que les altérations
SCIENCES PHYSIQUES. 63
d'Hipparque sont faites en haine de 5, et pour en enrichir 6.
Une éclipse est-elle datée de l'an 55, par erreur pour l'an 54,
c'est pour inculper un multiple de 5 ; une position du soleil
donnée pour l'an 5i est en erreur de i5', et devient plus juste
PB if appliquant à l'an 5o ; il faut accorder qu'Hipparque a fait
ici la petite guerre au nombre 5 en accusant faux, mais qu'il
savait très-bien ce qu'il faisait. En sorte que le même motif qui
introduit un multiple de 5 à tort est ce-foi aussi qui l'eu fait
disparaître. Le 5e des équinoxes observés par Hipparque est
aussi atteint d'une faute volontaire, en ce qu'il porte la date
delà 3',e année, au lieu de la 33e, de la période calippique:
et M. Marcoz part de là pour établir une discussion sur les
équinoxes, les uns vrais, les autres erronés, faits par l'astro-
nome grec, etc.
Il est inutile de nous étendre plus longuement sur un .sujet
qui, traité avec cette liberté de conjectures et d'hypothèses, ne
laisse rien de certain cîa ris l'esprit, et autorise à trouver tout
ce qu'on veut dans les écrits anciens. Je terminerai cette ana-
lyse en disant que M. 3Iarcoz croit que les révolutions lunaires
et les années tropiques et sidérales sont constantes avec la du-
rée des siècles: Cassini, Mayer, La Caille, Lalande , Delambre ,
étaient de cet avis; mais la théorie de l'attraction le repousse;
aussi Euler, La Place, La Grange, Baiilv, Schubert, et tous
ceux qui pensent que la théorie est plus exacte que l'observa-
tion, et même la redresse dans ses erreurs, ont donné des
formules pour mesurer l'étendue des changemens que ces du-
rées éprouvent (voy. V Uranographie, 4e édit., p. 435). Pour
établir la constance de ces quantités, M. Marcoz a le talent de
les trouver dans Hipparque, à peu près telles qu'elles sont de
nos jours, bien entendu en s'aidant de sa flexible méthode
d'interpréter Ptolomée; et il part de là pour en conclure que
puisque 2000 ans n'ont apporté aucun changement, c'est que
le changement est impossible. .Mais à s'en rapporter à des pages
très-sagement écrites par notre auteur lui-même, il semble
que cette argumentation aurait dû être repoussee. II démontre
en effet en plusieurs lieux qu'on ne peut avoir aucune foi aux
64 SCIENCES PHYSIQUES,
observations des anciens , si ce n'est lorsque, par une durée
presque infinie, elles se sont corrigées mutuellement et ont
fourni des périodes de restitution. Voilà le seul monument re-
marquable que l'antiquité nous ait laissé, et l'on voit bien que
ces périodes n'étant que des résultats approchés donnent peu
de prise pour en conclure la durée exacte de l'année sidérale,
des révolutions lunaires, etc.
Cependant Delambre, en parlant de Lagrange, disait que
« souvent il laissait voir quelque inquiétude sur l'imperfection
des méthodes d'approximation employées dans l'astronomie
physique , et paraissait craindre qu'elles ne devinssent une
espèce de mine d'où l'on tirerait à peu près tout ce qu'on
voudrait; mais il ne manifestait ses doutes qu'à voix basse,
pour ainsi dire, en les accompagnant de plusieurs je ne sais
pas.-» Et M. Marcoz se croit fondé , par le prudent et sage scep-
ticisme du plus grand géomètre de notre âge , à rejeter tout ce
qu'on en a tiré, tout ce que l'observation la mieux dirigée en
a déduit, et à donner la préférence à d'autres observations
fausses en effet, mais réparées par des bypothèses , et qui n'ont
d'autre garantie que des assertions conjecturales. Nous devons
croire que de pareilles doctrines n'obtiendront pas l'assenti-
ment des savans.
Quoi qu'il en soit , l'ouvrage de M. Marcoz est celui d'un
homme de mérite; il invite à penser; il est rempli d'une foule
de recherches intéressantes; et s'il n'a pas prouvé qu'Hip-
parque ne s'est trompé que parce qu'il voulait nous embar-
rasser, et nous obliger à découvrir dans ses oeuvres la vérité
qu'il déguisait volontairement, du moins notre auteur a mon-
tré beaucoup de sagacité et d'esprit dans son livre. Il nous
promet d'autres écrits sur l'astronomie ancienne; mais nous
l'invitons à modérer son penchant aux hypothèses, s'il veut
laisser aux sciences un monument utile et durable.
Francoeub.
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Histoire des institutions de Moïse et du peuple
hébreu; par J. Salvador (i).
Dans l'antiquité, le plan des législateurs embrassait les
convenances morales, religieuses, civiles , et même diététiques'
dont la réunion sous des formes particulières devait carac-
tériser les divers peuples , sans les écarter de l'ordre naturel.
Les principes de cette haute politique n'ont plus guère d'ap-
plication directe; l'art moderne des hommes d'État, bien que
plus savant peut-être, demande moins de génie. Cependant,
ni le moraliste, ni le vrai publiciste, ne renonceront jamais à
l'étude des fortes institutions que permirent l'isolement et l'en-
thousiasme naïf de plusieurs peuples du vieux tems.
Des tribus encore subsistantes parmi nous ont gardé assez
fidèlement cette ancienne empreinte , et elle nous paraît d'au-
tant plus originale qu'à la différence des âges se joint une op-
position non moins marquée entre nos manières et les cou-
tumes orientales. Le véritable esprit de la législation de ces
tribus a-t-il été méconnu jusqu'à ce jour dans l'Europe qui
toutefois s'en occupait sans cesse, ne fût-ce que pour les pros-
crire en les appelant en témoignage, et pour rejeter leur doc-
trine autrefois seule vénérable? Peut-être serait-il difficile de
prononcer irrévocablement sur cette question importante;
mais du moins, en réunissant la hardiesse des aperçus, la jus-
tesse des inductions, et cette circonspection qui, pour se faire
toujours comprendre, n'a pas besoin de tout exprimer,
M. Salvador parait approcher de la solution avec un rare
bonheur.
(i) Paris, i8a8; Ponthieu, quai Mala quais, n° i. 3 vol. in-S°
de xx-4i5, 457 et 4^8 pag. ; j>ri.\ , 21 fr.
t. xl. — Octobre 1828. 5
6G SCIENCES MORALES.
Quand il s'agit d'apprécier un livre remarquable, on aime
d'abord à se faire une idée des vraies dispositions de l'auteur,
et de sa conviction intime. On le lira, on le consultera avec un
double intérêt, s'il a pris pour devise , sincérité, modération,
indépendance d'esprit. Si un écrivain israélite conserve la foi
sans juger que la crédulité en soit inséparable, il célébrera
Moïse avec prédilection , mais il s'expliquera peu sur de cer-
tains événemens; lorsqu'il ne pourra les interpréter d'une
manière naturelle, il prendra le parti de laisser un peu obscur
ce qui est en effet reculé dans la nuit des tems. Ainsi doit faire
quiconque respecte beaucoup le zèle des pieux rabbins , et
respecte davantage la vérité qui sera encore divine. lors même
que par malheur les rabbins n'existeront plus.
D'autres inspirations généreuses sont inséparables de cet
amour du vrai. Persuadé que l'heure approche où le genre
humain sera moins divisé, moins trompé, moins affligé, l'au-
teur semble écrire pour avancer l'accomplissement des tems.
Si, en traçant l'histoire du mosaïsme , il cherche à éclairer,
comme il le dit lui-même , les lois par les faits, et les faits par
les lois , c'est afin de montrer dans Moïse le génie devançant
les siècles, et posant solennellement les bases sur lesquelles
nos neveux ne tarderont pas à relever enfin l'édifice social con-
struit jadis, dans la plupart des lieux, avec des matériaux trop
mélangés.
Tous les grands principes de la politique ont germé, selon
l'historien de Moïse, dans la tète de ce législateur ; et, quant
aux meilleurs maximes de morale, il ne s'en trouve dans les
livres du christianisme aucune qui ne fît partie de ceux de
David, deSalomon, d'Isaïe, ou bien du Penlateuque. Soutenu
par la sagesse accordjée aux premiers justes, ou par l'énergie
de sa propre pensée, Moïse s'éleva et contre la superstition des
peuples, et contre le despotisme des castes, en évitant même
d'établir celui du sacerdoce. Conformément au plan de l'uni-
vers, Moïse a fait de l'unité l'objet du culte, et le principe de
la législation. N'admettant d'autre souveraineté que celle de
Jchova/i, et toutefois soumettant le sacrificateur à la loi, Moïse
SCIENCES MORALES. 67
n'a reconnu pour règle suprême que l'avautage public; il a
donné, par cette sorte de nomocralie , une impulsion neuve et
une physionomie indélébile aux tribus qu'il avait délivrées.
Ce qui le caractérise lui-même, selon la remarque de l'auteur,
ce qui prouve que son ame était grande, c'est qu'il a fait du
bonheur de tous le premier objet de la législation.
Telle est la pensée fondamentale développée dans cette
histoire des institutions hébraïques. Mais, quelque juste que
puisse être l'idée dont on est occupé long-tems, si elle absorbe
trop l'attention, le désir même d'être impartial ne garantira
plus de toute grave inexactitude. Mais préoccupé, le lecteur
trouvera trop hasardée cette double assertion que le livre des
Hébreux est en honneur chez tous les peuples, et qu'il ren-
ferme les notions les plus anciennes sur la civilisation orien-
tale. Une note justificative à cet égard n'eût pas été superflue :
l'auteur en fait de si instructives et de si judicieuses! Prives
de ces éclaircissemens nouveaux , nous accorderons l'antériorité
à d'autres livres, et particulièrement à ceux que des mission-
naires ont cru aussi anciens que les sanctuaires de Thèbes, qui
l'étaient déjà quand on bâtit ceux de Memphis, avant l'époque
du Pentateuqnc.
Quant à Moïse, l'auteur lui-même partage nos scrupules.
S'il le regarde comme ayant réuni mieux que nul autre la pra-
tique et la théorie, et comme ayant eu « l'esprit le plus droit ,
le plus ferme, le plus positif qu'il soit permis de concevoir, »
il ne rapporte que pour ne pas paraître l'oublier uu mot du
livre des Nombres sur l'indulgence de Moïse. C'est un des pas-
sages que de nos jours on n'est plus certain de bien com-
prendre, selon la prudente observation de M. Salvador. Effec-
tivement, plusieurs coups d'Etat des plus sévères, et dont les
gentils ont tiré un grand parti, rendent extrêmement embar-
rassantes ces expressions : Moyses vir mitissimus super omnes
qui morabantur in terra. L'auteur allègue la difficulté des teins ,
ce qui explique tout, mais seulement jusqu'à un certain point;
<\\\ reste, il avoue que Moïse pourrait bien avoir payé un tribut
aux mœurs de son siècle. Mais, qu'est-ce que l'influence des
5.
£8 SCIENCES MORALES,
mœurs populaires sur celui qui est inspiré d'en liant? Quoi qu'il
en soit, M. Salvador excuse assez bien le peuple régénéré qui
de ses hôtes d'Egypte emporte la vaisselle; mais il a négligé
de dire comment il faudra s'v prendre pour concilier les
vertus et les éminens services d'Aaron avec l'aventure du veau
d'or. La vertu d'Aaron aurait-elle consisté à n'en faire qu'un,
tandis que du vivant d'Élie on en eut douze, chaque tribu
étant bien aise d'adorer sa bête, comme dans les nomes de
l'Egypte?
Dans une occasion importante, Moïse renonce à son pre-
mier dessein ; le voyant impraticable, il prend un parti très-
différent. On peut rester un homme prodigieux , en reconnais-
sant assez tôt ses erreurs; mais alors, n'ayant reçu mission
que de sa propre pensée, on n'accomplit qu'une œuvre pro
fane. Peut-être le moderne historien des Hébreux n'est il pas
éloigné de voir seulement dans leur législateur un grand
homme obéissant à la voix qui impose à ses pareils de mémo-
rables travaux. Mais cela même suppose des occurrences heu-
reuses. Venu quelques siècles plus tard, Moïse n'eût été qu'un
des innombrables prophètes du peuple choisi. Sans doute,
Numa, Dracon, Solon , durent avoir moins de peine en un
sens, comme le dit l'auteur. Mais aussi ils ne pouvaient réaliser
que des projets assez ordinaires. Moïse fut mieux secondé par
le sort. Qu'importe la difficulté, pourvu qu'elle ne soit pas
insurmontable? Ce que la fortune peut faire de plus pour nous,
c'est de nous placer dans des lieux où il y ait à entreprendre
quelque chose de grand, c'est-à-dire d'utile aux nations. Des
tribus à qui l'on propose de sortir de la servitude, pour aller
occuper une terre couverte demiel et de lait, ne doivent pas
être très-difficiles à persuader. Mais, où trouver le sol de
promission ? A cet égard, Moïse n'a réussi que très imparfai-
tement : ni ce peuple, ni ce chef peut-être, n'étaient faits pour
les conquêtes. Si Moïse eût pu se rendre maître, par exemple,
de l'Arabie méridionale, l'indépendance d'Israël eût été assurée
pour long-tems; l'arche et le temple n'auraient pas successi-
vement disparu. Quel que soit le génie d'un homme, ce qu'il
SCIENCES MORALES. 69
exécute n'est pas ce qu'il désirerait, niais ce que les circon-
stances permettent : Moïse a subi la loi commune, et n'en
est pas moins un grand personnage historique.
M. Salvador a préféré à l'ordre chronologique celui des
matières, parce que s'occupant surtout des institutions de
Moïse, il avait à combattre expressément, et en s'appuyant sur
le texte même de ces lois, plusieurs préventions invétérées. La
première partie, intitulée politique, offre d'abord l'examen
général de cette législation si complète, et que l'évêque de
Meaux appelait la plus belle constitution d'État qu'on eût
jamais vue. Les chapitres suivans sont consacrés aux fondions
législatives dans la république des Hébreux, aux règles pour
le maintien de la division des propriétés , aux lois pénales, aux
rapports extérieurs, à ceux de la vie domestique, aux droits
des femmes, et aux maximes morales sur lesquelles le législa-
teur a le plus insisté. Les précautions relatives à la santé pu-
blique sous le ciel de la Syrie, et les cérémonies du culte dans
un lieu central, afin d'entretenir long-tems l'union des tribus-,
terminent celte partie beaucoup plus étendue que la seconde.
Néanmoins, cette dernière est aussi d'un grand intérêt, et n'a
pas exigé des recherches moins assidues. Sous le titre de phi-
losophie, ou réunion de la sagesse et de la science f horma eu
hébreu), elle embrasse la théologie de la Bible (ou de /niera ,
la lecture), celle des prophètes et des sectes principales, les
traditions des premiers (ems, et enfin l'idée qu'on s'était formée
des messies dans Jérusalem,
On sait que le bien être temporel^ h» prospérité terrestre
des descendons d'Abraham , a été l'unique objet delà loi écrite
sur le Sinaï. Selon l'abbé Fletrry-, elle prescrivait seulement la
manière la plus raisonnable de vivre sur la terre. M. Salvador
en convient, et remarque avec raison que nul législateur
n'aurait omis par une simple inadvertance le dogme de la
vie future. Si Moïse n'en parla pas, ou ce fui à dessein,
supposition peu vraisemblable, ou cette croyance asiatique,
ce qui surprendrait aussi, n'était pas encore parvenue dans les
sanctuaires de l'Egypte, ou enfin Moïse n'avait connu qu'une
70 SCIENCES MORALES.
partie de la doctrine descendue de Thèbes à Memphis, quoi-
qu'il paraisse avoir été lui-même sacrificateur dans Héliopolis.
Non-seulement Israël devait être heureux sur la terre, mais
il devait y rester libre. La loi même dictée par Jehovah n'est
qu'une sorte de pacte avec son peuple, qui n'est tenu d'obéir
qu'après y avoir consenti , et parce qu'il y a consenti librement.
Quelque singulier que ce fait puisse paraître aux yeux de ceux
qui n'annoncent que des devoirs, et veulent supprimer tous les
droits, c'est un point établi avec force dans le chapitre où il
est traité de la loi : sans méconnaître le génie de Bossuet, l'au-
teur lui reproche à cette occasion de n'avoir pas compris
Moïse, de n'avoir pas voulu admettre ce qui ébranlait le sys-
tème du pouvoir absolu, et d'être tombé dans plus de contra-
dictions que les partisans de ce système , qu'ils érigent en
doctrine , n'en ont reproché aux philosophes.
Les prophètes , ou les voyons, les songeurs , qui prirent tant
de part aux vicissitudes d'Israël, n'y étaient pas, comme en
Egypte, une division de la caste sacerdotale. C'étaient des
hommes indépendans qui, avec plus ou moins de lumières ou
de sincérité, et sans autre titre qu'une inspiration, qu'on était
libre de leur contester en les appelant de faux prophètes,
censuraient les lévites comme les autres citoyens, et les chefs
du peuple comme le peuple même. Ils faisaient profession de
voir juste, non moins que d'apercevoir l'avenir. Ils avaient
ordinairement une faculté qui a vieilli depuis, selon l'expres-
sion de l'auteur; ils faisaient des miracles, mais sans que ce,
fût un privilège. Chacun, dans son faubourg, pouvait en faire,
ou en essayer pour son plaisir, sauf à être puni si le but était
jugé contraire à la loi. Il paraît d'ailleurs que, même alors, il
aurait fallu un grand talent pour soulever le peuple au moyen
de ces prestiges dont le gouvernement voulait bien qu'on
s'amusât. Les plus fameux d'entre les voyans formaient des
disciples. L'illustre rabbin Maimonide, qui a nié même qu'on
dût voir un miracle dans le succès de Josué, exigeait des pro-
phètes du génie et de la grandeur d'âme: il aura sûrement
mcouru la disgrâce de toute cette congrégation.
SCIENCES MORALES. 7 1
Invités à respecter autant qu'il était possible l'indépendance
de leurs compatriotes, les Hébreux préféraient pour un travail
servile un homme de race étrangère; mais l'auteur pense qu'ils
n'avaient point de véritables esclaves. Quant aux serviteurs
israéiites, leurs engagemens, de la durée de six années, étaient
pourtant de la nature de ceux que les domestiques contractent
en Europe. L'auteur a le double tort de ne pas s'apercevoir
qu'ensuite le christianisme ait formellement aboli l'esclavage ,
et de prétendre que, depuis l'ère philosophique, on a plus
avancé sur ce point en quarante ans, qu'on ne l'avait fait
durant dix-huit siècles. Chez les Hébreux, Tannée jubilaire
affranchissait de toute espèce de joug. Si , beaucoup plus tard ,
il ne fut pas d'années jubilaires pour des millions de nègres
dans nos colonies, c'était sans doute un des bienfaits de la
nouvelle loi : elle ne pouvait pas affranchir les esclaves, attendu
que sous la loi chrétienne assurément il n'y avait pas d'esclaves.
Eu cessant de servir, l'Israélite recevait quelques brebis, ou
d'autres dons; mais souvent on lui avait percé l'oreille, et la
domesticité laissait sa marque, comme la vanité, en d'autres
pays, attachait ses anneaux auprès du cou des femmes.
Dernièrement, lorsqu'on s'est efforcé de remettre dans l'en-
tière dépendance du clergé l'acte qui constitue la famille, on a
trop affirmé que la célébration du mariage avait été dans les
attributions des prêtres chez tous les peuples. Il serait malheu-
reux que Moïse lui-même eût méconnu ce grand principe... Mais
enfin M. Salvador n'a pas trouvé que, dans la prétendue
théocratie des Hébreux, le sacerdoce intervînt en aucune
manière, soit au moment du mariage, soit à celui de la nais-
sance ou de la mort, ou même de la circoncision, sans laquelle
toutefois on ne pouvait être membre de la grande famille
d'Isaac.
Toute cette organisation civile ou politique des États doit
varier selon les teins ou les climats, et elle dépend aussi des
opinions systématiques, ou inéinc des passions du législateur.
Au contraire, la morale est à peu près la même en tons lieux;
c'est la loi imposée sans exception à l'espèce humaine. La
72 SCIENCES MORALES,
morale est tellement sûre, tellement égale, dès que les erreurs
accidentelles cessent de nous troubler, que nos institutions les
plus opposées à d'autres égards se bornent à la modifier fai-
blement. Aussi, la théocratie s'attache-t-elle , dans les différens
cultes, à présenter comme surtout adorable le dogme qui a
quelquefois besoin de cette recommandation. Quant à la mo-
rale, on la néglige pour se livrer à des disputes théologiques ;
apparemment, on sent qu'elle est assez belle par elle-même.
Elle fut dans les livres des Juifs ce qu'elle avait été précédem-
ment, et ce qu'elle fut depuis dans d'autres livres sacrés. Il
avait été dit dans le Cliu-king , et il a été dit dans le Deuté-
ronomc : Chacun sera responsable de ses propres fautes, et les
enfans ne seront pas punis pour leurs pères. Jérémie a dit et il a
été redit depuis : Au lieu de te livrer à la vengeance, présente
l'autre joue à celui qui t'a donné un souftlet. Le respect pour
les vieillards était en vigueur sur les bords du Hoang , avant
de l'être sur ceux du Jourdain, et de tout tems on a enseigné,
vers le Gange, l'humilité qu'on présente ici comme un pré-
cepte autrefois inconnu. Celui de secourir les indigens n'avait
pas été oublié de Moïse. Quand ton frère, dit-il, sera tombé
dans la pauvreté, tu le soutiendras, et tu feras de même pour
l'étranger. Ne diffère point de donner à l'ouvrier son salaire :
qu'il n'y ait jamais auprès de toi des pauvres abandonnés.
La vertu n'était pas désintéressée chez Israël ; on lui en a
fait un sujet de reproche. En effet , l'abondance et le conten-
tement sur la terre devaient seuls récompenser l'accomplisse-
ment de la loi mosaïque. Mais, sous quelle discipline est-on
généralement désintéressé? Peut-on l'être, quand on aspire aux
joies inexprimables de la vie future? Pratiquer le bien sans une
attente heureuse, ou du moins sans une vague espérance, serait
peut-être au-dessus de l'homme, et ne peut jamais être exigé
de tout un peuple.
Quelque chose' d'élevé ou d'infini, comme les plus pures
doctrines théosophiques, manquait à la législation de Moïse,
et pourtant elle ne fut pas sans grandeur. Le bien de toute la
nation en était le but universel, de sorte que l'exercice des
SCIENCES MORALES* 7 3
fonctions publiques était regardé bien moins comme une pré-
rogative que comme une charge imposée par le devoir. La
simplicité ou la franchise caractérisait, dit l'auteur, l'organi-
sation sociale des adorateurs de Jehovah. Aussi l'hypocrisie
fut-elle rarement au nombre des vices reprochés à Israël par
les étrangers, qui du reste, il faut l'avouer, paraissaient peu
prévenus en sa faveur.
Quel inconvénient secret aura empêché que cette législation ,
dont les effets ont été si durables, en eût de plus heureux? Le
sol de la Judée était ma! choisi : manquant de limites naturelles,
il exposait à de fréquentes invasions les tribus peu puissantes
qui l'occupaient. Aussi furent elles divisées environ six siècles
avant l'ère moderne, et tout-à-fait dispersées immédiatement
après la mort de Barcokobas , le plus courageux de leurs faux
messies. Cependant, celte considération ne paraît pas suffisante
pour expliquer une sorte d'opposition entre les mœurs qui ont
prévalu chez les disciples de Moïse, et le génie de sa loi. Il est
à regretter que M. Salvador ne se soit pas proposé cette ques-
fion ; mais il s'est plus attaché à combattre les erreurs vulgaires
sur la tendance générale du mosaïsmc, qu'à examiner si pour
la plupart des générations le résultat fut aussi bon que sem-
blaient le promettre des moyens dont l'ensemble avait tant de
force, et paraît encore si louable. On peut les récapituler
ainsi : l'adoration de l'Eternel, présenté toutefois trop exclusi-
vement comme le dieu d'Abraham et de Moïse; l'amour du pays
(mais surtout de la race, comme peuple choisi); l'entière sou-
mission à la loi ; l'horreur de la servitude, et celle des supersti-
tions étrangères ; une tolérance formellement recommandée,
dit l'auteur; l'obligation constante de rendre le bien pour Ii
mal; la foi du serment; le respect pour les femmes, ainsi que
la vénération pour les pères, les vieillards, les magistats ( et
les prophètes); l'hospitalité et la disposition à l'amitié; une
bienveillance active , même envers les étrangers; enfin, cette
persuasion si encourageante, qu'après de longs revers luira
avec éclat le jour de la délivrance.
Ces infortunes, cette captivité sur les bords de l'Euphratc ,
74 SCIENCES MORALES.
la perte de l'arche , qui disparut dans une caverne, et enfin la
ruine de Sion , suscitèrent ou entretinrent chez Israël , selon
son historien, l'attente de quelques libérateurs qui, semblables
à Cyrus, rebâtiraient le tabernacle, et rendraient à Judas un
pays riche en miel , en lait et en raisins. Le messie est encore
attendu; il possédera l'art delà guerre, et, après ses triom-
phes, les tribus seront en paix avec toutes les nations. Alors
il y aura de bonnes mœurs, et beaucoup de raison ou de
droiture; les hommes justes s'assembleront, et le peuple se
fera une idée sage de la Divinité. Qu'on juge par ce peu de
mots des docteurs d'Israël, combien est encore éloigné le
tems du messie en qui ils espèrent.
L'auteur aimerait néanmoins à voir dans l'amélioration de
l'ordre politique en Occident un signe du prochain accomplis-
sement de ces hautes promesses. Ce n'est pas tout ; cette légis-
lation hébraïque que M. Salvador a su considérer sous un point
de vue imposant, et cette persévérance de trente-trois siècles,
vont être couronnées par un événement plus merveilleux que
tout le passé. L'hypothèse est très-hardie ; il ne s'agit de rien
moins que de l'entière réconciliation, de la réunion du chris-
tianisme et de l'israélisme. Les voyans eux-mêmes souriraient
à cette sorte de conclusion : leurs prédictions se trouveraient
justifiées tant bien que mal, et on n'en demande pas plus.
D'ailleurs, ce vœu de l'auteur n'est pas moins philosophique
que religieux. Mais pourquoi l'islamisme ne signerait-il pas
aussi le traité? Ne reconnaît-il pas également Abraham et
Moïse? Si Mohammed n'a pas fait de miracles, il a prié l'ange
Gabriel de parler beaucoup, dans le Coran, de ceux de
l'ancienne loi. De plus, les Israélites ayant été moins souvent
brûlés vifs par les vrais croyans que par les soldats de Pierre
l'ermite, et Jérusalem étant plus près de la Mecque que de
Home, l'accord sera plus facile: voilà le triple pacte auquel
il faudra bien que les Osmanlis se résignent. L'islam compte
beaucoup de fidèles, leurs acclamations ne seront pas à dé-
daigner pour les en fans de Jacob plus épars que nombreux.
Alors seulement on pourra parler du repos général des
SCIENCES MORALES. 7 5
esprits, et du bonheur de C humanité entière. A la vérité, il
restera encore la moitié des peuples du globe , mais ces gens-là
sont si loin qu'il n'y a pas moyen de penser à eux : on aura
plutôt fait de ne reconnaître , selon l'usage , d'autre Orient que
l'Orient occidental. S.
Vie politique et militaire de Napoléon , racontée
par lui-même au tribunal de César, Alexandre et
Frédéric (ij,
Il y a une si grande opposition entre le début et la fin de
la carrière politique de Napoléon, que les plus profonds
esprits cherchent à expliquer ce contraste. Se déclara-t-il pour
la révolution par penchant ou par calcul ? Ses premiers pas
furent-ils dirigés par l'ambition ou guidés par le patriotisme?
Le projet qu'il forma de s'emparer du pouvoir fut-il exécuté
avec une dissimulation profonde, ou bien ne fut-il que le ré-
sultat fortuit et graduel des circonstances? Faut-il regarder les
fautes qu'il commit comme des erreurs de politique , ou bien
comme des égaremens de l'orgueil? Peut-on enfin absoudre
l'empereur de sa tyrannie, en faveur du but qu'il^se proposait
d'atteindre? Voilà le grand problème sur lequel, depuis qua-
torze ans, se partagent les contemporains. Sans doute nous
sommes encore trop près des événemens mémorables qui ont
marqué le règne brillant et passager de Napoléon, pour être à
portée de les bien apprécier. Ce n'est point le voyageur frappé
par le tonnerre qui raisonne de sang froid sur les causes de ce
météore. Mais, quelque imparfaits , quelque passionnés que
soient lesjugemens portés sur cet homme extraordinaire-, ils
n'en sont pas moins attaehans. Sa vie sera toujours un sujet
d'étude où les moralistes, les hommes d'Etat et les militaires
puiseront des exemples à l'appui de leurs théories.
(i) Paris, 1827; Ansdin. j \ol.in-S"; prix, >>> h. ;Voy. Rev. Eue,
I KXXVI , p. 448.)
76 SCIENCES MORALES.
Tous les ouvrages publics jusqu'ici sur Napoléon n'ont pohrt
encore entièrement satisfait la curiosité publique. On a remarqué
dans ces écrits un certain nombre de révélations propres à jeter
un grand jour sur l'histoire contemporaine; mais, rédigés avec
précipitation, ils offrent trop de lacunes. Il était réservé à l'au-
teur de Y Histoire critique des guerres de la révolution de tracer un
tableau plus complet de la vie de ce grand homme. Déjà, dans cet
important ouvrage, il avait posé la base de ce monument; il lui
était moins difficile qu'à tout autre de l'achever. Le général Jo-
mini a pensé, en homme d'esprit, devoir s'écarter de la route
frayée par ses devanciers : officier général au service de Russie,
il lui était défendu, sous peine de voir son livre à l'index, de .
s'exprimer sur plusieurs questions épineuses avec la liberté et
l'énergie qui caractérisent l'historien impartial et philosophe.
Son héros a passé des transactions trop importantes avec les
maîtres qu'il sert maintenant ; il a eu de trop grands intérêts à
débatlre, des guerres trop sanglantes à soutenir contre eux,
pour que l'auteur osât s'expliquer sans réserve. Il a préféré
laisser parler Napoléon. Pour cela, il n'a eu qu'à recourir à
une fiction. Montesquieu a supposé que Sylla rendait compte
de sa vie à Eucrate ; le général Jomini suppose que Napoléon, à
son arrivée aux Champs-Elysées, raconte la sienne à Alexandre ,
à César et à Frédéric ; mais , sans en excepter même l'entrée
en scène , il n'y a aucune comparaison à établir entre la ma-
nière des deux écrivains. Montesquieu peint à grands traits
le caractère du dictateur romain ; il dévoile avec une effrayante
vérité son atroce politique ; c'est un tableau qui attriste et at-
tache à la fois , et dont il reste des impressions morales qui
rendent le despotisme plus odieux. Tel n'est point l'objet que
s'est proposé le général Jomini. Séduit par les qualités bril-
lantes de Napoléon, il fait l'apologie de la plupart de ses ac-
tions, et loin de blâmer son ambition, il s'efforce de la pallier
en la montrant comme une condition nécessaire et inséparable
de la véritable grandeur. Du reste, si l'on regrette au premier
coup d'oeil que l'auteur ait condamné ses trois auditeurs au
rôle de muets, et ôté à son ouvrage l'intérêt d'une composition
SCIENCES MORALES. 77
dramatique , à mesure qu'on avance dans la lecture , on recon-
naît que pour développer un si vaste ensemble de conceptions
politiques et militaires , la forme qu'il a choisie était la plus con-
venable. Si son livre est dépourvu de ces agrémens dont abon-
dent les dialogues de Lucien , de Fontenelle et de Voltaire , on
en est dédommagé par le vif intérêt qui se rattache aux évé-
nemens dont Napoléon fut pendant quinze ans le promoteur.
Quoique l'auteur n'émette en politique aucune idée neuve,
qu'il regarde l'agrandissement du territoire comme le but
unique vers lequel doivent tendre tous les cabinets , qu'une
nation ne puisse, suivant lui, prospérer qu'aux dépens de ses
voisins, préjugé déplorable et contraire à toutes les notions de
l'économie politique, Napoléon a suivi avec tant d'obstination
ces principes erronés , qu'on est bien aise de l'entendre sinon
justifier, du moins expliquer cette longue série de traités qui
n'a été interrompue que par des batailles. Le général Jomini
n'a parlé du gouvernement intérieur que pour faire voir que
rien n'échappait à son héros. Par là il glisse sur les actes les
plus condamnables de Napoléon , et n'appelle le jugement
d'Alexandre, de César et de Frédéric que sur deux points , l'am-
bition et le goût des expéditions hasardeuses, sur lesquels ils
doivent être fort iudulgens.
La division de l'ouvrage est conforme à son objet spécial.
Un ou deux chapitres retracent avec précision les motifs de
chaque guerre et les principales opérations de chaque cam-
pagne. L'auteur s'arrête peu sur les premières années de Na-
poléon. Il rend compte, en un seul chapitre, de tous les évé-
nemens qui ont marqué sa vie publique jusqu'à l'époque où il
obtint le commandement de l'armée d'Italie. Pressé de rapporter
des événemens plus dignes d'attention, il n'y consacre que les
premières pages : et c'est à tort qu'il en emprunte la plus grande
partie au manuscrit de Sainte-Hélène, car le général Jomini
était assez riche de son propre fonds pour s'en dispenser.
Les campagnes de 1796 et de 1797, l'expédition d'Egypte el
la campagne de 1800, sont très-bien présentées. Mais, pour qui
connaît Y Histoire critique des guerres de la révolution , ce n'est
-8 SCIENCES MORALES,
qu'un abrégé souvent littéral de cet ouvrage , où les opérations
de Bonaparte ont déjà été rapportées avec une rare exactitude
et une grande profondeur de vues.
Ce n'est qu'au chapitre vu, qui traite des événemens écoulés
depuis la paix d'Amiens , que l'auteur commence réellement à
présenter des aperçus nouveaux. Arrêtons nous-y un instant.
La France de i8o3 ne ressemblait plus à celle de 1788'.
Retrempées par la révolution, sa force et son industrie, libres
des entraves qui les avaienl si long-tems comprimées, prenaient
déjà leur essor; la navigation marchande lui promettait de
nombreux matelots, et son influence sur l'Espagne et l'Italie
allait être, pour le commerce, la source des plus précieux
avantages. Comment douter qu'elle n'employât cette influence
à faire exclure des marchés de ces contrées les produits de l'in-
dustrie anglaise , pour y substituer les siens , puisque déjà ils
étaient en France l'objet de règlemens prohibitifs? Telles
étaient les préoccupations du cabinet de Londres : avec un gou-
vernement si habile, une population industrieuse et une base
plus large en Europe, la France, se disait- il, remettra bientôt
en doute la grande question de la prépondérance maritime, à
laquelle les destinées de la Grande-Bretagne sont intimement
liées. Il est urgent de s'opposer au mal avant cpi'il ait fait plus
de progrès. Ces faits étaient trop évidens pour ne pas amener
une rupture.
Il avait été stipulé que l'île de Malte serait remise aux che-
valiers de Saint-Jean-de- Jérusalem ; mais, comme elle com-
mande la Méditerranée , l'Anglelerre n'eut garde de s'en
dessaisir. Aux réclamations du Premier Consul , le cabinet de
Londres répondit que les empiètemens des Français en Italie
et l'occupation militaire de la Hollande légitimaient sa conduite.
La querelle prit un caractère d'aigreur très prononcé, et bien-
tôt un message du roi Georges au parlement annonça la reprise
des hostilités.
En brusquant la déclaration de guerre, l'Angleterre causa
des pertes énormes au commerce français; mais le Premier
Cousul s'en vengea, en faisant arrêter les Anglais qui étaient
SCIENCES MORALES. 79,
alors en Fiance. Leurs personnes devaient répondre des biens
et des prisonniers faits sur des navires qui parcouraient les
mers sur la foi des traités. Bientôt, en représailles, des es-
cadres bloquèrent les principaux ports de France, et toute
la côte depuis Os tende jusqu'à l'embouchure de la Seine fut
déclarée en état de blocus. Dès lors, ce ne fut plus une guerre
ordinaire pour l'Angleterre": il s'agissait pour elle de l'empire
du monde. L'état de ses finances et de son industrie exigeait,
sous peine de mort, qu'elle conservât , avec le monopole et
l'empire des mers, la possession de l'Inde et des colonies
d'Amérique. La perspective de la France était moins effrayante.
A la vérité, dès le commencement des hostilités , ses rela-
tions maritimes furent, pour ainsi dire, anéanties; mais la
révolution ayant déplacé toutes les fortunes , tous les inté-
rêts , les capitaux n'avaient pas encore pris de direction
prononcée. La grande division introduite dau»s les propriétés
par la vente des biens nationaux avait donné aux campagnes
un degré d'activité inconnu jusqu'alors, et l'agriculture em-
ployait utilement les capitaux surabondans ailleurs. La dette
publique était presque nulle; enfin, les relations de la Répu-
blique avec la Hollande, l'Espagne et l'Italie, lui ouvraient de
précieux déboucliés dans ces contrées, et les avantages qu'elle
en retirait étaient assez considérables pour lui permettre d'at-
tendre patiemment la création de la marine qui lui ouvrirait
le chemin de ses anciennes colonies.
Napoléon songea à frapper l'Angleterre au cœur, en opérai) I
une descente. Plus de 2,000 chaloupes canonnières ou bateaux
plats furent construits à grands frais dans tous les ports de Hol-
lande et de France. Cent vingt mille fantassins, douze mille cava-
liers, huit mille dragons, quatre mille canotmiers, furent réunis
sur les côtes de l'Océan, entre Zeist et Montreuil. Ces arméniens
formidables donnaient à croire que le Premier Consul allait
mettre ui\ terme à la lutte par un coup d'éclat. Voulait-il réel-
lement exécuter une descente en Angleterre? i.< général Jo-
mioi résout la question affirmativement, ei il attribue l'ajour-
nement indéfini de l'expédition aux fausses manœuvres d
8o SCIENCES MORALES.
l'amiral Villeneuve. Mais, en supposant que la traversée eût
pu se faire heureusement, au milieu des flottes anglaises qui
couvraient la Manche, la prudence autorisait-elle à laisser
derrière soi la France en butte à toutes les haines du conti-
nent ? et quel espoir raisonnable de succès serait-il resté à une
armée qui, dès le jour de son débarquement, lancée au milieu
d'une population exaltée par le patriotisme , se fût trouvée en
même tems séparée de sa base , et sans espoir d'en recevoir à
tems des renforts et des munitions? Quoi qu'il en soit, l'avan-
tage d'isoler l'armée de la nation , de lui inculquer des maximes
impériales , de la rompre à la discipline et à la vie des camps,
était trop évident pour douter qu'il ait échappé à Napoléon.
Il ne nous a point fait cette confidence; mais on peut lui déro-
ber ce secret. Le camp de Boulogne a formé l'armée qui mit
en deux campagnes l'Europe à ses pieds.
A ces formidables préparatifs, l'Angleterre opposa ses
vaisseaux, la force de son gouvernement constitutionnel et
l'esprit public qui animait toutes les classes de la nation. Tout
faire pour empêcher la France de se créer une marine , la
retenir prisonnière sur ses rivages en bloquant ses ports avec
des escadres supérieures au nombre des vaisseaux qu'ils con-
tenaient, et concentrer définitivement entre les mains de la na-
tion tous les bénéfices du commerce colonial, afin d'en tirer
l'argent indispensable aux frais de la guerre : tel fut le plan que
Pitt adopta. Il y joignit bientôt le système des coalitions conti-
nentales. En suscitant à la France des guerres acharnées, ce
ministre se flattait de faire tomber sur les vaincus le poids de
l'irritation, de la haine et de l'ambition des souverains. Dans
ses calculs machiavéliques, il comptait que la force déciderait
de tout comme dans les tems de barbarie II avait résolu de
rayer la France de la carte de l'Europe, et il se flattait de réunir
contre elle toutes les animosités, tous les intérêts, si elle sortait
victorieuse d'une première épreuve, et d'éloigner à jamais la
lutte corps à corps. C'était tailler la besogne en grand, et tirer
de la situation des puissances continentales et des faiblesses de
leurs souverains des résultats d'une incroyable portée.
SCIENCES MORALES. Si
Pendant que l'empereur des Français faisait manœuvrer ses
troupes dans les camps de Boulogne et de Montechiaro, une
formidable tempête grondait dans le nord. La Russie, l'Au-
triche et la Suède s'unirent à l'Angleterre pour accomplir les
desseins du ministère britannique. La guerre éclata : l'Autriche
fut envahie, et la victoire d'Austerlitz , en terminant la cam
pagne de i8o5 , rompit le noeud de la triple alliance. La Cour
de Vienne humiliée acheta la paix par le sacrifice d'une partie
de ses États. Peu de mois après la Prusse arma à son tour contre
la France; et si elle ne fut pas plus heureuse que l'Autriche,
au moins avait-elle plus de motifs qu'elle de tenter la chance
des combats.
Toutefois, Napoléon s'aperçut que ses victoires n'avaient
porté à l'Angleterre que de faibles atteintes; il dirigea ses coups
vers le seul endroit qui fût à sa portée, le commerce européen.
Alors fut promulgué le fameux décret de Berlin , par lequel
toute relation entre la Grande-Bretagne et les contrées sou-
mises à l'influence française était défendue. Ce décret forma ,
avec les corollaires qu'on en tira par la suite, l'ensemble de
l'opération politique connue sous le nom de système contbïen -
tal. L'empereur de Russie ayant accédé à Erfurt à ses princi-
pales dispositions, l'Europe, comme l'Angleterre, ne tarda pas
à en ressentir les cruels effets.
Sous le rapport du droit et de la convenance politique, l'état
de blocus rigoureux auquel l'Angleterre avait soumis la France,
la juridiction arbitraire qu'elle exerçait envers les neutres, jus-
tifiaient peut-être la dureté des décrets impériaux ; et le
commerce français, auquel la mer restait interdite, allait pro-
bablement s'enrichir des commandes qu'il serait désormais
impossible d'adresser à Manchester ou à Birmingham. Mais, si
ces motifs se réunissaient pour atténuer en France le mal causé
par l'interruption des échanges, l'empereur affecta de croire
qu'il n'en était pas de même dans le reste de l'Europe, et ce
fut là son erreur : une confiance sans bornes dans une cause
toute continentale ne put faire résigner 1rs peuples à souffrir
des privations que la domination française aggravait encore
t. xi-. — Octobre 1828.
82 SCIENCES MORALES.
par toutes sortes d'avanies. D'ailleurs, Napoléon se garde bien
d'avouer que, dans son impatience, il sacrifia au but du mo-
ment un avenir qu'il reculait de jour en jour. La nécessité de
se procurer l'argent nécessaire pour alimenter la guerre l'en-
gagea à violer le système continental et à rompre de ses propres
mains les mailles les plus fortes du filet sous lequel il voulait
retenir l'Angleterre. Faisant un honteux trafic des licences,
seul acheteur, seul vendeur, le gouvernement impérial vit par-
cette spéculation entrer plus de numéraire dans ses coffres
qu'aucune des victoires remportées précédemment n'en avait
versé à titre de tribut. L'industrie européenne ne reçut pas
d'encouragement de cet état de choses , et l'Angleterre échappa
à la ruine dont elle était menacée.
Jusqu'à l'époque de l'expédition de Russie, Napoléon eut à
sa disposition assez de moyens pour triompher de l'Angleterre :
mais il ne sut pas toujours les bien employer, ni contenir son
ardeur. Au lieu d'encourager la coui'se et de donner tous ses
soins à la création d'une marine, il accumula guerre sur guerre.
C'était peu pour lui d'avoir envahi l'Espagne avant d'avoir mis
l'Autriche hors d'état de lui nuire; il déclara la guerre à la
Russie avant que la Péninsule fût pacifiée.
La chute de l'empire des tzars était certainement nécessaire
pour compléter le système de domination de Napoléon ; mais
je suis loin de convenir avec lui de l'utilité de ce résultat. Sans
doute le colosse russe pèse sur le continent; mais le meilleur
moven de le retenir dans de justes limites était de laisser libres
et fortes les puissances qui l'avoisinent. Napoléon, en attaquant
la Russie, fut ébloui par sa haute fortune : il était parvenu
par la prospérité à ce degré de confiance où l'on voit la vérité
beaucoup plus dans la concordance de ses propres idées entre
elles que dans leur rapport exact avec les choses; et, d'après
ses aveux, il échoua plus peut-être par la manière dont il
combina ses opérations , que par la résistance que lui oppo-
sèrent les hommes et les élémens.
La campagne de i8i3, dans laquelle les Français furent chas-
sés de l'Allemagne, préluda au triomphe de l'Angleterre. La
. SCIENCES MORALES. 83
campagne d'hiver de 1814 en France semble n'avoir inspire
à Napoléon les plus savantes conceptions , que pour donner
à sa chute l'éclat de ses premières campagnes; et Paris, cette
superbe capitale dans laquelle depuis tant d'années s'allumaient
les foudres qui allaient embraser le monde , vit à son tour
flotter des drapeaux étrangers dans son enceinte.
Le triomphe de l'Angleterre replaça les Bourbons sur le
trône de leurs ancêtres ; mais les fautes d'un esprit de parti
étroit et aveugle ramenèrent Napoléon aux Tuileries. La haine
récente et générale que son despotisme avait allumée arma
bientôt contre lui tous les souverains auxquels son retour de
l'exil ne laissait plus d'espoir de paix. Il succomba enfin à
Waterloo, laissant cette France qui lui avait fait de si grands
sacrifices en butte au ressentiment et à la vengeance de ses
ennemis. Là se termine la tâche du général Jomini; il épargne
à ses lecteurs le spectacle de ce grand homme subissant le sup-
plice de Prométhée sur un rocher de l'Atlantique.
Deux points de vue dominent dans cet important ouvrage :
l'amour du pouvoir absolu et la haine de l'Angleterre. C'étaient
les seuls que la position personnelle de l'auteur lui permissent
d'adopter, sans porter ombrage à la censure russe. Il établit
que la prospérité des empires dépend moins de la libéralité des
institutions intérieures que de leur politique à l'égard des
puissances voisines. On ne saurait proclamer plus franchement
le principe d'intervention toujours si funeste au faible. Le
général Jomini ne manque jamais de raisons pour justifier les
entreprises de Napoléon. S'il désobéit au Directoire, c'est pour
la pins grande gloire de la République. S'il saisit les rênes du
gouvernement , c'est pour délivrer la nation de l'anarchie.
Casse-t-ilîe tribunat , c'est pour simplifier les ressorts de son
gouvernement. C'est ainsi qu'il colore toutes ses entreprises
contre les libertés publiques. D'un autre côté, tous les actes de
sa politique extérieure sont la conséquence du système opposé à
l'Angleterre : c'est ainsi que s'expliquent la guerre d'Espagne ,
celle de Russie, la réunion des divers Etats d'Italie, l'incorpora-
tionde la Eïollandcel de Hambourg à l'empire ; en un mot, tous
G.
84 SCIENCES MORALES,
les envahissemens successifs qui entraient dans son plan de do-
mination universelle. Les raisonnemens de l'auteur à cet égard,
plus spécieux que solides, méritent cependant d'être entendus.
Ils jettent un grand jour sur la politique impériale, et je ne
serais pas étonné qu'il en ait puisé les bases dans les com-
munications confidentielles d'un ministre de Napoléon.
Certes, peu de monarques ont fait la guerre pour le seul
plaisir de la faire. Quand Louis XIV portait le fer et la flamme
en Hollande pour se venger des insultes d'un gazetier, il croyait
sans doute qu'il importait à l'honneur de la France qu'on n'in-
sultât pas impunément le chef de l'État. Ce motif a-t-il suffi
pour l'absoudre? De même, dans ces luttes sanglantes où le
vide des résultats atteste la fausseté des vues, Napoléon allègue
des idées de grandeur et de gloire , comme si la véritable gloire
des armes ne consistait pas à les rendre utiles à la patrie !
Mais la partie del'ouvrage qu'on ne lira pas sans éprouver une
véritable illusion, c'est le récit des opérations militaires. C'est
bien Napoléon lui-même qui raconte ses exploits. La relation
qu'il en fait aux Champs-Elysées est supérieure même à celle
que les généraux Montholon et Gourgaud ont recueillie de sa
bouche à Sainte-Hélène. En effet , ici c'est un prisonnier qui
dicte de mémoire et avec humeur ses commentaires ; mais
devant Alexandre , César et Frédéric , toutes les petites consi-
dérations disparaissent. C'est le premier capitaine de l'Europe
moderne qui explique ses campagnes, et il n'omet rien de ce
qui peut metire d'aussi bons juges en état d'apprécier la vigueur
de son génie. Jamais relation de guerre ne sera plus attachante ,
plus instructive, plus féconde en leçons. Aussi sommes-nous
fondé à croire que, sous ce rapport, l'ouvrage du général
Jomini sera recherché par tous les militaires.
Nous avons dit plus haut que le langage prêté à Napoléon
était conforme à l'esprit qui avait probablement présidé à ses
relations diplomatiques. Pour mettre nos lecteurs à même d'en
juger, nous leur indiquerons spécialement le chapitre vu, où
l'auteur expose les maximes de Napoléon en matière de gou-
vernement; le chap. ix, où il développe ses idées sur une puis-
SCIENCES MORALES. 85
sauce fédérative; le xi, où il pose les bases du système con-
tinental. Nous leur conseillons aussi de lire les premières pages
du chapitre xix , cpii commence à la première période de la
campagne de 181 3, ainsi que celles du chap. xxi où il expose les
raisons qui firent refuser à l'empereur l'ultimatum de Châtillon.
Si l'espace ne nous manquait, nous aurions prouvé, par des
citations, avec quelle sagacité la partie diplomatique est trai-
tée, quoique défectueuse dans son ensemble, par suite du plan
bien visible de l'auteur de rehausser son héros sans blesser
les opinions et les passions des Russes.
Cependant, malgré le soin qu'a mis le général Jomini à
caresser la vanité de cette nation , en exagérant même ses
qualités belliqueuses , comme il a élevé quelques doutes sur la
bonne foi des souverains qui ont violé les capitulations de
Dresde et de Dantzig, c'en a été assez pour l'obligera faire
une amende honorable. D'abord , en lisant l'article qui a été
inséré dans les journaux de Berlin et de Francfort , nous avons
cru qu'effectivement l'auteur avait été victime d'un abus de
confiance; mais, en comparant ce désaveu avec la lettre in-
sérée dans le Journal des Sciences militaires du mois de mars
dernier, et avec les sept ou huit cartons qu'elle annonce ,
nous avons été convaincu que l'ouvrage portait son cachet,
et que le général Jomini est seul responsable du bien et du mal
qu'il renferme.
Mémoires historiques et militaires sur les événe-
mens de la Grèce, depuis 1822 jusqu'au combat
de Navarin ; par Jourdain , capitaine de frégate de
la marine royale , colonel au service du gouvernement
grec(i).
Ce n'est ici l'ouvrage ni d'un historien ni d'un publiciste;
on y chercherait vainement le plan d'une composition litté-
(1) Paris, i8s8; Bi issot-Tliivars , rue de l'Abbaye. n° 14. 2 vol.
in-8°do ij-3i3e1 /»fi .'1 pages, avec quelques lithographies"} prix, 1 5 fr.
86 SCIENCES MORALES,
raire, cette savante ordonnance qui dispose les niasses , dis-
tribue les détails, classe les faits de manière à produire une
certaine impression, cette pensée profonde qui domine un
vaste sujet et conduit le lecteur à un but annoncé dès l'abord :
c'est tout simplement le journal d'un homme qui a vu et qui
a noté les événemens qui se sont passés sous ses yeux. Il met
peu d'ordre dans ses récits; et comme la plupart des témoins
oculaires qui se persuadent qu'on doit les comprendre facile-
ment, il raconte avec quelque confusion des choses qui sont
fort claires pour lui-même. Mais si le livre de M. Jourdain n'est
pas une histoire, c'est un recueil de matériaux historiques qui
doit inspirer un vif intérêt, dans un moment où la Grèce
est l'entretien de toute l'Europe, et qui sera consulté par les
hommes qui écriront un jour les annales de cette illustre con-
trée, de sa lutte mémorable, et de la régénération qui doit en
être le glorieux résultat. «Tels sont les événemens qui se pas-
sèrent sous mes yeux pendant mon séjour sur la terre classique
de la gloire et de la liberté, dit M. Jourdain , à la fin de son
livre. J'ai cru devoir me borner au récit de ceux auxquels je
pris part , et dont je fus témoin oculaire. » C'est par-là surtout
que ce livre mérite d'être distingué; c'est par- là qu'il doit
piquer la curiosité du lecteur trop souvent trompé par les
auteurs qui écrivent sur la foi des autres, et qui, au lieu de
souvenirs originaux, ne donnent que des copies de souvenirs.
M. Jourdain aurait pu faire comme eux ; il a eu le bon esprit
de ne pas les imiter. « Je donne dans le cours de mon voyage,
dit-il, quelques détails sur Athènes et sur sa citadelle. Que
pourrais-je ajouter à tout ce que les voyageurs ont dit de cette
ancienne capitale de la civilisation? Objets d'un intérêt tou-
jours nouveau, et de nombreuses investigations, ses débris,
ses temples, son Partbénon, son beau ciel, sa situation actuelle,
et les faibles rapports que les mœurs de ses habitans présentent
encore avec les moeurs des Athéniens contemporains d'Alci-
biade et de Socrate, ont été décrits trop souvent pour que je
puisse me permettre de revenir sur ce sujet. » M. Jourdain a
Youlu être à la fois plus neuf et plus utile; il décrit les lieux
SCIENCES MOllALES. S 7
en homme de guerre plutôt qu'en simple voyageur; ii les con-
sidère sous le point de vue de l'attaque et de la défense; il
cherche quel parti on en peut tirer dans la lutte qui est aujoui-
d'hui engagée, et cette particularité doit recommander, surtout
en ce moment et aux yeux des militaires , un ouvrage qui se
recommande d'ailleurs à toutes les classes de lecteurs par le
récit de faits intéressans dont quelques-uns sont pour la pre-
mière fois publiés.
La position militaire de PCauplie (Napoli de Romanie), l'état
de ses fortifications, la configuration des terrains qui l'envi
ronnent, attirent d'abord l'attention du philhellène; il décrit
ensuite les diverses circonstances qui se réunissent pour faire
deCorinthe, au moyen de quelques constructions militaire;
peu dispendieuses, l'un des emplacemens les plus convenables
qu'on puisse désirer pour établir une ville maritime. II s'oc-
cupe avec détail des fortifications d'Hydra et d'Ipsara. Lepoit
Thivery, qui fut jadis l'arsenal desVénitiens, est, selon M. Joui-
dain, un des plus beaux qu'on puisse voir, et recevrait aubesoin
les plus gros vaisseaux de ligne: notre auteur indique les travaux
qu'on pourrait entreprendre pour v creuser des bassins et y
établir des chantiers de construction. Il donne les mêmes dé-
tails sur le poi t Kelly ou Bizati, situé en face de l'île de Spezzia,
et qui, par sa position, commande l'entrée et la sortie du golfe
i!e tfapoli de Romanie. M. Jourdain explique comment 0,1
pourrait fortifier le port de Syra, de manière à le rendre im-
prenable par terre comme par mer, et quels travaux mettraient
Navarin en état de soutenir un long siège. Athènes, dont ou
pourrait faire une ville magnifique et bien fortifiée, le Pirée,
qui pourrait devenir un très-bon port, la montagne du Pliaièn ,
poste militaire excellent , auquel il ne manque qu'une forteresse
pour battre la plaine et la mer et défendre l'approche du Ti-
rée, figurent au premier rang dans les plans stratégiques de
notre philhellène, qui, du reste, apporte un soin particulier à
considérer tous les autres lieux qu'il visite sous le point de
vue militaire, ainsi que nous l'avons déjà remarqué.
Comme l'auteur m; décrit (pie les lieux qu'il .1 vus, de même
88 SCIENCES MORALES,
il ne juge que les hommes qu'il a connus personnellement. Il
faut avouer que ce n'est pas toujours une raison pour les bien
juger : les relations personnelles ont cet inconvénient, qu'elles
nous portent quelquefois à apprécier avec prévention les
hommes selon les rapports agréables ou fâcheux que nous pou-
vons avoir eus avec eux : il est peu de caractères qui sachent
se soustraire entièrement à cette impression. Aussi, quand il
s'agit de personnages historiques, les témoignages divers doi-
vent être comparés entre eux et rapprochés des faits authen-
tiques, qui sont en définitive les meilleurs arbitres de la re-
nommée des hommes appelés devant le tribunal de la postérité.
Un assez grand nombre de personnages dont le nom est pour
jamais lié à la révolution de l'Hellade figurent dans les mé-
moires de M. Jourdain; les héros et les traîtres, le génie et
l'incapacité y sont appréciés tour à tour. Si l'on n'adopte pas
aveuglément les opinions de M. Jourdain sur cette foule de
généraux, de marins, d'hommes d'État, de magistrats dont les
actions sont jugées par lui , son témoignage du moins sera
écouté, et servira aux jugemens de l'histoire.
Il n'est point de livre sur cette époque de l'histoire de la
Grèce qui ne réveille dans l'âme du lecteur de douloureuses
sensations. C'est un spectacle bien triste que celui de toutes
ces dissentions intestines, de ces jalousies, de cet égoïsme ,
qui ont retardé et plus d'une fois compromis l'affranchissement
de la Grèce. A ce manque d'union, dont les Grecs avaient ce-
pendant un besoin si manifeste pour résister à des forces in-
comparablement supérieures, viennent se joindre encore et la
témérité de l'inexpérience qui s'obstine à ne pas voir des dan-
gers que la prudence aurait prévenus, et l'insubordination mili-
taire qui fait manquer les entreprises les mieux concertées; et
le défaut de soumission parmi les autorités civiles, qui jette le
désordre dans l'administration. Ou trouve parmi les Grecs de
la bravoure personnelle, de l'audace et de la constance dans
certaine-, expéditions ; mais nulle prévoyance dans l'ensemble,
point de pensée commune qui dirige la défense générale; beau-
SCIENCES MORALES. 89
coup de héros , et pas un chef; des insurgés intrépides, et point
de nation.
Lorsque l'invasion de la Morée occupait tous les esprits et
donnait les plus graves inquiétudes; lorsque le gouvernement
grec , comptant sur la fidélité d'Odysseus qui gardait les défilés
des Thermopyles, que l'ennemi devait forcer pour entrer dans
le Péloponèse, avait divisé ses troupes pour faire le blocus de
Patras, de Modon et de Coron ; lorsque Argos, Nauplie et Co-
rinthe n'avaient plus pour défenseurs qu'une poignée de sol-
dats, le général Colocotroni reçoit d'Odysseus cet étrange billet :
« Je vous envoie trente mille Turcs ; vous en ferez ce que vous
« voudrez, mais je n'en laisserai pas passer davantage. « « Il les
laissa en effet franchir les Thermopyles, ajoute M. Jourdain,
dans le désir de se venger du triumvirat qui l'avait persécuté,
et avait voulu lui enlever son commandement pour le donner
au mari d'une des maîtresses du ministre de la guerre.» On ne
sait ce qui doit le plus étonner, ou de cette fatale trahison, ou
de ce ton de persiflage avec lequel un Grec se déclare l'auteur
d'une des plus affreuses calamités qui aient désolé la Grèce
pendant la guerre de l'indépendance. On sait qu'Odysseus
signifie Ulysse; faut-il que la perfidie soit toujours attachée à
ce nom? Odysseus n'a pas joui long tems de sa vengeance; il
n'a pas tardé à périr d'une mort tragique, et la patrie a été
vengée à son tour.
« Outre le désavantage immense de la force numérique des
deux armées, dit à cette occasion M. Jourdain, celle des Grecs
était dans la misère la plus profonde, et n'offrait que des symp-
tômes de désorganisation. Il n'existait pas d'hôpitaux; les ma-
lades et les blessés mouraient privés de médicamens et de toute
espèce de secours. Les magasins, les caisses militaires étaient
vides; les premiers, par suite de la négligence et de l'impéritie
de quelques personnages; les autres par le résultat de leur
avarice et de leur rapacité. Les efforts et la bonne volonté de
plusieurs chefs de l'année n'avaient abouti à rien, parce qu'on
ne cessait d'entraver leurs mesures et de leur faire éprouver
des contrariétés de tous genres; enfin les ressources publiques
9o SCIENCES MORALES.
et particulières étaient épuisées par une administration \i-
cieuse. »
Si à ce tableau général nous joignons quelques faits isolés,
nous voyons tantôt Colocotroni et Grivas se Lattre à coups
de canon , pendant près d'un mois, dans Napoli de Romanie ;
tantôt une polacre grecque qui portait des commissaires char-
gés de lever des contributions dans les îles de l'Archipel,
tirer à boulet sur la ville de Tine qui demandait qu'on drmi-
nuàt sur ses impositions une somme qu'elle avait déjà payée;
tantôt un commissaire du gouvernement, venu à Siphanle
avec un détachement de troupes régulières pour y lever des
hommes en vertu de la loi de conscription, en exiger un
nombre plus considérable que le contingent , et donner ordre
à ses soldats de se répandre dans les villages, de se loger chez
les plus riches propriétaires, d'y vivre à leurs dépens, et de
brûler les maisons des habitans qui se cacheraient dans les
montagnes pour se soustraire à cet appel. Dans le Péloponèse,
plusieurs chefs, jaloux l'un de l'autre, restent dans une com-
plète inaction quand on n'a pas un moment à perdre, ou bien
ils se livrent entre eux des combats où plus de 1,200 Grecs,
de part et d'antre, restent sur le champ de bataille; ailleurs,
se laissant corrompre à l'appât d'un gain infâme, des Grecs
ravitaillent eux-mêmes des places où les Turcs sont assiégés
par la famine; à Syra, l'éparque refuse de reconnaître ia com-
mission envoyée par le gouvernement pour administrer les
îles; à Sipliante, un sergent chargé du recrutement vend à son
profit un caïrjue appartenant au gouvernement; un autre ser-
gent est envoyé pour en réclamer le prix; mais ils s'entendent
pour se le partager, et l'autorité n'ose les faire arrête* : la dés-
organisation se montre ainsi jusque dans les moindres choses.
Une certaine légèreté, l'un des traits caractéristiques des
Grecs, les rend quelquefois inhabiles à prévoir les dangers
comme à profiter de leurs avantages. Ainsi, lorsque M. Jour-
dain parle aux Grecs de la nécessité de fortifier Argos et Co-
rinthe, il reçoit, dans l'une et l'autre de ces villes, la même
réponse : Les Turcs ue viendront jamais ici.i Lorsqu'on dé-
SCIENCES MORALES. 91
montre aux Hydriotes qu'ils rendraient Hydra imprenable au
moyen de quelques travaux, ils affirment « qu'ils n'ont pas à
craindre de débarquement. » On les voit aussi en mainte occa-
sion abandonner la poursuite d'une victoire qu'un peu plus
d'efforts rendrait complète. « C'est un reproche que je ne ces-
serai de faire aux Hellènes, dit notre auteur; ils ne savent pas
profiter de la fortune. »
Mais un reproche bien plus grave et que la postérité ne
manquera pas d'adresser aux Grecs, c'est la jalousie qu'ils ont
manifestée en plus d'une circonstance, et à leur propre dé-
triment, contre les philhellènes qui se battaient pour leur
cause, et l'ingratitude dont quelques-uns d'entre eux ont paye-
les bienfaits les plus signalés; telle fut l'une des causes de la
perte d'Athènes, et du désastre de l'intrépide Fabvier dans
son entreprise sur Négrepont. L'auteur lui-même ne fut-il pas
un instant banni de cette Grèce qu'il avait servie avec désinté-
ressement?
Cette disposition peu généreuse ne doit pas, au reste, être
imputée à tous les Grecs; elle est propre à quelques individus,
et à diverses factions qui s'occupent des intérêts de leurs pe-
tites passions plus que des grands intérêts de la patrie; elle
fut excitée surtout par les démêlés du parti anglais et du parti
français, qui se sont , à une certaine époque, disputé l'influence,
et, pour ainsi dire, le droit de disposer de la Grèce. Nous ne
saurions entrer ici dans le détail de ces querelles, dont on trou-
vera un récitasse/, circonstancié dans les Mémoires de M. Jour-
dain. D'autres détails non moins curieux pour l'histoire de
l'indépendance de l'IIellade, sont ceux que donne l'auteur
au sujet de sa mission au congrès de Vérone, près duquel les
députés de la Grèce ne purent obtenir aucun accès.
La longue insensibilité des cabinets de l'Europe afflige pro-
fondément et semble inexplicable, lorsqu'on a sous les yeux le
tableau des effroyables barbaries commises par les tyrans an
joug desquels les Grecs s'efforçaient de se soustraire. Nbtn
auteur n'en raconte que !a moindre partie , puisqu'il se bOFOi
au récit des choses qu'il a vues; et ce qu'il raconte fait souvent
91 SCIENCES MORALES.
frissonner le lecteur. En rappellerons-nous quelques traits ?
«A l'instant où le capitau-pacha Cara-Ali, dit-il, prenait terre
avec ses troupes dans l'île de Chio, leur sinistre approche fut
signalée par une barbarie , prélude de celles qui devaient bien-
tôt faire d'une île florissante un monceau de ruines et de ca-
davres. Cent vingt otages grecs furent, par ordre du comman-
dant du château, empalés sur les remparts, et exposés aux
regards des habitans terrifiés. » Notre auteur trace ensuite la
peinture de l'épouvantable catastrophe dont cette îie fut vic-
time, et il la termine par ces mots : « Il est un trait à ajouter
au hideux tableau que j'ai esquissé. Les barbares auxquels les
Grecs avaient accordé la vie à Malvoisie furent les premiers
qui, dans l'île de Chio, se signalèrent par le massacre des
habitans. » La fureur des Turcs éclata d'une autre manière à
Candie, qui, du reste, éprouva presque les mêmes désastres.
«Dans un débarquement qu'ils y firent, dit M. Jourdain, ils
se répandirent comme des bêtes féroces dans les campagnes,
et massacrèrent tous les Grecs qu'ils rencontrèrent, à l'excep-
tion des femmes et des en fans, qu'ils ramassèrent au nombre
d'environ quatre mille, et qu'ils transportèrent comme esclaves
à la côte d'Asie. C'est une suite du système que la Porte otto-
mane a adopté pour faire mourir tous les Grecs mâles au-
dessus de dix à douze ans , afin de renouveler la nation entière.
Ce système s'est fait aussi sentir à Pergame et à Agasma, où les
barbares ont égorgé tous les Grecs mâles, et réduit en escla-
vage toutes les femmes et tous les enfans. » Mais la soif du
sang et l'ivresse du carnage leur faisait quelquefois oublier
celte politique; et dans la ville d'Arcadia, dont les habitans
avaient pris la fuite, « a5o personnes, vieillards, femmes, en-
fans, qui n'avaient pas eu la force de se sauver, furent massa-
crés sans pitié par ordre d'Ibrahim. »
Des hommes prévenus et passionnés vantent la bonne foi des
Turcs, et lui opposent la perfidie des Grecs. Mais écoutons
notre auteur : « Tandis que les Turcs massacraient indistincte-
ment tous leurs prisonniers, et ne faisaient grâce ni aux femmes
ni aux enfans, leurs adversaires respectaient rigoureusement
SCIENCES MORALES. 93
les capitulations et laissaient même jouir d'une entière liberté
ceux qu'ils auraient pu en priver.»
Ce témoignage en faveur des Grecs ne doit pas être suspect;
M. Jourdain ne montre point de partialité à leur égard : poussés
au ressentiment par les plus cruelles barbaries, ils se sont
quelquefois montrés barbares à leur tour; M. Jourdain ne le
dissimule pas, et parmi les faits qu'il raconte à leur charge,
nous voyons qu'à Tripolilza « plus de cent Turcs des deux
sexes furent massacrés; » qu'ailleurs une garnison tout entière
fut assassinée après avoir mis bas les armes; et que dans l'île
de Syra l'équipage d'une corvette turque qui avait capitulé
après avoir fait naufrage fut dépouillé et massacré par la garde
même chargée de la sûreté de l'île.
« Ces horribles représailles, dit quelque part M. Jourdain,
seraient bien propres, sans doute, à amortir l'intérêt si géné-
ralement senti pour les Grecs. Mais ce n'est point la nation
qu'on (luit en accuser; je suis garant qu'elle les désapprouve,
et aucun des Européens qui a pris part aux événemens que je
raconte, ou qui simplement en a été témoin, ne me démentira.
Je dirai plus; on ne peut voir sans étonnement qu'un peuple
auquel les fers dont il a été accablé si long- teins auraient dû
communiquer quelque chose du caractère atroce de ses oppres-
seurs, et les mœurs lâches et cruelles compagnes de l'esclavage,
ait déployé dans cette guerre autant de générosité.»
Il est bien difficile, même à un peuple civilisé, de faire la
guerre contre des barbares sans être quelquefois entraîné à
imiter leur barbarie. N'est-ce pas l'explication , si ce n'est
l'excuse, de quelques-uns des excès que l'on peut reprocher à
ces Grecs dont la civilisation 'est encore si imparfaite ? Qui
ne se laisserait d'ailleurs gagner à l'indulgence à la vue de
tant de malheur et d'héroïsme? Faut-il rappeler quelques-
uns des traits nombreux cités par notre auteur ? Dirons-nous
l'affaire des moulins, près rie Nauplie, poste défendu avec
succès par 227 hommes sous les ordres du prince; Ypsilanti
contre 7,200 Turcs? Raconterons-nous le dévouaient du papas
Fletchia et de ses 3oo Arcadiens, qui, abandonnés de leurs
o4 SCIENCES MORALES.
compagnons dans un village entouré d'ennemis, s'y défendirent
jusqu'à ce que ces nouveaux trois cents fussent tombés pour
la patrie. Deux Grecs seulement survécurent; couchés parmi
les morts, ils s'échappèrent pendant la nuit. Écoutons ce que
M. Jourdain raconte de la prise de l'île de Sphactérie : « Le
capitaine Tsamados , abandonné par ses embarcations, qui
avaient pris précipitamment la fuite, encouragea ses compa-
gnons d'infortune à vendre chèrement leur vie ; et, à l'exemple
de ce brave commandant qui mourut criblé de blessures, les
marins ne voulurent jamais se rendre , et combattirent en dés-
espérés. Le chef de bataillon Stavro Sahiwi, Hydriote, à la
tète des marins d'Hydra, prit l'étendard de la croix, chargea
l'ennemi et le repoussa deux fois. Accablés par le nombre et
rédaits à très-peu de monde, les Grecs se réfugièrent dans une
petite chapelle où étaient leurs munitions de guerre. Là, ils
fuient cernés et se battirent avec un courage dont il y a peu
d'exemples, jusqu'au moment où le commandant Stavro Sa-
hini, ne se trouvant plus qu'avec six bommes, seul reste de
toute la garnison grecque, mit le feu aux poudres, et mourut
en héros avec ses compagnons. Mais la prise de l'île de Sphac-
térie coûta cher à l'ennemi, auquel il n'eût pas fallu beaucoup
de semblables victoires pour qu'Ibrahim se trouvât seul en
Morée. » Nous voyons ensuite la garnison du vieux Navarin se
battre pendant trois jours, saus avoir un morceau de pain ni
un verre d'eau ; et celle du nouveau Navarin déclarer, sur une
sommation d'Ibrahim, qu'elle se fera sauter plutôt que de se
rendre; réponse familière aux garnisons grecques, et trop de
fois scellée dans le sang pour qu'on puisse douter de leur
héroïque sincérité. Nous ne dirons rien de l'admirable sacri-
fice de Missolonghi, auquel M. Aug. Fabre a élevé un monu-
ment historique que tons nos lecteurs connaissent; mais nous
emprunterons à l'auteur des Mémoires quelques passages rehi-
tifs à la clmte glorieuse d'Ipsara, désastre moins célébré mais
non moins mémorable.
Une flotte ottomane de deux cents voiles était venue pour
s'emparer d'Ipsara. «Enfin, le /(juillet 1824, les Ipsariotcs voyant
SCIENCES MORALES. g5
leurs nombreux ennemis s'augmenter par de nouvelles troupes
qui leurarrivaient à chaque instant, n'ayant d'ailleurs pas de vi-
vres pour pouvoir attendre l'arrivée desflottes hydriote et spez-
ziote, coin prirent qu'une défense plus longue était inutile, et qu'il
fallait périr en héros : la population entière préféra la mort à
l'esclavage. Vers les deux heures de l'après-midi, un Ipsariote
s'avance en dehors du fort, muni d'une torche allumée, pour
mettre le feu à une vaste poudrière souterraine qu'on avait
construite; il tombe criblé de balles. Un second se présente et
subit un sort pai'eil. Il en paraît successivement jusqu'à six,
qui périssent de même. Alors les Grecs cessent le feu pendant
quelques minutes; les Turcs pensent qu'ils vont se rendre, se
précipitent en foule vers la forteresse, et sont au moment d'y
entrer, lorsqu'elle tire un coup de canon, amène le pavillon
ipsariote, et arbore subitement un drapeau blanc, où étaient
écrits ces mots : Liberté ou la mort. A peine cet étendard a-t-il
flotté dans les airs, qu'une terrible détonation se fait entendre;
Saint-Nicolas s'écroule; leslpsariotes et lesTurcs disparaissent,
engloutis par l'explosion dont l'île même est ébranlée , et qui
fait éprouver une secousse violente aux bâtimens qui étaient
en mer non loin d'Ipsara. Près de six mille Turcs et deux mille
Ipsariotes, non compris les enfans et les vieillards, périrent par
suite de cette intrépide détermination.»
Certes, de tels hommes méritent d'être libres; et lorsqu'on
songe qu'à cette intrépidité ils joignent un esprit vif et ingé-
nieux, on reste convaincu qu'une fois affranchis ils ne tarde-
ront pas à se replacer au rang des nations les plus civilisées.
Nous ne discuterons point l'opinion de l'auteur, qui pense
qu'une organisation fédérale, semblable à celle de la Suisse,
ou plutôt à celle des Etats-Unis, est aujourd'hui la plus conve-
nable à la Grèce. La solution d'une question de cette impor-
tance exigerait L'examen de beaucoup de faits et de circon-
stances dont nous ne pouvons nous occuper ici! Nous ne
réfuterons pas cette autre opinion, qui se réfute suffisamment
d'elle-même, que l'établissement de l'ordre de Malte dans
une des îles de l'Archipel, et l'alliance de la Grèce avec cet
9G SCIENCES MORALES,
ordre, aurait pour ce pays (['immenses avantages. M. Jour-
dain qui avait entamé uue négociation à cet égard, et qui
nous donne le projet de traité qui avait été arrêté, ainsi que
toutes les pièces qui y sont relatives, se fait sur ce point une
illusion singulière, et caresse avec beaucoup de complaisance
une véritable chimère. L'ordre de Malte a fait de grandes
choses à une époque où il trouvait sa placé dans l'ordre social:
aujourd'hui qu'il n'est plus en harmonie avec notre civilisation,
il ne pourrait plus être bon à rien; et il est sans doute pour
jamais aboli. En le rétablissant, on arrangerait peut-être les
affaires de quelques individus; mais bien certainement on n'en
ferait qu'une institution sans utilité comme sans avenir.
Parmi les particularités remarquables mentionnées par
M. Jourdain, et qui peuvent servir à faire connaître le pays,
nous citerons ce fait : Dans l'île de Siphante, où l'auteur compte
douze cents maisons, et une population de six à sept mille
âmes, on trouve, outre quarante églises, trois couvens d'hommes
et deux de femmes, et environ cinq cents chapelles stationnales.
Les hommes ont toujours eu besoin de merveilleux; ils ont uue
foi qui est trop souvent au service de tous les miracles qu'on
veut leur faire croire. Voici ce que l'auteur raconte en pas-
sant à l'île de Tine, nommée d'abord Hydrossa à cause de ses
nombreuses sources d'eau. On prétend que Neptune se servit
des cigognes pour exterminer les serpens qui désolaient cette
île, et qu'eu reconnaissance de ce service les habitanslui firent
élever un fort beau temple dans un bois, tout près de la ville.
Aujourd'hui il n'y a plus ni temple, ni bois; mais les Grecs
orthodoxes y ont fait bâtir une très-belle église qui doit aussi sa
construction à un prétendu miracle; on a publié qu'une image
de la Vierge avait été trouvée dans les fouilles, et cette marque
d'une protection surnaturelle attire à Tine les offrandes des
Grecs des autres îles. A Ipsara , un ancien temple de Bacchus
est devenu un monastère consacré depuis à la sainte Vierge;
ainsi, dans ce pieux asile, des nonnes remplacent des bac-
chantes! Il v a plus de philosophie dans le rapprochement de
pareils faits que dans de bien gros livres.
SCIENCES MORALES. 97
Nous voudrions transcrire ici quelques fragmens d'une
adresse des dames grecqnes aux dames philhellènes, placée
à juste titre parmi les pièces intéressantes que l'auteur a jointes
à son livre; nous aimerions à lui emprunter aussi le portrait
plein de charmes qu'il trace des femmes de Si pliante. Nous nous
bornerons à rappeler quelques traits de la peinture des Hv-
driotes, et, avec ceux que nous avons déjà cités, ce passade suf-
fira pour donner une idée du stvle de l'auteur: «Les Hydriotes
joignent à l'activité qui forme le fond de leur caractère, beau -
coup de bravoure et des passions extrêmes; ils poussent l'ami-
tié jusqu'à l'adoration, la joie jusqu'à la démence, la colère
jusqu'à la fureur. Malheureusement, ces (i) qualités sont mê-
lées à quelque chose de la barbarie des Turcs. Ils sont, en
général, grands, bien faits et robustes. Leurs yeux noirs, vifs
et pleins de feu , ont une telle expression qu'on devine la pensée
d'un Hydriote dans ses regards. »
Quelque fondés que puissent être les reproches que la civi-
lisation est en droit de faire aux Grecs d'aujourd'hui, on ne
saurait disconvenir qu'il n'y ait encore dans cette malheureuse et
noble contrée tous les élémens d'une grande nation : son génie
naturel, long-tems engourdi du sommeil de la servitude, se
réveille après des siècles. La Grèce efface dans cette guerre
d'indépendance les traces de sou long esclavage, elle se forme
par les désastres comme par la victoire, elle se retrempe enfin
au sang des Turcs, et elle apprend la civilisation dans cette lutte
à mort qu'elle soutient contre la barbarie.
M. A.
De i/empire Gkec et du jeune Napoléon (2).
Le titre seul de cet écrit réveille deux grands souvenirs :
le sujet doit exciter vivement la curiosité et fixer l'attention.
(r) Sans doute il faut lire leurs , car l'auteur ne peut mettre la co-
lore a» nombre des qualités des Hydriotes.
(a) Paris, iSa8; Mesoier, place de la Bourse. In -8° de 3i piges;
prix , 1 franc.
t. xr.. — Octobre 1828. n
98 SCIENCES MORALES.
Les hommes d'État , lors môme qu'ils n'approuveraient point
toutes les vues de l'auteur, y trouveront à méditer utilement
sur les moyens de terminer , à la satisfaction commune des
gouvernemens et des peuples , des partisans de la légitimité
et de ceux de la liberté, une crise qui, si elle devait enfanter
une guerre générale , entraînerait des déchiremens et des
commotions dont les suites seraient incalculables. Il faut lire,
avec un esprit libre de préjugés, les développemens que l'au-
teur anonyme donne à son opinion sur l'état actuel des af-
faires de l'Orient, sur les chances diverses que présentent les
succès ou les revers des Russes , et sur les prétentions réci-
proques des grandes puissances qui doivent intervenir dans
la solution du problème auquel donnent lieu la régénération de
la Grèce et la ruine désormais imminente de l'empire ottoman.
« Le teins est venu, dit l'auteur, de mettre l'Orient en des
mains capables de le garder et de le civiliser. La marche
qu'il propose aurait , selon lui , l'avantage d'être rapide et
assurée : on saurait vers quel but on doit tendre , quelle route
on doit tenir : c'est le moyen d'arriver à tems.
Le traité du 6 juillet 18-27, par lequel les puissances contrac-
tantes ont déclaré « qu'elles ne chercheront aucune augmentation
de territoire, aucun avantage commercial pour leurs sujets, au
détriment des sujets d'aucune autre nation ; » ce traité , qui
avait pour objet de prolonger et de garantir l'état de paix
dont jouit l'Europe depuis quatorze années , va se trouver
ébranlé dans ses bases par les conséquences nécessaires de la
lutte engagée entre les Russes et les Turcs.
Les formes républicaines sous lesquelles s'est constituée
provisoirement la Grèce ne sauraient guère convenir , selon
1 auteur , à la stabilité qu'on doit lui désirer. Sans moyens
suffisans pour assurer sa tranquillité intérieure et pour se
défendre contre des voisins puissans et ambitieux, sans fron-
tières assez étendues et assez fortes pour la mettre à l'abri
d'une invasion, elle serait condamnée à implorer tour à tour
la protection et l'appui, soit de la R.ussie , soit de l'Autri-
che , soit de l'Angleterre ; et n'ayant aucune garantie pour
SCIENCES MORALES. 99
son indépendance, elle n'en offrirait aucune pour la paix de
l'Europe.
« La politique de Napoléon, à l'égard de la Pologne et de
l'Italie, fut sans doute une des principales causes de sa chute.
Si, au lieu de morceler ces deux pays, il en eût fait deux puis-
sances indépendantes et compactes , la Pologne eût été une
barrière pour la Russie , et l'Italie pour l'Autriche. Les mo-
tifs et les moyens eussent manqué aux agressions contre ces
deux empires. Assez fortes pour maintenir leur indépendance,
l'Italie et la Pologne auraient assuré la paix de l'Europe. » Ce
grand exemple', cette faute grave, doivent éclairer aujourd'hui
les cabinets.
L'auteur trace avec énergie et fidélité la division de l'Eu-
rope, quelles que soient les circonscriptions politiques, en deux
grandes nations : les amis et les ennemis de la liberté. Ces
deux grands partis sont en présence ; les hommes d'État, qui
sont doués de quelque prévoyance, doivent éviter qu'une lutte
sérieuse se déclare; ils doivent seutir la nécessité de consti-
tuer un empire chrétien sur les débris de l'empire turc.
Là est un gage de sécurité et de paix durable : les intérêts de
toutes les puissances sont identiques sur ce point. Il faut voir,
dans l'ouvrage même, comment la politique, le commerce, la
tranquillité intérieure de plusieurs États où fermentent des
causes de troubles , sont intéressés à voir s'établir , dans
l'Orient , une puissance nouvelle fortement constituée : elle
attirerait sur le sol où elle voudrait naturaliser la civilisation
européenne un grand nombre de ces hommes ardens, méeon-
tens et inquiets, dont la présence paraît dangereuse aux gou-
vernemens qui craignent des innovations : elle ouvrirait d'u-
tiles débouchés au commerce de tous les peuples. « Ce n'est
que par l'indépendance que Constantinople peu! devenir un
véritable loyer de commerce et de lumières. »
L'auteur apprécie avec sagacité, analyse avec précision les
positions respectives de l'Angleterre, de la Russie, de l'Au-
triche, de la Frftneè, et il se montre conseiller sincère et éclairé
dans cette grande question à laquelle m' rattache l'avenir Je
ioo SCIENCES MORALES.
plusieurs Etals. Il fait ressortir habilement la réciprocité de
besoins et de ressources qui existe entre la Turquie d'Europe,
l'Asie mineure et les bassins du Volga , du Dnieper et du Don.
Il montre que l'établissement d'un empire chrétien dans l'Orient
est le seul moyen de concilier les vues annoncées par la E.uss:e
avec la paix de l'Europe, avec la justice, avec les rivalités om-
brageuses des autres puissances. La libre navigation du Bos-
phore, de l'Archipel et du Pont-Euxin serait assurée par un
trône fondé sous la médiation de ces puissances , et deviendrait
le droit commun, la propriété de tous les peuples commerçans.
« La Russie a besoin de s'élever, et non pas de s'étendre... Il lui
importe bien moins de fortifier des frontières plus reculées et
plus exposées aux dépens de ses provinces actuelles, que de vivifier
celles-ci par de nouvelles ressources et de nouveaux capitaux.»
Maintenant, quel sera le prince appelé à gouverner ce
nouvel État qui doit remplir le vide que la puissance otto-
mane va laisser au sud-est de l'Europe? Où trouver celui qui,
sans être ni Russe, ni Autrichien, ni Français, ni Anglais,
ne serait repoussé par aucune de ces puissances, qui attirerait
à lui les émigrations nécessaires pour renouveler promptement
la face de ce beau pays, sans qu'aucune nation y usurpât une
influence exclusive, et dont le nom inspirerait à la nation
vaincue respect et sécurité? — «Ce prince, répond l'auteur à
la question qu'il a posée, c'est le fils de Napoléon; et l'avan-
tage immédiat de rendre parfaitement simple et rassurante
une position aussi inquiétante que compliquée, ne serait pas
le seul qu'offrît ce choix à l'Orient et à l'Europe. »
Des considérations d'un ordre supérieur, fondées sur une
connaissance exacte de l'état des esprits en France et en Eu-
rope, suivent l'importante discussion que nous venons d'indi-
quer ; et les objections graves ou les répugnances naturelles
que peut faire naître la proposition inattendue de placer le
jeune Napoléon sur le nouveau trône d'Orient nous paraissent
combattues avec une logique entraînante devant laquelle
échoueraient beaucoup de subtilités diplomatiques.
L'auteur aborde franchement les questions les plus délicate^ ,
SCIENCES MORALES. 101
parce qu'il écrit sous l'inspiration d'une conviction intime et
profonde.
L'éloigr.ement volontaire d'un grand nombre d'hommes
capables et énergiques de l'Italie, de la Pologne, de l'Espagne,
de l'Irlande, même de la France, qui tous afflueraient sur une
terre vierge de passions politiques, et où ils pourraient déve-
lopper librement les élémens de prospérité qui lui sont pro-
pres, délivreraient les cabinets devienne, de Pétersbourg,
de Londres, de Paris, même de Rome, de Naples , de Ma-
drid, de beaucoup de sujets d'inquiétude bien ou mal fondés:
les traces des révolutions de l'Europe occidentale iraient se
perdre dans l'Orient. L'entreprise, dont le fils de Napoléon
deviendrait le chef reconnu et avoué par les grandes puis-
sances, serait très-populaire en Angleterre, en France, en
Italie, en Allemagne, en Pologne: il réunirait autour de lui
la plupart des hommes « dont l'activité politique n'a pas; pu
s'encadrer sous les anciennes dynasties, et l'on ne pourrait
plus menacer celles-ci de cette masse de partisans d'un nouvel
ordre de choses qu'un homme d'État ordinairement clairvoyant
(Canrti/ig) croyait naguère apercevoir prête à se lever à la
voix de l'Angleterre. » Le nom de Napoléon, environné d'une
gloire militaire qui a retenti dans tout l'Orient, serait propre
à frapper l'imagination des Turcs, à inspirer du calme et du
respect à cette nation à laquelle un autre prince serait peut-
être tenu de livrer une guerre à mort. « Cette transfusion pai-
sible d'une population civilisée, rassurante pour les vieux
États qu'elle quitterait, serait le plus sûr moyeu d'élabiir l'ordre
dans l'Orient. »
Le recensement des habitansde la Turquie d'Europe, d'après
M. Hasselt, en porte le nombre à près de neuf millions et demi,
et les Osmanlis ne forment pas plus du quart de cette popula-
tion. Il serait facile de les convaincre de leur infériorité numé-
rique el de les contenir par l'attitude ferme du nouveau gou-
vernement , par la justice, par la tolérance. Les souvenirs de
l'occupation de l'Egypte par les Français fournissent des preuves
.1 l'appui de celte assci tion.
ioa SCIENCES MORALES.
L'auteur discute ensuite la question de la délimitation des
frontières du nouvel empire grec , et il n'a garde d'abandonner
la Moldavie et la Valachie à la Russie et à l'Autriche; ce qui
réveillerait toutes les prétentions et tous les projets de partage
de territoire , qui seraient des semences de guerres. « La Sy-
rie , bornée au nord par le mont Taurus, à l'est et au sud par
le désert, étendue le long de la Méditerranée, ... semblerait
appelée, dans une division fondée sur les véritables intérêts
des peuples, à former, avec Chypre et la Palestine, un État
indépendant... La puissance ottomane serait exclue de la Mé-
diterranée, et la côte d'Afrique se ressentirait bientôt des
grands événemens survenus dans son voisinage... Les bassins
du Tigre et de l'Euphrate pourraient servir de retraite à la race
d'Othman ; ainsi se concilieraient les garanties de deux choses
indivisibles , le repos de l'Europe et la prospérité de l'empire
grec. Tous les peuples du monde, y trouvant une terre amie',
seraient coalisés pour la policer. »
Nous avons multiplié les citations , seul moyen de bien faire
connaître la pensée de l'auteur, et de rendre compte d'un écrit
où tout est substance, et qui renferme en quelques pages beau-
coup de vues fécondes sur le présent et l'avenir de l'Europe.
« La grandeur et la simplicité du plan proposé sont, dit l'au-
teur, ce qui en rend l'exécution facile. »
Nous le répétons , les hommes d'État doivent méditer ces
vérités. La paix et la stabilité sont encore aujourd'hui dans
leurs mains : si une fois elles leur échappent , qui oserait fixer
les limites où s'arrêterait l'incendie prêt ;t éclater ?
M. A. T.
LITTERATURE.
ATAKTA, HEOÏN ÙA-NTGAAIISN EI2 THN APXAÏAH KaI THM
NEAN EAAH>"IKHIS rAÎXSSAIÏ âTTOXXEAlfiN 2HMEK 2iE<>N , KAI
TINfiNAAAiïNTnOMMHMATÛN, ATT02XEAI02 SYNAEfiEH. K. T. A.
— Recueil de notes de tous genres sur le irrec ancien
et moderne, et de quelques autres remarques. Premier
volume, contenant deux poèmes de Prodromos, avec
des Notes étendues, et cinq Tables (i).
Certains hommes s'obstinent encore à ne point reconnaître
dans les Grecs modernes les descendans et les héritiers des an-
ciens Grecs. A leurs veux, les habita ns de la Morée et de la
Homélie ne sont qu'une réunion de peuplades barbares qu'ils
affublent des noms les plus sauvages et qu'ils font venir des
lieux les plus divers. Mais cette opinion trouve peu de parti-
sans. Les Grecs nous ont montré pour certificat d'origine sept
années de constance et d'exploits, et l'Europe a reconnu ce
titre; à l'aspect du sang de Botzaris versé dans les plaines de
Karpcnitzi, l'Europe a reconnu le sang de Léonidas. Sur les
remparts de Missolonghi, sur les rivages d'Ipsara, sur les mers
de Ténédos. les Grecs ont déployé la valeur et l'enthousiasme
de leurs ancêtres, avec un degré d'énergie et de dévoùment
auquel les anciens Hellènes, sauvés bientôt par la victoire,
n'eurent pas besoin de recourir dans la grande guerre mé-
diquc. Les divisions même, la jalousie, l'imprévoyance qui,
de nos jours, ont nui si souvent à la cause grecque, ont servi
à démontrer la noble filiation de ceux que les Turcs appellent
(i) Paris , 1S2S ; Pîrmiii Didol , rue Jacob , n° »4- ' '"' t vol. il
}>i ix , 1 .j IV.
1 04 LITTERATURE.
leurs ruïoi, 11 est avéré maintenant que le peuple grec existe
encore.
Une autre erreur bien plus généralement répandue ne tar
tlera pas à disparaître aussi. On s'exagère beaucoup les diffé-
rences qui se trouvent entre la langue grecque moderne et le
grec littéral. Il semblerait que ce sont deux idiomes distincts
et qui n'ont entre eux qu'un petit nombre de rapports éloi-
gnés, comme on aurait voulu le faire croire des deux popula-
tions. Tout au plus pense-t-on dans le monde que le grec
parlé de nos jours ressemble au grec ancien , à peu près autant
que l'italien ressemble au latin. On persiste à regarder la langue
d'Homère et de Démosthènes comme une langue morte. Non;
cette langue vit encore, de même que le peuple qui la forma-
Elle vit avec sa riche nomenclature, avec son harmonie en-
chanteresse. Une longue suite de siècles a dû produire en
elle quelques changemens; mais elle n'est pas changée au
point d'être méconnaissable. Cela est si vrai que tout homme
réellement versé dans le grec ancien peut lire sans dictionnaire
presque tous les ouvrages des derniers écrivains grecs. Le petit
nombre de mots empruntés à l'italien ou au turc se devinent
d'ordinaire par le sens du reste de la phrase. Après l'usage
des verbes auxiliaires employés pour les conjugaisons comme
dans les idiomes du nord, la plus importante modification que
le grec ait subie est la suite de la révolution arrivée pendant le
moyen âge dans l'esprit des peuples qui les fit renoncer aux
inversions pour suivre l'ordre logique, et remplacer dans cer-
taines tournures l'infinitif par une conjonction et un autre mode
du verbe. Encore doit-on remarquer que les Grecs anciens se
servaient également de l'infinitif ou du (/uc on. Ainsi leurs des-
cendans n'ont fait, en général, qu'abandonner une de leurs
manières de s'exprimer; et plusieurs voyageurs assurent même
que la tournure par l'infinitif est encore en usage dans quel-
ques contrées de la Hellade, notamment dans la Laconie.
Une chose digne d'attention , c'esl que l'altération du grec
est bien antérieure à la conquête de la Grèce par les Turcs.
Depuis la chute de Constanlinople, la langue n'a l'ait que
LITTÉRATURE. i<*5
s'épurer, long-tems, il est vrai, d'une manière insensible,
niais depuis près d'un demi-siècle, assez rapidement. Cela sert
encore à prouver que la conquête n'a jamais été complète, n'a
j.unais été reconnue et sanctionnée par la nation. La constance
i la langue nationale était, de la part des vaincus, une protes-
tation de tous les instans contre la domination des Barbares.
Jusqu'à présent, l'étude de cette langue avait été complète-
ment négligée parmi nous et chez tous les autres peuples de
l'Europe. Les hommes mêmes qui avaient fait assez de progrès
tlans le grec ancien puur pouvoir, en peu de jours, se familia-
riser avec le grec moderne, n'y songeaient nullement. Relégué
parmi les langues orientales, cet idiome n'était cultivé que
par ceux que le projet de fonder en Turquie des élabiissemens
de commerce, ou tout autre but particulier, engageait à des
études regardées par tout le monde comme sortant du cercic
de l'éducation même la plus vaste. 11 n'en sera plus ainsi à
l'avenir. La nation grecque est admise dans la grande famille
européenne, son idiome ne peut plus être confondu avec les
jargons des peuplades asiatiques, Déjà plusieurs étrangers ont
voulu l'apprendre pour lire les récits originaux des triomphes
ou des malheurs qui occupaient tous les esprits. Maintenant
une foule de Français , transportés dans la Hellade, ne peuvent
se dispenser d'étudier la langue du pays qu'ils doivent défendre.
Bientôt, des relations de tous genres vont la répandre chez
toutes les nations civilisées.
Les circonstances donnent donc un nouveau prix à l'ou-
vrage auquel cet article est consacré. Il n'est signé que de deux
initiales, A. C. Mais ou y reconnaît facilement le premier
helléniste de l'Europe, le savant illustre qui, par ses écrits
aussi utiles à la liberté que les exploits des héros, a mérité
de voir donner son nom à une tour de Missolonghi , près du
bastion de Botzaris et de la tour de Guillaume Tell. Depuis
plus de trente ans, M. Coraï n'a Cessé de nourrir parmi les
Grecs le désir des lumières et de l'indépendance. Tout le
monde sait qu'où lui doit d'excellentes éditions de la plupart
des grands écrivains de l'ancienne Grèce. Personne n'ignore
io6 LITTÉRATURE.
la haute estime accordée par les érudits aux notes dont il a su
les enrichir. Mais ce qu'on ne sait pas assez en France , c'est
que sous le titre de prolégomènes, il a joint à chaque ouvrage
ancien, des morceaux très-remarquables , remplis des senti-
mens les plus élevés, des idées les plus saines, et dans lesquels,
en même tems qu'il épurait et fixait la langue moderne, il
répandait les germes féconds de tout ce que la révolution
grecque a déployé d'admirable et d'étonnant. Espérons que ce
digne vieillard , avant la fin de sa noble carrière, verra les
fruits de ses leçons, grandis dans la tempête et sous une pluie
de sang, achever de mûrir dans le calme de la victoire et
d'une véritable liberté.
Dans le long cours de ses savantes recherches, il avait jeté
sur des feuilles volantes une foule de notes relatives aux ob-
jets les plus divers. En les écrivant, il n'avait travaillé que
pour lui. Mais des amis éclairés l'ont pressé de faire jouir le
public de ce travail précieux. D'après leurs instances, il s'est
décidé à former un recueil de ces morceaux détachés. Tel est
l'ouvrage -dont le premier volume vient de paraître. On y
trouvera des explications de différentes locutions du grec an-
cien et du grec moderne, des matériaux pour un lexique com-
mun aux deux idiomes, des notes grammaticales, des notes
archéologiques, des discussions sur des points de politique ou
d'histoire, etc.
Dans le premier volume, M. Corax a choisi pour texte deux
poèmes composés vers le milieu du xne siècle par un moine ,
nommé Prodromos, qui les adressait à l'empereur Manuel Com-
nène. Il a confronté les deux manuscrits qui en existent à la
Bibliothèque royale de Paris, et a porté sa sagacité ordinaire
dans la correction des nombreuses fautes échappées au copiste.
Loin de se faire illusion sur le mérite de ces deux chétives
compositions poétiques , il est le premier à en faire observer
toute la faiblesse. Mais en rattachant à ces mauvais vers une
foule de notes composées avant qu'il ne connût les écrits de
Prodromos , il a voulu surtout examiner la différence qui existe
entre la langue grecque, telle qu'elle était il y a près de sept
LITTÉRATURE. 107
cents ans, et la langue que parlent les Grecs d'aujourd'hui;
se rendre compte de ce que la première a gagné, de ce qu elle
a perdu dans ce long espace de teins, et chercher quels peu-
vent être les moyens d'accroître ses gains et de diminuer ses
pertes.
On sent combien cet examen , fait par un homme comme
M.Coraï , doit présenter d'instruction à ceux qui aiment l'étude
du grec. Sans cesse, dans ses notes, la langue ancienne et
l'idiome moderne se trouvent habilement comparés; il suit le
progrès de l'altération des locutions antiques; il montre, par-
tout où cela était possible, les lois générales qui ont préside
aux changemens survenus, soit dans les tournures, soit dans
les mots. Il indique comment des termes latins ou français se
sont introduits dans le langage des Hellènes; il cite des
exemples d'expressions hybrides , formées du grec et d'une
autre langue; il discute, il iixe avec précision le sens d'une
foule de mots. Son travail où se montre l'érudition la plus
solide est indispensable à tout homme, grec ou étranger, qui
veut connaître à fond le grec moderne ou le grec littéral.
Ses recherches offrent d'autant plus d'intérêt qu'un grand
nombre de ses observations porte sur les termes les moins
usités , sur ceux dont la signification est le plus difficile à dé-
terminer, comme, par exemple, les noms des divers ajuste-
mens, des mets, des ustensiles, etc. Le savant auteur explique
souvent ainsi des détails de mœurs, des usages curieux pour
l'histoire; et n'oubliant jamais le but moral qu'il s'est propose
dans tous ses écrits, il s'empresse d'y joindre des réflexions
capables de faire sentir à ses concitoyens le ridicule de quel-
ques travers dont ils ne paraissent pas encore guéris. C'est dans
cette intention qu'après avoir, dans une note sur le mot x.vpa
pour Kvptct (dame, femme du seigneur), fait obsen er que les an-
ciens Hellènes employaient en parlant à Leurs païens des ex-
pressions semblables, fort convenables dans ce cas , il ajoute :
On commença de s'en servii à l'égard de rs,lorsqueles
Romains el les (.nés qui leui étaient irent perdu la
liberté et 1;; vertu. N ayanl plus la véritable parure de l'homme
io3 LITTERATURE.
ils commencèrent à se parer d'ornemens empruntés. N'étant
plus libres, ils s'appelèrent seigneurs; privés de noblesse, de gloire
et d'honneur, ils se qualifièrent de très-nobles, de très-illustres,
de très-honorés; privés de science, ils prirent !e titre de très-
savans, et ainsi de suite.» Partout, une érudition aussi bien
dirigée cpie profonde, féconde et agrandit le champ de ses
recherches. Les hommes instruits qui liront ce volume seront
étonnés de tout ce qu'il a su rattacher à de si pitoyables vers.
Cependant, il ne s'est pas borné à un commentaire si riche
et si instructif. Comme dans ses éditions des grands écrivains
de la Grèce, il a mis à ce nouveau travail des prolégomènes
assez étendus. Prodromos, quoique moine et mauvais poète,
était fort savant. Il a écrit , tant en vers qu'en prose, de nom-
breux ouvrages d'histoire, de philosophie, d'astronomie, de
grammaire et de théologie. Mais sa science n'était qu'une
masse confuse de faits ou .d'opinions rassemblés sans ordre
dans sa mémoire. Comme la science de presque tous ses con-
temporains était à peu près du même genre, n'était-il pas na-
turel que son habile commentateur, pour le faire juger avec
équité, retraçât l'esprit de son siècle? Ses deux poèmes sont
adressés à l'empereur, et le second est dirigé contre les chefs
des couvens; n'était-ce point le cas de peindre la Cour de
Constantinople et le haut clergé? Il pouvait du moins sortir de
ces peintures des vérités utiles à la Grèce qui va constituer
son administration et son église. M. Coraï, qui n'a jamais man-
qué une occasion d'éclairer ses concitoyens, s'est empressé de
saisir celle-ci. 11 leur explique surtout combien la corruption
des grands et du clergé, augmentée encore par le mélange
avec les nations de l'Europe occidentale pendant les croisades,
accéléra la chute de l'empire. Il leur rappelle que la Grèce ne
périt point parles talens militaires des Turcs , mais par la folie
qui avait dépensé dans les caprices d'un luxe révoltant les
revenus qui auraient dû être employés à former des armées, à
élever des remparts, à équiper des flottes. Il leur montre dans
Constantinople assiégée trois cents monastères et à peine cinq
mille soldats. S'appuyant des leçons de l'histoire, il donne à la
LITTÉRATURE. 109
Grèce renaissante les [tins sages conseils sur ce qu'elle doit éviter
sur ce qu'elle doit faire, pour élever sur des fondemens solides
sa nouvelle civilisation.
Si ces conseils sont suivis, si les Giecs savent porter dans la
politique inférieure la même constance et la même énergie que
dans la guerre, l'Europe éclairée aura peut-être bientôt
d'autres motifs d'étudier leur langue que ceux dont je parlais
tout à l'heure. La vivacité de leur esprit et la profondeur de
leurs sentimens semblent leur promettre d'éclatans succès dans
les lettres. Sans doute, la lutte de l'indépendance s'est pro-
longée d'une manière funeste. Dans cette suite de revers dé-
sastreux et de triomphes meurtriers, l'élite delà population a
péri. Le vrai talent réside dans les âmes généreuses. Ceux qui
seraient devenus les premiers entre les poètes et les orateurs
de la Hellade affranchie se seront trouvés les premiers devant
les boulets ottomans. Mais quelques uns auront survécu à tant
de périls. Leur génie, comme leur courage, v aura pris une
trempe plus forte, et ils trouveront dans leurs souvenirs une
source inépuisable des plus mâles beautés. On voudra partout
lire leurs chants , qui achèveront de prouver la résurrection
de la patrie d'Homère.
Ces dispositions tourneront au profit de la culture du grec
littéral. La prononciation barbare de nos écoles fera place à la
véritable prononciation des anciens, conservée, avec des
modifications légères, chez leurs généreux descendans. La di-
vine harmonie de Platon et de Sophocle pourra se faire sentir
aux littérateurs étrangers. Plus encouragés à étudier une langue
encore parlée par une nation amie, ils désireront d'approfon-
dir les secrets du style des grands écrivains d'Athènes et de
l'Ionie. Tls seront jaloux de posséder l'idiome de Thémistocle
il relui de !Yliaonlis, ou plutôt de suivre le Grec dans toutes
ses modifications, depuis les premières lueurs de la liberté
antique jusqu'aux jours de la régénération. Ce sera surtout
alors qu'on sentira le prix des travaux de. M. Coraï. Toutes les
bibliothèques seront ornées de ses commentaires sur les écri-
vains des diverses époques. OÙ pourrait- OU trouver un guide
plus aimable à la fois et plus sûr? J. R.
no LITTERATURE.
Fables sénégalaises, recueillies de UOuolof, et mises en
vers français , par M. le baron Roger, ex-comman-
dant et administrateur du Sénégal et dépendances (i).
M. le baron Roger est déjà connu de nos lecteurs par l'a-
ualyse que M. Joinard a donnée dans ce recueil (2) de Kelédor,
histoire africaine, qui a servi de cadre à l'auteur pour nois
communiquer ses recherches statistiques sur le Sénégal, et pour
nous tracer la peinture animée des mœurs et des usages des
peuplades qui l'habitent. Cet ouvrage, fortifiant par de nom-
breuses preuves les observations que Mungo-Park et d'autres
voyageurs avaient déjà été à même de faire sur les Noirs de la
Sénégambie, contribuera puissamment sans doute à détruire
les préjugés des Européens envers des hommes qu'ils regar-
daient comme d'une nature beaucoup inférieure à la nôtre, et
qu'ils jugeaient incapables de la moindre civilisation. La lec-
ture du recueil de Fables sénégalaises qu'il publie aujourd'hui
ne peut manquer d'ajouter encore à la conviction qu'il veut
faire naître dans notre esprit ; il serait difticile en effet d'allier
avec l'idée d'un peuple placé aussi bas dans l'échelle des êtres
qu'on l'avait cru jusqu'ici, les témoignages de sagesse, de bon
sens et de finesse qui percent à chaque page de ce recueil, et
dont la plupart portent avec eux le cachet d'une nature toute
particulière.
Ce caractère d'originalité, nous dirons même d'étrangeté ,
que nous avons remarqué dans les fables sénégalaises , et qui
leur donne un haut degré d'authenticité à nos yeux, nous a
(1) Avec des Notes destinées à faire connaître la Sénégambie , son
climat , ses principales productions, la civilisation et les mœurs des
habitans. Paris , 1828 ; F. Dklot. 1 vol. in- 18 de 288 pag.; prix , 4 h*.
(2) Tom. xxxvn, pag. 67.3 687. J'ai donné un extrait de cette ana-
lyse, que l'on peut lire aussi dans le Bulletin de la Société de géogra-
phie (fév. 1828 , p. 61) , dans le Bulletin universel des sciences , fie sec-
tion : Sciences géographiques et statistiques , Ier vol. suplémentaire
de 1828, p. 270-277.
LITTÉRATURE. m
engagés à en faire l'objet d'un examen spécial pour nos lec-
teurs.
« Il paraît, dit M. Roger, que les fables sont connues de
toute ancienneté chez les Nègres, quoique, pour la plupart, ils
n'aient pas de littérature, ni même de langue écrite. Celles que
je publie ont été recueillies pendant un long séjour que j'ai fait
au milieu des Ghiolofs ; mais on en trouve également chez
toutes les peuplades nègres de cette partie de l'Afrique. Les
Ghiolofs mettent en scène les hommes, les animaux, et quel-
quefois les choses inanimées; je n'ai pas remarqué qu'ils fassent
figurer les plantes dans ces sortes de compositions, qui sont en
général très-ingénieuses. On ne pouvait pas traduire et répéter
à chaque fable les espèces de formules par lesquelles beaucoup
de Sénégalais ont l'habitude de commencer et de finir ces ré-
cits ; mais je crois intéressant de les faire connaître en passant ,
comme une chose ton t-à-fait bizarre. Celui qui raconte dit d'a-
bord : Lèb-on-na , c'est - à - dire , j'ai fait une fable , ou peut-
être: il y a une fable. La politesse exige que chacun des assis-
tans réponde : Lou-po-on-ne, c'est-à-dire, cela a été fait pour
l'amusement; cela est récréatif. Le conteur reprend : Aji- on-
ne-fi, cela a eu lieu ici. On lui répond encore : D.\ - na-am ,
c'est vrai , cela a été. Il entre alors en matière ordinairement par
une locution équivalente à notre : En ce tems-lh , ou II y avait
une fois, etc. Quelques Sénégalais ne manquent guère, après
avoir achevé leur récit, d'ajouter cette phrase, assurément
bien singulière : Ici la fable est allée tomber dans la mer , ou
dans l'eau : Filé leb dorkhe tabi ghéie. » A ces renseigne-
mens curieux M. Roger ajoute que, dans leurs fables, racon-
tées presque toujours devant un nombreux auditoire, les Nè-
gres se laissent aller volontiers à la prolixité. « Le conteur ,
dit-il , ne néglige rien pour occuper l'attention , pour amuser ;
tant qu'il voit qu'on l'écoute avec plaisir , il s'évertue à prolon-
ger le récit, ce qui lui est facile, parce qu'il improvise en
prose. » A cette occasion, M. Roger fait observer que les vers
ne sont pas connus en Ouolof, mais (pic cependant ce langage
prend souvent quelque chose de soigné, décadence qui sent
1 12 LITTERATURE.
la poésie. Du reste, il paraît que, chez les fabulistes sénéga-
lais, le récit est toujours accompagné de mouvemens et de
gestes imitatifs, et qu'ils y mêlent quelquefois des chants adroi-
tement introduits et qui font corps avec le sujet principal.
Jusqu'ici, nous n'avons eu qu'à suivre l'auteur pour faire
connaître les habitudes littéraires des Nègres de la Sénégambie,
et constater l'identité qui rèi;ne entre les productions de ce peu-
ple et l'espèce de poétique particulière que nous venons de
tracer d'après leur interprète; mais, nous voici arrivés à un
passage de sa préface où il émet sur la fable et les fabulistes
une opinion trop opposée à celle qui est admise généralement,
pour que nous n'essayions pas au moins de la discuter.
« Les fables des Nègres, dit-il , diffèrent encore des nôtres ,
en ce que les premières n'ont pas de moralités exprimées posi-
tivement, ni même souvent d'intentions morales adroitement
sous-entendues, comme notre La Fontaine en a fourni de si
heureux modèles. » Puis, il part de cette observation pour
avancer que la prétention de corriger les vices et d'adoucir les
mœurs par le moyen de la comédie ou de la fable lui paraît
une de ces exagérations philosophiques et d'amour propre lit-
téraire que vient contredire l'expérience journalière. « J'avoue,
dit-il , que je ne suis pas encore parvenu à me persuader tout-
à-fait que le théâtre soit une école de mœurs et que les fables
soient des leçons de sagesse. » Il va plus loin ; il prétend même
que, « chez tous les peuples, les premiers fabulistes, comme
les premiers conteurs et comédiens , n'ont été que des farceurs,
des jongleurs ; » qu'Esope, en particulier, «eut bien plutôt pour
but d'amuser, et surtout de critiquer, (pie d'instruire ;» enfin
que « La Fontaine, dans sa modeste simplicité, croyait travail-
ler pour X instruction de l'enfance, v
Nous regardons comme inutile de nous arrêter à cette der-
nière assertion, victorieusement réfutée par M. Walckenaer (i) ,
et que peuvent seuls reproduire aujourd'hui ceux qui ne sa-
ri) Dans son Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine. Paris .
1820; Nepveu. 7 vol. in 8° (voy. Rev. Enc, tom. ix , pag. 5t3-5tj.)
LITTÉRATURE. n3
vent point distinguer la vraie modestie et la simplicité de
mœurs d'avec l'ignorance complète de soi-même et des autres,
et, pour trancher le mot, d'avec la bêtise. Ce mot de bêtise ,
employé par Fontenelle à l'égard de La Fontaine, ne signifiait
autre chose dans sa bouche qu'une disposition d'esprit diffé-
rente de celle qui obtint de si brilîans succès dans la société à
l'auteur ingénieux de la Pluralité des mondes. Au reste, la posté-
rité a bien vengé notre immortel fabuliste des sarcasmes des
beaux esprits de son siècle ; et, de tous les auteurs de ce siècle
célèbre , celui dont la gloire est arrivée plus entière et plus pure
jusqu'à nous est ce Molière qui, plus juste et meilleur apprécia-
teur que ses amis , disait de La Fontaine : « Le bonhomme ira
plus loin que nous. »
Mais nous ne pouvons laisser admettre en principe que les
lettres doivent être regardées comme un simple amusement ,
et qu'elles ne doivent pas prétendre à améliorer les mœurs; ce
serait leur enlever leur plus beau privilège et les réduire à un
rôle bien secondaire. Sans doute, la représentation d'une seule
comédie, ou la lecture d'une seule fable ne suffiront pas pour
changer totalement un homme vicieux ou ridicule (i); mais
la fréquence d'une leçon , présentée avec art et sous des formes
aimables, ne peut manquer d'exercer à la longue une heureuse
influence, surtout sur les hommes chez lesquels, pour nous
servir des expressions mêmes de La Fontaine, l'étoffe n'a pas
encore pris son pli. Cette prétention, aucun écrivain ne doit
l'afficher ouvertement, parce qu'il manquerait son but en bles-
sant notre orgueil; mais elle doit le guider et l'animer conti-
nuellement dans une carrière où elle suffirait pour l'élever au
dessus des autres hommes, en l'ennoblissant à ses propres
yeux.
Quanta cette proposition, que les premiers fabulistes n'ont
voulu que plaire, ou se faire admirer, sans songer à notre
(r) Il faut excepter toutefois les Précieuses ridicules de Molière,
ijni opérèrent une révolution si complète dans les salons et dans l'es-
prit de L'époque.
T. XL. — Octobre 18-28. 8
n4 LITTÉRATURE.
instruction, elle est démentie par les faits. Les fables chez tous
les peuples ont bien réellement été des leçons de sagesse et de
morale, et c'est ce que constatent suffisamment celles qui sont
parvenues jusqu'à nous, sous les noms de Bidpaï ou Pilpai,
de Lokman et $ Esope, qui , selon les recherches récentes
des orientalistes, ne cacheraient qu'un seul et même auteur,
Viclinou-Sarma. Ces fables , comme toutes celles des modernes,
auxquelles elles ont servi de type, avaient un sens moral. Mais
il faut s'entendre sur la valeur de ce mot. Il v a une morale
universelle et une morale relative. Cette dernière dépend des
lois, des usages et des coutumes d'un pays. L'état de notre ci-
vilisation moderne, où tous les devoirs, tous les droits sont
balancés, a dû introduire une morale relative plus sévère que
celte des siècles antérieurs et des peuples qui nous ont précé-
dés. Il serait injuste de les juger d'après nous. Ainsi, pour n'en
citer qu'un exemple , le vol qui a pu être toléré , et même re-
gardé comme une vertu à Sparte, doit être flétri dans nos so-
ciétés. La plupart des fables de Bidpaï enseignent la ruse , parce
qu'elle était nécessaire sous le règne de la force; elle devient
un juste motif de réprobation sous le règne des lois.
En partant de cette distinction importante, qui paraît avoir
échappé à M. Roger, nous arriverons à reconnaître que non-
seulement les fables sénégalaises ont un sens, une intention
morale ; mais que, malheureusement, leur traducteur ne l'a pas
toujours bien saisi , puisqu'il s'est attaché à leur en donner un
autre, approprié plus souvent à nos habitudes moi'ales qu'à
celles du peuple qu'il avait à nous faire apprécier. En voici un
exemple dans la fable suivante, qui fera juger en même tems
du style et de la manière du traducteur.
Le Lapin qui se revêt de la peau d'une Gazelle.
Au Bœuf, maître d'un pâturage,
Certain Lapin devait un an de pension ;
A tous les gens du voisiuage
Il devait, sans exception;
Ici peu, là beaucoup. Toujours sur son passage :
« Payez l'herbe » ou « payez le son»»
LITTÉRATURE. „5
■ Payez-moi , payez-moi. » Toujours même chanson.
Ayant tout épuisé, promesses et grimaces,
Il cherchait quelque méchant tour,
Car on en était aux menaces.
Il y rêvait tout seul , quand il découvre un jour
Une Gazelle morte et gisant sur la terre.
Messieurs mes créanciers, voilà hien notre affaire,
Dit-il; vous verrez du nouveau.
La Gazelle écorchée, il en revêt la peau,
L'ajuste de son mieux , et va dans la prairie.
« Pauvre Gazelle, hélas ! que t'est-il arrivé?
Et qui donc ainsi t'a maigrie? »
Disait chaque hête attendrie.
— C'est le Lapin que j'ai trouvé
Faisant quelque sorcellerie.
Voyez, il m'a maudite; il m'en coûte bien cher!
Dieu vous garde de le fâcher.
— Eh! l'entendez-vous, ma commère?
Cet avis vous vient à propos.
Je crains quelque mauvaise affaire ;
Laissons le lapin en repos.
« Je demandais un jour à l'un d'eux (à un naturel du pays)
dit M. Roger, p. i3 de sa Préface, après leur avoir expliqué
ce que nous entendons par morale des fables, quel étaitsuivant
lui le sens de celle-ci. C'est, répondit -il, après y avoir
réfléchi quelque tems, que, lorsqu'on est adroit, on peut se dispenser
de payer ses dettes. » C'est cette réponse sans deute que le tra-
ducteur a voulu rendre par le vers suivant, qui vient immédia-
tement après le récit de la fable :
Le drôle ainsi paya sa dette.
Le mot, comme le remarque M. Roger lui-même, n'est pas
dépourvu de sens, el pour un homme peu délicat, il est exac-
tement la conséquence de la fable. Pourquoi donc, puisque
son projet était de peindre fidèlement les mœurs sénégalaises,
a-t-il cru devoir ajouter la moralité suivante?
Tirons de cette fable une moralité :
Spéculer sur la crainte et la crédulité .
1 1 6 LITTÉRATURE.
C'est jouer à coup sûr. Ah , pauvre humanité !
Chez uous, par ce moyen , que de fortunes laites!
Cette réflexion philosophique est fort sage et fort juste, prise
en général ; mais elle est toute française , et nous semble former
un contre-sens avec l'esprit reconnu des Sénégalais.
Ce n'est pas la seule fois que nous aurons occasion de
faire cette remarque. La fable 2e du recueil , qui précède im-
médiatement celle que nous venons de citer , lui ressemble
entièrement par le fond: c'est également une leçon d'adresse;
le traducteur en a tiré une conclusion moins directe et dont le
motif n'est évidemment que secondaire. M. R.oger revient
plusieurs fois sur cette observation de la préface (p. ig), que
toute la partie morale de son recueil a été ajoutée par lui.
Toutefois, il ne s'est pas astreint à donner une explication à
chacune des fables qu'il renferme; les fables 4e5 5e, ioe, 14e, 17e,
19e et 20e n'ont pas de moralité exprimée positivement. Il ne
faudrait pas en conclure qu'il était impossible d'en déduire au-
cune leçon; au contraire, le sens en était tellement clair qu'il
pouvait parfaitement se passer d'explication. Nous y aurons
gagné sans doute une version plus fidèle. Il faut bien avoir sur
ce point une foi aveugle dans le traducteur, puisque nous ne
pouvons comparer son travail à l'original, qui, comme nous
l'avons déjà fait observer plus haut, n'existe point en corps
d'ouvrage et n'est même point écrit. Biais nous avons lieu de
regretter que M. Roger ait jugé qu'il suffirait de s'en rap-
porter au jugement du lecteur pour distinguer, dans ses imita-
tions, ce qui vient de l'étranger d'avec les traits qui ont le
caractère français (note de la p. i63). Lui seul était en état
de bien nous guider dans ce travail; car tous ses traits ne sont
pas aussi aisés à reconnaître que celui-ci, que nous trouvons
à la fin de la fable i3e, où le traducteur suppose qu'un loup,
ayant perdu sa compagne,
S'en désola pendant... un jour.
Ceci sent tout-à-fait l'épigramme française; et la chose, ainsi
que l'expression, ne sont point, nous aimons à le croire, dans
les mœurs sénégalaises.
LITTÉRATURE. 117
La fable 2.0e est la seule où M. Roger ait placé la moralité
au commencement, et il a très-bien fait de ne pas suivre cette
marche pour les autres. Il est bien préférable de la placer à
la fin, pour laisser au lecteur le plaisir de la déduire lui-même
du récit; lorsque l'esprit est prévenu, il n'a plus qu'une seule
opération à faire, c'est de voir si l'auteur a bien tiré parti de
l'idée morale choisie par lui, et il perd un grand plaisir, celui
que procure la surprise, ou mieux encore, la certitude d'avoir
rencontré juste. Quoique les moralités des fables 7e, 9e, 11e, 12e,
i3e, 21e, 23e, 24e et 28e nous paraissent assez naturellement
déduites du sujet, nous aurions mieux aimé que l'auteur pût
rester fidèle à la terminaison originale, comme il paraît l'avoir
été dans les fables 6e, 8e et 26e, dont nous rapporterons le sens
et en même téms les derniers vers pour mieux faire connaître
la manière des fabulistes nègres.
Dans la 6e, dont le sujet rappelle le Milan et le Rossignol
de La Fontaine, une gazelle cherche à attendrir par une chan-
sonnette un loup qui s'apprête à la manger (1). Moins rusé
que le milan du fabuliste français, le loup se laisse prendre
au piège, et la gazelle lui échappe. La fable se termine par
ces deux vers , qui témoignent que le loup a profité de la le-
çon que la gazelle lui a donnée, et que l'auteur transmet à son
tour par le simple récit du fait :
Le Loup, depuis cette querelle,
Guette, surprend et croque la gazelle.
Le sujet de la fable 8e est le Loup voulant faire le Tabaski ,
l'une des fêtes des Nègres mahométans , qu'ils célèbrent le
dixième jour de la douzième lune. Il s'est invité dans quatre
endroits à la fois ; mais au moment de se rendre au festin, il
(1) Il y a moins de convenance et de vraisemblance dans le choix
delà ga7.elle que dans celui du rossignol ; on peut croire à celui-ci
Vinttntion d'attendrir le milan par ses chants , tandis ijuc la possibilité
n'en est point supposable chez la premit 1
n8 LITTÉRATURE.
hésite sur le choix, va tantôt vers l'un , tantôt vers l'autre, et
laisse ainsi échapper l'heure :
Depuis un tel échec fait à sa vanité,
De fêter Tabaski le Loup n'est plus tenté.
Puisque M. Roger a cru pouvoir mettre du sien dans les fables
qu'il nous présente , il aurait dû substituer une moralité à ces
deux vers , qui nous paraissent aussi insignifians qu'à lui. Mais
nous le répétons, nous aurions mieux aimé encore une rigou-
reuse fidélité.
Dans la fable 26e, un poisson, Yobo (1), près d'entreprendre
un long voyage , demande eu souvenir une arrête à chacun
de ses amis, habitans, comme lui, du liquide élément; mais^
au retour, il refuse de la rendre :
C'est, dit-on, depuis ce tems-îà
Qu'enrichi de cette manière,
D'arêtes bien pourvu , l'obo lui seul en a
Bien plus qu'aucun poisson de mer ou de rivière.
Certes , ce n'est pas là une moralité ; c'est à peine une fable
même ; mais c'est une manière assez ingénieuse pour des Nè-
gres d'expliquer un fait d'histoire naturelle qui les a frappés ;
et c'est encore un trait caractéristique de plus.
Quant aux fables en elles-mêmes , elles nous ont paru en
général offrir le mérite de la vraisemblance dans l'invention.
Nous en excepterons toutefois la 4% dans laquelle un loup
est censé avoir prêté des moutons à un fusil. Cette fable, comme
l'observe fort bien M. Roger , paraît n'avoir été composée
que pour cette seule idée , cette seule recommandation du
loup à son débiteur :
Mais ne me dites rien, ou du moins parlez bas,
Car je crains voire voix à l'égal du tonnerre.
Le sujet de la fable 19e est encore plus invraisemblable,
(1) Les Sénégalais appellent obo un poisson qui appartient au genre
chipé, qui comprend les poissons abdominaux et à nombreuses ar-*
rêtcs , tels que harengs, sardines, anchois , aloses , etc.
LITTÉRATURE. 119
s'il se peut, puisqu'on y voit un chasseur proposer à un rat
palmiste, avare (1), de lui prêter sa peau, qu'il doit lui rendre
ensuite toute pleine d'or et d'argent.
Mais, si la plupart de ces fables nous ont paru originales,
quelques-unes aussi nous ont rappelé des sujets déjà connus
et traités même par notre immortel fabuliste.
La fable 5e, le Poulain, nous offre le sujet du Dépositaire
infidèle ( La Font. , liv. ix, fab. ire). Un propriétaire veut s'em-
parer du veau d'un de ses voisins , en prétendant qu'il est
bien à lui, et qu'il a été mis bas par sa vache ; le juge devant
lequel l'affaire est portée feint tout-à-coup d'être saisi des
douleurs de l'enfantement, et par cette feinte fait ressortir la
ruse grossière du coupable (a). La fable 12°, le Caïman et le
Requin , est la fable des Grenouilles qui demandent un roi ,
imitée de Phèdre par La Fontaine (liv. m, fab. 4e) :
De celui-ci contentez-vous,
De peur d'en rencontrer un pire ,
avait dit le fabuliste français; M. Roger termine par la même
idée :
Puisqu'il vous en faut un, ne changez pas de maître;
Celui qui surviendrait serait pire peut-être ;
Supportez votre mal, de peur de plus grands maux.
Le sujet de la fable i5% le Loup, le Bœuf et l'Éléphant , est, à
peu de chose près, le même sujet que celui du Bouc et du
Renard (liv. m, fabl. 5e), mais avec une terminaison différente
(1) Au Sénégal, on appelle ainsi, improprement, dit M. Roger,
une jolie espèce d'écureuilqui grimpe sur les palmiers. C'estle palmiste
de Buffou et le sciurus palmormn de Linnée.
(2) Ici, le traducteur a cru devoir faire à la délicatesse de notre
langue le sacrifice du texte original, qui suppose (pie le juge se plaint
d'une incommodité périodique particulière aux femmes; la substi-
tution qu'il a faite est à la fois de meilleur goût et plus comique.
Nous ne saurions donc que l'approuver, d'autant plus qu'il prévient
ses lecteurs, dans une note, de la liberté qu'il a prise en cette occa-
sion avec l'original, et qu'ainsi il ne nous le fait pas moins connaître
dans toute son intégrité.
iao LITTÉRATURE.
de celfe du fabuliste français. On se rappelle que, dans La Fon-
taine , le renard , après s'être servi des cornes du bouc pour
sortir du puits où ils étaient tombés tous deux , s'enfuit et
laisse son camarade dans l'embarras. Dans la fable sénéga-
laise , un bœuf rend le même service à un loup ; mais, à peine
ce dernier est-il sorti d'embarras, qu'il veut , obéissant à son
instinct carnassier , se jeter sur son libérateur pour le déchi-
rer. Un éléphant, établi juge entre eux, décide qu'il faut que
le loup se remette dans son trou et que le bœuf agisse comme
il l'entendra. On pense bien que ce dernier ne se laisse plus
prendre à obliger un ingrat (i). La fable 16e, le Lion et la
Caille, rappelle le Moucheron et le Lion du bonhomme (liv. n ,
fab. 3e). Enfin, la fable 20e, le Lion, le Chacal et le Loup , n'est
autre que le Lion, le Loup et le Renard du même fabuliste
( liv. vin, fab. 3e ).
Maintenant, comment ces sujets de fables, empruntés par
La Fontaine à Bidpaï, Ésope et Phèdre, sont-ils parvenus chez
les Nègres du Sénégal? quand cette transmission a-t-elle eu
lieu , et d'où s'est-elle opérée? Sans chercher à résoudre ici
ces questions, qu'il nous suffise de faire observer que toutes
les fables nous viennent de l'Inde. Cette opinion , générale-
ment admise aujourd'hui, et dont Voltaire a eu l'un des pre-
miers la révélation ou le pressentiment (2), se trouve appuyée
(1) Mais esî-il bien vraisemblable que le loup se remette dans le
trou, d'où il doit s'estimer fort heureux d'être délivré ? Il faut dire,
à la justification de l'auteur , qu'il n'existe point de loup proprement
dit au Sénégal. Le boula, que M- Roger a rendu par loup en fran-
çais, est l'hiène, animal qui figure très souvent dans les fables des
Nègres, et auquel ils font jouer le rôle d'un lonrdaud , toujours dupe
de lui-même et des autres.
(2) « Quel est donc, avait-il dit, le pouvoir des vers naturels ,
puisque par ce seul charme La Fontaine , avec de grandes négli-
gences, a une réputation si universelle et si méritée, sans avoir ja-
mais rien inventé! Mais aussi, quel mérite dans les anciens Asia-
tiques , inventeurs de ces fables connues clans la terre habitée! »
( Siùcle de Louis XI r. )
LITTÉRATURE. 121
de preuves nombreuses dans la préface de l'édition des Mille
et une Nuits, qu'un jeune orientaliste , l'un de nos collabo-
rateurs, M. Edouard Gauttier, a donnée en 1822 (1). Il pense,
et c'est ici une communication orale que nous lui devons ,
que la fable a pris naissance dans la ebaîne de l' Hymmalaya ,
d'où elle est descendue comme un fleuve bienfaisant pour
féconder la littérature de tous les peuples; et, si l'on pouvait
lui accorder que c'est sur le mont Hymmalaya , et non sur le
mont Ararat , que l'arche de Noé s'est arrêtée , il prouverait
ainsi que la fable est aussi ancienne que le monde.
Les Nègres du Sénégal ont pu, comme les autres nations,
prendre leur part de cet héritage précieux; mais la tradition s'al-
tère bientôt chez un peuple qui n'a point de littérature écrite.
De là vient que les traces des anciens apologues indiens se
sont peu à peu effacées pour faire place aux idées et aux su-
perstitions locales , avec lesquelles elles s'étaient d'abord mé-
langées. De là ces ressemblances en petit nombre avec les
fables des autres peuples; de là ce caractère d'originalité qui
existe dans les fables sénégalaises, et que M. Roger n'a peut-
être pas conservé assez religieusement. Il est vrai qu'il en
donne quelque part une assez bonne raison , et que la pru-
derie de noire langue s'y est quelquefois refusée.
Parmi celles de ces fables qui nous ont le plus frappés par
ce caractère d'originalité dont nous parlons, est la 22e, qui a
pour titre : Les Gris-Gris. Les gris-gris jouent un rôle très
actif dans les apologues que nous transmet M. Roger. « Ce
sont, dit-il , des morceaux de papier sur lesquels les Mara-
bouts écrivent tant bien que mal , ou feignent d'écrire des
passages du Koran. On les renferme dans des sachets de cuir,
d'étoffe ou de métal , que les Nègres portent sur eux de di-
verses manières et comme des ornemens. Ils paient plus ou
(1) Voy. Rev. Eric. , t. xx . p. 207 et t. xxm, p. 720 , l'annonce de
cette édition, publiée sous les auspices et par les soins de la Société
de /induction, dont nous regrettons d'avoir vu les travaux si tôt in-
terrompus.
122 LITTÉRATURE.
moins cher ces sortes d'amulettes , selon la réputation de
science et de sainteté de celui qui les vend. » Dans la fable
citée, c'est un bœuf qui joue le rôle de Marabout vis-à-vis
des autres animaux , et qui leur vend des gris-gris. Un pauvre
diable de lièvre, criblé de dettes, vient lui demander un secret
pour éviter de les payer :
Le Bœuf lui dit : « Prenez mes amulettes,
Vous ne craindrez nul créancier.
— Grand merci , Marabout, de vos bonnes recettes !
— Merci! non, non, répondit le premier;
Je ne vis pas de semblables sornettes;
Payez-moi mes gris-gris. — Je les veux essayer,
Dit le lièvre; voyons l'effet de ce papier :
S'il a vraiment quelques vertus secrètes ,
Il doit me dispenser de vous paver mes dettes.
S'il est mauvais, quel prix vaut-il? Combien?
Je n'en voudrais pas pour rien.
Puis le traducteur ajoute :
Trompeur parfois s'adresse à qui le lui rend bien,
La Fontaine avait dit avant lui :
A trompeur trompeur et demi.
Cuiquc suum , comme l'observe lui-même M. Roger à cette
occasion.
Nous voudrions bien pouvoir rapporter ici, dans toute son
intégrité , la fable 11e, qui a pour titre : Le Lion, le Loup et
les Moutons ; mais , comme l'observe le traducteur , le sujet
de cette fable convient si peu à la délicatesse un peu bégueule
de notre littérature , que nous aimons mieux prévenir avec
lui les lecteurs trop chatouilleux de sauter les deux pages 94
et 95 , où elle se trouve , avertissement qu'il aurait dû au
moins donner avant la fable , et non pas après , comme il l'a
fait. Pour ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas son recueil
entre les mains, et qui seraient curieux de connaître cette
fable , nous allons essayer de leur en donner une idée. Un.
troupeau nombreux de moutons et de brebis vivait dans un
LITTÉRATURE. ia3
riche pâturage , sou» la protection puissante d'un lion ; un
loup , habitant des mêmes lieux , convoitait depuis long-
tems ce troupeau, et ne cherchait qu'un préteste pour l'atta-
quer et faire curée au moins de quelque pauvre petit agneau. Un
jour qu'il s'était mis à la piste d'une brebis , en grognant entre
ses dents plus fort que de coutume, celle-ci en fut tellement
effrayée que, pour me servir de l'expression d'un écrivain in-
génieux, mais moins positif que M. Roger (i), le vent ap-
porta bientôt à l'odorat du loup
Son fumet de poltronnerie.
Au moment où celui-ci , outré qu'on ait osé lui manquer de
respect à ce point, s'apprête à s'en venger sur la brebis, ar-
rive sire lion, que l'on instruit de toute l'affaire. Le loup en
reçoit une injure encore plus grave, sans oser toutefois souf-
fler mot , et le traducteur ajoute :
Pour tourmenter les pauvres gens,
D'un mot, d'un rien l'on s\.utorise ,
Tandis qu'à genoux la Sottise
Encense les fautes des grands.
Mais nous arrivons au terme de notre excursion littéraire, et
nous n'avons encore parlé que de la première partie du recueil
de M. Roger. Nous nous arrêterons cependant, après avoir
rempli la tâche que nous nous étions prescrite, en faisant con-
naître à nos lecteurs le génie littéraire de la nation ghiolofe.
C'étaitlà notre but principal; c'était aussi, nouslecroyons, l'inten-
tion primitive du traducteur. Il nous pardonnera donc d'avoir
consacré à l'examen de la première partie de ce recueil, où,
d'après son assertion formelle, il n'est pas une fable qu'il n'ait
entendu raconter par des Sénégalais, et dont il n'ait conservé
le caractère propre, une place que nous aurions pu employer
au profit de son amour-propre et peut-être des plaisirs de nos
(i) M. f'ictoriii Fabrc , clans sa fable du Cerf, voy. VAhnanach
des Muscs pour iHa'î , p. <)5.
124 LITTÉRATURE.
lecteurs , en citant quelques-unes des pièces des deuxième et
troisième parties , qui ne renferment du reste , de son aveu ,
que des fables dont les sujets , les acteurs et les descriptions
appartiennent au Sénégal , ou des fables qui n'ont de droit au
titre de sénégalaises, que parce qu'elles ont été composées par
l'auteur pendant son administration dans ce pays (i).
Edme Héreau.
(i) Le recueil ne renferme, en tout, que 43 fables; elles sont
ainsi partagées : 28 dans la ire partie, 8 , dans la seconde, et 7 dans
la dernière. 11 est terminé par un Épilogue , que nous allons rappor-
ter pour paver un dernier tribut à l'auteur.
Au Sénégal, successeur de Boufflers,
Que n'ai-je pu l'être au Parnasse !
J'ai vainement cherché la trace
Du dieu lutin qui lui dictait des vers ,
De son talent et de sa grâce ;
Déjà les échos africains
Ont oublié ses doux refrains.
Dans ces climats, oh ! si quelque autre Aline
M'eût apparu, m'eût inspiré !
Fables, tristes enfans de mon humeur chagrine.
D'amours, de ris , de jeux votre berceau paré
Vous eût donné cette grâce enfautine ,
Ce naturel heureux , ces airs naïfs et vrais
Dont La Fontaine emporta les secrets.
Bien autre fut votre origine !
Vous deviez, en naissant, charmer tous mes euuuii.
Erfi Afrique , par vous, j'eus de douces journées ,
Par vous j'eus d'agréables nuits.
Puissent, près des lecteurs, pareille destinée
Vous suivre dans l'Europe où je vous introduis.
Mes Fables, craignez les orages.
Vous avez navigué sur des paisibles mers;
Mais celle où vous entrez est féconde en naufrages.
Que n'avez-vous, dans vos brûlaus parages,
Trouvé du moins la nacelle où Bouflcrs,
Faisant si bien voguer et sa prose et ses vers ,
Conduisit à bon port ses élégans bagage»!
m. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
LIVRES ÉTRANGERS (i).
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
ÉTATS-UNIS.
i. — * Report qf the commitlee , etc. — Rapport du comité
chargé par le bureau des gardiens des pauvres de la ville et
des districts de Philadelphie de visiter les villes de Baltimore ,
New- York, Providence, Boston et Salem. Philadelphie, 189.7.
Ce Rapport est le fruit des observations recueillies par les
membres du comité chargé d'inspecter les dépôts de mendi-
cité de ces villes, pour rechercher le meilleur système à intro-
duire dans l'institution de ce genre qui existe à Philadelphie.
Le premier qu'ils aient visité est le dépôt de mendicité établi à
Baltimore. C'est un vaste édiQce, composé d'un corps de logis
et de deux ailes, capable de recevoir 800 à yoo personnes,
situé à environ une lieue de la ville, et qui s'élève sur une fei me
de 3oo acres. Il renferme: i° une infirmerie; 20 un hôpital
pour les femmes en couches; 3° un atelier pour les vagabonds
et les mendians en état de travailler; 4° un asile et une école
pour les enfans; 5° une maison d'aliénés; 6° une école de mé-
decine et de chirurgie. L'administration est confiée à un bureau
de sept membres nommés chaque année, savoir, quatre, qui
doivent être citoyens de Baltimore, par le maire et le conseil
municipal, et trois, domiciliés dans le comté, par le gouver-
neur et son conseil. Il y a un maître ou inspecteur, aux appoin-
temens de 600 dollars, une garde en chef, qui en reçoit 9.00,
un médecin /100, et un intendant de la ferme /Joo. Ce sont là les
seuls traitemens à payer; car les fonctions du secrétaire, de
(1) Nous indiquons par un astérisque (*) , placé à côté du titrede chaque
ouvrage, ceux des livres étrangers ou français qui paraissent dignes d'une atten-
tion particulière, et nous en rendrons quelquefois compte dans la sectioudis
Analyses.
Î26 LIVRES ÉTRANGERS.
l'inspecteur, du maître d'école, des gardes malades et de leurs
aides, des cuisiniers, etc., sont remplies par des indigens. On
donne néanmoins à ceux-ci une rétribution pour leur travail
et leurs services. Chaque homme, âgé de i5 ans, et chaque
femme, âgé* de 12 ans, ont un compte particulier. On con-
vient avec eux d'un prix pour leur entretien ; ce prix ne doit en
aucun cas excéder 3o cents ou sous par jour ; et lorsque le pro-
duit de leur industrie dépasse la somme convenue, on ne leur
en paie pas l'excédant; mais alors ils ont le droit d'exiger leur
élargissement. Tout pauvre qui sort de l'établissement sans au-
torisation, ou sans l'avoir défrayé par son travail des dépenses
qu'il lui aura occasionées, se rend coupable d'un délit que la
loi punit d'une année d'emprisonnement. On retire à ceux qui
se présentent les vètemens et les autres objets qu'ils ont sur
eux, et on leur donne en échange un habit d'uniforme, jusqu'à
leur sortie. On met les enfans en apprentissage à tout âge; une
fois admis dans l'établissement, leurs pères et mères perdent
leurs droits sur eux et ne peuvent s'opposer à ce qu'ils soient
placés, si on peut le faire avantageusement. La maison renferme
ordinairement 400 pauvres, dont les 3/4 sont réduits à cet état
par l'intempérance. Il y a généralement, dans ce nombre, un
quart de malades , autant d'enfans, et près d'un quart , âgés,
infirmes ou estropiés, incapables de travailler. Les individus
valides trouvent toujours assez à faire sur la ferme, ou s'occu-
pent à tisser , à tricoter, à filer, à fabriquer des souliers , etc.
Le produit de la ferme a été, en 1826, de 3,971 dollars, et celui
du travail des ouvriers, de 3, 10,4. L'établissement accorde des
secours h environ 140 pensionnaires du dehors , sur la recom-
mandation de citoyens respectables. La somme allouée à chacun
ne peut dépasser 40 dollars. On n'y pourvoit pas à l'entretien
d'enfans illégitimes, qui sont entièrement à la charge de la
mère, parce que, disent les rapporteurs, on n'y est pas encore
arrivé à reconnaître les bâtards comme propriété publique. La
femme , qui vient y faire ses couches , prend avec l'administra-
tion l'engagement d'acquitter toutes ses dépenses, soit par son
travail, soit autrement. Quand elle a satisfait à celte obligation,
on la laisse sortir, et elle est obligée d'emporter son enfant pour
fournir elle-même à ses besoins En général , elles trouvent à se
placer comme nourrices, et les personnes qui les engagent
paient alors tous les frais de l'accouchement. Il est rare que
l'institution perde rien par ces femmes.
Vient ensuite la maison de charité de New - York , qui est
située à Belle-Vue, sur la rivière de l'Est, à environ une lieue'
de la ville. C'est un bâtiment à quatre étages qui présente une
ÉTATS-UNIS. 127
façade de 3a5 pieds de longueur du côté de la rivière, et s'é-
lève au milieu d'un emplacement de 26 acres , clos d'un mur
en pierre, où l'on a réuni des salles pénitentiaires, un hôpital
pourles malades et les aliénés, dévastes ateliers, une école, etc.
Les indigens y occupent 42 salles , de /|5 pieds de long sur
22 de large : il y en a de 20 à 2/j par chambre. On les classe
suivant leur caractère et leurs habitudes , en ayant soin de
séparer autant que possible les bons sujets d'avec les mauvais.
Les Américains ont un corps de logis à part; les Irlandais en
ont un autre; et les Noirs sont placés dans un troisième. Les
femmes prennent leurs repas à la même table, dans les salles
qui leur sont réservées ; il en est de même des hommes. Les
deux sexes sont surveillés par des inspecteurs pris parmi les
pauvres, qui se distinguent par leur bonne conduite, et qui
ne reçoivent pour cela aucune rétribution. Les appartenons
sont chauffés en hiver, à l'aide de poêles établis sous le rez-de-
chaussée, et d'où la chaleur est distribuée par des tuyaux dans
les diverses parties du bâtiment. On y compte ordinairement
19(10 indigens, dont 4^5 enfans. Le nombre des ouvriers in-
dustriels est d'environ i5o; les autres travaillent sur une ferme
voisine qui a une étendue d'environ cent acres.
Les malades et les aliénés occupent un bâtiment particulier,
à trois étages, et de 180 pieds de longueur, qui renferme
3a salies de différentes grandeurs , où sont ordinairement
260 individus. Un autre bâtiment de la même dimension con-
tient les ateliers où se fabriquent les vêtemens, et une école
lancastérienne, fréquentée par plus de 25o enfans. Ces der-
niers habitent un corps de logis séparé, et n'ont aucune com-
munication avec les indigens. On les met en apprentissage à
tout Cu+e , et le maître qui les loue s'engage à les envoyer à l'é-
cole durant trois mois de l'année, etc. Un quatrième bâtiment
est réservé aux malades attaqués de la petite vérole, et l'on y
place aussi les vagabonds, trop dégoûtans de malpropreté pour
être admis tout de suite dans l'institution.
Les dépenses intérieures ont été, en J1826, de 58,5oo dol-
lars, lesquels, avec 1 3,690 accordés en secours à environ i5oo
familles indigentes du dehors, font un total de 72,190 dol-
lars. Les secours donnés au dehors consistaient, en argent, en
8,000 dollars, et le reste en bots et en vivres. L'établissement
ne reconnaît pas de pensionnaires admis à titre spécial, comme
celui de Baltimore; mais il soulage indistinctement tous ceux
qui sont dans le besoin. Il n'y a pas à ?u\v - York de taxe fixe
pour les pauvres. Lorsque les autorités municipales imposent
les subsides nécessaires pour les dépenses courantes de l'an-
i28 LIVRES ÉTRANGERS.
née, elles calculent ce qu'il faudra pour leur entrelien et le
portent en compte clans l'estimation générale qu'elles en adres-
sent au trésor public. Cette somme toutefois y est en partie
remplacée par une autre de 10,000 dollars ( 5o,ooo fr. ) que la
législature applique tous les ans au soulagement des indigens
étrangers. Quand un père abandonne sa famille, et qu'il a le
moyen de fournir à ses besoins , l'administration se charge de
le poursuivre. Dans le cas contraire, elle reçoit sa femme et
ses enfans. Si Je père d'un enfant naturel n'est pas en état de
le nourrir, on admet la mère dans le dépôt, et on l'y garde
jusqu'à ce qu'elle soit capable de travailler pour sa subsistance
et pour celle de son enfant ; mais on ne lui donne point d'ar-
gent, à moins qu'on en ait obtenu du père.
L'inspection du dépôt de mendicité de Providence n'a offert
aucun résultat nouveau. Il est confié à un gardien à qui on al-
loue ua dollar 2 5 cents par tète, par semaine , et la moitié seu-
lement pour les enfans. Toutes les dépenses ne sont que de
7,5oo dollars. Jusqu'ici les indigens n'y ont été employés qu'à
nettoyer de l'étoupe , et on attend qu'une maison que l'on y
construit sur une plus grande échelle soit terminée, pour lui
donner une meilleure organisation.
Le dépôt de mendicité de Boston, qui est à deux milles sud
de la ville, sur une ferme de 60 acres , ressemble assez à celui
de New-York, excepté que les proportions en sont beaucoup
moindres. Cette ferme est occupée par 400 ou 45o pauvres qui
sont employés à des travaux mécaniques et à la culture des
terres. Le conseil de ville en nomme tous les ans les direc-
teurs, qui sont au nombre de neuf; le traitement des employés
est de 3,575 dollars.. Les dépenses, toutes déductions faites,
laissent un déficit de 10,786 dollars à la charge de l'établisse-
ment. On doit également ajouter à cette somme une allocation
de 90 cents par semaine, affectée par la législature à l'entre-
tien des pauvres étrangers, et qui a produit, en 1826, 7,490
dollars : ce qui porterait les dépenses intérieures à 18,276 dol-
lars. On y accorde aussi des secours à des personnes du dehors ;
ces secours, délivrés tous les trois mois, varient de 5 à 1 3 doll.
On les donne en bois, en vivres et en argent. Ils se sont élevés,
pour 1826 , à 12,256 dollars : ce qui porte le total des débour-
sés à 3o,532 dollars, dont 20,000 seulement à la charge de la
ville, attendu que la ferme en avait produit 2,44^- Le nombre
des enfans illégitimes nés dans l'établissement ne dépasse pas
dix par an.
Le dépôt de mendicité de Salem est situé près de la ville , sur
unelangnede terre presque entourée d'eau. Il se compose d'un
ÉTATS-UNIS. ia9
bâtiment à cinq étages, distribués chacun en 20 salles de 20 p.
carrés. Le régime intérieur en est le même que celui de Boston.
Les travaux toutefois y sont dirigés avec plus d'activité et avec
un ordre qui fait honneur aux personnes chargées de l'admi-
nistration. Le nombre des indigens y est de 212 , et leurs oc-
cupations consistent à filer, à tisser, à fabriquer de petits objets
d'ébénisterie, des manclies en bois d'instrumens aratoires , des
balais, des souliers, des étoffes, etc.; on y confectionne tous
les vètemens nécessaires pour ceux qui habitent dans l'établis-
sement. La ferme a une étendue de 85 acres; mais jusqu'ici on
n'en a pas tiré un grand parti. Il n'en a pas été de même d'une
carrière d'excellent granit qu'on y a trouvée, et qui a pro-
duit, en 1825 , un revenu de 5,710 dollars, et 27,000 depuis
le commencement de son exploitation. La législature lui ac-
corde 2,675 dollars pour l'entretien des indigens étrangers. On
y distribue aussi des secours à des familles du dehors, en bois,
farine, mélasse, riz et chocolat, mais jamais en argent. Quant
aux enfans naturels , ils y sont sur le même pied qu'à Boston :
leur nombre ne va pas au-delà de deux ou trois par an.
Hartford a aussi son dépôt de mendicité. Il est situé à un mille
de la ville et. possède une ferme de 45 acres. On n'v compte
que 4o à 5o individus, dont l'entretienne revient pas à plus de
4g cents par semaine pour chacun. L'État se charge de celui
des indigens étrangers, et a traité à cet effet avec un particu-
lier , qui s'engage à les nourrir moyennant 2, 5oo dollars par
an, que! qu'en soit le nombre. Le montant des dépenses est
d'un peu plus de 1,400 dollars. Les enfans naturels y sont trai-
tés, comme à Boston et à Salem , avec cette différence que , si
la mère est en apprentissage, elle est à la charge de son maître
ou de sa maîtresse, et l'enfant à celle de l'État. Ces cas toute-
fois arrivent fort rarement.
Les commissaires terminent leur rapport par des considéra-
tions sur les vices du système administratif du dépôt de mendi-
cité de Philadelphie , qui, suivant eux, est inférieur à celui de
tous les établissemens du même genre qu'ils ont parcourus. Ils
signalent surtout les abus qui résultent de la répartition des
fonds de bienfaisance autres que ceux de l'institution. L'expé-
rience de tous les établissemens qui donnent des secours à des
personnes du dehors leur a démontré que ce moyen de pour-
voir aux besoins des pauvres est le plus ruineux et le plus
contraire aux mœurs et à l'industrie. Ils proposent , dans le cas
où l'on persisterait à suivre cette pratique vicieuse, d'adopter
du moins le mode qui est en usage à Salem, et qui consiste à
distribuer les secours en nature et jamais en argent. Ils pivsen-
t. xi.. — Octobre 1828. (j
i3o LIVRES ÉTRANGERS,
tent de très-fortes raisons à l'appui de cette opinion. Le vice,
à Philadelphie comme ailleurs, engendre la pauvreté. S'ils n'en
avaient été déjà convaincus, ils en auraient acquis la preuve
dans tous les établissemens qu'ils ont visités. Ils prétendent
que vIes 3/4 et peut-être les 9/10 des indigens peuvent at-
tribuer leur dégradation à l'intempérance; et ils demandent
s'il ne serait pas opportun de provoquer une loi semblable à
celle de Baltimore, qui oblige les individus reçus dans le dépôt
à y travailler jusqu'à ce qu'ils aient acquitté les frais qu'on y a
faits pour eux. Les directeurs de l'établissement de cette ville
sont unanimes dans le témoignage qu'ils rendent de l'efficacité
de cette mesure; et en effet, tous les modes de secourir l'indi-
gence sont contraires aux mœurs publiques , si l'établissement
n'exige de l'individu soulagé une sorte de remboursement en
travail, proportionné à son degré de force et d'habileté.
Le dépôt de Philadelphie n'a ni les moyens ni l'espace con-
venables pour employer les bras qui y sont disponibles; aussi
leur travail rapporte-t-il peu de chose ou rien ; et il coûte aux
citoyens la somme de 91,700 dollars. Il devient donc urgent
d'y annexer un terrain spacieux, où les directeurs pourront
mettre à proQt le travail des indigens valides ; et alors seule-
ment leur maison ne sera pics un refuge où les fainéans vien-
dront chercher l'oisiveté, les vicieux leurs aises, et les malades
la guérison , sans qu'il leur en coûte rien.
Le comité pense qu'il n'est ni raisonnable, ni juste, ni poli-
tique que la ville soit grevée de l'entretien d'une foule d'é-
trangers arrivant tous les jours d'Europe, qui n'ont jamais
contribué et ne contribueront jamais eu rien au bien de la com-
munauté. Encore si la législature imitait l'exemple de celles
de New- York, de Massachussetts et de Connecticut,et votait
une somme annuelle pour le soulagement de ces malheureux,
les citoyens seraient déchargés d'une partie du fardeau ; mais
il paraît peu compter sur cette libéralité.
La pratique suivie par l'administration à l'égard des bâtards
est, suivant les rapporteurs, un des traits les plus odieux de
son système, en ce qu'il encourage le vice, et offre en quelque
sorte une prime à la prostitution. « S'il en est ainsi , disent-ils,
il sied mal à une assemblée d'hommes mariés et de pères de
famille de s'obstiner à en faire l'apologie, ou à proclamer son
efficacité. Nous ne prétendons cependant pas dire qu'il est du
devoir du bureau des gardiens, dans ses fonctions collectives,
de retirer le malheureux de ses égaremens ; mais nous ne crai-
gnons pas d'affirmer qu'il ne lui convient pas de les encou-
rager à quitter le sentier de la vertu. Et si accorder des secours
ÉTATS-UNIS. 1 3 1
indistinctement à tous les individus de cette espèce, et avoir
recours aux deniers publics lorsque la mère ne peut trouver
de père assez riche pour nourrir son enfant, ce n'est pas sanc-
tionner et favoriser le vice, alors nous déclarons ne pas com-
prendre le sens des mots, et être incapables d'apprécier les
conséquences morales des choses. Pour s'en convaincre , il
suffit de comparer le nombre de ces infortunées dans nos di-
vers établissemens de bienfaisance. A Baltimore, où on les as-
sujettit au travail, l'administration assure qu'aucune d'elles ne
lui est à charge; à New - York , il s'en présente de 80 à 90
par an; à Boston, g ou 10; à Salem, 2 ou 3 ; et à Philadel-
phie, 269! »
Les rapporteurs recommandent, en terminant, «la fondation
d'un établissement destiné à punir l'intempérance. Une institu-
tion de ce genre, dirigée convenablement, tendrait à arrêter le
développement de ce fléau destructeur. Si les directeurs étaient
investis du pouvoir d'arrêter et de détenir ces êtres abrutis
dont la honte et le reproche seuls font justice, ce serait porter
le coup de mort au paupérisme ; car l'ivrognerie est la mère de
tous les crimes, et les maladies et la misère en sont les suites
nécessaires. »
Les personnes qui composaient le comité étaient MM. Tho-
wrt^RooERS, James West, Robert Earp, et IF.-V. Anderson.
w.
Ouvrages périodiques.
2. — * The american journal of science , etc. — Journal
américain des sciences et des arts, dirigé par Benjamin Sn,-
liman, professeur de chimie et de minéralogie au collège
d'Yale, etc. (juillet 1828). New-Haven, 1828. In-8° de 192
pages, avec 6 planches.
Depuis que nous sommes rassurés sur la durée de cette in-
téressante publication, nous ne sommes pas moins empressés
de voir arriver en Europe chacune de ses livraisons, bien cer-
tains que nous y puiserons de nouvelles connaissances. Ce
cahier n'a point trompé notre attente : les géomètres, les phy-
siciens, les chimistes et les naturalistes y trouveront des idées
et des faits. La théorie des fhi\ions et les principes fonda-
mentaux de la mécanique sont les «ijets de deux Mémoires;
il était peut-être superflu de présenter sous une nouvelle
forme ce que l'on sait déjà bien. La géologie de la Caroline du
nord et d'une partie de la Nouvelle- Ecosse, les coquilles que
l'on trouve dans quelques aflluens de l'Ohio, des observations
sur la vision, d'autres sur les instrumens géodésiques, et par-
9-
i3a LIVRES ÉTRANGERS.
ticulièrement sur la boussole, des descriptions de graminées
américaines et de la minéralogie de quelques lieux ; voilà ce
qui peut surtout nous intéresser, nous autres Européens. En
échange, M. Silliman importe dans sa patrie quelques pro-
duits des travaux scientifiques de l'Europe, et le choix est
toujours en faveur des connaissances les plus utiles. Nous re-
grettons de ne pouvoir donner à nos lecteurs une analyse de
quelques-uns des Mémoires contenus dans ce cahier; il fau-
drait être court, même aux dépens de la liaison des faits et
des idées, et par conséquent une telle analyse ne pourrait
être qu'infidèle. C'est à l'ouvrage même que les lecteurs avides
d'instruction demanderont les données nécessaires pour con-
tinuer la comparaison entre l'ancien et le nouveau monde,
dans l'intérieur de la terre et à sa surface : M. Silliman prend
soin de préparer tout ce qui peut rendre cette comparaison plus
facile et plus instructive.
F.
ASIE.
3. — * Verhandclingen van het Bataviaasch Genootschap van
Kunsten, en Wetenschappen, etc. — Mémoires de la Société bata-
vienne des Arts et des Sciences. Batavia, 1825-1826. Imprimerie
nationale. 3 vol. in-8°. Ier et 2e vol., 3e édition. 3e vol., 2e édi-
tion : se trouvent à Amsterdam chez Jean Allard, libraire.
Cette collection forme en tout onze volumes publiés jusqu'à
l'année 1826, et que la Société de Batavia vient d'envoyer à
la Revue Encyclopédique , dans laquelle on rendra compte suc-
cessivement de ce que les mémoires de cette Société renferment
de plus important.
Ces Mémoires sont le fruit des travaux littéraires de la So-
ciété des sciences et des arts établie à Batavia, le 24 avril 1778 ,
sous les auspices de M. Reynier de Klark, alors gouverneur
général des colonies hollandaises des Indes orientales, et qui
en fut le premier président. Le but de cette Société est de fa-
voriser la propagation des arts et des sciences, et de contribuer
au développement des facultés intellectuelles et industrielles
des habitans indigènes et étrangers de Batavia et de tous les
pays de sa dépendance. Le nombre des membres de la Société
batavienne n'est point limité. En 1826, elle était composée de
la manière suivante : 1 président, 1 vice-président , 8 direc-
teurs, 1 secrétaire, 1 bibliothécaire, 8 membres chargés de
l'administration, 95 membres ordinaires résidans à Batavia,
86 membres extraordinaires résidans dans plusieurs provinces
de l'Inde orientale: total 201.
ASIE. i33
Les statuts de la Société sont divisés en 17 articles, dont
le sixième est subdivisé en l\6 paragraphes. Les premières
séances furent tenues dans le château de Batavia; puis dans
une habitation donnée par 31. Radermacher, dans laquelle, au
moyen des dons des membres ordinaires et extraordinaires, on
a formé une bibliothèque riche en livres classiques anciens et
modernes, écrits dans les langues européennes, et en livres
et manuscrits orientaux.
Cette bibliothèque est ouverte au public, tous les mercredis,
de 8 à 10 heures du matin. Les membres de la Société peuvent
emprunter et emporter chez eux les livres qu'ils ont besoin de
consulter pour leurs travaux. On a formé dans le même local
un cabinet d'histoire naturelle, un musée d'antiquités, et un
jardin botanique. Une correspondance régulière est établie
entre la Société Batacicnne, et celles de Rotterdam , de Harlem,
d' Ulissingen (en Hanovre), de Groningue , d' Amsterdam, dU-
trecht, de Calcutta, de Londres , et avec les missionnaires de
Pékin et de Tranqucbar. Il en résulte que les Mémoires de ses
membres sont très-intéressans , puisqu'ils font connaître des
pays, des peuples, des mœurs, et des branches d'industrie
de plusieurs provinces des Indes orientales sur lesquelles on
manque absolument de renseignemens en Europe.
Nous donnerons ici l'indication des Mémoires contenus dans
les trois premiers volumes, et nous tâcherons ensuite d'en ex-
traire pour nos lecteurs les choses qui méritent le plus l'at-
tention des géographes, des philologues, et des amateurs de
l'histoire naturelle et des antiquités.
Mémoires du premier volume. — i° Courte esquisse des pos-
sessions delà Compagnie hollandaise des Indes orientales,
contenant la description du royaume de Jaccatra et de l'État
de Batavia, par 31. J.-C.-M. Radermacher , et 31. W. Van Ho-
gendorp; 20 Rapport sur la nature des maladies des enfans de
Batavia, par 31. J. Van der Stcege ; 3° Sur la préparation d'une
espèce de toile de coton par le moyen de l'écorce de l'arbre
Bisang , par 31. .T. -II. Paringauw ; \° Catalogue des familles des
trois règnes de la nature, en malais, hollandais et latin; par
31. J.-C.-M. Radermacher ; 5° Différence de la chronologie des
peuples asiatiques, par le même; (>° Interprétation d'une his-
toire de Java, intitulée Sadjara Rddj'a Dj'atva, par 31. J. Van
Iparen ; 70 Considérations sur l'état de l'agriculture des envi-
rons de Batavia, par J. Honyman; 8° Réflexions sur les cartes
hydrographiques de la Hollande, par Josua Van Tparen$ 90 Des-
cription de 1 île Timor, par M. W. Van Hogendorpf io°Des
cription d'un mulâtre, d'une grandeur extraordinaire, de l'île
i34 LIVRES ÉTRANGERS.
Bali , par M. Josua Fan Iparen; n° Notice sur la corrosion
des entrailles dans les maladies des enfans de Batavia, par
M. J. Van der Steege; 1 2° Classification des palmiers des Indes
orientales, par M. F. Baron Fan JVurmb.
Mémoires du deuxième volume. — i° Considérations sur les
connaissances historiques, par M. Josua Fan Iparen; i9 Des-
cription de l'île Bornéo , par J.-C.-M. Radermacher ; 3° Liste
des empereurs spirituels et temporels du Japon, par M. E. Kaem-
phcr ; 4° Nouvelles observations sur l'état de l'agriculture des
environs de Batavia, par M. J. Hoojman; 5° Essai sur la forme
et la couleur des habitans des Indes orientales, par M. J.-C.-M.
Radermacher; 6y Description du grand orang-outang de Pongo,
par M. F. Baron Fan JVurmb; 70 Suite de l'interprétation de
l'histoire de Java, intitulée Sadjara Radja Djawa, par M. Josua
Van Iparen; 8° Notice sur l'origine, le progrès, et l'état pré-
sent des missionnaires danois sur la côte de Coromandel, par
M. J. Hoojman; 90 Sur le meurtre, et sur les peines prononcées
contre les meurtriers, par M. J.-C.-M. Radermacher ; ioQ Nou-
velles observations sur les défauts des cartes hydrographiques
de la Hollande, par le même ; n° Observations sur les mala-
dies corrosives des habitans de Batavia, par M. "W. Fan Ho-
gendorp; 120 Description d'une plante appelée la gaude , par
M. Josua Fan Iparen et par M. F. Schouman ; i3° Histoire natu-
relle des Etats hollandais des Indes orientales, par M. F. Baron
Fan JVurmb ; 140 Détails sur les filatures et les manufactures
de coton des Japonnais et des Chinois, par M. J. Hoojman;
i5° Observations sur l'histoire naturelle, par M. F. Baron Fan
Wurmb ; i£° Observations sur une maladie générale vulgaire-
ment appelée fièvre des jointures , par M. D. Bjlon, chirurgien
de Batavia; 170 Observations sur le flux du ventre, par M. B.
JVolJ, m. d. ; 1 8° Observations sur l'île Timor, avec un vocabu-
laire de la langue des naturels, par M. W. Fan Hogendorp.
Mémoires du troisième volume. — i° Description de l'île de
Sumatra , et des mœurs des habitans, par M. J.-C.-M. Rader-
macher; 20 Description des petits oiseaux des États hollandais
des Indes orientales, par M. J. Hoojman ; 3° Notice sur les
mines d'or de la côte des Céîèbes,par M. Gcoige-F. Duhr;
4° Continuation de l'interprétation de l'histoire de Java, inti-
tulée Sadjara Radja Dj awa ,fpar M. Josua Fan Iparen; 5° Des-
cription du Japon avec des remarques sur les mœurs, et les
religions des habitans, par M. J.-C.-M. Radermacher ; 6° Dis-
sertation sur la préparation du sacki, herbe médicinale du
Japon, par M. Jsaac Titsing; 7" Observations sur" la langue,
Jes sciences et les arts des peuples du Malabar, par M. J.-A*
ASIE. — EUROPE. i35
Ccllarius; 8° Observations sur l'agriculture des environs de Ba-
taviaj, par M. J. Hoojman ; 90 Supplément à la description des
îles Java, Bornéo et Sumatra; jo° Continuation de l'histoire
naturelle des États hollandais des Indes orientales, par M. F. Ba-
ron Van fVurmb.
F .-M. Moscati.
EUROPE.
GRANDE-BRETAGNE.
4. — * Journal of an embassy from the governor général of
India , etc. — Journal d'une ambassade envoyée par le gou-
verneur général del 'Inde aux Cours de Siam et de la Coehin-
chine, où l'on présente le tableau de l'état actuel de ces deux
royaumes ; par John Crawford , écuyer. Londres, i8:*8.In-40.
Cette relation est un peu tardive: sept années se sont écoulées
avant que M. Crawford rendît compte lui-même de tout ce qui
peut être communiqué au public dans la mission dont il avait
été chargé. Afin de satisfaire l'impatience des curieux, des sa-
vans et de tous ceux qui prennent intérêt aux affaires de l'Inde ,
quelques écrivains ont publié divers écrits sur cet objet, et
M. Finlayson, naturaliste attaché à l'ambassade, a fait paraître
son journal particulier. Cependant la narration de M. Crawford
ne peut manquer d'être recherchée par toutes les classes de
lecteurs; ils y trouveront beaucoup de faits nouveaux , et le
caractère de l'auteur est garant de la fidélité de ses récits. Les
observateurs de l'homme et des mœurs des nations auront à
méditer sur la singulière analogie de plusieurs préjugés natio-
naux aux Indes et en Europe, malgré la différence des institu-
tions , des formes de gouvernement, des religions, de tout ce
qui indue le plus puissamment sur la pensée de l'homme. Ainsi,
par exemple, le Siamois soumis à un pouvoir despotique, sou-
\ciil capricieux et cruel, avec ses faibles arts et sa misère se
croit beaucoup au-dessus du Cochinchinois, plus industrieux,
plus instruit et jouissant d'une aisance assez généralement ré-
pandue. On peut citer en Europe plus d'un amour-propre
national aussi mal fondé. Sous le mauvais gouvernement de
Siam, la population décroît; et malgré les libéralités de la na-
ture, elle n'est pas le dixième de celle de la Cochinohine, en
comparant l'un à l'autre des territoires d'égale étendue, éga-
lement fertile 1 , et plans, autant qu'il est possible , au milieu de
ressources équivalentes. Dans l'un et l'autre pays l'homme ne
se borne point à dégrader la Divinité jusqu'aux passions et
même aux vices de son espèce : il la fail descendre plus bas
i3« LIVRES ÉTRANGERS.
encore, et déforme les traits de l'homme dans les images de
ses dieux. C'est dans ces images que les deux peuples déploient
la plus grande magnificence, surtout les Siamois. M. Crawford
vit à Bungkok, dans un temple de Boudg , une prodigieuse
multitude de statues de divinités tatares : celle qui attira le plus
son attention est en cuivre doré, et n'a pas moins de trente-
cinq pieds et demi de hauteur.
M. Crawford a joint à son ouvrage une carte des pays qu'il
a parcourus ; elle est sur une grande échelle dressée d'après
les meilleurs documens, auxquels on a réuni plusieurs obser-
vations faites dans le cours de l'ambassade. Les côtes de l'em-
pire des Birmans , de la presqu'île de Malaca, du royaume de
Siam et de la Cochinchine y sont représentées avec plus d'exac-
titude que dans aucune des anciennes cartes. F.
5. — * The Revoit of the becs. — La Révolte des abeilles,
avec cette épigraphe :
Eo voyant l'instinct de ces petits animaux surpasser
l'intelligence de l'homme, je me suis dit : Heu-
reuses les Sociétés humaines, si elles possédaient
la sagesse de ces abeilles ! Et j'ai formé des vœux
en faveur de mon pays. Saint-Pierre.
Londres, 1828; Longman. In-8° de 272 p.
Nous avons rapporté l'épigraphe de cet ouvrage, parce
qu'elle en fait connaître l'objet. L'auteur, que nous connaissons,
sans vouloir déchirer le voile dont il se couvre, est un de ces
philantropes qui croient à la possibilité départager les nations
en plusieurs Sociétés coopératives où les biens seraient mis en
commun, et dont chaque membre contribuerait, selon ses
talens, à l'entretien de la société. On conçoit que la répu-
blique, ou, si l'on veut, la monarchie des abeilles est un type
qui convient fort aux sociétés coopératives. En effet, dans une
ruche chaque classe d'abeille a son emploi; chaque individu
exécute une petite portion d'un travail commun, dont l'en-
semble paraît excéder la portée d'un être aussi petit et aussi
faible. On conçoit aussi que si la ruche se met en révolte, si
chacun ne se tient pas aux fonctions qui lui sont assignées, la
société tout entière sera privée d'abri, de nourriture, et des
moyens de se perpétuer. Tel est le cadre ingénieux de ce petit
roman qui est parfaitement combiné pour faire sentir la supé-
riorité du système coopératif, où les efforts individuels sont
dirigés vers un but commun, sur le système de la concurrence,
où chacun cherche à s'élever aux dépens des autres.
Restera toujours la grande difficulté de trouver, sans la
propriété exclusive, uu motif assez puissant sur l'esprit de
GRANDE-BRETAGNE. i37
l'homme, pour l'engager à surmonter sa paresse naturelle. Les
abeilles sont tourmentées par leur instinct du besoin de re-
cueillir de la cire et du miel et d'en faire des alvéoles rem-
plies de provisions pour l'hiver. Quelle est la force coercitive
capable de vaincre l'incurie de l'homme, si vous lui ôtez le
stimulant de la propriété? Dans nos grandes ruches que nous
appelons des nations, on bâtit aussi, on recueille aussi des
provisions; les citoyens se partagent les emplois de la société;
tous concourent au but commun qui est ia conservation de la
ruche; mais il faut que l'instinct, la force aveugle qui pousse
l'abeille, soit remplacée par un moteur propre à agir sur
l'homme, et ce moteur c'est l'amour de la propriété. Nul autre
n'a été trouvé pour le remplacer.
Au reste, deux sentimens dominent dans l'ouvrage dont
nous rendons compte, et se rencontrent dans tous les ouvrages
du même genre: c'est, d'une part, un profond amour de
l'humanité, et de l'autre une aversion prononcée contre toutes
ces superstitions qu'on a crues capables d'unir les hommes, et
qui ne paraissent propres qu'à les diviser. La superstition de
l'église romaine la porte à brûler dans l'autre monde, à défaut
de celui-ci, ceux qui ne pensent pas comme elle; la supersti-
tion de l'église anglicane la porte à les pendre; le tout pour la
plus grande gloire du Très-Haut et pour le plus grand bien de
ses ministres: il faut convenir que les rêves de la philantropie
ne sont pas si dangereux. J.-B. S.
6. — Slcnogrrt/j/iy, or an easy systcm of short-hand, etc. —
Sténographie, ou Méthode facile d'écriture abrégée fondée sur
des principes mécaniques et mathématiques (d'après les sys-
tèmes de Lewis et de Richardsori), et exposition d'une méthode
régulière pour étudier l'ouvrage sans assistance; par E. Hin-
ton. Deuxième édition. Londres, 1828; Longman, Rees, Orme,
Brown et Green. In-8° de 78 pages.
La sténographie a été connue dès les tems les plus reculés.
Les Hébreux, et, chez les Grecs, et les Romains, Xénophon et
Cicéron , avaient inventé des signes à l'aide desquels ils pre-
naient avec rapidité les notes qui leur étaient nécessaires.
Parmi les peuples modernes , ce sont les Anglais qui ont in-
venté le plus grand nombre de systèmes sténographiques.
Gurney, Byron, Richardson, sont les auteurs dont les mé-
thodes sont le plus généralement suivies. L'ouvrage que nous
annonçons participe de ces divers systèmes; mais l'auteur a
cherché à simplifier l'étude de son art, et nous pensons avec
lui qu'un mois est suffisant pour le comprendre et en com-
mencer l'application. Son Alphabet se compose de 21 signes
i38 LIVRES ÉTRANGERS,
très-simples , tous dérivés du cercle et de la ligne droite, et qui
n'exigent que 21 mouvemens, tandis que les lettres de l'al-
phabet qu'ils représentent en exigent 119; une douzaine de
points et de virgules indiquent par leur position les terminai-
sons principales. — Le papier réglé dont il se sert offre le
moyen de faire de nouvelles abréviations. En effet, la case fixe
où l'on commence le mot en désigne la première lettre , sou-
vent même la première syllabe : de sorte qu'une partie du dis-
cours se trouve écrite avant que l'orateur ait ouvert la bouche.
Ces lignes aident aussi à vaincre l'une des plus grandes diffi-
cultés de l'art sténographicme, celle qui consiste à relire les
notes après qu'elles ont été prises. Une traduction française
de ce petit ouvrage ne pourrait manquer d'être accueillie, dans
un tems où la sténographie s'est chargée de nous faire con-
naître non-seulement les discours prononcés à la tribune publi-
que, mais encore les leçons de nos plus célèbres professeurs.
H. D.
Outrages périodiques.
7. — * The Gardeners Magasine, etc. — Le Magasin des
Jardiniers, et registre des nouvelles acquisitions de l'agricul-
ture et de l'économie domestique; dirigé par J.-C. LocnoN.
Londres, 1828; Longtnan, Rees, Orme, Brown etGreen, pater
nosler Row. — Ce journal, qui parut d'abord tous les deux
mois, est aujourd'hui mensuel; chaque cahier contient deux
feuilles in-8°, avec plusieurs figures; prix, 2 sh. 6 p.
Cet ouvrage périodique ayant déjà subi l'épreuve de deux
années, son avenir se présente sous une apparence rassurante,
car le goût du jardinage ne peut que s'étendre : il n'est point
un caprice de la mode. M. Loudou divise chacune de ses pu-
blications en trois parties. Dans la première, il insère des
notices ou mémoires sur les divers sujets qui sont compris
dans son plan; la seconde partie, intitulée Revues, est, pour
le jardinage et les arts qui y sont relatifs, ce que le Bulletin
bibliographique de la Revue encyclopédique est pour l'ensemble
des connaissances humaines : les écrits y sont analysés en peu
de mots; le lecteur peut en prendre une idée, et juger s'il y
trouvera l'instruction qu'il veut acquérir. La troisième partie,
intitulée Mélanges, ou Informations diverses, est subdivisée
en deux articles ou sections, les informations qui viennent
du dehors, et celles que l'Angleterre même fournit par ses
publications si multipliées, et que M. Loudou obtient par sa
correspondance. Ainsi, les indications y sont très-nombreuses
et très-variées; ce recueil est, au moins pour les pays du
GRANDE-BRETAGNE.— RUSSIE. i39
nord, le répertoire le plus complet où les jardiniei's puissent
chercher les acquisitions successives de leur art. Les gravures
en bois sont faites avec soin, et très-nombreuses; dans le
n° i3 (avril 1828,1, que nous avons sous les yeux, on en
compte près d'un cent, et l'on y voit des figures de plantes,
des dessins d'appareils, d'instrumens de jardinage, de con-
structions rurales, etc. Il est facile, sans cloute, d'être varié,
lorsqu'on parle d'un art où tant d'objets et de formes peuvent
être combinés et groupés de tant de manières, et toujours
avec succès; mais on doit reconnaître que la rédaction de
ce recueil tire un très-bon parli de cette variété, et que les
lecteurs y trouvent abondamment ce qui peut exciter et satis-
faire la curiosité.
Dans le i3e cahier, on lit un article sur un appareil pour
échauffer les serres au moyen de la vapeur. Ce mode de com-
munication de la chaleur peut être employé de tant de ma-
nières différentes, qu'il n'est guère utile de donner des conseils
aux jardiniers sur un sujet où ils sont assez bien guidés par
le simple coup d'œil, et par l'expérience la plus commune.
Dans ces cas où l'intelligence ordinaire suffit, les conseils peu-
vent être nuisibles , en substituant l'habitude d'imiter à celle
de réfléchir, et de ne pas tenir compte des circonstances locales
qui peuvent faire varier les applications. F.
RUSSIE.
8. — * Slovar istoritcheskii , etc. — Dictiounaire historique
des écrivains appartenant à l'Eglise gréco- russe. Deuxième
édition, corrigée et augmentée. Saint-Pétersbourg, 1827; im-
primerie et librairie de Glazounof. 1 vol. in - 8° de 343 et
333 — lxxvi pages; prix, 12 roubles.
Cet ouvrage, que l'on doit au métropolite de Kieff, Eugène ,
contient l\(\i noms d'auteurs appartenant à l'Église russe , et
qui ont écrit sur différens sujets depuis le IXe siècle jusques
et compris le xixc. La vie de quelques-uns de ces auteurs offre
des détails curieux pour l'histoire. C'est ainsi qu'à l'article
Jean Fédorof , diacre de l'église de Saint-Nicolas Gostounsky,
au Kremlin, on trouve la relation de l'origine (i553) et des
progrès de l'imprimerie en Russie. Dix années seulement après
l'introduction de cet art dans cette vaste contrée, c'est-à-dire
au mois de mars de i5G/J, parut la première édition russe du
Livre des j4 patres , commencée le 19 avril de l'année précé-
dente. Les copistes de manuscrits se voyant privés de leur
état par cette nouvelle invention , accusèrent les imprimeurs
Uo LIVRES ÉTRANGERS,
d'hérésie et de sorcellerie, et les obligèrent de se réfugier en
Pologne, où ils furent bien accueillis par le roi Sigismond. Le
Bulletin du Nord ( cah. de mai 1828, pag. 3o — 5o) donne la
traduction française de ce morceau , où l'on suit toutes les
vicissitudes de l'imprimerie en Russie, et où se trouvent cités
les premiers établissemens de ce genre et ceux qui les ont
suivis dans les tems modernes , soit qu'ils appartiennent au
gouvernement, soit qu'ils aient été créés par des particuliers.
Les détails renfermés dans ce morceau sont d'une nature trop
spéciale pour être rapportés ici. Nous dirons seulement qu'il
paraît que la gravure fut introduite en Russie en même tems
que l'imprimerie , sous le règne du tsar Ivan Vassiliévitch ,
puisque le Livre des Apôtres, dont nous avons parlé plus haut,
offre des ornemens figurés , et que les éditions subséquentes
ont même des figures. Il est vrai que ce n'étaient que des gra-
vures en bois, qui se tiraient avec une presse ordinaire; ce ne
fut qu'un peu plus tard qu'on connut les planches en étain
fondu , et rien n'indique que les planches en cuivre aient été
employées en Russie avant le règne du tsar Alexis Mikhaï-
lovitch , père de Pierre-le-Grand. La taille-douce paraît y
avoir été introduite au commencement du xvine siècle, et la
lithographie y est en usage depuis 1816.
Le Télégraphe de JIoscou , qui a consacré une analyse au
Dictionnaire historique , loue beaucoup cet ouvrage ; mais il
regrette que l'auteur de cette utile publication ne se soit pas
montré assez difficile dans le choix de ses matériaux, et que,
dans la deuxième édition , il n'ait pas écarté quelques articles
dont l'authenticité ne paraît pas bien prouvée.
9. — Igor> poëme héroïque traduit du russe, suivi de
ballades et poésies diverses; par N. Blaxchard. Moscou,
i823; Loguinof. Grand in-8° de m et xiv pages; prix, (t r.
Ce poëme , que le traducteur a puisé dans le Recueil des
antiquités russes de feu Moussine-Pouschkine (i), est un pré-
cieux reste de l'ancienne poésie russe. Composé vers la fin du
xiie siècle , il a pour sujet un épisode du règne d'Igor , qui
occupa le trône de Russie de 912 à 9/fO (2). Ce priuce, pour
(i)Le comte Moussine-Pouschkine , mort en 1817, a employé
une grande partie de sa vie à recueillir les antiquités de son pays.
On lui doit, entre autres, la découverte du Chant ou Récit de la cam-
pagne du prince Igor contre les Polovtsis , publié par ses soins en 1800,
et deuxéditionsducoderusse, Roitskaïa Pravda, données l'une à Saint-
Pétersbourg, en 1792 , et l'autre à Moscou, en 1799.
(a) M. Blanchard se trompe par conséquent, en disant que l'auteur
de ce poëme était sans doute contemporain d'Igor.
RUSSIE. !4,
punir les Polovtsis , qui avaient fait une invasion sur son ter-
ritoire, avait assemblé une armée et était allé à leur ren-
contre, suivi de ses frères Vsévolod et Vladimir. Arrivé sur les
bords du Donetz, d'épaisses ténèbres, produites par une éclipse
de soleil , effrayèrent les plus braves, qui furent sur le point
de l'abandonner. Son courage et sa présence d'esprit ayant
triomphé de leurs craintes, il attaqua l'ennemi, qu'il défit com-
plètement le premier jour; mais, le lendemain, un renfort
étant arrivé aux Polovtsis, la chance du combat tourna entiè-
rement contre les Russes, dont le plus grand nombre périrent
ou furent faits prisonniers. Igor s'étant trouvé au milieu de
ces derniers parvint à tromper la vigilance de ses gardes , et
revint dans ses États. Une invocation à Botane, surnommé le
Rossignol des tems anciens ; la description de l'éclipsé ; les
plaintes d' laroslavna , femme d'Igor, au soleil et aux flots du
Dnieper; les félicitations que le fleuve Donetz, personnifié
par l'auteur, adresse à ce prince sur son retour parmi ses su-
jets , sont les ornetnens de ce poëme , conçu , comme on le
voit , à la manière des anciens.
M. Blanchard avait d'abord fait une traduction ^n prose de
ce poëme; mais, en ayant mis, dit-il, une partie en vers avec
assez de facilité, il voulut achever l'entreprise. Malheureu-
sement, sa poésie est beaucoup trop facile, et fera regretter
aux lecteurs français qu'il ne se soit pas borné à publier sa
première version, qui se rapprochait sans doute davantage du
texte.
Deux autres imitations en vers de Joukovsky, la Harpe d'Éole
et Achille , suivent ce poëme , et le volume est terminé par
quelques poésies originales, parmi lesquelles nous avons dis-
tingué la pièce suivante :
A une Fontaine.
Fontaine, ô toi dont l'onde inaltérable et pure
Des Nymphéa de ces lieux rafraîchit la beauté,
Et dont les flots , caressant la verdure,
Emportent le parfum du jasmin humecté;
Soit que Philis sur ton aimable rive
Vienne ou rêver ou cueillir une fleur;
Soit que , du jour défiant la chaleur,
Elle entoure son sein de ton eau fugitive,
Fontaine, écoute-moi : conserve pour toujours
L'image de Philis peinte en ton heureux cours.
Tu cesseras alors d'envier à la terre
Le vif émail des fleurs , aux cieux l'éclat d'Iris ,
i4a LIVRES ÉTRANGERS.
Au soleil ses rayons, à Phébé sa lumière,
Tu posséderas tout dans les traits de Philis.
Ces vers ont de la grâce, et ne seraient pas répudiés par nos
poètes erotiques , quoiqu'ils aient été inspirés sous un ciel dont
la rigueur habituelle contraste avec leur sujet. E. Héreau.
DANEMARK.
10. — * Rrgistr yfir Islands Stiftishohasafn — Catalog over
Islands Stiftsbiblisthck. — Catalogue de la bibliothèque fondée
en Islande , publié aux frais de la Société littéraire d'Islande.
Copenhague, 1828; Jaeobsen. In-8° de 180 pages.
C'est un événement de voir fonder une bibliothèque pu-
blique dans une île que les glaces assiègent une grande partie
de l'année , et où l'on reste presque étranger aux mouvemens
qui agitent les esprits dans le monde littéraire. Cependant on
aime l'instruction en Islande , et les sagas du moyen âge
prouvent assez qu'on sait aussi y composer, qu'on y a de
l'imagination , des idées poétiques et le goût de l'histoire. Déjà
la Société littéraire qui a été fondée pour cette île , et dont
une section siège à Copenhague , a fait publier divers ou-
vrages pour l'instruction des insulaires. Elle fait paraître, en-
tre autres tous les ans un résumé des événemens politiques du
globe , pour tenir lieu de gazette à un pays qui ne peut pas
avoir de communication régulière avec les autres pays, à cause
des tempêtes et des glaces qui cernent l'Islande pendant une
partie de l'aunée. Une bibliothèque publique devait être dans
la même île de la plus grande utilité : c'est ce qui inspira à
quelques amis des Islandais en Danemark, surtout à M. Rafn,
secrétaire de la Société archéologique de Copenhague , l'idée
de faire des démarches pour procurer à l'Islande le bienfait
d'une bibliothèque. Le roi voulut bien accorder , à cet effet ,
une somme de 840 rixdales, et ordonner que les doubles de
la bibliothèque royale seraient envoyés en Islande. Un grand
nombre de bienfaiteurs ont contribué, soit par des livres, soit
par de l'argent, à augmenter le premier fonds, qui a été placé
dans une salle dépendant de la cathédrale de Reikevig. Lors-
qu'on a dressé le catalogue, la bibliothèque renfermait 3777 vo-
lumes et brochures, qui ont été classés, suivant les matières,
d'après les systèmes bibliographiques. Une partie de cette bi-
bliothèque se compose, à la vérité , de livres qu'on trouve en
foule chez les bouquinistes dans les grandes villes, mais ce qui
est dédaigné par les habitans des grandes cités est encore
précieux pour les pays où toute nourriture de l'esprit est rare:
DANEMARK.— ALLEMAGNE. i/t3
dans la suite la bibliothèque pourra s'enrichir d'ailleurs de
livres plus utiles et mieux conditionnés. Les fondateurs ont fait
un appel à tous les amis de l'instruction pour les engager à
contribuer par des dons de livres à l'augmentation de la bi-
bliothèque de Reikevig , qui a été mise à la disposition de tous
les Islandais : moyennant une petite somme ils pourront tou-
jours recevoir des livres chez eux. Cette mesure était néces-
saire pour une île où la population est très disséminée, et où
il n'y a point de grandes villes. Pour la commodité des habitans
de Test et du nord de l'île, trop éloignés de Reikevig, on a même
établi une bibliothèque succursale dans cette contrée. Ainsi,
dans leurs longs hivers, les Islandais, grâce aux bienfaits des
amis des lettres, auront un moyen facile de s'instruire et de
former l'esprit de leur jeunesse. D — g.
ALLEMAGNE.
ir. — Das PJlanzenreich nncJi naturlichen Familien. — Le
règne végétal exposé d'après les familles naturelles , pour
servir de guide dans l'enseignement de la botanique dans les
écoles, par S. Muhl, instituteur à l'École normale de Trêves.
Trêves, 1828; Gall. In-8° de i83 p.
A Trêves on enseigne la botanique au séminaire des maîtres
d'école, ou à l'institution normale, où doivent se former les
maîtres des écoles inférieures : nous sommes loin en France de
ce luxe d'instruction. L'histoire naturelle n'est même pas en-
seignée chez nous dans les collèges; il faut faire des études
spéciales pour acquérir quelques connaissances dans une science
qui pourtant devrait entrer dans tout enseignement élémen-
taire. Car, qu'est-ce qui touche notre esprit de plus près que
l'aspect de la nature? Mais comme on n'enseignait pas l'his-
toire naturelle autrefois, on ne l'enseigne pas non plus à pré-
sent; dans les écoles primaires on n'en donne même pas une
idée aux enfans, et on préfère leur parler de choses qu'ils ne
comprennent pas ou qui ne pourront leur servir à rien dans
la carrière qu'ils embrasseront un jour. — M. Muhl expose les
principes de la botanique d'une manière simple et claire : il
traduit en allemand tous les termes scientifiques des familles,
genres et espèces ; la langue allemande est peut-être la seule en
Europe qui admette un pareil tour de force. Dans toutes les
autres langues on pourra bien donner des terminaisons vul-
gaires aux mots grecs et latins, mais ces mots n'en resteront
pas moins étrangers. M. Muhl inclique brièvement l'usage qu'on
tire d'un grand nombre de plantes; il eût été bon aussi d'indi-
i44 LIVRES ÉTRANGERS,
quer leur patrie, et d'ajouter un court aperçu de la géographie
botanique, ainsi que quelques planches avec les contours des
fleurs, feuilles, tiges et racines, afin de mieux faire connaître
les caractères qui constituent les divers genres.
12. — *Literatur dcr Mathematih , Natur und Gewerbskunde ,
mit Inbegriff der Kriegsfmnst. — Bibliographie des mathéma-
tiques, des sciences naturelles , de la technologie et de l'art
militaire , arrangée systématiquement par G. S. Ersch ; con-
tinuée, par Fr. W. Schweigger-Seidel. Leipzig, 1828; Broek-
haus. In-8° de 17^9 pages.
Ersch était un des meilleurs bibliographes de notre tems.
Ce savant laborieux avait fait un Manuel de bibliographie alle-
mande où l'on trouve indiqués pour chaque science , et pour
chaque branche des sciences, les livres qui ont paru depuis le
milieu du 18e siècle. Ce manuel, très-utile et commode pour
tous ceux qui veulent s'instruire ou instruire les autres sur
une science quelconque , reçut avant la mort d'Ersch les hon-
neurs d'une seconde édition; cependant l'auteur ne put achever
le nouveau travail qu'il s'était imposé. La partie qui traite des
sciences naturelles, de la technologie, etc., a été continuée par
yn autre savant. Ersch avait tracé pour son catalogue ( car
l'ouvrage n'est au fond qu'un catalogue ) un plan très-vaste et
compliqué. Il divise et subdivise à l'infini. La bibliographie
zoologique, par exemple, est divisée d'abord en ouvrages sur
la zoologie générale et sur la zoologie particulière. Chacune
de ces divisions a une vingtaine de subdivisions : c'est ainsi
que dans la zoologie générale l'auteur distingue les ouvrages
systématiques , les descriptions de cabinets, les mélanges, les
ouvrages sur la géographie zoologique, les livres qui traitent
de la zoologie comme science , et ceux qui traitent des usages
pratiques auxquels on peut appliquer la connaissance des ani-
maux, etc. Plusieurs de ces subdivisions auraient sans incon-
vénient pu être supprimées , d'autant plus que quelquefois
l'auteur , à force de subdiviser, ne trouve qu'une ou deux bro-
chures à placer dans son cadre. La bibliographie de M. Ersch
ne s'étend malheureusement que sur les ouvrages allemands;
cependant c'est presque une bibliographie de tous les pays,
puisque les Allemands traduisent beaucoup; aussi il y a-t-il peu
d'ouvrages marquans publiés dans les autres pays qui ne
soient mentionnés aussi dans ce catalogue parmi les livres pu-
bliés en Allemagne. Des tables d'auteurs et de matières ren-
dent l'usage de ce gros volume encore plus commode. Les
autres parties de la nouvelle édition de la Bibliographie d'Ersch
ne nous sont pas encore parvenues. D — g.
ALLEMAGNE. ,/,5
i 3. — * Denksclirift. fur die Aufhebung des de a katholïscken
Geisllichen vorgeschriebenen Célibats. — Mémoire sur l'aboli-
tion du célibat prescrit aux prêtres catholiques, avec trois
documens. Fribourg en Brisgau, 1828; Wagner. In-8° de
i52 pages.
En France et en Allemagne à la fois on écrit contre le cé-
libat du clergé catholique : il est vrai que les fâcheux effets de
cette institution, ou plutôt de ce point de discipline romaine
sont maintenant clairement aperçus par tous les hommes de
bon sens. Je ne parle pas de quelques exemples de mœurs
scandaleuses jugés récemment par les tribunaux; il n'est point
étonnant que dans une classe nombreuse, il y ail quelques
hommes vicieux; et, quoique, le célibat puisse conduire aux
mœurs licencieuses, il se peut néanmoins, que le nombre de
cas de ce genre ne soit pas plus considérable dans le clergé
que dans les autres classes de la société. Le vice essentiel du
célibat du clergé, c'est d'empêcher les prêtres d'être citoyens,
de s'identifier avec la nation , d'avoir une patrie. Le haut clergé
français vient de prouver par sa résistance aux vues et aux or-
donnances royales, qu'il tient plus à Rome qu'à la France, et
que pour lui la constitution est une lettre morte, un document
auquel il ne comprend rien, qu'il repousse même, parce qu'il
le croit contraire aux intérêts ultramontains. En Allemagne,
le haut clergé est ennemi des constitutions autant que celui de
F'Vance; et il est probable que partout ailleurs où les catho-
liques dominent, le clergé est en opposition à l'égard des
chartes constitutionnelles comme il l'était jadis par rapport
aux communes qui s'établissaient au milieu de la féodalité. Si
le clergé avait les mêmes intérêts que les autres citoyens, si
les prêtres étaient pères de famille, et s'ils exerçaient tous les
droits des autres habitans du pays, ils auraient aussi proba-
blement les mêmes vœux et les mêmes sentimens que leurs
concitoyens. Dans ce cas, la France n'aurait pas vu probable-
ment en 1828, le spectacle honteux d'évêques écrivant et dé-
clamant, avec un emportement indigne de leur rang, contre
des mesures utiles à leur patrie, et défendant des intérêt
étrangers. Le célibat des préires n'est point une institution
nécessaire dans le christianisme, ni dans le culte catholique»
où il n'existait point pendant les premiers siècles. Grégoire^ Il
en lit une loi an clergé; niais eel ordre produisit tant d'abus
qu'un des motifs de la réforme religieuse de I uther fut pré-
cisément le scandale donné par les prêtres célibataires. Aussi,
dans les pavs réformés , les autorités publiques se hâtèrenl
d'abolir l'institution de Grégoire VII. Le célibat n'est point
x. m.. — Octal, rc 18 iS. 1 0
146 LIVRES ÉTRANGERS,
un dogme, c'est une affaire de discipline cléricale, que l'auto-
rité civile n'est point tenue de reconnaître, ce qu'elle ne doit
même pas faire dans les pays où le temporel est sagement
séparé du spirituel. Ceux qui ont le goût de la vie ascétique
peuvent rester célibataires tant qu'il leur plait; mais les règles
de l'ascétisme sont nulles ou doivent l'être aux veux des ma-
gistrats, chargés d'exécuter les dispositions du Code civil.
Voilà le précis du mémoire qui vient de paraître à Fribourg et
auquel sont jointes trois pétitions tendant à l'abolition du cé-
libat dans le pays de Bade; l'une d'elles est adressée au grand
duc, l'autre à la chambre des députés, et la troisième à l'auto-
rité épiscopale de Fribourg. Les pétitionnaires, qui s'annoncent
comme des catholiques, mais dont les noms ne sont pas spé-
cifiés, espèrent que l'archevêque voudra bien demander à
Rome la révocation de l'ordre ou de la bulle de Grégoire VII.
Il est probable que le prélat n'en fera rien. Quant à la chambre
des députés badois , les gazettes nous ont appris qu'elle s'est
déclarée incompétente à l'égard de la demande en question. Le
grand-duc ne se montrera probablement pas beaucoup plus
favorable aux pétitionnaires. Le célibat est euraciné dans le
catholicisme : un préjugé, devenu presque général, le regarde
comme inhérent aux institutions fondamentales de l'église ro-
maine; mais peu à peu la voix des hommes sages, qui repré-
sente cette institution comme incompatible avec l'esprit du
siècle et avec les mœurs constitutionnelles, se fera écouter: on
sentira que la réforme de l'église devra commencer par rendre
les prêtres à la société, et que cette classe ne sera citoyenne
qu'autant qu'elle cessera entièrement d'être une milice aux
ordres d'une autorité étrangère, et détachée des intérêts de sa
patrie. D — g.
i 4. — Kurzgefasste Preussich-Brandenburgische GcschuJitc.
— Abrégé de l'histoire de la Prusse brandebourgeoise, pour
servir dans les écoles militaires, par Piottl.oder, lieutenant
du 3oe régiment d'infanterie. Trêves, 1828; Gall. In-8Q de
3o3 pages.
On voit par le titre que cet abrégé a un but spécial : aussi
les régimens prussiens se sont-ils empressés de souscrire; quel-
ques-uns ont pris vingt à trente exemplaires , pour les distri-
buer probablement parmi les soldats. L'auteur passe rapidement
sur les tems anciens, et s'arrête davantage aux guerres des
teins modernes. On pense bien que les événemens militaires
racontés par l'auteur tournent à la gloire de la Prusse: dans
chaque pays on en fait autant; il suffit de lire le grand nombre
de résumés historiques qui ont été composés en France dans
ALLEMAGNE. ify
les dernières années par les militaires. On passe légèrement sur
les revers, ou on les présente comme des accidens; on exagère
les succès, on cache les fautes des chefs, etc. C'est ainsi que,
dans l'abrégé de M. Rottlander, la victoire à Preussisch-Eilau
est donnée aux Prussiens: si les Français s'attribuent aussi
cette victoire, c'est uniquement, selon l'auteur, parce que le
général russe Benningsen ne sut pas profiter des succès des
Prussiens. Dans les abrégés français c'est en effet aux Français
que la victoire est attribuée, et il est probable que les abrégés
russes donnent encore une autre version. C'est aux militaires
et à d'autres acteurs de tirer, s'ils peuvent, la vérité de ces rap-
ports contradictoires. L'abrégé de M. Rottlander doit atteindre
au reste le but pour lequel il a été rédigé, en inspirant l'amour
de la patrie et des institutions nationales aux militait es prus-
siens. D — c.
1 5. — * Phantasien im Bremcr Rathsheller. — Fantaisies dans
les caves du sénat de Brème; par IVilheltn Hauff. Stuttgart,
1827; Franckh. In-12 de i3a pages.
Hauff, mort récemment à l'âge de 26 ans, promettait à l'Al-
lemagne un nouvel écrivain dans le genreque les Allemands et les
Anglais appellent humoriste, et qui consiste dans l'union du
sentiment, de l'esprit et de la gaîté. Les Fantaisies de ce jeune
auteur sont une espèce de voyage sentimental; seulement la
fantasmagorie qu'il y a mêlée caractérise le goût de son
siècle , et le distingue rie celui de Sterne. Les caves du sénat
de Brème sont fameuses par le lion et vieux vin que l'on y
conserve, et dont on ne peut se procurer quelques bouteilles
que moyennant wne permission du sénat de la ville libre; il est
d'usage d'en offrir, au nom de cette petite république, aux
grands personnages qui passent à Brème. Il paraît que, durant
l'occupation française on s'est passé de la permission du sénat
qui d'ailleurs n'existait plus. On y trouve des vins du Rhin, vieux
de deux siècles; mais, à mesure que les tonneaux sont \idés,
on a la précaution de les remplir de nouveau, en sorte «pie si
le fond est vieux, le mélange est pourtant moderne; ce qui
n'empêche pas de faire passer les vins pour avoir deux siècles.
L'auteur suppose que dans la nuit du Ier septembre , avant de
quitter Brème, il descend dans les Fameuses caves avec l'huis
sier du sénat <|iii lui fait voir l'immense tonneau connu
le nom de Rose, \e$ douze /tpôtres, le Bacchus, et qui lui pré-
sente des échantillons de tous ces tonneaux, conformément à
l'usage. Au lieu de se retirer, l'auteur veut pisser la nui; dans
la salle on jadis le soir les sénateurs brémois noyaient dans le
vin les soucis de la journée; l'huissier enfei me le poëte rêveur
1 o.
148 LIVRES ÉTRANGERS,
et s'en va, très-satisfait de ne point partager avec l'étranger
les aventures d'une nuit où, selon la tradition, les esprits en-
fermés dans les tonneaux font leur sabbat. Le poëte se livre à
ses rêveries; à minuit la porte s'ouvre d'elle-même; il voit en-
trer douze hommes en vieux costume, qui se nomment réci-
proquement Pierre, Paul, Jacques, Jean, etc. 11 reconnaît dans
ces vieux bourgeois les douze apôtres, ou les esprits des vi-
gnobles du Rhin. Dame Rose les accompagne, ainsi que le
grotesque Bacchus que les Brémois ont représenté dans un des
caveaux. Ils appellent pour les servir un vieux sommelier du
sénat qui, depuis deux siècles, est enterré au cimetière de la
ville, et qui, selon la tradition, se donna au diable pour être
toute sa vie dans les caves du sénat. A la fin, on voit arriver
aussi la statue animée du paladin Roland qui orne une des
places publiques de Brème. L'auteur fait beaucoup parler et
boire cette bizarre assemblée qui , s'apercevant enfin qu'il y
a dans la salle un inconnu, lui demande des nouvelles du
monde actuel. Le jeune docteur en droit veut leur parler litté-
rature et spectacle; mais les vieux barbons refusent d'écouter
ces futilités, et lui demandent s'il n'y a pas quelques grands
événemens, des guerres, etc. L'auteur répond qu'il y a un peu
de guerre en Grèce contre les Turcs. Ces mots excitent l'en-
thousiasme du vieux paladin Roland. «A la bonne heure,
s'écrie-t-il , en frappant sur la table avec son poing de pierre.
Aussi ai-je été fâché il y a long-tems que la chrétienté permît
au musulman de tenir cette belle nation dans les fers. A la
bonne heure! je vois que vous vivez dans un siècle remar-
quable, et votre génération vaut mieux que je ne le pensais.
Ainsi les chevaliers d'Allemagne, de France, d'Italie, d'Es-
pagne, sont partis, comme autrefois Richard Cœur-de-Lion,
pour combattre les infidèles? La flotte génoise croise dans l'Ar-
chipel pour transporter des milliers de combattans? L'ori-
flamme approche des côtes de Stamboul, et la bannière de
l'Autriche flotte dans les premiers rangs. Ali ! je voudrais être
de cette expédition, monter mon coursier, tirer mon épée Du-
rande, sonner de ma corne à bouquin pour éveiller les héros
qui dorment dans la tombe, et partir avec eux contre les
Turcs!» — «Noble chevalier, lui répond l'auteur en rougissant
de son siècle, ces tems sont changés. Si Ton vous entendait
vous risqueriez d'être arrêté pour menées démagogiques : ce
ne sont point les bannières de l'Autriche , ni l'oriflamme , ni la
harpe d'Angleterre, ni le lion de l'Espagne qu'on voit dans
cette guerre, etc. » Si l'auteur avait composé ses Fantaisies un
an plus tard, il aurait sans doute modifié ce passage; mais, en
ALLEMAGNE. i4g
1827, on ne pouvait pas prévoir que l'oriflamme devait flotter
en Grèce une année plus tard. Cependant Roland quitte avec
indignation la salle. Bientôt les esprits entrent en goguette et
s'amusent à berner l'auteur, qui, lancé plus haut que le clo-
cher de Notre-Dame, retombe dans le caveau, et s'éveille au
bruit des clefs de l'huissier du sénat qui vient ouvrir la porte
attendu qu'il fait jour.
Il y a dans cette composition beaucoup de bizarrerie, mais
on y remarque aussi un vrai talent; l'aventure du vieux somme-
lier est racontée avec beaucoup d'intérêt, et l'ironie est semée
avec finesse dans cette petite débauche d'esprit. D — g.
j6. — Erzdldungen , etc. — Nouvelles, par Alexandre
Bronikowski. Leipzig, 1828; Brockhaus. In- 12 de 3o8 pages.
M. Bronikowski est un Polonais qu'une disgrâce honorable
a contraint, jeune encore, à chercher un asile sur une terre
étrangère. Il occupait avec distinction te rang d'officier dans
l 'état-major des troupes polonaises: doué d'une imagination ar-
dente, il professa ouvertement des opinions patriotiques peu
en harmonie avec les exigences, d'un gouvernement ombra-
geux , et qui ne pouvaient plaire au grand-duc Constantin , re-
présentant du pouvoir russe. M. Bronikowski fut obligé de
quitter la Pologne ; mais il trouva une hospitalité généreuse
à la Cour de Dresde, près du roi Frédéric-Auguste, naguère
duc de Varsovie, et ne tarda pas même à être revêtu du
litre de chambellan. Le souvenir de sa patrie l'avait suivi :
mettant à profit ses connaissances étendues de l'histoire natio-
nale , et compulsant avec soin des archives peu connues , il
entreprit d'être le Walter Scott de la Pologne. La publication
de ses ouvrages fut entravée par ceux dont il avait fui les
atteintes, et sous peine de faire des travaux inutiles, il dut
renoncer à écrire en langue polonaise; mais heureusement il
s'était approprié avec tant de perfection l'idiome de sa patrie
adoptive, qu'il put devenir un des romanciers favoris de l'Al-
lemagne ; et ses compositions, grâce au langage étranger dont
elles étaient revêtues , eurent enfin le privilège de pénétrer
dans le pays nalal de leur auteur. Depuis l'année 1825, M. Bro-
nikowski a fait paraître, avec le plus grand succès, à Leipzig,
une série de productions intéressantes. Nous nous bornerons
à citer ici les suivantes : La Tour des Rats (ix- siècle), 1 vol.
— Casimir -le- Grand ( xivc siècle), 3 vol. — Boratynski
( xvi" siècle), /j vol. — ■ Le Château sur la rivière de Wieprz
( Eberfluss), 2 vol. ( Les sujets de ces romans sont en mande
partie puisés dans l'histoire de Pologne. ) Enfin , la Prison
française, aventure du xvn" siècle. Il est à désirer que ce der-
i5o LIVRES ÉTRANGERS,
nier ouvrage surtout reçoive parmi nous les honneurs de la
traduction : le public français ratifiera sans doute alors le
titre de Waltcr-Scott germano-polonais , accpiis et mérité par
son auteur.
Les romans de M. Bronikowski témoignent d'une étude ap-
profondie des mœurs , des institutions et des destinées de son
pays ; ils offrent le tableau animé de ses discordes civiles et
de ses guerres étrangères. Partout on reconnaît la fierté pa-
triotique du Polonais, lorsqu'il parle de l'éclat et de la puis-
sance de l'ancienne Sarmatie , lorsqu'il déplore éloquemment
ses malheurs , ou lorsque, portant ses regards dans l'avenir,
il entrevoit sa régénération.
Le volume que nous annonçons en ce moment contient deux
nouvelles : les trois Cousins et la Soirée aux Prophéties. Ni l'une
ni l'autre n'ont exigé de grands frais d'invention ; mais elles
se distinguent par un style aisé et l'imitation heureuse du lan-
gage de la conversation. On pourrait y blâmer des descrip-
tions fréquentes qui seraient mieux placées dans un roman
de longue haleine que dans une simple nouvelle. Les héros
de la Soirée sont français ; la scène se passe chez le poète
Ncarron , où se trouvent réunis sa femme, la future Mme de
Main tenon , Benserade , Bussy-Rabutiu et quelques autres
personnages du siècle de Louis XIV. L'auteur paraît avoir
consulté avec attention les mémoires du tems , particuliè-
rement ceux du duc de Saint-Simon et de Mme de Motteville.
Nous ne pouvons nous empêcher, en terminant, de signaler
une étrange bévue qui a échappé à M. Bronikowski. En par-
lant de la rue de la Harpe, à Paris, il dit : « Cette rue donna
son nom à un enfant abandonné que l'on y trouva, et qui , par
un singulier caprice du destin, devint, plus tard, avocat et
général , héros jacobin et instituteur du champion de la légiti-
mité , et qui termina enfin sa carrière au sein de la liberté
légitime des montagnes helvétiques. » Comment un écrivain
instruit peut-il ain^i confondre trois personnages différens :
l'athée, le dévot, l'académicien La Harpe, mort à Paris en
i8o3 , avec le général républicain La Harpe, tué près de
Pombio en 1796, Suisse de nation , et son parent M. de
La Harpe, membre du directoire helvétique, ancien gouver-
neur des princes russes Alexandre et Constantin, et retiré au-
jnurd'hui à Lausanne dans sa famille? H. C
SUISSE.
17. — Description topographique de la Chutellew'e du Imu
SUISSE. i5i
deron , par M. Louis de Meuron, commandant et châtelain du
Landcron. Neuchâtel, 1828. In-8" de 96' pages.
Cette monographie statistique d'une partie du canton de
Neuchâtel est, dans ce genre, un modèle de soin dans les re-
cherches , d'ordre et de clarté dans la rédaction. La contrée
objet de la Description topographique comprend la partie ca-
tholique d'un pays dont le reste est protestant. De la différence
de religion en naissent d'autres dans les habitudes, les mœurs
et la situation économique. Combinées avec l'aspect du pays,
avec les souvenirs de l'histoire et le caractère des habitans,
elles donnent à tout l'ensemble de la contrée et de la peuplade
quil'habite une physionomie assezearactéristique, dont les traits
sont reproduits avec bonheur par M. de Meuron. Ne négligeant
aucune partie de son sujet, il nous fait passer successivement
des vestiges de la domination romaine à des détails locaux qui
enrichissent l'histoire; de données intéressantes sur la popula-
tion à des vues sages, sur l'économie publique; de l'ancienne
organisation politique à l'administration moderne; de l'industrie
agricole au caractère moral des habitans. Rempli de faits cu-
rieux et de sages conseils, ce petit écrit ne peut qu'être utile,
répandu chez la population qu'il concerne en particulier. Mais
il sera de plus recherché par les hommes de jour en jour plus
nombreux qui s'occupent de notre histoire nationale et de nos
intérêts publics. En Suisse, plus peut-être qu'en tout autre
pays, l'histoire du moyen âge et des vieilles institutions est le
commentaire indispensable de l'état moderne. Or cette histoire
se compose surtout de détails, et ces institutions d'autrefois va-
riaient dans toutes les iocalités. De là l'importance de mono-
graphies historiques et statistiques bien faites. Elles ne peuvent
guère manquer d'éclairer quelque partie encore obscure du
terrain vaste et inégal de l'histoire. Formons des vœux pour
que l'exemple donné par M. de Meuron engage d'autres magis-
trats à exploiter au profit de la science les ressources que leur
situation sociale met à leur disposition !
• Quelques parties de l'opuscule qui nous occupe auraient
peut-être gagné eu utilité pratique et populaire à recevoir nu
plus grand développement. Tout en approuvant les mesures
prises pour la conservation des forêts, l'auteur déplore qu'elles
aient fa il diminuer le nombre des chèvres : lachèvre, dit-il avec
raison , est la vache du pauvre. Nous regrettons de ne pus trou
ver dans Cet endroit de l'ouvrage une sorte de ratification du
traité de paix et de concessions essentielles entre les chèvres et
les forêts, prpposé par M. Kasthofer, haut forestier du canton
de Berne. L'importation d'idées utiles enrichit lu pays qui les
)5a LIVRES ETRANGERS.
reçoit. Nous demanderons aussi à l'auteur de rassembler pour
une seconde édition de son ouvrage des détails sur l'ancienne
administration des pauvres et sur la nature et la quotité de:>
secours qu'ils reçoivent actuellement. Du reste, le mémoire de
M. de Meuron mérite incontestablement à tous égards la cou-
ronne que la Société patriotique de Nruchâtel lui a décernée.
18. — * Cours abrogé de l 'histoire universelle , par F.-L. Mon-
net, ministre du saint Évangile. Lausanne, 1825-1828. 3 vol.
in-12.
L'histoire ancienne, l'histoire du moyen âge et celle des
tems modernes remplissent chacune un des volumes du Cotas
abrégé. Les faits bien choisis sont racontés avec exactitude et
dans un style concis et clair, approprié à la nature et an but
de l'ouvi'age. L'auteur a composé son livre à l'usage de la
jeunesse: il expose simultanément l'histoire des divers peuples
à chaque époque; mais la brièveté obligée du récit rapproche
souvent dans deux ou trois pages des peuples si divers, des
pays si distans et des faits si étrangers les uns aux autres, que
peu déjeunes gens ont peut-être la tète assez forte poursuivre le
savant écrivain dans sa marche rapide. L'introduction renferme
des idées générales sur l'histoire; je ne saurais les partager
toutes; mais le peu d'espace dont je puis disposer ne me permet
pas de les discuter. J'en citerai cependant un exemple. L'auteur
établit comme première condition de la crédibilité d'un historien
qu'il ait été témoin des événemens qu'il rapporte. Or il est
incontestable que ies investigateurs postérieurs aux événemens
ont souvent des moyens d'arriver à la connaissance de la vérité
qui manquent aux contemporains. Ceux-ci bien fréquemment
ne voient qu'une face des choses, ou ne remplissent pas la
seconde condition exigée par M. Monnev, l'impartialité. Ceux-
là, à l'abri de passions depuis long-tems éteintes, ont à leur
disposition toutes les relations contemporaines, toute la masse
dos lumières répandues sur les sciences historiques en général,
depuis l'époque dont ils écrivent l'histoire jusqu'à celle où ils
l'écrivent. On sait d'ailleurs combien il peut être nécessaire,
pour bien apprécier les faits mêmes, de connaître les résultats
qu'ils ont amenés. Nous possédons par exemple aujourd'hui
sur l'invasion des barbares les lumières que possédaient en-
semble tous les écrivains qui ont vu chacun une fraction de ce
vaste mouvement prolongé pendant plusieurs siècles, et qu'on
ne peut comprendre qu eu l'embrassant dans sa totalité. N'est-
ce pas dire que nous possédons sur celte révolution des lu-
mières qu'aucun écrivain contemporain n'a pu avoir?
L'auteur a mêlé à son récit les fragmens des meilleurs
SUISSE. i53
poètes qui s'y rapportent. Il a placé en tète du second volume
une carte ethnographique de l'Europe au commencement du
vic siècle expliquée dans 4o pages, et à la tin de chaque volume
des tablettes chronologiques fort détaillées. L'une et l'autre
de ces adjonctions donnent un grand prix à l'ouvrage.
M. Monney a jugé convenable d'adopter la forme des
dialogues, comme porte le titre, c'est-à-dire l'exposition par
demandes et par réponses. Cette méthode m'a toujours paru
contraire à la marche naturelle des choses. Que l'on mette
dans la bouche de l'élève les demandes ou les réponses, il est
censé déjà savoir l'histoire lorsqu'on se propose de la lui en-
seigner : en effet, les questions sont toujours posées de telle
façon que pour les faire il faut être en état d'y répondre.
En réfléchissant sur la méthode suivie par l'auteur et sur le
mouvement rapide de sa narration , nous nous persuadons que
le Cours abrégé convient plutôt aux personnes qui savent déjà
l'histoire qu'aux jeunes gens encore novices dans cette science.
C. Monnard.
19. — * Die Sc/nveizer in ihren Ritterburgen und Bergschlôs-
sern historisch dargestellt von vaterlàndisclien Schriftstcllern. —
Les anciens châteaux forts des montagnes de la Suisse, repré-
sentés sous le point de vue historique par des écrivains du
pays, avec une introduction historique du professeur Hottingef.
h Zurich, et publiés par le professeur G us t. Schwab à Stutt-
gart. Vol. Ier avec planches. Coire, 1828; Dalp ; se vend à
Paris chez Levrault; prix, 8 fr.
Le voyageur qui traverse la Suisse observe sur les monta-
gnes les restes des vieux châteaux forts, où siégeait, dans les
tems de la féodalité, la noblesse du pays. Ce ne sont que de
faibles débris des centaines de repaires où cette caste turbu
lente bravait la haine ou la vengeance de ses voisins, et met-
tait en sûreté le butin enlevé au paisible marchand, au voyageur
étranger ou à l'habitant des vallées. Jadis tous les défilés, toutes
les grandes routes, les rivières, les avenues des villes et des
bourgs étaient menacés par les tours de ces camps retran-
chés; les eaux des lacs réfléchissaient l'image de leurs cimes ;
on en trouvait sur les pics dans les déserts. C'était le régime
de la force et de la violence : le noble ne pouvait habiter un
lieu assez sûr pour être à l'abri des attaques : il avait à la fois
pour ennemis des nobles plus puissans avec lesquels il avait
«les contestations, et les bourgeois à la liberté desquels il poi
tait atteinte. Avec un château fort bien solide et situé bien
haut, et avec une troupe de vassaux ou de gens de guerre
bien dévoues, il pouvait hardiment surprendre ses voisins,
i54 LIVRES ÉTRANGERS,
attaquer les bourgs et les châteaux, enlever les hommes et
les bestiaux, et tourmenter toule la contrée. La plupart de ces
forts sont construits avec une solidité étonnante, et leurs ruines
bravent depuis des siècles les effets destructeurs du tems. Il
en est peu qui n'aient été le théâtre de guerres, de violences,
d'injustices, d'événemens tragiques; quelques-unes des actions
les plus remarquables du moven âge se sont passées dans l'en-
ceinte ou aux environs de ces édifices gothiques. Cependant à
la longue les circonstances devinrent moins favorables à la
puissance de la noblesse. Après l'assassinat de l'empereur Albert,
en i3o8, la fureur de sa famille mit à feu et à sang tout ce
qui appartenait aux nobles, complices de ce crime, ou alliés
aux coupables. Un grand nombre de châteaux forts furent pris
de vive force, et ravagés. Quand la Suisse, excitée par l'hé-
roïsme de Tell, secoua le joug de l'Autriche, les nobles, pour
la plupart partisans de cette puissance étrangère, se rangèrent
sous les drapeaux des Autrichiens, furent battus comme eux et
un grand nombre de leurs châteaux forts furent démolis ou
confisqués. Lors de l'introduction de la réforme religieuse , la
noblesse perdit encore de son ascendant sur le peuple; elle fut
surpassée en lumières et en esprit de conduite par la bourgeoisie
qui la dépouilla de la plupart de ses privilèges. D'ailleurs l'in-
vention de la poudre et des canons ne laissait plus assez de sûreté
aux habitans de ces châteaux, et fortifiait celle des villes; ies
nobles suisses se firent recevoir parmi les bourgeois, et laissèrent
tomber leurs vieux châteaux en ruines. Un ouvrage deGotlschalk
sur les vieux châteaux d'Allemagne a suggéré à M.Dalp l'idée de
publier un ouvrage semblable sur les vieux châteaux forts de
la Suisse. L'éditeur a fait lithographier ou graver les vues des
principales ruines, et il a engagé plusieurs savans de Suisse à
écrire l'histoire des anciens châteaux forts; enfin un poète al-
lemand, M. Gustave Schwab, s'est chargé de la partie poéti-
que, en mettant en romances les faits les plus intéressais qui
se rattachent à ces vieux monumens, et dont quelques-uns vi-
vent depuis des siècles dans la tradition populaire. Le premier
volume contient une introduction historique, un aperçu sur les
châteaux forts delà Suisse en général, par le pasteur Let; vient
ensuite la description d'un grand nombre de châteaux des di-
vers cantons, à la tète desquels l'éditeur a placé celui du Habs-
bourg, berceau de la dynastie des empereurs d'Autriche. La
notice historique sur ce château est du professeur Mittch. Il
y a un autre château de la même famille, dans le canton de
Lucerue; c'est le nouveau Habsbourg, dont les ruines présen-
tent pourtant nu aspect plus délabré que celles du grand châ-
SUISSE. — ITALIE. r55
teau clans l'Argovic. Le site du dernier château, assis sur un
monticule au bord du lac des Quatre-Cantons, est aussi plus
pittoresque. Parmi les autres châteaux décrits dans ce volume,
on distingue Alterbourg auprès de l'emplacement de la ville
romaine de Vindohisse; Weisseubourg sur un rocher qui do-
mine un ravin profond; Gruyère, château bien conservé en-
core, dans une charmante vallée des Alpes, et habité par un
bailli de Fribourg qui se fait donner le titre de très - honoré
seigneur. Les descriptions sont accompagnées de notes qui prou-
vent que les auteurs n'avancent rien sans de bonnes autorités.
Nous apprenons que l'éditeur se propose de publier aussi une
édition française de cet ouvrage qui aura probablement plu-
sieurs volumes, et sera un excellent complément des descrip-
tions de la Suisse. D — g.
ITALIE.
20. — * Elementi di JUosofia. — Elémensde philosophie, par
Pascal Gaiuppi. Messine et Syracuse, i8a5; J. Pappelardo ;
5 vol. in-8°.
Nous avons donné une idée du point de vue sous lequel
l'auteur envisage la logique pure ( Voy. ci-dessus. T. XXXVIII ,
pag. /4a5. ) Il traite dans le 4e- vol. de ce qu'il appelle la lo-
gique mixte. Quoique celle-ci soit bornée à des faits empiriques
ou à des vérités contingentes , elle ne peut se dispenser de se
rapprocher souvent des faits ou des vérités nécessaires. Car
l'une et l'autre logique , se proposant le même but , c'est-à-
dire de construire l'édifice des sciences , et chacune suivant la
marche qui lui est propre , il est indispensable de faire con-
naître comment elles se prêtent un mutuel appui , en ne s'é-
loignant jaunis des vérités premières. Il doit évidemment ré-
sulter de cet enchaînement que, quand la logique pure devient
imparfaite ou insuffisante, la logique mixte le devient égale-
ment. A cela près, on ne peut contestera l'auteur le mérite
d'avoir exposé, dans cette partie de son travail , un grand
nombre de maximes et des remarques d'une utilité réelle et
générale.
En s'efforcant d'établir les bases des connaissances hu-
maines , M. Galuppi recherche quelle est l'origine <!;• nos er-
reurs. Ce chapitre très-étendu , a beaucoup d'importance par
l'application que l'auteur fait de son système aux diverse-,
branches des sciences. Peut-être a-t-il pris plaisir à créer, sur
ce sujet, trop d'hypothèses embarrassantes. Par exemple, il
pose ces deux problèmes qu'il tâche de résoudre: Comment
! homme a-l il pu , au moyeu de ses facultés naturelles, par
i56 LIVRES ÉTRANGERS,
venir à se former le langage de la parole ? — Sentant le besoin
d'un langage de signes permanens , combien de tentatives pro-
bables a-t-il dû faire avant d'arriver de la tradition à l'écriture
alphabétique ? On rencontre souvent, dans la logique mixte
de M. Galuppi , des digressions de cette nature que l'intérêt
qu'elles inspirent justifie cependant jusqu'à certain point. Ces
deux questions , convenablement développées, pourraient for-
mer un traité à part, que liraient avec plaisir les partisans du
système de J. B. Vico. Le 2e. volume contient les élémens de
psychologie. Cette partie nous paraît la meilleure de l'ouvrage
de M. Galuppi, soit par l'unité du sujet, soit par l'exécution. On
pourrait , il est vrai , désirer quelquefois plus d'exactitude. Ainsi ,
l'auteur traite des facultés de l'esprit , sans définir auparavant ce
qu'il appelle faculté. On sent combien l'omission d'une défini-
lion, objet de tant de disputes , doit laisser d'obscurité dans
toutes les applications qu'il fait de ce mot. — Les définitions
qu'il donne ailleurs du désir, de la volonté, et des deux états de
l'esprit qu'il appelle actif et passif ', nous paraissent trop ob-
scures et trop vagues. Si l'auteur n'a épargné aucun soin pour
nous faire connaître la formation de la pensée , il ne dit pas
tout ce qui est nécessaire pour rendre raison des plus grands
phénomènes de la nature humaine. — Il prétend , par exem-
ple , que la statue de Condillac , bornée à la douleur de la
faim , peut se former une image agréable du manger , sans
avoir jamais éprouvé l'effet physique de la nourriture. Mais
comment concilier cette assertion avec la maxime précédem-
ment établie, que les idées des objets sensibles proviennent
toutes des sens? D'où l'imagination aurait-elle tiré ce qu'elle
n'aurait pas emprunté des sensations? — Nous ne croyons pas
que l'auteur ait présenté une explication complète de l'erreur
de l'esprit sur la présence des objets qu'il rêve ? Ce n'est
pas tout que d'attaquer l'idéalisme , il faut l'attaquer de telle
sorte qu'il ne puisse retourner nos propres armes contre nous-
mêmes. Nous devons dire pourtant qu'on trouve rarement
des inexactitudes de ce genre dans l'ouvrage de M. Galuppi;
mais elles devraient disparaître entièrement d'un livre où la
justesse de l'expression et du raisonnement est d'une nécessité
absolue. — Le 3e volume comprend {'Idéologie qui n'est, pour
l'auteur, qu'une série de corollaires déduits rigoureusement
de quelques idées essentielles à l'entendement humain. Il suit
une méthode particulière, en tirant successivement, comme
les algébiistes, d'une proposition qu'il qualifie de fait primitif ,
toutes les idées dont il veut s'occuper. Je sens , j'appercois le
moi qui sent et qui distingue ce qui est hors de moi; telle est
ITALIE. ,57
cette proposition. Quoique cette méthode soit ingénieuse,
peut-elle s'appliquer toujours , avec le même succès , à des
matières qui n'appartiennent pas aux mathématiques ? Au
reste , le sujet traité par M. Galuppi nous parait exiger des
dévcloppemens qu'il est fort capable de lui donner.
Nous parlerons ailleurs du 5e et dernier volume qui ren-
ferme les élémens de la philosophie morale. F. Sai.fi.
21. — * La Scienza del Dritto , etc. — La Science du droit et
les arts qui en dérivent; par Domenico Capitelli, avocat:
première partie : tome premier. Naples, 1827. In-8° de 5i6
pages.
L'amour de la propriété est l'un des sentimens les pluspuis-
sans, les plus durables que l'homme puisse ressentir. Il est la
source des lois; ai-je le droit d'acquérir tel ou tel objet?
puis-je faire sur le fonds qui m'appartient les opérations qui
me plaisent ? exclure qui je voudrai de sa jouissance ? l'aliéner ?
Telles furent les questions que l'homme se fit naturellement à
lui-même, dès qu'il fut capable de réfléchir, et les lois ne sont
à proprement parler qu'autant de solutions de ces questions.
Ce sont les moyens justes, pacifiques, en harmonie avec l'état
social, à l'aide desquels l'homme peut acquérir, aliéner, jouir,
conserver, amasser. Tout membre de la société a par consé-
quent le droit et le besoin de connaître ces moyens, leur na-
ture, leur valeur, les formalités qui les accompagnent, efc
Mais les classifications, sous lesquelles on les a rangés comme
autant d'objets distincts, ont détruit la liaison qui existait vé-
ritablement entre eux, et ont fait de leur étude un travail
obscur et difficile. Celui qui, laissant de côté toutes ces classi-
fications, administrative, civile, commerciale, pénale, poli-
tique, les réunirait en une masse homogène, sous le titre de:
Moyens et formalités renais pour aliéner, acquérir, assurer et ré-
gler la jouissance des droits civils, contracter et annuler les enga-
ge mens , celui-là, disons-nous, rendrait donc un véritable
service à la société. On verrait alors , comment les codes, civil,
pénal, politique, le code administratif et le code de commerce
sont liés entre eux par un rapport intime; on verrait comment
les moyens d'acquérir, de conserver, etc., ne se trouvent que
dans ces codes qui ne sont en effet que les diverses parties d'un
même tout, quoiqu'on les regarde souvent comme entièrement
indépendans les uns des autres. Le service serait encore plus
grand , si les moyens et 1rs formalités étaient classés d'après les
saines notions de la logique; si, par exemple, à ceux qui sont
communs à l'acquisition et à la vente, on faisait succéder ceux
qui caractérisent et distinguent entre elles ces deux opérations;
158 LIVRES ÉTRANGERS,
il faudrait aussi ne point borner son travail à la législation de
tel ou tel peuple ; mais l'étendre à celles de toutes les nations
civilisées , alors on embrasserait d'un coup d'oeil, dans un code
universel , les lois, les moyens établis chez divers peuples et à
des époques différentes, pour aliéner, acquérir, conserver, etc.
Telles sont les idées que M. Capitelli développe dans sa pré-
face , et sur lesquelles il a fondé son ouvrage; on voit qu'elles
ne manquent ni de hardiesse , ni de nouveauté; le premier vo-
lume que nous avons sous les yeux est divisé en deux parties,
dont la première contient : Les moyens d'acquérir et de transférer;
leurs formalités essentielles , génériques et spéciales ; leurs effets.
Et la seconde : les moyens d'annuler les obligations; la jouissance
des biens stables ; les moyens d'assurer l'efficacité des droits.
Dans ces deux parties le style nous a paru concis, les défini-
tions claires; quand au mérite de l'idée-mère de cet ouvrage,
ce n'est que dans une analyse détaillée qu'on peut l'apprécier.
L. L. O.
22. - — Sulla Melodia , sull' Armonia e sul Métro , etc. —
De la mélodie, de l'harmonie et du mètre, dissertations de
Marco Santucci, chanoine de l'église métropolitaine de Luc-
que. Lucque , 1 828 ; imprimerie de Bertini. ln-8° de 125 pag. ,
avec une planche lithographie© ; prix , 2 paoli 1/2.
M. le chanoine Santucci s'est déjà fait connaître par la pu-
blication de douze sonates, en style fugué , pour le piano,
disposées de manière à faciliter l'étude de l'orgue. Il a aussi
fait graver, à Milan, un recueil de cent versets dans tous les
tons du plain-chant , pour l'usage des jeunes organistes; re-
cueil cpie devraient se procurer plusieurs de ces prétendus
improvisateurs qui croient avoir fait merveille lorsqu'ils ont
cousu ensemble deux ou trois idées rebattues. Je parle à
dessein de ces ouvrages de pratique , parce qu'ils sont pres-
que toujours une bonne recommandation pour un théoricien ;
l'on peut, jusqu'à un certain point, voir tout d'abord le pro-
duit de ses principes et le résultat de son enseignement. Les
dissertations de M. Santucci sont, ainsi que l'indique le litre
de son opuscule, au nombre de trois, et concernent la mélo-
die, l'harmonie et le mètre, qui sont, selon notre auteur, les
trois parties constitutives de la musique. On pourrait le chi-
■canner sur cette disposition qui ne présente le mètre ou
rhythme qu'au troisième rang , car une musique sans mesure
serait encore plus imparfaite qu'une musique privée d'harmonie.
Du reste , il pense que la mélodie doit surtout être expres-
sive, que les compositeurs ne sauraient être trop économes
démodulations, et particulièrement île celles qui s'éloignent
ITALIE. i5g
beaucoup du ton primitif: il veut que la mélodie ait de l'unité,
niais non cette unité métaphysique qui ressemblerait à la mo-
notonie ; il croit qu'il est certaine unité qui n'exclut pas la
variété. Dans sa seconde dissertation, M. Sautucci, après avoir
défini l'harmonie et en avoir exposé quelques règles principales ,
se plaint de la manière dont elle est traitée aujourd'hui par
un grand nombre de jeunes compositeurs ; il blâme ce luxe
d'accompagnemens sous lesquels est écrasé le chant principal
qui ne marche plus en maître , et semble peu à peu devenir
l'esclave de l'orchestre; il voit avec peine cet emploi continuel
des instrumens bruyans qui assourdit les auditeurs; en un mot,
il voudrait , comme M. le comte Tadini (Considerazioni sulla
musica e sulla poesia) , que l'on tirât parti le plus possible du
moins possible; ce mot résume sa doctrine harmonique. M. Sau-
tucci ne s'étend pas longuement sur le mètre qu'il regarde
comme la syntaxe musicale; il désirerait qu'un traité particu-
lier sur ce sujet fût entrepris par un homme également verse
dans la musique et dans la philosophie. Nous lui indiquerons
un ouvrage qui ne laisse presque rien à désirer sous ce rap-
port, la Musique expliquée de Morel{ Paris, 1818, in-8û\ On
y lit d'excellentes considérations sur le rhythme et ses effets.
La portion du livre de M. Santucci, qui excitera sans doute
le plus d'intérêt , est précisément celle qui n'est pas an-
noncée dans le titre : je veux parler des réflexions sur la mu-
sique actuellement en vogue et qui sont comme les corollaires
des principes qu'il a posés. M. le chanoine Santucci est élève
du célèbre Fenaroli, qui fui, comme l'on sait , directeur de
l'un de ces conservatoires de Naples, jadis si florîssans : c'est
dire suffisamment qu'il ne saurait être chaud partisan du svs-
tème musica] d'aujourd'hui. Nous ne pouvons analyser les
motifs sur lesquels il fonde son opinion , et qui sont fort nom-
breux et fort judicieusement exprimés : il en est quelques-
uns sur lesquels il y aurait peut-être à contester; d'autres
nous semblent sans réplique. Par exemple, nous ne saurions
trop appuyer sur ce! te confusion des genres qui a fait dispa-
raître l'ancienne division de la musique eu style d'église, de
théâtre, de chambré : c'est surtout dans la musique d'église
rpie ce déplorable bouleversement se fait sentir, et M. San-
tucci s'en plaint avec force; il ne saurait souffrir ces airs pro-
fanes et efféminés introduits dans la maison du Seigneur, ei
qui excitent l'affliction des -hommes religieux, le rire des gen?
instruits et les applaudissemens de l'ignorance. M. Santucci
craint fort que le Style actuel n'aille de mal en pis , mais il
espère qu'il apparaîtra sur l'horizon musical quelque nouvel
160 LIVRES ÉTRANGERS,
astre dont l'éclat ramènera dans la bonne voie le public égaré.
Nous nous livrons d'autant plus à cet espoir qu'il est nourri
par un fait célèbre dans les annales musicales : sous les suc-
cesseurs de Josquin , la musique avait fini par n'être qu'un
amas de bouffonneries scientifiques; les choses en vinrent à
tel point, que le pape Marcel II résolut de la bannir abso-
lument des églises et de n'y admettre plus que le plain-chant
grégorien. Mais précisément à cette époque (i555 ), Pierre-
Louis , si célèbre depuis sous le nom de Palestrina, alors âgé
de 26 ans, fit entendre une messe à six voix d'un genre tout
nouveau ; le pape ne rendit point son décret , et tous les com-
positeurs se mirent à écrire alla Palestrina.
J. Adrien-Lafasge.
Ouvrages périodiques.
23. — * Annali universali di medicina. — Annales univer-
selles de médecine, rédigées par le YyAnnibal Omodei. Milan,
juillet 1828. Chez les éditeurs des Annales universelles des
sciences et de l'industrie. Un cahier de 12 feuilles chaque mois;
prix, 3o fr. par an.
En Italie comme en France, la médecine ne présente point
encore dans son ensemble cette unité de théorie que l'on trouve
dans les sciences physiques, chimiques, etc. ; les systèmes des
brownistes, des analytiques, des contrastimulistes y sont en
vigueur, et déjà la doctrine dite physiologique y compte de
nombreux partisans. Malgré les efforts de M. le professeur
Chiappa , pour ramener toutes ces doctrines à une espèce d'u-
nité, on peut douter qu'il y réussisse; peut-être est-il lui-même
trop browniste pour rallier à ses opinions tant d'opinions dif-
férentes. On trouve au reste dans son article des considéra-
tions thérapeutiques de la plus haute importance. Après ce
Mémoire viennent d'autres articles également intéressans; ainsi
que des observations sur l'injection de l'eau froide dans la veine
du cordon ombélical pour obtenir le détachement du placenta;
une analyse raisonnée par M. Bellinghéri, des expériences sur
le système nerveux du D1" Shœpf; l'analyse des ouvrages de
MM. Tiedemann et Gmelin sur la digestion ; de Bayle sur les
maladies du cerveau; de Gallsnr les fonctions du cerveau, etc.
etc.
24. — * Giornalc di farmacia-chimica et scienze accesso-
rie , etc. — Journal de pharmacie chimique et des sciences
accessoires, ou Annales universelles des découvertes des faits
et des améliorations qui enrichissent la pharmacie et la chi-
mie; rédigée par Antonio Cottaneo, chimiste pharmacien, etc.
ITALIE. — PAYS-BAS. 16 1
Milan, juillet 1828; chez les éditeurs des Annales universelles
des sciences et de l'industrie. Il paraît un cahier de quatre feuilles
chaque mois; prix, 14 fr. pour l'année.
Ce numéro contient d'irnportans travaux empruntés aux
meilleurs ouvrages étrangers et nationaux; les plus remar-
quantes sont un article sur Yapothecary's hall (pharmacie géné-
rale) de Londres; une lettre de M. Léonard sur l'extrait amer
d'absinthe considéré comme succédané du sulfate de quinine;
plusieurs autres travaux d'une utilité secondaire; surtout un
bon article sur l'emploi des bains de vapeur comme moyen
hygiénique, avec la description d'un appareil pour les bains à
vapeur portatifs, dans lequel nous aurions désiré trouver au
moins le nom du docteur Rapon de Lyon, qui en est l'inventeur.
Ce n'est que par un eboix judicieux de ses articles qu'un
journal se rend recommandable ; c'est d'ailleurs l'un des moyens
les plus puissans d'exciter un peuple à vaincre les obstacles
qui peuvent s'opposer à ses progrès intellectuels, et à se mettre
de niveau avec ceux qui seraient plus avancés.
Genest, d. m. p.
PAYS-BAS.
a5. — * Rapport sur les institutions de bienfaisance du royaume
des Pays Bas, en 1826. La Haye , 1828; imprimerie de l'État.
In-8°, avec 16 tableaux.
Le ministère de l'intérieur, conformément à un article de
la loi fondamentale, présente annuellement aux états géné-
raux un rapport sur l'état de l'instruction, et un autre sur
l'état des institutions de bienfaisance. Le rapport qui vient
d'être publié renferme beaucoup plus de développemens que
ceux des années précédentes, et pourrait être considéré comme
un travail complet sur nos établissemens de bienfaisance.
Nous lâcherons de faire connaître ici lesdocumens qui peuvent
le plus intéresser les personnes qui s'occupent de la statistique,
et particulièrement de celle du royaume des Bavs-Bas.
Nos institutions de bienfaisance sont de trois espèces : les
premières ont pour but de distribuer des secours, les secondes
de diminuer le nombre des pauvres , les troisièmes de prévenir
l'indigence. Nous commencerons par présenter les documens
numériques concernant les deux premières espèces , parmi les-
quelles on n'a pu comprendre tes Sociétés qui fournissent des
recours aux pauvres hauteur, parce que le mystère avec lequel
ces Sociétés exercent leurs bienfaits s'est opposé jusqu'ici à l
t. xi,. — Octobre 1828. 11
iGa
livres étrangers.
que !e gouvernement obtînt des renseignemens. Les principaux
établissement de cette espèce sont ceux d'Amsterdam, connus
sous le nom de Nederig en Standvastig et de Beoefcrting van
dengd en Blinde, et celui de Rotterdam counu sous la déno-
mination de Nederig en Mcnschlicvend.
ESPECES
D'INSTITUTIONS.
SOMBRE
INDIVIDUS
DErENSES
DES
EN
INSTITUTS.
SECOURUS.
SECOURS.
5,t29
745,652
Florins.
5,448,739
36
4
724
22,056
',448
41,172
82,49.4
4,091,757
1
1
285
34
8
2,277
i56
147,296
6,169
2,098
110,94-2
23,290
247,176
4o6, 704
229,587
2
4
8,553
23g
353,529
4i,994
6,228
0:7,616
1 1.049,035
Administrations ponr les secours à
domicile
Commissions pour distribuer des
aliiriens , etc
Sociétés île charité maternelle. . .
Hospices
Fonds pour le serviee militaire. .
Hospice royal de Messine. •"...,
Ecoles des pauvres
Ateliers de charité
Dépôts de mendicité
Sociétés de bien/iiisanll pour les
colonies
Établissent, ponr les sonrds-mnets.
Totaux
Les administrations pour les secours à domicile ont pourvu
aux dépenses, en partie par les revenus des propriétés et de>
droits reconnus, en partie par des collectes et ries subsides des
communes, des provinces ou de l'État. Quelques administra-
tions ne figurent point au tableau, faute de renseignemens. —
Les commissions qui distribuent des alimens et du chauffage
comptent 5,58i souscripteurs; les frais d'administration sont à
peu près nuls. — On ne compte que quatre Sociétés de charité
maternelle, qui sont établies à Verviers, Harlem, Rotterdam
et Leyde. — La population des hospices se composait de
6,973 malades, l4,97* vieillards et infirmes, 19,29.7 enfans Le
nombre des insensés dans les hospices est d'environ 6 000
dont à peu près 3,ooo sont à la charge des communes on des
institutions de bienfaisance : le; établisseniens dans lesquels ils
son! placéfl sont au nombre de 9I — Ultospice royal de Mes-
PAYS-BAS. i63
sine est ouvert aux filles de militaires devenus invalides, ou
morts au service de l'État. — - Sur les ?.85 écoles pour les pau-
vres, 237 sont dans les villes, et les 48 autres dans les com-
munes rurales; 56,617 enfans ont joui des bienfaits de l'ins-
truction dans ces écoles, et plus de 90,000 autres ont été reçus
gratuitement dans les écoles ordinaires. — Parmi les 6,1 6g
individus auxquels les ateliers ont procuré de l'ouvrage en
1 826, o,5o ont été logés et nourris. — La Société de bienfaisance
des provinces septentrionales compte i3,g49 membres. Ses co-
lonies sont au nombre de 8, dont 3, dites libres, contiennent
416 habitations; les 5 autres sont composées de 6 établisse-
mens pour des enfans ou des mendians, et de !\\ grandes
fermes avec leurs dépendances. — La Société des provinces
méridionales compte 11,000 membres et 3 colonies, dont 2
libres, et qui contiennent i33 habitations; la 3e est formée
d'un établissement pour les mendians et de 4 fermes. Au 3i
décembre 1826, la population totale des colonies s'élevait à
8,553 individus, savoir, 3, 800 vivant en famille, 2,247 orphe-
lins, enfans trouvés ou abandonnés, et 2,5o6 mendians. A cette
époque, 360,271 bonniers de terre environ ont été défrichés.
Yox.Ret'.Enc, t. xxxvi, p. 264, et t. xxxix, p. 548, des renseigne-
n eus détail lés sur l'organisation de ces di verses colonies.) — Dans
les dépôts de mendicité, on a calculé que le rapport de la mortalité
avec la population moyenne de tous les établissemens a été
comme 14 rh^ 100, ou bien encore comme 100 est à 678; or,
en rapprochant les résultats des observations des 12 années qui
ont précédé 1822, j'ai trouvé que la valeur moyenne de ce
rapport avait été de 100 à 891 (1). La mortalité est donc loin
d'avoir diminué dans les dépôts de mendicité, quoiqu'on fût eu
droit d'espérer des améliorations, d'après les documens de
1821 et 1822 , qui avaient donné pour valeur du rapport 100
;i 1487 et 1 /t 5 1 . Il serait utile de chercher la cause de ce chan-
gement défavorable. — Les établissemens pour les sourds-muets
se trouvent à Gand, à Liège et à Groninguc. La première de
ces villes renferme deux établissemens pour les sourds-muets ,
dont l'un, particulier, est administré par le chanoine Tricsl ,
qui pourvoit aux dépenses. — On ne compte qu'un établisse-
ment pour l'éducation des jeunes aveugles ; il se trouve à Amster-
dam , et l'on en est redevable à une Société philantropique.
(1) Recherches sut la population, les naissances , en. Bruxelles, 1S27;
Tuilier. I11-80.
164 LIVRES ÉTRANGERS.
Les souscriptions annuelles couvrent à peu près les dépenses;
on n'y compte ordinairement que 3o à l\o élèves. — On trouve
aussi à Amsterdam une Société pour l'amélioration morale des
détenus ; elle a des sous -directions dans presque toutes les
villes des provinces septentrionales où il se trouvent des prisons.
Cette Société comptait, au3i décembre 1826, 4,880 membres,
qui font face aux dépenses par des souscriptions.
Parmi les institutions qui tendent à prévenir l'indigence, il
faut ranger les monts-de-piété, les caisses d'épargnes et les
caisses de secours mutuels. — Il y avait, à la fin de 1826, 124
monts-de-piété; les capitaux employés en prêts étaient de
4,208,068 florins; les bénéfices, déduction faite de tous frais,
ont produit 238,683 flor. L'intérêt annuel du prêt est très-iné-
gal, et varie entre les limites de 2 à 34 pour cent; cependant
sa valeur moyenne est de i5 environ. — Les caisses d'épargnes
sont au nombre de 5o : il s'en est formé deux nouvelles, une à
Gand et une à Tournay; elles comptaient, à la fin de 1826,
i8,o35 participans, et les capitaux montaient à 2,771,608 fl.
Le nombre des déposans s'est accru dans l'espace d'un an de
2,585 individus, et les capitaux de 345,i3i fl. — Il se trouve
dans quelques provinces un grand nombre de caisses de se-
cours mutuels principalement instituées pour la classe ou-
vrière. Il paraît que !e nombre des membres s'élève dans plu-
sieurs villes à plus de 10,000. Ces institutions ont pour but de
procurer, moyennant une très-légère rétribution hebdoma-
daire, les secours de l'art en cas de maladie, et de pourvoir
aux frais des funérailles.
Après avoir considéré la nature des différens étublissemens
de bienfaisance que présente le royaume des Pays-Bas, il ne
sera peut-être pas sans intérêt d'examiner le nombre des indi-
vidus auxquels ces établissemens donnent des secours dans les
différentes provinces. Nous avons déjà fait connaître dans un
des précédens cahiers de la Revue Encyclopédique (voy. I. xxxvi,
p. 5y6), tous les élémens de population qui concernent les pro-
vinces, tels que la fécondité, la mortalité, etc ; on pourra leur
comparer les résultats que nous allons donner ici.
PAYS-BAS.
i65
PROVINCES.
Bra Liant septentrîoual. .
méridional. . .
Limbourg
Gneldre
Liège
Flandre orientale. . . .
occidentale. . .
Hainant
Hollande septentrionale
méridionale. . .
Zélaude
Namur
Anvers.
Utrecht
Frise
Over-Yssel
Groningue
Drenthe
Luxembourg
Le royaume
TOrULATION
EN
182C.
328,026
488,927
324,368
285,573
337,019
693,312
568,a58
553,485
3g4, 55o
441,453
l32,22I
190,482
33o,i25
1 i9,35i
2o5,oi6
162,791
157,973
54,835
29I>759
6,o5g,524
INDIVIDUS SECOURUS
DOMICILE.
22,374
112,387
4o,g58
19,180
59,446
66,725
83,5oo
104,220
83, 100
41,092
8,2 52
25,980
22,636
14,191
23,179
6,58o
7^77
*,976
2,299
745,652
DANS LES
HOSriCES.
606
4,776
1,871
1,386
r,258
3,o36
2,328
3,524
7,78i
4,466
7o3
1,349
4,028
94G
1,139
877
707
140
27 1
41,172
On remarquera que les provinces les plus populeuses et les
plus riches sont aussi généralement celles où le rapport des in-
digens à la population est le plus fort, celles où la mortalité
est la plus grande , et où les générations se succèdent avec le
plus de rapidité.
On pourra considérer encore à côté des nombres précé-
dons ceux qui donnent les valeurs des secours qui out été dis-
tribués.
( Vov. le tableau ci-contre, p. 166.
i66
LIVRES ÉTRANGERS.
PROVINCES.
Brabant septentrional..
méridional. . .
Limbonrg
Gueldre
Liège
Flandre orientale. . . .
occidentale.. .
Hainaut
Hollande septentrionale
méridionale. .
Zélande
Namnr
Anvers
Utrecht
Frise
Over-Tssel
Groningoe
Drenthe
Luxembourg
Le royaume, .....
SECOURS
DÉPENSES
A
■ES
DOMICILE.
HOSriCES.
a38,2o5
72,880
274,193
538,565
i53,447
103,934
241,925
186,961
i45,258
i56,363
367,160
288,998
392,205
2 56,5oo
339,739
275,164
671,822
744,743
945,5oo
591,816
228,65g
89,427
48,352
83, 201
285,294
135,677
232,800
464,914
1 15,467
1 i2,o56
89,414
10,1,200
5S,2i3
30,428
8,748
i8,352
5,448,739
!9':92
4,091,156
En comparant le nombre des individus secourus à la popula-
tion entière du royaume, on trouve que plus du septième de cette
population a besoin d'être aidée, et les sommes dont on dispose
en sa faveur forment environ le septième des revenus annuels
de l'État. En classant les provinces d'après la grandeur du rap-
port des individus secourus à domicile aux populations res-
pectives, on trouve : Le Brabant méridional , la Hollande sep-
tentrionale , le Hainaut, Liège , lu Flandre occidentale, Namur,
Limbourg , Utrecht, Frise, Hollande méridionale, Flandre orien-
tale, Brabant septentrional , Gueldre , Anvers, Zélande, Gronin-
gue , Ovcr-Yssel, Drenthe , Luxembourg. On observe à peu près
la même classification à l'égard des hospices. Le Brabant
méridional et le Luxembourg se trouvent aux extrêmes op-
posés; on compte dans la première province jusqu'à 1Z0 in-
dividus sur 1,000 qui ont besoin de secours, et dans la seconde
8 seulement.
Nous avons vu que plus de 1/17,000 enfans appartenant à
des familles indigentes ont reçu gratuitement l'instruction. j ce
PAYS-BAS. — LIVRES FRANÇAIS. 1 67
nombre est à celui de la population moyenne du royaume comme
nl\ esta 1,000; et à celui des pauvres secourus à domicile à peu
près comme 1 est à 5. Si ces en fans envoyés aux écoles apparte-
naient effectivement tous aux familles indigentes qui vivent
des secours qu'on leur accorde, il faudrait en conclure que la
classe indigente participe chez nous au bienfait de l'instruction
plus qu'aucune autre classe, puisqu'elle enverrait générale-
ment tous ses enfans aux écoles. Les tables de population nous
montrent en effet que, dans une population donnée, sur 5
individus il faut en compter 1 en âge d'être envoyé aux
écoles. En prenant les nombres moyens pour notre royaume,
on compte seulement 100 enfans envoyés aux écoles par 947
habitans; on serait «loue induit à croire que la classe indigente
est celle qui participe le plus à l'instruction primaire, ce qui
n'est certes pas le moindre avantage que l'on doive aux institu-
tions de bienfaisance. A. Quetelet.
LIVRES FRANÇAIS.
Sciences physiques et naturelles.
26. — * Histoire des végétaux fossiles , ou Recherches bota-
niques et géologiques sur les végétaux renfermés dans les di-
verses conebes du globe; par M. Adolphe F-kongis'iart, docteur
en médecine de Paris, j r" et ac livraisons. Paris, 1828; Dufour
etd'Ocagne, quai Voltaire, n° i3. 2 cahiers in-4°de 1 36 pages,
avec un grand nombre de planches; prix i3 fr. la livraison.
Les belles recherches de M. Cûvier sur les animaux fossiles
ont démontré l'utilité de ce génie de travaux, et appelé l'atten-
1 de tous les observateurs sur les débris organiques que les
couches de notre globe renferment en si grand nombre : de
tous côtés des dissertations savantes font connaître le^ animaux
fossiles des divers pays, et la botanique fossile tend à compléter
ce genre d'instruction. Déjà M. Adolphe Iîrougniart avait
prouve l'intérêt qu'il prenait à lce genre d'études par plusieurs
i mémoires publiés dans la collection du Muséum d'histoire
naturelle et par plusieurs noies insérées dans le grand ouvrage
A M. Cuvierel Alexandre Brongniart sur les environs de Pa-
ris. Il cherche maintenant à compléter ces travaux et à présen-
ter d'une manière méthodique l'étal des connaissances actuelles
.n cette branche de la science. Son ouvrage dont il vient de
naître deux livraisons offrira l'énumération systématique de
tons les fo ■'.■■■ végétaux connus, rapportés, autaut que la na-
ture des choses le comporte, aux classifications admises pour
168 LIVRES FRANÇAIS,
les végétaux vivans, et accompagnées de planches simples, mais
exactes, destinées à faire connaître toutes les espèces. Dans une
seconde partie, l'auteur se propose de reprendre l'histoire de
ces mêmes végétaux considérés sous le rapport des gisemens
qu'ils affectionnent. Les développeinens de la première partie,
le nombre des espèces nouvelles qui y sont décrites et figurées
et la comparaison des fossiles avec les végétaux vivans donne
occasion à l'auteur d'exposer un grand nombre de faits propres
à intéresser les botanistes, tandis que ceux de la seconde partie
seront d'un intérêt réel pour les géologues. Nous nous propo-
sons de donner un extrait détaillé de cette publication dès que
l'une au moins des parties que nous venons d'indiquer sera
complétée, et nous nous bornons pour le moment à faire des
vœux pour que cette publication soit promptement achevée, et
à engager tous les observateurs qui auraient pu recueillir des
objets isolés à les communiquer a IV I. Adolphe Brongniart afin
qu'ils servent à compléter cet ensemble méthodique, digne de
toute l'approbation des naturalistes. D — c — ■
27. — * Nouveau Manuel complet du propriétaire d'abeilles,
ou Traité théorique et pratique de l'éducation de ces insectes,
par A. Martin. Paris, 1828; Compère jeune, ln-18 de 432 p.,
9 pi. ; prix, fig. noires, l\ fr. 5o c. ; coloriées, 5 fr. 5o c.
M. A. Martin traite successivement de l'histoire naturelle
des abeilles, de leurs maladies, des différentes formes de leur
gouvernement, de l'exploitation des ruches; il rapproche les
unes des autres les observations les plus saillantes faites sur
ces laborieuses républiques par les auteurs qui l'ont précédé,
et termine par un résumé des principes d'éducation qu'il a
posés, et par une bibliographie des abeilles : il a enfin inter-
callé dans son Manuel un traité abrégé de la culture du sain-
foin et du sarrasin, qu'il considère comme les deux plantes les
plus favorables à la production du miel.
Quoique le sucre ait beaucoup diminué l'importance du
miel, et que les progrès de la chimie animale menacent de
compromettre celle de la cire, les abeilles n'en resteront pas
moins une branche intéressante de notre économie rurale :
c'est surtout en naturalistes et en amateurs que les écrivains
les ont considérées; mais les études et les soins dont elles sont
l'objet ne perdraient rien de leur charme si l'ou s'occupait un
peu plus des résultats économiques qui s'y rattachent. Ce Ma-
nuel, recommandable à beaucoup d'égards, serait encore plus
complet si M. Martiu avait établi, par la comparaison des
frais et des produits, les mérites respectifs des procédés qu'il
expose avec clarté. Celte manière d'étudier l'agriculture est
SCIENCES PHYSIQUES. i69
lente, quelquefois pénible; ruais c'est ?a seule qui lui fasse
faire des progrès, d'autant mieux que des expériences écono-
miques bien faites enseignent toujours au-delà de ce qu'on y
cherchait. J. J. B.
28. — Nouvel aperçu sur la météorologie, par G.-A. Clos,
docteur en médecine. Paris, 1828; Bachelier. In-8° de n5 p.,
avec 8 planches; prix, 4 fr.
Le travail de M. Clos est le résultat d'une suite d'observa-
tions locales : l'auteur n'avait d'abord en vue que de rédiger
une topographie médicale du heu qu'il habite : mais «je ne fus
pas long-tems à ro'apercevoir , dit-il, que dans ce pays la po-
sition et la coupe des montagnes qui bornent une partie de
l'horizon transformaient certains vents, et leur donnaient des
directions et des qualités qui ne leur sont pas habituelles; et
je ne voyais de meilleur moyen pour résoudre ces difficultés,
que d'étudier le cours des nuages, leur forme et leur disposi-
tion. D'un autre côté, un médecin de campagne, comme moi,
fréquemment exposé à toutes les intempéries de l'air, devait
naturellement chercher ce qu'il avait à attendre de tel nuage
qui le menaçait, comment il se trouvait atteint ou préservé de
l'orage , quelle route avait suivie le météore.... »
M. Clos a eu besoin d'une nomenclature nouvelle dont il
donne l'explication. Il faut avouer que certains mots ont été
détournés de leur signification ordinaire, ce qui n'est jamais
sans inconvénient, et que les définitions de quelques autres
manquent de justesse. Ainsi, par exemple, la voûte ou coupole
céleste est, dans cet ouvrage, l'espace que l'œil du spectateur
peut apercevoir, la limite des météores visibles pour un point
donné sur la terri". Ce mot ayant un autre sens dans le discours
et dans les sciences, il eût fallu faire un autre choix. « Si la
voûte céleste est coupée par un plan incliné , on aura un segment
météorologique. On doit distinguer dans ce segment ['arc qui est
la courbe formée par la section i\v. plan avec la voûte, la corde
formée par l'horizon, les extrémités, etc. » Ces définitions s'é-
cartent de la rigueur géométrique. lue plan incliné peut couper
la voûte céleste y telle que l'auteur la conçoit, non suivant un
arc, mais suivant un cercle tout entier; dans ce cas, le plan ne
coupe point X horizon , suivant la définition de cet ouvrage, il
n'y a point de corde, et cependant il y a dans la voûte céleste
une calotte , dans le sens que l'auteur donne à ce mot. Dans la
disposition des nuages que M. Clos a nommée rayonnance mé-
téorologique, on ne voit pas qu'il ail sépare ce qui n'est qu'une
illusion de perspective de ce qui peut être une réalité; et plus
loin, dans l'article intitulé théorie de la rayonnance ^ on ne
170 LIVRES FRANÇAIS.
trouve pas non plus les moyens de dissiper le prestige des ap-
parences, et de découvrir la véritable forme de l'objet observé,
;iinsi que sa position. A la pape n3, on lit : « On peut dire, en
thèse générale, de deux pays voisins, qu'ils ne peuvent avoir
de communication météorologique que par le seul point que
l'un et l'autre horizon ont de commun. » Ces horizons Voisins
sont deux surfaces, et ont nécessairement toute une ligne com-
mune, et non pas un seul point. D'ailleurs, les communications
météorologiques entre les pays voisins sont établies par l'atmo-
sphère, et n'ont rien de commun avec la position des observa-
teurs sur la terre , ni par conséquent avec les notions d'horizon,
quelque sens que l'on donne à ce mot.
En général, l'auteur de cet ouvrage fait preuve de connais-
sances très-exactes en physique, et il les applique avec habileté
et succès, pourvu que les notions géométriepics ne soient pas
nécessaires pour ces applications. Mais en météorologie, lors-
qu'il s'agit d'observer le mouvement des corps dans l'espace, rien
ne peut suppléer aux connaissances mathématiques. Il y a , sans
doute, des faits précieux , des observations bien faites, d'excel-
•lens matériaux à tirer de cet ouvrage; mais il y a des erreurs
géométriques dont il faudia nécessairement le débarrasser. F.
29 — * Traité des connaissances médicales nécessaires aux
gens du monde, ou Étude de l'homme considéré à l'état de
santé, à celui de maladie et d;ins ses rapports avec les différons
êtres de la nature; par P. Oi.lion, médecin à Enghien-Mont-
morency. Paris, 1828; Yiilertt et compagnie. In-8° de 4 84 p.;
prix , 7 fr. 5o c.
Le titre de ce volume ne donne pas une idée juste de ce qu'il
renferme; il semblerait qu'il y soit question de pathologie et
d'hygiène; cependant, suivant M. Ollion , les connaissances
médicales nécessaires aux gens du monde se bornent à celles
de la structure de nos organes et des fonctions dont se corn-
pose la vie; en un mot, la physiologie ou la science de l'homme,
considéré comme être vivant et à l'état de santé, est la seule
dont l'étude convienne aux personnes qui ne se destinent pas
à exercer l'art de guérir. Nous croyons qu'il leur serait égale-
ment avantageux d'acquérir une notion suffisante des règles de
l'hygiène; mais du reste nous pensons, comme l'auteur de ce
livre, que la connaissance nécessairement incomplète des au-
tres branches de l'art médical est non seulement inutile, mais
<!( vient le plus souvent une chose nuisible, par la raison qu'elle
porte presque toujours celui qui croit la posséder à sortir de
la théorie pour en venir soit sur lui-même, soit sur les autres,
à une application dont les cons'équrnees sont rarement exemptes
SCIENCES PHYSIQUES. 171
de danger. Rien n'entrave d'ailleurs l'exercice de la médecine
et ne porte obstacle à la guérison comme l'idée fausse que se
font et de leurs maux et des remèdes les personnes qui , pour
avoir lu quelques traités de pathologie, pensent connaître leur
maladie et veulent soumettre à leur révision le traitement qui
leur est ordonné.
Ce n'est donc pas un ouvrage de médecine populaire que
celui que nous annonçons, c'est un abrégé de physiologie, à
notre avis, très-bien fait, aussi clair que la matière le com-
porte, puisé aux meilleures sources, et où l'auteur, sans aucune
prétention à innover, a présenté ce qu'il y a de plus positif
dans cette science et ce qu'il importe le plus à tout le monde
d'en connaître. Rigollot fils.
3o. — Observations et réflexions sur la réunion de la méde-
cine à la chirurgie , par Noël , de Reims , Dr en chirurgie, an-
cien chirurgien en chef, etc. Paris, 1828; Gabon. In-8° de
•25o pages; prix, 3 fr.
Un ouvrage dont le discours préliminaire commence par ces
mots : «L'intérêt que je prends en ce moment et que je n'ai
cessé de prendre depuis au moins une soixantaine d'années au
plus utile de tous les arts, c'est-à-dire à la chirurgie, véritable
et seul art de guérir, etc.», et dont le postseriptum se termine
par ceu\-ci; «depuis plus de soixante ans que je m'occupe de
l'art de guérir, etc.», réclame en faveur de son auteur les
égards dus à un grand âge. Aussi n'est-ce pas sans hésitation
que nous parlerons de ce travail, auquel il nous serait agréable
de n'avoir que des louanges à donner.
L'auteur se rappelle trop une époque déjà éloignée de nous,
où la médecine et la chirurgie étaient dans un continuel état
«le guerre et se déchiraient réciproquement par de ridicules
prétentions à la prééminence. Ynimé par ces souvenirs et pre-
nant parti pour l'art chirurgical, il élève contre la médecine
j>lus d'une injuste accusation, et c'est armé de toutes pièces
qu'il se présente sur un champ de bataille abandonné depuis
long-tems par les combattans. Nous ne pensons pas qu'il existe
encore de ces médecins sottement infatués des vertus du
bonnet doctoral, qui soient disposés à rendre la chirurgie
moderne responsable de la déconsidération qui pesait sur les
barbiers et les fraters d'autrefois; s'il s'en rencontrait encore,
tes observations de M. Noël leur seraient applicables. Mais,
ilaus l'état actuel des choses, ii n'y a plus aucune cause qui
établisse des différences de mérite entre les chirurgiens elles
tnédecius : car les uns et les autres ont nécessairement reçu une
éducation soignée; leurs études médicales et scientifiques soin
173 LIVRES FRANÇAIS.
les mêmes, d'où résultent îles titres égaux à la considération
et à l'estime publiques. M. Noël à donc eu tort d'attendre si
tard pour publier ses réflexions. De plus, on peut lui repro-
cher d'avoir été au delà du but qu'il dit s'être proposé; à
force d'élever la chirurgie , de dénigrer la médecine, il ferait
plutôt naître l'aigreur et la jalousie que l'amour de la paix;
en prétendant à des droits d'aînesse et de prédilection pour
l'art qu'il affectionne, il autoriserait des prétentions semblables
chez ses adversaires.
Pour donner une idée de cet ouvrage, nous nous bornerons
à dire qu'il est un résumé de toutes les épigrammes et de
toutes les critiques qui ont été dirigées contre la médecine, et
que l'auteur, afin d'établir bien clairement la prééminence de
la chirurgie, a rejeté surle compte desmédecins toutes les dia-
tribes qui ont été lancées à tort ou à raison contre les deux
branches de l'art de guérir, et qu'il a fait valoir en faveur
des chirurgiens tous les éloges les plus fastueux qui aient été
adressés à la médecine en général. Il est superflu d'ajouter
que les opinions médicales de M. Broussais sont particulière-
ment l'objet des répréhensions amènes de M. Noël. On con-
cevra sans peine que nous exprimions ici nos regrets de voir
s'inscrire parmi les détracteurs de la médecine, un homme
respectable par son grand âge et qui plus d'une fois sans doute
a entendu les expressions d'une vive reconnaissance pour une
science consacrée au soulagement de l'humanité. Si M. Noël
avait dirigé les lumières de sa longue expérience sur les amé-
liorations possibles et nécessaires des institutions médicales;
si, au lieu de porter sa mordante causticité contre des divi-
sions imaginaires, il eût réuni sa voix à toutes celles qui de-
mandent l'abolition des distinctions légales qui existent entre
les docteurs et les officiers de santé; s'il eût demandé l'érection
de nouvelles écoles de médecine; s'il eût démontré l'utilité
d'ouvrir les cours des hôpitaux d'instruction aux étudians qui
se destinent à la médecine civile , et de rendre ainsi plus gé-
néralement profitables les lumières des savans professeurs de
ces écoles, il n'eût pas alors fait une œuvre stérile, et il eût
atteint directement le but que le titre de sou livre semble
annoncer. Simon, de Metz.
3 1 . — * Précis de nosologie et de thérapeutique , par J.-B.-G.
Barbier, médecin en chef de l'Hôtel-Dieu d'Amiens, profes-
seur à l'Ecole secondaire de médecine de la même ville, etc.
T. II". Paris, octobre 1828; Méqnignon-Marvis. In 8° de.6'47 p.
( Le Ier volume a paru eu octobre 1827. )
C'est une entreprise difficile et qui a droit à des encoura-
SCIENCES PHYSIQUES. i73
gemens que la composition d'une nosologie, dans laquelle il
faut non-seulement décrire toutes les maladies, mais encore
les distribuer en classes, en ordres, en genres, en choisissant
pour les rapprocher l'affinité qui paraît la plus propre soit à
en donner une idée juste, soit à diriger dans le traitement qui
leur convient. Suivant les variations que les théories médicales
ont subies , cette base de la classification a dû changer ou
acquérir plus ou moins d'importance; et maintenant que la
nouvelle doctrine dite physiologique a surtout dirigé l'attention
sur les lésions des organes considérés comme produisant
l'ensemble de phénomènes désignés sous le nom de maladies,
il faut on bien énumérer ces organes, en employant soit l'ordre
anatomique des tissus, soit celui des régions du corps, soit
celui des appareils destinés à l'accomplissement des princi-
pales fonctions, et faire connaître à l'occasion de chacun d'eux
les lésions dont ils peuvent être atteints; ou bien rechercher
d'abord d'une manière générale combien il peut v avoir de
lésions distinctes, dont les caractères soient suffisamment
établis, en faire le titre d'au ta et de classes, et subdiviser
ces classes en autant de seetions qu'il y a d'appareils organi-
ques et de parties susceptibles d éprouver ces altérations mor-
bides. M. Barbier a prisée dernier parti , il a formé vingt-cinq
classes de lésions dites pathogenèses, car elles engendrent les
maladies. Cette distribution présente des avantages qu'il fait
valoir avec talent et donne lieu à des rapprochemens dont
l'utilité est incontestable. Cependant toute classification métho-
dique des maladies , par cela même qu'elle ne peut se fonder
que sur une espèce particulière de rapports, offrira, à côté
des avantages dus à ce choix, les inconvéniens qu'entraîne
l'obligation où l'on s'est trouve de négliger les autres points de
vue, et ces inconvéniens, M. Barbier ne pouvait les éviter;
il serait injuste de les lui reprocher, car c'est une condition
inséparable d'un pareil travail. Des dénominations nouvelles,
destinées à représenter, par un seul mot, les classes qu'il a
établies, dont il est aisé d'ailleurs de comprendre le sens,
puisqu'elles sont tirées de la langue grecque, seront peut-être
regardées comme un néologisme inutile; mais le lecteur qui s'y
sera habitué, trouvera bientôt qu'elles abrègent le discours
sans nuire à sa clarté. Ii nous serait difficile de donner en peu
de nuits une notion suffisante de cet ouvrage, encore incomplet,
puisque le second volume que nous annonçons ne contient que
la (in delà huitième classe de lésions, celle des irritations, et
une grande partie delà neuvième, celle des phlogoses, à la
vérité les plus importantes de toutes et qui demandaient les
i74 LIVRES FRANÇAIS.
plus longs développemens. Nous ajouterons seulement qu'il n'a
point été composé avec d'autres livres, ni avec les idées systé-
matiques que l'on puise dans le silence du cabinet; que c'est au
milieu d'un hôpital, en observant attentivement les malades ,
que le plan en a été conçu, et qu'on y trouvera de nombreuses
observations particulières, des faits de pratique pleins d'in-
térêt, qui, indépendamment du cadre où ils sont placés, doivent
le recommander à toutes les personnes qni recherchent une
solide instruction. Pugollot fils.
32. — Questions de jurisprudence médico-légale , par Col-
lard de Martigxy. Paris, 1828; Augé-Méquignon , rue de
l'École-de-Médecine, n° i3. In-8° de 1 1 1 pages; prix, 3 fr.
Trois sujets très-importans sont traités dans cette brochure.
Dans la première discussion il s'agit de la viabilité civile et de
la viabilité naturelle; dans la seconde, de l'infanticide d'un
enfant vivant mais non viable; dans la troisième , l'auteur exa-
mine et discute l'opinion émise par divers médecins sur la mo-
nomanie homicide. On trouve dans ces discussions beaucoup
de connaissances et de raisonnement. Les personnes même qui
n'adopteraient pas les conclusions de l'auteur ne pourront qu'ap-
prouver ses intentions.
33. — Mémoire sur le traitement de la cataracte ; par Louis-
Francois Goxdret. Troisième édition. Paris, 1828; Gabon et
compagnie, rue de l'Écode-de-Médtcine. In-8° de 63 pages;
prix, 2 r.
Si la médecine qui guérit les maladies est un art précieux ,
celle qui les prévient doit l'être bien plus encore; et sous ce
point de vue, le Mémoire de M. le Dr Gondret doit spéciale-
ment fixer l'attention; car le même moyen que ce praticien
emploie avec succès contre les cataractes déjà formées, paraît
avoir réussi également entre ses mains contre les catar.ietes
qu'il a traitées dès l'origine. Plusieurs des observations citées
dans son mémoire en fournissent la preuve.
Genest, D. M. P.
34. — Arithmétique commerciale et administrative réduite
à l'addition , ou Méthode entièrement neuve, démontrée en
six leçons; par F. Midy. Paris, 1828; Garnier. In-8° de
278 pages; prix, 5 fr., et 6 fr. 5o c. par la poste.
Il est aujourd'hui bien reconnu que les sciences offrent à
l'industrie ses plus puissans moyens de perfectionnement. Aussi
combien de principes théoriques , naguère enfouis dans les
livres ou dans la mémoire des savans, ont- ils de nos jours
fourni d'applications utiles aux arts industriels ! L'admirable
invention des logarithmes et ses applications si fécondes dans
SCIENCES PHYSIQUES. i7.>
les règles les plus compliquées de l'arithmétique, comme dans
les formules les plus transcendantes de l'algèbre, sont égale-
ment appréciées ; et néanmoins la connaissance de ces pro-
cédés ingénieux reste étrangère au plus grand nombre. Les
traités spécialement consacrés aux négocians n'en font même
pas mention. Destiné à rendre ces méthodes familières à tout
le monde, le livre de M. Midy ramène avec leur secours toutes
les opérations de l'arithmétique à une simple addition. Il con-
tient en outre une foule d applications qu'il serait trop long
d'énumérer ici , et dont les principales concernent les calculs
d'intérêts, d'escomptes, de changes, d'arbitrages, de factures; les
opérations de bourse; les calculs relatifs au toisé des surfaces
et des bois, à l'industrie manufacturière, au tissage et à la fi-
lature des cotons, aux tables de statistique, etc.; avec des ta-
bleaux très étendus, parmi lesquels on distingue ceux qui ser-
vent à convertir les poids, mesures et monnaies de toutes l< s
nations, en poids, mesures et monnaie de France, et réci-
proquement. Cet ouvrage, rédigé avec beaucoup de clarté et
de simplicité, nous parait éminemment utile et parfaitement
en harmonie avec l'état actuel de la science. Son auteur, eu
quittant les ornières de la routine, contribuera sans doute à
rendre populaires en France les premières notions de la théo-
rie des logarithmes dont les géomètres font des emplois si
nombreux et si expéditifs. Ad. Gondihet.
35. — * Traite sur Fart de faire de bons mortiers et d'en bien
diriger f emploi, ou Méthode générale pratique pour fabriquer
en tous pays la chaux, les cinaens, et les mortiers les meilleurs
et les plus économiques ; par h- colonel Raucourt de Charle-
vii.i.e. Deuxième édition. Paris, 1828; Malher et C'e. In-8° de
377 pages avec des planches ; prix, 7 fr. 5o c.
36. — * Manuel théorique et pratique du chaufournier, conte-
nant l'art de calciner la pierre a chaux et à plâtre, décomposer
toutes sortes de mortiers ordinaires et hydrauliques, cimens,
pouzzolanes artificielles , mastics, briques crues, stucs, pierres
et marbres factices; par M. Valentin Biston. Paris, 1828;
Roret. In- 18 de 3i6 pages; prix , 3 U-.
Le prix de la maçonnerie en moellon varie, en France, entre
le quart et le dixième de celui de la maçonnerie en pierre de
taille, et quand les mortiers sont fabriqués avec soin suivant
les nouvelles méthodes, la solidité esl à peu près égale dans h s
deux cas. On peut ajouter que le moellon , bien employé, ne
dépare point les constructions les plus élégantes : c'est ainsi
qu'en jugeaient les Romains; et leurs monumens, debout après
di\ btiii siècles, prouvent a quel point ils avaient raisou. Grâce
176 LIVRES FRANÇAIS,
aux recherches faites, depuis une quinzaine d'années, sur la
fabrication des mortiers , on obtient aujourd'hui, pour un prix
cinq ou six fois moindre, la solidité de la pierre de taille; des
fondations de ponts, jadis réputées impossibles, s'exécutent
avec autant d'économie que de facilité; les lieux les plus hu-
mides reçoivent des constructions imperméables dans toute la
rigueur du mot. La première gloire de ce grand progrès dans
l'art des constructions appartient à M. Vicat, ingénieur des
ponts et chaussées : d'immenses économies, une notable aug-
mentation de la durée des monumens, la salubrité des con-
structions privées en sont les conséquences : depuis bien des
années, on n'avait fait aucune application aussi étendue et
aussi utile des sciences physiques. M. Vicat a été récompensé ,
dans le tems, par les mêmes distinctions honorifiques avec les-
quelles on encourageait le zèle des littérateurs de la police,
ou les fonctionnaires publics qui manipulaient convenablement
les listes électorales; il a de plus obtenu, quinze ou dix -huit
mois avant son rang d'ancienneté, un grade qui a ajouté envi-
ron 2,000 fr. à son traitement. D'autres, par compensation,
ont obtenu de grands cordons, la dignité de pairs de France
et de fortes pensions.
Parmi les camarades de M. Vicat qui ont appliqué ses mé-
thodes avec le plus d'intelligence et de succès, s'est distingué
M. Raucourt de Charleville; il a prouvé par l'expérience que ,
partout où il existait du carbonate de chaux , de la terre et du
sable, on pouvait fabriquer des mortiers d'une solidité par-
faite. L'augmentation de dépense est peu sensible ; une appré-
ciation exacte des élémens dont on dispose, un peu d'intelligence
pour les combiner, et un soin extrême dans les manipula-
tions, voilà ce qui conduit au succès. L'auteur ne doute pas
qu'on ne puisse ainsi doubler la durée des maçonneries de moel-
lons et décupler celle des enduits : dans les cas les plus fré-
quens, sa première évaluation est certainement au-dessous de
la vérité.
C'est un livre de chantier que M. Raucourt a prétendu faire;
il en a exclu tout ce qui ne tendait pas directement à l'applica-
tion des procédés de fabrication; le dire, c'est faire l'éloge le
plus complet de l'esprit dans lequel est écrit son traité, et ex-
pliquer comment l'analyse que nous en donnerions serait né-
cessairement incomplète; il suffit d'apprécier combien le but
est judicieusement choisi , pour donner au lecteur une idée de
l'utilité de l'ouvrage. C'est précisément paiceque nous sentons
tout le prix des travaux de M. Raucourt, que nous nous per-
mettrons de lui adresser un reproche, sur un point grave
SCIENCES PHYSIQUES. i77
même pour un constructeur qui veut propager ses idées :
nous voulons parler de l'extrême négligence de son style. La
recherche, l'élégance même, seraient chez lui des défauts; mais
la clarté est toujours indispensable, et elle manque trop sou-
vent, à force d'incorrection. Il est pénible de relire des pages
entières pour les comprendre, et d'hésiter sur la pensée de
l'auteur. Nous insistons sur ce défaut, parce qu'on voit, en
comparant les différentes parties de l'ouvrage, que, pour se
corriger , l'auteur n'avait qu'à ressembler à lui-même. Un livre
mal écrit sur un objet aussi intéressant ressemble à une route
raboteuse qui conduit à un marché fréquenté. Un style clair
est aux idées dont il est le véhicule, ce que la bonté de la
route est aux marchandises qu'on y transporte.
M. Biston, dans son Manuel du chaufournier, a, comme
M. Raucourt , traité des mortiers ordinaires et hydrauliques.
Ce n'est pas son expérience personnelle dont il donne les résul-
tats; mais il a puisé aux meilleures sources : elles ne sont pas
encore très-nombreuses; il a recherché et donne les résultats
de beaucoup d'expériences très-utiles à consulter. Les combi-
naisons des mortiers sont aussi variables que la nature de leurs
elémens ; il faut maintenant que, dans chaque localité où l'u-
sage en est un peu considérable, on fasse une étude approfon-
die de la composition des matériaux, et qu'on en réduise la
combinaison en formules. La théorie est faite, elle est éclairée
par l'expérience; il ne reste plus qu'à en multiplier les appli-
cations.
Ce que M. Biston a cru devoir dire de la fabrication des
briques est trop incomplet pour ajouter beaucoup au mérite
de son Manuel du chaufournier. Cette fabrication mérite un
travail à part : M. Raucourt paraît l'avoir en vue, et il ne doit
pas douter de l'intérêt avec lequel ce traité serait accueilli.
J.-J. B.
37. — * Encyclopédie populaire, ou les Sciences et les Arts
mis à la portée de tontes les classes. Cette collection de Traité-»
vient de s'accroître des i5 livraisons suivantes : Traité de mé-
canique pratique , traduit de l'anglais, par M. Boquillox.
7 livraisons in-18.
38. — Le Toisé des bdtimens, ou V Art de se rendre compte, et
de mettre it prix toute espèce de travaux : ouvrage utile aux archi-
tectes, constructeurs et propriétaires; par M. Pkrnot, archi-
tecte expert près les tribunaux. 4 livraisons in-18.
3q. — Chimie du teinturier, par E. Martin, ancien professeur
de sciences physiques et mathématiques, directeur de teinture à
Louyiers et à Elbeuf. lue livraison iu-18.
T. XL, — Octobre 1828. 12.
178 LIVRES FRANÇAIS.
40. — Art de la teinture des laines, par le même. Une livraison
in-18.
4 1 . -?- Art de la teinture de la soie, du coton, du lin, etc.; par le
même. Une livraison in-18.
42. — Art de dégraisser et de remettre à neuj les tissus ; même
auteur. Une livraison in-18. Paris, 1828; Aiulot , éditeur de
V Encyclopédie populaire. Prix de chaque livraison, 1 fr. (voyez
Rev. Enc, t. xxxvm, juin 1828, p. 729.)
Reprenons la suite des petits volumes publiés par M. Audot,
et voyons s'ils répondent à l'idée que nous avons conçue des
ouvrages populaires, s'ils sont en état de remplir leur louable
destination.
Un traité de mécanique pratique , quand il sera perfectionné
par l'expérience d'un enseignement prolongé, sera l'un des
livres les plus usuels que l'on ait jamais composés, l'une des
acquisitions les plus précieuses, non-seulement pour les arts,
mais pour l'esprit humain. Si l'on faisait rénumération com-
plète des notions exactes et applicables que ce livre mettrait
dans les têtes, et celle des idées fausses dont il nous débarras-
serait, ce serait alors que l'on connaîtrait l'étendue du service
qu'il aurait rendu. Mais pour qu'il atteigne ce degré de perfec-
tion, il faut beaucoup d'observations, d'essais, d'éditions suc-
cessives, un tems dont nous n'avons point la mesure, mais dont
il dépend de nous d'assurer la venue. Dès qu'un ouvrage de
cette nature se présente avec quelque mérite, qu'il reçoive un
accueil favorable. Mais que ses imperfections ne soient point
dissimulées; qu'on ne croie point toucher le but, lorsqu'on en est
encore fort éloigné. C'est dans cette disposition d'esprit que nous
avons procédé à l'examen du Traité de mécanique pratique. La
distribution des matières, les définitions et les méthodes d'ex-
position y sont tellement analogues à celle de l'enseignement
industriel dont la France offre aujourd'hui le modèle à toutes
les nations civilisées, qu'on serait tenté de croire que l'auteur
anglais a mis à contribution les ouvrages publiés en France sur
ce même sujet, si l'on ne savait point que les idées justes peu-
vent être conçues en même tems par des esprits également
droits, quelle que soit la distance qui les sépare. Si les profes-
seurs anglais connaissent nos méthodes et les estiment assez
pour les adopter, c'est un hommage auquel nous ne serons point
insensibles : s'ils les ont trouvées d'eux-mêmes, et sans notre
assistance, nous serons d'autant plus convaincus de leur bonté,
et nous les suivrons avec encore plus de conliance. Mais cette
analogie remarquable entre la traduction de l'ouvrage anglais et
les traités publiés en France sur le même sujet est un fait dont
nous devions faire mention. Cet ouvrage anglais est un résuma
SCIENCES PHYSIQUES. i7£>
clair, méthodique et très-court, car il n'y a pas plus de cinq
livraisons de texte, et deux livraisons de planches. Pour faire
la part de la critique, exprimons le regret que l'on y trouve des
formules empiriques, artifices de calcul qui ont l'inconvénient
d'éloigner la recherche des lois d'action des causes diverses
qui concourent à la production des effets. Sans la connaissance
de ces lois , il n'y a point de théorie; or une formule analy-
tique devrait être l'expression exacte des données de la ques-
tion et des lois de leur combinaison entre elles, et par consé-
quent de leur théorie. Ce reproche, que nous faisons au nouveau
Traité de mécanique pratique , peut être adressé à plusieurs des
traités publiés jusqu'à présent, même en France : nous nous
dédommagerons de cette pénible nécessité de critiquer un peu
par la satisfaction d'avoir beaucoup à louer. Nous le disons
avec confiance : ce traité sera utile aux industriels et aux hommes
du monde, quoiqu'il soit encore susceptible de perfectionnement.
Dans le second ouvrage ( Toisé des bâtimens, etc.) , le titre ne
sera pas à l'abri de la critique. Y a-t-il un art de se rendre
compte, et de mettre à prix toute espèce de travaux? L'auteur ne
parle que de maçonnerie, de charpente, de serrurerie, de cou-
verture et de carrelage : mais l'art des constructions ne peut
se passer d'autres travaux dont M. Pernot n'a point encore
parlé. Son ouvrage est rédigé pour Paris, avec les opinions et
quelques-uns des préjugés des ouvriers de Paris: il sera donc
moins utile hors de la capitale; et dans plusieurs parties de la
France, il ne serait pas compris. Mais la capitale et ses envi-
rons à une distance assez considérable prendront ce livre pour
guide , et par conséquent il sera utile; il est du nombre de ceux
que l'on consulte au besoin, mais qui ne servent point à l'étude.
On saura gré à M. Martin d'avoir fait précéder son Traité de
l'art de la teinture parla Chimie du teinturier. La science n'est
pas tout entière dans ce petit volume, elle ne peut v être con-
tenue; mais les connaissances nécessaires au teinturier v sont
exposées avec clarté et précision. Chaque chose y est à sa place,
et l'auteur a soin de renvover aux traités suivans ce qui ne
peut être bien compris qu'avec la connaissance des manipula-
tions. Dans la conclusion de ce traité, on lit : «Nous nous pro-
posons de publier incessamment, comme complément indis
pensable, l' Art de la teinture , divisé en deux parties principales;
la première destinée à la teinture des laines, et la seconde à
celle de la soie, du coton et du lin ; et nous nous efforcerons
de mettre un tel ordre dans les matières, et de décrire les
procédés avec tant de soin , (pie tout lecteur, pourvu qu'il suit
attentif, puisse lui- même en répéter la plupart sans difficulté
12.
i8o LIVRES FRANÇAIS.
et avec succès. Quant aux opérations qui, comme la conduite
des cuves de bleu, requièrent une longue habitude pour leur
directiou, et à l'égard desquelles rien ne peut entièrement
suppléer à l'expérience, nous les décrirons néanmoins avec
réflexion , et nous espérons que ce que nous dirons à leur occa-
sion ne sera pas jugé inutile. «L'auteur promettait beaucoup; les
deux livraisons annoncées ont paru, et l'on a vu qu'elles n'é-
taient point au-dessous de ce que l'on avait le droit d'exiger :
c'est ainsi qu'il faut écrire sur les arts. Voici un ouvrage que les
gens du monde peuvent lire, et qui met à leur portée des con-
naissances qui agrandissent la sphère dans laquelle la pensée
peut s'exercer et donnent de nouveaux movens d'observer et
déjuger. Ces lectures ne sont point des études; et cependant
elles procurent une instruction aussi profitable et aussi per-
manente que si elle avait été acquise plus difficilement.
Ceux qui ont lu le Traité de l'art du degraisseur, par M. Chap-
tal, liront encore avec plaisir celui de M. Martin : celui-ci est
plus complet, comme on devait s'y attendre, puisqu'il vient le
dernier, et que l'art du dégraisseur a fait quelques progrès,
comme tous les autres. Ces quatre petits volumes sont du
nombre de ceux qui circuleront long-tems dans les ateliers, et
qu'on voudra lire ailleurs que dans ces lieux de travail : espé-
rons que nous verrons se multiplier ces ouvrages véritablement
populaires.
N. B. M. Audot a publié aussi plusieurs livraisons de Y Art
du menuisier en bâtimens et en meubles. Lorsque cet ouvrage
sera complet, nous lui consacrerons un article spécial. F.
43. — Manuel duCuisiniercl de la Cuisinière, à C usage de la ville
et de la campagne ; contenant toutes les recettes les plus simples
pour faire bonne chère avec économie, ainsi que les meilleurs
procédés pour la pâtisserie et l'office ; précédé d'un traité sur
la dissection des viandes; suivi de la manière de conserver les
substances alimentaires , et d'un traité sur les vins ; par P. Car-
delli , ancien chef d'oflice. Sixième édition , augmentée des
méthodes à suivre pour bien préparer et servir le café , ouvrir
les huîtres , reconnaître les bons melons , et d'un calendrier
nutritif, contenant l'indication des produits destinés pour la
table pendant le cours de l'année. Orné de figures. Paris, 1828;
Roret, rue Hautefeuillc. In- 18 de 334 Pag-> prix y 2 fr. 5o c.
44> — Voyage aux Pyrénées françaises et espagnoles, dirige
principalement vers les vallées du Bigorre et d'Airagon, suivi
de quelques vérités sur les eaux minérales qu'elles renferment,
et les moyens de perfectionner l'économie pastorale; par
J. P. P***. Deuxième édition. Blois, 1828; Paris, E. Babeuf.
ln-8° de vu et 428 p.; prix, 6 fr.
SCIENCES PHYSIQUES. i8t
La première édition de ce voyage a été publiée en 1789; il
se reproduit après trente-neuf ans, refondu, augmenté, et
l'on ne sait vraiment, quand on a lu l'ouvrage, si cette révi-
sion est faite sur une nouvelle inspection des lieux ou sur d'an-
ciens souvenirs : il est peu de pages où l'on ne trouve une
bizarre alliance des idées de 1828 avec celles de 1789: des
réflexions sur des événemens récens y sont assaisonnées de
cette philosophie sentimentale qui était de mode dans les opéras
il y a une cinquantaine d'années, et il en résulte un goût de
réchauffé qui ne laisse pas de nuire à l'effet générai de l'ouvrage,
Le bedeau de la cathédrale de Toulouse, qui guide noire
voyageur dans la cité palladienne, t'ait un beau discours sur le
massacre des Albigeois, qu'il qualifie en propres termes de
rigueurs salutaires ; nous convenons que ce bedeau peut fort
bien avoir entendu, depuis la révolution, ces paroles à la
porte de la sacristie; mais notre chronologie est déroutée,
lorsque l'auteur arrive à Limoges par la malle-poste : assem-
bles sur la grande place , hurlant de joie, les Limousins célé-
braient la fête de leur patron, et dans un cantique qu'ils chantent
même dans les temples, /l'étant ni ambitieux , ni gourmands, ils
ne demandent pour tout bien à saint Marceau ( c'est saint Mar-
tial , qu'il fallait dire) que des châtaignes et des raves. Limoges,
ajoute-t-il , avec les restes d'un ancien cirque, sa manufacture de
porcelaine et ses lourds chevaux, ne peut cacher sa misère. Cer-
tainement cette peinture n'est pas de nos jours; les chevaux
limousins ne sont point lourds, et la population de Limoges,
essentiellement économe et laborieuse, ne cache point sa mi-
sère avec un cirque. C'est encore ainsi qu'après avoir entendu
les habitans de Toulouse s'expliquer fort lestement sur le
compte de M. de Villèle, M. P. se trouve, à quelques myria-
mètres.àe là, au milieu de cette pépinière de fiers hobereaux
gascons dont les castels couronnent d'ordinaire le sommet des
collines du Gers , où leur burlesque importance veut singer le mo-
narque de Versailles... Pour en venir là, M. P. a traversé dans
la malle-poste de Toulouse les marais pestilentiels du BeiTV
et le Périgord, dont Cahors est apparemment le centre à ses yeux.
M. P. arrive eu Gn au pied des monts; mais ses courses dé-
passent peu les limites du département des Hautes-Pyrénées ,
et embrassent à peine le quart des Pyrénées françaises, en
sorte que le litre de son ouvrage n'en donne pas une idée
parfaitement exacte; il visite tous les établissement thermaux
de la contrée, y blâme beaucoup de choses, rectifie les idées
des chimistes de nos jours, en les ramenant au foie de foufre
alcalin et à l'argile phlogistiqtlée } et à travers des causeries tt
18a LIVRES FRANÇAIS.
des descriptions dont le naturel ne fait pas toujours le mérite,
il arrive à une notice historique sur le Bigorre. L'ouvrage se ter-
mine par des vues sur l'économie pastorale des Hautes-Pyré-
nées, ses vices et les moyens d'y porter remède : c'est la partie
la plus instructive du voyage. L'auteur cherche à détruire cette
idée fausse qui porte les montagnards à préférer une grande
quantité de bétail mal nourri à un moindre nombre bien tenu.
Du bétail à qui l'on donne juste les alimens nécessaires pour se
soutenir ne fournit ni travail, ni laitage, ni fumier, et exige
des soins qu'il ne paye pas : c'est sur l'excédant de nourriture
que s'établissent les profits.
Industrie, commerce, histoire, agriculture, géologie, M» P.
effleure tout, mais sans instruire beaucoup ses lecteurs. Un tel
écrit a peut-être, en 1789, comme l'assure l'auteur, appelé
l'atteution générale, qui pourtant était sollicitée d'un autre côté
par d'assez graves intérêts; il est aujourd'hui plus difficile de
la captiver.
Le Voyage aux Pyrénées sort des presses de M. Dezairs, et
il est remarquable par la beauté de l'exécution typographique.
Au tems où les Limousins ne demandaient au ciel que des raves
et des châtaignes, les imprimeries de Blois ne rivalisaient pro-
bablement pas avec les plus recommandables de la capitale.
J. J. B.
4 5. — Manuel complet du voyageur dans Paris , ou Nouveau
Guide de l'étranger dans celte capitale , contenant la description
historique, géographique et statistique de Paris; son tablean
politique, sa description intérieure ; tout ce qui concerne à
Paris les besoins, les habitudes de la vie : i° le logement;
20 la nourriture ; 3° les établissemens publics et particuliers
qui concernent les vêtemens; 4° les établissemeus hygiéniques ;
5° les établissemens de médecine , de pharmacie , etc. ; 6° les
édifices et Sociétés de religion ; 70 les établissemens et les So-
ciétés de bienfaisance ; 8° les édifices consacrés aux sciences et
aux arts; les Sociétés littéraires et savantes; 90 le commerce et
les manufactures; io° les amusemens, théâtres, bals, prome-
nades , curiosités ; 1 1° les moyens de transport, comme poste ,
messageries , voitures de place, etc.; 120 les prisons, cime-
tières , catacombes, etc. , avec un tableau statistique de Paris ;
le tarif du change des monnaies; la liste des rues, places,
quais , leurs tenans et aboutissans , et des remarques histo-
riques ; Ouvrage orné de divers plans de Paris et de planches
en taille douce , représentant ses monumens ; par M. Lebrun ,
de plusieurs académies. Paris . 1828; Rorct, rue Hautefeuille.
In-18 de 586 pag.; prix, 3 fr. 5o c.
SCIENCES PHYSIQUES.— SCIENCES MORALES. i83
Ce long titre suffit pour donner une idée satisfaisante de
l'ouvrage; et loin d'être trop ambitieux , il n'expose même pas
encore tout ce que le livre renferme. OE.
Sciences religieuses , morales , politiques et historiques.
46. — * Sainte Bible de Vence , en latin et eu français , avec
des Notes littéraires , critiques et historiques , des préfaces et des
dissertations tirées du Commentaire de dom Cal/net, abbé de
Sénoncs , de l'abbé de Vence, et des autres auteurs les plus
célèbres, pour faciliter l'intelligence de l'Ecriture sainte; en-
richie d'un Atlas et de Cartes géographiques. Cinquième édi-
tion, revue et corrigée. Tom. VII et VIII. Paris, 1828; Mé-
quignon-Havard. 2 vol. in-8° de 5/,6-654 pag. ; prix de chaque
livraison de deux vol. , 14 fr. , et io fr. satiné.
M. Drach a entièrement abandonné la méthode qu'il suivait
dans les commencemens de son travail. La traduction du père
de Carrière , qu'il s'était borné à revoir dans les premiers vo-
lumes, à retoucher dans les volumes suivans , est maintenant
tellement changée, qu'il la présente comme une traduction
nouvelle. Celle de Le Maistre de Sacy est frappée de nouveaux
analhèmes : « Outre qu'elle sort d'une école plus que suspecte
sous le rapport de l'orthodoxie, elle se borne le plus souvent
à rendre la substance de l'original, et s'éloigne trop de l'ex-
pression du texte.» Ainsi, M. Drach porte le scrupule, en
matière de foi, plus loin que l'église elle-même , et condamne
un ouvrage que les evéques ont épargné jusqu'ici. M. Ge-
noude est traité avec plus de ménagement ; on n'élève aucun
soupçon sur son orthodoxie. Quant à moi , étranger à Molina ,
aussi bien qu'à Jansénius , je désire sincèrement qu'on ne fasse
aucune acception des personnes, et qu'on ne réprouve pas des
livres à cause des liaisons de leurs auteurs, ou par d'autres
considérations étrangères à ces livres eux-mêmes. Il serait fâ-
cheux que la Bible, ce livre de paix et de concorde, devint une
arme employée dans les butes des partis.
Nos anciens traducteurs, généralement peu habiles dans la
langue hébraïque, avaient laissé échapper des bévues et des mé-
prises ; M. Drach les relève avec beaucoup d'exactitude et d'é-
rudilion , mais peut-être aussi avec trop de hauteur. Pourquoi
oublier que la modestie est la compagne inséparable du vrai
mérite ? Le critique nous avertit que, dans ses préfaces et dans
ses notes sur la Bible, il se propose spécialement <C éclairer les
yeux de ses frères selon la chair. On voit en effet qu'il met de
l'empressement à indiquer toutes les prophéties qui concernent
184 LIVRES FRANÇAIS.
Je Messie; qu'il les explique avec méthode et clarté, et qu'il
ne manque jamais de renvoyer, pour de plus amples dévelop-
pemens , ses co-religionnaires aux. lettres qu'il leur adressa à
l'époque de son baptême.
Rondet n'avait point dissimulé les grandes difficultés qui
naissent des nombreuses contradictions que l'on trouve entre
les Paralipomènes et les livres parallèles de la Bible, tels que
les Rois , Jérémie , Isaïe, etc. ; il répète fréquemment cette re-
marque, qu'il y a dans les textes beaucoup de ressemblances et
beaucoup de différences ; que le texte des Paralipomènes est fort
différent du texte des Rois ; que les textes des Rois et des Pa-
ralipomènes ont le même objet , mais souvent deux récits en-
tièrement différens , etc. Suffit-il de faire un pareil aveu? Peut-on
dire que ses réponses soient satisfaisantes? Ne reste-t-il plus
de doute dans l'esprit de ceux qui les ont mûrement pesées ?
Dans cette édition a-t-ou suppléé à ce qui manquait aux pré-
cédentes?
On lit à la page 3î du tome VII : « Nous avons pensé qu'il
serait avantageux de rapprocher les textes parallèles des Para-
lipomènes et des Rois, et de présenter sur deux colonnes col-
latérales une version latine et littérale des deux textes hébreux;
par ce moyen on verra les ressemblances et les différences sans
avoir besoin de remonter aux textes originaux que tous ne
peuvent pas entendre; et ces différences seront le sujet de
quelques remarques qui accompagneront cette version, laquelle
sera extrêmement littérale, afin de rendre plus sensibles les
rapports des deux textes. Nous embrassons dans ce parallèle
des deux textes, non seulement ceux qui se ressemblent, mais
encore ceux qui ne se ressemblent pas. » Le nouvel éditeur a
revu avec soin cette dissertation de l'ancien , et il en a re-
tranché les corrections que celui-ci s'était permis de faire
presque à chaque verset du texte hébreu. Lebrun-Desmaretles
avait déjà fait un travail comme celui de Rondet, et l'avait pu-
blié à Paris, en i 69 r , in-4°, sous ce titre : Concordia librorum
Regum et Paralipomenon cornplectcns historiam regum Israël et
Juda , cum annotationibus et variis indicibus. Rondet pouvait
avoir ses raisons pour ne pas en parler; nous ne comprenons
pas quels sont les motifs qui ont empêché M. Drach d'en faire
mention.
Nous aimons à reconnaître que les Notes qui enrichissent les
livres d'Esdras, de Néhémias , de Tobie , de Judith et d'Es-
ther, prouvent que le nouvel éditeur est aussi versé dans la
langue grecque et dans l'archéologie que dans les langues sé-
mitiques. J. L.
SCIENCES MORALES. i85
/J17. . — * Recherches sur C origine et la nature du culte et des
mystères de Mit/ira ; Mémoire envoyé au concours de Y Acadé-
mie royale des inscriptions et belles-lettres de Paris en 1825, par
le chevalier Joseph de Hammer, w£7//6/r de plusieurs Acadé-
mies , etc.; publié par J. -Spencer Smith et G.-S. Trébutien,
de la Société asiatique de Paris. Paris, 1828 ; Dondey-Dupré;
Lance, rue Croix-des-Petits-Champs , n° 5o.
L'Académie des inscriptions et belles-lettres a accordé suc-
cessivement deux mentions honorables au Mémoire de M. de
Hammer, dans ses séances du 29 juillet 1825 et du 28 juillet
182G. M. de Hammer, encouragé par les témoignages de ce
corps savant, et par l'impulsion remarquable donnée de nos
jours à l'étude des littératures orientales , a pensé que son ou-
vrage serait accueilli favorablement en France; mais, retenu
à Vienne par ses fonctions de premier interprète de l'empereur
d'Autriche, il a chargé MM. J. Spencer Smith et Trébulien ,
ses collègues à la Société asiatique de Paris , de surveiller l'im-
pression et la publication de son Mémoire. La coopération de
ces deux hommes distingués ne peut manquer d'être utile à
cet ouvrage, que nous ferons connaître à nos Lecteurs lorsqu'il
anra paru. A P.
48. — * De l'influence des femmes sur les mœurs et les desti-
nées des nations , sur leurs familles et ta société , et de l'influence
des mœurs sur le bonheur de la vie, par Mme Fanny Mongellaz.
Paris, 1828; Michaud, libraire-éditeur. 2 vol. in-8° dexxxn-
b36 et 5o4 pag. ; prix, i3 fr.
Ovide et Sénccpie, chez les Romains; Plutarque , chez les
Grecs; chez nous, Saint- Évremont, Thomas , Bernard , J. -J.
Rousseau, Legouvé, Ségur, MM"'fs Catnpan, de Genlis, Remuzat,
Guizot , ont écrit sur les femmes avec plus ou moins de vérité,
de bienveillance et d'impartialité. Une histoire des femmes et
un ouvrage écrit par une dame anglaise , sur les droits des
femmes et sur l'état de subordination et d'oppression auquel la
législation de plusieurs peuples modernes les a condamnées,
ont été publiés en Angleterre, et reproduits dans notre langue.
Voici un nouvel ouvrage, spécialement consacré à présenter
un tableau historique et philosophique de l'influence des fem-
mes, considérée elle/ les divers peuples et dans tous les siècles.
C'est une femme qui a tracé ce tableau. Aura-t elle bien com-
pris toute l'importance de sa mission ? aura-t-e'le su la remplir
avec une noble impartialité? Nous croyons (pie, sans égaler
plusieurs des écrivains qui ont traité avant elle le même sujet,
Mmc Mongellaz a sur eux l'avantage -d'offrir nu plus grand nom
bre de faits propres a faire apprécier le caractère et les pas
i86 LIVRES FRANÇAIS.
sions de celte moitié si intéressante du genre humain, qui exerce
une puissante influence sur l'autre.
Son livre est divisé en trois parties : la première nous offre,
dans une esquisse rapide, la condition des femmes dans les dif-
férentes contrées de la terre. Partout on voit leur influence
devenir salutaire ou nuisible , selon leurs vertus ou leurs
vices, et ces vertus ou ces vices naître et dépendre, en grande
partie, de la religion, de l'éducation, des lois et des institu-
tions qui élèvent ou dégradent les sentimens et le sort de la
femme. L'auteur, dans cette partie, s'attache trop exclusivement
à montrer l'influence qu'ont exercée les femmes de plusieurs
princes souverains et de quelques hommes puissans. Les grandes
révolutions morales et politiques d'Angleterre et de France
nous ont appris comment les femmes des classes moyennes et
inférieures d'une nation peuvent exciter les passions populaires
et prendre elles-mêmes une part active aux événemens qui doi-
vent renouveler l'ordre social.
La seconde partie, qui traite des rapports des femmes avec
leurs familles, nous paraît aussi laisser beaucoup à désirer; les
divers genres d'influence de la femme, aux différentes époques
de sa vie, ne sont pas exposés avec les développemens conve-
nables. Les divisions qu'ont souvent fait naître dans l'intérieur
des foyers domestiques la piété mal éclairée, l'exaltation po-
litique et religieuse de quelques mères de famille, auraient pu
suggérer des réflexions sur les dangers de cette exaltation que
la raison et la véritable religion devraient réprimer.
La troisième partie est l'application des idées renfermées dans
les deux autres à la vie ordinaire de la femme. Elle renferme
un épisode intitulé : Bc.rthe et Jeannette , dont la morale est que
nous devons mépriser la fortune qui ne pourrait être acquise
qu'aux dépens de notre conscience et de notre repos. Cet épi-
sode, qui fait redescendre l'ouvrage au genre secondaire d'un
simple recueil de contes moraux ou d'un roman, n'est pas,
selon nous , en harmonie avec la hauteur et la gravité du sujet,
ni avec le titre, qui semble annoncer une histoire générale et
philosophique.
Nous reviendrons néanmoins sur cet ouvrage , qui , malgré
ses défauts, présente un véritable intérêt. Les questions si im-
portantes que le sujet fait naître , la variété infinie des person-
nages qui sont naturellement amenés sur la scène, le rappro-
chement curieux de tous les siècles , de toutes les grandes
époques historiques, de toutes les nations, de tous les degrés
de la civilisation , de toutes les conditions sociales, les hautes
considérations morales et politiques qui se rattachent à l'édu-
SCIENCES MORALES. 187
cation des femmes et à la manière dont elles sont préparées
aux devoirs que la nature et sa société leur imposent, exi-
geaient peut-être dans l'auteur une instruction plus profonde,
un esprit plus philosophique, une vue plus élevée, en an mot,
cette puissance intellectuelle qui se fait remarquer dans l'Es-
prit des Lois et dans Y Examen des causes de la grandeur et de
la décadence des Romains. Tel qu'il est, l'ouvrage de MmeMon-
gellaz, écrit avec élégance et pureté, sera lu avec plaisir, sur-
tout par les personnes de son sexe. Nous croyons pouvoir
rappeler ici que la Revue Encyclopédique , dans une Esquisse
cl un précis historique sur l'influence des femmes (s oy. Rev. Enc. ,
t. x, avril 1821, p. 8-42) , a, pour ainsi dire , provoqué et in-
spiré l'ouvrage que nous annonçons aujourd'hui. Elle en a indi-
qué l'idée principale , les vues générales, le plan et le but. Elle
a exprimé le désir qu'une femme écrivît elle même l'histoire des
femmes et s'attachât à montrer quelle a été, quelle pouvait
être cette influence, et comment il convenait de la préparer
et de la diriger. Nous nous félicitons que l'ouvrage dont nous
avions essayé de tracer une ébauche imparfaite soit venu
remplir une lacune que nous avions signalée. Mais nous croyons
que l'auteur doit reprendre avec courage et persévérance tout
son travail pour le perfectionner et le compléter. N.
49. — * Lettres sur le Système de la coopération mutuelle , et
de la communauté de tous les biens, d'après le plan de M. Owen;
par Joseph Rey (de Grenoble). Paris, 1828; Sautelet. In-12
de 170 pages; prix, 3 fr.
Dans la première de ces trois lettres , M. Rey donne un
aperçu des motifs qui ont conduit M. Owen à l'idée du Système
coopératif. Sous cette bizarre alliance de mots, le célèbre phi-
lantrope anglais conçoit un nouvel ordre social fondé sur
la coopération mutuelle de tous les travaux, sur la commu-
nauté des biens et sur la participation égale de chacun à la
jouissance des produits de l'industrie humaine. Après quelques
critiques sur notre état social, plus spécieuses que solides et
dirigées principalement contre l'inégalité des richesses, M. Rey
cherche a faire sentir l'urgence d'une organisation sociale
toute nouvelle, et celle tpi'il propose n'est à nos veux qu'une
nouvelle utopie. Entre autres inconvétiiens de l'inégale ré-
partition de la propriété, il signale ['esprit d'individualité ex-
clusive qui nous porte a chercher notre bonheur , indépen-
damment de celui des autres. Cette disposition si naturelle
chez l'homme , tel que nous le voyons, n'est , selon les par-
tisans «le cette doctrine , que le résultat de nos institutions
sociales : ils l'appellent te principe de la compétition , c'est-
i88 LIVRES FRANÇAIS.
à-dire de la concurrence ou de la rivalité; et c'est à ce prin-
cipe , source de tant de maux , qu'ils opposent celui de la
coopération , destiné à diriger en concert, tous les travaux et
toutes les volontés vers un seul et même but , l'accroisse-
ment du bonheur général, fondé sur la communauté des biens
la plus absolue.
Voici les bases principales du plan d'organisation de
M. Owcn , suivi dans quelques-uns des établissemens qu'il a
fondés tant en Angleterre qu'aux Etats-Unis: « La liberté la
plus illimitée doit présider à l'établissement de toute commu-
nication coopérative. Nul ne pourra jamais être forcé d'en
faire partie ou d'y rester.... » (Ce principe fondamental n'est-
il pas diamétralement contradictoire avec l'idée d'une orga-
nisation universelle? ) « On aura la plus grande liberté de ma-
nifester sa pensée ou ses sentimens sur toute espèce d'objets;
et, en matière de culte, chacun pourra, non-seulement pra-
tiquer celui qui lui paraîtra le plus convenable, mais encore
s'abstenir de tout culte extérieur, si aucun d'eux n'est dans
sa conviction ; mais , dans tous les cas, le plus grand respect
est recommandé pour toute pratique ou opinion religieusequelle
qu'elle soit. » ( N'y a- t-il pas encore dans cet article une
contradiction manifeste?) «Tous les travaux seront volon-
taires, mais on prendra des mesures pour rendre aussi at-
trayantes que possible les occupations de la société.... » ( Ne
pourrait-on pas citer telle occupation , dans la Société , qui
n'est susceptible de devenir attrayante pour personne ? ) « Il
y aura communauté de coopération dans la création des pro-
duits, soit par le travail des mains, soit par l'application des
facultés intellectuelles , chacun selon sa vocation particulière
combinée avec l'intérêt général , mais le tout de gré à gré
et par le seul effet de la persuasion. » (La vocation particulière
combinée avec l'intérêt général, cela n'est pas bien clair; et
puis qu'est-ce qu'une vocation pour la plupart des hommes?
n'est-ce pas le résultat de l'éducation et des habitudes con-
tractées dans l'enfance ? ) « Il y aura communauté dans la
propriété de toutes les terres, maisons, instrumens et autres
objets connus sous le nom de capital , qui ne sont pas des-
tinés à la consommation immédiate. » ( Cette condition de con-
sommation immédiate n'est elle par. susceptible de mille inter-
prétations diverses ? ) « Les droits et les devoirs de chaque
membre adulte seront égaux , et ceux des femmes sont abso-
lument les mêmes que ceux des hommes. » (La nature n'e<t-
clle pas ici en opposition avec M. Owen ? ) « Tous les diffé-
rends qui pourraient s'élever entre les membres de !a corn-
SCIENCES MORALES.
>g
munauté seront terminés dans son sein par voie d'amiable
composition , sans qu'il puisse y avoir jamais d'autre moyeu
de rigueur que celui du renvoi de la Société. » ( Et si la So-
ciété devient universelle , selon les intentions du fondateur ,
quel parti prendre?) « L'éducatiou des enfans sera commune...
elle comprendra la théorie ainsi que la pratique de toutes les
sciences et de tous les arts utiles à l'homme en société. »
( C'est beaucoup , ce nous semble. ) « Chaque communauté
ne sera ni au-dessus ni au-dessous d'un certain nombre de
membres, selon les circonstances particulières de chaque as-
sociation naissante. » ( Et si ces communautés deviennent la
base d'une nouvelle organisation sociale, comment s'y pren-
dront les successeurs de M. Owen pour régulariser la coopé-
ration?) « On rentrera nécessairement dans le système général
de la société politique à laquelle on appartiendra , soit par
le débouché de l'excédant de certains produits, soit pour les
relations de voisinage, soit enfin pour l'exécution des lois géné-
rales auxquelles on restera toujours soumis. » (Une organisation
fondamentale soumise aux lois d'une organisation transitoire,
cela n'est pas bien facile à concevoir. )
Dans la deuxième lettre , M. Rey nous donne une esquisse
historique des principales tentatives faites jusqu'à ce jour pour
l'établissement pratique du système dont il s'agit; mais avant
de nous en offrir le tableau, il croit devoir parler des essé-
niens , secte juive dont tous les individus vivaient en com-
mun dans les principes d'une entière égalité; des frères moraves,
désignés quelquefois sous le nom de .frères unis et sous celui de
hernlicutcs , qui ont maintenant des communautés, non-seu-
lement en Moravie ( d'où vient leur nom ) , en Allemagne, en
Hollande et en Angleterre , mais encore en Amérique , en
Afrique et jusque dans le Groenland ; des dunkers ou <lmn-
plcrs ; des shakers ou sJiaking-quakers , et autres associations
moins connues; enfin, des harmoniens, originaires du royaume
de Wurtemberg , d'où ils se pendirent, il y a quatorze ans,
dans l'Amérique du Nord , pour y vivre aussi en des com-
munauté. Il nous fait connaître ensuite M. Owen, les prin-
cipales circonstances de sa vie , ses essais successifs el ceux
de ses partisans, pour appliquer le système, l'établissement
el les fortunes diversesdes Sociétés coopératives et des commu-
nautés , organisées en Amérique au nombre de plus de trente,
et dans plusieurs parties de la Grande-Bretagne; il nous an-
nonce même la formation récente à Paris d'une Société coo-
pérative , à l'instar de celles de l'Angleterre et dont les statuts
doivent être publiés incessamment.
i9o LIVRES FRANÇAIS.
La troisième et dernière lettre est consacrée à l'examen des
principales objections qu'on oppose au Système coopératif.
M. Rey expose d'abord dans une première série, en les com-
battant sans les détruire, toutes celles qui sont relatives a
son application. i° Le plan de M. Owen estimpossible par cela
.seul qu'il n'a jamais été exécuté, au moins dans son ensem-
ble , les diverses communautés instituées jusqu'à présent ne
pouvant être considérées que comme des exceptions dont on
ne saurait rien conclure quant à l'organisation générale de
la société; i° la nature humaine répugne à de semblables
associations, vu que celte bienveillance générale, ce concours
de toutes les volontés vers un même but est incompatible avec
les conditions de notre nature; 3W les hommes d'une grande
supériorité intellectuelle ne voudront jamais consentir à n'avoir
qu'une part égale à celle des ignorans et des imbécilles; 4° le
système coopératif serait favorable à l'esprit de paresse, parce
que les hommes apathiques compteraient sur le travail des
autres; 5° en supposant même la possibilité d'établir isolément
des communautés d'après le plan de M. Owen, le principe de
compétition ne ferait que passer des individus à ces mêmes
communautés; 6° le bonheur et l'abondance que ces commu-
nautés produiraient d'abord favoriseraient singulièrement un
accroissement trop rapide de population qui ramènerait bientôt
la misère et toutes les divisions qu'elle enfante. Dans la deuxième
série sont comprises les objections relatives aux conséquences
fâcheuses qui suivraient l'établissement du système coopératij.
M. Rey les combat aussi, avec plus de zèle et de talent que de
succès. i° Le système ne pourrait s'établir généralement sans
bouleverser tout ce qui existe dans la société ; i° il serait
contraire à toute religion, à cause des opinions attribuées à
M. Owen; 3° la doctrine de la nécessité de nos actions, pro-
clamée par son auteur, détruit toute idée de mérite ou de
démérite, de récompense ou de punition, et par conséquent
tout motif de faire le bien et d'éviter le mal; 4° il conduirait
à l'immoralité dans les relations entre les deux sexes, à cause
des principes de liberté absolue qu'on y établit; 5° l'éducation
commune exclurait tous les agrémens qui résultent de la variété
des talens et des caractères.
M. Rey termine sa correspondance en professant une con-
viction entière « non-seulement sur l'excelîeuce du pian de
M. Owen, mais encore sur la possibilité de le mettre en pra-
tique partout où la vraie civilisation aura fait quelques progrès.»
Puisque cet écrivain se proposait de traiter à fond une question
si intéressante, il aurait pu citer le discours prononcé à New-
SCIENCES MORALES. i9i
Harmony (États-Unis) par M. Owen , le 4 juillet, jour anniver-
saire de l'indépendance américaine : on y voit se manifester
avec une égale évidence les bonnes intentions et les idées
chimériques du nouveau législateur, ennemi déclaré de la
division des propriétés , des divers systèmes de religion et du ma-
riage basé sur la propriété particulière. Voici comment le phi-
lantrope anglais s'exprime sur ce dernier sujet : «. Les hommes
véritablement sages ne respecteront le mariage que lorsqu'il
aura été formé par des êtres égaux en richesses, en instruction
et en condition, par des êtres qui avant de former cet engage-
ment auront réciproquement bien connu leurs habitudes, leurs
idées et leurs sentimens, qui, préalablement, auront été inti-
mement convaincus que la continuité de leur affection ne
devait dépendre que d'eux-mêmes, qu'elle augmenterait ou
diminuerait en proportion des sensations agréables ou dés-
agréables qu'ils se feraient mutuellement éprouver. Pour être
un lien vertueux et heureux, le mariage ne doit être contracté
que dans l'unique vue du bonheur. » Ad. Gondinet.
5o. — * DesConflits, ou empiétement de l'autorité administrative
sur le pouvoir judiciaire ; par M. J.-N. Bavoux. Paris , 1828;
Aillaud. 2 vol. in-/,° dexxxvn-408 et 34i p.; pi*ix, 12 fr. 5o c.
Nous sommes en retard pour parler de cet ouvrage , qui a
obtenu la plus éclatante des récompenses auxquelles un citoyen
puisse aspirer, puisqu'il a ouvert au magistrat qui en est l'au-
teur les portes de la Chambre des députés. C'est un acte d'ac-
cusation dressé avec énergie, plutôt qu'avec méthode, contre
le Conseil d'État, ses abus et sa jurisprudence. La dernière
ordonnance rendue sur les conflits a apporté un demi-remùde
à quelques-uns des vices de l'ancien état de choses dont s'est
plaint M. Bavoux; mais un pareil palliatif ne pouvait qu'être
insuffisant; et c'est au législateur qu'il appartient de renverser
par la base l'édifice mal joint de notre juridiction administra-
tive. Les matériaux dont l'ouvrage de M. Bavoux abonde , et
la présence de M. Bavoux dans la Chambre élective , contri-
bueront sans doute à faire obtenir ces résultats désirables. V.
5 1 . — * Du système pénitentiaire en Europe et aux Etats- Unis ;
par Charles Lucas, avocat, auteur de l'ouvrage sur le système
répressif en général , et sur la peine de mort en particulier.
Paris, 1828; Ad. Bossange. In-8°decxvi et 34o p. , avec plu-
sieurs plans de prisons et tableaux statistiques; prix, 7 fr. 5o c.
Cet ouvrage mérite un sérieux examen. Contentons-nous au-
jourd'hui de faire connaître ce qu'il contient. 1" Pétition aux
Chambres sur la double nécessité d'allouer , comme le meilleur
moyen de prévenir les crimes , une forte somme à l'instruction
192 LIVRES FRANÇAIS.
primaire, et d'exécuter, comme le meilleur moyen de les ré-
primer, l'ordonnance du 9 septembre 1814, relative à l'adop-
tion du système pénitentiaire en France , ordonnance dont
l'exécution n'a été suspendre que par les événemens du 20 mars
181 5. Cette ordonnance avait pour objet de former une prison
d'essai où auraient été réunis tous les prisonniers condamnés
pour crimes , et âgés de moins de vingt ans. M. le duc de
Lakochefoucauld avait été nommé directeur général de la
prison, et M. Delessert son adjoint. i° Programme d'une pri-
son-modèle qui s'élève a Paris pour servir de maison de correc-
tion île femmes, et qui est destinée à contenir une partie de la
population des Madeloncttes et de Saint-Lazare. 3°Rappoit
de M. Edouard Livingston , servant d'introduction au code de
réforme et de discipline des prisons. 4° Notes de M. Lucas sur
ce rapport. 5° Texte du code de réforme et de discipline des
prisons. Ce code contient 337 articles , et il est partagé en trois
titres. Le premier traite des divers lieux de réclusion, de leur
construction, de leurs officiers; le deuxième détermine le trai-
tement des personnes renfermées ; le troisième contient les
règlemensde la maison de refuge. 6° Notes critiques de M. Lucas.
7° Rapport de M. Dumont sur le projet de loi pour le régime
intérieur des prisons de Genève, prononcé en conseil repré-
sentatif, le 5 janvier 1825. 8° Texte de la loi du 28 janvier
1825 , sur le régime intérieur des prisons de Genève, en 62 ar-
ticles. 90 Tableaux statistiques et plans de prisons. M. Lucas
a entrepris cette importante publication avec un zèle qui nous
promet de sa part une suite constante de travaux, et qui s'ex-
plique par l'épigraphe placée en tête de son ouvrage : « Quand
on s'occupe de réformes qui touchent au bien public, on peut
aisément se résigner à des travaux sans récompense , mais non
à des efforts sans résultats. »
Nous aimons à terminer cette trop courte notice par la cita-
tion suivante de la préface de M. Lucas : < C'est M. Taillan-
dier qui le premier a fait dignement connaître à la France et à
l'Europe le projet du code pénal de M. Livingston : il lui était
dès lors naturellement réservé de publier son projet de code
disciplinaire : telle était aussi son intention ; mais, ayant appris
que tout ce qui tient au système pénitentiaire était l'objet de
mes plus actives recherches, il s'est empressé de me remettre
tons les matériaux précieux qu'il avait recueillis, et s'est ainsi
désisté en ma faveur, de la manière la plus délicate et la plus
généreuse , de toute idée de publication des travaux de M. Li-
vingston , relatifs aux prisons. » Ch. Renouard.
52. — * Coup d'œil sur la misère volontaire, ses causes, ses
SCIENCES MORALES. i93
abus , ou la mendicité valide détruite par la morale et le travail.
Paris, 1828; Roy-Terry, Palais-Royal, galerie de pierre,
ii° i85. In-8° de 44 p.; prix, 1 fr.
« Sur une population de trente-deux millions d'hommes eu
France, il y a cinq millions de pauvres , de pauvres dans toute
l'éteudue du mot, meiidians ou prêts à mendier pendant cet
hiver de funeste présage. Cent trente mille individus, au moins
désolent le royaume par des déprédations de toute espèce;
quinze ou vingt mille sont arrêtés et punis. La sûreté des routes
des villes, l'entretien des bagnes et des prisons, coûtent à l'État
plus de quatre millions par an. Les sommes volées ou les dom-
mages occasionés, chaque année, peuvent être évalués à deux
millions. Il existe plus de cent cinquante mille détenus dans les
prisons civiles et militaires, ou maisons de force, ou cpii végè-
tent dans les hôpitaux, les hospices, etc. Il y a plus de soixante
mille journaliers, fils de mendians, ou bâtards rejetés par de,
parens pauvres qui sont sans autre asile que les cabarets les
forêts, les cavernes de contrebandiers. Enfin, il y a en France
plus de trou millions d'individus dont la subsistance n'est pas
assurée pour un mois. Qu'on ajoute à ce tableau effrayant les
onze mille quatre cent soixante-quatre forçats libérés des galères
et les sept mille huit cent quatre-vingt-seize prisonniers libérés
de la réclusion; on conciliera qu'il est instant de s'occuper de
moyens prompts et convenables pour remédier à un tel état
de choses.» C'est ainsi que s'exprime, dans cette brochure
adressée à S. Exe. le ministre de l'intérieur, M. Laforest
ancien directeur du dépôt de mendicité des Bouches-du-Rhône
et qui s'intitule lui-même, avec raison, « ami de l'ordre, et
ouvrier philuntrope exercé dans la partie curative des misères
humaines. »
M. Laforest, qui du reste ne se pique pas d'écrire en litté-
rateur, mais qui paraît connaître à fond la matière qu'il traite,
après avoir retracé les causes qui firent créer les dépôts de
mendicité en 1808, et les motifs spéciaux qui les firent sup-
primer eu 1819, expose les considérations qui militent aujour-
d'hui en faveur de leur rétablissement, sous le nom de
maisons centrales de monde et de travaiL
Les faits sont les argumens les plus décisifs pour ou confie
ces sortes d'établissement. M. Laforest, à l'appui des propo-
sitions qu'il émet, cite le fait suivant : «En 1818, fortement
pénétré des avantages que la réclusion temporaire des indi-
vidus sortis successivement du dépôt des Bouches-du-Rhône
avait <lù avoir sur leur conduite ultérieure, par suite de l'in-
struction chrétienne qu'ils avaient reçue et des métiers qu'ils
t. \l. — Octobre 1828. i',
i94 LIVRES FRANÇAIS.
avaient appris, il pria M. de L aboulie, avocat-général en la
Cour royale d'Aix, remplissant les fonctions de procureur-
général, de faire dresser, d'une part, le tableau des plaintes
portées en police correctionnelle pendant les dix années qui
précédèrent l'ouverture du dépôt, de mendicité, et d'autre
part, celui des plaintes qui y furent portées pendant les six
premières années de la mise en activité de cet établissement.
D'après ces relevés exacts, qui furent adressés au garde des
sceaux (M. de Serre ), il fut notoire qu'il y eut 402 plaintes
de plus , en police correctionnelle, clans le département des Bou-
ches-du- Rhône , pendant les six années qui précédèrent l'ouver-
ture du dépôt de mendicité , que pendant les dix premières années
de sa mise, en activité. M. Laforest conclut de ce fait que les
65 dépôts qui existaient alors, n'eussent-ils empêché que 200
crimes chacun, an lieu de 4°o, comme dans le cas précité,
pendant six ans, n'en auraient pas moins détourné i3,200 in-
dividus de la prison , de la flétrissure , de la chaîne ou de Vécha-
faud. Entre autres faits importâtes que rapporte encore l'auteur
de cet écrit, nous citerons le tableau des ^^o forçats de 1 7 à 23
ans, qui étaient dans le seul bagne de Toulon, en 1819, et dont
les neuf dixièmes ne savaient ni lire , ni écrire...
Si des abus, si uue mauvaise administration, ont fait sup-
primer les dépôts de mendicité, ce n'en serait pas moins uue
sage mesure que celle qui formerait de nouveau des établisse-
mens analogues; et dans ce cas, on pourrait consulter utile-
ment l'auteur de l'écrit dont nous venons de rendre compte,
et qui s'apprête à traiter de la nourriture des reclus, du cou-
cher, des séparations utiles, de l'habillement, des malades,
de l'infirmerie, des inhumations, de la salubrité, de la police
intérieure et extérieure, de la discipline, des révoltes, des
ateliers de travail, de la morale, de l'administration et de la
comptabilité. F — y.
53. — * Moyens de prolonger l'existence , et autres avantages
des placemens viagers collectifs; par M. Coutelle, chef de
bataillon du génie en retraite. Paris, 1828; Delaunay. In-8°.
Il est bien constaté par l'expérience que l'abondance des se-
cours publics ne manque jamais de multiplier les besoins; que
les hospices, avec lesquels il ne faut pas confondre les hôpi-
taux, sont une prime offerte à la paresse, à la lâcheté, et font
beaucoup plus de maux qu'ils n'en guérissent. Les placemens
collectifs, viagers ou non, ne méritent aucun reproche de cette
espèce; ils donnent aux individus les movens de reporter sur
l'âge oà l'on a plus de besoins que de forces , les profits de l'âge
où l'on a plus de forces que de besoins : les familles n'éprouvent
SCIENCES MORALES. i95
pas moins de vicissitudes que les individus, et des caisses d'é-
pargne leur offrent souvent les seuls moyens honorables de se
soustraire à un anéantissement complet. Les résultats écono-
miques et moraux que chacun aperçoit dans ce genre d'institu-
tions resteraient dans la sphère des spéculations scientifiques,
si de bons esprits ne se livraient à l'observation des faits sur
lesquels elles reposent, et ne calculaient avec une précision ri-
goureuse le mécanisme qui peut en assurer le succès. C'est ce
qu'a taché de faire M. Coutelle , et l'on doit lui savoir gré de la
netteté avec laquelle il signale les abus de la caisse Lafarge;
il est bon de montrer qu'une application fausse n'altère point
la bonté d'un principe. L'administration de la tontine Lafarge
se gardera bien d'appeler l'attention, en essayant de répondre
aux remarques de notre auteur.
Aujourd'hui que la politique se montre partout, M. Coutelle
lui ouvre, dans les tontines, une porte à laquelle personne
n'avait encore pensé. Il a remarqué que, depuis nombre d'an-
nées, les regrets qui accompagnent les grands de la terre à leur
dernière demeure, se font à peine apercevoir au milieu des fé-
licitations qui entourent leurs successeurs. Pour changer une
circonstance si mortifiante pour la vanité, M. Coutelle conseille
aux princes de placer, sur leur propre tète, une grande quan-
tité de rentes viagères , et de répartir ces rentes entre les
personnes auxquelles ils seraient jaloux d'inspirer un attache-
ment sincère : les princes n'auraient alors qu'à consulter leur
contrôleur des finances^ pour savoir s'il est permis de douter
de la sincérité des vœux formés pour la conservation de leurs
jours précieux; et quand ils mourraient, ce serait une désola-
tion générale parmi les tbntiniers. Malheureusement on ne
peut pas donner des rentes viagères à tout le monde, et nous
faisons des vœux, pour qu'avant l'examen de ce côté de la
question, quelque riche potentat fasse à l'auteur L'application
du ressort politique qu'il indique. J. J. B.
54. — * Traité élémentaire de la Richesse individuelle et de
la Richesse publique, et Eclaircisscmcns sur les principales
questions d'économie politique j par Louis Sat, de Nantes,
membre de la Société académique du département de la Loire-
Inférieure. Paris, 1^27; Mongie. In-8° de 3?-7 pages; prix, 6 fr.
L'auteur de cet écrit est le frère de notre célèbre écono-
miste Jean-Baptiste Say, dont les ouvrages, aujourd'hui connus
et appréciés de l'Europe entière, sont regardés comme une
gUtorité par les sa vans de tous les pays. On devait donc s'at-
tendre à rencontrer, <lans le Traité élémentaire de la Richesse
individuelle et de la Richesse publique , une certaine conformité
i3.
î93 LIVRES FRANÇAIS,
de doctrine avec le Traité d Économie politique ; mais i! paraît
que l'auteur a voulu présenter la science sous un point de vue
Je son choix, en essayant d'éclaircir ce qui lui a semblé obscur
dans les travaux de ses devanciers. Son ouvrage se compose
de deux parties : la première renferme une exposition de prin-
cipes généraux; la seconde contient Y application de ces prin-
cipes. Malheureusement ces principes ne sont point d'accord
avec l'observation, et j'ai quelque peine à déclarer que M. Louis
Say, de Nantes, s'est complètement trompé sur beaucoup de
définitions et sur des questions de la plus grande importance.
Selon lui, par exemple (page 16) , le fonds seul est de la ri-
chesse , et le revenu n'en est pas. Ainsi donc, en consommant
du revenu, on ne consomme pas de la richesse, et l'on n'é-
pargne pas de la richesse en épargnant du revenu! Assurément
une telle doctrine ne peut se soutenir, et les conséquences d'un
principe aussi erroné ne sauraient conduire qu'à l'erreur.
L'auteur ajoute ailleurs (p. 37) que le travail n'a pas de valeur
par lui-même, et voici comment il essaie de le prouver : « C'é-
tait un travail payé , dit-il , que celui des soldats qui massa-
craient et des bourreaux qui torturaient pour cause d'opinions
religieuses. Ce travail était-il productif? etc. » Assurément non;
mais, comment peut-on honorer du nom de travailleurs , des
assassins et des bourreaux? Je crois superflu de réfuter la doc-
trine de M. Louis Say, sous ce rapport , et je suis sûr qu'avec
un peu de réflexion , il en sentira lui-même l'inconvenance. Si
le travail n'était pas productif, il ne faudrait pas vendre une
livre de sucre raffiné plus cher qu'une livre de sucre brut; car
c'est le travail du raffineur qui établit une différence entre ces
deux valeurs. Smith et M. J.-B. Say avaient assez nettement ex-
posé la théorie du travail , pour qu'on pût juger inutile d'y re-
venir.
Plus loin (page io3 ) , M. Louis Say a encore cherché à
réfuter Adam Smith, en l'accusant de n'avoir vu aucune autre
manière d'obtenir les choses que par l'échange. Nous répon-
drons que Smith, s'il vivait encore, s'étonnerait beaucoup d'un
tel reproche , et surtout du mépris avec lequel son adversaire
traite cette belle théorie des capitaux que les savans travaux
de son propre frère ont rendue si simple et si facile. Pour comble
de malheur, M. Louis Say n'a pas craint de se déclarer le par-
tisan de la balance du commerce , cette vieille chimère aujour-
d'hui universellement déconsidérée, même chez la plupart de
nos économistes de bureau. Il ne doit cependant pas ignorer
qu'un état s'enrichit, quand la valeur de ses importations sur-
passe celle des exportations; et en vérité, j'éprouve à mon tour
SCIENCES MORALES. r97
quelque répugnance à le renvoyer aux écrits de son frère pour
y trouver la démonstration de ce fait.
Ailleurs, l'auteur pose d'autres principes non moins étranges,
dont la conséquence (page 224) serait que les particuliers d'un
pays peuvent être riches, et le pays être pauvre. Mais, ce qui
m'a le plus convaincu du danger qu'il y a de s'écarter des vé-
ritables lois de l'observation, ce sont les principes de l'auteur
en matière de consommation. Il assure (page i5) que la con-
sommation n'est point une destruction de richesse. Quoi! la
poudre brûlée par le mineur n'est pas une valeur détruite!
Quoi! cent mille sacs de blé consommés ne sont pas des va-
leurs anéanties, et la valeur de mon dîner existe encore, quand
je suis sorti de table ? Quelle que soit à cet égard l'argumenta-
tion de M. Louis Say, je ne saurais croire qu'il attache sérieu-
sement de l'importance à de pareilles idées. J'aime mieux sa dis-
sertation sur les effets du dogme chez les catholiques et chez
les protestans, quoique des considérations de cette nature me
paraissent tout-à-fait étrangères a l'exposé des lois de la pro-
duction et de la consommation des richesses.
En somme, l'ouvrage de M. Louis Say de Nantes, remar-
quable, d'ailleurs, par des opinions généreuses et par des vues
bienveillantes en faveur des classes inférieures, ne renferme
aucune idée neuve en économie politique; et, comme on vient
de le voir, il n'est pas exempt d'erreurs déjà mille fois réfutées.
C'est un livre qu'il faut lire avec précaution sous le rapport
des doctrines ; en un mot , c'est le travail , un peu léger peut-
être, d'un homme de bien qui s est trompé de la meilleure foi
du monde. A. B.
55. — * Des projets de ta Russie, par le lieutenant-co-
lonel de Lacy Evans; traduit de l'anglais, et augmenté de
Notes par M. Prosper Gattja. Paris, 1828; Anselin. In-8° de
182 pages; prix , 3 fr. 5o c.
L'auteur de cet ouvrage a fait tout ce qu'il fallait pour être
parfaitement compris par des lecteurs attentifs, et sans doute
il n'en veut pas d'autres. Sa manière de procéder est métho-
dique, sûre, commode; l'ordre est établi et connu d'avance ;
chaque développement a l'étendue qui lui convient , et rien de
plus. Dès les premières pages, on a reconnu l'œuvre d'un offi-
cier très instruit, muni de toutes les connaissances dont l'art de
la guerre peut profiter, tel qu'il y en avait beaucoup dans l'an-
cienne armée française, et qu'il est à désirer qu'il s'en forme
dans la nouvelle. Malheureusement , il ne pouvait mettre en
œuvre d'autres matériaux que ceux que les livres fournissent :
les données de la grande question qu'il traite ne peuvent être
i98 LIVRES FRANÇAIS.
assez exactes, et en leur appliquant une logique rigoureuse, ce
n'est pas à la vérité que l'on parvient. Il arrivera fréquemment,
en lisant cet ouvrage, que l'on s'arrêtera sur des assertions qui
paraîtront hasardées ou fausses , que des conclusions seront
contestées, que l'avenir n'offrira pns à beaucoup près au lec-
teur les chances que l'auteur croit avoir entrevues, etc. : mais,
à la fin du livre, les avis seront moins divisés; et, si l'on n'est
pas tout à- fait d'accord , on sera dans la disposition d'esprit
qni prépare le rapprochement des pensées et des volontés.
C'est ainsi que se termine toute discussion franche et loyale,
dont le seul but est de s'éclairer mutuellement.
Après un sommaire des êvénemens, l'auteur met sous les yeux
de ses lecteurs un coup cl' œil général sur les principaux points
traités dans l'ouvrage. Ces points sont les suivans:
i° S'il dépend de la Russie de renverser la puissance otto-
mane dans le courant même de cette année;
2° Si la possibilité d'un tel résultat ne doit pas réclamer une
attention plus sérieuse de la part des Anglais, à cause ôes
conditions sévères imposées dernièrement à la Perse, et de
l'importance des pertes territoriales auxquelles cette nation a
été forcée de se soumettre;
3° Si l'établissement des Russes sur l'Hellespont n'expose
point les Anglais à perdre successivement leurs possessions de
l'Inde, leur prépondérance maritime et l'Irlande même;
4° Si la France ne serait point, dans la même supposition,
réduite à des sacrifices, qui, pour être moins douloureux que
ceux de la Grande-Bretagne, anéantiraient pourtant son
commerce extérieur, son importance politique, sa gloire, son
avenir;
5° Si , quoique les .moyens futurs de la Russie soient de na-
ture à devenir plus tard à peu près irrésistibles, elle n'est pas,
dans les circonstances actuelles, moins invulnérable en réalité
>« '
qu en apparence ;
6° Si , toutes proportions gardées, elle n'est pas maintenant
plus formidable pour la guerre offensive que pour la dé-
fensive;
7° Si les invasions de Charles XII et de Napoléon sont des
argumens décisifs contre l'affirmative de ces questions;
8° S'il n'est plus au pouvoir, soit de la France, soit de l'An-
gleterre , séparément, d'épuiser les ressources de la Russie, de
paralyser ses opérations, etc.;
9° Si l'on peut supposer que la Russie puisse enlever un jour
une partie considérable du commerce britannique dans l'Alle-
magne, l'Italie, etc.;
SCIENCES MORALES. i99
io°S'il y a quelques raisons de prévoir un démembrement
de la Russie;
1 1° Si cette puissance, dont rien n'arrête le développement,
ne se créera pas bientôt des relations avec l'Inde, si elle n'y
répandra point la haine des Anglais, si elle n'occupera point
des positions pour faire avancer un corps d'armée , etc.;
110 Si la dette publique de l'Angleterre s'est réellement ac-
crue dans les proportions généralement admises; si le tableau
des finances, tel qu'on le présente tous les ans au parlement,
est d'une vérité absolue, et s'il est un obstacle invincible à
l'adoption des mesures que beaucoup de personnes regardent
comme indispensables pour la sûreté des intérêts nationaux.
Voilà, certes, les matières d'un très gros volume, qui ne se-
rait pas plus instructif que ce petit ouvrage, et ne provoque-
rait pas plus utilement la méditation. Citons quelques pacages,
afin de donner au moins une idée de la manière dont l'auteur
discute les points dont nous venons de faire l'énumération.
« Rien de plus naturel, sans doute, de la part de la France,
que le désir de mettre sa situation politique en harmonie avec
sa grandeur relative , avec son influence intellectuelle et ses
influences de toute nature; mais ce désir, on peut le regarder
comme déjà satisfait. Il est de toute vérité que, durant les six
ou sept années qui viennent de s'écouler, la France a été privée
de la position qui lui appartient naturellement dans les con-
seils internationaux de l'Europe. Le rôle de satellite de l'o-
paque planète du nord fut celui que l'humble patriotisme de
la dernière administration avait jugé à propos d'adopter. La
France , affublée honteusement par eux du capuchon de
Loyola, rétrograda rapidement jusqu'à la condition de puis-
sance du second ordre , et même du troisième , sous la dépen-
dance de la sainte-alliance; mais ce misérable esclavage est
anéanti, détruit dans son principe: on doit l'espérer. Oui,
Python est frappé de mort, et le soleil de la liberté luit désor-
mais sur la France, comme sur l' Angleterre. Ces deux grands
peuples forment incontestablement les deux associations hu-
maines les plus civilisées, les plus puissantes et les plus glo-
rieuses qui existent au monde. Il est donc utile au monde, il
est nécessaire que l'influence combinée de ces deux peuples
prédomine sur toute autre; et , si leurs chefs pouvaient négli-
ger ou abandonner un si juste ascendant, une si noble préro-
gative, ils compromettraient , ils trahiraient les plus grands
intérêts (pic l'humanité ait peut être jamais vus entre les mains
des gouverni mens, m
Il serait superflu de multiplier les citations d'un ouvrage
îoo LIVRES FRANÇAIS.
qu'il faut lire en entier, et le plus tôt possible; car, comme dit
l'auteur en terminant cette excellente dissertation : « Les évé-
nemens marchent je me hùte de conclure, en faisant des
vœux pour que l'Angleterre réunisse et dirige les forces de
l'Europe contre la puissance de l'autocrate. » Y.
56. — * Réfutation de l'histoire de France de l'abbé de Mo:vt-
gaillard, publiée par M. Ubanelt de Leuse ( M. Laurent);
accompagnée de pièces justificatives qui contiennent une note
politique de Mirabeau , et plusieurs lettres inédites de Louis
XVIII, avec un fac simile de leur écriture. Deuxième édition.
Paris, 1828; Delafovest, rue des Filles-St.-Thomas, n° 7. In 8°
de xx — 4g4 pages ; prix , 7 fr. 5o c , et 9 fr. par la poste.
Nous avons consacré un article d'analyse à la première édi-
tion de cet ouvrage remarquable, et nous nous proposons d'en
consacrer un nouveau à la seconde. Nous nous bornerons donc
ici a l'annoncer, en recommandant cette réfutation comme un
antidote salutaire après la lecture du volumineux pamphlet de
Montgaillard. L'auteur , dans son avant-propos , répond aux
diverses critiques qui lui ont été adressées , et particulièrement
à M. Alexandre La:ueth qui a fait précéder son Histoire de
l'Assemblée Constituante d'un examen peut-être trop dédai-
gneux de quelques productions relatives à la révolution fran-
çaise. H. C.
57. — * Histoire militaire des Français par campagnes , depuis
le commencement de la Révolution jusqu'à la fin du règne de
Napoléon , ornée de portraits , plans et cartes. Guerres d Italie :
deuxième partie; par X.-B. Saintike. Paris, 1828; Ambroise
Dupont. In-12 de 338 pages; prix, 3 fr. 75 cent.
Sous la forme d'une esquisse élégante, M- Saintine continue
(voy. Rev. Enc., t. xxxu, page 477)> dans ce second volume,
la description animée des combats mémorables, des faits
d'armes glorieux et de toutes les scènes politiques qui se pas-
sèrent en Italie après que l'armée française, commandée par
le jeune Bonaparte, eut quitté le Piémont pour descendre dans
la Lombardie. Rien ne peint mieux les résultats des marches
lapides de nos soldats et des manœuvres audacieuses de leur
chef que la lettre suivante, adressée par Beaulieu aigri et.
découragé, au conseil aulique de Vienne : « Je vous avais de-
mandé un général et, vous m'avez envoyé Argenteau. Je sais
qu'il est grand seigneur, et qu'en récompense des arrêts que
je lui ai ordonnés, on va le faire feld-maréchal de l'Empire.
.Mais je vous préviens que je n'ai plus que vingt mille hommes
et que les Français en ont soixante mille, que je fuirai demain,
après-demain , tous les jours, jusqu'en Sibérie, s'il prend en-
SCIENCES MORALES. 201
vie à ces diables de m'y poursuivre. Mon âge me donne le droit
de tout vous dire: en un mot dépêchez-vous de faire la paix
à quelque condition que ce soit. » Après Beaulieu, Mêlas n'ap-
paraît qu'un instant sur la scène pour céder le commandement
de l'armée autrichienne à Wurmser, ancien officier français,
né en Alsace, et digne d'un meilleur sort. Sa lutte avec Bona-
parte occupe une grande place dans ce volume, qui finit au
moment où le vieux et brave général, malgré sa vigueur et sa
persévérance, est enfermé dans Mantoue et réduit à faire saler
ses chevaux pour nourrir ses soldats affamés. Une carte placée
à la fin de ce livre facilite l'intelligence de la narration et per-
met de suivre la marche respective des deux armées belligé-
rantes. Entre autres détails intéressans et choisis avec discer-
nement par l'auteur, nous citerons l'extrait suivant d'une lettre
de Bonaparte au directoire, qui, jaloux de ses succès et de son
pouvoir naissant, voulait diviser le commandement de l'armée
et l'envoyer contre Livourne et les Anglais, réservant au gé-
néral Kellermann l'honneur de combattre la grande armée au-
trichienne : « Chacun a sa manière de faire la guerre : le géné-
ral Kellermann a plus d'expérience et la fera mieux que moi ,
mais tous les deux ensemble nous la ferons fort mal; je ne puis
rendre à la patrie des services essentiels qu'investi entièrement
et absolument de votre confiance. Je sens qu'il faut, beaucoup
de courage pour vous écrire cette lettre; il serait si facile de
m 'accuser d'ambition et d'orgueil.... » Ad. G.
58. — Lettre a M. le rédacteur du Globe, nu sujet de la pré-
tendue ambassade en Jxussie de Charles de Talleyrand. — «Si?—
coude édition , augmentée d'un post-scriptum contenant une lettre
inédite de Louis XI II. Paris, 1828 ; Fi r min Didot père et fils ,
rue Jacob ; et Kilian , rue de Choiseul. In-8°.
Le sujet de cette lettre est un fait diplomatique qui remonte
au 17e siècle. Le Globe , en rendant compte, le 29 mars der-
nier, «le l'ouvrage allemand de M. YAnNUACEN von Ewse, avait
fait mention de 1 exil en Sibérie d'un ambassadeur de France
en Russie nommé Charles de Talleyrand. M. le prince A. La-
ranoff , jaloux de justifier le gouvernement de son pays d'un
acte qui serait une violation du droit de* gens , a pris la plume
pour démontrer que Charles de Talleyrand, qui fut effective-
ment exilé en Sibérie par le tzar Michel f'éodorow itcll , n'était
chargé d'aucune mission diplomatique de la paît de Louis \ 1 1 J ,
et qu'ainsi son exil n'était qu'un acte judiciaire 1 xercé par le
tzar sur un sujet du roi de France. Un passage d'Oléarius, ma!
interprété par Voltaire, avait donné heu à cette erreur, que
Lévesque avait déjà relevée. !\J. de Labanoff accumule les
202 LIVRES FRANÇAIS.
preuves à l'appui de son assertion : la dernière , qui nous
paraît concluante, est une lettre de Louis XIII au tzar Michel,
trouvée aux archives des affaires étrangères à Moscou, par
M. Juste de Noailles, qui avait pris à cœur d'éclaircir ce point
historique.
5g. — Éloge historique de J. M. N. Freteau , d. m. par J. B.
E. Priou, d. m. Nantes, i8a3 ; Busseuil jeune. In- 8° de 81 pag.
Ce discours , prononcé dans la séance publique de la Société
Académique du département de la Loire-Inférieure , le 19 dé-
cembre 1823, est un hommage rendu par la reconnaissance et
l'amitié à un homme de bien et de talent. J. M. N. Fréteau, né
à Messac en 1765, et mort à Nantes en 1823, exerça long-
tems l'art de guérir dans le département de la Loire-Infé-
rieure, après l'avoir étudié à Paris sous des maîtres habiles et
célèbres. Médecin distingué, il ne négligea pourtant pas l'étude
de la chirurgie, dont la connaissance et la pratique peuvent
être souvent utiles à tous les médecins , mais qui sont indispen-
sables à ceux qui habitent dans les campagnes et loin des
grandes villes. — Les idées de M. Priou nous ont paru saines
et philosophiques , son stvle clair et généralement correct.
A. P.
Littérature.
60. — Grammaire de la langue grecque et de ses différens dia-
lectes y présentée dans un ordre analytique et synoptique; par
J. Gerfaux. Paris, 1828; Kilian, rue de Choiseul , n° 3.
In-4° de vin et 96 pages; prix, 5 fr.
Voici un auteur de grammaire qui dédaigne les sentiers bat-
tus de la routine; son but priucipal paraît avoir été de faciliter
par de nombreux tableaux les moyens de saisir avec la vue et
de retenir par la mémoire des objets différens qui ont beau-
coup de rapports mutuels. On voit qu'il ne s'agit pas ici de
l'une de ces grammaires des langues anciennes où l'on ne trouve
les principes généraux des langues mortes qu'habillés à la fran-
çaise, à l'allemande, etc. C'est daus la langue grecque elle-
même que l'auteur a puisé les éclaircissemens, les exemples.
Il en résulte peut - être que ces préceptes ne peuvent être mis
entre les mains des enfans en bas âge, chez lesquels la mémoire
•st encore presque la seule faculté active ; mais M. Gerfaux ne
paraît pas avoir fait sa grammaire pour les très-jeunes enfans;
en revanche ceux qui commencent L'étude du grec à l'âge où le
raisonnement est déjà un peu formé, ou ceux qui l'ont déjà
étudié pendant un ou deux ans, trouveront daus cet ouvrage le
véritable génie de la langue grecque et la solution de beaucoup
LITTÉRATURE. ao3
de difficultés qui ne sont pas même abordées dans les autres
grammaires; enfin l'élève avancé dans ses études y rencontrera
une érudition qu'il chercherait vainement ailleurs. Gt.
6 1 . — * Cours d'éloquence à l'usage des jeunes gens qui se
destinent au barreau ou à la tribune nationale ; professé publi-
quement dans la salie de la Société des arts à Genève, et dans
celle de l'Académie provinciale à Lyon; par Ch. Durand, an-
cien procureur du roi. Paris, 1828; Malher et Cie. 2 vol. in-8°
formant ensemble 771 pages; prix, 14 fr.
Cet ouvrage est un recueil de pensées sur l'éloquence expri-
mées presque toujours éloquemment, mais ce n'est pas, ce ne
peut pas être un cours. L'auteur nous dit lui-même qu'il a re-
cueilli des leçons qu'il improvisait, et dans lesquelles il expo-
sait aux auditeurs des idées qui se pressaient dans son âme. Il
a écrit ainsi de très-belles pages, il a même fait un ouvrage qui
peut, qui doit être de quelque avantage pour la jeunesse; mais,
malgré le mépris qu'il affecte pour les rhéteurs et pour les traités
de rhétorique, ces traités et ces professeurs ne sont pas moins
ce qu'il y a de plus utile pour celui qui veut apprendre l'élo-
quence. De tous les beaux arts, l'éloquence et la poésie sont
ceux qui demandent les connaissances les plus variées et les plus
profondes: il est clair que, puisqu'il n'y a pas un sujet que ne
puisse traiter un orateur, il n'y a pas non plus une science à la-
quelle il doive rester étranger. Est-ce une raison pour qu'on
fasse entrer dans une rhétorique ou dans une poétique toutes
les sciences physiques, mathématiques, médicales , religieuses,
rationnelles, morales , philologiques, etc.? Non saus doute :
un cours d'éloquence deviendrait une encyclopédie.
Qu'a fait M. Durand ? l'analyse de son ouvrage va nous le
montrer. Le premier volume se divise en quatre livres qui
traitent : i° de l'éloquence et des orateurs de la Grèce; 20 de
l'éloquence romaine; 3° de l'éloquence en Fiance avant Fran-
çois Ier; 4° de l'éloquence et de la littérature française depuis
ce prince. — Après cette histoire de l'éloquence, on trouve,
dans le second volume, quatre livres qvii traitent successive-
ment : i° de la philosophie, des passions, du matérialisme et du
spiritualisme, du christianisme et de la morale; i° du droit
naturel, du droit de vie et «le mort, et de quelques sortes de
gouvememens; 3° de la chronologie, des voyages, du génie
du beau dans les arts et les lettres, de l'harmonie, de l'inven-
tion, des parties du discours, des styles el de la poésie; 4° des
connaissances générales de l'orateur, et en particulier des di-
verses sortes d'éloqueuce , de l'improvisation et de la diction
oratoire.
ao4 LIVRES FRANÇAIS.
De bonne foi , est-ce là un cours d'éloquence ? Toutes les
questions contenues dans le second volume sont incontestable-
ment fort intéressantes ; mais avec quelle légèreté ne sont-elles
pas discutées ! Qu'apprendra l'orateur dans le petit nombre
de pages où l'auteur répète quelques argumens aussi vieux que
le monde contre le matérialisme ?
M. Durand se prononce contre la peine de mort ; cl à Dieu
ne plaise que nous soyons ici d'une opinion différente de la
sienne : mais lorsque cette question tient encore divisés les
plus grands philosophes de ce siècle, douze pages suffisent-
elles pour la résoudre ? et l'élève aura-t-il fait beaucoup lors-
qu'il aura lu les argumens d'un seul homme et les réponses
qu'il fait aux argumens contraires qu'il veut bien citer ? J'en
dirais autant de la politique, de l'économie politique, de l'his-
toire et delà chronologie, de la physiologie, des mathématiques
et des autres branches de nos connaissances dont parle l'au-
teur. Chacune d'elles demanderait un traité à part : la réunion
de quelques-uns de leurs principes ne peut être absolument
d'aucune utilité. Si M. Durand voulait indiquer les sciences
qu'il est bon que l'orateur étudie, leurs noms suffisaient, ou
il pouvait dire plus brièvement encore qu'il fallait les étudiée
toutes (i).
(i) L'auteur de cet article a long-tems professé la rhétorique.
Obligé d'obéir aux règlemens universitaires, il donnait à faire à ses
élèves des discours qu'il mettait le plus possible à leur portée; mais ,
malgré l'attention qu'il apportait à ce choix, les compositions de ses
jeunes gens décelaient toujours, par quelques pétitions de principes,
par quelque précepte de morale hasardé, l'ignorance où ils étaient de
toutes les sciences dont on aurait dû faire précéder l'étendue de la
rhétorique. Il se convainquit alors par sa propre expérience de la vé-
rité et de la justesse de ces pensées de Marmonlel {Encyclopédie , mot
Rhétorique): «Et c'est cet art inventé, cultivé, élevé clans la Grèce à un
si haut degré de gloire et de puissance, adopté, agrandi , et, à ce qu'il
me semble, perfectionné chez les Romains; cet art qui faisait l'étude
la plus assidue et la plus sérieuse des Périclès, des Démosthènes, les
plus sublimes entretiens des Crassus , des Antoine, des Cicéron et des
Brutus ; c'est cet art que, dans nos collèges, nous croyons enseigner
à des enfans de douze ans. Quand les rhéteurs se pressent d'initier
leurs élèves dans les mystères de l'éloquence, ils témoignent qu'eux-
mêmes ils n'en ont pas l'idée : la ibf'toriquc est, de toutes les parties
de la littérature, celle qui suppose le plus de connaissances et de
lumières dans celui qui l'enseigne, le plus de discernement et d'appli-
cation dans celui qui l'apprend Non , rhéteurs, non ,
ce n'est pas dans un âge où la tête est vide , où la raison n'est point
LITTÉRATURE. ao5
Le seul moyen d'étudier une science avec fruit, Lien loin
d'étendre son domaine, et de la faire empiéter sur les autres ,
c'est au contraire de la circonscrire de manière à ce que l'es-
prit en aperçoive distinctement toutes les parties : sous ce rap-
port, l'auteur d'un cours d'éloquence n'avait pas beaucoup à
faire; le plan de la science de l'orateur avait été depuis îong-
tems tracé par ceuxà qui l'auteur donne trop volontiers le nom
de pédans, et à la tète desquels se placent cependant Cicéron
et Quintilien.
Que si l'on veut étudier l'éloquence, non comme une science
théorique, mais comme un art, pour le pratiquer, alors ce ne
sont plus des livres qu'il faut, mais des écoles analogues à celles
où déclamaient les jeunes gens d'Athènes et de Rome. Là le
professeur pourra également corriger les fautes de composi-
tion ou de style, guider la voix et la prononciation, redres-
ser les gestes vicieux , modérer les mouvemeas excessifs , et
donner lui-même le précepte et l'exemple. Mais si, comme
semblait l'indiquer le premier volume, on se borne à une
histoire de l'éloquence , alors qu'une analyse plus soi-
gneuse, plus détaillée nous fasse connaître à fond les orateurs
de l'époque qu'examine le professeur ; mais qu'on ne lui donne
pas le nom de cours d'éloquence qui n'a plus de sens, et ne peut
que nous induire en erreur.
J'ai blâmé jusqu'ici, car je ne me suis encore occupé que
du plan qui m'a semblé vicieux, si toutefois l'auteur s'en est
proposé un , et de la science qu'il semble dédaigner entière-
ment. Je n'aurai qu'à louer en parlant du style auquel M. Du-
rand a sacrifié, sans se l'avouer à lui-même, toutes les autres
parties de son livre. Il proteste, dès les premières lignes, contre
cet art futile qui inspire aux rhéteurs des phrases cadencées ;
mais le soin qu'il prend de disposer toujours ses idées dans
l'ordre le plus propre à flatter l'esprit, de leur donner cons-
tamment une forme agréable et pittoresque, d'arrondir et de
affermie en principes , où les élémens de nos pensées ne sont pas
uièiiie rassemblés , où presque aucune de nos idées abstraites n'est
distincte et complète, où les procédés de l'entendement du composé
au simple, du simple au composé , ne sont encore, si j'ose le dire,
nue le tâtonnement de l'ignorance et de l'incertitude; <>ù l'on n'a
guère que des notions vagues du juste , de l'honnête , de l'utile et de
leurs contraires, des droits de l'homme et de ses devoirs ce
n'est pas dans cet âge qu'il faut exercer les enfans à discuter de grands
objets de morale et de politique. »
ao6 LIVRES FRANÇAIS.
cadencer ses périodes , indique assez chez lui le soin et le dé-
sir de plaire : il savait bien qu'il ne réussirait pas saus cela , et
son indignation factice contre les rhéteurs n'était sans doute à
ses yeux qu'une précaution oratoire analogue à ces figures de
rhétorique qu'il propose, je pense, eu plaisantant, de bannir
du discours ( t. i, p. ai 5, Note).
Quoi qu'il en soit, c'est par le style que M. Durand se dis-
tingue de la foule des hommes qui ont écrit sur l'art oratoire.
L'élévation des pensées, la tournure dramatique des leçons,
le choix de quelques-uns des exemples dont l'auteur les embel-
lit, enfin la pureté et l'harmonie de l'expression , voilà ce qui
assure à son ouvrage l'approbation de ses lecteurs, comme il a
obtenu celle de ses auditeurs. B. J.
62. — * Mémoires , Correspondance et Opuscules inédits de
Paul-Louis Courier. T. I et II. Paris, 1828; Sautelet et Cie,
rue de Richelieu, n° i!\. 2 vol. in-8° de xm-38g et /jc-8 p.;
prix, 14 fr.
De tous les écrivains qui ont paru dans ce siècle, Courier
est assurément un fies plus originaux, des plus instruits, des
plus indépendaus. Il y a peu d'hommes qui aient eu un esprit
aussi juste, et qui aient exposé leurs pensées avec plus de
netteté et plus d'énergie. Le succès que ses écrits ont obtenu
a été tout-à-fait étranger aux circonstances au milieu desquelles
il les a publiés. Rien ne le prouve mieux que le plaisir qu'on
éprouve encore à relire la plupart de ses pamphlets. Ce qui
caractérise surtout la plupart de ses écrits, c'est un sentiment
profond des principes de la morale et de la justice. Tout ce qui
blessait en lui ce sentiment lui causait une irritation dont il
n'était pas maître, et à laquelle il faut attribuer en grande partie
ses succès et ses malheurs. Les écrits qu'il publia sont trop
connus pour qu'il soit nécessaire d'en parler ici : ce n'est pas
d'ailleurs dans une simple annonce que nous pourrions en
donner une idée à ceux de nos lecteurs qui ne les auraient pas
connus. Aussi nous bornerons-nous à parler des deux volumes
que viennent de publier pour la première fois MM. Sautelet
et compagnie. La partie la plus considérable de ces deux
volumes se compose des lettres écrites à ses amis ou à Mme Cou-
rier depuis 1791 jusqu'en 1824. On trouve dans ces lettres la
môme originalité, la même pureté de style et quelquefois la
même éloquence que dans ses pamphlets. Nous avons été
frappé surtout des lettres écrites d'Italie, depuis 1799 jusqu'en
181 o, sur l'invasion et l'occupation de ce pays par l'armée
française. Il était difficile de décrire avec plus d'énergie la
l'apacité des conquérans et la bassesse des grands qui aidaient
LITTÉRATURE. 207
à déchirer leur pays pour se jeter sur les lambeaux que l'en-
nemi leur abandonnait.
« Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent, car
chaque jour le fer du soldat et la serre des agens français
flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure.
Permis à vous, monsieur, qui êtes accoutumé au langage na-
turel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop
fleuries ou même trop fardées , mais je n'en ai pas d'assez tristes
pour vous peindre l'état de délabrement, de misère et d'op-
probre où est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si
pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines.
On s'y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays
du monde. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que
pour un hiver, y ont passé toute leur vie! Maintenant il n'y
reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la
main, cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mou-
rant de faim, quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de
rapines... »
La description que fait Courier de la conquête du royaume
deNaples, en écrivant à Mme***, est sur un Ion beaucoup
moins grave; mais les vainqueurs et les vaincus ne s'y montrent
pas sous un point de vue plus flatteur. Il était difficile de faire
un tableau plus piquant de la lâcheté des uns, et de l'impré-
voyance, de l'avidité et de la licence des autres. Si un déta-
chement est surpris et massacré par des paysans et des bandits
commandés par un sous-diacre, le général, colonel ou chef,
n'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement,
informé de la déconfiture, dit Courier, s'en prend aux villages
voisins; il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes :
on pille, on viole, on égorge, et ce qui échappe va grossir la
bande du sous-diacre. «Me demanderez - vous encore, ma-
dame, à quoi s'occupe ce commandant dans son cantonne-
ment? S'il est jeune, il cherche des filles; s'il est vieux, il
amasse de l'argent; souvent il prend de l'un et de l'autre:
la guerre ne se (ait que pour cela. Mais jeune ou vieux, bientôt
la lièvre le saisit: le voilà qui crève en trois jours entre ses
fdles et son argent. Quelques-uns s'en réjouissenl ; personne
n'est fâché; tout le monde en peu de teins l'oublie, et son
successeur fait comme lui. »
Les tableaux que fait Courier dans ses lettres de la con-
quête de l'Italie ne ressemblent guère à ceux qu'en ont fait nos
poètes, nos orateurs on même nos historiens; mais Courier
était soldat, il était sur le théâtre de la guerre, il n'aspirait à
faire sa cour à personne, et jugeait les événemens en philo-
208 LIVRES FRANÇAIS.
sophe : à son avis, il y avait plus de lâcheté dans les vaincus
que d'habileté ou de courage dans les vainqueurs. « Ce royaume
que nous avons pris, dit-il, n'est pourtant pas à dédaigner :
c'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête qu'on puisse
jamais faire en se promenant. J'admire surtout la complai-
sance de ceux qui nous le cèdent : s'ils se fussent avisés de le
vouloir défendre, nous l'eussions bonnement laissé là; nous
n'étions pas venus pour faire violence à personne. Voilà un
commandant de Gaëte qui ne veut pas rendre sa place; eh bien
qu'il la garde! Si Capuue en eût fait de même, nous serions
encore à la porte, sans pain ni canons. Il faut convenir que
l'Europe en use maintenant avec nous fort civilement. Les
troupes en Allemagne nous apportaient les armes, et les gou-
verneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voilà ce qui
encourage dans le métier de conquérant; sans cela on y renon-
cerait. Tant y a que nous sommes au fin fond de la botte,
dans le plus beau pays du monde et assez tranquilles, n'étaient
la fièvre et les insurrections, car le peuple est impertinent;
des coquins de paysans s'attaquent aux vainqueurs de l'Europe !
Quand ils nous prennent , ils nous brûlent-le plus doucement
qu'ils peuvent. On fait peu d'attention à cela : tant pis pour
qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon
plein ou ses mulets chargés , et se moque de tout le reste. »
Cette collection de lettres , quoique peu volumineuse , est
cependant très-variée; on y trouve, au milieu d'une foule de
faits curieux et d'anecdotes piquantes, des réflexions justes et
souvent très-originales sur toutes sortes de sujets. 11 est peu de
livres dont la lecture puisse inspirer autant d'intérêt.
La dernière moitié du second volume se compose d'opus-
cules dont nous nous bornerons à rapporter les titres : Conver-
sation chez la comtesse d'Albany, à Naples, le 2 mars 1812 ;
Conseils à un colonel; Consolations à une mère; l'Héritage en
Espagne; Éloge de Buffon, 1799; Périclès, traduction libre
et abrégée de Plutarque; Ménélas après la fuite d'Hélène.
Ch. Comte.
63. — * Chansons inédites de M. P.-J. dk Béranger. Paris,
1828 ; Baudouin frères. In- 18 de i32 pages; prix, 3 fr.
Sous le dernier ministère , un poète s'avisa de faire figurer
dans ses vers un abbé Monopolis , faible et faux, dur et ambi-
tieux : un avocat général, qui certainement ne songeait pas à
faire sa cour, prétendit qu'on n'était pas dupe de cette substi-
tution desvllabes, que le portrait était celui de M. l'évèque
d'Herrnopolis et requit , au nom de la société alarmée, le châ-
timent de l'insolent qui parlait ainsi de Monseigneur. L'inler-
LITTERATURE. 2o9
prétation était toute du fait du ministère public; la Cour ne
pensa point que Sa Grandeur fût en cause, quand on attaquait
l'hypocrisie, et bien éloignée de la reconnaître dans M. Mono-
polis, elle renvoya le prévenu absous.
Des yeux d'une clairvoyance malencontreuse ont cherché
dans les nouvelles chansons de Béranger des allusions à une
tuute autre maison que celle de M. Frayssinous : iis ont décou-
vert qu'une vaste conspiration se traînait sur les airs de ma-
dame Grégoire et du beau Tristan; ils ont saisi les allusions
qui constituent le corps du délit; on va , dit-on, les déférer à.
la justice. Comme amis des convenances, nous souhaitons qu'il
n'en soit rien ; et si nous étions moins rassurés par la sagesse
des tribunaux, nous le réclamerions, comme citovens. Com-
ment en effet comprendre des juges qui , malgré le tôt capita ,
tôt sensus , motiveraient des condamnations sur des interpré-
tations d'allégories? Chassés de la métaphore, les auteurs se
réfugieraient dans la charade , lelogogrvplie, le rébus : ii fau-
drait, pour être conséquente avec elle-même, que la magis-
trature les y suivît, sur la plainte de tout esprit de travers qui
se croirait bien ou mal désigné. Que deviendrait la liberté d'é-
crire, si les auteurs, à la merci du plus ou moins de pénétra-
tion, de justesse d'esprit du magistrat , étaient jugés, non sur
ce qu'ils auraient dit , mais sur des intentions qu'on leur prê-
terait? Béranger, qui sert si bien la liberté par ses chants , est
sans doute tout prêt à la servir aussi par ses privations; mais
la cause à laquelle il s'est voué ne réclame point aujourd'hui
qu'il imite le beau trait de Turlupin (i) ; elle a au contraire be-
soin, pour empêcher la jurisprudence de s'égarer, qu'il continue
à chanter au grand air.
Les allusions de notre poëte sont du domaine de la critique,
et non pas de celui de la justice ; tant qu'elles seront menacées
par la seconde, il sera interdit à la première d'en dire son sen-
timent. Si d'une question de convenances littéraires on fait
une question de politique et de jurisprudence criminelle, c'est
(i) — Chante au peuple des dimanches
Les vainqueurs pour dix écus.
— Moi , déshonorer mes planches !
Non , dit-il , gloire aux vaincus !
- — En prison suis-nous donc vite.
Je vous suis, monsieur de Cris pin.
Qu'on imite, imite, imite
Ce beau trait de Turlupin.
[Chansons inédites, p. fit .}
T. XI.. — Octobre i8?.S. ?/ç
2io LIVRES FRANÇAIS.
sur ce terrain qu'il faut la traiter, et les argumens ne manque-
ront pas pour tracer devant l'autorité la limite de ses attribu-
tions. Désirant de nous renfermer dans les considérations lit-
téraires, nous n'en aborderons point ici d'une autre nature,
et nous nous bornerons à une réflexion générale. Des allusions
sont exactes ou ne le sont pas. Dans ce dernier cas elles sont
insignifiantes: si un poète donnait, par métaphore, Henri IV
pour un poltron, ou Louis XV pour un hypocrite, personne
ne le comprendrait. Si au contraire , l'allusion est saisie par
tout le monde, à commencer par ceux qui la condamnent , il y
a apparence que le vice, le défaut qu'elle attaque est réel : c'est
alors un mauvais office que de la relever; et nous comprenons
mal à quel titre de dangereux amis exigeraient un respect ser-
vile pour des faiblesses dont la plus part du teins les princes
ont à souffrir en même tems que le peuple. Titus, qu'il est
permis de citer aux princes, croyait sa gloire intéressée à dé-
daigner la calommie ; et si , disait-il, ceux qui parlent mal de
moi ont raison, ils me rendent service en m'obligeant à me
surveiller moi-même, en m'indiquant ce que je dois corriger
en moi.
Les chansons inédites sont au nombre de trente-quatre ;
toutes ne sont pas des chefs-d'œuvre; mais on ne peut, dans
plusieurs d'entre elles, méconnaître un talent qui grandit ; on
n'y trouve plus de ces obscurités, de ces tournans brusques,
si l'on peut s'exprimer ainsi , qui déparent quelquefois les cou-
plets de notre chansonnier national : l'expression est ici tou-
jours étincelante de justesse et de poésie ; la vivacité des images
éclaire l'esprit en même tems qu'elle le frappe : Béranger n'a
jamais mieux justifié ce titre de poète du peuple, auquel il at-
tache avec raison plus de prix qu'à celui de poëte lauré'i:.
Quoi qu'on en ait dit , l'expression métaphorique, qui lui vient
avec tant de bonheur , n'empêchera peint le peuple de le com-
prendre ; ceux qui ont prétendu le contraire n'avaient jamais
entendu une conversation de corps de garde on de bivouac.
En commençant cet article, notre intention était de citer
beaucoup. On n'a rien lait qui surpasse en grâce, en mollesse,
le Grenier et Encore des Amours ; F Echelle de Jacob pétille de
verve satirique, et l'on se sent heureux d'être le compatriote
de l'auteur de fFaterloo et du Tombeau de Manuel... Manuel,
dont la France ne se souvint plus quand elle sembla s'oublier
elle-même, qui fut plus grand par son courage et son carac-
tère que par son éloquence, (pie ceux qui le virent de près
trouveront toujours supérieur à sa réputation.
On commencera peut-être le volume par les chansons dont
LITTÉRATURE. îii
nous venons d'indiquer les titres ; on ne le laissera qu'après
l'avoir épuisé. J. .1. B.
64. — * Alinanach des Dames, pour l'an 182g. Paris (1828);
Treuttel et Wùrtz. In-18 de 240 pages, orné d'un joli fron-
tispice et de 8 gravures , avec Notices; prix, !» fr. broché.
Ce volume renferme 104 pièces de vers, partagées entre
divers genres de poésie, parmi lesquels V élégie domine, et une
Nouvelle en prose, intitulée Y Heure fatale. LSoixante-huit au-
teurs ont été mis à contribution. Il a fallu aller au-devant de
quelques-uns d'entre eux qui ne pouvaient venir en personne
disputer la palme dans ce concours littéraire : tels sont Go-
deau, Fuzelier, La Monnoye, Lamotte, Panard et J.-B.
Rousseau. Nous sommes bien éloignés de blâmer les éditeurs
de ces sortes de recueils poétiques d'avoir quelquefois recours
à d'anciens noms consacrés sur notre Parnasse; leurs œuvres,
mises en regard des productions modernes , peuvent fournir
un sujet d'étude et de comparaison où le bon goût ne peut
avoir qu'à gagner. Mais il faut user de ce droit avec discré-
tion, et choisir, autant que cela est possible, des pièces qui
ne soient pas trop connues, et qu'il y ait quelque mérite à sa-
voir tirer de l'oubli. Nous ne croyons pas que la Moralité de
La Monnoye, la Remarque de Panard, Demain, par Fuzelier,
le Quatrain de Godeau , ni même la Fièvre d'amour, de J.-B.
Rousseau , méritassent beaucoup l'honneur qu'on leur a fait.
Quant à l'énigme de ce dernier sur le mot portrait, et à la fable
de Lamotte intitulée les Grenouilles et les Enfans, on peut
les donner comme des modèles dans leur genre; mais trop de
lecteurs les connaissent.
A côté de ces deux dernières pièces , et comme dignes de
leur être comparées, nous placerons V Erreur, par M. Boucher
dePerthes; une ode imitée d'Horace, par feuBARisEAu; une
traduction libre du fameux Sonnet de Filicaïa, sur l'Italie,
par M. M. A. Jullien, de Paris; uucC/ianson, par M. Levasseur ;
une ode de feu Loyson , intitulée le Jeune Poète au lit de mort,
et une épigramme de M. Andrieux, trop connue pour qu'on
ne s'étonne pas de la voir figurer sans nom d'auteur à la p. 90,
lorsqu'elle est dans le recueil de ses œuvres (1), et mieux en-
core dans la mémoire de tous les gens de goût. Nous avons
remarqué aussi des fragmens inédits d'un poème sur la pein-
ture, par feu Girodet, dont on nous fait espérer la prochaine
publication (2).
(1) Tome vi, pag. 3<> de l'édition in-18.
(a) Les Œuvres pou h urnes , littéraires et didactiques de Girodet-
14.
21a LIVRES FRANÇAIS.
Ce dernier nom nous amène tout naturellement à parler des
gravures, qui sont un des principaux titres de V Almanach des
Dames à cette ancienne réputation qu'il mérite de conserver.
Celles qui représentent la Corinne de Gérard, une Scène de
l'Inquisition , par le comte de Forbitv, le Retour au Village de
M. Destouches, et deux paysages de Meyer, le Printems et
Y Automne , ainsi que la vignette du titre, nous paraissent très-
satisfaisantes. Deux portraits, l'un de Mn,e Guizot, l'autre de
Mœe Périé - Candeille , complètent, avec la Dame blanche, de
M. Roqueplan , le nombre des gravures annoncées en tète
de notre article. Cette dernière gravure, qui ne le cède point
en mérite aux autres du même auteur(M. Delvaux), rappelle un
tableau sur lequel l'attention publique s'est fixée au salon de
1827, et qui a, comme le dit fort bien la Notice, « tout le va-
poreux que réclame cette scène romantique.» Quant à nous,
s'il nous est permis de dire notre opinion sur l'effet et la coin-
position de ce tableau, nous croyons que ce chevalier à l'air
effaré, un pied chaussé et l'autre nu, l'épée à la main devant
une femme dont il est séparé par un large ruisseau, est, en
peinture, de la même école qu'est en poésie le Sylphe de
M. Victor Hugo , que nous retrouvons dans Y Almanach des
Dames pour 1829, et où nous remarquons cette strophe au
moins singulière :
Ce soir un couple heureux , d'une voix solennelle ,
Parlait tout bas d'amour et de flamme éternelle.
J'entendais fout ; près d'eux je m'étais arrêté.
Ils ont dans un baiser pris le bout de mon aile ,
El la nuit est venue avant ma liberté.
Si l'école romantique affecte souvent un naturel qui est voisin
du trivial, elle tombe quelquefois aussi, comme on le voit,
dans le défaut contraire, qu'elle reproche avec raison aux
partisans exagérés des Dorât et des Desmoustiers. E. Héreau.
65. — La Cotte rouge , ou l'insurrection de 1G2G; histoire
dauphinoise du xvne siècle, précédée d'une notice sur le châ-
teau de Fizille ; par A. Barginet, de Grenoble. Paris, 1828;
Marne et Dclaunay- Vallée. 4 vol. in- 12 de 208 , 229, 237 et
240 pages; prix, 12 fr.
Plus je lis les imitateurs de Walter Scotî, plus je sens
croître mon admiration pour cet homme de génie. Certes,
M. Barginet peut prétendre à un rang distingué parmi les écri-
Trioson, précédées d'une iVo/zcr sur ce peintre célèbre, par M. P. A. Cou-
pin , formeront a vol. grand in-8°, avec gravures.
LITTÉRATURE. 21 3
vains qui suivent ses traces. A une connaissance approfondie
de nos anciennes mœurs, ii joint une conception vive, un
esprit éclairé et observateur, un style généralement pur et
élégant, quelquefois énergique ou original; et pourtant, mal-
gré ces qualités, dont la réunion est déjà si rare, combien,
dans son roman de la Cotte rouge, il est resté au-dessous du
romancier écossais! Habile à reproduire, dans la peinture des
caractères et dans les détails de mœurs, la touche spirituelle et
légère de Walter Scott, qu'il imite même quelquefois de trop
près, il n'a malheureusement pas su lui dérober cet artifice
ingénieux de la composition qui fait marcher les héros d'em-
barras en embarras, et le lecteur de surprise en surprise. Dans
les trois premiers volumes de la Cotte rouge , nous voyons les
protestans se préparer à faire le siège du château de Lcsdi-
guières. Pendant tout ce tems, les personnages pour lesquels
l'auteur veut nous faire prendre parti ne se trouvent dans
aucune de ces situations périlleuses et critiques qui excitent
vivement la curiosité et déterminent l'intérêt. Les catholiques
sont placés, pour ainsi dire, derrière le rideau; et les persécu-
tions qui motivent la révolte des protestans n'étant pas mises
en action, ceux-ci ont le désavantage de paraître agresseurs.
Enfin , dès que le lecteur a fait connaissance avec le personnage
du connétable, tracé du crayon le plus vigoureux, les autres
caractères sont effacés, et la défaite des assaillans est prévue.
S'il nous était possible d'entrer ici dans quelques détails, nous
trouverions a nous dédommager de ces critiques par de nom-
breux éloges. Le roman historique est d'ailleurs un genre dont
l'apparente facilité cache d'innombrables écueils. Combiner le
tableau des mœurs et des événemens d'une époque avec le dé-
veloppement de cet intérêt romanesque qui donne la vie aux
ouvrages de cette nature , c'est un problème des plus compli-
qués. Nous ne doutons pas, d'après le talent dont M. Barginet
a fait preuve dans la Cotte rouge , qu'il ne soit appelé à le ré-
soudre un jour avec un plein succès. Cn.
66. — Le Maçon, mœurs populaires, par Micliel Ravmond;
avec cette épigraphe : « Mais oit commence le peuple? N'y a-t-il
jj/ts du peuple dans toutes les classes? » Boiste. Paris, 1828;
Ambroise Dupont. 4 vol. in- 12, formant ensemble 890 pages;
prix , 12 fr.
Ce roman a-t-il un but moral? L'auteur a-t-il voulu offrir
quelques leçons au peuple dont il peint les mœurs? Nous
serions fort embarrassés de décider cette question; car, à torl
ou à raison, M. Raymond, contrairement a l'usage des auteurs
en gênerai, et m 'nie de la plupart des romanciers, s'est dis-
ai 4 LIVRES FRANÇAIS.
pensé d'écrire une préface qui aurait mis à l'aise les lecteur»
et les critiques en leur expliquant la destination de son livre.
S'il n'a eu d'autre projet que de tracer une peinture îiclèle et
intéressante des mœurs populaires, nous ne craignons pas de
dire qu'il a réussi. Mais ses tableaux seraient déplacés dans
une bibliothèque populaire : les couleurs en sont trop recher-
chées; la morale n'en est pas assez simple. Le principal person-
nage est un maçon, Gauttier, qui se marie avec une femme
selon son cœur, avant d'avoir acquis par l'âge et le travail la
maturité d'expérience et les habitudes d'ordre nécessaires pour
assurer son bonheur et celui de l'être faible qu'il appelle à
partager son sort. Entraîné par de détestables exemples et de
funestes conseils, Gauttier s'abandonne à l'oisiveté et aux vices
qu'elle engendre; il néglige ses enfans et cette .Suzanne qu'il a
tant aimée , mais dont les tendres exhortations ne peuvent
plus lutter contre l'influence terrible qu'exerce sur lui son
mauvais génie, le maçon Leroux, coureur de cabarets et de
maisons de jeu. De faiblesse en faiblesse, de chute en chute,
Gauttier tombe dans un conciliabule de brigands, quicherchent
à le rendre complice d'un vol de nuit. Le dénoùment de cette
cruelle histoire a lieu devant la Cour d'assises et sur la place
de Grève : Leroux meurt sur Péchafaud; Suzanne est engloutie,
avec ses deux enfans, dans les eaux glacées de la Seine ; et
Gauttier reste sur la terre avec ses remords et son désespoir,
triste victime de la faiblesse de son caractère.
Est-ce dans l'intérêt de la morale qu'on s'attache si souvent
aujourd'hui à réveiller des émotions aussi poignantes, des
sentimens aussi pénibles que ceux dont cet ouvrage pénétrera
tous ses lecteurs? Nous pourrions citer plus d'un auteur de
drames ou de romans qui a manqué de frapper juste, par cela
même qu'il a voulu frapper trop fort. En chargeant la peinture
du vice, en choisissant tout exprès dans ses annales les évé-
nemens les plus extraordinaires, les scènes les plus sinistres
et les plus déchirantes, ne doit-on pas craindre de réveiller la
pitié en faveur des malheureuses victimes des penchans cou-
pables, bien plutôt que la crainte même de leurs fatales consé-
quences? Ceux à qui ces prétendues leçons étaient desti-
nées, rassurés par 1 invraisemblance des détails, poursuivent
avec insouciance la route au terme de laquelle ils trouveront
le précipice. M. Raymond appartient à cette école moderne
de moralistes qui nous semblent avoir mal compris leur mis-
sion. D'un autre côté, si nous nous bornons à considérer la
partie littéraire de son ouvrage , nous aurons encore à lui
reprocher de l'embarras clans l'intrigue, qui n'est ni assez ra-
LITTÉRATURE. i , 5
pide ni assez claire, beaucoup de prétention dans le style et
surtout l'abus du genre descriptif. Mais on se console facile-
ment de ces défauts; car les caractères sont vrais, quoique
copiés souvent sur une nature assez triviale; le récit ne manque
ni de chaleur ni d'intérêt, et les descriptions sont empreintes
d'un coloris qui unit la fraîcheur à la fidélité. a.
67. — * Promenades d'un solitaire, par Ch. d'OuTRKFONT.
Paris, 1828; Firmin Didot. In-S° de 2U'J payes; prix, 3 fr.
M. Ch. d'Outrepont peut tenir le milieu entre les deux classes
de moralistes que nous avons distinguées, en rendant compte
des Aventures d'un promeneur ( voy. Rev. Eric. , t. xxxix ,
p. 4^4) , c'est-à-dire entre ceux qui s'attachent à l'étude de la
morale spéculative et ceux qui se bornent à tracer des tableaux
de mœurs. Il y a entre M. Saint-Prospcr et lui cette différence
qui devait naturellement résulter du titre que chacun d'eux a
choisi pour son ouvrage : les Aventures d'un promeneur pro-
mettent des récits animés, des tableaux, une action enfin; des
pensées, des réflexions doivent seules être le résultat des Pro-
menades d'un solitaire. Mais ces pensées, ces réilexions peu-
vent être variées à l'infini, peuvent s'exercer sur mille sujets,
et offrir une lecture attachante. Tel est le livre de M. Ch.
d'Outrepont. C'est un ami complaisant et instruit qui nous
entretient de morale, de philosophie, d'histoire, de littérature,
de beaux- arts, avec beaucoup de goût et d'esprit, et qu'on ne
se lasse pas d'entendre.
On trouve en effet de tout dans les Promenades d'un solitaire;
chacun des chapitres de cet ouvrage, ou plutôt chaque frag-
ment dont il se compose, porte un titre piquant et fait pour
exciter la curiosité; chacun peut être lu isolément. On peut
ouvrir le livre où l'on veut; on est assuré d'y rencontrer par-
tout des preuves d'instruction, de conscience et debon goût. Plu
sieurs de ces chapitres sont tout en aphorismes ou en pensées -
tels sont les XIIe delà première partie et XXXIVe de la seconde;
Nous en citerons quelques-unes, que nous avons trouvée,
disséminées dans les autres chapitres, pour donner une idés
delà manière de l'auteur, (p. -it.) «Le bonheur est une fletic
délicate qui se flétrit au grand jour. » — (p. 5i)« hesjlatteurs nr
nous apprennent rien de nouveau; ils nous disent ce que noue
nous disons tOUS les jouis , et voilà pourquoi nous les aimons, s
— ( p. 6a ) >; Il est singulier; que plusieurs hommes d État croien»
montrer de la profondeur en affectant beaucoup de méprist
pour la moi aie des honnêtes gens. Ces politiques sublimes ne
savent pas que les voleurs de grands chemins pensent comme
eux.» — (p. lofii .(Miami on connaît les hommes, il faut être
ai6 LIVRES FRANÇAIS,
dévoré d'une bien grande ambition pour vouloir être leur
maître. » — (p. 204) « Les meilleures institutions ne sont rien , si
les mœurs publiques ne les soutiennent pas. » — (p. 26 5) « Les
hommes qui ne veulent qu'être libres ne sont jamais des ins-
trumens de tyrannie. »
Parmi les chapitres que nous avons remarqués plus spéciale-
ment, il en est plusieurs où une fine ironie se mêle aux pré-
ceptes de la sagesse; tels sont le XIe du livre premier, qui est
intitulé : Malheur à qui s'éclaire! et le XXIXe du livre deuxième,
qui a pour titre : Tous ces gens-là étaient philosophes y et dans
lequel l'auteur fait une longue et triste énumération de tous les
ennemis de la philosophie, qui ont été les fléaux de leur tems et
de l'humanité. Nous recommandons aussi aux lecteurs le cha-
pitre XVI du livre premier, dont le sujet est la disproportion
des peines avec les délits, et qui a pour titre : Un peu d'hu-
manité pour l'amour de Dieu et des hommes. Le chapitre XX
contient des réflexions fort justes et fort sages sur la doctrine
des matérialistes. Le XXIVe, qui a pour titre : Mauvais livre
qui a été bon, est très- piquant. C'est l'histoire d'un honnête
paysan qui, en 181 5, avait mis entre les mains de son fils le
Catéchisme à l'usage de toutes les églises de V empire français , et
«jui ne pouvait se persuader qu'un livre approuvé par l'arche-
vêque de Paris, et même par le pape de Rome , put jamais être
mauvais. Le chapitre XXXIVe, sous le titre d Esquisse , ren-
ferme beaucoup de choses en peu de mots. Le chapitre L
contient la réfutation de plusieurs pensées de Pascal ; et malgré
l'autorité de cet écrivain si justement célèbre , l'auteur moderne
nous semble avoir raison contre lui. Dans le chapitre LU,
M. d'Outrepont établit que l'homme a de tout tems été sociable.
» J'aimerais autant, dit-il à l'occasion de ceux qui ont avancé
une opinion contraire, qu'on me demandât où, quand et pour-
quoi commença la société des abeilles.» Le chapitre suivant
offre des réflexions fort justes sur l'instinct des animaux. Le
chapitre VI du livre deuxième a pour titre le Ballet original.
Voici ce que c'est que ce ballet, dont parle Voltaire (t. xlvii,
p. 28g, édit. de Beaumarchais): «Le pouvoir despotique et
l'état républicain furent représentés à Londres, en 1709, par
une danse tout-à-fait galante. On voyait d'abord un roi qui,
après un entrechat, donnait un grand coup de pied dans le
derrière à son premier ministre; celui-ci le rendait à un second,
le second à un troisième, et enfin celui qui recevait le dernier
coup figurait le gros de la nation, qui ne le rendait à personne :
le tout se faisait en cadence. Le gouvernement républicain
était figuré par une danse ronde, où chacun donnait et rece-
LITTÉRATURE. ai 7
vait également. » M. Charles d'Outrepont ajoute à la descrip-
tion de ce ballet vraiment original : « On sait que quelques élèves
de Terpsichore ont voulu nationaliser parmi nous cette der-
nière figure; mais il ne leur a pas été possible de nous l'ap-
prendre, quoiqu'elle soit très-simple : nous sommes si pétulans
et nous avons tous une si bonne opinion de nous-mêmes que
chacun a voulu y mettre du sien ; il en est résulté la danse la
plus embrouillée que l'on ait jamais vue dans aucun bal. »
Les lecteurs ont pu prendre par nos citations une idée suf-
fisante de la manière et du style de l'auteur. Ajoutons que
plusieurs de ses chapitres renferment des discussions littéraires
du plus grand intérêt, et qui témoignent d'un goût qui devient
malheureusement de plus en plus rare de nos jours. Tel est
l'éloge qu'il fait de VHeloïse et de Y Emile (p. 9 et p. i65 ) ; tels
sont les chapitres XLLXLII, XLIII, XL1V et XLV du livre
premier, et le XLIIe du livre deuxième, consacré à l'examen du
génie de Shakspeare et de Gœthe. Vengeant un critique esti-
mable (M. Duviquet) des attaques de la médiocrité jalouse,
il rappelle (p. 81) le mot si juste de ce critique : « Règle géné-
rale , quiconque ne comprend pas les défauts dJun auteur, n'est
pas digne d'en apprécier les beautés. » Les chapitres XVIII,
XIX et XX du livre deuxième, dont l'un a pour titre : Rien
n'est beau que le vrai, sont exclusivement consacrés à la mu-
sique et ne sont pas indignes de la Lettre de J.-J. Rousseau
écrite des Champs-Elysées à M. Castil - Rlaze , que M. Ch.
d'Outrepont a publiée à la suite de ses Dialogues des morts et
qui a fait du bruit lois de son apparition (1).
Maintenant, faut-il faire la part de la critique? elle sera
légère, et l'auteur lui-même, qui a prévu le reproche qu'on
pourrait lui adresser, nous semble y avoir bien répondu d'a-
vance. «Vous direz peut-être, reniarque-t-il , p. l\ de son Dis-
cours à ceux qui le liront, que je saute de branche en branche,
qu'il n'y a presque jamais de liaison entre nies chapitres, et
vous n'aurez pas tout-à-fait tort. Mais, si vous ajoutez que je
manque de méthode, vous ne serez pas juste, car on n'exige
jamais que des mélanges fassent un tout régulier. »
E. HtRF.Al .
(1) Voyez l'annonce de «et ouvrage dans la /.'■ ■■-. Enc . tom. xx\ ,
pay. 5a3.Tous les autres ouvrages de l'auteur ont <•:■■ annoncés suc-
cessivement tl.uis ce même recueil , savoir : la S/tint Uarjk<im
t. XXXI, pag. 775; la Mort de Henri Uf, tom. .\\.\ll , |). ;oo et la .)/.•'
de Charles lerf U>::i. 33, nog. 820.
2i8 LIVRES FRANÇAIS.
Beaux- Arts.
68. — * Galerie de Shahspeare , dessins pour ses OEuvres
dramatiques, gravés à l'eau-forte d'après Retzsch , avec des
explications, traduites de l'allemand du professeur Boettiger ,
par Mme Élise Voïart , et des scènes de Shakspeare, traduites
par M. Guizot et le traducteur de lord Byron. — Hamlet. Pa-
ris, 18285 Audot. In-16 oblong contenant 17 dessins; prix,
2 francs.
L'idée de reproduire dans de rapides esquisses les princi-
pales situations des poèmes célèbres est tout- à-fait heureuse,
et remonte en quelque sorte à la renaissance même des arts,
puisque l'histoire a gardé le souvenir de dessins faits par Léo-
nard de Vinci, pour l'explication de la Divine Comédie du
Dante; c'est ainsi que nous avons vu les Girodet, les Gérard
retracer les beautés sublimes de Racine, et, dégagés des en-
traves que la susceptibilité française impose à l'audace des
acteurs, nous montrer dans une suite de dessins remarquables
le génie tout entier de notre premier poëte. Mais il est un au-
teur qui présente aux artistes un domaine bien plus vaste en-
core, c'est l'Eschyle anglais; c'est dans les œuvres si riches, si
variées de cet immense génie qu'ils peuvent puiser toutes
sortes d'inspirations et d'images tour à tour gracieuses , ter-
ribles, fantastiques. Aussi, depuis long-tems la gravure an-
glaise a-t-elle reproduit toutes les scènes échappées à la verve
souvent désordonnée, mais toujours originale de Shakspeare.
Seulement une certaine mollesse se fait remarquer dans pres-
que toutes ces compositions, dont un fini précieux forme le
principal mérite; les costumes surtout y sont tracés avec une
négligence impardonnable; il n'y est tenu aucun compte ni
des pays ni des tems, et si tous les anachronismes qu'on pour-
rait y relever sont imités de la représentation, ils ne don-
neraient pas une haute idée de l'exactitude des acteurs anglais.
L'ouvrage que nous annonçons nous paraît avoir évité les
défauts que nous venons de signaler. Le nom de l'auteur pro-
mettait des dessins pleins d'originalité et de correction tout
ensemble; cette promesse est réalisée. Déjà connu chez nous
par le succès de son Faust en gravures au trait, Retzseh , des-
sinateur allemand distingué, a choisi dans les tragédies de
Shakspeare une suite de sujets qu'il a très ingénieusement
rendus. C'est par Hamlet que commence cette série , et chaque
personnage du drame a reçu de l'auteur une physionomie, un
caractère particuliers. Parmi les dix-sept dessins d Hamlet,
BEAUX-ARTS.— MÉMOIRES ET RAPPORTS. 219
nous citerons surtout avec éloge : Claudius tuant son frère
endormi ; Hamlet frappant Polonius derrière la tapisserie;
Ophélia, devenue folle après la mort de son père, s'avançant
le front paré de fleurs (charmante conception rendue avec in-
finiment de goût); la scène de l'enterrement d'Ophélia, celle
enfin de l'assassinat de Claudius. Nous devons faire des vœux
pour que cette galerie pittoresque dont nous pouvons déjà ap-
précier le péristyle, se déroule bientôt tout entière à nos yeux;
ce sera pour nous une occasion favorable de mieux étudier et
de mieux comprendre Shakspeare. B.
69. — * Isographie des Hommes célèbres, ou Collection de
facsimilés de Lettres autographes et de signatures, dont les origi-
naux se trouvent à la bibliothèque du Roi, aux archives du
royaume, à celles des différens ministères, du département de
la Seine, et dans les collections particulières de MM. Bérard ,
Berthevin , de Chateaugiron, Duchesne aîné , Lucas de Monti-
gnj, Marron , Monmerqué, Trémisot , Fillenave, etc. 17e et 18*
livraisons. Paris, 1828; Treuttel et Wûrtz. 2 cahiers iu-40;
prix de la livraison contenant 24 facsimilés, en papier ordi-
naire, 6 fr. ; en papier vélin, 10 fr. (Voy. Revue Eue. , tome
xxxvm, page 77'i, et tome xxxix, page 491-)
Mémoires et Rapports de Sociétés savantes.
70. — * Mémoires et rapports de la Société d'agriculture et
arts du département du Doubs, 1 826 et 1827 (7e et 8e années de
la restauration de la Société ). Besançon, 1828 ; veuve Daclin.
In- 8° de 276 pages.
Il est peu d'ouvrages qui provoquent plus impérieusement la
pensée que le petit nombre de Mémoires insérés dans ce recueil.
En les lisant, on s'arrête involontairement, et fréquemment ;
on inédite, on adopte ou l'on rejette l'opinion de l'auteur; mais
dans l'un et l'autre cas on s'est fortement occupé du sujet traité
dans le Mémoire. Le besoin de réfléchir se fait sentir dès les
premières pages, dans le discours prononcé le 20 mars 1828,
dans une séance publique, par M. Gmon m. Chantbans, pré-
sident de la Société : on y rencontre avec surprise la proposi-
tion toute nouvelle de former, dans l'intérieur de la France,
des colonies de forçats libérés. On regrette que des questions
aussi complexes soient abondées dans les solennités acadé-
miques, où il semble que les véiiiés bien constatées devraient
avoir Seules le droit de se produire avec celle expression noble
et simple qui est l'éloquence delà raison. Un établissement pour
les forçats libérés serait une institution que le législateur a seul
aao LIVRES FRANÇAIS,
le pouvoir de créer, et qui le mettrait dans la nécessité de re-
former tout le système de nos lois criminelles. Ces colonies où
le forçat libéré serait conduit et retenu malgré lui, où il tra-
vaillerait malgré lui, etc., seraient des lieux de détention per-
pétuelle, où des hommes qui ne sont plus traités en condamnés
subiraient une nouvelle punition. Un sujet de cette nature , et
d'une aussi grande importance, ne peut être traité en passant,
et seulement par occasion : M. de Chantrans en parle à la
suite de quelques réflexions sur le projet de fructification uni-
verselle, proposé par M. Rauch , projet sur lequel on ne s'ac-
cordera que très -difficilement, non quant au but, mais quant
aux moyens d'exécution.
Dans la même séance, M. Laurens, secrétaire, a rendu
compte des travaux de la Société : ils sont nombreux, et pleins
d'intérêt. Nous aurons l'occasion d'y revenir au sujet des dé-
couvertes géologiques faites dans la grotte d'Osselles et au som-
met du mont de Brégille , près Besançon.
Les Mémoires contenus dans ce volume sont tous recom-
mandés par l'utilité de leur objet, ou par les faits curieux qu'ils
exposent. Il en est quelques-uns qui auraient besoin de recti-
fications, en très-petit nombre, il est vrai, mais qui ne sont point
sans importance. Ainsi, par exemple, dans Y Essai sur l 'agricul-
ture considérée dans ses rapports avec les arts industriels , par
M. Bailly , l'auteur fait honneur aux Espagnols de canaux
d'irrigation qui sont une œuvre des Arabes, et que les habitans
actuels n'ont pas su multiplier dans les lieux où ils auraient eu
le même suceès. Les expériences que l'auteur a faites pour com-
parer entre elles diverses sortes de combustibles sont trop im-
parfaites, conduisent à des résultats fort différens de ceux que
l'on a obtenus plus en grand, et par des procédés plus exacts,
en Amérique et en Europe, etc. On doit aussi à M. Bailly une
Notice sur le froment locular ( triticum monococcum), qu'il in-
dique comme le plus propre à fournir la paille pour la fabrica-
tion des chapeaux d'Italie : mais il ne dit pas que les bonnes
qualités de cette paille ne dépendent point de l'espèce ou vsi-
riété du froment, mais des moyens employés par les cultiva-
teurs pour obtenir des tiges très- longues et très - fines ; qua-
lités sans lesquelles l'adresse de la tisseuse ne produirait qu'un
ouvrage grossier , incapable de soutenir la concurrence des
beaux ouvrages de ce genre que l'Italie nous envoie.
Nous recommanderons spécialement à nos lecteurs deux nié-
moires de M. de Cuantrans, l'un sur quelques cantons de la
Suisse, où beaucoup de choses trop vantées par la foule des
voyageurs sont ramenées à leur juste valeur ; et l'autre intitulé:
MÉMOIRES ET RAPPORTS. 221
Quelques réflexions sur la nécessite d'un juste rapport entre la
population , l'agriculture , les arts et le commerce d'un Etat quel-
conque , pour former l'ensemble d'industrie le plus favorable.
Dans celui-ci, des vérités utiles à toutes les classes sont expo-
sées avec la gravité, la droiture, la simplicité d'expression qui
conviennent si bien au désir de persuader par les seules forces
de la raison. On ne manquera point non plus de lire l'excellent
Mémoire de M. Bosc sur les améliorations à apporter au chauf-
fage domestique : il est très-instructif, même pour ceux qui n'au-
raient pas besoin de profiter de cette instruction; il met au
courant des recherches faites jusqu'à présent sur l'art du chauf-
fage , des résultats obtenus, des appareils en usage , et il dirige,
autant qu'il est possible, les recherches ultérieures. C'est une
dissertation des plus complètes sur un sujet d'uue utilité géné-
rale, et l'auteur a trouvé le secret d'être fort court , en n'omet-
tant rien de ce qui était renfermé dans le cadre très-spacieux
qu'il s'était tracé. J^-
y r. — * Rapports et comptes rendus de la Société philan tropique
de Paris , pour l'année 1827 , lus dans l'assemblée générale du
28 juin 1823. Paris, 1828; Éverat, rue du Cadran. Iu-8° de
238 pages; prix, 2 fr.
Les dëveloppemens que cette utile institution avait pris de-
puis quelques années n'offrent plus les mêmes progrès. Le
nombre des souscripteurs et le montant des souscriptions n'ont
presque pas varié de l'année précédente à l'année 1827. L'un
des rapporteurs, M. Descamps, s'étonne avec raison d'un tel
état de choses, lorsque l'accroissement considérable qui a eu
lieu, depuis quelques années, dans la population et dans les
fortunes de Paris, l'esprit de bienfaisance et de charité géné-
ralement répandu dans les classes élevées et opulentes que
renferme cette capitale, donnaient droit d'espérer de voir beau-
coup augmenter les ressources de la Société. Il a cru en trouver
la cause «dans ce voile de modestie dont les œuvres de la So-
ciété philantropique sont couvertes, dans cette espèce d'obscu-
rité dont elle entoure ses bienfaits, obscurité conforme sans
doute à la sublime morale qu'elle profeste , mais qui nuit à
l'accomplissement des vues qu'elle se propose.
«Le soulagement de l'iiumani té soufflante, a joute le rapporteur,
tel est l'objet constant des travaux delà Société philantropique;
il faut l'atteindre par tous les movens possibles, et votre comité
a senti la nécessité de s'élever au-dessus des considérations,
pourtant respectables, qui la retenaient dans cette obscurité. Il
a conçu, pour l'en faire sortir, des moyens de publicité dont
le résultat doit être eflicace; mais, en attendant qu'il puisse le»
222 LIVRES FRANÇAIS. — LIV. EN LANG. ÉTR.
mettre en usage, et en obtenir le succès qu'il a lieu d'en espérer,
réunissons-nous à lui pour concourir à cet apostolat. Que cha-
cun de nous, dans le cercle de ses relations, cherche de nou-
veaux bienfaiteurs; qu'il appelle ses connaissances à partager
le plaisir si doux de secourir l'infortune; faisons-leur connaître
qu'une association de gens de bien, réuuis sous un auguste pa-
tronage , s'occupe avec persévérance de soulager les malheu-
reux; augmentons ainsi, avec le nombre de nos collaborateurs,
la mas«e des secours, dont une population d'infortunés ré-
clame l'assistance. »
Nous nous estimerions heureux de pouvoir contribuer à ce
résultat. La Société philantropique est une institution éminem-
ment utile; les hommes généreux animés du désir d'améliorer
le soit physique et moral de ces malheureux qui sont cachés
par centaines et par milliers dans les quartiers les plus obscurs
et les plus malsains d'une vaste cité, doivent se réunir à elle
avec empressement. On ne peut l'accuser d'encourager la men-
dicité; ses secours sont distribués par les bureaux de charité ,
dont les membres peuvent les appliquer avec discernement ,
et la plus grande partie de ces secours n'est point un don gra-
tuit. C'est une nourriture saine qu'on accorde à un taux extrê-
mement bas, mais qui peut encore être considéré comme le
prix du travail. Le service de la soupe aux légumes, l'un des
objets essentiels de la Société, a coûté, pendant le dernier
exercice, 33, 410 francs 91 centimes, pour une distribution de
3oo,5i7 portions; ce qui donne, pour chacune, un prix moyen
de 11 centimes ~. 127,856 de ces soupes ont été vendues au
prix de 5 centimes, c'est-à-dire à moins de la moitié de ce
qu'elles coûtaient à la Société. Les dispensaires ont soigné
3,557 malades, dont les traitemens présentent une dépense
totale de 46,3oô francs 80 centimes; d'où il suit que la dépense
moyenne occasionée pour chacun d'eux s'est élevée à i3 fr.
01 centime. La dépense totale de la Société a excédé la recette
de l'année de (1,906 fr. 54 cent.
On trouvera des faits et des observations intéressans pour la
science dans le rapport que M. le docteur Lisfranc de Saint-
Martin a fait, au nom des médecins et des chirurgiens des
dispensaires, sur la pratique médico- chirurgicale et sur le
mouvement des malades dans les dispensaires pendant l'an-
née 1827. A. P.
Livres en langues étrangères , imprimés en France.
72. — Sulla riproduzione naturale degli esseri organizati dis-
corzo , etc. — Discours sur la reproduction naturelle des êtres
LIVRES EN LANGUES ÉTRANGÈRES, etc. aa3
organisés; par le marquis Louis dfx Gallo. Paris, 1828;
Renouard. In 8°.
L'auteur s'est proposé de rechercher quelles sont les lois
naturelles de la reproduction des êtres organisés, l'homme ex-
cepté. Il est évident que tout être organisé tire son origine d'un
être semblable. Or, pour ne pas supposer une série infinie , il
faut admettre un être organisé, primitif et commun, qui ait
reçu l'existence par des causes toutes différentes de celles qui
président à la reproduction de son espèce. L'auteur évite avec
adresse cette discussion interminable, et par conséquent inu-
tile. Quant aux hypothèses par lesquelles il essaie de suppléer à
ce que nousignorons, il serait inutile d'en occuper ceux qui ne
peuvent goûter que ce qui ajoute réellement à leurs connaissances
c'est-à-dire le vrai qui a fourni toutes ses preuves. Les lecteurs
dont l'imagination se plaît aux romans physiques liront celui de
M. le marquis del Gallo , le reliront encore : et quoiqu'ils eus-
sent pu faire un meilleur emploi de leur tenus, ils ne le regret-
teront point , et ne l'auront pas entièrement perdu. F. S.
73. — Cours de Versions grecques, à l'usage des élèves de
cinquième et de quatrième, extrait de X Elemcntar Bach de
Jacob et du recueil de Gedik ; contenant, i° des exercices élé-
mentaires sur les déclinaisons, les conjugaisons et la syntaxe;
20 des traits historiques ; 3° des notions mythologiques ;
4° des dialogues; 5° des lettres; 6° des notions sur l'histoire
naturelle; 70 des extraits de différens auteurs sur les mœurs
et les usages des anciens peuples; 8° la géographie historique
des trois parties du monde connu des anciens; avec des notes et
un vocabulaire, où sont indiqués les mots racines, les mots
composés et les parties des verbes; par C. Vili.emeurf.ux ,
professeur agrégé au collège royal de Henri IV. Paris, 1828;
librairie scientifique et industrielle de JMalher et compagnie.
In- 12 de 23o pages; prix, 3 fr. 5o c.
La variété des sujets qu'offrent les versions contenues dans
cet ouvrage, est pour les élèves un attrait qu'ils ne sont pas
habitués à rencontrer dans les livres mis entre leurs mains;
l'auteur a d'ailleurs présenté les difficultés dans un ordre pro-
gressif qui facilite v.t encourage l'étude de la langue grecque.
Le vocabulaire qui suit ces divers extraits, choisis d'ailleurs
avec goût, n'offre pas une moins grande utilité; il évite de
longues et minutieuses recherches; mais toutefois, loin d'être
favorable à la paresse , il exerce l'intelligence et exige toute
l'application de ceux auxquels il est destiné.
B.
L%\»V^V\t%^
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES
ET LITTÉRAIRES.
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
Mexique. — Situation politique et commerciale de ce pays.
— Les détails qui suivent sont extraits d'un document officiel
présenté au congrès de cette république, à l'ouverture de sa
dernière session. — Le voyage que M. Camacho, ministre des
affaires étrangères, a fait en Europe, a exercé la plus salutaire
influence sur les rapports politiques et commerciaux de la ré-
publique avec les nations étrangères. Les difficultés qui avaient
retardé pendant deux ans la conclusion du traité d'amitié, de
commerce et de navigation avec la Grande-Bretagne, ont été
aplanies; et ce pacte, fondé sur la réciprocité, s'exécute de
part et d'autre avec une scrupuleuse bonne foi. De semblables
traités ont été conclus avec les Pays-Bas, le Hanovre, le Da-
nemark et les villes anséatiques; les négociations avec la Suède
prennent la tournure la plus favorable. Une convention de com-
merce a été conclue avec la Prusse; elle est basée sur le même
principe de réciprocité, et assure au commerce mexicain dans
ce pays le traitement de la nation la plus favorisée. La France
s'est enfin décidée à établir au Mexique des consuls nommés par-
le roi, et à donner X excquatur royal aux titres de créance de
l'agent général du commerce mexicain. Une convention de com-
merce a été signée à Paris; mais elle n'a qu'un caractère provi-
soire. Le ministère français a manifesté l'intérêt qu'il prend à la
république, en ménageant à son envoyé une entrevue avec le
nonce du pape, qui a exprimé, au nom de sa sainteté, l'intention
de renouer les rapports spirituels avec les Mexicains. Un té-
moignage plus important des dispositions amicales de la Franco
résulte de l'établissement des paquebots mensuels , qui facili-
teront beaucoup les communications entre les deux pays. — « Le
gouvernement, a dit M. Espinosa, se félicite d'avoir à pré-
senter aux chambres ces l'ésultats heureux du zèle et de l'ac-
tivité des agens auxquels il a confié ie soin d'entretenir nos re-
lations avec l'Europe ; et c'est un devoir pour lui de faire, à ce
titre, une mention spéciale de M. Th. Murphy père, auquel,
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. aa5
bien qu'à regret, et pour obéir à la loi du 10 mai 1827 (1), on
a été obligé de retirer l'agence générale du commerce qu'il
exerçait en France avec Yexequatur royal , et où il avait rendu
de nombreux et importans services. Tout ce qu'on doit à ses ta-
lens et à son dévoùment à la république, tous les services qu'on
peut en attendre encore, réclament en sa faveur une dispense
particulière des conditions de la loi.» — Les Etats mexicains con-
tinuent à entretenir des rapports de fraternité et de bonne intelli-
gence avec les autres nations du Nouveau-Monde. Le gouverne-
ment se prononce avec beaucoup de force pour l'établissement de
la grande confédération américaine; et, loin que les événemens
qui ont troublé la paix des États nouveaux lui paraissent des
motifs suffisans pour rétrograder dans cette voie, et revenir sur
les actes de l'assemblée de Panama, il y voit, au contraire, des
raisons décisives qui prouvent leur nécessité. La coïncidence de
ces faits déplorables, l'identité de leur origine, de leur marche
et de leur tendance , malgré l'éloignement des lieux et la diver-
sité des circonstances, tout les rattache à un plan concerté
contre l'indépendance américaine; et le grand congrès du Nou-
veau-Monde est la seule autorité capable de combattre cette
unité d'action par un concert opposé d'efforts et de moyens,
d'apaiser par sa puissante influence les dissensions qui affai-
blissent les Etats nouveaux , et de combiner leurs forces contre
l'ennemi commun. Le gouvernement mexicain n'a rien épargné
pour obtenir la réunion de cette assemblée à Tacubaya, et il
a surtout fait valoir, à l'appui de ses instances, les événemens
fâcheux survenus dans l'Amérique centrale. Plusieurs confé-
rences confidentielles ont eu lieu, et l'on s'occupera, avant
tout, des traités de confédération.
Les principales branches de la richesse publique ont conti-
nué à prospérer. On voir, par les tableaux olficiels, que le
mouvement des étrangers, en 1827, a surpassé d'un huitième
celui de 182G. Des passeports ont été délivrés pour séjourner
au Mexique à 866 étrangers, dont la moitié sont des Anglais,
commère, ms ou employés dans les mines. On compte aussi dans
ce nombre 187 Américains du nord. Il est arrivé, dans la même
année, i.r>2 Français; il en est parti seulement !\r>- Les étran-
gers établis dans la république se répartissent comme il suit,
d'après les motifs qui les ont attirés : commerçans, 35a; mineurs,
(1) Cette loi exclut des emplois publics tous les Espagnols euro*
péens. L'agence générale <">t maintenant confiée à M. Mcki-hy [ils,
qui est Mexicain de naissance.
T. xi.. — Octobre 1828. i5
226 AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE— AFRIQUE.
27/j; artisans, 91 ; agriculteurs, 10; professions diverses, 80.
Il n'a été délivré que 1^9 passeports à la sortie. Le nombre des
étrangers domiciliés s'est donc accru de 7 17 pendant l'année.
Les capitalistes ont été invités à former des entreprises pour
l'ouverture et l'amélioration des voies de communication. Il a
été importé de France des troupeaux de mérinos et de chèvres
de Cachemire. L'épidémie qui a régné parmi les troupeaux in-
digènes a failli compromettre le succès de cette tentative; mais,
des 55 individus qui subsistent , la plupart sont nés dans le pays
même; ce qui donne l'espoir fondé de les conserver et d'en
acclimater la race.
Le gouvernement a formé une commission pour préparer un
plan d'instruction publique. On lui a recouimandé de se régler
sur les circonstances actuelles du pays, et de laisser de côté les
magniliques utopies dont ''exécution serait impraticable. En
attendant, les institutions existantes continuent à prospérer et
à produire les meilleurs résultats. A leur tète se placent les col-
lèges des Mines, de Latran et de Saint-Grégoire. On enseigne,
dans quelques-uns de ces établissemens, la jurisprudence , la
philosophie , les mathématiques, le latin, le français et le des-
sin. Il s'est établi dans le collège de Latran une académie pu-
blique de législation et d'économie publique. Le conservatoire
des antiquités mexicaines et d'autres objets précieux destinés à
la formation du musée national s'enrichit journellement, grâce
à la généreuse libéralité descitoyens. Il possède maintenant plus
de 600 peintures ou dessins relatifs à l'histoire des races indi-
gènes , un nombre égal de monumens de pierre ou d'argile,
plus de 600 manuscrits importans et curieux, et ^1 tableaux
des meilleurs peintres nationaux.
Des dissensions graves ont agité plusieurs Etats de la fédéra-
tion. Le gouvernement reproduit annuellement ses plaintes sur
les abus de la liberté d'écrire, tout en rendant hommage aux
services qu'elle a rendus. Mais, en dernière analyse, le peu de
succès des tentatives obstinées de l'Espagne, la facilité avec la-
quelle ont été étouffées les conspirations d'Arenas et du géné-
ral Bravo, sont des preuves irrécusables des progrès de l'esprit
républicain et de la popularité du système fédéral. v
AFRIQUE.
Voyage de M. Caillé dans VJfrique centrale. — La Société
de géographie de Paris vient de publier, dans un supplément à
son Bulletin, n° 66*, l'extrait suivant de deux lettres de M. A.
Caillé, datées de Toulon du 10 octobre. — « Étant au Se-
AFRIQUE. 227
«égal, en 1824, je projetai d'explorer l'Afrique centrale, de
visiter les villes de Jenné et de Tombouctou, objet des re-
cherches des Européens, et qui ont coûté la vie à tant d'il-
lustres voyageurs; enfin de surpasser, s'il était possible, les
Anglais qui nous avaient devancés. Je nie décidai en consé-
quence à partir pour l'intérieur, à l'aide de mes seules res-
sources, persuadé qu'à mon retour le gouvernement saurait
apprécier mes services. — Le 19 avril 1827, je quittai Ca-
candi sur le Rio-Nunez; je suivis une caravaue de marchands
tnandingues allant sur le Niger. Grâce au costume arabe et à
la religion du pays que j'embrassai, les nombreuses difficultés
attachées à ce pénible voyage ont été aplanies. J'ai franchi sans
obstacles les hautes montagnes de la Sénégambie et du Fonta-
Dhialon, lespays de Kankau,de Vassoulo, etc., et je suis arrivé à
Tirué, village habité par des Maudingues mahométans, et situé
dans la partie sud du Bambara ; j'y séjournai cinq mois retenu
par une maladie très grave. Le g janvier 1828 , je repris mon
voyage : je visitai l'île et la ville de Jenné, et je m'embarquai
sur le Niger sur un bâtiment d'environ soixante tonneaux, des-
tiné pour Tombouctou; j'arrivai, après un mois de navigation
pénible, dans cette ville qui est située à cinq milles au nord de
Kabra, dans une; plaine de sable mouvant, où il ne croit que
de frêles arbrisseaux. J'y séjournai quatorze jours; j'étudiai
les mœurs et les usages des habitans, le commerce et les res-
sources du pays , et je pris toutes les informations que je pus
me procurer. Ensuite, je me dirigeai au nord pour traverser le
grand désert, et j'arrivai à EI-Arawan, ville éloignée de six
journées de marche de Tombouctou : c'est l'entrepôt du sel
qui est transporté à Sansanding et à Yamina ; elle est située sur
un sol aride et sans aucun arbrisseau. Le vent brûlant de l'est
v règne continuellement. Je continuai ma route, et j'arrivai au
puits deTéligue, à huit jours d'El-Arawan. — De là, je m'en-
loiiçai dans ie désert, au nord-nord-ouest. Tout le sol est com-
pnsé de sable mouvant et de roches de quartz gris jaspé de
blanc. Après deux mois de marche et les plus pénibles priva-
tions dans cet horrible désert , je passai enfin à Talilel , à Fez,
à Mequinez , Rabat et Tanger, où je fus accueilli par M. Delà-
l>i>rt<: , vice consul de France, qui me procura tous les soins
qu'exigeaient ma position, l'eu après, je m'embarquai sur une
goélette qui me conduisit à Toulon, où je suis en convalescence.»
La commission centrale de la Société de géographie a décide-,
à l'unanimité , dans sa séance du 17 octobre, qu'une première
indemnité pécuniaire serait envoyée sur-le-champ à M. A.
228 AFRIQUE.— EUROPE.
Caillé, qui fera sans cloute connaître plus tard au public les
détails circonstanciés de son voyage.
En rapportant ce fait, nous nous appuyons de l'autorité
d'une Société savante, dont les membres sont appelés, par la
nature de leurs connaissances et de leurs recherches , à juger
mieux que nous du caractère de vérité que peut offrir le récit
de M. Caillé. Peut-être néanmoins ne faut-il pas trop s'empres-
ser de croire au succès d'une entreprise aussi périlleuse qu'un
voyage à travers les régions insalubres et les farouches popu-
lations du centre de l'Afrique. Tant d'hommes aguerris contre
tous les dangers, soutenus par les recommandations et les en-
couragemens des souverains ou des plus riches associations,
ont échoué dans leurs tentatives pour explorer ces contrées
fatales aux Européens, qu'il est permis de douter un instant
qu'un individu isolé, abandonné à ses propres ressources, ait
pu réussir là où tous ses prédécesseurs avaient trouvé la mort.
Cependant, il est possible que M. Caillé ait dû à son isolement
même de ne point attirer l'attention et la méfiance des Africains ;
et si, grâce à une santé robuste , et surtout au costume et à la
langue des Arabes , il est parvenu à surmonter en effet les ob-
stacles de tout genre qui ont dû entraver sa marche, la France
et l'Angleterre ne manqueront pas de lui adjuger, avec les ré-
compenses que méritent son zèle et ses travaux, cette belle
part de gloire dont la recherche a fait avant lui de si nom-
breuses victimes.
EUROPE.
RUSSIE.
Saint-Pétersbourg. — Académie impériale des sciences. —
Séance, publique annuelle. — Cette compagnie savante avait
coutume de tenir, chaque année, une séance publique, le 25 du
mois de juillet; mais, depuis le jubilé qu'elle a célébré avec
tant d'éclat en 1826, elle a jugé plus convenable de reporter
cette assemblée générale à l'anniversaire de la fondation, fixé au
29 décembre 1826, vieux style, au lieu du 21, jour auquel elle
avait été réellement ouverte en 1725. L'empereur ayant ap-
prouvé cet arrangement, l'Académie a tenu, le 29 décembre
1827, une séance solennelle à laquelle assistaient, avec le duc
de Vurtemberg, les membres les plus distingués du clergé et
des administrations civile et militaire.
Le discours d'ouverture prononcé par M. Ouvarof, prési-
dent de l'Académie, étant de nature à intéresser tous les amis
RUSSIE. 229
des sciences, et de la civilisation en général, nous en offri-
rons une traduction à nos lecteurs.
« Messieurs, une année nous sépare du jour où je vous offrais,
dans ce même lieu, une esquisse, bien faible sans doute, des
bienfaits dont les souverains de là Russie n'ont cessé de com-
bler l'Académie impériale des sciences. Aussi cette Académie,
devançant l'histoire en ce jour, voudra-t-elle ajouter aux noms
de Pierre, de Catherine et d'Alexandre, le nom sacré de Ni-
colas!— Dans sa haute sollicitude pour ce sanctuaire de la
science, et animée du désir de lui ouvrir de nouvelles voies
pour arriver à des progrès toujours croissans, S. M. I. a daigné
confirmer les articles supplémentaires de son règlement, et lui
accorder un nouveau budget avec la libéralité qui caractérise
un monarque ami des lumières. En vertu de ces articles, l'Aca-
démie aura dorénavant vingt-trois membres ordinaires, dont
tes attributions sont fixées comme il suit : i° Classe des sciences
mathématiques. Deux académiciens s'occuperont des mathéma-
tiques pures, deux des mathématiques appliquées, deux de
l'astronomie, un de la géographie et de l'art nautique. 2° Classe
îles sciences naturelles. Elle comprendra i\cu\ académiciens
pour la physique, un pour la chimie générale, un pour la
technologie, un pour la chimie appliquée à l'économie rurale,
deux pour la zoologie, un pour la botanique, un pour la mi-
néralogie et la géoimosie, un pour l'anatomie comparée et la
physiologie. 3° Classe des sciences historiques et politiques. Un
académicien sera chargé de l'économie politique et de la sta-
tistique, un autre de l'histoire de la Russie et de ses antiquités,
un troisième et un quatrième de l'archéologie grecque et de
l'archéologie latine; enfin, deux académiciens feront de l'his-
toire et de la littérature des peuples de l'Asie le sujet spécial
de leurs travaux.
«Une si grande libéralité permet à l'Académie de perfection-
ner son organisation : les moyens ne lui manquent plus pour
exciter le goût de la science dans ceux sur lesquels elle doit
agir, et elle se trouve en état de recevoir dans son sein tous
les hommes qui, parmi nous, parcourent avec distinction la
carrière des lettres, et même d'en appeler d'autres îles con-
trées les plus éloignées. Si le siècle d'Elisabeth et de Catherine
a pu montrer avec un juste orgueil les Enter, les Millier, les
Schlôtzer, les /'allas, appelés de loin, le règne glorieux de
Nicolas sera illustré, nous n'en doutons pas, par des hommes
non moins dignes d'ajouter encore à son éclat.
< Relevée d'ailleurs d'une parcimonie dont l'état de ses re-
venus lui faisait une loi, l'Académie aura plus de moyens
a3o EUROPE.
pour enrichir ses collections par des acquisitions importantes,
et ses musées et sa bibliothèque recevront une nouvelle
impulsion. Elle s'imposera le devoir de faire continuer ces
voyages d'investigation auxquels, j'ose le dire , nous devons
tout ce que nous savons sur la géographie, sur la statistique et
sur l'histoire naturelle de notre patrie. Mais, dans cet empire,
quelles vastes contrées, combien d'objets remarquables atten-
dent toujours l'homme capable de les décrire ! Quel champ est
ouvert au naturaliste, à l'antiquaire, au géologue! Il reste un
monument de gloire et d'utilité à fonder, et c'est sous les aus-
pices de Nicolas que l'Académie voudra remplir cette obligation.
«Objet de la haute munificence du monarque qui vient de
lui donner une nouvelle vie, encouragée par la sollicitude
avec laquelle il daigne s'occuper d'elle, et récompensée dans
la personne de son président, l'Académie, pénétrée du senti-
ment de ses obligations, s'empressera de repondre à l'attente
de son généreux protecteur, à celle de la patrie et de tonte
l'Europe attentive à ses progrès.
«Chaque nouvelle solennité de l'Académie des sciences,
chaque événement heureux pour elle, reporte involontaire-
ment sa pensée sur son auguste fondaleur. En quel autre lieu
le cœur battrait-il si fort au souvenir de Pierre-le-Grand ?
Rien n'a pu effacer ses traces dans cette enceinte; l'Académie,
sa dernière, sa plus chère création, lui appartient ptus qu'au-
cune autre, et c'est ici que l'étendue de son immense génie
commande surtout notre admiration. Ah! si, par un miracle
de la Providence, le grand fondateur de l'empire russe, fran-
chissant un moment le seuil étroit de la tombe, venait saluer
aujourd'hui ce sanctuaire de la science, et qu'il nous vît ras-
semblés au nom de son arrière-neveu, quelle solennité pour-
rait être comparée à la nôtre? Ne reconnaîtrait-il pas dons
ce neveu celui par lequel ses grands projets, pour des œuvres
de guerre et de paix, devaient être accomplis ? Il croirait voir
un second lui-même, mais dans toute la vigueur de l'âge, mais
tel que nous avons vu notre empereur au premier jour de son
règne, conjurant l'orage , et digne en tout de son grand aïeul.
Que serait-ce, si, après avoir vu tant de grands travaux,
dignes d'un Périclès et du siècle d'Auguste, Pierre entendait
soudain les chants du triomphe, et qu'il sût que les bannières
de la Russie flottent sur les murs d'Érivanet deTébris, que
l'aigle moscovite plane avec majesté sur les flots de la Médi-
terranée? Avec quel ravissement il apprendrait que la Provi-
dence , qui se plaît à nous favoriser, lui a donné un successeur
destiné à mettre la dernièie main à son œuvre immortelle, et
RUSSIE. 23 1
5 nous un monarque, entre les mains, ou, pour mieux dire,
dans le cœur duquel les destinées de la génération actuelle et
les grandes espérances de l'avenir reposent en sûreté.
« Adressons-nous, messieurs, à l'auteur de tout bien, pour
le prier de répandre ses bénédictions divines sur les jours de
Nicolas, d'être avec lui dans la paix et dans la guerre; de
couvrir de son puissant bouclier le front de l'oint du Seigneur
auquel il a remis le pouvoir, de celui que nous connaissons à la
fois excellent citoyen , tendre père et le plus respectueux d?s
fils. Descendant de Pierre, petit-fils de Catherine, liis de Marie
et frère d'Alexandre, il trouve dans les annales de son auguste
maison les plus nobles modèles. La force créatrice du génie,
la politique la plus éclairée, la clémence héréditaire dans sa
famille, une vertu sincère, enfin, les vestiges sacrés du mo-
narque béni de Dieu (Alexandre;... voilà ce qui l'entoure, voilà
ce qui nous assure la bénédiction du Ciel promise par tant de
garanties de bonheur et de gloire. Dieu est pour nous! »
Après ce discours, écouté avec un grand intérêt, M. Fuss,
secrétaire perpétuel , a fait lecture d'un aperçu général des
travaux de l'Académie pendant les années i8a3 à 1826, les
dernières du premier siècle de son existence. Près de cent
dissertations et sept ouvrages devaient trouver place dans ce
rapport qui n'était pas très- long : il a donc dû s'interdire tous
les détails; les ouvrages seuls l'ont arrêté quelques momens.
Commençant par les plus âgés des académiciens de cette pé-
riode, il a rappelé leurs titres à l'estime des sa vans, et a fait
connaître successivement les travaux de tous les autres membres
de l'Académie. Cette revue, rédigée en langue française, et
devant faire partie de l'histoire de l'Académie, sera imprimée
dans ses Mémoires. *
M. Parrot, physicien avantageusement connu, a lu ensuite
un rapport détaillé sur les résultats obtenus par des observa-.
tions sur l'aurore boréale et les glaces polaires, faites par
M. le baron de Wrangf.l pendant sa dernière expédition. Ce
hardi navigateur a cherché à expliquer la formation de ces
glaces et à constater la durée de leur existence; il a voulu aussi
rechercher pourquoi une vaste surface d'eau entourée de glaces
en est elle-même souvent dégagée. Quant à ses réflexions sur
l'aurore boréale, elles sont très-curieuses, cl M. Parrot y a
joint une hypothèse nouvelle par laquelle il essaie de trouver une
solution plus satisfaisante à une question agitée en sens divers.
L'Académie, désirant répondre aux intentions de S. M. l'em-
pereur, avait pris la résolution (h? faire entreprendre (\r nou-
veaux voyages scientifiques propres à étendre la connaissance
a3a EUROPE.
des parties les moins explorées jusqu'ici du vaste empire russe;
elle avait chargé M. Trinius, botaniste, l'un de ses membres,
de tracer le plan provisoire d'un voyage destiné surtout à en-
richir l'histoire naturelle de nouvelles observations. Après que
l'ébauche de ce plan eût été lue en russe par M. le secrétaire,
ce dernier rendit compte des dons faits à l'Académie par la
famille impériale et par quelques particuliers. Nous citerons
surtout le Musée zoologique et ethnographique de V Amirauté
que S. M. I. veut faire réunir aux collections de l'Académie,
trois momies égyptiennes avec leurs sarcophages, offertes par
M. Avéroff , négociant de Saint-Pétersbourg; enfin deux
médailles en or à l'effigie de Paul Ier et d'Alexandre Ier,
données par l'impératrice-mère et dont le modèle était de sa
main. — On a terminé la séance en proclamant les noms de
quelques nouveaux membres honoraires et ordinaires, ainsi
que des correspondans que l'Académie venait de nommer: à
leur tète se trouvait Ms'Phiearète , le digne archevêque mé-
tropolitain de Moscou , successeur à' Augustin et de Platon.
J. H. ScHNITZLER.
DANEMARK.
Colonies danoises. — Propagation de l'enseignement mu-
tuel. — Ce n'est pas seulement dans la mère -patrie que
le gouvernement danois fait tout ce qui est possible pour
répandre les lumières; les colonies sont également un objet
de sa sollicitude à cet égard. Le roi a fait envoyer l'ouvrage
de MM. Abrahamson et Mônster sur l'enseignement mutuel,
ainsi que les tableaux et tout ce qui est nécessaire pour l'éta-
blissement d'écoles d'enseignement mutuel aux Indes occi-
dentales et orientales, et aux possessions danoises sur la côte
d'Afrique. Deux grandes écoles publiques d'enseignement mu-
tuel sont établies à l'île de Sainte-Croix , et une troisième va
s'ouvrir à celle de Saint-Thomas (Indes occidentales); six écoles
existent à Serampoor et trois à Tranquebar ( Indes orientales),
et dans ce moment, deux nègres de laCôte-d'Or, Noi Davunna
et Tufubereh , reçoivent l'instruction dans Técole normale d'en-
seignement mutuel à Copenhague. Ces deux Nègres seront en-
voyés, dans le courant de l'année, à la Côte, ainsi que quatre
missionnaires, élèves de l'Institut des missions à Bàle. Ces
quatre jeunes gens sont, depuis le 5 septembre 1827, à Co-
penhague, pour étudier la langue danoise, ainsi que la langue
accra. Ils sont instruits dans cette dernière, qui est la langue
généralement répandue sur la Côtt -d'Or, où se trouvent les
possessions danoises , par M. le major Vrisbf.rg, qui a séjourné
DANEMARK. —ALLEMAGNE. a33
long-tems sur celte côte, qui en possède parfaitement la langue,
et qui a même publié récemment une traduction dans la langue
accra du sermon de Jésus-Christ sur la montagne. Les quatre
missionnaires étudient aussi la méthode de l'enseignement
mutuel dans l'école normale de Copenhague. L'un des deux
nègres est très-appliqué à ses études, et quoique ses disposi-
tions naturelles ne répondent point à son zèle pour le tra-
vail , il peut devenir d'une très-grande utilité pour la civilisa-
tion de ses compatriotes, étant le fils, et le fils chéri, d'un
cabuseer, c'est-à-dire, chef de tribu , à Ussu. Ce chef s'appelle
Naathai Davunna , et il est le plus considérable des chefs des
indigènes qui se reconnaissent vassaux danois. On vient de
donner une nouvelle édition du catéchisme et des psaumes en
langue créole , et on publie pour la première fois un ouvrage
en langue créole destiné à l'enseignement religieux , et princi-
palement aux esclaves des Indes occidentales. C'est à M. Pr.e-
roRius,curé à Chrisliansted , à l'île Sainte-Croix, et quia
passé une partie de l'année dernière à Copenhague, que l'on
doit ces utiles ouvrages. Z**.
ALLEMAGNE.
Bavière. — Population , Statistique. — Etablissemcns d'édu-
cation et de bienfaisance. — Nous plaçons sous les yeux de nos
lecteurs le résumé de plusieurs articles contenus dans l'excel-
lent Journal de la Société de la morale chrétienne (voy. T. ix,
nos 5a, 53, 55 et 56). Nous regrettons de ne pouvoir repro-
duire ces articles en entier. — La Bavière est peuplée d'en-
viron 3,960,000 individus, répartis dans 229 villes, 3o,o. bourgs,
2,920 villages et 28,4 r>o hameaux. Divisée d'après les croyances
religieuses, cette population comprend 2,720,000 catholiques;
i,io3,ooo chrétiens de la confession d'Augsbourg; 80,000
chrétiens réformés; 56', 000 Israélites, et 1,000 individus de
diverses autres sectes. — L'instruction publique coûte annuelle-
ment au gouvernement 7'35,ooo florins, ou 1,874,250 francs,
somme qui forme près du sixième de toutes les dépenses du
ministère de l'intérieur. Nous pourrions (aire ici un rappro-
chement qui serait affligeant pour les Français amis du bien
et des lumières. — Le nombre des établissemens consacrés à
l'éducation, en Bavière, est d'environ 5,53o; savoir: 3 uni-
versités, 2 écoles de droit; 7 écoles normales ; 118 lycées,
gymnases, collèges, écoles spéciales, rie., et 5,/jOO écoles pri-
maires. Le nombre «les professeurs est de 7,11/j, sans compter
pic, de 3oo inspecteurs, chargés de surveiller et d'améliorer
les institutions. — Les juifs ont des écoles particulières pour
234 EUROPE.
leurs enfans; ils ont à Furth une Académie savante. — Le
nombre total des élèves dans tout le royaume est de 5oo,ooo,
c'est-à-dire environ le huitième de la population. En 1826, les
écoliers ne formaient, en Fiance, que le ~ à peu près de-
là population (voy. Rev. Enc. , t. xxxix, p. 456). — Le roi
vient de favoriser, à Munich, la fondation d'une école d'ensei-
gnement mutuel pour les jeunes filles. La Bavière, comme une
grande partie de l'Allemagne, possède un genre d'institution,
lesécoles du dimanche, que l'on regrettede ne pas voir plus nom-
breuses en France (1). 11 en existe deux à Munich : l'une pour les
garçons , l'autre pour les filles. Les enfans pauvres y sont
admis gratuitement. Tous les jours fériés, ils y reçoivent des
leçons basées sur les préceptes de la religion et de la morale.
Les autres jours, on leur donne une instruction élémentaire,
et ils sont occupés de travaux analogues à leurs dispositions
et à leur intelligence; ils fabriquent des iustrumens mécaniques,
dont la vente défraie en grande partie l'établissement. L'instruc-
tion populaire se répand avec rapidité dans tout le royaume;
chaque paroisse possède au moins une école élémentaire; et
bientôt il n'y aura pas de hameau qui ne jouisse du même
avantage. — On doit s'étonner et déplorer que l'amélioration
morale n'accompagne pas l'amélioration intellectuelle. Le
nombre des enfans naturels est annuellement d'environ 8,5oo,
le -^ des naissances; cette proportion n'est en France que
de 7^. En Bavière, les criminels sont, année moyenne, dans
la proportion de rien '■> en France , dans celle de jt/— • Nous
ne chercherons pas quelles peuvent être les causes de ce fâcheux
état de choses. Peut-être vient-il en partie de quelques institu-
tions féodales encore en vigueur, et qui ne sont propres qu'à
abrutir les hommes, en brisant dans leur âme tout ressort
moral, en étouffant ce sentiment de liberté qui, seul, donne
l'amour de la vertu.
Les établissemens de bienfaisance sont nombreux à Munich.
La maison des pauvres a été organisée d'après les plans de
M. de Rumford. 600 indigens y reçoivent chaque jour gra-
tuitement leur nourriture. Une porte secrète est destinée aux
pauvres honteux : ils obtiennent, à un prix extrêmement ré-
duit, une soupe de bonne qualité et une ration d'excellent
pain. — L'hospice des hommes est dirigé par des religieux de
(1) Celles que nous y connaissons ont été presque toutes établies
par des pasteurs de l'Eglise réformée et reçoivent seulement les en-
fans des familles de cette communion.
ALLEMAGNE. 235
{'ordre de la Merci. Ou emploie dans cette maison, outre les
moyens ordinaires de désinfecter l'air, des ventilateurs et un
appareil particulier destiné à le renouveller sans cesse. Les
malades y sont reçus, sans autre formalité que leur demande,
sans autre recommandation que leurs souffrances. On leur
fournit des vètemens et tout ce qui leur est nécessaire. —
L'hôpital de Saint-Joseph et du Saint-Esprit est le plus ancien
de Munich : il compte quatre siècles d'existence. Les personnes
pauvres, âgées et infirmes y sont reçues et entretenues. — La
maison des En/ans - Trouvés recueille tous les enfans aban-
donnés et les vagabonds. Dès leur entrée dans la maison, on
fait le portrait de chacun d'eux, et l'on y joint une inscription
indiquant son nom, le numéro sous lequel il est inscrit sur les
registres de la maison, et , s'il est possible, son âge et le lieu
de sa naissance. Ces enfans ne quittent l'établissement que
lorsque leur éducation est achevée, et qu'ils sont en état d'en-
trer en apprentissage. Les autres institutions de bienfaisance
de Munich sont parfaitement dirigées et administrées ; mais,
comme elles n'offrent rien de remarquable, nous nous bor-
nerons à citer leurs noms; ce sont : l'hospice des hommes ,
celui des femmes, la maison des aliénés , l'hôpital royal, la
maison des lépreux sur le Gasteig , celle des lépreux de Sclnva-
bing, la maison des orphelins , l'institut des sourds-muets , l'hos-
pice des femmes en couches et l'hôpital militaire.
Le reste du cercle de User, dont Munich est le chef-lieu ,
possède 37 établissemens de bienfaisance, hôpitaux, maisons
de santé, de refuge, etc. La seule ville de Freising, de i,5oo
âmes, renferme un hôpital, une maison d'orphelins, une mai-
son de santé , un institut de sourds-muets, fondé pour 20 élè\ es,
une école normale, un institut pour les enfans des pauvres, et
des écoles populaires. Landshut, ville de 9,000 habitans, nié-
rite aussi d'être signalée pour le nombre et l'importance de ses
établissemens d'utilité publique. Nous ferons remarquer, entre
autres , un institut de lecture pour le peuple , dans lequel est
une bibliothèque choisie. Le cercle du Danube-Inférieur ren-
ferme a4 établissemens de bienfaisance; le cercle du Re-
gen , 21 ; celui du llaut-Mein, 33; celui du Rezat, 5i ; celui
du Bas-Mein, 3i ; celui du Danube - Supérieur, 39; celui
du Rhin, 8. En résumant cette énumération , on trouve, en
Bavière, 178 hôpitaux, hospices et lazarets; 35 maisons di-
sante et de traitement d'aliénation mentale; i/( maisons de
correction ou de travail.
Le nombre de ces établissemens est d'autant plus remar-
quable, que la Bavière ne renferme , après Munich, aucune
a36 EUROPE.
ville fort considérable. Dans le résumé que nous venons de
faire , on compte seulement :
2 villes de 3o,ooo à 34,ooo âmes.
3
de
20,000
;i
26,000
5
de
10,000
à
16,000
9
de
7,000
à
9,000
16
de
4,000
à
6,000
36
de
2,000
à
3,5oo
3o
de
1,000
à
1,800
4
de
800
La population de la Bavière égale à peu près la huitième
partie de celle de la France; et, si les établissëmens utiles se
trouvaient dans ce dernier pavs dans la même proportion, on
y compterait 1,42/1 hôpitaux et hospices; 280 maisons d'or-
phelins et d'enfans trouvés; 240 maisons de santé, etc.; 112
maisons de correction et de travail.
On pourrait faire d'autres rapprochemens analogues ; com-
parer, sous le rapport qui nous occupe, deux villes de même
population, l'une française, l'autre bavaroise : Grenoble, par
exemple, avec Nuremberg, qui possède i5 établissëmens
de bienfaisance et de nombreuses institutions d'éducation;
Étampes avec Amberg (cercle du Regen ) ville de 7,000 âmes,
qui renferme six hôpitaux, un lazaret, une maison de santé,
un lycée, un gymnase, une école normale, une bibliothèque
publique et plusieurs écoles populaires. — Nous renvoyons,
pour ces comparaisons qui nous sont rarement favorables, au
journal rempli d'intérêt que nous avons cité en commençant
cet article. A. P.
Carlsuuhe. — Publication prochaine. — M. Marx, libraire,
se propose de publier une série de documens propres à jeter un
grand jour sur la guerre de la succession d'Espagne; il les doit
à la bienveillance du grand-duc Louis de Baden , deux mem-
bres de cette illustre maison avant joué un rôle important dans
les événemens de ce tenis. Ce sont principalement des rap-
ports , des relations, des plans de campagne ou des discus-
sions de stratégie, enfin des questions de politique. Souvent
même on v trouvera des narrations suivies des opérations de
toute une campagne. Ces documens sont déposés dans les
archives des grands-ducs, parce qu'ils viennent du margrave
Louis-Guillaume, et de son oncle Hermann ; le premier lieute-
nant-général, le second feld-maréchal et président du conseil
de guerre. Ils son! émanés des empereurs Léopold Ier, Joseph Ier,
du roi d'Angleterre Guillaume III, du roi de Prusse Ere-
ALLEMAGNE.— SUISSE. ÏS7
déric Ier, tle l'électeur île Bavière M aximiiien- Joseph , du duc
Charles de Lorraine, du prince Eugène de Savoie, du prince
Egon de Furstemberg, du duc de Marlborough , du prince
d'Estethazy, palatin de Hongrie, du comte Thœckely, de
Piccolomini , de Caraffa, du comte de Marsigly, etc., etc. La
collection aura en toutcpiatre parties. La première comprendra
des pièces relatives à la guene contre les Turcs, et commen-
cera en i683; la seconde, qui remonte à 1674, sera consacrée
aux actes officiels de la guerre terminée par la paix de Nimè-
gue ; la troisième est consacrée à la guerre entreprise contre la
France en 1689; enfin, la quatrième, qui s'étend de 1702 à
1707, contiendra la guerre de la succession d'Espagne , jusqu'à
la mort du margrave Louis. Chaque partie est complète par
elle-même, et formera deux ou trois volumes. M. d'EYSENECK,
directeur des archives, s'est chargé du soin de coordonner
ces pièces, auxquelles on conservera leur tournure originale,
sauf quelques changemens dans l'orthographe. On a adopté
le format in-8° ; chaque volume coûtera environ 5 fr. ; il
en paraîtra un tous les trois mois. On doit remarquer que le
plus grand nombre des documens de ce recueil est écrit en
français. P. de G.
SUISSE.
Genève. — Conservation des œufs. — Extrait d'une Lettre
adressée au directeur de la Revue Encyclopédique. — Je viens de
lire dans l'un de vos cahiers (voy. t. xxxvni, p. a3i) l'annonce
d'un moyen pour conserver les œufs dans une dissolution de
chlorure de chaux Le nombre des personnes qui sont intéres-
se i s à conserver frais une certaine quantité d'œufs est consi-
dérable; sans parler des ménagères, des confiseurs et des
pâtissiers , les navigateurs qui entreprennent des vovages de
long cours ne seraient-ils pas fort heureux de pouvoir embar-
quer une provision d'œufs, telle qu'ils fussent assurés d'en
conserver pour leur usage de tous les jours, quelque longue
que fût leur navigation? Mais le chlorure de chaux n'est pas
une substance qui soit à la portée de chacun, et ce serait
rendre un service à toutes les classes de la société, que leur in-
diquer un moyen facile de conserver des œufs frais pendant
un teins presque indéfini. Or, ce moyen est trouvé : l'expé-
rience en a été faite, soit en petit, soit en grand, et elle a éga-
lement bien réussi. Vous jugerez s'il ne vaut point la peine de
la rendre publique.
M. Peschieb, mon frère, pharmacien, montra, I 'année der-
nière, à la Société de physique et à la réunion familière de la So-
238 EUROPE.
ciété des arts de cette ville, des œufs cuits parfaitement frais et
bons à manger, ainsi que chacun put s'en assurer, et qu'il avait
conservés pendant six ans. M. Veyrassat , excellent confiseur
de Genève, a employé cette année un tonneau entier d'œufs
parfaitement bien conservés par le môme moyen. Il suffit de
mettre les œufs encore frais dans un bocal, et de remplir ce-
lui-ci d'eau de chaux. Voici, pour les personnes qui l'ignorent,
comment se fait cette dernière. On jette, dans un vase qui
contient de vingt à trente livres d'eau, cinq ou six livres de
chaux grasse vive; on agite le mélange pendant quelques ins-
tans à diverses reprises; on laisse déposer la chaux , et on dé-
cante l'eau parfaitement limpide qui en a dissous une partie :
c'est cette eau qu'on emploie. Pour s'assurer qu'elle est saturée
de chaux, après en avoir rempli le bocal qui contient les œufs
jusqu'à ce que l'eau les dépasse d'environ trois pouces, on
la saupoudre d'une certaine quantité de chaux vive, et l'on
ferme le bocal.
Celte préparation n'exige ni connaissances chimiques ni
achat de préparations chimiques; il y a bien peu d'endroits
habités où l'on ne fasse usage de chaux vive, et il y en a beau-
coup où l'on ne sait point conserver les œufs frais. Or, on vient
de lire que la durée de cette conservation dépasse les besoins
ordinaires; il n'y a guère de navigations qui durent plus de six
ans, et il y a peu de sièges aussi longs que celui de Troie, en-
core rien ne prouve que les œufs ne se conserveraient pas
pendant dix ans. — J'ai l'honneur, etc.
Ch.-G. Peschier, D. Ch. et M., membre de plusieurs
Sociétés savantes.
Canton de Vaud. — Session ordinaire du Grand - Conseil ,
en i<S28. — Nous croyons devoir offrir à nos lecteurs les faits
qui ont principalement attiré l'attention des membres du grand-
conseil. — Statistique judiciaire. — Justice civile. 3,298 causes
ont été portées en conciliation devant les juges de paix ; 2,3-2
ont été conciliées. La moyenne des procès civils portés au tri-
bunal d'appel, pendant les dix dernières années, est de 29 causes
au principal, et de 20 en incidens. En 1827, on a jugé 37 pro-
cès au principal, et 3i en incidens. — Justice criminelle. La
moyenne des dix dernières années présente 94 procès correc-
tionnels et 24 criminels. Total, 118. En 1827, n5 procès
correctionnels, et 14 criminels avaient été jugés; total, 129,
parmi lesquels 99 étaient dirigés contre des individus étrangers
au canton. A l'exception de 4 crimes, les délits ne sont point
graves , et sont l'effet du désordre de conduite et de la démo-
ralisation que produit la pauvreté. — Maison de détention. Le
SUISSE. 239
nombre total dos détenus criminels et correctionnels était, au
Ier octobre 1827, de 58 hommes et 26 femmes; total , 84, sur
lesquels 16 étrangers. La dépense de l'établissement , en y
comprenant 4 à 5,ooo fr. de matières à ouvrer, s'est élevée à
3i,:553 fr. Sur !\i détenus sortis de cette maison , dont la
création date seulement de deux ans , 19 n'ont donné lieu à
aucune plainte et se conduisent bien; i3 sont incertains, soit
parce (pi 'on n'a pu découvrir leur demeure actuelle, soit parce
que leur conduite n'a pas un caractère très-prononcé; 7 ins-
pirent des craintes ; 3 ont commis de nouveaux délits. — Ins-
truction publique. Il existe 591 écoles publiques, fréquentées
par 25, 5go écoliers ; moyenne, 43 élèves pour chacune. L'en-
seignement mutuel est suivi complètement dans 39 de ces
écoles; 34 autres ne suivent qu'en partie ce système, dont les
heureux résultats sont maintenant bien constatés. Le nombre
dus écoles d'après la nouvelle méthode est bien petit, en com-
paraison de celui des écoles anciennes. L'école cantonale de
dessin est fréquentée par 108 élèves, tant nationaux qu'étran-
gers. On vient d'ajouter à l'établissement une salle destinée aux
jeunes filles.
Police de santé. La petite-vérole a parcouru presque tout
le canton depuis 1826. On a remarqué que plusieurs individus
qui avaient été vaccinés n'ont pas échappé à lépidémie; mais
ils en ont été affectés avec bien moins de violence que ceux
qui n'avaient pas été soumis à cette opération : ils n'ont éprouvé
qu'une maladie courte et légère.
Population. Il y a eu cette année un excédant de 1,093
naissances sur le nombre des décès. Le nombre des enfans nés
hors du mariage a été de 207, ou ~ des naissances. On compte
dans le canton environ 3,700 familles pauvres, comprenant
17,400 individus. Parmi ces individus , 7,100 sont en état de
travailler. 2,5oo familles sont assistées régulièrement; les autres
ne le sont cpie de teins en tems. 2,000 individus isolés sont as-
sistés, savoir : 1,600 régulièrement; le reste à des intervalles
plus ou moins éloignés. 1,000 autres individus se livrent à la
mendicité. Il résulte de ces données générales, que les familles
pauvres sont un 9e de la population du canton, porter à
iGojOoo âmes, ou 32,ooo familles, en comptant 5 individus
pour chacune.
Recensement tlu bétail. — Espèce chevaline : 22,774 indi-
vidus ; augmentation depuis 1826, i,225. — Espèce bovine:
64»733 ; diminution depuis la même époque , (>,ooi . — Bétes à
laine, 6-,l\ïl individus; augmentation, 2,192.
Les comptes généraux de finances du canton donnent, pour
a4o EUROPE.
Tannée 1827, les résultats suivans : recette, 1,002,364 ; dé-1
pense, 918,308; excédant de recettes, 84,o56 liv. suisses
( la livre suisse équivaut à 1 fr. 5o c. de France ).
Hospice cantonal. Nombre des malades pcndantl'année 1827,
488; 141 de plus qu'eu 1826. 299 sont sortis guéris ; 55 dans
un état amélioré ; a3 sont reconnus incurables ; 36 sont morts.
Hospice des aliénés. Ils ont été celle année au nombre de H5 ;
18 sont sortis guéris; 1 dans un état amélioré; 2 sont sortis
comme incurables et non dangereux ; 6 sont morts. — Pauvres.
Il leur a été distribué, pendant l'année, 12,950 fr. A. P.
ITALIE.
Réclamation. — (Florence, i er sept. 1 828.) — Monsieur, je lis
dans la Bibliotcca italiana (C. L. p. 43o) des observations rela-
tives à un article fourni par moi à la Revue Encyclopédique ,
sur un ouvrage de M. leDr Licthtenthal. M. F. A. (telle est la
signature de l'article) me reproche d'être tombé dans des
erreurs que je ne crois point avoir commises : les reproches
qu'il m'adresse sont de telle nature que je ne puis les laisser
sans réponse. J'espère que la présente réclamation sera in-
sérée dans la Biblioteca italiana; mais il ne m'importe pas
moins qu'elle paraisse dans la Revue. L'acte d'accusation de
M. F. A. est divisé en quatre chefs. Premièrement, il prétend
que je me suis servi d'expressions acerbes en parlant de
M. Licthtenthal. Ce reproche m'étonne infiniment, et il aura
surpris M. Lichtenthal lui-même, s'il a lu mon article. Les
termes cela passe raillerie n'ont rien d'acerbe : ils indiquent
simplement que nous sommes choqués par une opinion qui
nous semble extraordinaire : telle est du moins le sens de ces
mots pour quiconque connaît bien le génie de notre langue. En
second lieu , j'avais trouvé que M. Licthtenthal mettait sur le
même rang des compositeurs qui étaient loin d'être égaux en
mérite, et j'en connais quelques-uns : M. F. A. dit, sans péri-
phrase, qu'il n'y a pas un mot de cela dans l'ouvrage en ques-
tion; et voilà, poursuit-il, ce nui passe raillerie. Ainsi je serais
convaincu, sinon d'une assertion fausse, du moins d'uiie exces-
sive légèreté : je prie M. F. A. et tous les lecteurs qui voudront
bien s'en donner la peine de vérifier ma citation. Voici les
compositeurs que M. Lichtenthal donne comme formant la
sixième école de l'opéra français : Vogcl , Lernoine , Méhul >
Berlon , Catel , Chérubini , Gossec , Jadin , Kreuzer (il fallait
écrire Kreutzer) Lebrun, Lesucur , Permis , Porta et Spon-
ITALIE. 24!
liai (i). On voit que j'aurais belle occasion de récriminer; car,
lorsqu'on accuse quelqu'un d'inexactitude, il est bon d'être
soi-même exact; mais j'aime mieux passer tout de suite au
troisième chef d'accusation. Il consiste dans le tort que j'aurais
eu de relever des noms propres mal écrits et corrigés dans
X errata : je me suis donc mis à chercher X errata, que les impri-
-meurs ne placent pas toujours à l'endroit le plus apparent du
volume, et comparaison faite, je n'ai trouvé parmi les noms
fautifs dont j'aurais pu quelque peu allonger la liste, que le
seul nom de Sauveur qui ait été rectifié. Enfin, M. F. A. trouve
que j'ai ma! compris et par conséquent mal interprété la pensée
de M. Licthtenthal, lorsque j'ai parlé de sa note sur l'abbé
Roussier, auteur tout-à-fait déeréJité aujourd'hui, même en
France, où beaucoup de mauvais ouvrages relatifs à la mu-
sique jouissent encore de quelque estime. Voici la pnrase en
entier : Fino ail' età di 25 anni, F autore (Roussier) non conos-
ceva ancora nepparc una nota di musica : ma ail' età diZo anni,
meritava già, al dire di Laborde (Essai sur la musique), diesscr
annoveratofra iprimi autori del suo secolo (2). Je le demande :
ces expressions ne sont-elles pas faites pour donner une idée
avantageuse des talons de Roussier? A la vérité, elles sont
accolées au titre de son meilleur ouvrage, Mémoire sur la
musique des anciens, travail d'érudition qui renferme des re-
cherches utiles , mais qui ne suffit pas pour recommander l'au-
teur d'une manière si générale. Maintenant, je dois demander
pardon à tous les lecteurs et surtout à M. Licthtenthal d'être
revenu sur une si misérable discussion. Je me suis vu forcé de
m'appesantir sur quelques fautes de détail, aisées à faire dis-
paraître, tandis que je n'ai pu rien ajouter aux éloges que
j'avais donnés au Dictionnaire et à la Bibliographie du savant
écrivain (3), ouvrage de la plus grande importance et de la
plus évidente utilité. Quant à M. F. A., je lui dois des remercî-
mens, et je l'engage à relever mes erreurs toutes les fois qu'il
en trouvera l'occasion. Cette fois il n'a pas été heureux ; il ne
pourra manquer de mieux réussir un autre jour. Recevez , etc.
.T. AmuF.x-L.\r.\SGE.
NÉCROLOGIE. — VENISE. — François Necri, né dans celte
ville en 1769, est mort le 1 5 octobre 1827. Élevé par les jé-
suites, il se livra à la culture des sciences que ces religieux
affectionnaient, el surtout à L'étude des anciens, dont les mœurs
(1) Dlzionario di musica, I, 3oi , art. C.raiid opéra. (2; Biblio-
grafia, III , 13. i) "*"' Encyclopédique, février 18a j.
t. xr,. — Octobre 1828.
242 EUROPE.
et les principes excitaient son admiration. Comme il n'était
point dépourvu des biens de la fortune, il put conserver cette
indépendance si nécessaire aux véritables hommes de lettres.
Malgré la sévérité de ses principes et la régularité de sa con-
duite dans les choses graves , il montra souvent pour le reste
un peu d'inconstance et d'humeur. Dans un âge mûr, il se
maria, et satisfait de la compagnie de sa femme, il méprisa ce
qu'on appelle le grand monde, et même cette renommée qui
l'avait d'abord séduit. Cependant il n'abandonna point ses
études et continua à écrire, mais plutôt pour son amusement
et pour l'instruction des autres, que pour faire du bruit et
pour retrrer quelques avantages de ses travaux. Toutefois, il
a publié plusieurs ouvrages , et a légué en mourant de nom-
breux manuscrits au savant Emmanuel Cicocy\, qui se propose
d'en publier un choix. Les ouvrages imprimés sont , i° les
Lettres d'Alciphron, traduites du grec en italien. Ces lettres
qu'on croit supposées et qui avaient été traduites en latin dans
la belle édition à' Et. Bergler (Leipzig , i 709-1715, etc.), et en
français, par l'abbé Richard (Paris, 1783), manquaient à l'Ita-
lie, qui a généralement accueilli la version de Negri; 20 la Vie
d'Azuztolozeno, un des plus célèbres littérateurs et critiques qui
fleurirent au commencement du 18e siècle; 3° les Vers des frères
Amaltci, qui étaient du nombre des meilleurs latinistes du xvie
siècle; 4° le Fragment célèbre de l'élégie d'Hermesianax, tra-
duit et commenté. Ce fragment nous fait regretter la perte des
autres productions de ce poète grec, contemporain de Philippe
et d'Alexaudre-le-Grand; 5° les Vies de cinquante hommes
illustres des provinces de Venise ; 6° divers Mémoires sur quel-
ques inscriptions anciennes, et d'autres ouvrages, tant en prose
qu'en vers. La plupart des ouvrages inédits ne sont que des
traductions et des commentaires. F. S.
PAYS-BAS.
Liège. — Société libre d'émulation pour l'encouragement des
lettres, des sciences et des arts. — Séance publique , tenue le
11 juin 1828. — Le secrétaire général, M. J.J. Picard, a ouvert
cette séance par un rapport sur les travaux de la Société. Il a
fait connaître que l'éloge de Grétry, auquel il avait été accordé ,
en i8a5, une médaille d'or de 200 fr. , est de M. Moreau de
Jowkès, membre correspondant; que l'éloge ayant pour épi-
graphe : Nature et vérité , et qui a obtenu à la même époque
une mention honorable , est de madame Caroline, de Monti-
gnv; que le comité de littérature et des beaux-arts, n'ayant
reçu depuis la dernière séance publique aucun autre éloge
digue de Grélry, a retiré ce sujet du concours; qu'il en a éga-
PAYS-BAS.— FRANCE. 243
iement retiré le sujet de poésie ( l'établissement d'une université
à Liège), sur lequel il n'a reçu que deux odes assez médiocres;
que le comité des sciences physiques et mathématiques, n'ayant
point reçu de réponse satisfaisante à la question relative aux
cancers, l'a retirée du concours, et que le prix proposé pour
la question d^'s révulsifs a été décerné à M. Ge^trac, profes-
seur à l'école secondaire de médecine de Bordeaux. La mé-
daille en or de 3oo fr. , offerte par le comité des arts et ma-
nufactures pour la fabrication d'une tôie d'une dimension
propre à remplacer celle que l'on fait venir de l'Angleterre
pour la confection des chaudières des machines à vapeur, a
été accordée à MM. Orb\n et fils , de Liège.
M. Picard a annoncé que la Société a sollicité auprès du
gouvernement l'établissement à Liège d'une exposition pu-
blique des produits de l'industrie, et que sa demande paraît
devoir être accueillie favorablement. — Plusieurs morceaux
de poésie ont été lus par MM. Comhaire, Modave et Gravez.
Les fables de ce dernier sont écrites avec une grâce naïve qui
rappelle quelquefois le grand modèle. M. Modave a rendu avec
élégance et fidélité le début du xve chant de la seconde guerre
punique de Silius Italicus.
M. Teste, avocat , a lu un Essai sur les études et les exer-
cices oratoires dans leur rapport avec l'enseignement supérieur.
Ce discours renferme des passages écrits avec beaucoun de
chaleur, et dans lesquels de nobles et beaux sentimens sont
vivement exprimés. M. de Gerlache a présenté des Fragment
de l'histoire de Liège ; ils comprennent les guerres d'Awans et
de Waroux dans le xne siècle.
Ces fragmens , ainsi (pie les autres discours prononcés dans
cette séance , ont été imprimés (1) dans le même volume. On
trouve un Rapport sur l'école industrielle rie Liège , fait à la
Société par M. Ch. Rogier, dans la séance du 8 mars 1828.
L'école industrielle compte maintenant environ cent élèves. A. P.
FRANCE.
DÉPARTEMENS.
Sociétés savantes et Établisscmcns d'utilité publique.
Aucu [Gers). — Enseignement industriel. — M. Aza DE Yi-
(1) Procès-verbal de la séante publique , tenue , le 19. juin 1S2S, par la
Société libre d'émulation de Liège pour F encouragement des lettres, des
sciences cl des arts. Liège, 1828; Fr. Lemaric. In-8" de 127 pages.
16.
244 FRANCE.
daillan , ancien élève de l'École polytechnique, fils de l'un des
membres les plus considérés du conseil général du département
du Gers, a établi et professe un Cours public et gratuit de géo-
métrie appliquée aux arts mécaniques. Cette institution manquait
entièrement au département du Gers, et à la plupart des dépar-
temens voisins. En l'absence du préfet et du maire, membre de
la Chambre des députés, les autorités municipales ont ouvert le
Cours avec solennité; et le jeune professeur a recula plus douce
récompense de son zèle. Cent cinquante ouvriers se pressent à
ses leçons. Nous ne pouvons trop recommander ce noble
exemple à l'estime et a l'émulation des bons citoyens. C'est en
se consacrant ainsi à faire entrer la classe pauvre en partage
des lumières que la fortune permet d'acquérir, et du bien-être
qui suit les lumières, que les jeunes hommes des familles qui
jouissent d'une honorable aisance, trouveront un utile emploi
de leur teins, un généreux exercice de leurs facultés, et ac-
querront des titres à la reconnaissance publique.
Marseille. — Société de la Morale chrétienne auxiliaire de celle
de Paris. — La séance annuelle de cette intéressante Société, pour
1827 , a eti lieu le 27 septembre, sous la présidence de M. Tou-
louzan , rédacteur du journal intitulé l'Ami du bien , qui est
l'organe officiel de la Société. Après un discours bien pensé et
bien écrit du président , M. Ghassan, l'un des secrétaires, lit un
rapport sur les travaux de la Société dans l'année courante. Il
expose d'abord son origine qui remonte à quatorze mois , ses
rapides progrès et le but élevé auquel elle se propose de con-
courir. L'attention de la Société s'est portée sur plusieurs points
de bien public. Elle a obtenu, sur deux principalement, des ré-
sultats avantageux; elle a établi un cercle studieux destiné
aux jeunes gens qui sortent du collège , et qui perdent trop
souvent le goût des lettres et de l'instruction , faute d'un lieu
de réunion où cette heureuse disposition puisse recevoir
quelque aliment. Ce genre d'établissement manque à la plus
grande partie de nos villes de province. La Société aurait
voulu pouvoir fonder à Marseille un gymnase normal pour les
jeunes Grecs ; certaines circonstances l'ayant obligée d'ajourner
cette généreuse résolution , elle s'est occupée du moins de
placer ailleurs les enfans des héros de la Grèce moderne, afin
de leur faire donner une éducation digne de la patrie qu'ils
sont appelés à servir un jour. Les efforts de la Société n'ont
pas été infructueux. Elle a assuré l'asyle et l'éducation à
36 enfans , dans divers instituts de la Suisse et de l'Alle-
magne. A ce sujet , le rapporteur rend hommage à l'esprit de
charité de ce siècle, objet de tant d'accusations violentes et
I
DÉPARTEMENS.— PARIS. a45
injustes. Ces orphelins ont été transportés et défrayés partout,
sans aucune charge pour la caisse de la Société : de simples
aubergistes même ont refusé d'être indemnisés du séjour des
jeunes voyageurs chez eux. 23 autres orphelins vont être placés
de la même manière. Le nombre total sera alors de 59 : 8 seu-
lement sur ce nombre auront été placés en France. La So-
ciété avait offert un prix de i5o fr. , dont les fonds avaient été
faits par un membre, au meilleur ouvrage contre le jeu. Au-
cun des ouvrages envoyés n'ayant été jugé digne d'obtenir un
prix , le sujet est de nouveau mis au concours pour 1828. On
désire que l'ouvrage ait une couleur locale ; toute forme est
admise ; le style doit être simple et à la portée des classes ou-
vrières. Il faut, i° établir qu'en dernier résultat le jeu doit
ruiner successivement tous ceux qui s'y livrent, pour ne pro-
fiter qu'aux maisons qui reçoivent les joueurs ; 20 montrer
que le jeu doit nécessairement pousser les joueurs , ou au dés-
espoir, et par suite au crime, ou à l'oisiveté, c'est-à-dire à
la démoralisation. Le prix est une médaille d'or de 3oo fr. , ou
une somme d'égale valeur, au chois de l'auteur couronné. Les
Mémoires devront être adressés, francs de port, au bureau de-
là Société, rue Saint - Fer réol, n° 5;. P. A. D. . .
PARIS.
Institut. — Académie des sciences. — Du 22 septembre 1828.
— On lit une lettre de M. Raspail, ayant pour objet de
prendre date d'une communication relative à un point qu'il
avait laissé dans le doute dans son travail sur les cristaux de
milice et d'oxalate de chaux, et qu'il vient de traiter après un
nouvel examen. — M. Bertrand demande le dépôt d'un paquet
cacheté contenant divers procédés nouveaux pour la fabrica-
tion des papiers de réglisse, de mûrier et de tamarin. —
M. Moreau de JonnÈS donne lecture de son mémoire intitulé :
Recherches de géographie botanique sur le maïs, la synonymie
de cetie céréale , son pays originaire , l'étendue de sa culture , et
son antiquité chez les peuples aborigènes du Nouveau-Monde. —
M. Cuvier fait un rapport verbal sur un ouvrage de M. Audubon
relatif aux oiseaux de l'Amérique septentrionale. — M. G mou
m m / \ m noues, correspondant, lit un mémoire sur les attri-
butions des principaux organes cérébraux.
— Du ag septembre. — MM. Audoin et Milne Edwards
présentent un recueil de 70 dessins coloriés, où sont consignées
d > ob iei allons sur divers animaux marins qu'ils se pi oposent
Je lire à l'Académie, — M. Trehah annonce avoir einpl
246 FRANCE.
avec succès, depuis 1824, la compression de l'aorte contre les
hémorrhagies utérines, et demande à prendre date pour la
priorité de celte méthode. — M. Freycinet donne lecture d'une
nouvelle lettre de MM. Quoy et Gaymard, datée de Hobart,-
Town (île de VanDiémen), lei5 décembre 1827, et contenant
des détails sur l'expédition à laquelle ces médecins sont atta-
chés.— MM. Poinsot et Nacicr font le rapport suivant sur le
mémoire de MM. Lamé et Clapeyron, anciens élèves de
l'École polytechnique, actuellement au service de Russie,
lequel a pour objet l'équilibre des corps solides homogènes.
« La théorie qui est l'objet de ce mémoire est nouvelle. Cette
théorie a attiré depuis quelque terns l'attention de plusieurs
géomètres qui ont présenté sur ce sujet des notions qui ne
s'accordent pas entre elles. Quant aux principes adoptés par
les auteurs, l'opinion de l'un de vos commissaires au moins ne
peut être douteuse à cet égard , puisque ces principes sont les
mêmes que ceux qu'il avait établis depuis long-tems dans un
écrit dont il a été question ci-dessus. Cependant, comme le
tems et l'assentiment général sont nécessaires pour fixer entiè-
rement les idées sur des objets de cette nature, il ne convien-
drait pas de proposer ici à l'Académie de prononcer sur ce
point un jugement positif; niais nonobstant cette réserve, nous
n'hésiterons pas à reconnaître un mérite distingué dans le
travail de MM. Lamé et Clapeyron, et à demander que ce
travail soit approuvé par l'Académie, et imprimé dans le recueil
des savans étrangers. » (Approuvé.) — MM. Cuvier , Latreille et
Daméril font un rapport sur le mémoire de M. Dugès, relatif
à la circulation, à la respiration et à la reproduction des anne-
lides abranches. Quatre genres principaux composent cette
famille des vers externes sans branchies apparentes. Ce sont les
lombrics y les sangsues , les naïdes et les planaires. M. Dugès
s'est principalement occupé des genres lombrics et planaires ,
dont l'organisation avait été étudiée d'une manière générale
par plusieurs observateurs. Les mémoires de M. Dugès sont
en même tems zoologiques et anatomiques. Le premier traite
des lombrics, des naïdes, des sangsues ou hirudinées. Le
second renferme un grand nombre de recherches sur l'organi-
sation et sur les mœurs des planariées. M. Dugès conclut des
recherches 1 enfermées dans ce deuxième mémoire, que les pla-
nariées forment parmi les animaux une famille distincte qu'il
caractérise ainsi :« Animaux souples, moux, pulpeux, sans
nerfs, ni muscles distincts, sans articulation, sans ventouses,
pourvus d'organes digestifs et circulatoires. Il la divise en trois
genres dont voici les caractères essentiels : 1. Prostome : à
PARIS. 247
bouche et anus terminaux , une sorte de trompe; 2. Derostome :
un seul orifice alimentaire situé sous l'extrémité antérieure;
3. Planaire ; un seul orifice alimentaire placé vers la partie
moyenne inférieure d'un corps aplati; un suçoir. » Vos com-
missaires ont jugé ce travail très-important pour la science;
Ils proposent en conséquence d'en autoriser l'impression dans
le recueil des savans étrangers. (Approuvé.)
— Du 6 octobre. M. Geoffroy Savnt-Hixaire lit un mémoire
sur les anomalies du système sexuel chez la taupe. — M. Cau-
chy présente deux mémoires, l'un sur le mouvement des lames
solides élastiques ou non élastiques, naturellement planes ou
naturellement courbes, d'une épaisseur constante ou d'une
épaisseur variable ; l'autre sur le mouvement des plaques et des
verges élastiques ou non élastiques. — M. Gmou de Blzarin-
gues lit un mémoire, dans lequel il rapporte des expériences
nouvelles sur la reproduction de quelques animaux domestiques
et sur celle des plantes. M. Geoffroy Saint -Hilaire rap-
pelle à ce sujet quelques expériences qu'il avait commencées
pendant son séjour en Egypte , et qui étaient relatives à lu re-
production des plantes. — M. Moreau de Jonnès informe
l'Académie que, suivant le rapport d'une feuille publique an-
glaise, des ossemens de mammouths ont été découverts sur les
côtes du détroit de Behring , par la dernière expédition britan-
nique qui a exploré les côtes de l'Amérique arctique.
— Du 1 3 octobre. — M. Héricart de Thury communique des
lettres écrites de Provence par M. Brard , et annonçant cpi'il
existe depuis long-tems dans la commune de Lacaille une masse
de fer (pie tout fait juger d'origine météorique. Il propose d'in-
viter M. le ministre de l'intérieur à faire l'acquisition de ce
morceau curieux pour le Muséum d'histoire naturelle. (Adopté.)
— M. Cauchi présente une note additionnelle à son mémoire
sur les lames élastiques. — M. Cuvier communique une nouvelle
lettre de MM. QuOY et Gaymard, contenant des observa-
tions sur l'animal de X. 'Argonaute , sur celui de la Harpe et sur
X atlante de Pérou. — M. Df.i.eal présente diverses observa-
tions sur les mémoires de M. Ri \u;n , luà la dernière séance ,
et concernant un homme qui parlait, quoique son larynx fût
obstrué et qu'il respirât par une ouverture artificielle de la
trachée. — IM. Dotrochbt lit un mémoire sur la tympanite
gastrique des herbivores. — M. Delille lit un mémoire sur
la plante nommée par I. innée; Theligonum cynocrambe. —
L'Académie nomme la commission qui doil présenter une liste
■ le candidats pour h- remplacement du gênerai dndréotsy ,
comme associé libre : elle esl composée »ie JÏM. drago, Le-
24$ FRANCE.
gendre, Cuvier , Chaptal, Coquebert - Montbret et Henri de
Cassini. — MM. Cuvier et Bronguiart for.t un rapport sur le
mémoire de MM. Marcel de Serres, Durreuil et Jeanjean,
relatif aux cavernes de Lunel- Vieil et aux ossemens fossiles
qu'elles renferment. « Les cavernes dont il s'agitsont au nombre
de trois , donnant toutes trois dans un même jardin , et péné-
trant dans une même colline; celle de Maliet, à 4 petites lieues
de Montpellier et à un quart de lieue à l'ouest du village de
Lunel-Vieil. Leur hauteur est de i5 ou 18 mètres au-dessus
des eaux moyennes de l'étang de Maugino qui borde la Médi-
terranée. Elles sont ouvertes dans un calcaire marin tertiaire,
que les auteurs croient appartenir à la formation qu'ils appellent
calcaire moellon , et qui, selon eux , est supérieure aux marnes
argileuses bleues, par conséquent beaucoup plus récente que
notre calcaire grossier. C'est le même calcaire que vos commis-
saires ont décrit il y a long-tems, mais qui paraît beaucoup
plus puissant clans le midi de ia France que dans ies environs
de Paris. Celle de ces trois cavernes que l'on a connue le plus
anciennement est la plus orientale, c'est une sorte de boyau
tortueux et étroit , dont la plus grande longueur est d'environ
5o mètres avec une largeur moyenne de 2 mètres, et une hau-
teur de 4- Elle contenait une grande quantité d'ossemens de
carnassiers et d'herbivores disséminés et confondus dans le
limon rouge qui eu recouvrait le sol. Quelques-uns près de l'en-
trée étaient fixés et liés au rocher par des stalagnites calcaires.
La seconde caverne, découverte en 1824, est une vaste ga-
lerie d'au moins x5o jiiètres, sur une largeur moyenne de 10
ou 12 , et une hauteur de 3 ou 4- Vers son extrémité méridio-
nale, il n'existe que des sables assez fins ; mais les cailloux
roulés et les gros galets abondent vers l'extrémité opposée.
La troisième caverne, découverte en 1827, ne peut se par-
courir que sur 70 ou 80 mètres, îe reste de son étendue étant
rempli de sable et d'énormes blocs de rochers éboulés. — En
général, il se trouvait plus d'ossemens dans les parties du li-
mon qui renfermaient beaucoup de cailloux roulés, et ils man-
quaient totalement dans les sables. C'est près des parois et dans
les points de la plus grande pente qu'ils sont le plus amoncelés.
Ils sont mêlés sans distinction d'espèces, et sans rapport avec
leur position dans le squelette. Des parties du même os ont été
trouvées à d'assez grandes distances les unes des autres; un
plastron de tortue reposait sur un humérus de rhinocéros, et
des métacarpiens d'hyène remplissaient le creux d'un canon
de grand ruminant. Ils ne paraissent pas avoir été roulés, mais
brisés par des chocs violens. Les nombreuses fissures de leur
PARIS. 249
surface font penser qu'ils étaient depuis long-tems dépouillés
de chair lorsqu'ils ont été entraînés dans ces cavernes. On re-
marque aussi qu'ils sont d'autant mieux conservés que leur
forme et leur tissu les rendaient plus propres à résister aux
agens extérieurs. Le limon qui les enveloppe ressemble beau-
coup à celui qui couvre la plupart de nos plaines, et même à
celui qui remplit les fissures occupées par les brèches osseuses,
lorsqu'il n'est pas encore consolidé. Les auteurs du mémoire
ont reconnu parmi ces ossemens ceux de quatorze espèces de
carnassiers, de 7 ruminans, de 7 pachydermes et de 5 ron-
geurs. Les es de cerfs, de bœufs et de chevaux sont les plus
abondans parmi les herbivores ; ceux de canis et àefelîs parmi
les carnivores ; les plus rares sont ceux de blaireaux et de cas-
tors. — La seconde partie du mémoire roule principalement
sur les os d'hyène. Nos auteurs, les ayant comparés avec un
grand soin entre eux et avec ceux des hyènes vivantes , ont
cru reconnaître trois espèces. La première est celle qui a déjà
été recueillie dans un grand nombre de cavernes d'Allemagne,
de France et d'Angleterre, et ciont un de nous a fait connaître
les caractères; les auteurs l'ont appelée hyœna spelœa ; on sait
que c'est de l'hyène tachetée qu'elle se rapproche le plus. Une
autre qu'ils trouvent beaucoup plus voisine de l'hyène rayée
leur a paru devoir être nommée hyœna prisca , et ils en ont une
troisième qu'ils appellent hyœna intermedia. — Leur opinion
sur les causes qui ont rassemblé ces os dans les cavernes
n'est pas entièrement conforme à celle des géologues qui se
sont occupés dans ces derniers tems de ce grand phénomène.
Quoiqu'ils aient recueilli dans les cavernes de Lunel -Vieil,
comme M. Bukland dans celles d'Angleterre, des excrémens
d'hyène; quoique les ossemens, qui y sont mêlés avec ceux
d'hyène, portent aussi la marque des dents de ces êtres vo-
races , il leur paraît difficile de croire qu'elles y aient fait leur
habitation. Les os de carnassiers beaucoup plus grands, de ti-
gres, par exemple, qui s'y rencontrent aussi, prouveraient
également bien que ces grands carnassiers y ont eu leur re-
traite. Et comment des hyènes auraient -elles osé habiter ave<
des tigres? Comment des chiens, dont ou trouve aussi les 0
semeus en grande quantité, auraient-ils voulu habiter avec des
hyènes? Ils ne croient cependant pasque ces os aienl été aine
nés de loin : au contraire , ils pensent que tous ces animaux ont
vécu dans la contrée; mais, dans leur opinion, c'est une seule
et même cause qui lésa répandus, avec ces dépôts appelés di-
Invium , sur toute la iurface du sol, et qui les a lait pénélrei
dans les cavités que ce sol pouvait leur offrir. C'est dans 1
a5o FRANCE.
vrage entier qu'il faudra étudier et peser tous les motifs que
nos auteurs allèguent en faveur de cette idée. Ce qui est plus
positif, ce sont les faits palpables , les descriptions et les figures
exactes. A cet égard , le mémoire de MM. Marcel de Serres ,
Dubreuil et Jeanjean nous paraît digne de toute sorte d'éloges,
et nous pensons que l'Académie doit l'admettre dans le recueil
des savans étrangers, à moins toutefois que les auteurs ne préfè-
rent l'imprimer séparément, ou mieux encore avec le reste de
leur travail. C'est à cette dernière résolution que tous les ama-
teurs de géologie désireront sans doute qu'ils s'arrêtent. » (Ap-
prouvé.) — M. Dutrochet lit de nouvelles expériences sur
X endosmose. A. Miche lot.
Académie des beaux - arts. — Séance publique annuelle ,
du 4 octobre 1828, sous la présidence de M. Thévenih". — Le
principal objet de celte solennité était la distribution des
prix de peinture, de sculpture, d'architecture, de gravure en
taille-douce et de composition musicale. — M. Quatremère de
Olincy, secrétaire perpétuel , a ouvert la séance par la lec-
ture d'une Notice historique sur la vie et les ouvrages du sculp-
teur Lemot, auteur des statues équestres de Henri IV et de
Louis XIV, du bas-relief qui orne le fronton du Louvre, etc.
Passant en revue chacun des ouvrages de cet habile artiste , il
s'est peu arrêté aux détails de sa vie : il a rappelé, cependant ,
quelques circonstances singulières qui déterminèrent, ou plutôt
qui firent découvrir sa vocation pour une carrière où il s'est
acquis une si grande et si juste célébrité (1). — M. Garnier a
succédé à M. le secrétaire perpétuel ; il a fait un rapport sur
les ouvrages des pensionnaires du roi à Rome, et sur les
obligations qui leur sont imposées. (Les règlemens à cet égard
viennent d'être changés et modifiés par une ordonnance royale.)
— Les élèves lauréats ont ensuite été couronnés. L'Académie
n'a pas cru qu'il y eût lieu à décerner, cette année, le premier
grand prix de peinture ; et l'on s'accorde en effet à dire que
les tableaux des concurrens sont généralement très-médiocres.
Ulysse et ÎNéoptolème, arrivés furtivement dans l'île deLemnos,
Ont profité du sommeil du compagnon d'Hercule pour lui enlever
ses armes. Phiioctète se réveille ,les ressaisit, et, irrité parla pré-
sence d'Ulysse, son ennemi, veut le percer d'une flèche: Néopto-
lème l'arrête. Tel était le sujet du prix de peinture. Le second
grand prix a été remporté par M. Paul Jourdy, de Dijon
(1) Le Lycée armoricain renferme une Notice très-étendue et fort
bien écrite sur M. Lemot. (Cahier de ruarsi8:i8. )
PARIS. 25 1
(Côte d'Or ), élève de M. Lethière. — L'Académie avait donné
pour sujet du grand prix de sculpture la Mort (V Hercule sur le
mont OEta. Le premier prix a été remporté par M. Antoine-
Laurent Dantan , de Saint -Cloud ( Seine-et-Oise). Le second
prix, par M. Th.-J.- Napoléon Jacques, de Paris, élève de
MM. Cartellier et Cortot. Nous reproduirons ici une observa-
tion faite par des hommes de goût. On ne peut, certes, re-
procher aux sujets choisis par l'Académie de n'être point assez
classiques: mais n'est-il pas à craindre que les élèves, placés
entre les souvenirs des grands modèles et le désir de faire du
nouveau, ne se jettent dans des compositions bizarres, ou
ne copient servilement des chefs-d'œuvre inimitables ? Ne
vaudrait-il pas mieux leur fournir un sujet neuf, dans lequel
ils pourraient déployer toutes les ressources de leur imagina-
tion? Et cette épreuve ne donnerait-elle pas une mesure plus
exacte de ce qu'on doit attendre d'eux pour l'avenir? Nous
soumettons ces réflexions à ceux qui pensent que, dans les
arts d'imagination , comme dans les autres applications des
facultés de l'homme , il ne faut pas se borner à imiter et à re-
faire, et qui croient que, là aussi, il faut qu'une génération
nouvelle soit la continuation perfectionnée de celle qui l'a pré-
cédée , au lieu d'en être la répétition monotone. — Le sujet du
prix d'architecture était le projet d'une bibliothèque publique
pour la capitale du royaume. Le premier prix a été remporté
par RI. M.-A. Delannoy, de Paris, élève de MM. Delespine ,
Vaudoycr et Le Bas. Le second par M. E.-L.-P.-S. Bourgui-
gnon, de La Rochelle ( Charente - Inférieure) , élève de
MM. Vaudnyer et Le Bas. L'Académie a accordé une mention
au projet de M. P.-C. Abric, de Montpellier ( Hérault), élève
de M. Debret. — Le premier grand prix de gravure en taille-
douce a été remporté par M. J.-V. Viiïert, de Paris, élève de
MM. Richormnc et Hersent. Le second , par M. J.-C. Clavey,
de Mcuvy (Haute - Marne ) , élève des mêmes professeurs.
L'Académie a accordé une mention à l'ouvrage de M. V.-B.-F.
Geille, de Ciotat (Bouches-du-Rhône ). — Le premier prix
de composition musicale a été obtenu par M. G.-R. Df.spréaux,
de Clermont (Puy-de-Dôme) , élève de M. Berton ; le second,
par M. H. Berlioz, de la Côte-Saint-André ( Isère) , élève de
MM. Lesueur et Reiclia. Ce jeune artiste avait élé déjà cou-
ronné dans un des précédons concours. Le deuxième second
prix a été remporté par M. P.-J. Narckot , de Paris, élève de
MM. Lesueur et Rcic/ia. — Le prix de la tète d'expression,
fondé par M. de Caylus , a été obtenu, en sculpture, par M. //.
J.-A. Husson , de Paris, élève de M. David; e! en peinture,
25a FRANCE.
par M. E. SiGNOL,de Paris, élève de M. Gros. — Le prix île
la demi figure peinte a été accordé à M. G.-F. Lépavi.e, de
Versailles (Seinc-et-Oise ), élève de M. Regnault. — La grande
médaille d'émulation pour les jeunes architectes aété remportée
par M. F.- A. Cendrier, de Paris, élève de MM. Vaudoyer et
Le Bas. A. P.
Institut auxiliaire de V Ecole de Droit ( rue de l'Est, n° 9 ).
— Depuis long-tems les pères de famille se plaignaient d'être
contraints d'abandonner à eux-mêmes leurs en fans au sortir
du collège, et de les laisser sans Mentor au milieu des séduc-
tions et des dangers de la capitale. Encouragé par les suffrages
les plus honorables , et pour répondre aux vœux de plusieurs
familles distinguées, M. Darragox, professeur de l'Université
et ex-chef d'institution, vient d'établir une maison où il reçoit
les élèves qui fréquentent l'Ecole de Droit. Cet établissement ,
qui par sa situation domine le beau jardin du Luxembourg,
et qui est voisin des grandes écoles de Droit et de Médecine,
et des salles où se font les cours des facultés de l'académie de
Paris, présente aux jeunes gens les plus grands avantages
pour leur bien-être , et toutes les ressources qu'ils peuvent
désirer pour de bonnes études. Chaque élevé y trouve une
chambre proprement et commodément garnie , une nourri-
ture saine et abondante, des répétitions de tous les cours de
l'Ecole de Droit, et des cours de droit naturel, d'économie
politique, de Drok commercial, de droit criminel et d'élo-
quence judiciaire qui complètent cet enseignement , enfin un
billard et les autres jeux qui sont propres à diminuer le besoin
d'aller chercher au-dehors des délassemens et des récréations.
On prépare dans la maison les jeunes gens aux examens du
baccalauréat.
Monument consacré à la mémoire du docteur Gall. — Une
commission présidée par M. Ternaux, et dont font partie
MM. Broussais , Londe et Fossati , D. M., Gérard, Busio et
David, membres de l'Institut, T'isconti, architecte, Barre,
graveur en médailles , de Lamazc, notaire, vient de publier la
circulaire suivante : « Les nombreux amis du docteur Gall
ont commencé une souscription destinée à l'érection d'un mo-
nument sur la tombe de cet homme célèbre. Ils ont pensé (pie
les Français concourraient volontiers à cette œu\ re , destinée à
honorer la mémoire d'un homme de génie, qui vint avec con-
fiance dans leur pays trouver le repos et la considération. Ils
spèi enl que les étrangei s s'associeront à cet acte de reconnais-
sance publique envers le grand philosophe dont les travaux
PARIS. 253
doivent contribuer au perfectionnement de l'esprit humain. »
L'intention de la commission est d'élever un monument
dont l'exécution sera confiée à M. Fojatier , statuaire, et à
M. Visconti, architecte.
Les personnes qui désirent participer à cette souscription
sont priées de faire remettre la somme qu'elles voudront y
consacrer chez M. de Lamaze , notaire , rue de la Paix , n° 2
ou chez MM. Treuttcl et Wùrtz, rue de Bourbon, n° 17.
Théâtres. — Théâtre-Français. — Première représentation
de IFalstein, tragédie en cinq actes, par M. Liadières. (Mercredi
11 octobre.) — Tout le monde connaît cette belle trilogie de
Schiller, où le poète a peint de verve l'un des épisodes les plus
remarquable-; de laguerrede trente ans, et le caractère d'im des
plus illustres généraux dont se glorifie l'Allemagne. Le Camp
de Walstein , les Piccolomini et la Mort de Walstein , sont trois
pièces dont l'ensemble forme une espèce de galerie de ta-
bleaux où l'époque revit tout entière, animée des plus vives
couleurs. Rien de plus frappant, de plus poétiquement vrai
que l'image de ce camp, où le paysan et le soldat, le capucin
et la cantinière figurent l'un à côté de l'autre; où se réunit
cette foule d'aventuriers, attirés de tous les pays, sous les
drapeaux de Walstein, par la renommée de ce grand général,
par la soif du pillage et l'attrait de cette licence des camps qui
est, aux yeux du soldat, une sorte d'indépendance.Transporté
au milieu de ce camp, le spectateur comprend mieux que par
tous les récits la puissance de Walstein , et en même tems qu'il
est témoin de l'enthousiasme et du dévouaient des troupes
pour ce guerrier fameux, il entrevoit que, si la fortune venait à
changer, ces soldats avides de butin, ces officiels de fortune
qui attendent tout de leur générai, pourraient bien changer
avec elle. Ce n'est pas l'homme qui est leur idole, c'est le ca-
pitaine qui les mène à la victoire et qui leur prodigue les dé-
pouilles des peuples. Avant même de nous montrer Walstein,
qui ne paraît pas dans la première partie de sa trilogie, Schil-
ler a su nous faire comprendre cet homme qui, par sa seule
influence , et, lorsque l'empire était sans ressources , sut créer
deux fois des armées de cent mille hommes, et rassurer le
trône chancelant de l'empereur. Ainsi annoncé, ce person-
nage ligure, dans les Piccolomini , au milieu de ses généraux,
et ccitc seconde pièce , qui n'est elle-même qu'une espèce d'ex-
position de la troisième, nous montre d'un côté les desseins
ambitieux et les incertitudes, l'audace et la superstition de
cet homme extraordinaire; de l'autre, toutes les passions,
25 /» FRANCE.
toutes les ambitions qui s'agitent autour de lui, ces trames
ourdies pour le perdre , au nom de l'empereur, et par cet Oc-
tave Piccolomini qu'il croyait son ami le plus fidèle. Tous les
caractères sont mis en jeu et se développent dans cette se-
conde partie avec un naturel, une vérité qui attachent, et qui
tiennent lieu, jusqu'à un certain point, de l'action qui manque.
Cette action , le poète l'a réservée pour sa troisième pièce, où
son héros déclare ouvertement ses projets, voit ses plus dé-
voués partisans l'abandonner, et tombe enfin sous les coups
d'un assassin.
Ces trois pièces, qui ont pour les Allemands tout l'attrait
d'un sujet patriotique et d'une peinture naïve et fidèle (mé-
rite fort apprécié chez eux) , manquent de cet intérêt drama-
tique qui s'attache à un héros que le poète nous fait aimer, et
à une action au succès de laquelle nous prenons une vive part.
Schiller l'a compris, et il a imaginé deux personnages sur les-
quels il appelle toutes les affections des spectateurs, et qu'il a
peints avec un admirable talent et une véritable inspiration
poétique. Thecla, fille de Walstein, que sa mère amène dans
le camp au sortir du couvent où elle a été élevée, et Max Pic-
colomini , fils d'Octave , sont deux figures dont l'idéale beauté
nous frappe encore davantage par le contraste des autres per-
sonnages. Cette jeune fille, modèle de candeur et d'amour,
dont les sentimens sont si purs et si bien dégagés de tous les
intérêts mondains; ce jeune héros, si fidèle à la patrie, à l'a-
mour, à l'amitié, et qui meurt glorieusement pour ne trahir
aucun de ces nobles sentimens, nous paraissent deux créatures
célestes au milieu de tous ces hommes agités, autour d'eux,
d'ambition, de haine et de vengeance. Victimes de ces pas-
sions furieuses dont la contagion les environne sans les
toucher, ces jeunes amans éveillent dans l'ame du spectateur
une sympathie douce et mélancolique : tout le génie de Schiller
est dans cette heureuse création. Il nous reste à parler d'un
personnage important sur lequel nous devons donner quel-
ques détails pour faire comprendre la critique que nous allons
hasarder d'une des situations les plus applaudies de la pièce
nouvelle. Butler est un soldat de fortune parvenu à un grade
élevé, et, après Walstein, l'un des officiers de l'armée qui a le
plus d'empire sur l'esprit du soldat. Toute son ambition est
d'obtenir un titre de noblesse : ce prix de ses longues fatigues,
de son sang répandu, de ses brillans exploits, lui est refusé par
l'empereur, et Butler a voué à ce prince une haine impla-
cable. Ce mépris de ses services l'a d'ailleurs attaché plus in-
timement à la fortune de Walstein; c'est ce qu'avait bien prévu
PARIS. a55
l'astucieux général, qui, en même tems qu'il accable Butler
de témoignages d'amitié, avait eu soin d'écrire à l'empereur
d'humilier sa vanité. Irrité de cette trahison, dont il est in-
formé par Octave Piccolomini , le vieil officier devient aussi
passionné dans sa haine contre Walstein qu'il avait été fana-
tique dans son attachement, et il conçoit le dessein de venger
l'empereur et lui-même en assassinant Walstein, qui doit être
livré mort ou vif à l'envoyé de l'empire.
En empruntant an poète allemand le nom de son héros, la
marche générale du drame, quelques uns des caractères et
des détails, M. Liadières a fait une pièce qui ressemble fort
peu à l'ouvrage de Schiller. Au lieu de cette figure parfaite-
ment historique et si originale de "Walstein, il nous montre un
personnage de son invention et qui ressemble à vingt héros de
tragédies. Ce n'est plus cet homme à la fois superstitieux et
intrépide , ambitieux dans ses désirs et incertain dans ses ré-
solutions, cet homme dont un biographe a dit : « Il eut peut-
être égalé les premiers héros de l'histoire, si ses qualités n'a-
vaient été ternies par une ambition démesurée, une arrogance
sans bornes, et par cet amour de l'argent et du luxe qui le
rendit le fléau de tant de millions d'hommes. » Walstein , dans
la tragédie nouvelle, est un héros dont aucune faiblesse n'ob-
scurcit les brillantes qualités : grand homme de guerre, sujet
fidèle, père tendre, ami généreux, c'est un prince jeté dans le
moule usé de nos princes de théâtre; mais ce n'est point cette
puissante, cette naïve individualité que Schiller emprunte à
l'histoire pour l'exposer sur la scène. Le Walstein allemand
semhle sortir des mains de la nature, il en a toute la sponta-
néité; le Walstein fiançais est i\n être façonné par les combi-
naisons de l'art, on dirait qu'on l'a déjà vu ailleurs. Sans doute
il y a du talent dans celle composition , il y a des effets qui de-
vaient réussir, et d'autant plus sûrs qu'ils étaient moins neufs;
niais il y a ahsence totale de vérité historique. Il est permis à un
poëte de mettre sur la scène un sujet de son invention , mais il
ne faut pas qu'il le décore d'un nom historique qui ferait men-
tir chacune de ses situations et presque chacun de ses vers. Un
général illustre, long- tems sujet fidèle d'un prince que ses ex-
ploits ont maintenu sur le trône, et qui n'est poussé à la ré-
volte que par les injustices et les affronts de ce roi qui lui doit
tout, peut être assurément le héros d'une tragédie; mais,
encore une fois, ce héros n'est pas Walstein. En changeant
cette figure principale, l'auteur s'est aussi privé d'une grande
puiie (le l'effet qui résulte du contraste poétique établi par
Schiller entre ses deux aman? et autres personnages de son
256 FRANCE.
drame. Cette touchante création du poëte allemand est un peu
effacée dans la pièce française; sans doute M. Liadières ne
pouvait pas conserver à Thécla cette exaltation mystique qui
lui sied fort bien sur les théâtres de Berlin ou de Weimar, mais
qui est d'une vérité un peu trop allemande pour être bien
comprise à Paris : toutefois il aurait dû s'efforcer de donner
peu plus d'importance à ce rôle. Notre poëte a puisé, dan;
caractère de générosité qu'il a donné à son Walstein, l'idée
compi
un peu plus d'importance à ce rôle. Notre poëte a puisé, dans
ce caractère de générosité qu'il a donné à son Walstein, l'idée
d'une scène qui a beaucoup contribué au succès du cinquième
acte. Au moment où Butler vient de tout disposer pour faire
assassiner son général, celui-ci l'aborde , et, s'ouvrant à lui sur
le ton de la plus franche amitié , il lui dit : « Mon vieux cama-
rade, j'ai un reproche à me faire, et je veux en décharger
mon cœur avant d'aller au combat, où peut-être nous trouve-
rons la mort ; c'est moi qui t'ai privé de ce titre qui fait l'objet
de tous tes vœux, mais je ne l'ai fait que dans ton intérêt. Ton
nom, tant de fois illustré, se serait obscurci sous l'éclat d'un
titre, et je t'ai fait refuser cette faveur pour mieux conserver
ta gloire. » Butler, touché de cet aveu, révèle à son tour à
Walstein la vengeance qu'il a préparée, et il court en suspendre
l'effet; mais il est tué lui-même avant d'avoir pu avertir les
meurtriers, et Walstein tombe sous les coups qui lui étaient
destinés. On comprend l'effet dramatique de ce double aveu;
mais M. Liadières devait motiver d'une manière plus spécieuse
l'excuse que Walstein donne à Butler, car celui-ci pourrait
lui répondre : « Mais vous, vous avez bien accepté les titres de
prince de Friedland et de duc de Mecklenbourg , ils n'ont
rien ôté à la gloire du nom de Walstein; le titre de comte
n'aurait pas plus obscurci celui de Butler. » Mais l'émotion du
vieux soldat ne lui permet pas de voir que cette défaite de
Walstein ressemble beaucoup à une gasconnade, et le public
a témoigné par de vifs applaudissemens qu'il s'y était laissé
prendre comme Butler.
Le titre de la tragédie nouvelle nous avait fait concevoir des
cspérancesqui ont été trompées , et ce mécompte nous a rendus
sévères; si, pour la juger, nous oublions un instant et l'histoire,
et la tragédie allemande, nous reconnaîtrons avec plaisir
qu'elle offre une composition intéressante, des caractères no-
bles , énergiques et dessinés avec art, des situations drama-
tiques, enfin un style élégant, semé de beaux vers et de traits
vigoureux; le seul hémistiche : Reine, séchez vos pleurs, est
une véritable péripétie. La scène où Walstein résigne sa puis-
sance, en jetant son bâton de commandement, est belle et a pro-
PARIS. 257
duit beaucoup d'effet, aussi-bien que celle du cinquième acte,
entre Walstein et Butler, dont nous avons déjà fait mention. En-
fin, sauf l'espèce d'escamotage delà catastrophe, cette pièce est
une tragédie bien faite dans l'ancienne manière, manière excel-
lente sans doute pour traiter certains sujets, mais que l'on sent
de plus en plus le besoin de modifier, à mesure qu'on fait des
tentatives nouvelles pour l'appliquer à l'histoire moderne et
aux sujets contemporains. L'auteur qui a obtenu un si beau
succès en mettant Marie Stuart sur la scène française était
resté plus près de Schiller-; et l'auteur de Léonidas , en repro ■
duisant le Guillaume Tell du même poëte , a religieusement
respecté ses beautés naïves et originales. Les amis de l'art dra-
matique espèrent que MM. les comédiens ne les priveront pas
plus long-tems d'un ouvrage si impatiemment attendu.
La tragédie de M. Liadières a été assez bien jouée; Joanny
surtout a eu des momens de simplicité et de naturel qu'on ne
saurait trop applaudir.
On annonce à l'Odéon une autre tragédie de Walstein, dé-
but d'un jeune poëte dans la carrière dramatique ; celle-ci est,
dit-on, une imitation plus fi cl ù 1 e de la tragédie allemande. On
sait cpie le drame de Schiller avait déjà été imité eu vers par
M. Benjamin Constant; cette pièce n'a pas été représentée,
ce qui n'a pas empêché d'apprécier les beautés dont elle
brille. Elle est précédée de réflexions neuves et profondes, qui
méritent d'être méditées par tous ceux qui s'intéressent au-
jourd'hui à l'art dramatique et à ses progrès.
— Odkon. — Ouverture (Dimanche 5 octobre). — Première
représentation des Suites d'un coup d'épée , comédie en un acte
et en vers, par MM. Ajh.r et Brousse. (Samedi 18 octobre.)
— Première représentation' du Concert à la campagne, inter-
mède, par MM. Halevy et Saint-Georges. (Jeudi 16 octobre.)
— On avait été obligé de fermer l'Odéon faute de spectateurs ,
et on le rouvre, quelques mois après, avec les mêmes pièces,
les mêmes acteurs et ui\ privilège grevé des mêmes restric-
tions. N'a-t-on donc rouvert ce théâtre que pour le refermer
bientôt? On convient cependant qu'un second théâtre est né-
cessaire à la prospérité de l'art dramatique, soit pour tonner
des acteurs, soit pour, ouvrir la carrière à de jeunes poètes
auxquels elle serait long teins fermée si on ne jouait la tragédie
et la comédie que sur un seul théâtre. L'expérience acquise la
première année de l'existence de l'Odéon comme second
théâtre français n'a- 1- elle pas suffisamment démontie fis
avantages d'une lutte entre deux théâtres? Cette nécessite
d'une double scène française n'est-elle pas plus évidente en-
t. xl. — Octobre 182M. i n
258 FRANCE.
core à une époque où les doctrines littéraires se combaltent,
où des innovations sont réclamées? Sans même se déclarer
pour l'un des deux systèmes, ne peut-on pas désirer de voir
la lice ouverte à tous deux? n'est-il pas juste d'appeler le pu-
blic à juger entre l'un et l'autre, et le public peut-il prononcer
ailleurs qu'au théâtre? Cependant, lorsqu'il n'existe qu'un
seul tbéàtre, il peut, de sa propre autorité, exclure un sys-
tème, proscrire des innovations, et la grande question dra-
matique se trouverait ainsi décidée par quelques comédiens ,
au lieu de l'être par le public. Il ne s'agit pas ici de maintenir
des doctrines anciennes ou de propager des docirines nou-
velles ; il suffit de leur ouvrir une libre carrière, et de les laisser
elles-mêmes se produire avec des avantages égaux; or, le seul
moyen est de jouer sur deux théâtres la tragédie et la comé-
die. Mais on sait aussi que ce genre seul ne suffit pas pour
peupler la vaste salle de l'Odéon; il faut donc y joindre un
genre qui a de l'attrait pour le public. L'opéra comique seul peut
assurer une existence durable à ce théâtre ; tant qu'on ne lui en
donnera pas le privilège, on fera pour le soutenir d'inutiles
efforts. Un nouvel Opéra Comiqueserait une école de chanteurs:
il ouvrirait une carrière à beaucoup déjeunes compositeurs,
et particulièrement à ceux qui reviennent de Rome, et qui sont
long-tems repoussés de l'Opéra Comique ou du grand Opéra,
par des préventions ou par la préférence qu'on accorde natu-
rellement à ceux qui ont déjà fait leurs preuves. Enfin, loin de
nuire à l'Opéra Comique qui languit aujourd'hui sans rival, il
ne ferait que lui inspirer une émulation salutaire, dont ce
théâtre , l'art et les artistes profiteraient également. Nous ne
savons si les conseils donnés à ce sujet finiront enfin par
triompher des sottes et nuisibles prétentions du privilège ex-
clusif, mais ce qui est bien certain, c'est que l'Odéon n'a qu'à
se préparer à une fermeture nouvelle si on ne lui accorde cette
faveur.
Nous mentionnerons seulement pour mémoire les deux nou-
veautés dont nous venons de transcrire les titres. On remarque
dans les Suites d'un coup d'épée la peinture assez comique,
niais trop peu développée, d'un personnage qui déclame contre
le duel, qui a fait conlre ce préjugé un livre fort éloquent,
et qui finit par proposer lui-même un cartel. Un style agréable
n'a pu compenser aux yeux des spectateurs tout ce qui manque
d'ailleurs à cette petite comédie, qui n'a obtenu qu'un succès
contesté.
Le Concert à la campagne avait été composé, dit-on, pour
servir de prologue le jour où l'Odéon a été rouvert, et le
PARIS. a5g
titre X intermède montre en effet que les auteurs n'ont pas eu
la prétention d'offrir au public une pièce en forme. Aussi l'on
n'y a vu que ce qu'ils voulaient sans doute eux-mêmes qu'on y
vît, un cadre destiné à faire connaître les Hivers genres de
spectacle qu'offrirait désormais la scène de l'Odéon. Malheu-
reusement, en faisant reparaître plusieurs des chanteurs et des
cantatrices qu'on y a naguère applaudis, on n'a pu nous faire
espérer que nous les entendrions encore dans quelques opéras
nouveaux; mais en revanche on nous a promis le vaudeville,
auquel quatre ou cinq théâtres sont déjà consacrés! L'étrange
incapacité qui préside chez nous à la direction de l'art drama-
tique est aussi nuisible à ce bel art que fâcheuse pour les
plaisirs du public.
Les auteurs de cette bagatelle n'avaient voulu que tracer un
canevas à la musique, et se sont contentés de le semer de
quelques jolis vers. L'administration de l'Odéon doit songer
que le public de ce théâtre attend impatiemment un ouvrage
nouveau de quelque importance. . M. A.
Nécrologie. — Houdon [J.-Jnt.), né à Versailles, en 1746 ,
de parens honorables, mais sans fortune, se voua au dessin
dès sa plus tendre enfance. Il y fit des progrès rapides, et bien-
tôt, enflammé par la réputation que s'était acquise Pigalle , il
embrassa l'étude de la sculpture. A peine âgé de 18 ans, il rem-
porta le grand prix et se rendit en Italie où son talent s'éleva
promptement à un très-haut degré de maturité, par l'élude des
beaux modèles. Il produisit à Rome des ouvrages qui augmen-
tèrent sa jeune renommée, notamment un saint Jean de Latran,
qui décora l'église de ce nom, et un saint Bruno, au bas duquel
Clément XIV écrivit : Si son ordre ne lui défendait de parler , il
parlerait. De retour en France, Hi.Mdon poursuivit le cours de
ses travaux. Il fit paraître sonÉcorché, dont les reproductions
en plâtre servent encore de modèle dans nos écoles. Sa réputa-
tion ayant traversé les mers, il fut choisi quelques années
avant notre révolution par le gouvernement des États - Uni?
pour perpétuer les traits du plus illustre des libérateurs de l'A-
mérique septentrionale, de Washington, et ce fut Franklin qui
le conduisit Lui -même à Philadelphie. Nous ne pouvons énu-
mérer ici les nombreux ouvrages qui assurent à Boudpn un
rang si élevé parmi les artistes que la France a produits. On
reconnaît en général dans ses ouvrages la correction du des-
sin, la pureté des formes, la sagesseel le naturel des attitudes.
Ses bustes de femme ont un caractère de naïveté séduisante,
2<5o FRANCE.
et rarement le marbre a aussi bien exprimé que sous son ciseau
la physionomie vive et spirituelle de tel ou tel de nos grands
hommes. Cet habile artiste fut un homme de bien. Bon époux,
bon père , et ami de ses rivaux mêmes, il fut chéri de tous ceux
qui rapprochaient. Dans les dernières années de sa vie, ses
facultés intellectuelles s'étaient un peu affaiblies, mais sans que
la douceur de son caractère en fût altérée. Pris d'un assoupis-
sement subit, le 6 du mois de juillet dernier, il s'affaiblit gra-
duellemeut pendant dix jours , et expira paisiblement, sans
avoir éprouvé ni crainte ni souffrance. Il était âgé de 82 ans.
Houdon était membre de l'Institut, chevalier de la Légion
d'Honneur et professeur à l'École rovale des beaux-arts. À.
— Lecourt. — Les services rendus à l'humanité dans les
conditions les plus obscures ne doivent pas être condamnés à
l'oubli. Un homme gui s'est rendu éminemment utile à son pays
et à l'agriculture, Henri L'ÉGOtrâ.T, vient de mourir à Ponloise.
Il occupait, avant la révolution, un emploi à Versailles. En-
traîné par un goût irrésistible, il fixa de bonne heure son at-
tention sur l'instinct des animaux; plus tard, les difficultés de
l'observation et l'utilité de l'entreprise, en donnant à son génie
une autre direction, l'amenèrent à étudier exclusivement la
taupe.
Lecourt commença à être connu vers 1800, quand ses con-
seils eurent préservé une riche et vaste campagne dune sub-
mersion totale. Une digue de reîenue avait fait eau de plusieurs
côtés, et on la réparait par des travaux insuffisans. Lecourt
avertit qu'un ennemi puissant, qu'il fallait d'abord détruire,
vivait au sein de la place : c'était des taupes qui s'étaient logées
et multipliées dans les terres de la levée. — M. Germain Gar-
nier, alors préfet du département de Seine-et-Oise, reconnut
cet important service en fournissant à Lecourt les moyens
d'être de nouveau utile à la société. Une école de l'art du.
laupier fut fondée, et placée sous !:i surveillance de cet homme
extraordinaire, vrai sage qui ne craignit point de descendre
quelques degrés de l'échelle sociale, quand il eut reconnu que
l'instinct varié, rusé et malfaisant de la taupe exigeait de lui ce
sacrifice dans l'intérêt de la société.
C'était une généreuse abnégation de soi que d'accepter d'être
confondu avec une classe d'hommes vivant de tromperies, et
souvent plus décidés a repeupler qu'à délivrer nos champs de
taupes. Mais tel est l'ascendant d'un homme de bien et d'un
talent distingué. Les méthodes usuelles sont bientôt renou-
velées; recourt crée véritablement une profession regardée
de mut tenu comme un besoin de la société : l'homme y satin
PARIS. ad
enfin lutter avec les forces de son esprit contre une industrie
et une puissance de multiplication vraiment merveilleuses. La
sagacité de Lecourt lui fait découvrir le passage de la taupe.
Il appelle ainsi une route fréquentée par elle quatre fois le
jour, dans laquelle sa confiance en ses moyens est portée jus-
qu'à la témérité, et où, par le piège le plus grossier, elle est
infailliblement prise au bout de quatre ou cinq heures. M. Cadet
de Vaux a publié les observations de ce praticien consommé
dans un ouvrage ayant pour titre : De la Taupe, de ses mœurs,
et des moyens de la détruire. ( In- 12. — i8o3. )
Geoffroy Saint-Hilaire.
— Remard [Charles), né à Château -Thierry le 9 jan-
vier 1706, fit ses études aux collèges de Louis- le- Grand
et de Montaigu , à Paris. Plus tard il s'établit à Fontainebleau,
où il prit un magasin de librairie. Les affaires de son commerce
ne l'empêchaient point de se livrer à son goût pour les lettres.
Doué d'un esprit bizarre et original , il consacra son talent à un
poème dont j'ose à peine transcrire le titre ici. La Chézomanic ,
ou l'An de eh..., poërae didactique en quatre chants , parut
en 1806. Toutes les personnes qui le lurent, en y reconnais-
sant une rare facilité de versification , regrettèrent que l'auteur
n'eût pas choisi un sujet plus digne d'exercer sa verve. Uu
pareil ouvrage en effet ne pouvait obtenir un véritable succès,
et ce triste début dans la littérature influa d'une manière fâ-
cheuse sur la carrière poétique de Remard. Retiré à Fontaine-
bleau, où il fut nommé conservateur de la bibliothèque du
château royal, il vécut éloigné des coteries, et employa les
instans que lui laissaient les devoirs de sa place et sa mauvaise
sauté à cultiver les Muses pour elles-mêmes. Nous connais-
sons de lui plusieurs pièces de vers imitées de l'anglais, ou ori-
ginales, qui auraient pu lui valoir une honorable réputation,
si elles eussent été mises sous les yeux du public. Le savant
bibliographe M. Barbier parle en ces termes, da«ns son Examen
critiquent complément des dictionnaires historiques , d'un ouvrage
inédit de cet homme de lettres : « M. Ch. Remard, conserva-
teur de la bibliothèque du château de Fontainebleau, m'a
communiqué un manuscrit de sa composition, intitulé : Supplé-
ment nécessaire aux OEuvres de J. Delille 1 ou Examen général
de ses différais poèmes originaux , et de ses traductions en vers,
dans lequel on met eu évidence les emprunts innombrables
qu'a faits ce poète à um- foule d'auteurs qui ont traité avant
lui les mêmes sujets... Ce travail, dans lequel je trouve une
giande connaissance des littératures latine, anglaise et i ta
î6i FRANCE.— PARIS,
lienne , sera utile à la jeunesse studieuse; elle y verra par
quelles études profondes et variées le chantre de l'imagination
s'est préparé à la composition de ses ouvrages. » Cet honorable
témoignage doit faire regretter que le manuscrit de M. Re-
mard n'ait pas été publié. Indépendamment du poëme dont
nous avons parlé plus haut , nous ne pensons pas qu'il ait fait
imprimer d'autre ouvrage que le Guide du Voyageur à Fontai-
nebleau ( i vol. in- 12. 1820 ). Nous ne devons pas omettre de
dire que M. Remard possédait de vastes connaissances biblio-
graphiques qui le rendaient très -propre à l'emploi qu'il occu-
pait. Il est mort à Paris le 20 septembre 1828. A. T.
Rectification. — Dans un article sur le Dictionnaire histo-
rique de Feller , inséré dans le dernier cahier de la Revue
Encyclopédique ( t. xxxix, p. 710 ), il est dit : « A l'article
Molière, on convient que cet écrivain épousa la fille de la co-
médienne Béjart, ce qui ne paraît pas douteux... Les éditeurs
auraient pu consulter l'édition de Molière publiée par M. fuies
Taschereau, en 1824, avec des Notes curieuses, le Supplé-
ment aux œuvres de Molière, imprimé en 1825 , et la vie de Mo-
lière , par le même M. Taschereau, qui en a donné deux édi-
tions... L'auteur du Supplément prouve évidemment le mariage
de Molière avec la fille de la comédienne Béjart, tandis que
M. Beffara soutient, contre une tradition constante , que Molière
était le beau -frère de celte comédienne.» Ce passage renferme
plusieurs inexactitudes. La preuve que Molière avait épousé
la sœur et non pas la fille de la comédienne Béjart résulte
d'actes de l'état civil, découverts et publiés par M. Beffara,
notamment de l'acte de mariage de ce grand homme. Quant à
M. Taschereau, loin d'avoir combattu l'assertion de M. Bef-
fara , il l'a au contraire adoptée et développée tant dans son
Supplément à la vie (et non pas aux œuvres) de Molière, com-
pris dans l'édition qu'il a donnée de cet écrivain , que dans son
Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, dont nous avons
annoncé la seconde édition ( voyez Rcv Eric, t. xxxvm,
]). 7^8 ). Nous n'aurions point relevé cette erreur, si la sup-
position que Molière avait épousé la fille de la Béjart n'avait
servi de fondement à la calomnie accréditée par Monlfletiry ,
que Molière avait épousé sa propre fille. Tout ce qui intéresse
l'honneur d'un grand homme doit être l'objet de la plus scru-
puleuse exactitude. Ch.
TABLE DES ARTICLES
CONTENUS
DANS LE CENT DIX-HUITIÈME CAHIER.
OCTOBRE 1828.
f. MÉMOIRES, NOTICES ET MÉLANGES.
r. De l'influence des Revues sur la propagation de l'esprit phi-
losophique f*ag- 5
a. L'éducation doit-elle être libre? x5
3. Forces productives et commerciales du département de l'Hé-
rault; second article Charles Dupin. 35
II. ANALYSES D'OUVRAGES.
4- Astronomie solaire d'Hipparque , par J. B. P. Marcoz.
F rancœur. 54
5. Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreu ; par
J. Salvador S. 65
6. Vie politique et militaire de Napoléon, racontée par lui-
même au tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric. . . 75
7. Mémoires sur les événemens de la Grèce, par le capitaine
Jourdain M. A. 85
8. De l'empire grec et du jeune Napoléon M.A.J. 0,7
9. Recueil de notes de tous genres sur le grec ancien et mo-
derne (ouvrage grec) J. R. io3
10. Fables sénégalaises, recueillies de l'Ouolof, et mises en
vers fiançais, par le baron Roger. . . . Edme Héreau. 110
III. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Annonces de 7! Ouvrages français et étrangers.
Amérique septentrionale. — Etats-Unis , 3, dont r ouvrage
périodique ia5
Asif. , 1, savoir : Mémoires de la Société des arts et des sciences
à Batavia : i3a
Eukopo. — Grande-Bretagne, 4, dont un ouvrage périodique. i35
— Russie, 1 l3o,
— Danemark, 1 143
— Allemagne, 6 i43
— Suisse, 3 i5o
— Italie, 5, dont a ouvrages périodiques i55
— Pays-lias, 1, savoir : Rapport sur les institutions de bienfai-
sance de ce pays 161
264 TMîLE DES ARTICLES.
Frange, 48, savoir : Sciences physiques et naturelles , 20. . . . 167
— Sciences religieuses , morales , politiques et historiques, 14. . . i83
— Littérature , 8 20a
— Beaux-Arts , 2 218
— Mémoires et Rapports de sociétés savantes, 2 219
— Livres en langues étrangères , imprimés en France, 2 222
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
Amérique septentrionale. — Mexique : Situation politique et
commerciale de ce paAS 224
Afrique. — Voyage de M. Caillé dans l'Afrique centrale. . . . 226
EUROPE.
Russie. — Saint-Pétersbourg : Académie impériale des sciences;
Séance publique annuelle 228
Danemark. — Colonies danoises: Propagation de l'enseignement
mutuel 23a
Allemagne. — Bavière: Population; Statistique ; Établisseniens
d'éducation et de bienfaisance. — Carhruhe : Publication pro-
chaine a33
Suisse. — Genève: Conservation des œufs. — Canton de Vaud :
Session ordinaire du Grand Conseil, en 1828 i37
Italie. — Florence : Réclamation à propos d'un article de la Bi-
bliotheca ilalinna. — Venise, Nécrologie : François Negri. . . . 240
Pays-Ras. — Liège : Société libre d'émulation pour l'encoura-
gement des lettres , des sciences et des arts 242
France. — Sociétés savantes et Ëtab.isseinens d'utilité publique :
s4uch(Gers) : Enseignement industriel. — Marseille (Bouches-
du-Rhône) : Société de la morale chrétienne auxiliaire de
celle de Paris 243
Paris. — Institut: Académie des sciences : Séances du 22 sep-
tembre au i3 octobre. Académie des beaux-arts : Séance pu-
blique annuelle. — Institut auxiliaire de l'Ecole de Droit. —
Monument consacré à la mémoire du Dr Gall. — Théâtres.
Théâtre-Français : 1" représentation de Walstein , tragédie.
Odéon : Ouverture et ir6s représentations des Suites d'un coup
d'épée, comédie, et du Concert à la campagne, intermède.
— Nécrologie : Houdon ; Lecouit; Rcinard. — Rectification. . 245
PARTS. DE L IMPRIMERIE DE RIUWOUX,
rue des I-'rancs-Bourgeois-S.-Micbel, n° 8.
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.
I MÉMOIRES, NOTICES,
LETTRES ET MÉLANGES.
L'ÉDUCATION DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE?
SECOND ARTICLE.
TROISIÈME PARTIE.(Voy.«-<few«j,pag. i5etsuiv.)
Nous ne vivons sous l'empire d'aucun des doux systèmes
qui viennent d'être exposés. 11 ne serait pas facile; de désigner
l'idée-mère, le principe générateur d'où dérive notre légis-
lation en matière d'enseignement. Elle participe Ida premier
système en ce qu'elle laisse libre l'éducation domestique, et
qu'elle met à la charge des parens les frais de l'éducation et le
paiement des maîtres : elle participe du second en ce qu'elle
réserve à l'État le privilège exclusif d'autoriser et d'instituer
les maîtres, toutes les fois qu'il plaira aux familles de délé-
guer l'éducation.
T. xr.. — Novembre 1828. 18
266 L'ÉDUCATION
Notre régime universitaire est beaucoup plus facile à
expliquer historiquement qu'à ramener à des principes ra-
tionnels, conséquens avec eux-mêmes.
L'origine de l'Université, comme celle de tant d'autres
communautés , appartient à ces tems où l'esprit de corps était
une des rares sauvegardes ouvertes contre l'impuissance des
lois, et où la violence des désordres obligeait les individus
à se serrer les uns contre les autres pour se servir mutuelle-
ment de soutien , et pour être moins facilement écrasés. A
cette époque , on reconnaissait des privilèges, mais non des
droits; et les libertés les moins contestables, perpétuellement
mises en question, avaient besoin d'être accordées en fran-
chises, et garanties par des chartes violées sans cesse et sans
cesse renouvelées. Le pouvoir dominant traitait avec les
communautés de puissance à puissance; pour prix de leur
soumission, il leur garantissait le monopole, et les pi'otégeait
contre toute concurrence de la part des individus qui leur
étaient étrangers. Les mœurs publiques étaient faites à ces
idées; le classement des professions sacrifiait la liberté à
laquelle on ne songeait guère, mais protégeait les peuples
contre des dangers présens, contre des maux redoutables;
aussi ne se faisait-on nul scrupule de traiter comme usurpa-
teur quiconque prétendait à exercer lui-même celle de ses
facultés naturelles dont une corporation quelconque se trou-
vait mise en possession exclusive. De même que pour vendre
du drap il fallait appartenir à la communauté des marchands
drapiers ; pour en fabriquer, au corps des fabricans; à celui
des bouchers pour vendre de la viande, des libraires pour
vendre des livres; de même, pour donner l'enseignement, il
fallait faire partie du corps enseignant.
Des hommes voués par état «à la culture des sciences et des
lettres devaient naturellement prendre le pas sur la plupart
des autres professions. La considération qui s'attache aux
hommes plus instruits que leurs contemporains, les honneurs
accordés par les princes éclairés, soigneux de récompenser le
mérite, l'importance de l'instruction sur le sort des généra-
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? 267
tions qui s'élèvent, visible pour la prévoyance la plus vulgaire,
les rapports du corps enseignant avec d'autres corps éclairés ,
tels que le clergé, les parlemens, rapports tantôt d'alliance,
tantôt de guerre, et qui donnaient intérêt de le ménager,
toutes ces causes ont fait de l'Université une puissance, et
l'ont maintenue à la haute dignité de fille aînée de nos rois.
Les progrès des tems , l'établissement de la paix publique
et de l'ordre, la diffusion des lumières et de l'industrie, ont
ruiné successivement la plupart des monopoles, dont néan-
moins plusieurs subsistent encore. Celui de renseignement
devait durer plus long-tems que beaucoup d'autres. Trans-
porté de l'Université au gouvernement, il semble que ce soit
une arme devenue nécessaire à la force et au maintien du
pouvoir, et beaucoup sont d'avis que la prudence défend de
le déposer entre les mains libres des citoyens.
Examinons si la suppression de ce monopole aurait, soit
pour le gouvernement, soit pour les intérêts particuliers, les
dangers que l'on redoute.
Dans l'intérêt général et dans celui du gouvernement, trois
argumens principaux sont présentés. «Il faut, dit-on, que le
gouvernement fasse enseigner ses doctrines; il faut de l'unité
dans l'enseignement; il faut que les saines doctrines soient
seules propagées et garanties. » Pour savoir donc s'il y a incon-
vénient ou avantage à enseigner exclusivement cet laines doc-
trines, essayons de les considérer sous leur triple caractère
d'officielles , d'unes et de bonnes.
Aux époques de conquêtes , où les vainqueurs imposaient un
gouvernement aux vaincus chez lesquels ils s'établissaient, la
nation conquérante avait ses intérêts à part des peuples con-
quis et gouvernés; il lui fallait, pour affermir sa domination,
leur imposer sa langue, ses lois, son enseignement
Les mêmes nécessités ont existé toutes les fois que des castes
quelconques, dominantes ou aspirant à le devenir, ont voulu
soumettre à leurs idées la population , et lui faire accepterleurs
enseignemens sans examen et par conséquent sans concur-
rence.
iS.
268 L'ÉDUCATION
On conçoit qu'alors les gouvernails et les gouvernés, les
maîtres et les disciples, forment deux peuples à part, dont
l'un veut dresser l'autre pour le tenir sujet, dont l'un est fait
pour instruire et l'autre pour être instruit.
Cet état de choses est-il le nôtre? Notre gouvernement est-il
une force étrangère, qui ait pour mission de façonner nos
idées, dans la vue de nous exploiter avec moins de peine au
profit de quelques intérêts privés? La société et lui sont-ils
deux puissances ennemies en présence comme le maître et
l'esclave ? S'il en était ainsi , j'entendrais la nécessité d'un ensei-
gnement officiel , tout en souhaitant, à nous autres esclaves, des
âmes de trempe assez forte pour grandir en le dédaignant.
Mais non : grâce au ciel, non, tel n'est pas notre état po-
litique. Le gouvernement, chez nous, tel que nos mœurs et
nos institutions l'ont fait et le feront chaque jour davantage,
n'est pas un maître jaloux , un dominateur étranger. C'est la
loi vivante; c'est l'émanation, le serviteur du pays : service
auguste, le plus grand, le plus noble qui puisse honorer
l'homme sur la terre et l'environner de puissance et de gloire.
Le gouvernement, c'est le pouvoir central, sympathique avec
la majorité des citoyens, et appelé à mettre en pratique tout
ce qui apparaît de sage et d'utile dans les opinions dominantes,
et dans les intérêts les plus généraux.
Ainsi compris, le gouvernement n'a pas et ne peut pas
avoir ses doctrines à part de la société, puisqu'il n'est pas
autre chose que la représentation de cette société même, ou
plutôt que l'expression de sa majorité.
On retrouvera donc inévitablement les doctrines officielles
dans le sein de la société, qui a communauté d'intérêt et de
passion avec son gouvernement pour les faire prévaloir. Des
doctrines qui seraient celles du gouvernement et que la
société répudierait supposeraient un gouvernement sans parti
dans la nation , sans écho, sans appui; gouvernement bizarre,
puisque ce serait une émanation qui n'émanerait de personne,
une représentation qui ne représenterait rien.
Supposer un gouvernement qui n'exprimerait que l'opinion
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? 26g
d'une minorité nationale, c'est supposer un état de choses
mauvais. Mais enfin, dans les cas même où se réaliserait cette
fâcheuse hypothèse, le gouvernement du moins représente-
rait, à défaut de la majorité, une fraction quelconque du
pays. Eh bien! dans ce cas encore, les doctrines officielles s»;
retrouvent quelque part dans la nation ; pour peu qu'elles
méritent de vivre, elles peuvent s'y soutenir et s'y étendre,
par le travail et les efforts de leurs partisans. Elle n'ont pas
besoin que l'État les place dans toutes les chaires, les im-
pose à toutes les écoles.
Mais il faut aussi faire la part d'une considération des plus
graves. Le gouvernement, quoique n'étant vrai qu'autant
qu'il représente la majorité, n'a pas, pour cela, droit de re-
jeter la minorité hors de la sphère sociale. Le droit de la mino-
rité à émettre ses opinions, à les produire par ses organes, à
les propager par ses enseignemens , est tout aussi sacré que
celui de la majorité même. La majorité, qui, en cette qualité,
a droit de gouverner , n'a pas le droit d'étouffer ses adversaires
sans combat. La minorité d'ailleurs se composera toujours
d'élémens très divers. Ce qui fait la majorité, ce sont les
opinions assez solidement établies, assez ouvertement prou-
vées, assez évidemment utiles, pour entrer dans la convic-
tion du grand nombre;, et pour parler au bon sens ordinaire.
Ceux qui composent la minorité, ce sont les hommes en
arrière et en avant de leur siècle; ce sont ceux qui ne com-
prennent pas encore ce que les masses comprennent déjà, el
ceux qui prévoient déjà ce que les ruasses ne pressentent pas
encore. Aux uns comme aux autres doit demeurer toute liberté
de parole et d'enseignement. Aux uns on ne peut pas inter-
dire de combattre pour le maintien d'idées dont l'expérience
du passé s'accommodait; auxquelles des habitudes , des affec-
tions, des intérêts les attachent encore, et que l'on peut sans
danger laissée enseigner et produire , si elles ne répondent plus
à rien de réel. Quel toit, si elles sont mortes, craignez-vous
qu'elles l'agent à \.>s doctrines officielles? \ quels efforts
réunis connaissez vous la puissance de rallumer des cendres 1!
27o , L'ÉDUCATION
Quant à cette minorité qui se jette à l'avant-garde de la civi-
lisation, laissez-la, pour votre propre salut, battre librement
les sentiers non encore explorés , et soulever des idées nou-
velles. Si des aventuriers se fourvoient, les masses ne les sui-
vront, pas ; si leurs paroles sont de vains sous , le bon sens
populaire ne les redira pas , et ne se souciera pas même de les
comprendre. Mais puisque le genre humaàn est perfectible, il
faut bien que ce qui est se résigne de bonne grâce à se laisser
envahir par ce qui sera ; il faut que les idées nouvelles , dignes
de fructifier et salutaires à l'espèce humaine, après avoir
apparu comme des théories audacieuses, deviennent des
lieux communs philosophiques, pour arriver plus tard à
pénétrer dans la pratique des affaires.
Ainsi donc ce prétendu intérêt du gouvernement à faire
enseigner ses doctrines à lui n'est concevable que dans un régime
qui n'est pas le nôtre , et où l'État serait distinct des citoyens.
Aux doctrines du gouvernement, répandues dans toute la
partie de la nation dont il exprime et représente les opinions ,
appartiendra la plus large part de puissance. Venant de lui ,
dont l'intérêt est de ne pas se séparer du bien général, dont la
vue plus indépendante aperçoit les objets de plus haut, elles se
présenteront avec faveur à titre de conseils , sans faire violence
à aucune persuasion , sans étouffer d'autorité aucune doctrine
hétérodoxe.
En laissant ainsi les opinions se développer et s'enseigner
en liberté, le gouvernement saura discerner celles qui méritent
d'être appuyées par l'autorité de son assentiment; il saura, en
les laissant toutes libres, les surveiller toutes, afin de pour-
suivre les infractions aux lois et les violences contre la liberté.
Plusieurs personnes attachent à l'unité de doctrine une
extrême importance. Il ne m'est pas donné de comprendre
quels avantages on y trouve; et les sinistres prédictions d'anar-
chie, dont la diversité d'enseignement contiendrait, dit-on,
la menace, ne me frappent guère que comme un vain bruit de
mots sonores. La prétention à l'unité, tout ordinaire qu'elle soit
à l'esprit humain, en est une des plus dangereuses maladies :
DOIT- ELLE ÊTRE LIBRE? 271
c'est pour la satisfaire que tant de systèmes font mentir les
faits; ses alliés sont l'intolérance dans les opinions et l'immo-
bilité intellectuelle. L'unité est belle : qui en doute ? mais elle
n'est possible que bien baut, car elle n'appartient qu'à Dieu
seul. Condition et signe de la perfection , elle est exclusive de
la liberté, et ne s'associe qu'avec une sagesse qui n'a pas
besoin d'être libre, et qui en sait trop pour avoir un choix à
faire entre le bien et le mal. L'unité suppose l'infaillibilité : où
est-elle dans les matières d'enseignement ? où est-elle dans les
opinions, dans les sciences, dans la littérature, dans l'histoire?
Vouloir des doctrines uniformes, c'est prétendre que jamais quel-
ques unes n'auront raison contre cette unité; c'est dire qu'elle
tranche toute question, sans que la contradiction soit possible,
ni le doute permis; sans que nulle amélioration ait le droit de
se proposer; c'est croire que les progrès de l'esprit humain
s'opèrent en vertu d'illuminations soudaines, sans tàtonne-
mens individuels, sans efforts perdus, sans essais infructueux.
Les partisans de l'unité d'enseignement ignorent-ils donc que
la science ne sera point finie, tant qu'existera le monde, et
que notre faillibilité, à chaque instant manifestée par la dou-
loureuse expérience de nos écarts, est l'attribut nécessaire, la
condition inévitable de ce qu'il y a de plus noble dans l'esprit
humain, de sa liberté, et de sa perfectibilité progressive ?
Si l'autorité qui impose un enseignement ne se trompe pas,
apparemment elle trouvera dans la vérité même de son en-
seignement assez d'évidence et de force pour le faire accepter
par les esprits sincères. Si elle se trompe, de quel droit iin-
pose-t-elle à tous le joug de ses erreurs ?
L'unité d'enseignement est la chimère de tous les despo-
tismes, politiques, scientifiques, religieux; de même que Uni
éternel moyen d'exécution est de prévenir à L'avance, par une
censure préalable, toute atteinte contre les saines et pures
doctrines.
Les voix Ks plus éloquentes ont tout dit sur la censure ,
sur son inutilité, son injustice, ses dangers. C'est la une de ces
questions jugées, sur lesquelles la raison publique n'entendrait
27 2 L'ÉDUCATION
plus qu'avec impatience des développemens désormais super-
flus. Le monopole de l'enseignement, lorsqu'il se vante de
prévenir l'émission des doctrines présuméesmauvaises, s'attaque
lui-même; car il justifie par là son étroite parenté avec cette
odieuse censure si fatale aux progrès du bien.
Sous quelque point de vue que l'on envisage l'intérêt de
l'administration , l'on n'aperçoit pas ce qu'elle pourrait ga-
gner à z'ester dispensatrice souveraine de l'éducation. Il n'est
pas étonnant toutefois que le pouvoir, obligé de soutenir bien
des luttes , et naturellement préoccupé par le désir de se for-
tifier et de s'étendre, se soit exagéi-é l'importance de son action
sur l'enseignement , et ait compté pour un grand avantage
l'espérance d'y parler seul. Beaucoup de tems est nécessaire
pour que les esprits se plient à comprendre que la vraie force
du pouvoir est dans sa sympathie complète avec les intérêts
généraux.
Est-ce avec plus de raison que l'on invoque en faveur du
monopole l'intérêt des particuliers?
Prenons cette sollicitude pour sincère. Oublions qu'elle n'est
souvent qu'un prétexte mis en avant afin de couvrir d'autres
intérêts que l'on n'avoue pas. Convenons qu'une réserve, dont
le principe est l'espectable, arrête et préoccupe de très bons
esprits. Beaucoup de personnes s'écrient : « Voyez ce que vous
risquez! Tremblez de l'incurie des parens, de l'inhabileté ou
de l'immoralité des maîtres! Tremblez surtout que de déplo-
rables influences n'envahissent la direction des générations qui
s'élèvent! » Entendons cette clameur, et tâchons d'y ré-
pondre.
Remarquons d'abord que le langage du monopole est le
même en toute matière. On reproduit, à propos de l'enseigne-
ment, avec une persévérance que les réfutations de l'expé-
rience ne rebutent pas, les argumens que l'on a usés contre la
liberté d'industrie. On veut prémunir les familles contre leurs
propres erreurs dans le choix des maîtres, des méthodes, des
objets d'enseignement; de même cjiu* par les jurandes et maî-
trises, on voulait proléger les acheteurs contre les vendeurs, et,
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? a73
par les règlemens de manufactures, les consommateurs contre
les fabricans; de même, encore, que, par un procédé d'esprit
tout semblable, on appelle à l'aide de l'innocence des lecteurs
la censure contre les écrivains. C'est toujours la mise en tutelle
des particuliers au profit d'une autorité qui se vante d'être
seule capable de penser et de eboisir pour eux.
Deux présomptions puissantes protestent cependant en fa-
veur des familles, et ne permettent guère de douter que le
choix et la surveillance des enseignemens et des maîtres ne
doivent être plus utilement placés dans leurs mains que dans
celles de l'Etat : l'affection est plus vive , et l'intérêt plus
grand.
Il serait difficile de ne pas concéder ces deux points : aussi
est-ce ailleurs que les objections vont se retrancher. Les lu-
mières, dit-on, ne seront pas suffisantes delà part des pères;
l'État doit protéger les droits des enfans et ne pas souffrir
qu'ils restent exposés à la merci des intrigans qui égareront la
bonne foi des familles, qui corrompront l'enfance, perverti-
ront la jeunesse.
Autre chose est de mettre en parallèle l'intelligence de chaque
particulier avec la masse de lumières que le gouvernement pos-
sède, autre chose est de reconnaître si chaque famille, sur
chaque éducation , ne s'y entend pas mieux qu'un pouvoir qui
n'a ni un devoir si grave à remplir envers l'enfant, ni une affec-
tion si forte , ni un intérêt si immédiat. Un père, tout pauvre,
tout ignorant qu'il soit, placé près de ses enfans, au même
degré qu'eux sur l'échelle sociale, instruit de leur caractère,
sentant leurs besoins, assistant aux développemens successifs
de leurs facultés, a sur leur sort futur et sur les convenances
de leur éducation un sentiment plus net , une prévision plus
clairvoyante, que l'administration centrale avec ses vastes lu
mières : car l'administration, obligée de procéder par gêné
ralités, doit faire abstraction des individus, et n'arrive aux ap
prédations particulières qu'en descendant par l'intermédiaire
d'une multitude de subordonnés, hors d'état souvent de pré
seuter de suffisantes garanties.
a74 L'ÉDUCATION
On peut être incapable d'instruire soi-même ses enfans et
très capable de leur choisir des maîtres. Qu'on ne dise pas
que le discernement des dernières classes de la société sera
souvent obscurci par l'ignorance et la misère. A défaut des
lumières qui le&r manquent, elles trouveront dans les classes
plus élevées des directions et des conseils : elles consulteront la
faveur publique dont le suffrage ne soutiendrait que des écoles
où l'éducation trouverait de sages garanties. Mais d'ailleurs
que craint-on pour les basses classes ? Qu'ont-elles à perdre au
régime actuel? Le monopole universitaire vend l'éducation et
ne la donne pas. Des maîtres, des enseignemens , choisis tant
bien que mal, valent toujours mieux que l'absence totale d'en-
seignemens et de maîtres. Les familles, au lieu et place des-
quelles le monopole fait aujourd'hui ses choix, sont les familles
qui peuvent payer l'instruction. Pour celles-là, elles sont au-
dessus des premiers besoins de la vie ; elles ont une industrie
ou un patrimoine : elles ne sont donc pas dépourvues de quel-
ques lumières, compagnes ordinaires de l'aisance. La fortune
que suppose une certaine quotité d'impôts inspire à nos lois
fondamentales assez de confiance pour leur désigner les hommes
qu'elles investissent de la mission redoutable de prononcer
comme jurés sur la vie et l'honneur de leurs concitoyens, et de
la mission non moins grave d'élire les députés du pays. Assez
d'aisance pour payer l'éducation de ses enfans suppose ou assez
d'intelligence ou assez d'usage du monde pour savoir leur
choisir des maîtres.
Si le monopole cherche à appuyer la nécessité de son exis-
tence sur le prétexte de l'ignorance générale, que répondra t-il
quand on viendra lui demander, à lui, compte de cette igno-
rance? Pourquoi ne l'a-t-il pas fait cesser, lui qui s'était chargé
de l'instruction de tous? C'est sous son empire que tant d'hommes
languissent sans culture, que tant de citoyens sont perdus pour
la patrie, quêtant d'écoles manquent à la population; que l'ins-
truction secondaire, renfermée dans le cercle étroit des études
classiques, reste inutile et inabordable pour la majorité des ci-
toyens. Le monopole laisse à leur abrutissement les ignorans et
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? a75
les pauvres : il impose ses entraves à qui ne demande, pour
prospérer, que la favcar de se passer de lui.
Quand l'Etat, en vertu de la présomption de son discerne-
ment supérieur, s'attribue le choix exclusif des enseignemens,
des méthodes et des maîtres , les engagement qu'il contracte
ne vont à rien moins qu'à l'obliger de choisir toujours mieux
que tous les pères. Si une seule fois il vient à choisir plus mal,
ne sent-on pas tout ce qu'il y a de cjéplorable à avoir ravi à la
famille l'exercice d'un droit, non seulement sans profit pour
l'enfant, mais même à son préjudice? Lequel est le plus cou-
pable, le plus malheureux , de celui qui se trompe en remplis-
sant mal une obligation dont il est naturellement chargé, ou
de celui qui manque à une obligation après en avoir volontai-
rement assumé sur lui tout le poids pour priver un autre du
droit de l'accomplir?
Or peut-on dire que l'infaillibilité soit un attribut nécessaire
du monopole? Certes, il s'en faut bien que notre Université
manque ni de lumières ni de zèle. Des hommes qui brillent par
de hautes vertus et par des talens éprouvés, des professeurs
instruits, des savans modestes, de sincères amis de l'enfance,
s'y réunissent pour en former un corps d'élite. Et cependant
n'y a-t-il pas une part à y faire aussi pour les mauvais maîtres,
pour les mauvais exemples , pour les enseignemens perdus,
pour les études à recommencer? Tout ce que nos collèges ren-
ferment d'hommes éclairés manquera-t-il donc au choix des
parens, alors que les suffrages du public et l'approbation des
familles auraient à désigner les maîtres que l'administration
institue aujourd'hui? Il arrive, dans nos collèges, que des ca-
ractères se dégradent, que des intelligences se rétrécissent, que
des mœurs y sont fanées, des vocations interrompues, des
espérances avortées. Si rares qu'on veuille supposer ces mal-
heurs, quel désespoir lorsqu'ils autorisent un père à dire à la
loi : «J'ai du recourir aux seuls enseignemens, aux seuls maîtres
que vous avez permis à mon enfant. Pourquoi ne m'avez-vous
pas laissé libre de faire mes choix suivant ses besoins? Si je
m'étais trompé, je ne pouvais accuser que moi, et mon erreur
276 L'EDUCATION
privée restait sans autorité, sans scandale. Mais vous, qui
avez voulu être père à ma place, voyez ce que vous avez
fait ! »
Contre les vues de l'éducation , officielle ou non, le meilleur
remède est dans l'éducation que l'enfant ou le jeune homme
se donne à lui-même. Si la famille l'a négligé, ou si elle l'a
élevé à tort dans un système d'idées opposé à celui qui pré-
vaut dans le pays, et que la majorité des citoyens suit et affec-
tionne, des moyens d'amendement se presseront autour du
jeune homme, lorsqu'à son entrée dans le monde il se sentira
vivre dans une atmosphère nouvelle. Des écoles pour les adultes,
des cours publics, des tribunes, des académies, des théâtres,
et, plus que tout cela, ce commerce actif des intelligences qui
unit ensemble les habitans d'un même sol et les sujets des
mêmes lois , cette circulation de livres , de journaux , de
paroles qui mettent en mouvement tant d'idées, voilà des
remèdes puissans contre les erreurs et la négligence des fa-
milles. Sans doute les mêmes remèdes ne manquent pas contre
l'éducation dont l'État s'est fait exclusivement distributeur.
L'expérience de tous les jours montre ce que deviennent, après
quelque tems, la plus grande partie des leçons qu'on a puisées
dans les collèges. Toutefois la chance de guérison ne diminuera-
t-elle pas si les erreurs dont on aura empoisonné les écoles se
retrouvent dans les institutions publiques? Mais un mal plus
grand est à redouter. Est-il donc d'une politique bien sage
d'associer à des idées d'opposition contre le gouvernement les
premiers efforts par lesquels une jeune raison se raidira pour
purifier les enseignemens qu'elle aura reçus, et pour rejeter ce
qui pourra lui déplaire?
Tout démontre qu'erreurs pour erreurs, celles des particu-
liers entraînent moins de maux que celles de l'Etat. Les consé-
quences terribles du monopole, s'il venait à tomber en mau-
vaises mains, font frémir, et devraient seules faire renoncer
pour jamais à affronter la chance désastreuse d'un enseigne-
ment exclusif qui serait corrupteur. Il n'y a même aucun bien
,i attendre de la chance opposée; car le monopole ne serait
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? 27;
pas bon , même quand des mains sages et pures en auraient
toujours le dépôt.
La meilleure éducation officielle est obligée sous peine de
folie à pousser la circonspection jusqu'à la plus scrupuleuse
timidité. Le moindre changement, quand il part de l'autorité,
est de la gravité la plus haute; le tenter c'est risquer en expé-
riences une direction où l'on a pris en quelque sorte l'engage-
ment de ne se tromper jamais. Qui pourrait compter combien
aujourd'hui, au milieu des méditations graves dirigées de toutes
parts vers la science de l'éducation, l'existence du monopole
étouffe dans leurs germes d'idées utiles et de perfectionnemens
salutaires? Avec la liberté, on verrait les améliorations s'intro-
duire, les expériences s'accumuler, et une mobilité féconde
succéder à la réserve obligée de l'immobilité officielle. Sans
doute on se trompe souvent alors qu'on innove; mais ne se
trompe-t-on pas autant en demeurant stationnaire? Le but de
l'éducation, c'est de conduire chaque individu, le plus directe-
ment qu'on pourra, vers la place qu'il lui convient d'occuper
dans le monde pour son bien et pour celui des autres. Si la
société marche à pas de géants, l'éducation peut-elle être bonne
sans s'avancer avec elle? Entre cent exemples, pour n'en citer
qu'un seul, n'est-ce pas merveille que de voir, de nos jours,
lorsque tant d'études si variées, si graves, sollicitent les mo-
mens et l'attention de la jeunesse, les règlemens exiger que
pour couronnement suprême des cours classiques de nos col-
lèges, on professe la philosophie en latin? La liberté a ses
encurs, mais elles sont plus réparables, plus courtes, moins
générales que celles du monopole. La liberté du moins s'ac-
commode à la diversité des esprits, des besoins, des opinions,
et laisse chacun maître de sa route. En donnant pour surveil-
lant aux instituteurs le public tout entier, et l'attentive sollici-
tude des familles, elle vivifie l'éducation par la concurrence
et par une émulation de tous les instans. I ne vérité que l'cx-
périence a rendue triviale, c'est qu'il faut pratiquer la liberté
pour devenir digne d'elle. Un enfant qu'on retiendrait dans
son lit de peur de quelques chutes n'apprendrait pas à mar-
278 L'ÉDUCATION
cher. Pour que les populations se mettent en état de choisir
les enseignemens et les maîtres , le plus sûr moyen est de ne
leur pas interdire cet usage de leur jugement. On craint que le
charlatanisme ne fasse des victimes; mais croit-on qu'il n'y ait
de chances pour lui que sous la liberté, et ne sait-on pas au
contraire que la concurrence et la publicité le tuent? Quand le
gouvernement se charge de veiller pour tous, la paresse gé-
nérale s'en tient volontiers à l'examen qu'il fait des choses et
des hommes. Le public habitué à voir ses affaires gérées par
son gouvernement reste incapable de s'en occuper ; il est con-
fiant, il est crédule, il va au devant des déceptions. Qu'on le
charge du soin de ses affaires, sa sagacité s'éveillera, et per-
sonne ne le trompera long-tems.
Il faut aborder avec franchise une objection devant laquelle
beaucoup d'excellens esprits s'arrêtent épouvantés. « Les tems,
dit-on, ne sont pas opportuns pour prêcher la liberté d'édu-
cation; de toutes parts de puissans adversaires se tiennent aux
aguets pour s'en emparer. Ne les voyez-vous pas tendre autour
de vous les vastes filets de leurs déceptions puissantes ? Us y
ont enlacé déjà une partie considérable de la population. Qu'ad-
viendra-t-il si le gouvernement ne se liguait pas avec le public
pour déjouer leurs efforts? »
En vérité, plus j'étudie cette objection, plus je demeui'e con-
vaincu que les pires conseils sont ceux de la peur. J'entends
très bien que, sous le régime où nous vivons , l'on s'unisse pour
réclamer avec force de l'autorité publique qu'elle ait à prendre
le soin d'élever de puissantes barrières contre les invasions de
corporations ennemies. Quand on se présente aux familles
comme mandataire nécessaire de l'éducation de tous les enfans ,
il faut bien qu'avec la mission de tout faire on accepte la
charge de tout empêcher; et la responsabilité du mal qui se
commet ne peut retomber que sur celui-là qui tout seul a le
droit d'agir. Mais qu'on ne s'y trompe pas : les prohibitions, les
censures préventives, les persécutions, les bannissemens sont
de faibles digues contre l'envahissement d'une opinion même
coupable et menteuse. Votre gouvernement, quel qu'il fût, y
DOIT-ELLE ETRE LIBRE? 279
perdrait son crédit et sa peine. La seule protection efficace du
pays , et en même temps sa seule protection légitime, c'est la
liberté; son vrai défenseur c'est lui-même. Quand il sera libre
dans ses choix, il saura reconnaître qui il veut et qui il
repousse. Quand chacun déploiera ses forces , appellera ses
amis, montrera ses œuvres, il faudra bien que la victoire de-
meure à qui méritera de la remporter. Rends-nous le jour et
combats contre nous , disait l'impie Ajax au maître des dieux !
Ce défi valait une meilleure cause. Qu'on nous donne la liberté,
et viennent ensuite nos ennemis ! Nous croirions bien peu à la
force de la vérité si nous regardions ses armes comme de trop
faible trempe contre celles du mensonge. A qui donc appar-
tient-il d'avoir foi dans l'avenir, si ce n'est à ceux qui croient en
eux-mêmes?
Soyons justes, même envers des gens dont le perpétuel effort
est de manquer envers nous de justice. Les corporations que
l'on redoute n'ont pas le droit d'être libres avant nous ou sans
nous ; mais elles ont le droit d'être libres si nous le sommes.
Ou elles commettront des délits dans renseignement , et alors
il les faudra punir; ou elles se renfermeront dans les limites
légales , et alors comment entendrions-nous la liberté, si nous
n'en voulions que pour nous ?
Quelle est la vue assez courte pour ne pas voir jusqu'où les
peuples s'engagent, lorsque, pareils à l'imprudent cheval de
la fable , ils sollicitent le joug pour mieux poursuivre leurs
ennemis ? Votre confiance dans le pouvoir central est sans
bornes aujourd'hui , mais savez-vous ce qu'il sera demain ?
Qu'adviendra-t-il de vous s'il tombe aux mains de ceux contre
lesquels vous croyez nécessaire de forger le vaste réseau où
vous vous tenez enchaînés avec eux ? User du monopole pour
résister au mensonge, c'est fortifier un mal pour en combattre
un autre, et s'exposer à ce qu'ils fassent alliance contre les
imprudens qui se lient à l'un des deux.
Nos terreurs perdraient bien de leur force si notre imagi-
nation ne leur en prêtait pas. Les corrupteurs de la morale pu-
blique , dont L'ambition nous effraye , ont l'habileté d'épaissir
280 L'ÉDUCATION
autour d'eux ies ténèbres menaçantes au sein desquelles leur
fantôme grandit à nos yeux. Le grand jour de la liberté d'en-
seignement aurait bientôt désenchanté leur puissance.
Ni les particuliers ni le gouvernement n'ont plus rien à
gagner aujourd'hui par le monopole universitaire. Le régime
mixte et équivoque sous lequel nous continuons à vivre doit
faire place à un système où tout se tienne et s'accorde. Notre
éducation domestique est libre; notre éducation physique n'est
soumise à aucune entrave ; la civilisation générale aura fait un
immense progrès lorsque l'éducation intellectuelle et morale,
laissée tout entière à la surveillance des familles, pourra être
déléguée librement.
CONCLUSION.
On fait souvent une distinction entre les vérités de théorie
et les vérités pratiques. On a grand tort. La pratique n'est in-
telligente et sûre que pour ceux qui , au lieu de marcher au
hasard , se tracent un plan et connaissent leur route. Les théo-
ries ne sont sérieuses et vraies que si leur exécution est pos-
sible.
Pour achever d'exposer les principes de la liberté d'éduca-
tion , il nous resterait donc à les organiser en système , et à
montrer qu'il leur est facile de subir le contrôle de l'expé-
rience.
Parvenu à ce complément de mon travail, un scrupule m'a
retenu. Il m'a semblé que je risquais d'encourir le reproche de
présomption si , dès à présent , tenant pour admis des prin-
cipes que la conviction générale peut n'avoir point encore ac-
ceptés , j'entrais dans des détails de dispositions réglementaires.
Ce qui presse, maintenant, c'est de reconnaître les principes.
Plus tard, et quand ils paraîtront affermis, il sera tems d'arri-
ver aux applications et de déduire les conséquences. Le délai
ne peut pas être long. La liberté d'éducation est pour notre
époque une de ces questions nécessaires vers lesquelles la
rapidité du mouvement intellectuel nous emporte, et dont cha-
cun de nos débats publics appelle et hâte l'examen.
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE? 281
Du jour où la liberté d'éducatiou aurait pris place parmi les
dogmes chers à l'opinion, son établissement serait facile. Elle
n'invoquerait pas une révolution soudaine , et n'aurait pas re-
cours à celte précipitation impatiente qui , incertaine de l'ave-
nir, repousse les précautions transitoires. Sans inquiéter aucun
droit acquis, sans compromettre aucune existence, elle lais-
serait subsister toutes les maisons officielles d'éducation dont la
France est couverte , et se contenterait de permettre à des insti-
tutions rivales de soutenir la concurrence. Partout où l'expé-
rience montrerait que les efforts de l'industrie privée pour-
raient suffire, l'État retirerait par degrés son intervention
reconnue inutile, et il reporterait ailleurs son teins, ses dé-
penses et ses peines, heureux de pouvoir concentrer ses secours
sur les points où les besoins seraient plus pressans et où , sans
lui, l'éducation ne se donnerait pas , ou se donnerait mal.
L'État , cessant de s'épuiser en encouragemens de luxe et
en efforts superflus, aiderait les familles et n'aspirerait pas à
les remplacer malgré elles. Sans négliger ni les hautes études,
ni les écoles de services publics, ni les enseignemens spéciaux ,
il placerait au premier rang de ses sollicitudes l'instruction
primaire; il s'efforcerait de l'asseoir sur une large base, parce
qu'elle est un gage de la paix publique, une dette de la société
envers chacun de ses membres, une faible réparation des pri-
vations et des douleurs que fait peser sur les classes pauvres
la nécessité des inégalités sociales.
La même loi qui proclamerait la liberté d'éducation pren-
drait le soin d'en punir les abus ; car la liberté et l'impunité ne
vont pasenscmble. La liberté morale, type de toutes les autres,
trouve dans les tourmens de la conscience le châtiment dû à ses
écarts ; la liberté légale doit trouver dans la loi la répression
de ses délits. On a su venir à bout de soumettre les abus de la
presse à des peines efficaces; les délits d'éducation, dans une
matière fort analogue, peuvent aussi être prévus avec franchise
et réprimés avec vigueur. De pareils délits sont inévitables; le
régime du monopole n'en est pas plus exempt que celui de la
liberté; niais la plupart du teins le monopole les étouffe , la
t. xl. — Novembre \ 8*i8. 19
282 L'ÉDUCATION
liberté qui n'a pas de grâce à leur faire s'affermira par leur châ-
timent.
S'il est vrai que la liberté d'éducation soit bonne, si c'est un
hommage rendu à l'indépendance de la volonté humaine, à la
sainteté des liens de famille, à la sagesse de distribution des
forces de l'État, il serait puéril de se mettre en dépit contre
quelques difficultés d'exécution que la réflexion saura surmon-
ter. Quant à présent, il s'agit du principe; qu'il prévale, et
l'application en viendra.
Comment ne prévaudrait-il pas? Montesquieu l'a dit avec
raison : Les lois de l'éducation doivent être relatives aux prin-
cipes du gouvernement. Or le principe du nôtre, c'est la liberté;
non la liberté fougueuse, irréfléchie, incapable de reconnaître
qu'elle n'existe que pour rendre digne et méritoire l'obéissance
à la raison ; mais la liberté paisible , tolérante , qui ne se décide
qu'après examen parce qu'elle se sent responsable, qui exa-
mine lentement parce qu'elle comprend que la vérité est assez
forte pour être patiente, qui laisse toutes les opinions se pro-
duire et se débattre parce qu'elle ne croit pas aux longs succès
de l'erreur. La liberté, sous toutes les formes, fait la conquête
de notre époque. L'industrie est affranchie; les consciences
sont reconnues indépendantes; la religion fonde sa vraie auto-
rité sur la conviction qu'elle inspire; la presse se dégage peu
à peu de ses liens, et tous les jours augmentent ses droits à la
confiance des opinions de bonne foi en même tems qu'à la
haine de celles qui spéculent sur le mensonge. La liberté d'édu-
cation, qu'aujourd'hui l'on range dans les paradoxes, viendra
demain prendre place à son tour parmi les conséquences iné-
vitables qu'un même principe renferme toutes.
La liberté, premier besoin moral de notre époque, en est
aussi l'un des principaux caractères intellectuels. Au milieu de
la multitude d'opinions diverses entre lesquelles le monde se
sépare, ce que chacun aperçoit le mieux, ce sont les erreurs
d'autrui : il devient très-rare que l'on accepte de qui que ce soit
tout un système d'idées ; il faudrait pour cela ne pas voir si
vite les bornes de l'esprit des autres, et les imperfections par
DOIT-ELLE ÊTRE LIBRE ? — DE L'ABSENTISME. a 83
où pèchent les meilleurs. Cette disposition universelle à l'éclec-
tisme est-elle , comme quelques-uns le disent , une situation
purement transitoire, ou bien est-ce plutôt une suite néces-
saire et permanente de la diffusion des lumières qui, en mul-
tipliant les intelligences actives, multiplient dans le monde in-
tellectuel la diversité des points de vue? Quoi qu'il en puisse
être des causes de cette antipathie générale contre les sys-
tèmes , ce qui est certain c'est qu'elle existe , c'est qu'une in-
décision, qui n'est pas du scepticisme, agite les esprits plutôt
qu'elle ne les tourmente; c'est que ni force ni adresse ne
parviendraient aujourd'hui à mettre l'unité dans les esprits ;
c'est qu'il n'est pas d'éloquence assez puissante, de despotisme
assez audacieux qui n'y perdissent leurs peines.
Pour une telle époque , où pas une opinion n'est en droit
de se dire dominante, la liberté de l'éducation est une néces-
sité en même tems qu'une justice. La liberté seule peut don-
ner naissance aujourd'hui aux convictions profondes et fortes";
elle seule peut vivifier l'émulation par la concurrence, égaler
les ressources aux besoins , assurer le l'ègne des opinions qui
sauront gagner leur royaume ; elle seule enfin , et c'est là le
plus sacré de tous ses litres, peut placer le droit là où est le
devoir.
C. R.
De l'absentisme, et de ce que deviendra l'iklande.
Un amiral d'Angleterre, un membre de la chambre des
communes (i) , a eu le malheur de dire en plein parlement, que
ce serait pour l'Angleterre une circonstance heureuse que
l'Irlande fût engloutie par la mer pendant vingt-quatre heures;
et ce qu'il y a de pire, c'est qu'il a dit vrai, grâce aux mau-
vaises institutions qui régissent ce malheureux, pays. Elles en
ont fait, pour l'Angleterre, un ulcère, un chancre qui la ronge,
Ci) Sir Joseph Yorcke.
284 DE L'ABSENTISMK
et qui finira par la tuer. Les Anglais instruits le savent et com-
mencent à s'en inquiéter. L'Irlande fut soumise par la force, et
l'amalgame ne s'est jamais opéré. L'île la plus grande a dévoré
l'autre, mais n'a jamais pu la digérer. Il n'y a qu'une seule île
britannique; l'autre est restée l'île d'Èrin, l'Irlande.
Que ne corrige- t-on ces institutions vicieuses, dira-t-on?
L'objection est naturelle ; mais c'est comme si l'on disait ,
que ne guérit-on le cancer? Il porte en lui-même sa malignité.
Le paysan irlandais est catholique, ses préjugés lui font une
loi d'entretenir les prêtres de sa religion; mais les prêtres
anglicans ne veulent pas faire l'abandon de leurs dîmes, ils les
perçoivent avec rigueur. Comment leur persuader que chacun
ne devrait payer que son culte? Les lords spirituels qui siègent
dans la chambre haute ne sont-ils pas là pour les soutenir?
n'ont-ils pas aussi leurs dîmes à défendre ?
Avant de se soumettre , l'Irlandais s'est révolté : c'est dans
l'ordre ; on a massacré , on a confisqué les terres : c'est tout
simple. Mais ailleurs, une révolution n'est qu'une bourrasque
passagère; les biens, après avoir passé dans d'autres mains,
sont soignés par leurs nouveaux propriétaires, souvent avec
plus de diligence que par les anciens, et le pays prospère
plus que jamais. En Irlande, au contraire, les terres ont été,
non pas vendues, mais données aux suppôts de la dynastie
nouvelle, aux ancêtres des Castlereagh, des Wellington, des
Bercsford et de beaucoup d'autres. Ces gens, ne pouvant
habiter avec agrément, avec sûreté, au milieu d'un pays ainsi
traité sont revenus en Angleterre, après avoir loué leurs biens
à des spéculateurs qui les ont sous-loués par petites portions
à de pauvres cultivateurs qui enchérissent les uns sur les autres,
et se trouvent heureux quand , après avoir payé leur loyer, il
leur reste assez de pommes de terre pour ne pas mourir de
faim.
Tel est le régime pour lequel on a fait un nouveau nom ,
Vabscntismc , et que quelques personnes ne rougissent pas de
défendre.
On conçoit que ceux qui se gorgent eu Angleterre des sueurs
ET DE CE QLE~DEVIENDRA L'IRLANDE. a85
du peuple d'Irlande, et qui remplissent les hauts emplois de
l'administration, ne puissent pas consentir de bonne foi à
renoncera des abus dont ils profitent; mais que des écrivains
qui devraient être indépendans, des philosophes qui professent
l'amour du bien public, soutiennent un ordre de choses aussi
vicieux; qu'ils fassent à l'économie politique l'injure de pré-
tendre que cet abominable abus de la force est fondé sur ses
principes, c'est ce qu'on ne saurait tolérer. En thèse générale ,
un homme qui consomme tout son revenu n'altère pas le ca-
pital national; mais quand il consomme son revenu dans
l'étranger ( et rien n'est plus étranger à l'Irlande que l'Angle-
terre ), sa consommation ne favorise en rien la reproduction, et
ne distribue aucuns salaires, aucuns profits dans le pays. La
manière dont se font les consommations n'est point indiffé-
rente : une portion des revenus des gens riches est toujours re-
placée productivement. Ce sont des améliorations sur le sol ,
des bàtimens, des moyens de communication si tous ces élé-
mens de prospérité sont répandus sur le sol anglais , au moyen
des revenus qu'on tire d'Irlande, il est difficile de nous per-
suader qu'on ne fait aucun tort à ce dernier pays.
Ce n'est pas avec des principes abstraits que l'on peut faire
admettre ce qui révolte le bon sens. Un ingénieur, après avoir
fait un pont qui est tombé , ne me prouvera jamais par son
algèbre que son pont devait se soutenir. M. Macculloch ne
prouvera pas davantage que les spoliateurs de l'Irlande n'ont
aucuns reproches à se faire en consommant au loin les produits
de la taxe de guerre qu'ils font payer tous les ans au peuple
d'Irlande. La bonne économie politique, la seule bonne, n'esl
point une science d'abstractions; elle est une science pratique
et toute expérimentale, comme la physique et la chimie. Sa
gloire est d'expliquer les faits, et non de les contredire. C'est
ainsi que la concevait Adam Smith; c'est ce qui lui a procuré
un succès durable et l'a fait traduire dans toutes les langues.
Mais il faut pour cela n'écrire que ce qui est tout à la fois utile
et vrai.
Pour en revenir à l'Irlande , et au mal que lui l'ait l'absen-
a86 DE L'ABSENTISME
tisme , on peut, après avoir reconnu que l'état de cette île est
violent et contre nature, se demander comment cela doit
finir; car je ne pense pas qu'on se rallie au souhait philantro-
pique formé pour son engloutissement. Ce qui serait à désirer
pour elle, serait que les terres dont on a gratifié les défenseurs
de la religion et des dynasties dominatrices fussent restituées à
leurs anciens possesseurs, ou vendues au profit de l'Irlande;
que l'établissement religieux fût supprimé, et qu'il fût loisible
aux Irlandais de professer telle religion qu'ils voudraient, à la
charge de payer leurs prêtres. Alors il arriverait là ce qui est ar-
rivé en Ecosse, où la majorité presbytérienne n'a point de dîmes
à payer, n'acquitte que sa part des contributions générales de
l'Etat, et du reste, participe à toutes les places et, à la pro-
tection que l'Etat doit à ses citoyens. Peu à peu l'Irlande s'iden-
tifierait à l'Angleterre , et deviendrait une province précieuse
pour l'empire brilannique. 3Iais les ennemis de l'empire britan-
nique, s'il en a , peuvent se rassurer sur la force politique qui
résulterait d'une conduite aussi sage. Quand les Anglais par-
viendraient à se défaire de cet égoïsme national qu'on leur re-
proche , et de ce profond mépris pour tout ce qui n'est pas eux,
il n'est pas possible que les intérêts puissans qui s'opposent eu
Angleterre à une réforme si désirable soient jamais vaincus
Une révolution complète n'en viendrait pas à bout ; car la po-
pulace anglaise elle-même se révolterait à l'idée d'appeler les
Irlandais ses frères.
Le mal fera donc des progrès , et ces progrès seront rapides.
A'oici ce que je lis dans un écrit récent d'un médecin anglais
qui a séjourné en Irlande plusieurs années (i) :« Il est avéré
que des milliers de personnes chassées par le besoin , et aidées
par les souscriptions des classes aisées, débordent chaque an-
née sur notre territoire... Bientôt les Irlandais arriveront pai
hordes, et offriront leur travail pour la moitié du prix, ordi
(r) Le tiers oh tlic statc o) Ireland, In ('•. li. Elmoiil, m. v. Loodi -
Ridgwa-y, i(iy Piccadilly.
ET DE CE QUE DEVIENDRA. L'IRLANDE. 287
nuire des salaires dans notre pays... L'ouvrier anglais sera forcé
de travailler pour le même prix; autrement il manquera d'ou-
vrage. Il retombera à la charge des paroisses... et il n'y a pas
d'actes du parlement cjni puissent l'empêcher... Ce mal n'est
pas chimérique , car on en éprouve déjà les effets.
« Nos rapports avec l'Irlande sont tout-à-fait changés par
l'établissement de nombreux bateaux à vapeur. L'immense
pouvoir de la vapeur a rapproché géographiquement les deux
iles ; car on a gagné du tems et de l'espace. On ne considère
plus un voyage d'Irlande comme un sujet de danger ou d'in-
quiétude. Au lieu d'un trajet moyen de huit ou dix jours , en y
comprenant l'attente du paquebot, celle de la marée et d'un
vent favorable, nous pouvons maintenant partir de Londres
et arriver à Dublin ou à tout autre port du canal , dans l'es-
pace moyen de quarante heures.
« Les communications entre l'Irlande et les villes manufactu-
rières du Lancashirc et de l'Ecosse sont encore plus rapides.
Moyennant quelques shillings, des milliers de familles pauvres
arrivent journellement. Le maire de Cork , M. Richard Parkek ,
a reçu publiquement les remerciemeiiS, de ses concitovens ,
pour les peines qu'il a prises en recueillant des souscriptions et
en faisant embarquer des familles d'ouvriers sans ouvrage.
Tous ceux qui étaient témoins des horribles souffrances de ces
pauvres gens et de l'impossibilité d'y porter remède autre-
ment, ont applaudi à ses efforts. UAsyle de mendicité, forme
par ce brave homme, était insuffisant pour préserver la masse
de la population de mourir de faim. »
Dans cet état de choses , il ne se passe pas de session qu'on
ne parle de prendre un parti sur l'Irlande; mais on se borne
.1 en parler. On croit que le mal vient de ce que les Irlandais
sont demeurés catholiques , sujets du pape; on voudrait qu'ils
devinssent prolestans-épiscopaux. El quel Chemin prend on
pour v parvenir ? On les fait insulter journellement en chriife
par les prêtres anglicans; on leur fait impitoyablement payer
BPS prêtres qui les insultent; les orangistCS r'est-à-dire l< ^
a88 DE L'ABSENTISME
protestans épiscopaux), sont perpétuellement en armes, les
menacent , les fusillent au besoin , comme ces terroristes qui
écrivaient sur leurs murs ces mots : Fraternité ou la mort , que
Chamfort traduisait plaisamment par ceux-ci : Sois mon frère ,
ou Je te tue Voilà par quels moyens on croit ramener cette po-
pulation aigrie.
Au reste, la religion n'est, pour les gens éclairés du parti ,
qu'un étendard politique, une manière de déclarer qu'on est
mécontent. Le fanatisme cesserait bientôt si l'on avait de quoi
dîner; et de leur côté , les chefs du parti protestant s'intéressent
faiblement aux dogmes; ils ne croient pas que le mystère de la
transsubstantiation soit beaucoup plus inexplicable que celui de
la trinité ; mais il s'agit de maintenir l'établissement sacerdotal:
car, s'il était ébranlé , tous les autres abus pourraient l'être.
Pour refuser aux catholiques l'émancipation , on prétend
qu'il est impossible de se fier au serment de fidélité que des pa-
pistes prêteraient au roi, attendu que les papistes croient que
le pape peut les relever de leur serment. On juge que ce ser-
ment est valable quand ils jurent fidélité au roi dans la marine
et dans l'armée, et on ne le croit pas suffisant pour entrer au
parlement! Si le pape a tant de pouvoir sur les catholiques ,
dit l'auteur que j'ai déjà cité, comment ses foudres ont-elles si
peu d'effet quand des armées catholiques envahissent Rome
et dépouillent le Vatican?
On craint que s'ils siègent en parlement, les catholiques ne
fassent restituer les biens confisqués. On ne fait pas attention
que, dans la chambre haute, sans parler du banc des évèques
anglicans, il y a soixante-neuf pairs qui ont pris part à ces
confiscations; et que, dans la chambre des communes , les
quatre cinquièmes de la députation irlandaise formée , sous
l'influence de l'administration, sont dans le même cas. Que les
abus se rassurent , ils sont bien défendus.
On se retranche derrière la conscience du roi ; on prétend
qu'ayant juré de défendre la religion protestante , il ne peut pas
vouloir admettre des législateurs catholiques ; mais on sait jus-
qu'à quel point, de pareils sermens sont obligatoires , quand
ET DE CE QUE DEVIENDRA L'IRLANDE. 289
on lit dans l'histoire que les trois princes qui ont fondé la re-
ligion protestante en Angleterre, c'est-à-dire Henri VIII,
Edouard VI et la reine Elisabeth, ont tous trois juré, à leur
couronnement , de maintenir la religion catholique. On craint
l'esprit envahissant du clergé romain , et qu'après une conces-
sion il n'en obtienne une autre. Voyez comme les prêtres se
conduisent en France, dit-on; après avoir été bridés sous le
Directoire et sous Bonaparte, ils sont redevenus tout-puissans.
P.Iais , peut-on répondre , tout protégés qu'ils sont , voit-on
leur pouvoir s'enraciner? Empèchent-ils l'opinion d'avancer à
pas de géant ? Même en Espagne et en Portugal , cette terre
classique de la superstition, ont-ils le pouvoir de rétablir l'in-
quisition ? Et d'ailleurs le clergé épiscopal n'est-il pas envahis-
sant comme l'autre? Ne jouit-il pas d'un revenu plus consi-
rable que quelque clergé catholique que ce soit? Le pouvoir de
Rome a eu beau être relevé par les imprudences de Napoléon
et les terreurs de la sainte alliance, il penche toujours vers son
déclin ; il n'a plus la bride et l'éperon à l'aide desquels il gou-
vernait les peuples et faisait trembler les rois.
Les Anglais croient que la population de l'Irlande dépassera
toujours ses moyens de subsistance , et que nulle concession
n'empêchera son peuple de déborder en Angleterre. Je pense
aussi que l'espèce humaine est la même partout, et que la po-
pulation devancera toujours plus ou moins les subsistances ;
mais tel n'est pas le cas dans le moment actuel ; car l'Irlande
exporte beaucoup de vivres , de blé, de viande salée , auxquels
ses cultivateurs ne touchent jamais. On sait que les navires qui
vont en Amérique relâchent presque tous à Cork , à Water-
ford, pour y compléter leurs provisions. Cette île contient
d'ailleurs beaucoup de terres incultes, de marais susceptibles
d'être desséchés; et son agriculture, sous un meilleur régime,
acquerrait de grands développemens. Ce qui manque aux Ir-
landais , ce sont moins les subsistances que les moyens d'en
acheter ; mais des propriétaires toujours éloignés de leurs
terres , l'absence des capitalistes qui polluaient former chez
eux des établissement d'industrie, de nombreux fonctionnaires
290 DE L'ABSEINTISME
civils , ecclésiastiques et militaires à nourrir, de lourds impôts
à payer, et l'ignorance qui résulte de tous ces maux, ne leur
laissent pas les moyens d'améliorer leur sort. Ils n'ont qu'une
seule consolation , ils en usent : la population va croissant , et
avec elle la misère. Avec une existence moins dure ils auraient
plus de prévoyance; ils feraient un peu plus d'économies et un
peu moins d'enfans ; ils deviendraient plus civilisés ; mais cette
existence moins dure , il n'appartient pas aux Anglais de la leur
donner : j'en appelle à tous les peuples qu'ils ont tenus dans
leur sujétiou.
Aussi, quand le vœu philantropique de ce bon membre du
parlement serait exaucé ; quand l'Irlande, après avoir été tenue
vingt-quatre heures sous l'eau, reparaîtrait vierge et dépeuplée,
les habitans qu'on y mettrait pour la repeupler, au bout de peu
d'années donneraient les mêmes soucis à leurs dominateurs , ou
bien il faudrait que ceux-ci changeassent toutes leurs institu-
tions , leur donnassent des administrations locales de leur
propre choix, leur laissassent une entière liberté de conscience :
peut-être alors les Irlandais consentiraient-ils, pour acheter la
protection d'un grand Etat, à paver leur part des lourds impôts
dont une ambition trop vaste et des abus trop multipliés ont
surchargé le peuple anglais; encore cette protection, à quoi
servirait-elle à l'Irlande? Nul Etat européen ne songerait à eu
faire la conquête; et, s'il la faisait, il ne pourrait la garder.
On n'attaquera jamais cette île que pour jouer un mauvais tour
à l'Angleterre; et si elle était indépendante, ce motif n'exis-
terait plus ; que dis-je, l'Angleterre elle-même, pour qu'elfe
ne tombât pas aux mains de ses ennemis, défendrait son indé-
pendance.
On peut en venir là , sans la ressource un peu extrême de la
submersion. Les Irlandais, traités maintenant comme on serait
obligé de les traiter alors, deviendraient bien vite des amis;
m. lis les revenus de M. le duc de "Wellington en souffriraient
beaucoup.
\u surplus, c'est une utopie dont , en politique pratique,
il n'est pas permis d'espérer la réalisation. Les catholiques ob-
ET DE L'IRLANDE. — VOYAGE EN FRANCE. 291
tiendront leur émancipation : ils jouiront de leurs droits civils
tellement quellement ; mais , s'ils ne doivent plus être mineurs
par les lois , ils le seront toujours par le nombre et par les in-
térêts puissans qui militeront contre eux. Ils seront par consé-
quent toujours amis des ennemis de l'Angleterre.
J. -B. Say.
Relation d'un voyage au midi de la France, pendant
les mois d'août et de septembre 1828 ; par M. Adolphe
Blanqui, professeur à X Athénée et à X Ecole spéciale
du commerce de Paris.
La France n'est pas connue de tous les Français qui vont
chercher fort loin de leur patrie des émotions et des spectacles
dont la nature a fait les frais sous leurs yeux. Cependant il
n'est pas une partie du territoire national qui n'offre à l'agro-
nome , à l'industriel, au philosophe, à l'administrateur, un
sujet inépuisable d'observations curieuses et d'améliorations
certaines. Jaloux de comparer l'état présent de mon pays à
celui des nations voisines que j'avais déjà visitées, je suis parti
de Paris par la route du Bourbonnais qui traverse les villes
de Fontainebleau , Montargis , Nevers et Moulins, pour ar-
river à Clermont-Ferrand. Les chemins sont affreux dans cette
direction plus que dans aucune autre : des ornières profondes ,
des relais mal servis, une lenteur désespérante-, 05 heures
pour faire 90 lieues. Nos diligences publiques sont à la merci
des postillons , souvent ivres, toujours malpropres, l'espèce
d'hommes la plus grossière et la plus indisciplinée qui soit
connue. Eu Angleterre, le contraste est frappant: hèles et
gens paraissent toujours comme en habit de fête; les postil-
lons portent cravalte' blanche , habit de bon drap, redingote
à longs poils; leurs chevaux semblent harnachés pou* une
giaïub' cérémonie , cl là seulement, comme L'a dit Buffbo , ils
meurent pour mieux obéir. En France, le^ conducteurs soignent
leur santé d'abord , puis celle de leurs bêtes , et par ampli. 1
bon la vie des voyageurs. En Angleterre, le voyagenr coin
ag* VOYAGE
mande; en France, il obéit. Ce que nous souffrons une fois
emballés dans ces maisons roulantes qu'on nomme rf//^e«c«,
est vraiment inouï; j'en citerai plus tard quelques exemples
curieux qui ne profiteront peut-être à personne , mais qui
mériteraient les honneurs du réquisitoire, si M. le procureur
du roi le voulait.
Il serait à désirer que ce qui dépend des hommes fût plus
en harmonie avec la libéralité de la nature dans la plupart de
nos contrées ;" mais , il faut l'avouer, nous sommes confians
dans la grâce de Dieu , comme des Espagnols , des Turcs ou
des Napolitains. Nous laissons faire par indifférence d'agir;
on nous prêche, on nous administre , on nous verse , et nous
nous résignons aussi facilement avec les préfets qu'avec les
postillons. Nul ne songe à élever la voix, et sitôt qu'un homme,
soit abbé, garde-ehampétre ou valet d'écurie, porte la halle-
barde ou fait claquer son fouet avec un air d'importance,
la foule suit obéissante et passive : quiconque réclame ses
droits est un original , un brouillon , dont les journaux de
Paris ont exalté l'esprit. Voilà ce qu'on disait il y a moins
d'une année, dans les salons de préfecture de notre belle France;
et sans une protestation de soixante mille électeurs, on le
dirait encore. La fortune publique se dissipait effrontément
sans aucun avantage pour le public; de folles dépenses étaient
faites ; d'inévitables travaux étaient ajournés. A Nevers il y a
des réverbères qu'on n'allume point, un pont sur la Loire qu'on
ne répare pas , et sur la place un énorme Calvaire du plus
mauvais goût qui a coûté trente mille francs. Les gens du pays
ont donné , ou se sont laissé prendre ces trente mille francs
pour ce Calvaire , et ils ne les trouvent plus pour acheter de
l'huile et pour éclairer leurs rues tortueuses et mal pavées; et
pourtant le département de la Nièvre est un pays riche, peuplé
de citoyens laborieux , arrosé de rivières superbes, couvert de
bois , de vignes , d'usines et de pâturages , et il a pour député
M. Dupin.
La ville de Moulins s'embellit de jour en jour; elle achève
de se bâtir un fort bel hôtcl-de- ville; elle possède une biblio-
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. a93
thèque et plusieurs établissemens iutéressans. C'est une cité
de plaisir plus que d'affaires, dont les environs sont vraiment
enchanteurs. L'Allier baigne ses murs et fertilise ses cam-
pagnes, ornées de plantations nombreuses, et surtout d'arbres
fruitiers. Nous rencontrions souvent des pataches rapides ,
petites voitures à deux roues, non suspendues, ouvertes par
devant et par derrière, véritables casse-cous qui transportent
les voyageurs à peu de frais, mais non pas sans fatigues. On
pourrait, il est vrai, les adoucir par des ressorts en fer ou des
soupentes en cuir; mais le droit indirect serait plus élevé.
Pour éviter le droit , on est fidèle à la routine , et l'on voyage
encore dans le Bourbonnais comme du tems de Henri IV.
En quittant le département de l'Allier et les environs char-
mans de Saint-Pourçain et de Gannat , nous sommes entrés par
Aigueperse dans le département du Puy-de-Dôme. Les champs
sont parsemés de noyers et de châtaigniers; les collines sont
couvertes d'un manteau de vignes qui donnent un vin plat ,
épais et coloré , sans débouché de quelque importance , peu
chargé d'alcool , et par conséquent peu propre à la distillation.
On le fabrique mal , on le soutire peu , et on le consomme gé-
néralement sur les lieux , où il ne coûte pas plus de /»o francs
les huit cents litres. L'agriculture est ici dans un état déplo-
rable. La campagne est superbe , les aceidens de terrain eu-
chanteurs pour le poëte et pour le peintre; mais pour le phi-
losophe , que de sujets de peine et de méditations ! Encore
l'Auvergne est-elle un pays de cocagne, en comparaison des
départemens voisins, tels que ceux de l'Allier, de la Creuse,
de la Lozère, de la Loire, de l'Avcyron et de la Haute- Vienne.
Le chemin de Clcrmont à Lyon, excepté le beau vallon de
Thiers, qui fait partie de la Limagne , est d'une aridité déso-
lante. Le Bourbonnais, sauf la portion qui touche aux fron-
tières de l'Auvergne, est un sol maigre, presque entièrement
consacré à la culture du seigle et sous l'empire des jachères.
Le bœuf , le cheval et le mouton y sont de la plus mauvaise
race et d'une taille extrêmement chétive : les prairies artifi-
cielles v sont à peu près inconnues.
a94 VOYAGE
L'Auvergne se pi'ésente sous un aspect véritablement sé-
duisant au voyageur qui vient de parcourir les longues plaines
du Bourbonnais. Ses montagnes ne ressemblent à celles d'au-
cun pays ; elles ne sont ni aussi vertes que celles de la Suisse ,
ni sauvages comme les Alpes, ni escarpées comme les Pyrénées.
On croirait voir du haut du Puy-de-Dôme une mer houleuse
dont les vagues se seraient pétrifiées tout à coup et recouvertes
de plantes. Le beau vallon de la Limagne s'étend entre ces
vagues , ou plutôt entre deux chaînes de montagnes- paral-
lèles qui leur ressemblent , et qui se rapprochent singulière-
ment vers le sud, aux environs deBrior.de. La jolie ville de
Clermont occupe le milieu de ce bassin allongé , dans une des
plus riantes positions du monde. « Qu'on se représente, a dit
quelque part M. de Chateaubriand, des montagnes s'arrondis-
sant en un demi-cercle; un monticule attaché à la partie con-
cave de ce demi-cercle ; sur ce monticule Clermont; au pied
de Clermont la Limagne. C'est un terrain tourmenté , dont les
bosses, de diverses hauteurs, semblent unies quand on les voit
de Clermont, mais qui dans la vérité offrent des inégalités
nombreuses, et forment une multitude de petits vallons au
sein de la grande vallée. Des villages blancs , des maisons
de campagne blanches , de vieux châteaux noirs , des collines
rouçeâtrcs , des plants de vignes , des prairies bordées de
saules , des noyers isolés qui s'arrondissent comme des oran-
gers, ou portent leurs rameaux comme les branches d'un can-
délabre , mêlent leurs couleurs variées à la couleur des fro-
mens ; ajoutez à cela tous les jeux de la lumière. »
On parle beaucoup du Puy-de-Dôme, auquel on fait l'hon-
neur de l'appeler une montagne. C'est un cône tronqué de
5,ooo pieds de haut, dont le sommet , creusé en forme d'en-
tonnoir, fut jadis le cratère d'un volcan, et dont on n'aurait
jamais vanté la célébrité sans les belles expériences de Pascal
sur la pesanteur de l'air. On y arrive par un chemin assez
raide , recouvert d'un tapis de bruyères, de tubéreuses, de
violettes et de pensées sauvages, pour être désappointé par
une perspective plate et vague, sur laquelle les objets se rappe-
DANS LE MIDI DE LA. FRANCE. 2y5
lissent et se décolorent. A l'ouest de la vallée de la Limagne ,
et immédiatement derrière Clermont , s'élève un plateau de
granit d'environ seize cents pieds au-dessus de la vallée , et
trois mille au-dessus de la mer. Ce plateau sert de base à
soixante-dix montagnes volcaniques de formations diverses,
appelées les Pnys des Monts-Dômes. Elles se composent de blocs
de laves, de roches granitiques disposées d'une manière ex-
trêmement pittoresque.. Le cratère de plusieurs est intact. Les
coulées descendent sur le flanc de la montagne , sous la forme
de scories informes dont la couleur et le volume varient à
chaque pas, et parmi lesquelles une industrie patiente est par-
venue à se ménager des espaces cultivables.
Nulle population ne surpasse en effet celle de l'Auvergne
en amour pour le travail. Là, chaque jour, hommes, femmes
et enfans gravissent les coteaux les plus escarpés, soulèvent à
la bêche les terres les plus dures, rapportent sur leurs dos les
fardeaux les plus lourds. On les voit battre le grain à l'ardeur
d'un soleil dévorant, soutenir le sol qui s'éhoule, reporter au
sommet des coteaux les terres que l'orage en a précipitées.
Malheureusement si les Auvergnats sont laborieux, ils ne sont
pas très-industrieux ni très- disposés aux améliorations, et
leur misère est aussi grande (pie la peine qu'ils se donnent pour
l'éviter. En quittant le Puy-de-Dôme, nous sommes descendus
au village de Royat, situé près de Clermont, et au fond d'une
gorge d'où cette ville reçoit toutes ses eaux. L'Italie assuré-
ment n'a rien de plus pittoresque aux environs de Rome et de
Florence, et la Suisse , à mon avis , ne possède aucun site plus
digne du suffrage des connaisseurs. Mais, qui le croirait, les
habitans de ce paradis ressemblent à des Lapons ou à des
ilollentots; les femmes y sont toutes affligées de goitres, les
enfans pâles ou rachitiques , les hommes demi - nus ou cou-
verts de haillons. Un arbre scié en deux et pose sur deux blocs
rie pierre volcanique sert de eh, lise et de table; on voit peu,
ou l'on ne voit point de vitres aux fenêtres des chaumières
qui ont. des fenêtres. Des sources limpides comme du cristal
jaillissent de tous les rochers , de tous les murs, coulent dans
296 VOVAGE
toutes les rues, et ne suffisent point pour nettoyer les immon-
dices qu'y versent incessamment les bœufs, les vaches , les
ânes et les cochons. On se croirait en Espagne, au beau milieu
des Castilles , et sous l'influence directe des monastères.
Et pourtant chacun s'accorde à reconnaître les immenses
progrès que la civilisation a faits en Auvergne depuis le com-
mencement de la révolution. Ce pays , alors à peine praticable,
est sillonné aujourd'hui dans quatre directions par des routes
assez bien entretenues , si on les compare à celles du Limou-
sin et de la Sologne. La route de Clermont à Lyon par la jolie
petite ville de Thiers a donné une vie nouvelle à tonte la
partie orientale du département ; celle de Clermont à Limoges
par Aubusson a ouvert des communications importantes avec
Bordeaux. Un service de diligence, passablement organisé,
réunit les villes de Nîmes et de Clermont par Saint-Flour, la
Lozère et la vallée d'Anduze. L'établissement thermal du
Mont-d'Or, parfaitement entretenu, attire chaque année dans
le Puy-de-Dôme des malades véritables ou imaginaires qui
ont appris aux Auvergnats la valeur de leur pays. Issoire, que
Voltaire croyait fameuse par son collège et par ses chaudrons (i),
prospère par son agriculture, et ses habitans construisent
chaque jour des maisons plus élégantes que le château du grand
homme qui se moquait d'eux. Riom demeure immobile. C'est
une ville de judicature, où ne manquent ni l'orgueil, ni les
préjugés des classes supérieures. On y juge beaucoup , mais on
travaille peu; il n'y a qu'un monument remarquable, et c'est
une prison. Tous les mendians de l'Auvergne semblent s'y être
donné rendez-vous , et cette coïncidence est un phénomène
assez digne de remarque.
On ne saurait se figurer l'importance des résultats du tra-
vail, même dans les localités les plus ingrates. A Thiers, un
seul torrent a fait la fortune de toute la ville, en fournissant
des moteurs à son industrie. Tout le long de ses bords , des
(i) Voyez l'histoire de Jeannot et Colin.
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. a97
tanneries , des papeteries , des moulins , des filatures se passent
de main en main , si j'ose dire , la force motrice qu'elles ont
empruntée au ruisseau producteur, et c'est chose curieuse à
voir que toutes les ruses par lesquelles chacun des riverains
cherche à se procurer un filet de ces eaux bienfaisantes. La
situation de la ville est d'ailleurs ravissante ; elle est adossée
au flanc d'une masse de montagnes , les unes arides , les autres
riches de verdure , séparées par des anfractuosités profondes.
La plupart des jardins sont soutenus par des terrasses très-
élevées , et paraissent comme suspendus dans les airs avec
leur couronnement de vignes, de pêchers et d'abricotiers. Plu-
sieurs maisons comptent sept à huit étages, d'où la vue s'étend
sur un horizon immense , terminé par les crêtes blanches du
Puy-de-Dôme et du Mont-d'Or. MM. Bouton et Daguerre
n'ont représenté dans leur beau Diorama qu'une partie fort
incomplète de cette ville singulière, l'une des plus pittoresques
de l'Europe. La route qui l'unit à Lyon , jadis l'effroi des
voyageurs, s'élève aujourd'hui par une pente douce au-dessus
des précipices les plus effroyables, qui cesseront de l'être quand
le chemin sera garni de parapets. On croit revoir, en le suivant,
les merveilles du Simplon et du Mont-Cenis.
Non loin de Clermont, la sollicitude éclairée d'un enfant
de l'Auvergne a découvert une mine féconde en ressources
pour les habitans de Volvic. M. le comte Chabrol a fondé dans
cette petite ville de 5,ooo âmes, une école de sculpture et d'ar-
chitecture, principalement consacrée à l'exploitation des pierres
de laves dont le volcan voisin a inondé la vallée. Ces pierres
sont grises, extrêmement dures, et d'un grain moins uni que
le marbre ; mais elles se travaillent facilement , et paraissent
susceptibles de toutes sortes d'applications. M. le préfet de la
Seine a fait présent à son école de la collection en plâtre des
antiques du Musée royal , et d'une grande quantité de mo-
dèles d'architecture. Un cabinet d'échantillons minéralogiques
indigènes est joint à l'établissement, où j'ai trouvé /|0 élèves
en sabots, vêtus de haillons, mais qui lisent et écrivent cou-
ramment , en attendant qu'ils soient admis aux ateliers. C'est la
t xl. — Novembre 1828. 20
298 VOYAGE
qu'on leur apprend un état. J'y ai vu des en fans de 14 ans
qui dessinaient avec une rare perfection des monumens d'ar-
chitecture très-compliqués , sur des feuilles de papier d'une
dimension considérable. Plusieurs autres, armés du ciseau du
sculpteur, ébauchaient des statues et des bas-reliefs en lave du
volcan. Au reste , le public parisien sera bientôt appelé à juger
les œuvres des élèves sculpteurs de l'école de Volvic. Le mo-
nument du prince Lebrun doit partir incessamment pour la
capitale, où il sera élevé au cimetière du Père-Lachaise. Il a
été exécuté en grande partie par deux apprentis, d'après les
plâtres envoyés de Paris , et il se compose de quatre grands
bas reliefs allégoriques, de sept à huit pieds de base, sur cinq
ou six de hauteur ; les personnages y sont à peu près de gran-
deur naturelle. On verra alors ce qu'on peut espérer en France
d'une population dont sept à huit enfans , pris au hasard dans
un village et sous les chaumières, ont exécuté avec tant de
succès une aussi belle composition. Peut-être aussi daignera-
t-on réfléchir qu'il est tems d'arracher nos enfans aux mé-
thodes monotones et stériles de l'université, pour les préparer
à des travaux utiles , au lieu de sacrifier leurs jeunes années à
l'étude de deux langues mortes. J'ai quelque regret d'avouer à
cet égard qu'il y a plus d'avenir dans l'école de sculpture des
petits paysans auvergnats , que dans tel collège de Paris ou
des départemens dirigé , comme ils le sont presque tous , par
des ecclésiastiques.
M.Roger, directeur de l'établissement de Volvic, nous a
montré des vases, des colonnes, des bas-reliefs, des urnes,
des dalles pour trottoirs , des tuyaux de conduite pour les eaux ,
exécutés en lave basaltique d'une manière extrêmement remar-
quable par ses élèves. Mais le mauvais état des communications
rendra long-tcms encore ces avantages à peu près stériles
pour le pays. Qui croirait qu'une toise carrée de laves prise à
Volvic coûte i5 francs, et ne revient pas à beaucoup moins
de trois louis rendue à Paris ? Autant vaudrait paver nos
trottoirs en pièces de cinq francs. Ce défaut de communica-
rions perpétue des préjugés étranges et fâcheux sous plus d'un
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 299
rapport. J'ai appris pendant mon séjour à Clerraont-Ferrand
qu'un propriétaire de la contrée avait fait venir de Montpellier
un grand nombre de plants de mûrier qu'il offrait gratuitement
à plusieurs cultivateurs, à la seule condition de lui en fournir
la feuille pendant les cinq premières années qui sont les plus
improductives. Un seul de ces agriculteurs a consenti à planter
une douzaine de ces mûriers ; et cependant les échantillons de la
soie obtenue en Auvergne sont comparables à ce que les dé-
partemens du Gard et de Vaucluse produisent de plus beau.
Heureusement cette répugnance n'est pas générale dans toutes
les régions de la France , et j'ai vu avec plaisir que les planta-
tions de mûriers se multipliaient avec une grande rapidité dans
les départemens de l'Isère , de l'Ardèche , du Rhône et de la
Drôme. Cet arbre procure d'ailleurs un revenu si sûr, et son
entretien est si peu coûteux , que l'on a peine à concevoir com-
ment la culture a tant tardé de s'en répandre. Le préjugé qui
lui était contraire commence à disparaître ; mais que de pré-
jugés survivent, dont l'existence est un fléau pour l'agriculture
française !
Un exemple, entre mille, prouvera la possibilité de fertili-
ser les terrains réputés jusqu'à ce jour les plus stériles. Je
suis allé au château du Brenil, près d'Issoire, appartenant à
M. l'ancien archevêque de Malincs. M. de Pradt était en ce
moment dans le Cantal, où il a fondé un établissement qui
jouit d'une grande réputation , et que j'avais le plus vif désir
de connaître. Nous sommes donc montés à cheval, et après
huit heures d'une marche pénible au travers des précipices
qui séparent entre Ardes et Allanche, le Puy-de-Dôme du Can-
tal, nous sommes parvenus sur la crête d'un plateau immense,
nu comme la main, absolument désert. Seulement, nous aper-
cevions de distance en distance de nombreux troupeaux de
vaches rabougries, errans sur les mamelons qui dominent le
plateau: mais pas la moindre trace d'habitation. C'est au mi-
lieu de cette vaste solitude que l'ancien archevêque de Matines a
construit plusieurs corps de bàtimens, entourés de quelques
arbres, les seuls qui existent sur cette large superficie. La
20.
3oo VOYAGE
ferme est dotée de mille arpens de pâturages, dont le proprié-
taire retire en ce moment six cent milliers de bottes de foin ;
il se propose d'en obtenir quatre millions-, dès qu'il aura fini
les travaux qu'il médite. « La question que je me suis faite en
arrivant ici, me dit-il, a été de savoir en quoi je pourrais
convertir avec le plus de succès mes immenses fourrages. Il
m'a semblé qu'à nourriture égale, il valait mieux entretenir
de beaux chevaux et de belles vaches, que des animaux ché-
tifs et misérables. J'ai donc fait venir des vaches suisses, et je
me suis procuré des jumens poulinières des meilleures races. »
Ainsi parlant, nous sommes arrivés au pâturage où cinquante
magnifiques vaches, véritables fontaines de lait, selon l'expres-
sion de M. de Pradt, promenaient en liberté leurs formes
colossales. Les chevaux nous ont surpris bien davantage en-
core par la beauté de leur taille, par leur vivacité, leur élé-
gance. Messieurs, dit alors M. de Pradt, on peut me comman-
der un cheval, comme on commande un habit à un tailleur; je
me charge de le fournir à une époque donnée , de la robe , de
la taille , de l'encolure et du caractère qu'on m'aura désignés. »
En effet , rien ne nous a plus charmés que la variété des formes
et des qualités qui distinguent les chevaux du haras de l'ancien
archevêque de Malines. Plusieurs d'entre eux, de race arabe,
sont nés sur les hauteurs où, selon les préjugés populaires,
on ne saurait élever que des chevaux de petite taille, et leur
beauté extraordinaire n'a pas encore désabusé les routiniers
de la contrée sur l'inconvénient d'abandonner au hasard ce
qu'on peut améliorer par l'industrie. Le savant archevêque
nous racontait qu'il avait obtenu avec peine des paysans des
environs la pcrmissioji de leur prêter gratuitement ses tau-
reaux suisses pour perfectionner leurs races indigènes.
Aussi , la plus effroyable misère règne dans toute cette ré-
gion montagneuse qu'un peu d'intelligence changerait bientôt
en un séjour de richesse et de prospérité. En allant d'Ardes à
Allanchc, je me suis arrêté dans un petit village nommé le Lu-
guet, où nous avons demandé des chevaux frais pour conti-
nuer notre route, nos montures étant extrêmement fatiguée?-.
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3oi
Fendant que l'hôtesse parcourait toutes les maisons voisines
pour réunir les élémens d'un modeste souper, nous avons
xl cessé l'inventaire de cette singulière demeure, qui pourra
donner une idée de la civilisation des pays de montagnes au
centre de notre belle France. Deux énormes peaux de cochon
avec leur lard, entières, et noircies par la fumée, étaient sus-
pendues au plafond, ou plutôt aux solives de sapin qui en
tenaient lieu; vingt-cinq ou trente fromages, revêtus de cendre
et de poussière, laissaient suinter sur nos têtes des stalactites
de petit lait, et l'on voyait pendre auprès d'un plat à barbe qui
se transforma pour nous en saladier, plusieurs queues de mo-
rue salée. Autour du feu, deux chétifs pots de terre, dépouillés
de leurs anses, étaient préservés de la fumée par de petits
disques basaltiques , en guise de couvercles. Quatre lits occu-
paient la circonférence delà pièce, dont les vides étaient remplis
par une complainte sur la bête du Gévaudan et des couplets
sur l'assassinat de M. Fualdès. Grâce au ciel, je savais le patois
auvergnat, sans quoi nous courions le risque de n'être pas
compris dans notre langue maternelle , nous Français, au centre
de la France, à quinze lieues d'une ville qui vit naître Pascal ,
qui eut Massillon pour évèque, et qui compte aujourd'hui
parmi ses enfans MM. de Pradtct de Montlosier. L'influence sa-
cerdotale ne contribue pas pou à propager cet esprit de rou-
tine, si contraire à toute espèce d'amélioration physique ou
morale. «Pendant un mois, nous dit M. de Pradt, il a pin a
verse sur ces montagnes, et par une singulière bizarrerie, il
faisait beau tous les dimanches. J'engageai donc deux curés
des environs à permettre à leurs paroissiens de profiter du
premier rayon de soleil qui paraîtrait un jour férié pour
rentrer leurs récoltes de foin, les seules du pays. Croiriez-
vous que l'un d'eux me dit qu'il aimerait mieux fuir sa paroisse
(pic d'être témoin d'un pareil scandale, et que l'autre m'accabla
de citations tics livres saints pour me prouver que Dieu voulait
qu'on laissât pourrir la récolte de l'année plutôt que de la
rentrer un dimanche?... »
L'Auvergne est riche en ruines féodales qui occupent la
3o2 VOYAGE
crête de la plupart des hauteurs, et ces ruines sont s-i variées
qu'elles formeraient seules la matière d'un voyage pittoresque.
L'une des plus curieuses du pays est, sans contredit, le châ-
teau de Tournoël, appartenant à M. le comte Chabrol de
Volvic, préfet de la Seine. Il est situé sur la cime d'un mame-
lon escarpé, d'où la vue s'étend sur toute la plaine de Riom
et sur les collines d'alentour. Son aspect à la fois majestueux
et sauvage frappe l'esprit d'une sorte de terreur qui s'accroît
à mesure qu'on en parcourt les appartemens intérieurs, au-
jourd'hui entièrement abandonnés. Une jeune et jolie femme
nous a fait voir le cachot des oubliettes, la salle à manger des
chevaliers , et la grotte artificielle où la dame du lieu prenait
ses bains. Ces oubliettes ne sont autre chose qu'un tombeau
de 25 pieds de profondeur, n'ayant pour issue que l'ouverture
par laquelle les anciens seigneurs du logis faisaient des-
cendre leurs victimes; rarement l'infortuné qu'on y avait
plongé revoyait la lumière. M. de Chabrol a été obligé de
faire pratiquer une ouverture à l'extrémité inférieure de cet
horrible cachot qui était devenu un repaire de serpens et
d'animaux venimeux. Ailleurs, nous avons vu les trous énor-
mes par lesquels passaient les verroux des cachots supérieurs.
J'avoue qu'à l'aspect de ces traces vivantes de la barbarie d'un
autre âge, nous éprouvions du charme à penser qu'enfin le
tems et les hommes avaient fait justice de tant d'indignes mo-
nuraens. Je concevais la fureur des paysans , dont la brutalité
vengeresse avait renversé à deux reprises séparées par plus
de quatre siècles, ces innombrables bastilles, et M. de Cha-
brol semble être de notre avis, si l'en en doit juger par le
peu de soin qu'il fait donner à la conservation des ruines de
Tournoël. Je conseille aux amateurs du bon vieux tems d'en
treprendre un pèlerinage à ce château, digne de servir de bi-
bliothèque aux écrits de M. de Bonald.
La ville de Clermont possède une fontaine qui jouit de la
singulière propriété de pétrifier toutes les substances végétales
ou animales. On nous a montré une collection fort curieuse de
fleurs, de fruits, d'oiseaux et de quadrupèdes parfaitement
DAJÏS- LE MIDI DE LA FRANCE. 3o3
solides, et qui n'étaient pas soumis depuis plus d'un an à
l'action de cette eau remarquable. Une pétrification énorme,
un vrai rocher de plus de cinquante pieds de long, s'est formé
aux dépens de la fontaine, et par suite de ses dépôts successifs.
Les corps qu'on y plonge n'éprouvent aucune altération dans
leur composition intérieure; ils se recouvrent seulement d'une
espèce de cristallisation terne et grisâtre, dont l'épaisseur aug-
mente insensiblement , et finit par former autour d'eux un en-
duit impénétrable. Un bœuf entier était exposé et déjà à moitié
pétrifié, le jour de notre visite à la fontaine. Plusieurs che-
vaux l'ont été précédemment et contribuent aujourd'hui à
l'embellissement du jardin qui environne la source. Le tems
et les réactifs m'ont manqué pour analyser cette eau singu-
lière, dont aucun pharmacien de Clermont n'a cherché, à con-
naître la composition.
La route de Clermont à Lyon qui communique avec Limoges
par Aubusson, doit être considérée comme une de* causes les plus
efficaces de l'accroissement de la richesse publique en Auvergne,
malgré la foule de préjugés qui en arrêtent le développement.
C'est par cette route que nous sommes arrivés à Lyon, ville peut-
être unique en Europe par la beauté et l'originalité de sa situa-
tion. Rien n'est comparable, en aucune autre cité de France, au
coup d'œil de tous ces faubourgs qui convient la colline au
pied de laquelle coule la Saône, et des quais magnifiques dont
le Rhône est bordé. Le contraste des deux rivières n'est pas
moins remarquable, et l'observateur demeure saisi d'étonne-
ment, en passant des rives où la Saône paraît dormir, aux
bords du Rhône qui roule, ses eaux comme un torrent. La
physionomie industrielle des deux fleuves présente aussi des
différences très-caractérisées. Tout est silencieux sur le Rhône
hors lui-même; à peine quelques barques légères sillonnent
ses eaux rapides qui semblent délier le courage de l'homme :
sur la Saône, au contraire, règne une activité continuelle fa-
vorisée par la lenteur et si j'ose dire par la complaisance du
fleuve. A toute heure les barques de la Bourgogne, les coches,
les bateaux à vapeur descendent et remontent le courant avec
3o4 VOYAGE
la même facilité. Les chevaux, les brouettes, les chariots, les
portefaix circulent en tout sens et présentent l'image du mou-
vement perpétuel.
Dans les faubourgs l'activité semble plus grande encore. On
n'entend partout que le bruit des métiers battans, des dévi-
doirs, des ateliers de toute espèce. La population se presse en
sens divers , à grands pas , sans aucun air de distraction ; chacun
marche à son but sans regarder derrière soi, et l'on ne ren-
contre jamais à Lyon de ces légions d'oisifs qui pullulent dans les
grandes capitales. Des maisons à sept ou huit étages sont en-
combrées du haut en bas par des myriades d'ouvriers de tout
âge et de tout sexe. La plupart travaillent pour leur propre
compte et sur leurs propres métiers , d'après les commandes
qui leur sont faites par les négocians; et souvent ils exécutent
les étoffes les plus riches et les plus délicates , d'après le
simple envoi d'un échantillon. Ces familles intéressantes ne
connaissent qu'une sorte de joie , celle d'avoir du travail, et
leurs jours de deuil sont leurs jours de repos. Rien n'excite la
compassion à un plus haut degré que l'aspect de ces ateliers,
quand les commandes sont suspendues et que les métiers se
reposent j on voit alors des nuées d'artisans , les regards fixés
sur la porte de leurs maisons , attendre avec anxiété l'arrivée
du négociant qui leur apporte de l'ouvrage , et j'ai été témoin
plus d'une fois de la joie excitée par sa présence. Je voudrais
que ceux qui font les lois ou les règlemens de commerce
pussent toujours apprécier les conséquences des mesures qu'ils
prescrivent; et quand je songe qu'une ligne écrite dans un bu-
reau de Paris ou bien une erreur diplomatique peut réduire à
la misère des populations entières , je plains les nations qui
restent étrangères à leurs affaires , et les gouvernans qui en
acceptent la responsabilité.
La ville de Lyon est une des plus remarquables de l'Europe
par son insigne malpropreté. Les rues en sont fort étroites, et
le climat, généralement pluvieux, y entretient à perpétuité des
flots de boue, dont les boulevards de Paris, sous la police de
M. Delavau , n'auraient pu donner qu'une imparfaite idée
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3o5
L'intérieur des maisons est bien plus sale encore. On ne les
récrépit jamais; rarement les escaliers sont balayés; et, lors-
qu'ils l'ont été, les ordures ordinairement entassées en petits
monceaux, encombrent les paliers ou les corridors des diffé-
rens étages , et finissent par se répandre de nouveau dans toute
l'habitation. Peu de maisons sont surveillées par des portiers ,
de manière qu'un étranger est obligé de frapper aux portes de
tous les étages et de déranger vingt personnes pour en décou-
vrir une seule. Enfin, la négligence est poussée à un tel point,
que les immondices les plus révoltantes infectent l'abord des
plus riches magasins. Dans la plupart des grands ateliers de
fabrication , les ouvriers ne prennent pas la peine de descendre
pour les causes les plus légitimes , et nos dames reculeraient
d'horreur et de dégoût à l'entrée de ces temples de l'industrie,
où tant de mains sales fabriquent pour elles les crêpes, les sa-
tins, les taffetas et ces milliers d'étoffes variées dont elles font
la fortune. J'ai visité à trois époques différentes l'hôtel-de-
ville de Lyon ; trois fois j'ai trouvé le grand escalier enfumé ,
dégradé, encombré de poussière, et tout-à-fait semblable, à
l'architecture près, aux avenues malpropres des maisons les
plus négligées. Cette insouciance, indigne d'une ville laborieuse
et éclairée , accuse l'administration municipale , et choque
d'autant plus vivement les étrangers qu'ils sont plus loin de
s'y attendre.
Nous avons été faire une visite à M. Maisiat , l'auteur du
perfectionnement si important au métier de Jacquard, dont
les beaux résultats ont été couronnés par le jury de l'exposi-
tion de 1827. Au moyen de son appareil, extrêmement facile
à comprendre et à manœuvrer, l'ouvrier le moins intelligent
peut exécuter les travaux les plus précieux, tisser des portraits ,
des caractères d'imprimerie, des dessins compliqués, sans
autre secret que le jeu de sa navette. C'est une des plus belles
découvertes modernes de l'art de la fabrication , et elle doit
conduire à des résultats d'une importance incalculable. M. Mai-
siat a eu la complaisance de nous en expliquer lui- même le
mécanisme , bien plus généreux par un tel procédé, que plu-
3o5 VOYAGE
sieurs manufacturiers moins habiles, qui environnent de mys-
tère des inventions souvent très-médiocres. M. Arguillière , fa-
bricant distingué , nous a donné une foule de détails infiniment
curieux sur le commerce des soieries, que la nature de ce re-
cueil ne me permet pas de citer, mais qui démontrent jusqu'à
l'évidence l'influence immense exercée par le commerce sur la
civilisation. Ces documens nous ont fait mieux comprendre
l'improbation unanime dont les négocians de Lyon ont flétri
l'arrêté de M. le préfet du Rhône, relativement au pliage des
étoffes, arrêté qui n'allait à rien moins qu'à détruire la plupart
de nos relations avec l'étranger, ou à les rendre extrême-
ment onéreuses. Autre démonstration de la nécessité de faire
ses affaires, et d'avoir des préfets qui connaissent au moins les
plus simples phénomènes de la production des richesses.
Pendant notre séjour à Lyon nous avons failli être victimes
d'un accident assez grave , et , si j'ose dire , empreint d'une
sorte de fatalité. Il y a quelques années, un propriétaire de cette
ville, M. Pitrat, voulant faire passer son nom à la postérité ,.
imagina de construire sur le plateau de la Croix - Rousse
une tour énorme qui devait avoir 3oo pieds d'élévation , et
servir d'observatoire aux Lyonnais. Déjà l'édifice était parvenu
aux deux tiers de sa hauteur , et les travaux continuaient avec
beaucoup d'activité. Les ouvriers s'occupaient de recrépir l'in-
térieur de la partie achevée , dans laquelle le public était ad-
mis moyennant une légère rétribution. Chemin faisant pou»
arriver sur la plate-forme extérieure , nous aperçûmes autour
du noyau cpii servait d'appui à l'escalier, une crevasse ré-
cente de cinq à six pieds de longueur ; et , comme nous pa-
raissions préoccupés de cet incident, « Montez, messieurs,
nous dit l'un des maçons en souriant , montez ; la tour de
M. Pitrat durera plus que vous. » Du haut de la plate-forme
le coup-d'œil était vraiment ravissant. A nos pieds la ville se
déployait comme un vaste panorama; le Mont-Blanc bornait
d'un côté l'hoiizou, qui était terminé de l'autre par les mon-
tagnes du Forez ; le confluent de la Saône et du Rhône em-
brassait dans un angle fort aigu la longue presqu'île de Per-
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. Zgj
radie avec ses allées de peupliers. Le directeur des travaux
de la tour nous racontait les grands projets du fondateur. Au
sommet il allait établir une collection d'instrumens astrono-
miques ; le cabinet d'observations devait être revêtu en cuivre,
pour préserver les amateurs de l'humidité , et l'étage inférieur
était destiné à un musée de curiosités. On paierait 3 francs
d'entrée la première année , et seulement 5o centimes les
années suivantes. Que sais-je, et quelles questions oiseuses
ne faisions-nous pas , tandis que l'édifice tremblait sous nos
pieds , et que les ouvriers ajoutaient de nouvelles pierres à ce
qui allait bientôt devenir un vaste amas de ruines! Il est si
peu naturel de penser à la chute d'un grand édifice encore
inachevé , et nous avions paru si ridicules aux maçons pour
leur avoir parlé de la crevasse du grand pilier, que cette idée
sinistre avait fui de notre esprit. Néanmoins en descendant du
sommet delà tour, nous remarquions par intervalles d'énormes
solives à l'extrémité desquelles on avait fixé de s clefs de fer ;
et les clefs nous semblaient éprouver une vive pression. Tout
à coup, à peine étions-nous parvenus au pied de la colline,
un bruit terrible se fait entendre , un nuage de pous^ère
s'élève dans les airs : la tour Pitrat venait de s'écrouler, écra-
sant dans sa chute la moitié d'une maison voisine... Heureuse-
ment; les ouvriers, effrayés du craquement des clés de fer
arrachées de leurs solives par la force centrifuge , s'étaient hâtés
de prendre la fuite et de mettre leur vie en sûreté. Huit mi-
nutes après leur départ , la tour n'existait plus. Sur tous les
points de la ville d'où on l'apercevait habituellement , la sur-
prise fut bientôt générale : « Où est la tour Pitrat ? disaient les
uns; mais qu'est donc devenue la tour de M. Pitrat ? criaient
les autres, en se frottant les yeux; nous ne la voyons plus ! »
Pour moi, tandis que les uns cherchaient encore L'édifice, et
que la plupart riaient de sa chute (i), je remerciai le ciel de
(i) J'ai entendu dire à Lyon que la chute de la tour Pitrat riait
due à l'imprudence de son auteur, qui n'avait pas mis dans le choix
3oS VOYAGE
nous avoir départi le rôle modeste de spectateurs dans cette-
étrange catastrophe.
Parmi les prodiges de l'industrie qui ont élevé la ville de
Lyon au premier rang des cités manufacturières , il n'est rien
de plus intéressant à voir qu'un atelier de teinture en soie.
C'est là qu'on apprécie à leur juste valeur les résultats immenses
des théories appliquées, et l'inépuisable source de richesses
(jui peut être due aux travaux d'un seul homme. Je ne citerai
que la substitution du bleu de Prusse à l'indigo ; et, sans
parler des phénomènes chimiques de l'exécution , qui pa-
raissent toujours merveilleux, même aux personnes à qui la
science est familière , il suffira d'indiquer la grande économie
de matière exotique produite par cette brillante application
de la chimie aux arts. Un écheveau de soie descend dans un
bain de rouille; il en sort pour entrer dans une solution jau-
nâtre de prussiate de potasse , et il se colore à l'instant d'un
bleu magnifique , susceptible d'une infinité de nuances. Ailleurs
on donne de l'éclat aux soies blanches , au moyen d'une solu-
tion légère de cochenille couleur de rose; plus loin , d'autres
effets non moins curieux produisent à chaque pas des surprises
magiques. La plupart de nos jeunes compatriotes demeurent
étrangers à ces grandes scènes de l'industrie, non moins fertiles
«n illusions que celles des théâtres, et certainement plus pro-
fitables. Peu de personnes sont en état d'apprécier les diffi-
cultés qu'il a fallu vaincre pour mettre à leur portée les pro-
duits les plus usuels, depuis la fabrication des épingles jusqu'à
ceile des schalls de cachemire; et pourtant, quelle honte d'i-
gnorer les simples élémens de tant d'utiles connaissances! que
de progrès l'industrie ferait parmi nous, si les Français lui
<les matériaux les soins indispensables au succès d'une telle entre-
prise. Une demi-heure avant l'écroulement , lorsque nous parcou-
rons la plate-forme, nous avions été frappés, sans être artistes, de
la négligence des maçons et de la mauvaise composition du ciment,
presque liquide.
DANS LE MIDI D£ LA FRANCE. à0[)
consacraient un peu plus de cet esprit dont il se fait chaque
jour daus nos salons , dans nos collèges et dans nos académies ,
une consommation si stérile ! que de bavardages pourraient se
convertir en produits, et de futilités en richesses!
Il faut rendre aux Lyonnais cette justice que le teins est
employé chez eux mieux qu'en aucun lieu de France. Les
mœurs y sont portées vers le travail ; et, quoi qu'on y imprime
la Gazette universelle , les doctrines gothiques y comptent peu
de partisans. La population échappe par la sagesse de son ins-
tinct aux habitudes routinières des écoles , et toute méthode
qui ne mène point à un but est abandonnée sur-le-champ,
Aussi n'avons-nous pas été surpris du succès de l'Institut do
la Martinière , pieuse fondation d'un citoyen de Lyon , le
major général Martin, mort au service de l'Angleterre dans
les Indes-Orientales. La jeunesse ouvrière reçoit dans cet in-
téressant établissement les élémens des sciences physiques ,
chimiques et mécaniques, sous la direction éclairée de M. le
professeur Tabareau et de M. Camille. Rey, qui ont organisé
des cours particuliers, de la nature la plus ingénieuse. Chaque
élève est assis devant une petite table garnie d'un laboratoire
portatif, composé d'une cuve pneumatique, d'éprouvettes à
gaz, d'une lampe d'émailleur, de tubes, de valets, de flacons
de diverses grandeurs: au signal donné, le professeur exécute
et explique les expériences, qui sont immédiatement répétée-.
par tous les auditeurs sur leurs propres appareils. Des modèles
en cuivre et en bois facilitent 1 "intelligence des mouvemens,
et, par suite, des machines les plus compliquées , dont le jeu est
étudié au sein des ateliers et pendant les heures de la fabri-
cation.
Cette ardeur générale pour le travail se manifeste sous mille
formes diverses et quelquefois d'une manière singulière. J'ai
vu daus une usine de teinturier un chien énorme condamné à
tourner sans relâche dans une roue qui fournissait de l'eau à
toute la fabrique. Ce chien avait l'habitude de mordre les
passans , et plusieurs personnes ayant conseillé \\ son maître de
le tuer, celui-ci prit le parti de l'employer au travail de la roue,
3jo VOYAGE
où l'animal faisait la besogne de deux hommes. « Pourquoi le
tuer? nous dit le fabricant; depuis qu'on l'occupe il a cessé de
mordre, et il n'y a plus de plaintes contre lui. »
La presqu'île de Perrache, située au confluent de la Saône et
du Rhône, était comme un marais pestilentiel, fatal aux habi-
lans des environs : cette langue de terre a été concédée à plu-
sieurs particuliers sous la condition d'y établir des usines; et
déjà MM. Seguin, propriétaires d'une grande partie de ces
concessions qui renferment une surface d'environ 12,000 mètres
carrés, ont le projet d'y construire une double gare pour le
service de la navigation des deux fleuves. Des fabriques de tout
genre doivent s'élever sur celte plage, naguère si dangereuse,
et transformer son territoire marécageux en un faubourg dé-
dié à l'Industrie. Des manufactures de porcelaine, de briques,
de soieries, de schalls, des moulins à vapeur, des filatures, des
entrepôts, occuperont un jour la place envahie par les débor-
demens du Rhône et de la Saône. Rien ne manquera à cette
ville nouvelle quand le chemin de fer commencé de Saint-
Étienne à Lyon y apportera les produits des vallées de Saint-
Chamond et de Rive-de-Gier. Elle est dominée par le coteau
riant de Sainte-Foix; et du côté du Rhône, la vue s'étend ait
loin sur des plaines fertiles qui deviendront un jour ses tribu-
taires'.
Nous sommes allés de Lyon à Vienne, afin de visiter les fa-
briques de cette dernière vdle et la ligne des ponts en fil de
fer établis sur le Rhône par les frères Seguin, d'Annonay. La
route de terre traverse une contrée à peu près parallèle au
fleuve dont le cours est marqué, le matin et le soir, par une
brume épaisse, jusqu'à la hauteur de Saint- Symphoric-n. En
sortant de Lyon, nous avons remarqué de nombreuses planta-
tions de mûriers, des champs de blé et de vignes, mais point
de prairies artificielles. L'aspect du sol est même assez triste;
et ce n'est qu'aux environs de Vienne que la campagne se
montre plus riante et mieux cultivée. Il y a moins de deux
ans, ce voyage était extrêmement agréable, grâce au bateau
à vapeur qui faisait le service entre les «icux villes; mais soit
DANS LE MIDI DE LA. FRANCE. 3n
que l'entreprise ne fût point assez productive, soit que le
bateau destiné aux travaux préparatoires de la compagnie
des remorqueurs ait dû changer de direction au gré de cette
compagnie, la voie hydraulique a cessé d'être fréquentée; et
aujourd'hui la traversée de Lyon à Vienne est une des plus
fastidieuses du département. Et cependant, la ville de Vienne
se présente au voyageur avec plus d'un titre à son intérêt, à
cause de sa situation au bord d'un grand fleuve, et sur une des
routes les plus fréquentées de toute la France. Déjà célèbre du
tems des Allobroges , traitée avec distinction par Tibère même
et par Claude, elle vit rassembler dans ses murs le concile
qui prononça, douze cents ans plus tard , l'abolition de l'ordre
des Templiers. Elle est bâtie sur un terrain plat et étroit qui
s'étend des bords du Rhône entre deux chaînes de montagnes,
au milieu desquelles la petite rivière de Gère roule ses eaux
limpides. Le Rhône contribue beaucoup moins à la prospérité
des habitans que ce torrent presque inconnu dont le cours
rapide soulève les martinets d'une usine de fer, tourne les
laminoirs d'une usine de cuivre, visite les lavoirs de laine,
anime les métiers à filer, à tisser, à tondre les draps , et se pré-
cipite dans le fleuve, si souvent dévastateur, qui vit, comme
tous les grands, de la substance des petits. Ses eaux, encaissées
dans une vallée profonde et singulièrement pittoresque, sont
retenues de distance en distance par des empierremens, et
forment autant de chutes dont l'industrie a fait d<s moteurs.
La compagnie des forges réunies de la Loire et de l'Isère pos-
sède un haut fourneau, et MM. Frèrejean une usine de cuivre,
dans le faubourg de Pont-l'Évèque arrosé par ce torrent. Le
contraste de ces objets divers, usines, rochers, ruines romaines,
longues pièces de drap étendues sur de vieux restes d aque-
ducs, tanneries, moulins à farine et à foulon , filatures de soie ,
donne; à la vallée de la Gère une grande ressemblance avec
celle de la Civile en Ecosse, entre Lanark et Glasgow. C'est
un site digne à la fois de l'industriel, du philosophe et du
peintre.
En rentrant à Ly OU dans les misérables pataches de la place
3i2 VOYAGE
Bellecour, nous avons admire les quais du Rhône plantés d'ar-
bres, et le nouveau pont Charles X, en pierre, qui allait être
livré à la circulation. Plus loin , en suivant le bord du fleuve,
on aperçoit les vastes bâtimens de l'hôpital, encore tout cri-
blés des boulets de l'armée conventionnelle, pendant le siège
de 1793. Cette belle avenue est la seule grande promenade de
Lyon, à moins qu'on ne mette au rang des promenades le
Jardin des plantes , situé au pied d'une colline, sur un terrain
déclive et assez éloigné du centre de la ville. Lyon ne possède
pas beaucoup de monumens d'architecture remarquables, ex-
cepté l'église Saint- Jean , l'Hôtel-de- Ville et le palais de Saint-
Pierre. Je conseille toutefois aux dames de ne point s'arrêter
devant les portes de l'église dédiée au saint évangéliste, si elles
ne veulent pas être scandalisées par une collection de figures
en relief qui représentent avec beaucoup d'énergie les sept pé-
chés capitaux sans exception. Mieux vaudra pour elles monter
jusqu'à Fourvières, d'où l'on jouit du panorama de la ville
entière et des environs, l'un des plus admirables qui existent.
Au reste, et quoique Lyon soit une cité éminemment pitto-
resque, c'est au sein de ses ateliers qu'on reconnaît sa véritable
originalité; c'est là qu'elle est reine, et que son cœur bat sans
cesse, tout plein de nobles projets et d'émotions généreuses.
Sa vraie population ce sont les canuts, c'est-à-dire les ouvriers
en soieries. C'est parmi eux qu'on retrouve les vieilles tra-
ditions de l'industrie, et qu'il faut chercher le secret de cette
production immense dont leur ville s'honore. Eh bien! dois-je
le dire? ces hommes précieux sont presque tous vêtus de hail-
lons; entassés dans des habitations dégoûtantes, ils couchent
pêle-mêle sur des grabats et ne subsistent que d'une nourriture
chétive. Tel est leur sort. Jadis le premier article du règlement
de leur communauté était ainsi conçu: «Nul ne pourra faire
partie de la corporation des ouvriers en soieries de la ville et
banlieue de Lyon, s'il n'appartient à la religion catholique,
apostolique et romaine:» Aujourd'hui, ils prient Dieu comme
ils veulent et travaillent comme par le passé, sans être plus
heureux ni plus riches. La civilisation a-t-clle vraiment mar-
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3i3
ché pour eux comme pour nous? N'y a-t-il pas un problème
à résoudre en faveur de ces classes disgraciées?
De Lyon nous sommes allés à Saint-Etienne par Saint-Cha-
mond et Rive-de-Gier, ou plutôt par la vallée des Cyclopes.
Cette route est dans un état de dégradation incroyable, et l'on
y court vingt fois le risque de verser, quelle que soit la saison.
Le plus simple est de recommander son âme à Dieu; et si l'on
est assez heureux pour échapper aux ornières et aux dix-huit
cents voitures qui se pressent journellement dans les villes et
les villages intermédiaires , le plus curieux spectacle vous at-
tend , surtout pendant la nuit. La vallée paraît toute resplen-
dissante de feux innombrables ; le bruit des souffleries et des
martinets retentit, répété par l'écho des montagnes, et l'on
voit briller à la crête des cheminées pyramidales d'inépui-
sables jets de flammes , image poétique et juste de la condi-
tion de l'homme, qui ne prospère qu'à la sueur de son front,
et dont la race serait condamnée à s'éteindre, si elle cessait de
travailler. La terre en cet endroit est grosse de richesses qui
déjà surgissent de toutes parts, et n'attendent qu'une route
pour venir nous trouver. Tel est l'espace qu'une compagnie
industrielle a voulu enrichir d'un chemin de fer destiné à
décupler un jour la fortune de deux villes fort opulentes. Au-
torisée par ordonnance royale du 4 juillet 1827, elle a com-
mencé immédiatement ses travaux dont il convient de donner
une idée.
La distance à parcourir est de 55,i56 mètres, depuis Saint-
Etienne jusqu'à Lyon, sur un terrain montueux, ondulé, cou-
vert de propriétés d'une grande valeur et très-subdivisées. Les
travaux d'art se composent de 112 ponts ou pçneeaux; du
percement d'une montagne en face de Saint-Etienne sur une
longueur de i,5oo mètres; et les ouvrages de terrassement
consisteront en cent mille mètres cubes de déblais en terre,
5oo,<)')(> mètres cubes en roches et 900,000 mètres cubes de
remblai. Les travaux sont en pleine activité sur toute la ligne
et méritent au plus haut degré l'attention publique. Celui qui
m'a le plus Frappé est le percement <\<- la montagne d'Avaise.
t xi. — Novembre 1 <S •> H . ai
3i4 VOYAGE
Six puits de profondeur inégale, les uns de 200, les autres de
près de 3oo pieds, conduisent aux galeries ouvertes dans le
sein de cette montagne et dans lesquelles nous sommes des-
cendus. Ces galeries qui n'en formeront bientôt qu'une, ont
cinq mètres d'élévation et trois mètres de large, sans compter
la maçonnerie. La nature du sol, rocailleuse, mais générale-
ment peu solide, a nécessité la construction d'une voûte, par-
tie en briques, partie en pierres de taille, dans presque toute
l'étendue du souterrain. C'est là que les chariots pesamment
chargés circuleront sur des tiges de fer dans une galerie sans
cesse illuminée qui ne recevra pas moins de trois mille voi-
tures par jour. Le trajet de Saint-Etienne à Lyon , qui ne se
fait guère qu'en dix heures par les diligences actuelles, n'en
exigera pas plus de cinq ou six, el le service sera organisé de
manière que les négocians de Lyon pourront venir à Saint-
Étienne, y séjourner quelques heures pour leurs affaires, et
retourner au point de départ dans la même journée. En entrant
dans la galerie d'ouverture située à la hauteur du sol extérieur,
nous avons remarqué qu'elle est taillée tout entière dans le
roc qui offre en cet endroit une solidité parfaite. Les mineurs
qui venaient de charger leurs mines et d'allumer les mèches
se retiraient précipitamment au devant de nous : tout à coup
plusieurs détonations terribles accompagnées d'éclairs se sont
fait entendre, et nots avons pu juger, après l'explosion , du
chemin qu'on venait de parcourir, en vovant le sol de la ga-
lerie tout parsemé d'éclats de rochers. Ce spectacle est extrê-
mement pittoresque. Les directeurs estiment que dans deux
ans la galerie totale pourra être achevée.
Lorsque l'ensemble de l'entreprise sera terminé, et que le
chemin de fer sera livré au public, la hauteur de Terre-Noire ,
près Saint-Étienne , présentera un coup-d'œil tout-à-fait re-
marquable. A gauche, le bel établissement de M. de Galois ,
sa fonderie, ses énormes hauts-fourneaux, le mugissement de
la soufflerie; à droite, les forges d'affinage de la compagnie
des mines <ie la Loire et de l'Isère , avec le< fracas de leurs
martinets et le roulement des laminoirs, formeront un COU-
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3i5
truste singulier avec la gaieté du paysage animé par la cir-
culation des voitures. On ne peut se défendre d'un mouvement
d'enthousiasme à la vue de ces prodiges de l'industrie, dont
les résultats sont toujours en définitive des conquêtes pour
l'humanité. Le chemin de fer aboutira dans la ville de Lyon ,
à l'extrémité de la presqu'île de Perrache. A partir de Givors
le service pourra être fait par des machines locomotives, dont
l'un de messieurs Séguin a eu la complaisance de nous mon-
trer le modèle , acheté en Angleterre et déposé en ce moment
à Lyon. Le poids total de cette machine est de 9,400 kilo-
grammes , et son prix de i3,ooo francs. Elle est destinée à
traîner quatorze à quinze ivagoas ou chariots de quatre tonnes
chacun ; elle évapore 35o kilogrammes d'eau par heure , et
brûle de 60 à 70 kilogrammes de houille. Elle peut faire deux
iieties en soixante minutes. Quel ne sera pas le développe-
ment de la prospérité de Saint-Etienne , quand plusieurs mil-
liers de voitures circuleront avec une telle vitesse, sur des che-
mins réguliers, praticables en toute saison, et n'offrant qu'une
résistance imperceptible !
Saint-Etienne est la ville des contrastes. Non loin du bel
hôtel-de-ville que les habitans ont élevé sur la place Neuve,
on aperçoit encore des masures enfumées , vraies demeures
df eyelopes , sans carreaux de vitres , surchargées plutôt que
couvertes de tuiles à gouttières. Les chemins sont remplis
d'une poussière noirâtre qui s'attache aux vètemens , aux ha-
bitations* aux meubles, et leur imprime promptement le ca-
ractère de la vétusté. C'est pourtant sur le bord de ces routes
qu'on fabrique les gazes légères , les tulles, les rubans écla-
tans dont l'Europe entière est tributaire. Ici , des armuriers ;
plus loin , des brodeuses : dans les champs , le bruit des forges;
dans les rues, celui des métiers. On rencontre souv ml .1 cheval
des hommes tout couverts de fumée, qui semblent manquer
de linge et qui possèdent des usines productives. Je n'ai pas
pu faire accepter la moindre gratification à de., mineurs sans
chemises, et Pou voir à l'.nis des hommes qui mendient en
jabot. J'ai trouvé au milieu de Saint- Etienne des maisons que
•). 1 .
3i6 VOYAGE
j'avais vues, il y a quelques années, à ses portes. Sa popula-
tion s'est élevée de 20,000 âmes à 40,000, en moins de dix ans,
tandis que celle de Montbrison , chef-lieu du département,
ville de rentiers et de gentilshommes, décroit incessamment,
et devient le rendez-vous de tous les mendians du Forez.
Il n'y a point de route roulière directe et praticable entre
Saint-Étienne et Annonay. Le transport des marchandises
s'opère au moyen de convois de mulets , et le chemin de tra-
verse est si mal entretenu que nous avons dû plusieurs fois
mettre pied à terre pour n'être pas précipités du haut des
rochers. On ne peut signaler avec trop de force cette incurie
de toutes nos administrations qui ont laissé sans communica-
tion deux villes aussi importantes par leur industrie. Il est vrai
qu'on s'occupe aujourd'hui de la grande route qui passera par
le Bourg - Argental ; mais qui sait quand elle sera finie, et
comment elle sera plus tard entretenue? Au reste , si le che-
min d'Annonay à Saint-Étienne n'est pas fort praticable», par
compensation il est très- pittoresque : c'est une vraie prome-
nade d'amateurs assez fatigante , mais parsemée de sites variés
et attrayans. Rien de plus enchanteur que les environs d'An-
nonay en descendant de la montagne; tout change : les chdmps
sont couverts de mûriers et de vignes ; les villages entourés de
jardins; et la ville, située autour d'un rocher escarpé dont la
base est arrosée pa-r une petite rivière, se présente d'une ma-
nière fort originale. C'est au bord de cette rivière que se sont
établies les papeteries nombreuses auxquelles Annonay doit sa
vieille réputation. Les eaux en sont pures et diaphanes comme
du cristal , et leur volume est assez grand pour fournir à la fois
des moteurs et des réactifs à cette grande fabrication.
M. Canson , propriétaire d'une des papeteries les plus im-
portantes de la vallée , nous a fait l'amitié de nous recevoir et
de nous introduire dans ses magnifiques ateliers. C'est là que
nous avons vu la machine à fabriquer le papier sans fin , dont
la simplicité savante a coûté tant de soins awo. inventeurs. Elle
consiste en une toile métallique très-fine , dont le mouvement
rapporte continuellement la pâte entre deux cylindres , où elle
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3i7
est amincie jusqu'à suffisante consistance ; après quoi la feuille
s'enroule d'elle-même autour d'un troisième cylindre. Cette
belle découverte est le résultat du collage à la cuve , également
dû à MM. Canson, et qui a opéré une véritable révolution dans
la fabrication du papier. Ce nouveau procédé paraît extrême-
ment simple , et les ingrédiens dont il se compose ne sont ni
très-coûteux , ni très-difficiles à mélanger : et pourtant il a
fallu des prodiges de patience et de sagacité pour éviter les
réactions défavorables que pourrait produire leur combinaison.
Un jour, quand le collage à la cuve, pour lequel les proprié-
taires ont pris un brevet d'invention , sera tombé dans le do-
maine public , on sera surpris des efforts que les fabricans ont
dû faire avant de parvenir à ce grand résultat.
La ville d'Annonay a élevé dans ses murs un monument
aux frères Montgolfîcr , dont l'honorable famille perpétue les
traditions renommées. L'illustre Boissy-d'Anglas a obtenu le
même honneur; mais, soit que l'influence des tems fâcheux
dont nous sortons à peine se soit fait sentir, soit parcimonie de
l'administration municipale , le monument consacré au noble
pair m'a paru d'une mesquinerie indigne du héros et de la ville
qui l'a vu naître. Chose étrange ! la patrie de ces hommes émi-
nens est un des lieux de France les plus infestés de l'esprit étroit
de superstition et de fanatisme. Des calvaires d'une grosseur
énorme et d'une exécution révoltante encombrent la place et les
chemins publics; et le département de l'Ardèche , où brillent
d'ailleurs tant de supériorités intellectuelles et industrielles, est
celui dont le conseil général a présenté les vœux les plus hos-
tiles aux progrès des lumières et de l'industrie. J'ai assisté à la
distribution, des prix du collège communal : sept à huit prêtres
occupaient le bureau et débitaient en mauvais latin des lieux
communs de toute espèce , tandis que les élèves les appelaient
theatrum splcndens ( théâtre, ou bureau éblouissant) daus leurs
amplifications de rhétorique. De bonne foi , SOQt-ce là les cé-
rémonies classiques qui conviennent à la population d'une
ville industrielle et laborieuse ?
D'Annonay nous sommes allés visiter la ligne des ponts sus-
3i8 VOYAGE
pendus sur le Rhône. Le premier qui se présente en descendant
de Lyon est celui de Vienne, destiné à faire communiquer
cette ville avec Sainte- Colombe et la rive droite : il est à peine
commencé ; et la pile du milieu n'était point encore terminée
lorsque nous avons parcouru les travaux. Le Rhône était gros
ce jour-là , et sa rapidité vraiment effrayante. Les débris qu'il
charriait semblaient voler comme la flèche qui s'échappe d'un
arc, et le bateau qui nous portait a dû prendre sa course de
très-haut, afiu d'arriver par une ligne très-oblique jusqu'au
foyer des travailleurs. A quelques lieues plus bas , le pont de
Serrières, entièrement achevé , nous a surpris par l'élégance et
la légèreté de sa construction. Cinq grands câbles suspenseurs ,
attachés d'une part au pilier du milieu , et de l'autre à chacune
des culées , soutiennent plusieurs câbles perpendiculaires au
niveau de la rivière, et réunis entre eux par des madriers de
bois qui forment la surface du pont. Cet ouvrage ressemble de
loin à deux grands berceaux d'osier qui se balancent sur le
fleuve , et présente un spectacle enchanteur. Le passage des
voitures r*.'y occasione qu'un balancement très-léger, à peine
sensible pour les piétons. On assure qu'il n'a coûté que a5o,ooo fr.,
et qu'il produit un revenu annuel d'environ 3o,ooo fr. Si le fait
est exact, on peut le regarder comme un argument décisif en
faveur des ponts suspendus.
A trois lieues au sud de Serrières , les frères Séguin ont élevé
un troisième pont sur le Rhône , à Andance. Moins élégant que
celui de Serrières, mais tout aussi solide, ce pont n'offre pas
moins d'avantages aux populations riveraines et de sécurité aux
voyageurs. Le quatrième, ouvert le premier au public, réunit
les deux petites villes de Tournon et de Tain. Sa construction
est plus lourde que celle de tous les autres , et les auteurs ont
eu la mauvaise idée, selon nous, de le faire peindre en blanc ,
ce qui en rend l'effet tout-à-fait désagréable à la vue. Au reste,
toutes ces entreprises prospèrent , et les rives du Rhône ont ac-
quis , si j'ose dire , une valeur nouvelle depuis que l'industrie
les a réunies par des voies sûres et praticables. Tain n'offre
rien de remarquable, excepté le coteau de l'Ermitage , lequel,
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3ig
du reste, est d'une étendue très-bornée, et donne son nom à
une foule de vins qui n'ont aucune communauté d'origine avec
le sien. La route de Tain à Valence ne présente qu'un point
intéressant au pont de l'Isère, qui avait été rompu en i8i5 ,
pendant l'invasion austro-piémontaise, et qui a été reconstruit
depuis d'une manière somptueuse.
De Valence jusqu'à Orange nous avons trouvé la plaine
inondée par un orage _qui avait duré près d'un jour eL versé
des torrens de pluie dans tout le département de la Drôme. Les
vignes étaient noyées jusqu'au niveau des rejetons les plus
élevés ; les jardins , les prairies , les lieux bas et humides
étaient entièrement submergés , et tonte la rive gauche du
Rhône ressemblait à un grand lac. A peine , en approchant d'O-
range , les deux petits bourgs de Montdragon et de Mornas ,
situés au pied de deux rochers extrêmement pittoresques, ont
interrompu la monotonie de notre voyage. J'e ne dirai rien de
l'arc de triomphe d'Orange que l'on restaurait atois avec soin ,
ni des antiquités de cette ville déjà mille fois décrites; mais
plus nous avancions vers le midi , plus les mendians se multi-
pliaient, jusqu'à ce qu'aux environs d'Avignon, ville encore
toute papale, la foule en est devenue si considérable , qu'on au-
rait cru que le pape v était. L'aspect de cette ville est imposant.
Une longue ceinture de vieilles murailles parfaitement conser-
vées et surmontées de créneaux en dessine l'enceinte , entourée
d'un boulevart extérieur planté d'arbres superbes. Presqu'au
centre de ses murs, l'ancien palais des papes, aujourd'hui
transformé en caserne , s'élève sur la cime d'un rocher e.v
du coté du Rhône, et présente un eoup-d'œil majestueux. La
vue s'étend au loin sur tout le cours du Ueuve et sur la plaine
du Comtal . tonte resplendissante de la verdure dis peupliers,
des saules et des vergers innombrables qui la couvrent. Le
Mont - Veutoux , avec ses cimes rougeâtres couronnées de
nuages, paraît à l'horizon comme une immense ' arrière d<
rière laquelle <m enti evoil !< -> Alpes. Le fauboiu g <Àc Villeneuve,
Surmonté de ses vieillis tours, occupe la rive droite du Rhône,
où commence le département du Gard.
3ao VOYAGE
Depuis que les fureurs de 181 5 ont fait place à des sentimens
plus humains et à des travaux honorables , la ville d'Avignon
s'est enrichie des progrès de son industrie. Des établisseraens
nouveaux s'y sont multipliés , et il règne dans toutes les
classes beaucoup plus d'aisance qu'à l'époque fatale dont je
viens de parler. Qui sait même si la misère et le désœuvrement
de la populace n'ont pas été les principales causes de tous les
crimes dont cette grande ville a dû rougir ! Pour moi , je n'ai
pas vu sans frissonner la place qu'occupait l'effroyable glacière,
ni cette arche du pont d'où les cannibales du pays précipitèrent
dans le Rhône les restes mutilés du maréchal Brune. La pièce
que nous occupions à l'hôtel du Palais-Royal était voisine de
celle où fut assassiné ce malheureux guerrier, et l'on voit en-
core , sur le papier bleu de ciel qui en couvre la muraille , la
trace profonde de la balle qui lui traversa le cou. Une odieuse
inscription (1), gravée sur le parapet du pont du Rhône, n'a
disparu que depuis peu d'années. Au théâtre, où, pendant
notre séjour, plusieurs lutteurs entièrement nus combattaient
sur la scène , des vociférations bruyantes et de grossières apos-
trophes en patois s'élevaient du parterre en faveur des diffé-
rons athlètes, et produisaient sur nous une impression de dé-
goût dont les théâtres de nos boulevarts ne sauraient donner
qu'une imparfaite idée. L'amélioration des classes moyennes
présente d'ailleurs un contraste remarquable avec la rudesse
des mœurs populaires , et j'ose assurer que si dans les derniers
rangs de la multitude on retrouve encore la férocité des tems
déplorables de réaction , nul ne se rencontrerait parmi les
rangs plus élevés, qui voulût exploiter d'aussi tristes pen-
chans. La fusion des opinions s'opère insensiblement, et il ne
reste plus de trace de préjugés que chez un petit nombre de
vieillards élevés dans les principes de l'ancien régime. La
plupart de ces hommes occupent, par malheur, les fonctions
influentes dans les administrations départementale et munici-
(j) C ist ici /c tombeau de Brune. ..
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3*i
pale , et dans les conseils généraux , de sorte que la généra-
tion actuelle est gouvernée au rebours des idées nouvelles;
mais le tems marche avec elle, et chaque jour voit disparaître
les obstacles qui s'opposent au développement des libertés
constitutionnelles. Aux hôtels à vieilles armoiries succèdent
les habitations élégantes des négocians enrichis par le com-
merce des soieries ou des garances, et l'influence politique
semble passer très-rapidement des anciennes maisons aristo-
cratiques aux fortunes créées par l'industrie moderne.
La fontaine de Vaucluse elle-même a subi l'influence du
tems. Une charmante papeterie a remplacé sur ses rives le
château ruiné des seigneurs du lieu; et, quoique le village il-
lustré par Pétrarque soit encore une bourgade misérable, du
inoins on y arrive par une route praticable aux voitures, et
on y trouve une bonne hôtellerie. La Sorgue , jadis si poétique,
est devenue industrielle , sans rien perdre du charme de ses
eaux, qui n'arrivent au fleuve qu'après avoir animé un grand
nombre d'usines et fertilisé cinq à six lieues de pays. Elle sort
paisiblement du fond d'un immense cratère, ouvert oblique-
ment et couronné d'un dôme de quatre cents pieds de hau-
teur. Aucun arbre, si ce n'est un figuier suspendu au-dessus
de l'abyme, n'embellit cette source singulière, sujette à des
crues d'eau limpide qui s'élèvent jusqu'à 60 pieds au-dessus
de l'étiage. Sa forme intérieure est celle d'un vaste entonnoir
bordé de cailloux, que les eaux pluviales, en descendant des
rochers supérieurs, y versent depuis plus de mille ans, sans que
le fond en ait jamais paru exhaussé. En sortant de cette grotte,
la fontaine de Vaucluse présente un volume d'eau assez consi-
dérable pour porter bateau ; elle coule sur un lit de plantes
aquatiques d'un vert couleur d'émeraude magnifique, et se ré-
pand dans la campagne avec une étonnante rapidité. C'est sur
ces bords que, pendant plus de vingt ans, Pétrarque passa ses
jours, comme il le dit lui- même, à révéra l'âme et au corps de
cette belle Laure, qui donnait pendant ce tems-là onzeenfans
à un mari fort indifférent pour elle, car il se remaria sept
322 VOYAGE
mois et demi après sa mort. L'histoire dit que Laure se mon-
tra sévère jusqu'au dernier soupir envers l'homme de génie qui
l'a immortalisée, et lui-même semble confirmer le témoignage
de l'histoire dans un passage assez curieux de ses écrits (1).
La route d'Avignon à Aix est agréablement bordée de
saules et de peupliers. Les champs sont parfaitement culiivés ;
les plantations de mûriers sont nombreuses jusqu'aux bords de
la Durance qu'dn passe sur un pont d'une grande longueur,
construit par Bonaparte. Nous traversons Noves , si chère à
Pétrarque pour avoir donné le jour à Laure; Lambesc , riche
de son terroir; et bientôt nous découvrons du haut d'une émi-
nence le vaste plateau occupé par la ville d'Aix et ses forets
d'oliviers, que le terrible hiver de 1820 faillit détruire sans
ressources. Depuis lors, ces arbres ont été coupés jusqu'à la
racine, et ceux qu'on voit aujourd'hui ne sont que les rejetons
des anciens. La ville d'Aix est une cité de plaisirs et de goûts lit-
téraires; la jeunesse v est plus studieuse que dans les autres villes
de Provence; les bibliothèques y sont plus riches et plus fré-
quentées : elle est l'Athènes du midi. Les magistrats de son an-
cien parlement se délassaient t'ans le sein des muses des fatigues
de leur honorable profession; plusieurs d'entre eux, parmi
lesquels l'illustre Peyresc brille au premier rang, se sont dis-
tingués par leur savoir t: leur érudition. Ils soignaient avec
une extrême sollicitude l'éducation de leurs enfans. Le barreau
suivait ce noble exemple , et l'instruction se répandait dans
toutes les classes. Des collections rares, des bibliothèques choi-
sies se transmettaient dans les familles, comme les richesses les
plus précieuses. Aussi celte ville a-t-clle donné naissance à
une foule de savans et d'artistes remarquables. Tournvforl ,
Monclar, les Vanloo , et de nos jours, les deux jeunes et esli-
(1) <• Puisqu'elle est morte , dit-il, le lien Le plus fort est rompu.
Je n'ai plus qu'à sortir d'une vie fugitive où tant dv. vaines espérance s
m'ont agité pendant le teins que j'ai passé sur la terre. »
DANS LE MIDI DE LA FRANCE. 3a3
niables historiens de la révolution française, MM. Thiers et
Mignet , sont nés à Aix.
Une chaîne de montagnes arides sépare le territoire d'Aix de
celui de Marseille, et la route qui unit ces deux villes est sans
cesse obscurcie par des nuages de poussière. La verdure du
nord a fait plaee aux oliviers , aux figuiers, aux câpriers, aux
vignes à feuilles rougeâires qui rampent sur la terre sans l'em-
bellir. Des milliers de maisons de campagne sont éparses çà et
là, sans aucune de ces allées épaisses et sombres de nos châ-
teaux de Normandie ou de Touraine ; et l'on dirait, à voir leur
nudité, que, dans ce pays ardent, c'est de soleil et non pas
d'ombre que les habitations ont besoin. Toutefois, aux en-
virons de Marseille, la vue de la mer, souveraine décoration
de tous les paysages , semble rendre la vie au voyageur altéré
par les rayons brûlans que lui renvoient les rochers de la Pro-
vence. Une première ville , composée de cinq à six mille bastides,
annonce la grande cité des Phocéens, qui se déploie majestueu-
sement au fond de la baie. Des fabriques d'acides et d'alcalis,
cachées dans les anfractuosités des collines, mais trahies par les
colonnes de vapeurs noires qui se balancent au-dessus de leurs
cheminées en obélisques , représentent à leur tour la ville ma-
nufacturière , tandis que les pavillons qui (lottent dans le port
caractérisent d'une manière plus pittoresque encore la métro-
pole du commerce de l'Orient. Dans l'intérieur, la scène , plus
bornée, n'est pas moins remarquable. Des milliers d'hommes
de toutes les nations circulent dans tous les sens , se heurtent
dans toutes les directions ; sur les quais , des matelots français ,
anglais, américains, italiens, africains, la tète couverte de
leurs chapeaux goudronnés, vont et viennent, sans grâce cl
sans vivacité, avec cet air d'insouciance qui leur est propre.
Dans le port, qui s'avance comme un grand canal jusqu'au
centre de la ville, des flottilles de chaloupes se glissaient le
long du balcon redoutable de l'intendance sanitaire , tantôt
jetant leurs lettres dans un baquet de vinaigre , tantôt parle-
mentant avec les gardes. Ailleurs enfin on achevait une frégate
pour le pacha d'Egypte, à côté «les transports numérotés poui
3a4 VOYAGE DANS LE MIDI DE LA FRANCE,
l'expédition de Morée. Que de passions , que de con-
trastes, que de craintes et d'espérances autour de ces frêles
navires !
On ne saurait disconvenir que les troubles du Levant ont
porté un coup fatal au commerce de Marseille , et changé en
une vaste solitude le mouvement jadis si animé de son port.
Mais si quelque jour la civilisation renaît sous nos auspices
dans les belles contrées que nous venons d'affranchir, qui sait
de quels importans débouchés l'industrie et le commerce mar-
seillais pourront être dotés ! qui sait si les habitans de cette
ville industrieuse ne renouvelleront pas les merveilles de Tyr,
quand les barbares, chassés du littoral de la Méditerranée ,
laisseront à découvert l'Asie mineure, l'Egypte et cette im-
mense Numidie qui fut un tems le grenier de Rome et de l'em-
pire !
[I. ANALYSES D'OUVRAGES.
SCIENCES PHYSIQUES.
Voyage autour du monde, exécuté par ordre du Roi ,
sur la corvette de S. M. la Coquille , pendant les an-
nées 1822 , i8a3 , 1824 et 1825 , par L. J. Duperrey,
capitaine de frégate, commandant de l'expédition ( 1).
Pour donner une idée de ce magnifique ouvrage, le plus
soigné et le plus beau que nous connaissions en ce genre, nous
croyons devoir reproduire ici l'itinéraire et le résumé succinct
(1) Paris , 1828 ; Arthus Bertrand , rue Hautefeuille. Cet ouvrage
aura quatre divisions : I. Zoologie ; II. Botanique ; III. Histoire du
Voyage ; IV. Hydrographie et Physique. La partie Zoologique ( a vol.
in-4°, avec un atlas de r45 planches environ, coloriées ), rédigée par
MM. Lesson et Garnot , aura 26 livraisons ; huit livraisons sont en
vente. La partie Botanique (1 vpl.in-4°, avec un atlas de n5planches
environ , dont 26 coloriées), par MM. Dory de Saint- Vincent et Adolphe
Brongniart, rédigée sur les matériaux recueillis par M. Durville , bo-
taniste de l'expédition , suivra immédiatement; quatre livraisons
sont en vente. UUistoire du Voyage ( a vol. in-4", avec un atlas de
60 planches coloriées), à laquelle on a joint les vocabulaires des
langues des sauvages, sera publiée concurremment avec la partie
Zoologique ; deux livraisons sont en vente. La partie Hydrographique ,
Nautique et Physique (1 vol. in-4°, avec un atlas de 5o planches, for-
mat colombier), paraîtra dans le courant de l'année de 182g. Chaque
livraison de chacune des quatre parties coûtera aux souscripteurs ,
soit à l'ouvrage entier, soit aux trois prémices parties, 12 fr. ; sur
papier vélin satiné, 24 fr. ; sur papier vélin, tiré à quinze exem-
plaires,doubles figures, noires et coloriées, avantet avec la lettre, 3o fr.
La souscription n été fermée le premier janvier i8?,j. Les per-
5onnes qui n'ont pas souscrit avant cette époque payent un franc
de plus par chaque livraison déjà publiée au moment où elles sous-
crivent. Le psospectus se distrihue chez M. Arthus Bei traud.
3i6 SCIENCES PHYSIQUES,
des opérations de ce voyage, qui, selon l'Académie des sciences,
mérite d'occuper le l'ang le plus distingué parmi les plus bril-
lantes expéditions scientifiques exécutées soit par la marine
française , soit par la marine des autres nations.
La corvette la Coquille , armée au port de Toulon, au com-
mencement de 1822, pour une expédition de découvertes,
avait principalement pour but le perfectionnement de la géo-
graphie et des sciences naturelles. Le commandement de la
Coquille fut confié au capitaine de frégate Duperrey, qui,
dans le partage des travaux projetés, se réserva la direction
de toutes les observations astronomiques, physiques et géo-
graphiques, tandis que son collègue M. Durville, second de
l'expédition, marin non moins distingué et naturaliste habile,
se chargea de la botanique et de l'entomologie. Le reste de
l'histoire naturelle dut être traité par MM. Garxot et Lessotv.
La Coquille appareilla le 11 août; après dix-sept jours de tra-
versée, elle relâcha à Ténériffe, et prit ensuite connaissance
de la partie nord de l'île Saint-Antoine et des îlots de Mar-
tin-Was et de la Trinité, dont on vérifia la position. La Coquille
se dirigea alors sur les Malouines; mais l'intérêt que présentait
la relâche sur un point de la côte du Brésil détermina M. Du-
perrev à la conduire au mouillage de Sainte-Catherine, où
elle séjourna du 16 au 3o octobre.
Ce point est le premier de la campagne sur lequel les natu-
ralistes et les physiciens de l'expédition purent se livrer aux
différentes recherches qui leur avaient été indiquées par
l'Académie des sciences. Le 18 novembre, la Coquille atteignit
le port Louis, situé au fond de la baie française aux îles
Malouines. Malgré les contrariétés nautiques, fréquentes dans
ces parages, on parvint à réunir un grand nombre d'obser-
vations, et notamment plusieurs séries du pendule, dont les
résultats ont déjà fixé l'attention des savans. Les îles Malouines
étaient particulièrement remarquables alors, sous le rapport
de l'histoire naturelle, car leurs productions indigènes étaient
entièrement neuves pour la science. Les Voyageurs antérieurs
n'y voyant pas de grands arbres, de fleurs brillantes ou de
SCIENCES PHYSIQUES. 327
gros animaux, les avaient supposées stériles. Les travaux de
M. Gaudichaud , habile naturaliste de l'expédition Freycinet,
n'étaient point encore publiés; on pouvait conséquemment
regarder comme inconnu tout ce qu'on récoltait sur les
Malouines. Les travaux réunis de la Coquille et de l'Uranie
donnent sur cette partie du globe les lumières les plus satis-
faisantes; et, grâce aux recherches des savans montés sur les
deux navires, son histoire naturelle est enfin assez connue
pour pouvoir fournir un point de comparaison en géographie
physique : chose très-essentielle, depuis surtout que M. Bory
de Saint-Vincent a démontré combien la connaissance des
productions des îles, et leur comparaison avec celles des som-
mets de nos plus hautes montagnes, qui sont aussi des îles
projetées vers la surface de l'atmosphère, sont plus impor-
tantesque la comparaison des productions continentales. (Voyez
F Encyclopédie pur ordre de matières , planches de la Géograjj/iic
physique. )
L'expédition remit sous voile le 18 décembre, pour doubler
le cap Horn. Elle visita , sur la côte occidentale d'Amérique, le
port de la Conception au Chili, qui a produit tant de richesses
hydrophytologiques (en plantes marines); celui de Callao
an Pérou, et enfin la côte pierreuse de Payta, dont la position
intermédiaire aux équateurs terrestre et magnétique était
très-favorable à l'étude fies mouvemens diurnes de l'aiguille
aimantée. Le récit des divers événemens politiques qui agi-
taient l'Amérique, à l'époque du passage de l'expédition , sera
intéressant pour les lecteurs européens; on pense que M. Du-
perrey ne l'omettra point dans sa relation; il n'aura plus à
craindre de déplaire par sa franchise au ministère ombrageux,
et si stupidement aveuglé sur le Nouveau-Monde, qui l'avait
expédié. Le 10. mars , la Coquille abandonna les cotes de
l'Amérique, et traversa le vaste espace de mer qui sépare cette
partie du monde de l'archipel dangereux, où l'on découvrit
plusieurs îles qni reçurent les noms des puissans d'alors, el
ceux de quelques marins ou sav.ins estimables.
En .l'éloignant des récifs niadrépnriqiics qui tonnent cet ai -
3î8 SCIENCES PHYSIQUES,
chipel, nos navigateurs ont promené leurs regards sur les îles
de la Société , dont l'aspect a reproduit dans leur âme ces douces
émotions qu'avaient éprouvées les Bougainville et les Forster.
Ils mouillèrent successivement à Taïti et à Borabora, où les
missionnaires et les naturels semblaient les attendre pour
mettre un terme aux privations qu'ils venaient d'éprouver
dans leur dernière traversée. Ces deux relâches présentent
d'autant plus d'intérêt qu'aujourd'hui l'idolâtrie n'existe plus
dans les îles de la Société, et que les mœurs européennes com-
mencent à y être généralement adoptées.
Le g juin , on se dirigea vers l'ouest , en prenant successi-
vement connaissance- des îles Salvages , Coa , Santa-Cruz ,
Bougainville et Bouka, et l'on jeta l'ancre le 12 août dans le
port Praslin de la Nouvelle-Irlande , où les relations amicales
que l'on eut avec les naturels permettent d'ajouter encore
quelques traits singuliers à l'histoire de l'homme. L'expédition
traversa ensuite le canal Saint-Georges, communiqua avec les
naturels de l'île d'York et de la Nouvelle-Bretagne, refit la
géographie des îles anciennement découvertes par Schouten ,
au nord-est de la Nouvelle-Guinée, et mouilla le 6 septembre,
dans le havre d'Offak , sur la côte nord-ouest de Waigiou,
l'une des îles desPapous. Il était intéressant pour la géographie
de constater l'existence d'une baie méridionale qui n'est séparée
d'Offak que par un isthme très -étroit ; les excursions de
MM. Durville et Blosseville ont complètement rempli cet objet,
et MM. Bérard, Lottin et de Blois ont été chargés de lier ce
travail à celui que M. Duperrey avait déjà eu occasion de faire
sur cette côte, dans la campagne de V Urémie. On conçoit que
l'histoire naturelle dut s'enrichir dans ces contrées, où la na-
ture semble étaler avec complaisance ses plus brillantes créa-
tions, et répandre les couleurs les plus éclatantes sur les êtres
les plus faibles et les moins bien organisés en apparence. Le
16, la Coquille appareilla, et le 17, elle prolongea la partie
nord des îles comprises entre Ecn et Yang. Continuant sa route,
l'expédition fit une courte relâche à Cajéli, et se rendit à Am-
boine, où elle reçut de la part du gouverneur des Moluques
SCIENCES PHYSIQUES. 3 29
l'accueil le plus agréable et tous les secours dont elle avait
besoin.
Elle remit à la voile le 27 octobre, se dirigea sur Timor,
en passant à l'ouest des îles TurtlesetLucépara ; le 4 novembre,
la position de l'île du Volcan fut déterminée; le 1 1 , on aperçut
les îles Wetter, Robi, Dag et Gambing; et le i5 , la corvette
donna dans le détroit d'Onebay, en prenant un grand nombre
de relèvemens sur la longue chaîne d'îles qui de Pauter et
Onebay se dirige vers Jonce. Les vents contraires ne permirent
pas de longer la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande,
comme M. Duperrey en avait eu le projet; ce ne fut que le
10 janvier 182^ qu'il doubla les terres de Van Diemen. Pendant
la nuit du 16 , on aperçut le phare du port Jackson, et le 17,
la corvette fut amarrée dans Sydney -Core, où elle renouvela
ses vivres de campagne qui étaient presque entièrement con-
sommés. Le général Brisbane , gouverneur de la Nouvelle-
Galles , accueillit avec empressement les officiers de l'expédi-
tion, et les aida puissamment dans toutes leurs recherches.
L'expédition quitta Sydney le 20 mars, et mouilla , à la Nou-
velle-Zélande, dans la baie de Monowa, au fond de celle des îles.
Indépendammentdesobservations depbysique, de géographie et
des recherches d'histoire naturelle qui furent faites ici, les rap-
ports fréquens que l'on eut avec les indigènes ont fourni à l'expé-
dition des documens curieux sur l'état permanent d'hostilité
sur les mœurs et les idées religieuses d'un peuple que les mis-
sionnaires ne sont pas encore parvenus à soustraire à l'horrible
usage de l'anthropophagie. En remontant vers la ligne, 0:1
communiqua avec les naturels de Pvotoumak, île solitaire et
peuplée par une race douce et hospitalière. On fit aussi la re-
connaissance des îles Cocal et Saint - Augustin, d'où l'on
entreprit l'exploration des Mulgraves et des Carolines. Dans
les Mulgraves, qui fin (Mit parcourues des i5 au 29 mai, la
Coquille D'à cessé de prolonger des récifs, parmi lesquels
M. Duperrey constate la position de K ingsmill, Hopper, Wood
Henderville, Iloll, Kno\, Gilbert, Mathews, le groupe des
Mulgraves et l'île Henham , dont il a dressé nue carte générale.
t. xi.. — Novembre 1828. x-j.
33o SCIENCES PHYSIQUES.
Dans les Carolines, les reconnaissances ne furent pas moins
nombreuses; nous citerons particulièrement l'île d'Oualan , le
groupe des îles Mougoul , Ougay et le Oura, celui de Pélop ;
enfin le groupe d'Hogolan sur lequel on n'avait encore cpie
les indications données au P. Cautora par quelques naturels
naufragés en 173 1 sur l'île Guam. On reçut fréquemment à
bord les divers peuples des longues chaînes d'îles semées sur
cette portion du globe. L'île d'Oualan fut surtout remarquée
par ses aspects et par l'urbanité de ses habitans ; elle vit pour
la première fois un bâtiment européen sur ses rivages. Du 5 au
i5 que dura la relâche, et pendant que les observations d'as-
Ironomie et de physique se poursuivaient avec activité , les na-
turalistes et les géographes parcouraient l'île dans tous les sens
pour en examiner jusqu'aux, moindres détails, et l'on recueillit
en même tems, sur les insulaires , tout ce qui méritait de fixer
l'attention des moralistes.
La Mousson d'ouest s'étant prononcée vers l'extrémité occi-
dentale des Carolines , M. Duperrey vint explorer une partie
de la côte nord de la Nouvelle-Guinée. Sa relâche au havre de
Doney, importante sous les rapports de la géographie et de
l'histoire naturelle, eut lieu du 26 juillet au <) août. Après
avoir de nouveau traversé les Molnques, et fait une relâche à
Sourabaya , il s'achemina vers les îles de France et de Masca-
rcigne ou Bourbon, où il arriva le dernier jour du mois. Il quitta
ces îles, le i3 novembre, mouilla successivement à Sainte-Hé-
lène , à l'Ascension , où tous les genres d'observations furent
renouvelés , et arriva enfin à Marseille , le 4 mars 1825.
C'est le récit de cette expédition, qui a duré près de trente-
deux mois, et pendant laquelle la Coquille a parcouru plus de
vingt-cinq mille lieues , que publie M. Arthus Bertrand; et l'on
doit cette justice à l'éditeur, qu'il ne néglige ni soins ni dé-
penses pour que l'exécution du travail réponde à l'importance
du sujet. On peut en juger par les livraisons qui ont déjà vu
le jour. L'une d'elles fait partie de la relation historique; huit
de la partie /oologiquc , quatre de celle de la botanique.
L'historique cl 1 1 voyage présente d'autant plus d'intérêt que
SCIENCES PHYSIQUES. 33 1
nos navigateurs ont successivement visité et pu comparer, non
d'après des collections rapportées par d'autres , mais sur les
lieux mêmes, les deux côtes opposées de l'Amérique méridio-
nale. Plus loin , ils ont pu comparer encore la Nouvelle-Zélande
à la Nouvelle-Hollande, et l'Océanie à la Polynésie. Cette di-
vision du voyage que s'est réservée M. Duperrey, chef de l'ex-
pédition, sera accompagnée de nombreux vocabulaires faits
pour exciter le plus haut degré de curiosité chez les personnes
qui cherchent dans les racines des langues les traces de la
filiation des peuples. Cette partie de la relation aura deux
volumes et 60 planches coloriées, avec des portraits d'hommes,
d'espèces ou de races diverses. Ce qui en a déjà paru ne contient
encore que le rapport flatteur fait à l'Académie par l'élite de
ses membres sur les avantages considérables qu'ont retirés toutes
les branches des sciences physiques du voyage dont nous nous
occupons. On y voit : i° le titre de l'atlas, qui peut être con-
sidéré comme un modèle en ce genre , et qui fait honneur à la
plume de M. Ei mêler qui l'a composé, et au burin de M. Abel
Malo qui l'a gravé ; 2" deux planches représentant des usten-
siles à l'usage des habitans des îles de la Société ; 3° un paysage
de Taïti , remarquable par un beau rocher basaltique formé
de prismes nombreux ; 4° une autre vue marine de la même île ;
5° enfin des habitans bistrés et tatoués d'Iros , Pénélope et
Coucéra.
Les huit livraisons de zoologie donnent une idée plus com-
plète de la manière dont sera composée cette importante
section , dont la rédaction est confiée à l'un des naturalistes du
voyage, M. Lesson, qui, depuis peu, s'est placé au nombre de
nos plus actifs et habiles naturalistes par une multitude d\\
cellens travaux. M. Bory de Saint-Vincent s'empressa de l'ap-
peler à la collaboration du dictionnaire classique d'histoire
naturelle, qui deviendra un ouvrage monumental; dans la
collection des Résumée <>n lui doit, outre un fort boa traité de
mammologie, une ornithologie qui peut être considérée comme
le meilleur abrégé de ce genre. Enfin, le libraire Baudouin publie
une continuation de Bu ffon faite par le même M. Lesson, dela-
332 SCIENCES PHYSIQUES-
quelle les deux volumes qui ont paru sur les cétacés donnent la
plus haute opinion. Dans sa part de collaboration au voyage de
la Coquille, ce jeune savant s'occupe d'abord de considérations
générales sur les îles du grand océan et sur les variétés humaines
qui les habitent. Sans adopter toutes les idées de l'auteur, nous en
recommandons la lecture aux bons esprits. Viennent ensuite des
considérations générales sur les mammifères, chapitre non moins
intéressant que celui où il est traité de l'homme , et d'ailleurs
fort bien écrit. Les espèces décrites a la suite de ces considé-
rations sont le vespertilion de Buénos-Ayres , l'outarie mo-
losse , le couscous tacheté, le couscous à grosse queue, le
couscous blanc, le kangourou ou alabot, le rat taupe hotten-
tol , le lapin de Magellan , le cochon des papous. Les figures
de la plupart de ces animaux ont déjà paru , ainsi qu'une
planche de crânes et de marsouins qui n'étaient pas encore
connus. Le chapitre cinquième du contingent de M. Lesson
est rempli d'observations générales , aussi neuves qu'intéres-
santes sur l'histoire naturelle des diverses contrées visitées
par la Coquille , et plus particulièrement sur l'ornithologie de
chacune d'elles. Trente-deux planches, représentant quarante-
une espèces d'oiseaux , accompagnent le texte : elles font le
plus grand honneur au pinceau de M. Prêtre; ou y distingue
surtout le cormoran de Gaimard, le héron phaëton , la tour-
terelle bleu-verdin mâle et femelle, plusieurs colombes, un
perroquet de Desmarest, le caocal atralbiu , l'cpimaque royal
et le martinet à moustaches. Parmi les planches où sont si bien
figurés ces beaux oiseaux, on doit remarquer la 17e, sur la-
quelle sont trois états de la moucherolle poncare , tellement
difiérens les uns des autres, que, sans le témoignage de M. Les-
son , il serait difficile de n'y pas voir trois espèces distinctes.
L'un est d'un bleu foncé tirant au noir dans toutes les parties,
c'est le mâle adulte : l'autre tout blanc avec la tète seule noire ,
c'est le mâle vieux; le troisième est d'un beau jaune ardent
avec le croupion ardoisé, c'est la femelle. On voit par là com-
bien il est difficile de faire de l'ornithologie avec les peaux
d'oiseaux les mieux empaillées, et l'on peut juger combien cette
SCIENCES PHYSIQUES. 333
partie de la zoologie est encore mal connue , ceux qui l'ont
traitée s'étant hâtés de décrire comme appartenant à des espèces
distinctes, sous les noms les plus bizarres, de simples variétés
d'âges et de sexes.
La partie botanique ne sera pas moins bien traitée sous
tous les rapports , si l'on en croit la réputation des savans
qui s'en sont chargés, et si l'on en juge parles quatre superbes
livraisons que nous avons sous les yeux.
A peine de retour dans sa patrie , récompensé par un
avancement mérité des nombreux services qu'il venait de rendre
à la marine et aux sciences, M. Durville sollicita l'honneur de
commander une nouvelle expédition de découvertes. Son offre
fut acceptée; et deux mois environ après son retour, M. Dur-
ville était déjà en mer, vers la Nouvelle-Guinée. Lié avec le
colonel Bon? de Saint-Vincent, il lui proposa de se charger à
sa place d'une part de rédaction dans le voyage de la Coquille.
C'était associer à l'une des plus belles entreprises scientifiques
de notre époque un savant qui avait fait ses preuves sous le
consulat, dans une autre expédition de découvertes; expédition
aussi célèbre par les grandes lumières qui en rejaillirent sur
les sciences physiques et sur les savans qui en firent partie,
que par l'impéritic du chef auquel on en avait trop légèrement
confié la direction. M. Bory de Saint-Vincent accepta avec
autant d'ardeur que de désintéressement cette occasion de
montrer son zèle pour la gloire d'une entreprise qui honore
la France. Mais, accablé d'occupations, il engagea M. Dur-
ville à partager ce travail entre lui et le jeune M. Adolphe
Broncniart, si avantageusement connu dans le monde savant
par plusieurs excellens ouvrages. M. Bory se réserva les parties
de la botanique connues sous les noms d'agamie et cryptogamie ,
c'est-à-dire l'histoire des végétaux privés de sexes, ou chez
lesquels les sexes ne sont point distincts. Non-seule nient il les a
décrits , mais, quittant la plume pour le pinceau, il lésa figurés
Jui-nièiue avec une rare perfection. On savait au dépôt de 1 a
guerre dont il avait fait partie, que le colonel excellait à dessiner
la topographie. Sa célèbre carte (le Bourbonayant dès l'an i
334 SCIENCES PHYSIQUES.
établi sa réputation en ce genre, les généraux en chef sous les-
quels il fit si honorablement la guerre, l'employèrent souvent
dans les reconnaissances où l'on voulait avoir un figuré parfait „
du terrain en quelques instans; mais il y a loin d'un dessin à la
plume à de véritables tableaux faits pour rivaliser par la beauté
du coloris avec la nature même. M. Bory de Saint- Vincent,
que son texte place en première ligne parmi les naturalistes, a
voulu se placer à côté des maîtres en peinture par ses planches.
Nous ne pouvons donner une idée plus exacte du mérite de son
travail qu'en transcrivant ici un extrait du rapport fait à l'Aca-
démie des sciences par M. de Mirbel, que cet illustre corps
avait chargé de l'examiner. On y verra combien M. Bory a su
rattacher à un sujet peu important au premier coup -d'oeil
des considérations du plus haut intérêt. N.
Rapport sur la partie botanique du Voyage autour du monde,
afeMM. Duperrey et Dcrviixe.
Notre savant confrère, M. Bory de Saint- Vincent, a pré-
senté dernièrement à l'Académie les premières livraisons des
plantes agames et cryptogames recueillies par MM. Durville et
Lesson, dans le Voyage autour du monde , exécuté sous les
ordres de M. le capitaine Duperrey, et il a désiré qu'il en fût
fait un rapport. Cette tâche m'a été confiée. Le titre de l'ou-
vrage indique son objet spécial; et comme M. Bory, dont la
sagacité est connue, a fait une étude approfondie des espèces
qui composent les tribus inférieures du règne végétal, j'aurais
pu affirmer d'avance que ses nouvelles recherches seraient
accueillies favorablement par les botanistes, et je ne me serais
pas trompé. Les botanistes recevront toujours avec reconnais-
sance une suite d'excellentes descriptions, éclairées par une
judicieuse critique, et accompagnées de figures d'une exécution
parfaite. Mais ce n'est pas à cela que se borne le travail de
M. Bory. Quelques centaines d'agames et de cryptogames ,
rapportées de différens points du globe, lui ont fourni l'occa-
sion, ou, si l'on veut, le prétexte d'exposer ses idées sur la
géographie physique, sur l'origine des êtres organisés, sur
SCIENCES PHYSIQUES. 335
leur distribution à la surface du globe, sur leur classification
scientifique en raison de la simplicité ou de la complication de
leur structure. Il y avait là-dedans de quoi composer des vo-
lumes; M. Bory a trouvé moyen de resserrer la matière dans
un discours de soixante pages auquel il a donné le titre ^In-
troduction.
Il prend pour point de départ une opinion consacrée par les
plus anciennes traditions ; il admet comme fait incontestable
qu'avant l'apparition des êtres organisés, le globe était tota-
lement enveloppé d'une épaisse couche d'eau, que c'est au
sein de cette mer sans rivage que se développèrent les germes
des premières créatures vivantes; que c'est là, pour me servir
de ses propres expressions, que la vie et la végétation ont dû
\e préparer avant de paraître à la surface des fies et des con-
tinens. Les causes qui ont amené la disparition d'une partie
considérable de la masse des eaux, causes que M. Borv ne
nons fait pas connaître, n'ont point cessé d'agir et ne tendent
à rien moins qu'à mettre à sec le fond des bassins des mers.
D'où l'on peut conclure, quoique Fauteur n'en dise rien, que
les créatures vivantes, végétales ou animales, dont les types les
plus simples se sont formés dans les eaux, périront toutes pat
l'excès de la sécheresse. Que cette hypothèse, présentée d'une
manière si absolue, soit fondée ou non, ce n'est assurément
pas ce que je déciderai ; je me contenterai de remarquer que
\\. Bory a réuni avec art une foule de faits qui lui ont paru
devoir la fortifier.
« Le globe, dit-il, offre sur une partie de sa surface de vastes
déserts de sable mêlés de sel et de débris d'animaux marins.
Ces déserts arides et presque stériles ont été autrefois des
mers ultérieures qui se sont desséchées insensiblement. La
Caspienne, la mer Morte, le lac Baïcal, etc., se dessécheront
aussi. Alms, les lits de ces vastes amas d'eau salée seront des
déserts de sable. Les Méditerranées , soit qu'elles lisaient
qu'une issue, comme notre Méditerranée proprement dite, la
mer ftouge, la mer Baltique, etc., soi! qn'eWes aient plusieui
issues, cou ■ le golfe du Mexique, les mers cL'Okotsfc, du
336 SCIENCES PHYSIQLES.
Japon, de la Chine, etc., cesseront de communiquer avec les
grands bassins océaniques; elles deviendront des mers inté-
rieures, de véritables Caspiennes, qui se dessécheront à leur
tour. De tous côtés, nous voyons les eaux fluviales entraîner
dans leur course la poussière des continens. Des atterrisse-
mens, des deltas, des bancs de sable se forment au voisinage
des côtes et dans les directions des courans; des animaux
madréporiques bâtissent les fondemens de nouvelles terres; et
tandis que les détroits se ferment, que les abîmes des mers se
comblent, le niveau des eaux , qui semblerait devoir s'élever,
s'abaisse d'une manière sensible. Il y a donc diminution réelle
dans la quantité du liquide. » Telle est, en substance, la philo-
sophie cosmologique de l'auteur.
Il serait difficile, comme il l'observe, de donner de bonnes
raisons pour justifier les noms et les limites que les géographes
ont imposés aux différentes régions océaniques; mais je re-
marquerai qu'il serait encore plus difficile de faire adopter
généralement de nouveaux noms et de nouvelles limites,
quelque judicieuses que fussent les innovations proposées.
Toutefois, M. Bory, écrivant pour les naturalistes, me paraît
avoir eu une heureuse idée, en simplifiant la nomenclature
et en formant des régions marines, d'après des considérations
tirées de la distribution des êtres organisés qui peuplent les
mers. Aucune partie de son Introduction ne m'a paru plus
digne d'attention.
Il v a cinq grandes régions Océaniques : i° U Océan arctique.
Il a pour centre le pôle boréal , et il est borné au sud par les
côtes septentrionales de l'Irlande , de l'Ecosse , de la Norvège,
de la Russie d'Europe, de l'Asie et de l'Amérique du nord.
2° L' Océan atlantique. Il est limité, au nord, par une ligne tirée
du Labrador aux Hébrides; au midi, par une ligne tirée de la
pointe de l'Afrique au détroit de Magellan ; à l'ouest, par les
côtes orientales des deux Amériques et des Antilles; et à l'est,
par les côtes occidentales de l'Europe et de l'Afrique. 3° L'O-
céan antarctique. C'est la plus vaste des mers. Aucune île, au-
cun bas-fond, aucun récif ne se montre pour lui servir de
SCIENCES PHYSIQUES. 3fy
borne; niais ses limites naturelles, qui s'étendent ou se resser-
rent selon les longitudes, sont clairement indiquées, entre le
55e et le 4oe degré, par la ligne d'arrêt de plusieurs espèces
végétales ou animales. 4° Il Océan indien. Cette mer est limitée
au sud par une courbe partant du cap de Bonne-Espérance et
venant aboutir à la côte sud-ouest de i'Australasie en passant
par la terre de Kcrguelen; au nord , par les côtes méridionales
de l'Arabie et de l'Inde; à l'est, par les côtes occidentales de
Sumatra, de Java et de I'Australasie; et à l'ouest, par les côtes
occidentales de l'Afrique. 5° Enfin Y Océan pacifique. Borné à l'est
par les plages occidentales des deux Amériques , et à l'ouest
par les plages orientales de la Polynésie et de l'Asie, il com-
mence au nord où finit l'Océan arctique; il finit au sud où com-
mence l'Océan autarcique.
Ces cinq océans ont chacun, dans leurs climats et dans leurs
productions animales et végétales, des caractères qui leur sont
propres. L'auteur les décrit avec cet éclat d'imagination et cette
vivacilé d'esprit qui le distinguent. Une froide analyse repro-
duirait trop imparfaitement ces tableaux animés qui n'appar-
tiennent pas moins à la littérature qu'à la science. Je n'appel-
lerai qu'un moment l'attention de l'académie sur les distributions
géographiques des hydrophytes, qui, malgré les fréquentes ex-
cursions de M. Bory dans le domaine des autres branches de
l'histoire naturelle, restent toujours à ses yeux comme aux
miens l'objet principal de son travail.
Les deux Océans polaires, l'arctique et l'antarctique, nour-
rissent les hydrophytes les moins sensibles à la rigueur du
froid. Les espèces de l'Océan arctique sont en général des la-
minariées et des fucacées de la nature de celles qui ne se rami-
fient jamais; on les prendrait volontiers pour des lanières de
cuir, tant elles ont de souplesse et de ténacité. Cette robuste
constitution les rend capables de tenir contre les rudes assauts
îles tempêtes hyperboréennes; mais à mesure que ces plantes
se rapprochent des climats tempérés, leur tissu s'amollit et ré-
siste moins au choc impétueux des flots. Les espèces de ! Océan
antarctique sont particulièrement des laminariées rameuses '!<
338 SCIENCES PHYSIQUES.
genres nfacrocystis, Durvillrca et Lessonia. Les frondes des ma-
crocystis sont quelquefois si longues, si nombreuses et si co-
riaces, qu'elles rendent impuissans les efforts des î-ameurs.
Le voyageur qui parcourt d'une extrémité à l'autre la mer
Atlantique y trouve dans les types organiques une certaine
uniformité à laquelle il était loin de s'attendre , en considé-
rant le nombre des degrés de latitude et la diversité des cli-
mats. Les laminariées et les fucacées sont bien moins com-
munes ici que dans les eaux arctiques et antarctiques ; mais
en revanche il y a beaucoup de cystoseires et de sargasses ,
types génériques inconnus dans les régions polaires. Ces végé-
taux détachés des profondeurs de là mer s'élèvent en vastes
tapis à sa surface et semblent des îles flottantes. Dans les ré-
gions chaudes, les roches, et surtout celles de construction
madreporique , se couvrent d'hydrophytes ornées des plus
brillantes couleurs : ce sont des floridées , des padines , des
céramiaires , des confervées , qui se mêlent à des polypiers
flexibles.
La flore de l'Océan pacifique ressemble beaucoup à celle de
l'Atlantique. Les genres y sont à peu près les mêmes, les espèces
seules diffèrent. Comme dans l'Atlantique; les eaux promènent
à leur surface de larges amas de sargasses ; et pour complète!
l'analogie, les laminariées à frondes simples de l'Océan arc-
tique , aussi bien que les laminariées à frondes rameuses de
l'Océan antarctique, y sont très-rares.
L'ouvrage que j'examine ne me fournit aucun renseignement
sur les hydrophytes de l'Océan indien. J'incline à croire qu'elles
diffèrent peu des hydrophytes équatoriales des Océans atlan-
tique et pacifique.
Toutefois, M. Bory pense que la distribution géographique
de ces productions marines distingue nettement les cinq Océans
qu'il reconnaît à la surface du globe, et que la végétation pro-
pre aux différentes Méditerranées n'est pas moins caractéris-
tique. 11 observe, à ce sujet, que chacun de ces bassins secon-
daires, qui communiquent avec les grands Océans par un ou
par plusieurs détroits, offre sur ses côtes en regard une végé-
SCIENCES PHYSIQUES. 33g.
tation semblable ; tandis que les côtes adossées de deux bas-
sins contigus , quelque basses , étroites et morcelées que
soient les terres qui les séparent, se couvrent constamment
d'une végétation différente. Ainsi, les côtes de l'Europe et de
l'Afrique qui bordent notre mer Méditerranée nourrissent, au
sud et au nord , les mêmes espèces d'hydrophytes. Ce sont
quelques caulerpes, le pacliiia Toitrnefortiï , etc. , dont on cher-
cherait en vain la plupart dans la Méditerranée érythréenne
(mer Rouge), quoique l'isthme de Suez ait à peine vingt lieues
de large. Les hydrophytes connues pour appartenir à la Médi-
terranée érythréenne sont des sargasses, d'autres caulerpes, etc.,
dont les types spécifiques existent également dans les eaux de
la Polynésie , de la Chine et de la Corée. Deux autres exem-
ples de l'identité des espèces d'un même bassin et de la diver-
sité des espèces de deux bassins contigus résultent de la com-
paraison de la Méditerranée colombienne (golfe du Mexique)
et de la Méditerranée sinique (mer de la Chine, mer Bleue,
mer du .lapon ) , avec les océans voisins, dont elles ne sont
séparées , l'une que par l'isthme de Panama à l'ouest et les
Antilles à l'est, l'autre que par la longue chaîne d'îles qui ,
sous - différons noms, s'étend, dans une direction sud-est, de
la côte orientale de Sumatra à la côte occidentale de la pres-
qu'île Séghalienne.
Les besoins aussi bien que l'organisation n'étant pas 1rs
mêmes dans les diverses espèces d'hydrophytes , il s'ensuit
qu'elles s'établissent à différentes hauteurs sur le sol marin; de
même que nous voyons les espèces aériennes occuper dans les
plaines et sur les montagnes des stations plus ou moins éle-
vées, selon les exigences de leur tempérament.
Les lichina, hydrophytes de couleur brune , se fixent au-
dessus des eaux ; il leur suffit pour végéter d'être humectées
par l'écume dv> vagues. D'autres hydrophytes, également bru-
nes, croissent, an contraire, à de grandes profondeurs, témoin
cette touffe de sargassum turbinatum que M. Bory retira de six
cents pieds entre les îles de France cl de Mascareigne. Des
ul\es d'un vert tendre flottent avec des confervées sur les ma
3/,o SCIENCES PHYSIQUES,
rais et sur la mer ; d'autres nlves ont été arrachées par la
drague à cinq cents pieds, sous les yeux de Peron, près de la
terre de Leuwin Elles étaient phosphorescentes. C'est à deux
cents pieds de profondeur dans les parages des Canaries que
MM. de IIumboldt et Bonpland ont péché cette belle caulerpe
verte , qu'ils ont nommée caulerpa vitifolia. Les iridées , les
cystoscires , la padine à plume de paon , qui brillent des cou-
leurs de l'arc en-ciel, viennent jusqu'à fleur d'eau. Un peu plus
bas paraissent les floridées qui se colorent de toutes les nuances
du rouge.
Feu M. Lamouroux , dont les travaux sur les hydrophytes
sont si recommandables , avait remarqué que la plupart des
ulves marines sont spécifiquement les mêmes. M. Bor}r con-
firme cette observation d'autant plus importante, selon lui,
qu'il regarde les ulves comme l'une des transitions par les-
quelles la nature passe des hydrophytes aux plantes aérogènos.
« Si l'on voulait, dit-il , exposer en tableau les rapports des
ordres naturels et de leurs familles , à partir du terme le plus
simple et en s'élevant de degrés en degrés, suivant le mode de
complication , il faudrait placer d'abord la matière muqueuse
pénétrée du globuline au centre d'une sphère d'où rayonne-
raient les chaodiuées , les ulvacées , les céramiaires , les con-
fervées , autres sphères d'où rayonneraient à leur tour les li-
chens, les cryptogames, les naïades, ainsi de suite et toujours
en s'élevant vers la phanérogamie. »
M. Bory termine en adressant d'exceliens conseils aux voya-
geurs naturalistes sur la manière de récolter et de conserver
les hydrophytes.
L'analyse que je viens de présenter de cette brillante intro-
duction n'en peut donner qu'une idée très-incomplète. Il faut
lire l'ouvrage même.
Un critique sévère pourrait reprocher à l'auteur une cer-
taine disposition à risquer des généralités, sans les appuyer sur
les faits de détail dont elles ne doivent être que l'expression
la plus abrégée; il pourrait, par exemple, lui demander pour-
quoi il n'a pas placé à la suite de ses descriptions d'Océans,
SC1EXCES PHYSIQUES. 341
de Méditerrauées, de Caspiennes , la liste nominale des espèce»
d'hydrophytes qui donnent à chacune de ces immenses masses
d'eau salée un caractère particulier; on pourrait lui dire que lors
qu'on a l'ambition de fonder une théorie nouvelle, le premier
soin à prendre , sous peine de rencontrer beaucoup d'incré-
dules, est d'exposer pièce à pièce les matériaux de l'édifice
pour que les connoisseurs soient à même d'en apprécier la
solidité. Mais quiconque sait avec quelle ardeur et quelle in-
telligence M. Bory s'occupe depuis longues années de la
géographie physique et de l'histoire naturelle des plantes
marines n'hésitera pas à considérer son introduction comme
l'annonce d'un grand travail où se trouveront classés métho-
diquement tous les faits qui doivent donner à ses assertions le
caractère de l'évidence. Il suffit, pour se confirmer dans cette
idée, de lire les 74 pages qui commencent l'histoire naturelle
des hydrophytes récoltées par MM. Durville et Lesson. Ici rien
qui ne soit positif : l'auteur a examiné, comparé, décrit, classé
tous les êtres dont il a parlé. Il expose avec élégance et clarté
l'ensemble des faits dont la connaissance approfondie importe
au naturaliste. Son esprit observateur passe de l'étude des
caractères superficiels à celle des détails de l'organisation in-
terne. C'est ainsi qu'il place , à côté de la description bota-
nique de son genre Lessonia , la description anatoraique des
tiges des trois espèces qui composent ce groupe; d'où il résulte
la preuve que ces tiges ont un canal médullaire , des couches
concentriques et une écorce distincte, de même que les dico-
tvlédons , fait curieux qui vient à l'appui d'une observation
de M. Lamouroux. La partie critique et synonymique est
traitée avec soin. La distribution géographique des espèces
est l'objet de remarques très- intéressantes ; mais, à l'exemple
de M. Bory, je dois en attribuer en partie le mérite à MM.
Durville et Lesson , qui n'ont jamais négligé de prendre des
notes sur les contrées et les stations où ils ont trouvé les indi-
vidus dont se compose leur collection. Sur 33 ou 34 esj.
d'hydrophytes comprises dans les trois premières livraisons, 17
342 SCIENCES PHYSIQUES,
étaient tout-à-fait inconnues. Les unes et les autres appartien-
nent à onze genres, parmi lesquels j'en vois quatre de la créa-
tion de M. Bory. Il a distribué ces onze genres dans trois fa-
milles : les laminariées , les fucacées, les cylindracées. Cette
classification , fondée sur des caractères organiques négligés
jusqu'à ce jour , est encore son ouvrage. Enfin, il ne s'est pas
montré moins habile dessinateur que savant naturaliste : ses
planches , qui offrent souvent des détails anatomiques très-
délicats, égalent, si elles ne surpassent, ce qu'on a publié de
mieux en ce genre.
MlF.BEL.
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Histoire critique du gnosticisme, et de son influence
sur les sectes religieuses et philosophiques des six pre-
miers siècles de V ère chrétienne; par M. Jacques Matter ,
professeur h V Académie de Strasbourg^).
Cet ouvrage a été couronné par l'Institut au concours de
1826. Il ne traite point une de ces questions spéciales appré-
ciées par les seuls savans ; il embrasse toute l'histoire de l'esprit
humain, toutes les spéculations philosophiques, toutes les
croyances religieuses qui précédèrent, accompagnèrent, et
suivirent l'établissement du christianisme. C'est, comme le dit
judicieusement l'auteur, un beau spectacle que celui du monde
ancien venant pour lutter encore une fois contre son succes-
seur, avant que de lui céder tout l'avenir. Ce sujet n'avait point
échappé aux doctes recherches des Allemands. L'Académie des
inscriptions connaissait leurs travaux; mais elle a voulu que
cette histoire fût écrite d'une manière plus large : elle a désiré
un ensemble et des résultats généraux , plutôt que des disserta-
tions sur des points isolés, et le prix a été adjugé à M. Matter,
qui déjà s'était distingué par une bonne Histoire de l'école
(l'Alexandrie (2).
M. Matter commence par l'aire connaître son sujet. C'est dans
Pythagorc , c'est dans Platon qu'on trouve , en Grèce , les
premières traces du langage et des idées du gnosticisme ; car
la seule véritable philosophie est la connaissance du monde
intellectuel, et c'est absolument ainsi que les gnostiques déli-
(1) Paru, 1818; Levràult. 2 vol. in*8° de texte et 1 de planches;
jit :x , 10 II'.
(2) Voyez M v. /•.''/<■., t. .\ , ■.
344 SCIENCES MORALES,
nissent leur science. Chez les anciens, le mot qui devint en-
suite le nom de ces philosophes ne signifiait pas une secte, ou un
individu qui prétendît posséder une science particulière, rvua-is
se traduirait convenablement par connaissance ; yvaa-riKos , par
doué de la faculté de connaître. Si ces mots ont reçu une autre
acception avant rétablissement du christianisme, ce ne fut que
peu de tems auparavant , et probablement à Alexandrie; mais
alors encore on ne s'en servit que pour indiquer une science
supérieure en général.
Quant au gnosticisme lui-même , il en faut chercher l'origine
dans l'un des faits les plus marquans de l'histoire d'Orient ,
dans la transmigration des Juifs sur les bords de l'Euphrate et
du Tigre. Les doctrines de Zoroastre, mêlées à celles du ju-
daïsme, vinrent ensuite se confondre dans Alexandrie , où deux
hommes célèbres , Arislobule etPhilon, s'en rendirent les in-
terprèles, en même tems qu'ils réunirent les rayons épars de
tous les autres systèmes pour en doter leur antique religion ,
et la faire briller à la fois de l'éclat emprunté à la philosophie
païenne et aux théories de l'Inde , de la Perse et de L'Egypte;
Aristobule alla si loin qu'il prétendit que Platon avait puisé
ses plus belles idées dans les livres sacrés des Juifs ; et pour
prouver que les Grecs enseignaient la même chose que Moïse,
il composa, sous les noms d'Orphée et de Linus , d'Homère et
d'Hésiode, des vers où il consignait des principes judaïques.
L'auteur analyse le système du Zend-Avesta , que les Juifs
trouvèrent en Asie à et) té des idées des mages et des Chaldéens ,
et fait voir que, les doctrines de la Kabbale sont à celles de
Zoroastre, comme la copie est à l'original. Si les Juifs les rat-
tachent à Moïse et aux patriarches, c'est une exagération hé-
braïque dont il faut faire justice. Suivant la Kabbale, comme
suivant les idées de Zoroastre , tout ce qui existe est émané
d'une source de lumière infinie. Avant toutes choses existait
l'être primitif, l'ancien des jours , le roi de la lumière, titre qui
est fréquemment donné au créateur dans le Zend-Avesta. Les
kabbalistes ont pris chez les Perses toutes leurs idées d'émana-
tions et leurs gradations. «L'Etre suprême se retira en lui-même,
SCIENCES MORALES. 3^5
et forma autour de lui un espace vide dans lequel il laissa
tomber une première émanation , rayon de lumière qui réunit
à la fois la force génératrice et conceptive qui est père et mère
dans le sens le plus sublime. C'est de cette double force qu'est
émané le premier né de Dieu , l'homme primitif, AdamCadmon.-a
On retrouve en grande partie les attributs d'Ormuzd ; et, comme
celui-ci avait créé des génies, Amschapands , Ozeds et des
férouers, Adam Cadmon se révéla en dix émanations de sé-
phirothes qui ne sont pas êtres, mais des sources de vie, des
attributs de l'Etre suprême : la couronne , la sagesse, la pru-
dence , etc. De là sont sortis quatre mondes qui suivent de l'un
à l'autre une progression croissante de dégénération; mais,
tout venant toujours de Dieu par irradiation , il n'y a rien de
purement matériel dans ces mondes, qui sont : i° d'émanation
( aziluth); i° de création ( briah) ; 3° de formation (jezirah) ; et
4° de fabrication (aziah). Le chef des habitans de ce dernier est
Bélial ; ils combattent le règne du bien , ils séduisent les hommes,
ils ne cessent de provoquer les fautes et les guerres. On recon-
naît dans ces êtres, appelés Klippoths, les Dews dont Ahri-
mane est le créateur; et il n'y a, dit M. Matter, entre les kab-
balistes et les disciples de Zoroastre , que quelques différences
de terminologie. La théorie de l'âme est à peu près la même
dans l'un et dans l'autre système; elle est retenue dans un corps
pour v expier sa faute, et se divise en quatre parties, dont
chacune correspond à l'un des mondes; il faut que la prière
l'épure et la rende digne de venir dans azdut/i contempler l'Être
suprême.
L'auteur retrouve les doctrines orientales dans leTalmud,
qui est si contraire au mosaïsme , qu'il n'a pu se faire jour qu'en
l'étouffant. Ce livre est remarquable par sa théorie sur les
anges. Chaque astre, chaque pays, chaque ville a pour pro-
tecteur l'un de ces princes des cicux. Il v en a pour les ani-
maux sauvages, pour les oiseaux, pour le tonnerre, pour la
grêle. Le sommeil et L'amour, la grâce et la faveur ont chacun
leur prince. Un génie particulier veille sur )<• développement
de chaque plante. Le parsisme se montre jusque dans la ver-
t. xr.. — Novembre 1 8a8. a3
3/46 SCIENCES MORALES,
sion des Septante, qui servit de moyen de communication entre
les Juifs et les Grecs. Le langage de cette version porte des
indices irrécusables des germes du gnosticisme dans Alexan-
drie. Cette ville devint le théâtre de toutes les révolutions in-
tellectuelles. «D'abord ce fut le platonisme qui domina; bientôt
il s'associa le py thagoricisme et le péripatétisme ; mais aucun de
ces systèmes n'avait sa pureté primitive. Les antiques doc-
trines de l'Egypte, les enseignemens mystérieux de la Thrace et
de la Samothrace pénétrèrent dans les trois principaux sys-
tèmes de la Grèce. Dans la personne d'Aristobule , le judaïsme
s'empara d'Aristote; dans celle de Philou il s'implanta le pla-
tonisme ; les Esséniens et les thérapeutes réunirent ce que les
prêtres de l'Egypte et de la Perse , ce que Pythagore et Platon
leur offraient de plus sublime ; et les kabbalistes, renchérissant
sur eux, firent entrer dans leur enseignement le zoroastisme
presque tout entier. »
On vit naître alors les deux doctrines les plus remarquables
de l'ancien monde. Toutes deux suivirent l'établissement du
christianisme : l'une, celle des gnostiques, qui s'arrogea sur
les apôtres un droit d'examen quand les principes exotéricjues
de ceux-ci ne lui convenaient pas; l'autre, celle des néo-pla-
toniciens , qui combattit et les chrétiens et les gnostiques. On
reconnaîtra , dans les commencemeus de l'ouvrage de M. Blat-
ter, des idées neuves, et on lui saura gré de ses rapprochc-
mens ingénieux entre le parsisme et la kabbale. Ce ne sont
point là de vaines hypothèses ; ce sont des preuves qui reposent
elles-mêmes sur un fait historique dont les conséquences n'a-
vaient pas encore été déduites.
Dès le commencement du christianisme cette religion eut à
combattre les doctrines qui s'élevaient au milieu des siennes.
Les premiers gnostiques avancèrent que les commentaires his-
toriques et les lettres pastorales avaient été tronqués, inter-
polés, falsifiés, et qu'il leur appartenait, à eux, d'y rétablir la
primitive pureté des textes. Il se trouva dans Éphèsc des
hommes qui cherchèrent à combiner avec le système qu'on
venait d'y répandre des systèmes depuis long-tems établis:
SCIENCES MORALES. V47
M. Matter prouve ce fait par les épîtres de saint Paul , par l'é-
vangile de saint Jean , qui est delà fin du premier siècle. L'Apo-
calypse est pleine des doctrines de la Perse et de celles de la
kabbale. L'auteur poursuit ses rapproehemens avec une ingé-
nieuse érudition. Les premiers chefs du gnosticisme nous sont
donc inconnus. Basilide , Valentin , Saturnin, etc., ont eu
leurs précurseurs. La société marchait par la seule impulsion
de l'esprit humain, et les hommes distingués dont le nom est
demeuré dans l'histoire sont plutôt des chefs d'école que des
fondateurs. Les plus célèbres furent Simon le magicien et Cé-
rinthe. Simon ne vit dans le christianisme qu'un moyen de
perfectionner la magie. Il finit par se regarder comme la grande
puissance de t 'Être suprême ; ses disciples le prirent pour Dieu
même. Selon lui, l'Être suprême, ouïe foyer de lumière, a
produit d'abord trois couples d'êtres unis, qui ont été les ori-
gines ou plutôt les racines des choses. La première pensée de
Dieu ( Ennoia ) est la mère de tout ce qui existe ; c'est par clic
qu'ont été faites les premières classes d'esprits, les anges et les
archanges, et c'est elle qui leur a confié le gouvernement du
monde. On voit donc reparaître ici l'Ensoph de la kabbale ,
l'Ormuzd de Zoroastre , le Logos de Platon , et la Sophia de
Philon.
Mais les esprits créés par Ennoia sont devenus jaloux de sa
supériorité; ils la saisirent et la retinrent captive; puis, déta-
chant le monde inférieur, dont ils étaient les maîtres, du monde
supérieur où ils ne jouaient qu'un rôle subalterne, ils reléguè-
rent Ennoia dans les corps humains, où elle vit esclave des
formes et des lois de la matière. L'Être suprèms résolut enfin
de la délivrer de sa captivité, et de la métempsicose à laquelle
elle était assujétic. Alors le père d'Ennoia apparut à tous les
eues, selon la forme qui leur était propre, et aux Samaritains
sous celle de Simon. D'un autre côté, une femme, nommée
Hélène , élail , aux yeux de Simon , lapremière penser de Dieu ;
il l'avait rachetée de l'esclavage où elle vivait à Tyr, où elle
subit toutes sortes d'ignominies. L'auteur fait remarquée que ,
pour la première fois , on imaginait de faire traîner de dégra
ai.
348 SCIENCES MORALES,
dation en dégradation l'intelligence divine. Ennoia devint
l'objet d'une rédemption, au moyen du Saint-Esprit, confondu
tantôt avec Sophia , mère des sept génies planétaires, tantôt
avec Artémis ou Minerve. C'est un phénomène singulier que
de voir le Saint-Esprit transformé en femme; mais M. Matter
fait observer que cela ne surprendra aucun homme familiarisé
avec les idées de l'école judaïque d'Alexandrie. Les disciples
de Simon confondirent aussi Ennoia avec Minerve, et l'ado-
rèrent sous le nom de cette déesse. Dans le système de Simon,
le dieu des Juifs n'était pas l'Être suprême, ce n'était que l'un
des anges d'Ennoia, et par conséquent un esprit d'un ordre
inférieur. Les prophètes ne semblaient donc à Simon que les
organes d'un pouvoir subalterne; aussi les réformait-il à son
gré. Ceux qui croyaient en lui, se trouvant placés au-dessus
des lois de ce dieu vulgaire, pouvaient agir en toute liberté.
La secte des simoniens finit par professer qu'il ri y a ni moralité ,
ni immoralité dans l'acte extérieur , et la corruption des mœurs
fut poussée au dernier point.
Ménandre et Cérinthe sont les autres précurseurs immédiats
du gnosticisme. L'immortalité que promettait Ménandre devait
assurer à ses disciples des corps toujours jeunes et exempts
d'infirmités. Selon Cérinthe, le monde était non-seulement
l'ouvrage d'un esprit inférieur que ne connaissait pas l'Être
suprême, il était même l'œuvre d'un mauvais esprit; les livres
saints n'étaient inspirés que par des esprits subalternes. Cé-
rinthe ne regardait Jésus- Christ que comme le fds de Joseph
et de Marie; mais il reconnaissait en lui un homme distingué
qui , par sa prudence et sa sagesse, pouvait plus que les autres.
M. Matter pense que les nicolaïtes, disciples de jVicolaus, ne
méritaient pas les reproches accumulés contre eux au sujet du
relâchement des mœurs; il croit que cette secte a subi l'in-
fluence du gnosticisme, après avoir d'abord concouru à l'établir.
Les écoles de gnosliques se montrèrent à peu près vers
l'an îïode notre ère; et, ce qui prouve combien leurs doc-
trines étaient déjà répandues en Syrie, en Egypte, en Asie,
et jusqu'en Italie, c'est qu'on les voit fondées par des chefs
SCIENCES MORALES. 549
également étrangers au judaïsme et à la philosophie des Grecs.
Il y eut donc, entre Simon , Cérinthe, Ménandre et Nicolaus ,
d'autres hommes qui n'adoptèrent qu'une partie de leurs en-
seignemens, en les combinant secrètement avec d'autres, en
formant des élèves capables de les professer publiquement.
Une chose bien digne de remarque, c'est qu'aucune école
gnostique ne donna la raison de l'homme pour source du
6ystème qu'elle professait; aucune ne fut rationnaliste dans
le sens que nous attachons aujourd'hui à ce mot. Les unes ,
marchant sur les traces des kabbalistes , faisaient dériver
leur science d'une antique révélation transmise aux enfans de
la lumière de génération en génération. Les autres, comme
Philon, regardaient l'intuition extatique du inonde supérieur
comme la véritable source de la science ; d'autres encore
bornaient toutes leurs prétentions à tenir leurs doctrines de
quelques disciples de Jésus-Christ, plus capables que le reste
de saisir l'enseignement du Sauveur dans toute sa pureté.
D'après ces hypothèses, tout émanait de Dieu, aspirait à Dieu,
et se rapportait à Dieu. Aux yeux des gnosLiques, les chrétiens
ne suivaient que des doctrines altérées par l'impéritie de leurs
chefs.
On comprend que ce premier principe des gnostiques les
dispensait de prouver tous les autres. Aussi se faisaient-ils un
jeu des plus grandes questions qui avaient si long - teins
agité les chefs des écoles philosophiques: en fait de création,
d'éternité, de chute du genre humain et de repristination , ils
savaient tout.
Le caractère distinctif du gnosticisme, dans toutes ses blan-
ches, est d'enlever la création à L'Etre suprême pour L'attribuer
à un agent secondaire (au Démiurge), ou bien à des esprits
inférieurs. M. Matter combat donc avec avantage ceux qui,
dans leur classification des gnos tiques, admettent des sectes
judaïsantes. Les grandes divisions sont mieux établies par ré-
pons; ainsi, il y aura des gnostiques de Syrie, des gnostiques
d'Egypte, et des gnostiques d'Asie mineure. Sa Syrie doit être
considérée comme le premier foyer du gnosticisme chrétien.
35o SCIENCES MORALES.
L'école de ce pays est plus simple dans ses théories que celle
de l'Egypte. Le dualisme se présente chez elle sous les véri-
tables formes de l'intuition mentale , tandis qu'il revêt en
Egypte celles de la spéculation grecque. Les écoles se parta-
gèrent, suivant l'influence du parsisme sur l'une, du platonisme
sur l'autre. Celle d'Egypte se rattachait d'une part aux idées
de Philon sur la création du monde par les anges ou les
ministres de Dieu, et, d'un autre côté, aux idées sur l'ame du
monde telle que l'enseignaient les platoniciens. Mais dans
l'école de Syrie, le Démiurge est tout autre chose: c'est une
puissance orgueilleuse, jalouse, ennemie de l'Être suprême.
Cette école reprochait aux juifs de l'avoir prise pour Dieu
même. Ces distinctions si lucides une fois posées, il s'agit du
consacrer les développemens particuliers aux subdivisions de
toutes ces écoles.
Nous avons remarqué, comme nouveau et comme ingénieux,
le rapprochement que M. Matter a établi entre les doctrines de
la gnose de Syrie et celles de Sanchoniathon, que l'on fait con-
temporain de Sémiramis, malgré les réclamations de Porphyre.
Toute la théorie des Phéniciens s'y trouve exposée, et l'on
prouve qu'elle est d'origine persane. Le serpent, qui joue un si
grand rôle dans les mystères des peuples de l'Asie, s'est con-
servé aussi dans le système phénicien , où cependant il ne
figure pas comme séducteur : il s'agit de sa force vitale et de
sa nature ignée. Sanchoniathon pensait qu'il est immortel et
qu'il rentre en lui-même, ce qui est réellement un attribut
de la Divinité : auGsi les ophites, qui tirent leur nom de celui
que la langue grecque donne à ce reptile, le prenaient-ils pour
un bon génie, tandis que, dans l'antiquité orientale, il est
presque toujours le symbole d'une puissance mabgne. Saturnin
et Bardesanes attirent l'attention de l'auteur, qui analyse leurs
opinions avec beaucoup de sagacité. Saturnin, dit M. Matter,
ne pouvait se résoudre à croire que la religion chrétienne, qui
appelle l'homme si haut, et la religion judaïque, qui place sou-
vent Dieu si bas, eussent entre elles les rapports intimes de la
filiation , et les déclara ennemies par amour pour la fille et par
SCIENCES MORALES. 35i
prévention contre la mère. L'école de Saturnin enseignait l'hor-
reur du mariage à la classe des élus , pour empêcher la propa-
gation d'un ordre de choses aussi imparfait. Bardesanes com-
posa des hymnes rejetés par les orthodoxes. Il place à la tète
de son système deux principes : l'un , le père inconnu, le Dieu
suprême et éternel ; l'autre, la matière éternelle, masse inerte,
informe, ténébreuse, mère de Satan. Il ne considère point
celui-ci comme une émanation de la lumière, dégradée par
suite de son orgueil ; il le rattache à un principe qui différait
de Dieu de toute éternité. Bardesanes admettait sept émana-
tions par couples, qui , avec le père inconnu et sa pensée, com-
posaient le plérome ou l'ogdoade des autres systèmes gnos-
tiques. Sept, avec son complément de huit, formait le nombre
sacré de toute l'antiquité, nombre qui paraît s'être réglé d'a-
près les sept astres. Nous ne suivrons point l'auteur dans ce
qu'il dit sur les esprits sidéraux. La Sophia Achamoth était lillo
de la compagne du père inconnu ; mais elle était le fruit d'une
émanation imparfaite. Le Christos vint à son secours; elle
l'aima et s'unit de nouveau avec lui comme sa primitive com-
pagne, et Bardesanes représenta cette union sous l'image d'un
hymen, allégorie qui n'avait rien de choquant dans les mœurs
de l'Orient; car, dans les livres des prophètes, l'infidélité à
Dieu est représentée comme une infidélité conjugale Troptua;
et plusieurs des plus belles paraboles reposent sur la même
allégorie.
Une autre particularité du système de Bardesanes, c'est que
le Christ était revêtu d'un corps céleste qui ne fit que traverser
la naissance terrestre. Il apparut aux hommes, et retourna
dans le plérome après avoir rempli sa mission et souffert la
seule mort qu'il pût souffrir, une mort d'apparence. Tel était
le dokétisme des écoles samaritaines, kabbalistiquos et philo-
niennes, dont les apûtres avaient déjà combattu les partisans.
Des écoles de Syrie , M. Matter ne passe pas immédiatement
à celles d'Egypte. Il parle d'abord de Marcion , qui fonda une
théorie émanée de la première et qui tient de plus près au
christianisme apostolique. Née en Italie , cette noie se répandit
352 SCIENCES MORALES,
dans l'Asie mineure, en Egypte, en Syrie et en Perse. Ce qui
la caractérise , c'est d'abord une forte opposition au chimérique
empire millénaire que le judaïsme avait légué aux chré-
tiens; c'est aussi la prétention de posséder seule les véritables
écrits du christianisme; enfin, c'est un ascétisme très-rigou-
reux.
D'abord, il est question de Cerdon, selon lequel l'Être su-
prême n'est point le créateur de ce monde imparfait. Il re-
fusait l'inspiration aux écrits qui représentent Jéhovah comme
un être méchant. Le Christ ne s'est point confondu avec un
corps, etc. Marcion vint rejoindre Cerdon, et fut bien plus cé-
lèbre que lui; il s'attacha principalement à la morale, et conçut
bientôt l'idée que le Dieu du nouveau Testament était tout
autre que celui de l'ancien. Il ne pouvait se persuader que Je -
hovah, jaloux et vindicatif, repentant et cruel, lût le même
que ce Dieu d'amour et de charité que révéla le Sauveur. Mar-
cion examina sévèrement les livres des apôtres , et s'attacha
exclusivement à l'évangile de saint Luc. M. Matter suit ici ce chef
de secte, verset par verset, dans les retranchen;ens qu'il opéra;
puis il parle de ses doctrines et de son livre des Antithèses.
Marcion n'admettait pour rédemption que l'affranchissement
de l'ancienne loi, et n'attribuait au Christ qu'une apparence de
corps. L'opinion la plus surprenante de ce système , c'est que
ceux des Juifs qui n'ont point participé à la grande rédemption
doivent attendre l'arrivée du Messie qu'ont professé leurs
maîtres; et cet envoyé, selon lui, viendra un jour réunir ses
partisans. Les âmes peuvent être aussi reléguées dans les corps
des animaux ; mais ce sont des âmes plus coupables , soumises à
des épreuves plus dures. Les marcionites recommandaient la
chasteté jusque dans le mariage, et l'abstinence des alimens trop
substantiels. Ils méprisaient les plaisirs des yeux, tels que les
spectacles qui réveillent souvent les passions ; enfin ils se dis-
tinguèrent toujours par la simplicité de leurs vètemens et la gra-
vité de leurs mœurs. Nous ne parlerons ici ni de Marcus, ni de
Lucain, ni d'Apelles, et nous ferons seulement remarquer que
les sectateurs de Marcion et de ses disciples existaient encore au
SCIENCES MORALES. 5 53
sixième siècle, époque à laquelle ils se perdirent dans les rangs
des orthodoxes.
L'école d'Egypte porte un tout autre caractère que celles dont
nous venons d'indiquer les principales subdivisions , et c'est ici
surtout que l'auteur a beaucoup avancé la solution de la ques-
tion. Malgré une domination étrangère de trois siècles, l'E-
gypte était encore là avec ses mystérieuses doctrines , ses tra-
ditions populaires et ses magnifiques monumens. Les anciennes
doctrines de cette contrée avaient modifié même le christia-
nisme , qui est le point de départ du gnosticisme ; ses principes
y étaient exposés avec plus de science, plus d'adresse, plus de
goût. Ou y voyait les Panténe , les Athénagore , les Clément,
les Origène. D'une part, ils pénétraient l'antique sagesse des
sanctuaires de Thèbes et de Memphis; de l'autre, ils s'entou-
raient des trésors du Musée d'Alexandrie. Ici M. Mat ter, profi-
tant des savantes recherches de MM. Champollion, arrête long-
tems les regards de ses lecteurs sur Amon-Ré, qui est réel-
lement le Dieu inconnu et caché, celui duquel tout émane;
puis sur Neilh, principe générateur femelle, qui ne fut autre
qu'un dëplorement de Dieu. A mon et Neith ne formaient qu'un
seul tout , qu'une syzigie gnostique. Neith sera, si l'on veut, la
primitive pensée, Ennoia. Viennent ensuite Mendès et Ilithyia,
et Chnoubis qui est l'esprit bon et que le serpent représente;
mais le déploiement le plus remarquable est Phta. Le démiurge
Cnouphis voulant réaliser la création conçue dans Neilh, fit
sortir de sa bouche et produisit par sa parole un œuf, c'est-à-
dire l'univers, ou la matière de l'univers, renfermant en elle-
même l'agent qui devait tout disposer. Cet agent est Phta, qui
paraît dans sa modification la plus importante sous le nom de
Socari : c'est Vhéphaîstos des Grecs, et M. Mat ter fait remar-
quer que l'idée que Dieu lui-même est l'aine du monde , et que
le feu est l'agent de cette amc, était l'une des plus répandues
dans l'antiquité.
Les détails ne peuvent entrer dans cet article; mais on sait
que les Égyptiens admettaient trois émanations successives, ou
trois ordres de divinités, composés : le premier, de huit; le
354 SCIENCES MORALES.
second , de douze, et le troisième, de dix ou de trois cent
soixante-cinq dieux. M. Matter y reconnaît l'ogdoade gnosti-
q'ie. La dodécade lui fournit aussi des rapprochemens ; plus
loin , il nous montre O^iris figurant sur les monumens des
gnostiques , et Isis devenue la sœur du Christos ou d'Osiris,
sauveur. Les idées fondamentales de l'émanation des dieux et
des âmes humaines se trouvaient donc à la disposition des
chefs d'école. Basilide parut et prétendit que sa doctrine était
la véritable et primitive religion des Chrétiens, et qu'il l'avait
reçue de Glaucias , interprète de saint Pierre. Les sept pre-
mières émanations de son système formaient avec Dieu une
ogdoade semblable à celle des Egyptiens. Basilide admettait
aussi les autres , et le nombre 365 embrasse toute la série
des émanations successives de l'Etre suprême. Ce fut pour
exprimer ce nombre en lettres grecques que l'on écrivit
ABPASAS, mot qui prit bientôt un sens mystérieux, et dont
on se sert mal à propos pour désigner , non seulement toutes
les médailles basilidiennes, mais en générai toules les gemmes
gnostiques. Dans l'origine , ce n'était qu'une agrégation de
lettres, exprimant, par les nombres , 1j» totalité des intelli-
gences qui composent le plérome. Il ne faut donc pas cher-
cher à expliquer le mot. Ici, M. Matter combat, tout en les
déclarant ingénieuses, les interprétations de MM. Bellermann
et Miinter. Ces gemmes ont pu servir à rappeler aux basi-
lidiens leurs principaux dogmes; on a pu en faire des signes
de ralliement , et la superstition les a sans doute aussi trans-
formées en amulettes qui attiraient la protection des génies
i\':!estes. Nous ne pouvons dérouler ici toute la théorie de
Basilide. L'âme , selon lui , était contrariée dans son affran-
chissement de la matière par de coupables esprits qui se sont
associés à elle , au point d'y former une seconde âme , une
â:ne animale.
Basilide éprouvait ses disciples par cinq années de silence
qu'il leur imposait, à l'exemple de Pythagore. Au surplus,
saint Clément d'Alexandrie accusait les basilidiens d'une grande
licence de principes : ils pensaient que les parfaits n'étaient
SCIENCES MORALES. 355
soumis à aucune loi , que leurs corps pouvaient sans danger
suivre tous les penchans de la nature.
Valentin prétendit posséder seul la véritable doctrine chré-
tienne ; il vint à Alexandrie vers l'an iZjo , et y fonda une
école. Selon lui , le b/thos , après avoir passé des siècles infi-
nis dans le repos et le silence, résolut de se manifester; il
se servit pour cela de sa pensée, qui est la source de toute
manifestation : la première fut l'intelligence. Ennoia, fécondée
par le bytlios , donna l'existence nu nous, le fds unique, povo-
ytv-Jis- Avec lui naquit sa compagne alcthcia, la vérité. C'est
là la première tétrade; voici la seconde : le logos ( la vertu)
et zoè ( la vie) , anthropos ( V homme ), ecclesia ( l'église ). De
la sorte , l'ogdoade se trouvait complète. M. Matter recher-
che, avec beaucoup de sagacité, les sources de ce plérome.
Différent en cela de Basilide, Valentin n'admettait pas de prin-
cipe éternel du mal : Satan n'est autre chose que le produit
de la matière résistant à la création. Ici encore le Sauveur
n'est pas le démiurge. Le Sauveur supérieur était entré dans
le monde par la vierge Marie , comme l'eau traverse un canal.
Nous ne pouvons analyser ici la doctrine de Valentin, et nous
pouvons encore moins nous arrêter à celle de ses succes-
seurs.
M. Matter considère les ophites comme une secte gnosti-
que; il s'élève contre l'assertion qui leur donne l'antériorité sur
le christianisme. Dans le système des ophites, Satan n'est pas
un esprit éternel : le dualisme est chez eux une scission tem-
poraire ; il se fait, il disparaît. D'accord avec l'auteur de la
cosmogonie phénicienne, qui prenait le serpent pour le plus
pneumatique des animaux , les ophites faisaient consacrer leur
cène par des serpens qu'ils tenaient cachés à cet effet dans les
lieux de leurs assemblées. Nous recommandons à nos lecteurs
l'interprétation savante et ingénieuse du diagramme. L'auteur
rectifie une foule d'erreurs accréditées jusqu'ici. Quant à l'ex-
plication donnée sur les génies au moyen du planisphère
égyptien, elle est entièrement neuve; enfin, la distinction des
sétliiens et des e.iïnile- ne mérite pas moins d'attention.
356 SCIENCES MORALES.
Quoique cette analyse soit déjà fort étendue, nous ne pou-
vons nous dispenser d'accorder un regard aux carpocratieiens ,
qui voyaient dans les instituteurs des peuples des hommes su-
périeurs, et vénéraient également les images de Zoroastre , de
Pythagore, de Platon, d'Arislote et de Jésus-Christ; et n'ad-
mettaient que le seul Evangile de saint Mathieu. Les carpocra-
tieiens affectaient une grande indifférence pour les choses ex-
térieures, et ils y comprenaient même la prière. Épiphane, fils
de Carpocrate, soutint que la nature enseigne la communauté
et l'unité de toutes choses; il rejetait toutes les institutions
de morale; et la tendance qui porte à la propagation de l'es-
pèce lui paraissait ne pouvoir être combattue ni par les lois ,
ni par les mœurs. M. Matter élève des doutes sur l'établisse-
ment effectif de la communauté des femmes; il dit que de ces
essais à l'établissement le pas est immense, et qu'il y aurait
presque autant de folie à croire que cette absurde communauté
se soit maintenue pendant toute la durée de la secte, qu'il y en
eut alors à la vouloir. Les considérations présentées en faveur
des agapètes, secte formée vers l'an 38o, par une Espagnole
nommée Agapé, et qui s'adressa toujours de préférence aux
femmes , sont pleines d'intérêt et de lucidité.
La troisième section , consacrée à l'influence qu'ont exercée
les gnostiques sur les autres sectes religieuses et philosophiques,
offre des résultats très-curieux. Ces rapprochemens sont suivis
secte par secte, à commencer par les chrétiens judaïsans. Nous
voudrions pouvoir citer des passages où M. Matter parle des
manichéens et des priscillianistes , et surtout des mandaïtes;
nous préférons indiquer quelques-uns des rapports des gnos-
tiques avec des sectes philosophiques de la Grèce. « A en juger
par les principes des sectes carpocratiennes, on prendrait ces
dernières pour une émanation des écoles d'Épicure ou d'Aris-
tippe. Cyrène, la patrie d'une secte païenne idolâtre de vo-
lupté, est encore celle d'une secte chrétienne qui érige la
volupté en loi naturelle et primitive. » Cependant rien n'atteste
qu'il y ait eu entre l'une et l'autre la moindre intimité : au
contraire, il semblerait que les épicuriens u'aient eu avec le*
SCIENCES MORALES. 35y
gnostiques que des rapports hostiles. Lucien de Samosate,
gouverneur d'un nôme, paraît lancer contre les gnostiques
une partie des traits qu'il dirige contre les chrétiens, et notam-
ment en ce qui concerne le Pérégrinus Proteus. Le stoïcisme et
le gnosticisme se montrent dans des régions toutes différentes :
le rapprochement était possible; mais il ne fut pas même tenté.
Il en était autrement du pythagoreïsme. Basilide en adopta les
grades et le silence de cinq ans; Mardis le Valentinien s'em-
para de la mystérieuse doctrine des nombres. Les analogies
qui existent entre les gnostiques et les néo-platoniciens attes-
tent moins des échanges de doctrine que des rencontres aux
mêmes sources; du reste, ils ne se sont guère trouvés que dans
une attitude hostile les uns envers les autres. Les nouveaux
platoniciens marchaient sur les traces de Pythagore, de Platon
et dePhilon; ils enrichirent leurs doctrines àe toutes celles des
sanctuaires de l'Egypte et de l'Asie. Ammonius, Plotin et Por-
phyre se constituèrent les adversaires du gnosticisme, et la ville
d'Alexandrie devint le théâtre du combat. Jamblique, disciple
de Porphyre, n'aimait point les gnostiques; mais, à partir de
son tems où des évéques de Byzance persécutaient indifférem-
ment et philosophes et théosophes , les sectes opposées se mé-
nagèrent beaucoup plus. Déjà les théories de Porphyre et de
Plotin sur l'intuition du monde intellectuel, sur l'émanation,
ressemblaient à celle des gnostiques, au point qu'il serait plus
difficile d'en faire voir les différences que les analogies. Jam-
blique et les néo-platoniciens eurent encore un point de contact :
ce fut la théurgie. Proclus y fut initié par Ascîépigénie, fille de
Plutarque d'Athènes. Ce philosophe, ne pouvant se résoudre
à voir périr tout l'ancien monde poétique, religieux et philoso-
phique des Grecs, essaya de raviver l'hellénisme; et pour atti-
rer à lui ses ennemis, il admit quelques-unes de leurs opinions.
Les gnostiques lui offrirent une sorte d'intermédiaire; il les mé-
nagea , et joignit aux préceptes de Platon et de Pythagore, aux
mystères de l'Egypte et de la Grèce, aux traditions de la Thrace
et de l'Orient, des dogmes empruntés aux chrétiens eux -mêmes.
Il recommanda la foi, et se fit lui même le dernier membre
358 SCIENCES MORALES,
d'une série d'émanations. Mais les rangs des deux partis ne se
confondirent point après Proclus, qui mourut vers la fin du
troisième siècle. Les écoles des nouveaux platoniciens tombèrent
aussi rapidement que celles des gnostiques.
Danssa conclusion, M. Matter fait remarquer que la psycho-
logie moderne n'a fait aucun progrès, quant aux grandes
questions dont s'occupaient les gnostiques. « Sans doute, dit-il,
elle a mieux observé, décomposé, ou du moins décrit, une à
une, les facultés de notre âme; mais, si nous demandons à nos
jours ce que c'est que l'âme, d'où elle vient, où elle va, com-
ment elle est unie à son enveloppe, comment elle en est dis-
tincte , notre science, si verbeuse dans les petites questions, est
muette dans les grandes. Elle ne veut pas que ■l'âme soit un
rayon émané de la lumière suprême, et elle a raTson de ne
pas vouloir se passer d'une image ; mais, proscrivant l'image,
elle ne saisit pas mieux la chose.» Enfin, selon l'auteur, les
gnostiques ont fait, pour la solution des principaux pro-
blèmes qui agitent sans cesse les esprits, à peu près tout ce
que pouvait faire la raison humaine.
Il ne nous reste plus qu'à parler d'un volume de planches qui
a le grand mérite d'être entièrement neuf et de présenter des
résultats satisfaisans. Nous citerons surtout la quatrième , qui
représente le diagramme des ophites, d'après Origène ; les
autres servent à expliquer un grand nombre de pierres gnos-
tiques. Jusqu'ici, le seul homme qui eût obtenu en ce genre
quelques succès mérités, était M. Bellesmann ; mais on ne
saurait tirer un plus grand parti que ne l'a fait M. Matlcr des
papyrus égyptiens du Vatican qui ont été décrits en français
par M. Champollion, et publiés en italien par M. Mai. Il n'a
pas moins fait pour la numismatique et pour l'archéologie que
pour l'histoire de la philosophie religieuse.
Ph. de Golbérv.
SCIENCES MORALES. 3 5o.
Cours complet d'économie politique pratique; Ouvrage
destiné a mettre sous les jeux des hommes d'Etat des
propriétaires fonciers et des capitalistes , des savans } des
agriculteurs . des manufacturiers , des négocians et en
général de tous les citoyens , V économie des sociétés ; par
Jean Baptiste Sa y, Auteur du Traité et du Catéchisme
d économie politique , membre de la plupart des aca-
démies de l'Europe. Tomes i, n et ni (i).
DEUXIÈME ARTICLE. (Voy. t. XXXVIII , pag. 6^3. )
Dans notre premier article sur cet ouvrage, les considéra-
tions générales qu'il nous a suggérées nous ont entraînés si
loin, qu'après avoir donné une idée de la préface, nous avons
à peine pu citer les chapitres qui font partie du premier vo-
lume. Depuis, deux nouveaux volumes ont paru, et le plan
de l'auteur s'est développé. Il n'est pas possible de traiter les
sujets les plus imporlans d'une manière plus nette et plus at-
trayante pour le lecteur. Tout s'enchaîne; les ressorts de la
société se découvrent graduellement aux yeux du lecteur; les
vérités s'éclaircissent par leur rapprochement ; point d'écha-
faudage de raisonnemens abstraits : c'est l'expérience qui parle,
c'est le simple bon sens s'adressant au simple bon sens; et l'on
est étonné d'arriver à la connaissance des parties les plus ca-
chées du mécanisme social, sans plus de fatigue qu'on n'en
éprouve à suivre le (il d'une intrigue de comédie.
Les sujets traités dans le troisième volume, le dernier qu'on
a publié, sont précisément ceux qui fixent en ce moment l'at-
tention du gouvernement et du public : les douanes , la liberté
du commerce , les entrepôts , le système colonial, etc. 1M. J.-B.
Say prouve fort bien que les importations de marchandises
(i) Pari» , 1828; R.ipilly , passage des Panoramas, u° 4$ H y aura
six volumes; prix du vol. , 6 fr. 5o c. Les Collections complètes de
cet ouvrage devenant plus rares, à mesure <pi il se poursuit, seront
veuducs '\i fr. . quand les six volumes seront publiés.
36o SCIENCES MORALES.
étrangères ne sont nullement fâcheuses pour notre industrie.
Il a commencé par établir, à la vérité, que l'on n"a jamais à
redouter la sortie du numéraire : car, du moment où l'expor-
tation de l'argent rend ce métal plus rare chez nous, sa valeur,
comparée à celle qu'il a dans d'autres pays, augmente; dès
lors, on ne saurait sans perte en continuer l'exportation, et
tout le monde, au contraire, gagne à nous en apporter. Il a
montré ensuite que, l'argent ne nous étant pas donné gratuite-
ment, toute importation d'argent entraîne nécessairement une
exportation de marchandises. Or, si nous ne pavons pas en
argent les marchandises importées, comment les payons-nous?
avec d'autres marchandises inévitablement. Chaque fois que
nous consommons un produit étranger, l'effet est donc le
même que si nous consommions le produit intérieur avec
lequel nous payons le produit étranger. Il faut lire les déve-
loppemens et les exemples sur lesquels l'auteur appuie cette
doctrine. On s'aperçoit qu'il ne parle pas seulement en publi-
ciste, en littérateur, mais en homme qui connaît le commerce,
les manufactures, et qui a exercé ces diverses industries : ce
qui lui donne de grands avantages.
De ces observations, M. Say tire des conséquences bien
neuves, bien éloignées des idées communes. C'est que le com-
merce avec l'étranger n'est qu'une autre manière de produire
sur notre sol et avec notre industrie intérieure, et qui a le
grand avantage de nous procurer à bon marché des produits
que sans cela nous paierions fort cher, ou que nous n'au-
rions pas du tout. «Sans le commerce extérieur, dit-il, le
café et le coton seraient pour la France des produits infini-
ment chers, et dont un Français, quelque opulent que vous
veuillez le supposer, ne pourrait pas jouir; car toute sa for-
tune suffirait à peine pour lui procurer quelques tasses d'un
café, probablement fort médiocre, qu'il obtiendrait en culti-
vant à grands frais des plants dans une serre chaude. Or, au
moyen du commerce étranger, une livre d'excellent café ne
lui coûte pas plus de t\0 sous ; c'est-à-dire le même prix qu'un
couteau , un mouchoir de poche, ou tout autre produit ana-
SCIENCES MORALES. 36 1
logue. En créant un produit de /Jo sous et l'envoyant aux
îles, on adresse en retour à un Français une livre de café.
S'il ne fait pas cette opération lui-même, des négocians ,
moyennant une rétribution modérée par la concurrence , la
font pour lui. »
Qui dit le consommateur, dit la nation tout entière, car
tout le monde consomme; mais, ajoute l'auteur, « Nous sommes
ordinairement sacrifiés en notre qualité de consommateurs,
c'est-à-dire dans la fonction que nous exerçons le plus géné-
ralement, le plus constamment, pendant tous les jours de
l'année, pendant toutes les heures du jour, pendant notre
sommeil même; car les draps du lit dans lesquels nous sommes
couchés, nos matelas, la couchette, nos rideaux, notre ameu-
blement, notre appartement, l'ardoise ou la tuile qui nous
couvrent, sont des objets que nous consommons en dormant.
Nos revenus, à quelque somme qu'ils se montent, sont dans
une lutte perpétuelle contre tous nos besoins. Ils sont diminués
par chaque sou que l'on nous fait payer de plus, et que nous
pourrions payer de moins. Calculez, si vous pouvez, ce que
l'on fait ainsi payer de trop, en renchérissemens , à une grande
nation. C'est bien une autre somme que celle que les douanes
reçoivent en droits d'entrée. Un droit qui équivaut à une pro-
hibition coûte souvent des sommes considérables, et ne rap-
porte pas une obole au gouvernement ni à ses agens(i). » (T. m,
pag. 35g.)
Notre gouvernement paraît maintenant assez bien disposé
en faveur de la liberté du commerce, et l'on ne conçoit pas
(i) <- Pendant le règne de Bonaparte, on expédiait à Londres des bâ-
timens chargés de sucre, de café, de tabac, de coton filé, pour Salo-
nique , d'où ces marchandises étaient portées sur des chevaux ou des
mulets, à travers la Servie et la Hongrie, dans toute l'Allemagne , et
même en France ; de sorte qu'une marchandise que l'on consommait
quelquefois à Calais , venait d'Angleterre, qui en est à sept lieues ,
après avoir fait un détour qui équivalait , pour les frais , à un voyage
de deux fois le tour du monde. •>
t. xl. — Novembre 1828. a/j.
36a SCIENCES MORALES,
pourquoi il n'en a pas toujours été de même ; car, outre que
l'on ne perçoit aucun droit dans les prohibitions absolues , et
qu'on en perçoit peu quand les droits sont trop élevés, ce sys-
tème prohibitif , et en général tout le régime réglementaire ,
suscitent une inunité d'embarras à l'administration. « Avec les
douanes, dit notre auteur, le gouvernement est constamment
en butte aux réclamations, tantôt d'une classe de producteurs,
tantôt d'une autre. Si l'on ne baisse pas les droits d'entrée,
les producteurs de vin se plaignent qu'on fait tort à leurs ex-
portations ; si on es baisse trop, les maîtres de forges mena-
cent d'éteindre leurs hauts fourneaux. Si on laisse entrer les
sucres étrangers , les celons se plaignent qu'on les ruine; si on
frappe les sucres étrangers d'un droit prohibitif, le consom-
mateur se plaint qu'on lui fait payer le sucre 25 pour 100 de
plus qu'on ne le paye en Suisse ; le fisc se plaint que la cherté
du sucre, en réduisant la consommation, nuit à la recette des
douanes. Ne protégez aucune classe de la nation : elles cher-
cheront toutes les industries les plus généralement profita-
bles ; elles ne pourront se plaindre que de la nécessité des
choses, et laisseront l'administration en paix. Si l'administra-
tion ordonnait que les menuisiers travaillassent en sapin et les
ébénistes en chêne, il y aurait à chaque instant des réclama-
tions et des plaintes ; on les laisse employer le bois qu'ils veu-
lent, et personne ne 6e plaint. » ( T. ni, pag. 364- )
Parmi les fautes en économie politique dont les nations sont
principalement victimes , l'auteur attaque surtout le régime
colonial , ce système qui nous fait payer tous les ans soixante
ou quatre-vingts millions (i), en faveur de quelques miséra-
bles colonies que nous perdrons a la première guerre mari-
time. Il ne nous est pas possible de citer les calculs et les rai-
sonnemens qui prouvent invinciblement que nous sommes
dupes en conservant ces possessions lointaines qui nous obéis-
(i) Non-seulement les frais de garde et d'administration des colo-
nies , mais ce qu'elles nous coûtent en nous faisant payer les produits
au delà de ce qu'ils nous coûteraient par le commerce libre.
SCIENCES MORALES. 363
sent mal; mais ils seront d'un grand secours pour les personnes
qui, dans le sein des commissions législatives et dans la cham-
bre des députés , auront à disenter ces points importans. Nous
ne savons si ce sont les infractions aux lois contre la traite ,
ou bien les jugemens iniques rendus par les tribunaux de la
Martinique , qui ont dicté à M. J.-B. Say les passages sui-
vans ; mais nous y retrouvons l'accent d'une véritable phi-
lantropie.
« Des personnes , tolérantes pour les maux qu'elles ne souf-
frent pas, en prennent aisément leur parti, et envisagent des
expéditions cruelles et d'abominables spéculations , comme
ces malheurs historiques sur lesquels nous ne pouvons rien ;
tandis que nous y pouvons beaucoup , en laissant voir toule
l'horreur qu'elles nous inspirent. Te voudrais que ces per-
sonnes comprissent que ia question qui nous occupe n'est pas
tout entière dans des intérêts pécuniaires. Il ne s'agit pas
uniquement de savoir à quel prix on peut faire travailler un
homme , mais à quel prix on peut le faire travailler, sans bles-
ser la justice et l'humanité. Ce sont de faibles calculateurs
que ceux qui comptent la force pour tout et l'équité pour
rien. Cela conduit au système de production des Arabes bé-
douins qui arrêtent une caravane , pillent les marchandises
qu'elle transporte , et s'en applaudissent en disant : Bien fous
sont ceux qui font venir à grands frais des marchandises de
l'Inde et delà Chine ! Les mêmes marchandises ne nous ont coûté
que quelques jours d'embuscade et quelques livres de poudre
à fusil. Certes, les Arabes bédouins ont beau s'admirer, je ne
pense pas que vous conveniez jamais que leur pays soit dans
une situation plus florissante que ceux où l'on produit par de
meilleurs procédés. C'est, quoiqu'il un différent degré dans
l'exécution , un calcul également vicieux dans sou principe
que celui qui exclut toute considération de justice et d'huma-
nité dans les relations d'homme à homme. Il n'y a de manière
durable et sûre de produire (pic celle qui est légitime, et il
n'y a de manière légitime que celle où les avantages de l'un
ne sont point acquis aux dépens de l'autre. Cette manière (\r
3o\'t SCIENCES MORALES,
prospérer est la seule qui n'ait point de fâcheux résultats à
craindre; et les événemens arrivés me donneraient trop d'avan-
tage, si je voulais mettre en parallèle les pays où l'esclavage
a entraîné des bouleversemens , et ceux où les descendans de
Penn et les imitateurs de ses principes ont fondé des nations
qui croissent rapidement en prospérité , et qui couvriront bien-
tôt le Nouveau-Monde pour l'exemple et l'instruction de l'an-
cien. » (T. ii, pag. ioo. )
M. J.-B. Say insiste fortement pour que nous apprenions
enfin à tirer parti des mines de houille qui se trouvent ré-
pandues sous le sol de plusieurs provinces de France. Les
principaux obstacles qui s'y opposent sont nos lois qui ont
fait des richesses souterraines des propriétés du gouverne-
ment , ce qui entoure de formalités infinies les concessions de
mines ; c'est encore le mauvais état de nos communications ,
surtout de celles des rivières et des canaux, seules voies qui
conviennent à des produits aussi lourds que le charbon de
terre et le bois. Il faut voir dans l'ouvrage même les considé-
rations sur les moyens propres à faire cesser ces difficultés ;
des citations ne peuvent pas les faire connaître : une citation
dépouillée de ses antécédens est comme une pièce de théâtre
dont on retrancherait l'exposition et les préparations. Mais
nous détacherons le morceau suivant, où l'auteur insiste sur
l'attention que réclame la question des combustibles en gé-
néral.
« Le plus important des minéraux que nous tirons du sein
de la terre , dit-il, n'est ni l'argent, ni le fer; c'est la houille ; et
son importance ne cessera d'aller en croissant. La chaleur est
le plus puissant des agens dans les arts. Sans elle, nulle pro-
duction , nulle civilisation n'est possible. Outre que , sans
chauffer nos demeures et nos ateliers , je ne sais pas trop com-
ment nous supporterions les hivers dans nos latitudes au-des-
sus du /,5e degré; le combustible est encore nécessaire pour
préparer presque tous nosalimens, et si l'on pensait que l'es-
pèce humaine pût à toute rigueur subsister de végétaux et de
viande crus, je ferais remarquer que, pour faire pousser ces
SCIENCES MORALES. 365
végétaux avec une abondance qui suflise aux besoins d'une so-
ciété un peu nombreuse , il faut des outils aratoires , et que
ces outils ne peuvent être fabriqués sans modifier les métaux
par le moyen du feu. Comment , sans amollir le fer et le trans-
former en acier, ferait-on les ciseaux pour tondre les brebis ?
Comment fabriquerait-on les rouets pour fder leurs toisons ,
les métiers pour tisser , les aiguilles pour coudre même de gros-
siers vêtemens ? Il n'est aucun art industriel où l'on puisse se
passer complètement de/ feu , et par conséquent de combus-
tible. Quand le inonde était neuf, il était presque entièrement
couvert de bois. Il suffisait ( du moment qu'on a su faire du feu )
de casser des branches d'arbres pour l'entretenir. Mais le bois
ne se reproduit pas aussi facilement qu'il se consume. Aussi
voyons-nous les pays se dépeupler de forets à mesure qu'ils se
peuplent d'habitans. Les plus anciennement civilisés sont les
plus dépouillés. Sur les bords de l'Euphrate , il n'y a d'arbres
que dans les jardins. En Egypte , on se sert de fiente de cha-
meau desséchée pour faire du feu. La Grèce , l'Italie et l'Es-
pagne , quoique moins anciennement civilisées que l'Orient , le
sont plus anciennement que les autres États de l'Europe, et ont
par cette raison beaucoup plus épuisé leurs forêts dans tous
les lieux accessibles. Nous savons par les historiens que notre
Gaule était couverte de bois lorsque les Romains en firent l'in-
vasion. Il en était de même de l'Angleterre, de l'Allemagne. Les
Etals-Unis , qui ne formaient naguère qu'une seule forêt ,
abattent chaque jour des multitudes d'arbres et les remplacent
par du blé. C'est une loi de la civilisation de faire disparaître
les bois. Heureusement que la nature a mis en réserve, long-
tcins avant la formation de l'homme, d'immenses provisions
de combustible dans les mines de houille ; comme si elle avait
prévu qu'une fois l'homme en possession de son domaine , il
détruirait plus de matière à. brûler qu'elle n'en pourrait repro-
duire. Mais enfin, ces dépôts, quoique riches , ont des limites.
Nous creusons, nous minons, et tantôt une fois , tantôt une
autre , nous atteignons le terme des filons. Nous en décoin i i
l "us d'autres que nous épuiserons à leur tour. Déjà nos voisin-
166 SCIENCES MORALES.
dans les houillères de Newcastle , vont chercher jusque sous
la mer les charbons de terre, qui, voguant ensuite sur sa sur-
face , vont féconder les usines de Londres et les distilleries de
la Jamaïque. Les foyers, les forges , les manufactures , en ab-
sorbent d'effrayantes quantités; et , quoiqu'on ait calculé, par
la puissance des mines , qu'elles contiennent encore du com-
bustible pour plusieurs générations , même en supposant ,
comme il est probable, une consommation progressivement
croissante, que deviendront les générations suivantes , quand
les mines seront épuisées , car elles le seront inévitablement un
jour? On en découvrira d'autres qui seront épuisées à leur
tour : que deviendront alors nos descendans? Il y a des gens
qui craignent que le monde ne finisse par le feu; on doit plutôt
craindre qu'il ne finisse faute de feu. » (T. xi , p. 1 15.)
Les écrits de M. J.-B. Say ont été traduits dans toutes les
langues de l'Europe ; et dernièrement encore , nous en avons vu
une traduction eu grec moderne. Il en sera de même de ce der-
nier ouvrage, qui est incontestablement beaucoup plus déve-
loppé, plus complet que les précédens. On ne saurait s'en passer
dans tous les lieux où l'on enseigne l'économie politique, parce
qu'il présente la science dans un ordre plus méthodique et plus
parfait qu'aucun livre publié jusqu'à ce jour; et, de plus, il y
comprend ses derniers progrès. Les controverses qui , dans ces
dernières années, ont divisé MM. Ricardo, Malthus, Sis-
mondi, y sont réduites à leurs termes les plus simples, et désor-
mais auront tout le monde pour juge.
À ce sujet, nous hasarderons une observation plus générale.
Les ouvrages français sur la politique, la législation, sont beau-
coup plus souvent traduits chez les autres nations , que les ou-
vrages des Anglais. On a cru expliquer ce fait, en disant que
les Anglais font à la vérité des ouvrages où il y a des parties
excellentes , mais qu'au total ils ne savent pas faire un livre. Le
développement graduel des idées, l'ordre, y manquent presque
toujours. Ne serait-ce pas aussi parce qu'on y voit trop souvent
percer l'orgueil national et le mépris des autres peuples? Cette
remarque frappe surtout quand on compare les ouvrages anglais
SCIENCES MORALES. 367
avec celui que nous avons sous les yeux. Ici l'ami de l'humanité
s'y fait sentira chaque page, mais c'est l'ami fie toutes les nations;
et l'on ne s'aperçoit que l'auteur est Français qu'à la pureté , à
l'élégance de son langage. Du reste, il approuve ce qui est
louable, il blâme ce qui est digne de reproche, en France comme
ailleurs. On voit que son unique but, on dirait volontiers son
unique passion , est de découvrir la vérité et de faire triom-
pher la justice.
D. D.
OEcvRES de Michel Lepelletier , publiées par son
frère (i).
Ce livre est un momument élevé par l'amitié fraternelle.
L'éditeur , M. Félix Lepelletier , encore plein de vénération
pour la mémoire d'un frère qu'une mort imprévue et funeste
lui ravit à l'âge de trente- trois ans, a rassemblé ses discours et
ses ouvrages, a joint à ce recueil une Notice, des Notes et des
Pièces justificatives , et a composé, de tous ces morceaux réunis,
tin volume qu'il a dédié au peuple français. La Notice a de
l'intérêt. C'est moins, à la vérité, une notice qu'un éloge, et
rien n'est plus naturel dans la position de l'auteur : mais elle
offre, sur la personne et sur la vie de Michel Lepelletier, des
détails curieux à connaître, et les biographes ne la consul-
teront pas sans fruit. Nous dirons la même chose des Notes
mêlées aux pièces justificatives. Quant à celles-ci, nous avoue-
rons que la place qu'elles occupent n'est point en proportion de
leur importance. Plusieurs n'auraient dû être données que par
extrait : plusieurs auraient pu être supprimées. Elles peuvent
avoir du prix comme titres de famille ; elles en ont peu comme
documens historiques.
Quelque marquant qu'ait été le rôle de Lepelletier dans notre
révolution , ce n'est point du personnage politique que nous
avons à nous occuper. Une telle investigation n'entre point dans
(i) Bruxelles, 1828. 1 vol. in-8°.
368 SCIENCES MORALES.
le plan de cette Revue , qui n'est pas une arène ouverte aux
débats de la politique , mais un registre où viennent s'inscrire
les découvertes de la science et les conquêtes de la raison
humaine. C'est donc uniquement comme auteur que nous con-
sidérerons ici Michel Lepelletier ; c'est aux écrits, non à l'écri-
vain, c'est à ce qui reste, non à ce qui passe, que cet article
sera consacré.
Chargé par les comités de constitution et de législation cri-
minelle de présenter à l'assemblée constituante la première
partie du projet de Code pénal , celle qui traite des peines en
général , Lepelletier a composé sur ce grave et triste sujet un
rapport qu'il a lu dans les séances des 22 et 23 mai 1791. Ce
morceau est remarquable par l'ordre des idées et par la pré-
cision sévère de l'expression. Le rapporteur commence par jeter
un regard critique sur les abus de notre ancienne législation
criminelle; il nous montre « des faits innocens ou des fautes
légères érigés en grands attentats; la présomption du crime
punie souvent comme le crime même ; des tortures atroces
imaginées dans des siècles de barbarie, et pourtant conservées
dans des siècles de lumières ; nul rapport entre les délits et les
peines, nulle proportion entre les peines des différens délits; le
méchant poussé par la loi même au dernier degré du crime ,
parce que dès les premiers pas il trouve le dernier degré du
supplice; en un mot, des dispositions incohérentes, qui tantôt
étaient oubliées , tantôt remises en vigueur, et dont l'absurdité
féroce ne trouvait d'autre remède que dans un autre abus, celui
d'être interprétées et modifiées arbitrairement par les juges. »
A ce tableau, malheureusement trop fidèle, l'orateur, après
avoir marqué les limites de son sujet et distingué les deux parties
du Code pénal, dont l'une comprend la description des peines, et
l'autre rénumération des crimes et leur punition , oppose le
tableau des premières améliorations que la force des institutions
nouvelles fait pénétrer comme d'elles-mêmes dans la loi pénale.
Leur premier effet aura été de faire disparaître ces crimes d'hé-
résie, de lèse-majesté divine, de sortilège et de magie, «dont
la poursuite vraiment sacrilège a si long-tems offensé la divi-
SCIENCES MORALES. 3 69
nité; » le Code de la ferme , « qui bonifiait un privilège par une
concession de lois pénales et améliorait une régie par quelques
lettres-patentes de galères ou de mort; » enfin , ces Codes des
capitaineries, des chasses, des eaux et forêts, de la librairie,
« dont les uns défendaient les retraites de quelques animaux
privilégiés avec plus de rigueur et de vigilance que la police
n'en apportait à maintenir la sûreté dans les demeures des
hommes, dont les autres condamnaient un imprimeur et lui
confisquaient corps et biens, non pas même pour avoir im-
primé un mauvais livre, mais pour avoir imprimé un bon livre
sans permission. »
De ces considérations générales , l'orateur passe à la théorie
des peines, objet spécial de son travail. Il veut que les peines
soient humaines, justement graduées, dans un rapport exact
avec la nature du délit, égales pour tous les citoyens, exemptes
de tout arbitraire judiciaire; qu'elles ne puissent être déna-
turées après le jugement par le mode de leur exécution; qu'elles
soient répressives principalement par des gènes et des priva-
tions prolongées, par leur publicité, par leur proximité du lieu
où le crime a été commis; qu'elles corrigent les affections mo-
rales du condamné par l'habitude du travail; qu'elles décroissent
en approchant du terme fixé à leur durée, enfin qu'elles soient
temporaires. Ces principes sont parfaitement justes, et la dé-
monstration en est très-satisfaisante.
Partant de ces principes, le rapporteur examine successi-
vement les divers genres de peines en usage sous l'ancienne
législation.
Il repousse d'abord avec une juste indignation ces supplices
barbares qui trop loiig-lems ont souillé les Codes des nations
civilisées; inventions exécrables où le législateur se fait l'émule
des démons et va demander ses inspirations à l'enfer. Arrivant
à la simple peine de mort, il traite avec beaucoup de soin et
de talent cette liante question. Avant d'analyser son opinion sur
un sujet si important, je demande la permission d'exposer la
mienne en peu de mois.
La société a-t-elle le droit d'infliger la peine de mort ? j'avoue
37o SCIENCES MORALES,
qu'après avoir lu avec attention tout ce qu'on a écrit pour le
lui contester, je n'ai pu être convaincu. Il m'a toujours paru
certain que le quasi-contrat de société renfermait essentiellement
une assurance mutuelle contre le crime , et que la loi de conser-
vation du coupable ne pouvait prévaloir sur la loi de conser-
vation de l'innocent. Si le législateur ne peut préserver le
citoyen paisible qu'en prononçant la mort contre le meurtrier,
je lui en accorde le droit sans la moindre difficulté.
Mais cette impossibilité existe-t-elle? c'est là qu'est pour
moi toute la question : tout se résout à mes yeux dans la ques-
tion de nécessité ; et cette question, à son tour, se résout encore
à mes yeux en une question de civilisation.
Je conçois, je ne suis pas même éloigné de penser qu'il peut
exister tel état de société où le législateur , obligé d'agir sur des
naturels grossiers et féroces , se voie contraint de recourir à des
répressions plus fortes. Je ne répugne point à croire que la
peine capitale soit une des nécessités de l'état de barbarie. Mais
le progrès de la civilisation affaiblit chaque jour cette nécessité
et tend à la faire disparaître; d'un côté, à mesure que les mœurs
s'adoucissent, les violences deviennent plus rares; de l'autre,
la culture des esprits, qui rend la sensibilité plus vive, accroît
l'efficacité relative des peines et permet d'en diminuer l'inten-
sité. Enfin, une police plus exacte, en même teins qu'elle pré-
vient une foule de crimes par la protection qu'elle assure aux
citoyens, ajoute à la puissance des peines par la certitude de ne
s'y pouvoir soustraire.
La France est-elle parvenue à ce point de civilisation qui
permettrait d'effacer la peine de mort de sa législation pénale ?
En cas de solution affirmative, pourrait-elle atteindre ce ré-
sultat sans transition? J'inclinerais à dire oui sur la première
question ; je n'oserais prononcer sur la seconde. Il me semble
qu'à cet égard , les mœurs et l'opinion sont les meilleurs guides
cpie le législateur puisse consulter. Qu'il supprime, sans hési-
ter, la peine de mort, partout où nos mœurs la repoussent. Il
l'a fait pour le duel , et le duel , non-seulement n'est pas devenu
plus commun, mais l'est devenu beaucoup moins qu'avant cette
SCIENCES MORALES. 37i
réforme : qu'il la supprime également pour tous les délits poli-
tiques, sans exception ; pour l'infanticide , qui n'est jamais un
acte complètement volontaire ; pour plusieurs cas d'incendie ;
pour les délits composés, dont chacun, pris séparément, ne
serait point puni de mort. Je ne parle pas du faux monnayage:
je n'ai jamais compris quel rapport ni quelle proportion il
pouvait y avoir entre de l'argent contrefait et une tète coupée.
Quand ces réformes seront faites, on en verra les résultats,
et l'on ira plus loin, si l'on reconnaît la possibilité d'aller plus
loin sans compromettre la sûreté publique.
Telle est notre profession de foi sur cette question si grave
et si compliquée de la peine de mort. Lepelletier va plus loin :
il propose l'abolition absolue et immédiate de celte peine, et il
faut avouer que ses raisons sont dignes d'une attention sérieuse.
Il reconnaît, comme nous, le droit de la société; mais,
comme nous , il proclame que de sa nécessite seule dérive la
légitimité de son exercice. Cette nécessité, il ne la reconnaît pas.
Il prouve, par des argumens très-ingénieux, l'inefficacité de
la peine de mort, considérée soit en elle-même, soit relati-
vement aux crimes qu'elle est appelée à réprimer. Il remarque
avec raison que , dans l'instant où l'assemblée veut supprimer
les supplices barbares, la peine de mort simple, transportée
tout à coup du second au premier degré de l'échelle pénale, sera
moins puissante encore qu'en tout autre tems sur l'imagination
des hommes. Après l'avoir attaquée comme inefficace , il l'at-
taque comme immorale. Elle habitue le peuple à ia cruauté,
elle inspire pour le coupable une compassion qui affaiblit l'effet
de l'exemple; enfin , en cas d'erreur, elle est irréparable. Toutes
ces considérations sont justes et bien développées.
Cependant, en même tems qu'il rejette en principe la peine
de mort, Lepelletier établit une exception que je ne saurais
admettre : elle concerne les chefs de parti. Je cherche en vain la
raison de celte exception. On dit que l'existence d'uu chef de
parti peut devenir une cause de troubles; on allègue l'utilité
publique : c'est, suivant moi, tomber dans une confusion évi
dente. Ce n'est point assez qu'une mesure soit utile, il faut
3 72 SCIENCES MORALES.
qu'elle soit juste; et d'ailleurs, il ne faut, dans l'administration
de la société, demander à chaque chose que le genre d'utilité
auquel elle est destinée par sa nature: autre est l'utilité du
Code, autre l'utilité du canon. La loi pénale est instituée pour
punir les actes coupables , et non pour détruire les individus
dont l'existence pourrait être incommode ou dangereuse. On
sent, d'ailleurs, quelle effrayante latitude est renfermée dans ces
mots, chef de parti, et combien les passions sauraient en abuser.
Poursuivant l'examen des peines en usage sous l'ancienne
législation , Lepelletier approuve celle des travaux publics
(autrefois des galères), entant que fondée sur le travail; il la
condamne comme trop susceptible d'arbitraire dans son exécu-
tion. La flagellation ne lui paraît qu'un simulacre de peine à la
fois dégoûtant et inefficace. La marque, qu'on s'étonne de re-
trouver encore dans nos codes modernes , est rejetée à la fois
comme peu utile et comme incompatible avec le système des
peines temporaires. Quant au bannissement de province à pro-
vince , l'orateur n'a pas de peine à en démontrer la ridicule
inconséquence.
Des jDeines afflictives , il passe aux peines infamantes. Il en
adopte le principe , et j'aurais désiré trouver dans son rapport
les motifs qui ont pu déterminer cette adoption , dont la con-
venance laisse des doutes dans mon esprit : mais il propose
d'en simplifier l'application, en rendant moins nombreuses les
formules portant infamie.
Quant aux peines pécuniaires , il n'en dit qu'un mot , et c'est
pour signaler la confusion qui régnait à cet égard dans l'ancien
système de notre législation. Cette confusion n'a pas tout-à-fait
disparu de nos lois nouvelles.
Toute cette partie du rapport, qui contient l'examen et la
critique de l'ancien système pénal , est remarquable par une
bonne méthode, par une discussion lumineuse, par une saine
philosophie. Je suis moins satisfait de la seconde partie , où le
rapporteur présente les bases du système nouveau qu'il veut
établir. Apparemment qu'en législation , comme en beaucoup
d'autres choses , la critique est aisée et l'art est difficile.
SCIENCES MORALES. 3 7",
Je sais que l'on aura toujours des considérations très-puis-
santes à alléguer contre toute peine possible. Infliger une peine,
c'est produire du mal , et l'humanité trouvera toujours des ar-
gumens plausibles contre toute création de ce genre. Il est vrai
que , du moins en principe , c'est produire un mal moindre
pour en éviter un plus grand : mais ce moindre mal est immé-
diat , et le bien qui en résulte ne l'est pas également; l'un tombe
sous les sens, l'autre n'est aperçu que par la réflexion et ne se
montre que dans un avenir éventuel. C'est donc une tâche
extrêmement difficile que d'inventer des pénalités contre
lesquelles la philantropie n'ait pas de réclamation à élever.
Lepelletier a-t-il résolu ce problème? Nous ne le pensons pas.
Son projet admet trois peines afflictives, le cachot , la gêne,
la prison; et une seule peine infamante, savoir, la dégradation
civique pour les hommes, le carcan pour les femmes.
Nous avons indiqué nos doutes sur le mérite des peines infa-
mantes. Des peines afflictives , une seule , la prison nous paraît
bien conçue. La séparation des prisonniers et l'usage du travail
dans les maisons de détention sont des institutions utiles et dont
on doit savoir gré à leurs fondateurs. Je n'en dirai pas autant de
la peine du cachot. Etre enfermé seul, sans lumière, avec les fers
aux pieds et aux mains, avec une ceinture de fer autour du corps,
de la paille pour lit . du pain et de l'eau pour toute nourriture,
seulement pendant quelques jours, serait un châtiment rigou-
reux: pendant douze ou vingt-quatre ans, ce serait un supplice
effroyable. Je ne vois pas, avec une telle peine, ce que L'humanité
aurait gagné à la suppression des tortures, ou plutôt, je ne
vois pas comment on pourrait se vanter de les avoir supprimées.
La peine de la gène est moins cruelle; je crois pourtant qu'elle
l'est trop encore pour obtenir place dans un code de lois humaines.
Néanmoins, tout en réprouvant la nature de ces peines » je
dois applaudir à la disposition qui présente aux condamnés le
travail comme un adoucissement à la rigueur habituelle de leur
situation, et qui le leur permet, deux ou (rois jouis par semaine,
à titre de récréation , si j'ose ainsi m'expriraer. Cette idée est à
la fois ingénieuse, humaine et morale.
374 SCIENCES MORALES.
Je ne sais s'il faut accorder la même approbation à une autre
mesure, celle qui ouvre une fois par mois au public les portes
de la prison, et qui l'appelle à contempler les condamnés ac-
cablés sous le poids de leurs fers. J'aperçois bien ici le dessein
d'effrayer par l'exemple; mais, outre le peu de confiance que
j'aurais dans la puissance d'un pareil moyen , je ne puis penser
qu'avec une profonde répugnance à cette sorte d'exposition pu-
blique , qui ferait d'une maison de force comme une ménagerie,
et des détenus des espèces de bètes féroces que les oisifs vien-
draient voir par curiosité encbaînées dans leurs cages. La con-
ception ne me semble pas heureuse.
Nous avons donné une certaine étendue à l'analyse de ce
rapport qui nous paraît, malgré nos critiques, le morceau le
plus important et le mieux pensé qui soit sorti de la plume
de Lepelletier , et qui d'ailleurs peut encore aujourd'hui
même être médité avec fruit. Après ce morceau , celui qui
mérité le plus de fixer l'attention est un plan à' éducation na-
tionale, préparé pour la tribune de la convention, et que la
mort de son auteur empêcha d'y présenter. Commençons par
en exposer les bases; nous en dirons ensuite notre pensée.
Convaincu que la nation française avait besoin d'être régé-
nérée, Lepelletier voulait accomplir cette réforme par le
moyen de l'éducation publique. Il proposait de fonder, dans
chaque canton de la république, un grand établissement d'édu-
cation où chaque père de famille serait tenu d'envoyer ses
enfans, depuis leur cinquième jusqu'à leur douzième année
révolue pour les garçons , jusqu'à leur onzième année seule-
ment pour les filles. Là, tous recevraient une instruction com-
mune, seraient soumis à un régime semblable, occupés aux
mêmes travaux corporels, principalement à la culture de la
terre. Les frais de l'établissement seraient supportés par tous
les citoyens, non par contribution égale, mais au prorata de
leurs autres impositions ; par ce moyen , le riche se trouverait
amené indirectement à faire les frais de l'éducation du pauvre.
La surveillance serait exercée par les pères de famille, qJi,
tous les ans, nommeraient à cet effet un comité de cinquante-
SCIENCES MORALES. 375
deux membres; pour que la surveillance fût plus complète,
chaque membre du comité viendrait à son tour résider dans
l'établissement pendant une semaine.
Il serait injuste de méconnaître dans la conception générale
et dans les détails de ce projet l'œuvre d'une tète pensante.
Je suis même persuadé que les intentions de son auteur étaient
très-louables et très-pures. Cependant, loin d'être disposé à l'a-
dopter (quand même je le croirais praticable, ce qui est fort
douteux), je confesse que mes idées en fait d'éducation y sont
diamétralement opposées.
i° Je ne crois point qu'une nation se régénère ainsi d'un
coup de baguette. La régénération d'un peuple est l'ouvrage
du tems , des institutions, des lumières. Elle doit s'accomplir
avec maturité comme les grandes révolutions de la nature.
i° Le projet repose sur la complète spoliation de la puissance
paternelle. Ce principe eut sans doute fait fortune à Sparte,
où l'homme ne vivait point pour lui-même, et se voyait con-
fisqué corps et biens au profit de l'état. Elle pourrait convenir
au système théocratique , dans lequel le gouvernement n'existe
point pour les sujets, mais les sujets pour le gouvernement. Je
doute qu'il soit accueilli parmi nous, qui ne voyons dans la
liberté publique que la somme des libertés individuelles, et
qui, à force d'y penser , sommes enfin arrivés à cette grande
découverte , que la liberté est le pouvoir de faire ce qu'on veut ;
en d'autres termes, quW<? libre , c'est être libre.
3° L'auteur de ce projet n'admet d'autre éducation que l'édu-
cation publique, même pour les filles. Moi, tout au contraire,
je ne regarde l'éducation publique que comme un supplément ,
souvent nécessaire, mais toujours incomplet, à l'éducation do-
mestique , et je trouverais une souveraine injustice à forcer celui
qui peut faire traiter convenablement sous ses yeux son enfant
malade, de l'envoyer à l'hôpital. Quant aux filles, je pense que
l'éducation publique est précisément l'opposé de ce qui leur
convient.
4° L'auteur veut une instruction commune sous la direc-
tion du gouvernement. Je n'admets, nu contraire , en fail d'en-
seignement public, que la libre concurrence des doctrines, et
376 SCIENCES MORALES,
je rejette complètement le principe de X unité, qui n'est, sous un
autre nom , que le principe de X autorité , fondement des gou-
vernemens absolus ou théocratiques.
5° Quelque séduisante que paraisse, au premier coup d'oeil ,
l'idée de faire payer au riche l'éducation du pauvre, il me
parait difficile de la concilier avec la justice distributive et le
respect des propriétés. Certes, c'est un grand mal dans un état
que l'excessive inégalité des fortunes; mais un sage législateur
y remédie en favorisant par ses institutions la division conti-
nuelle des propriétés, et non en prenant brusquement à l'un
pour donner à l'autre.
On trouvera des idées saines dans l'opinion émise par Lepelle-
tier sur une pioposition relative à la liberté de la presse. L'ora-
teur y indique avec sagacité les causes de la difficulté d'une
bonne loi répressive en cette matière. «Si l'on prohibe ces dé-
lits (les délits de la presse) d'une manière générale, la loi peut
servir à punir des innocens, à persécuter les citovens, à rendre
les tribunaux juges arbitraires des pensées, et à enchaîner la
liberté. Si , au contraire , on veut caractériser les délits, la loi
reste sans effet , parce qu'alors les malfaiteurs , sachant se
mettre hors des termes de la loi, ne sont plus punissables par
elle. « Il n'est qu'un remède à ce double inconvénient; c'est le
jugement par jury. Nous ne le possédons pas encore, et tout,
cependant, en fait sentir la nécessité.
On trouvera encore dans ce volume quelques autres mor-
ceaux ; une Opinion sur le droit de paix et de guerre , une Vie
d'Épaminondas , écrite par Michel Lepelletier à l'âge de huit
ans et demi, etc. Tous ne sont ni d'un égal intérêt, ni d'un égal
mérite ; mais, en faisant un choix dans ces OEuvres , on peut
y recueillir de l'instruction et plusieurs vues utiles. L'auteur
montre des connaissances solides, principalement en législa-
tion ; son esprit est grave et méthodique ; son style n'a point un
grand éclat , mais il ne manque ni de clarté, ni de précision , ni
de fermeté. C'est, en un mot, un de ces livres qu'on peut se
dispenser de lire, mais qu'on ne regrette point d'avoir lu.
Berville.
LITTERATURE.
0
Princxm di Estetica; etc. — Principes de la thcori:
générale des beaux-arts ; par M. Talia(i).
Le mot Estetica est nouveau , je crois , dans la langue ita-
lienne; il dérive, suivant M. Talia , d'un verbe grec qui si-
gnifie sentir ( sans doute AtTÊcive/xstt ). D'après cette étymologie,
^'Estetica (Esthétique) serait la théorie des sensations. Mais,
comme notre auteur ajoute qu'elle est aux beaux-arts en gé-
néral ce que la poétique est à la poésie, j'ai cru donner de son
livre une idée plus précise et plus claire en traduisant ce mot
par ceux de Théorie générale des beaux-arts.
L'auteur, dans une savante introduction, examine les ou-
vrages qui ont été composés sur le même sujet par Aristote ,
Muratori, Gravina, Hco, Mario Pagano , Parini et quelques autres
écrivains célèbres. Nous ne nous arrêterons pas sur cetle
partie du livre où M. Talia montre beaucoup d'érudition
et de sagacité, mais qui a l'inconvénient de rappeler des doc-
trines ou trop connues, ou trop oubliées pour mériter un nou-
veau commentaire , surtout lorsque des théories récentes ,
prêtes à envahir le domaine des arts, réclament l'examen du
philosophe et du critique.
M. Talia s'attache ensuite a séparer ['Esthétique de la méta-
physique, n Celle-ci embrasse les impressions que tous les
sens produisent sur l'esprit : celle-là , négligeant les percep-
tions trop matérielles du goût, de l'odorat et du tact, se borne
(i) Venise, 1827; imprimerie d'Alvisopoli. a vol. in 8° de 290 à
3o5 pages. Prix, iafr. Voy. Reç.Eae.ft. xvm , pag. <u6, l'annonce
d'une première édition de cet ouvrage, qui a paru à Venise m 18a»,
tous ]<> tilre de Saçrio (F.ssai) di F.st.iir.i.
t. xi. Novembre 1828. ^
378 LITTÉRATURE.
aux sensations plus pures de la vue et de l'ouïe ; et comme
ces sensations sont toujours accompagnées de plaisir ou de
dégoût, elle recherche, soit dans les objets extérieurs, soit
dans nos sens et dans notre esprit , les causes de ces effets
si divers. Ainsi, les objets qui plaisent à la vue et a l'ouïe étant
ceux qui ont été nommés beaux, Y Esthétique est d'abord la
théorie de la beauté sensible ou physique. Quant aux objets
qui déplaisent , ou elle les dédaigne , ou elle ne s'en occupe
que pour les rendre propres à plaire; et en cela son but est
encoi'e la beauté. Appliquant les mêmes principes aux actions
et aux affections, elle devient la théorie de la beauté morale ;
et comme les sujets qu'elle embrasse doivent satisfaire , non-
seulement les sens et le cœur , mais encore l'intelligence ,
Y Esthétique est aussi la théorie delà beauté intellectuelle. Mais
V Esthétique étant un art, ce sera surtout à ces différentes beautés
imitées par les arts qu'elle devra s'attacher ; elle sera donc
la théorie de la beauté physique, morale et intellectuelle , en-
visagée comme produit des arts. Or, les beautés artificielles
prenant leur source dans celles de la nature , c'est par l'étude
de la nature qu'elle devra commencer; et non contente d'in-
diquer la beauté qui existe, tant dans ses ouvrages que dans
ceux de l'art, elle devra enseigner encore à la reproduire et
à la goûter; d'où résulte, dit M.Talia, la division de ce traité
en trois parties, dont la première a pour but de définir les
caractères de la beauté naturelle; la deuxième, de rechercher
comment sur ce modèle se forme la beauté artificielle; et la
troisième, de diriger le goût, soit dans la composition, soit
dans le jugement des œuvres de l'art. » Sans vouloir chicaner
l'auteur sur cette division , nous remarquerons que la troi-
sième partie semble avoir le même objet que la seconde : l'in-
dication des lois que doivent suivre les arts dans l'imitation
de la nature.
Au commencement de la première partie , consacrée à la
beauté naturelle , M. Tai.ia nous donne une nouvelle raison
pour laquelle les sensations qui proviennent du goût, de l'odo-
rat et du tact sont exclues de la qualification de belles, « C'est,
LITTÉRATURE. 3 79
dit-il, que les qualités des corps qui frappent ces sens passent
en quelqne sorte dans l'individu qui en éprouve l'effet, tandis
que les qualités des corps qui frappent la vue et l'ouïe de-
meurent inhérentes à ces mêmes corps , sans aucune commu-
nication ni altération de substance; d'où l'on peut conclure
que l'adjectif beau s'applique aux objets eux-mêmes, tandis
que l'adjectif bon qualifie une impression qui a lieu dans nous. »
L'auteur, après cette distinction, au lieu de définir la beauté,
trouve plus facile et plus sûr de nous la montrer dans une
élégante description de tout ce qui charme l'oeil et l'oreille.
Les chapitres où il considère la beauté dans les êtres inorga-
niques, dans les végétaux, dans les animaux et dans l'homme,
offrent un tableau brillant et poétique des merveilles de la
nature. M. Talia y déploie avec profusion les inépuisables
ressources de sa langue, et prouve qu'un heureux talent d'exé-
cution s'unit en lui aux doctes investigations de la théorie. Il
recherche ensuite quel est l'effet particulier des coulears, des
surfaces, des formes, des mouveniens, des sons, de la com-
binaison de ces divers accidens en un seul objet, et de plu-
sieurs objets enlr'eux. Examinant ici cette question : Si la
nouveauté est une condition nécessaire de la beauté ? il est
d'avis que l'absence delà nouveauté dans un objet nuit su senti-
ment, maisnonàlVy^iVî/ortdesa beauté; « car, dit-il, nous ne pou-
vons nous dispenser de reconnaître dans cet objet la beauté
qui nous a déjà plu; et s'il nous plaît moins, il n'en est pas
moins beau, les qualités qui procurent aux facultés de l'homme
le plaisir de la beauté étant attachées à cet objet. « Raison-
nement plus spécieux que juste , dont nous espérons faire
bientôt sentir la faiblesse.
« Jusqu'ici, poursuit l'auteur, nous avons démontré qu'il
existe dans les objets physiques certaines qualités qui produi-
sent en nous un sentiment agréable que nous exprimons en
leur attribuant le nom de beaux. Mais, si on les considère plus
attentivement, on s'assure (pie ces qualités sont de deux sor-
tes : les unes appartenant à leur état matériel , qui sonl ;
ment extérieures; les autres qui exigent sous cette rr///>ui
38o LITTÉRATURE.
et qui appartiennent plutôt à la condition spirituelle des êtres,
s'ils sont animés , ou à certaines analogies avec ce que nous
appelons esprit, s'ils sont inanimés; ce qui nous conduit à
parler des beautés où sont mêlées les qualités physiques et
spirituelles, et que je nommerai beautés d'expression. » Je re-
marque ici que l'auteur , après avoir décrit une multitude
d'objets qu'il suppose posséder la beauté sensible ou purement
physique, nous fait passer aux beautés mixtes qu'il nomme
beautés d'expression, sans nous avoir dit en quoi consiste pré-
cisément la première espèce de beauté, ni comment elle peut
exciter en nous un sentiment quelconque, sans nous offrir
Yexpresslon d'un sentiment analogue.
Quant aux beautés d'expression , l'auteur dit en général
qu'elles indiquent dans l'aspect extérieur des objets certaines
affections plus ou moins réelles , si les objets sont animés ;
illusoires et supposées, s'ils ne le sont pas; « d'où il suit que,
bien que ces beautés se montrent dans l'apparence d'un objet ,
elles n'y résident pourtant pas , mais elles sont placées au-
dessous, comme cachées par l'aspect extérieur des choses, et leur
impression n'est pas, comme dans les beautés physiques , de
corps à corps , mais d'esprit à esprit. » Ce langage est assez
obscur, et M. Talia me semble en général plus heureux dans
ses descriptions que dans ses définitions. Il divise les beautés
d'expression en deux classes principales, qui ont pour carac-
tères le sublime et la grâce-, et il nous montre, dans des dé-
tails pleins de finesse et dégoût, leurs rapports avec les dif-
férons êtres. Il comprend ensuite , sous la dénomination de
beautés spirituelles, celles qu'il a d'abord désignées séparé-
ment comme beautés Intellectuelles et morales. Ces beautés,
qui consistent en actions vertueuses, en qualités morales et
en vérités intellectuelles, n'ont, suivant lui, aucun besoin pour
être senties de l'intermédiaire des sens ; il en voit la source
dansées (rois facultés de l'homme : la sensibilité, la volonté ,
la raison. Je ne le suivrai pas dans les recherches métaphy-
siques où l'entraîne cette partie de son sujet. J'observerai seu-
lement que les beautés qu'il qualifie de spirituelles sont peut-
LITTÉRATURE. 38 1
être moins indépendantes qu'il ne le suppose du ministère
des sens , et qu'une beauté absolument étrangère à leurs im-
pressions, si tant est qu'elle existe, ne fait point partie du
domaine des arts. Mais je rencontre ici un chapitre excellent,
qui toutefois, aussi bien que plusieurs de ceux qui le suivent,
paraîtrait mieux placé dans la deuxième partie de l'ouvrage.
L'objet de ce chapitre est de prouver que les arts ont pour
but de guider l'homme vers le beau intellectuel et moral, non
par la voie de l'enseignement, mais par l'attrait du plaisir , en
quoi leur influence est d'autant plus puissante et plus sûre.
« Il suffit, dit M. Talia, que ce plaisir soit innocent pour que
l'imitation soit louable (retta). Un tel plaisir, en même temps
qu'il exerce noblement nos facultés, prépare noire esprit à con-
cevoirunebeautéplusparfaite; il l'épure, l'aiguise et le rend dé-
daigneux du laid , c'est à-dire du désordre et du vice. Que si
quelqu'un, par un excès d'austérité, se plaint de ce que les
beaux-arts, pour se rendre plus agréables à l'imagination et
au cœur, entourent la beauté spirituelle d'ornemens trop at-
travans et allèchent les sens afin de captiver l'esprit, qu'il
veuille bien considérer que les plaisirs innocens des sens, de
l'imagination et du cœur sont aussi dans Tordre de la Provi-
dence, qui nous a elle-même prodigué des jouissances sans
nombre. Lorsque celles-ci , aussi bien que celles que nous
offrent les arts , ne nous servent pas de sentier pour nous
élever vers une beauté plus sublime et plus parfaite, la faute
en est à la paresse et à la distraction de notre esprit. » (les
observations fout honneur, selon moi , à la saine raison cl à
1,1 perspicacité de M. Talia. Mais je ne puis être de son avis»
lorsque, plus loin, il voudrait, par respect pour la pudeur,
limiter l'emploi du DU dans la sculpture, et fa réduire à se
conformer aux usages de la vie réelle. La sculpture est de
tous les arts celui qui se prête le moins à la reproduction
exacte de ce qui est; lui imposer de tels sacrifices, c'est le
rendre muet ou ridicule; c'est l'anéantir. Je ne partage pas
non plus l'opinion de M. Talia, lorsque, demandant avec
raison que la mythologie soit exclue des sujets modernes ,
38i LITTÉRATURE.
il se fonde sur ce qu'elle engagerait a les traiter sous le rap-
port de la beauté corporelle, et retarderait ainsi chez l'homme
la conception de la beauté spirituelle. Parler à l'esprit par
l'intermédiaire des sens est à la fois le premier précepte et,
le plus heureux privilège des arts.
L'auteur, comme s'il craignait d'avoir fait ici une concession
aux romantiques, se hâte , dans le chapitre suivant, de con-
damner l'imitation exacte de la nature, le vague des pensées
et la mysticité du langage. «Les imitations des arts, dit-il,
doivent se montrer belles et non pas vraies. » Ce principe est
trop absolu. Rien n'est beau que le vrai, a dit un auteur qu'on
n'a pas encore accusé de romantisme ; mais cela ne veut pas
dire que tout ce qui est vrai soit beau. M. Talia revient en-
suite à l'idée déjà énoncée que les arts doivent s'efforcer de
rendre les hommes meilleurs. Toutefois, ajoute-t-il, leurs
travaux supposent des juges compétens, et il jette en passant
une sorte de défaveur sur les ouvrages composés pour plaire
à la multitude ; ce qui me semble peu d'accord avec le prin-
cipe que le but des arts est d'améliorer l'espèce humaine.
Pour nous, au contraire, nous plaçons au premier rang celles
de leurs productions qui frappent les intelligences les plus nom-
breuses , et leur influence sur les masses nous semble une de
leurs plus belles prérogatives.
Nous passerons sous silence les premiers chapitres de la
deuxième partie, où l'auteur recherche si l'idée de la beauté
est innée chez l'homme , s'il existe parmi les êtres créés une
beauté parfaite, et comment se forme la beauté idéale, pour
arriver tout d'un coup à la beauté artificielle, qui, d'après lui,
résulte de l'imitation des trois genres de beauté qu'il a indiqués
dans la première partie (beauté matérielle, beauté d'expression,
beauté spirituelle). « Mais, dit-il, l'art a encore une beauté qui
lui est propre, laquelle consiste dans une imitation parfaite.
Certains objets, qui ne sont pas beaux en eux-mêmes, nous
causent le plaisir que donne la beauté, lorsqu'ils sont imités
avec talent. C'est, i° qu'ils sont parfaits dans leur laideur;
20 qu'ils exercenl l'ilitelligence, qui se plaît à-comparer l'imi-
LITTERATURE. 38 i
tation avec l'original; d'où naît une quatrième espèce de beau,
qui ne résulte pas de ia perfection de la beauté, mais de la
beauté de la perfection. » Plus haut, M. Tatia posait en prin-
cipe que les imitations des arts doivent être belles et non pas
vraies. Maintenant il admet (pie tout objet parfaitement imité
peut produire la même impression que le beau; n'est-ce pas
tomber dans deux excès contraires?
Après avoir sagement recommandé aux artistes de concilier
l'unité d'intention avec la variété des moyens, M.Talia récapi-
tule ainsi les bases de sa théorie : « Si l'artiste représente des
objets doués d'une beauté sensible ( ou physique) , il rassemble
en un tout harmonieux leurs beautés les plus exquises qui se
trouvaient répandues dans des objets divers; s'il représente
des objets qui ont la beauté d'expression , il choisit son point
le plus efficace et le plus opportun, relativement à l'état où il
les place; s'il représente des objets spirituellement beaux , il
s'efforce de donner le plus d'énergie possible aux pensées ,
aux actions, aux affections qu'il contemple, faisant en sorte
que toutes les parties, même matérielles de son travail, contri-
buent à ce dessein; enfin, s'il représente des objets qui rie
soient pas beaux, ou même qui soient laids, i! tâche, par une
exécution parfaite, de les rendre le plus complets possible re-
lativement à leur condition naturelle et aux circonstances où
il se propose de les placer. Tous les efforts de l'artiste tendent
donc à saisir le sujet dans son meilleur point, et à fixer ce
point dans ses travaux. » Nous ignorons si les artistes com-
prendront aisément ces principes; pour nous, ils nous parais
sent compliqués et obscurs en bien des points ; ce dont l'auteur
se serait convaincu lui-même s'il était descendu plus souvent
de la théorie aux applications et aux exemples. Nous essaierons,
dans la suite' de cet article, d'indiquer l'origine de ces COttipli
cations et de cette obscurité. Dans les derniers chapitres de la
deuxième partie, l'auteur consacre à chacun des beaux-ans d<
réflexions judicieuses où nous regrettons de ne pouvoir le
suivre. Nous sommes aussi contraints d'énoncer rapidement
les matières qu'il traite dans sa troisième partie. Après avo
384 LITTÉRATURE.
établi que le goût se compose de sensibilité, d'imagination (1)
et de jugement, il en retrace les principaux caractères, la cor-
rection, la pureté, l'élégance, etc. Il envisage ensuite le goût
dans ses rapports avec le sujet et avec le styie, et parcourt les
principales qualités du style, qui sont, d'après lui, la conve-
nance, la constance, la clarté et l'ornement. Cette partie de
l'ouvrage abonde en observations fines, en rapprochemens in-
génieux et en préceptes utiles, sur lesquels nous voudrions
pouvoir fixer l'attention du lecteur. Mais nous lui avons promis
un examen plus attentif des idées de M. Talia sur le beau, et
il nous reste à peine l'espace nécessaire pour remplir cette
tâche difficile.
Ce qui nous frappe d'abord dans la théorie de cet auteur,
c'est sa complication. Après avoir divisé le beau en naturel et
artificiel , il subdivise les beautés naturelles en beautés sen-
sibles ou plutôt sensuelles , beautés d'expression , et beautés
spirituelles, subdivisées elles-mêmes en morales et intellectuelles.
Il nous dit que la beauté artificielle consiste dans l'imitation de
ces différentes sottes de beautés, et toutefois il trouve encore
dans les productions des arts une beauté d'un autre genre,
beauté qui n'est point incompatible avec la reproduction d'un
objet laid ou hideux; ce n'est plus alors la perfection de la
beauté qui nous plaît , c'est la beauté de la perfection. Il me
semble que M. Talia, comme la plupart de ceux qui ont parlé
du beau, a été entraîné dans des difficultés sans nombre par
(i) L'auteur, divisant l'imagination {immaginazione) en active et
passive, voudrait que la première fût exclusivement nommée /an/aj/a
( terme que notre langue ne peut rendre que par le même mot d'ima-
gination); et il se fonde sur ce que fantasia dérive du verbe infaniare,
enfanter. Une telle étymologie m'a surpris , je l'avoue , chez un écri-
vain aussi instruit. Fantasia est un mot tout grec, ©avraaîa, faculté de
concevoir des images, ^av-ct<7u.a?a , de çaîvw , paraître. Infaniare
vient, au contraire, du mot latin infans , enfant qui ne parle pas ,
racine, fari, du grec cpriui, parler. Je n'aperçois aucun lien de pareut.
entre ces nYux familles de mots.
LITTÉRATURE. 385
une première erreur: celte erreur consiste à faire de la beauté
une qualité inhérente aux objets, au iieu de la considérer
comme une sensation qui se passe en nous-mêmes. Si la beauté
était inhérente aux objets, le même objet paraîtrait également
beau à tous les hommes; il n'en est rien : que dis-je? l'impres-
sion d'un objet n'est pas constamment la même sur le même
individu; sa beauté varie suivant le point de vue où il est
placé et suivant les dispositions accidentelles de celui qui
l'observe. Si quelques objets font sur un grand nombre
d'hommes un effet à peu près semblable, cela tient à l'ana-
logie des organisations et des habitudes; mais, à côté de cette
masse qui s'accorde sur un point, existent d'autres masses qui
perçoivent des impressions toutes différentes. Entre ces di-
verses organisations, qui soutiendra que la sienne est la bonne?
Si , par impossible, il nous advenait un sixième sens, combien
nos idées sur tout ce qui nous environne seraient bouleversées !
Ceci nous ramène à une vérité trop souvent méconnue: l'homme
ne conçoit que des idées de rapport ; et cette question que le
fabuliste met dans la bouche d'un des compagnons d'Ulysse ,
Qui t'a dit qu'une forme est plus belle qu'une r.utre ?
est plus raisonnable et plus profonde qu'elle ne semble au pre-
mier aspect. Quand nous déclarons que telle forme est belle ,
il n'y a là d'absolument vrai que le sentiment , Vidée de la
beauté qu'elle excite en nous. Raisonner de la beauté comme
d'une qualité inhérente aux objets, c'est donc se jeter dans
des embarras inextricables. Les objets, dans les sensations
qu'ils nous causent, agissent comme signes; ils ne sont pas plus
matériellement beaux que ne le sont les mots et les caractères
d'une langue. Ce vers d'Homère est admirable, aux yeux de
l'helléniste; aux yeux d'un autre, ce n'est qu'une ligne de ca-
ractères bizarres. Celle montagne hérissée de rochers est su-
blime pour L'admirateur de la nature; pour tel homme grossier,
■ 'e&l une masse informe et hideuse. M. Talia était sur la voie
de cette vérité, lorsqu'il a dit que X Esthétique doit rechercher,
I dans li s objets, soit dans nos sens et dans notre esprit , l'oi 1
386 LITTÉRATURE.
gine des sensations de plaisir et de dégoût que nous éprou-
vons, et je suis fâché que ce dernier point de vue du sujet
n'ait pas été approfondi par l'auteur. Il s'est encore rapproché
de cette même vérité, en faisant remarquer que les qualités
qui frappent le goût, l'odorat et le tact passent en quelque
sorte dans l'individu qui les éprouve, et que leur impression a
iieu dans nous. Mais pourquoi ne pas étendre cette observa-
lion aux deux autres sens? N'est-ce pas, d'ailleurs, trop obéir
à l'usage capricieux des langues que d'exclure absolument les
trois premiers de toute participation au sentiment du beau '.'
L'idée de la beauté est originaire du sens de !a vue; cela est
évident. Les perceptions de l'ouïe furent ensuite nommées
belles par métaphore. Sans doute, celles des autres sens sont,
plus bornées, plus matérielles. Toutefois, peut-ou nier qu'il
résulte de l'odorat certaines affections morales? Quand nous
disons : Cette matière a un beau poli, notre expression ne se
rapporte-t-elle pas surtout au plaisir du tact ? N'est-ce pas par
le tact que l'aveugle-né perçoit la plupart de ses idées de la
beauté? D'ailleurs nos impressions ne se modifient-elles pas
réciproquement? Cette rose serait-elle aussi belle à. mes yeux
sans la suavité de son parfum ? Si ce serpent me fait horreur,
n'est-ce pas qu'une sensation dérivée du tact m'avertit d'un dé-
goût et d'un danger qui font disparaître le charme de ses couleurs
et la gracieuse agilité de ses replis? II semble donc que tous
les sens participent au plaisir du beau , en proportion de leur
influence intellectuelle et morale; et c'est sans doute par ce
motif que les beaux-arts s'adressent de préférence à la vue et
à l'ouïe. Toujours actifs, toujours en rapport avec ce qui nous
environne, malgré les distances et les obstacles , ces deux sens
sont les ministres favoris de 1 intelligence. Pour eux, dans la
nature, tout aune âme et un langage : la fleur qui s'incline nous
avertit que la jeunesse est éphémère; l'écueil battu des flots
nous peint les combats qui assiègent la vertu; le murmure du
ruisseau nous invite à la paix de l'âme; le souille plaintif des
vents nous parle de mort et de: résignation. Ce sentiment, cette
idée, celte impression morale que nous offre plus ou moins
LITTÉRATURE. 38:
chaque objet, est ce qui en constitue la beauté. Mais, bien
qu'elle soit aussi diverse que les conceptions de notre âme, on
ne peut pas dire qu'elle soit de plusieurs natures. Il n'y a point
de beauté purement physique ; car la beauté est la pensée qu'é-
veille en nous chaque objet. Il n'y a pas non plus de beauté
spirituelle , comme l'entend M. Talia; car l'homme n'entre en
rapport avec ce qui n'est pas lui que par le ministère des sens.
Soit donc qu'elle résulte de l'effet immédiat d'un objet, ou de
son souvenir, ou de son image reproduite par l'imagination, la
beauté, toujours née de l'impression des sens, est toujours im-
matérielle. Il n'y a, en un mot, qu'un seul genre de beauté, la
beauté d'expression; et cette beauté, répandue à nos yeux sur
tous les êtres, depuis le brin d'herbe jusqu'au chêne, depuis
l'insecte jusqu'au cétacé , depuis le grain de sable jusqu'au roi
des astres, est ce qui fait pour nous le charme des productions
de la nature.
Mais le langage de la nature est vague et obscur; son livre
ressemble à ces feuilles mystérieuses que la Sibylle avait livrées
au caprice des vents : les pages en sont éparses, tantôt déchi-
rées , tantôt effacées. Ainsi à tout instant des signes se heurtent
d'une manière bizarre ou contradictoire. L'homme de génie, à
l'aide d'un sublime commentaire, parvient sans doute à dé-
mêler ce langage; mais la multitude ne pourrait le comprendre,
s'il ne lui en donnait la traduction dans une langue qu'il a
créée : cette langue, ce sont les arts.
Les arts, selon toute apparence, ont d'abord copié servile-
ment la nature. L'artiste s'est ensuite aperçu qu'il y avait dans
son modèle des traits qui en affaiblissaient l'e\pression, et il les
a effacés. Amené par là à faire un choix, il a d'abord imité de
préférence les objets qui excitaient immédiatement chez la plu-
part des hommes l'impression agréable qu'il voulait produire,
et ces objets avant été nommés beaux, l'imitation du beau a été
considérée comme le but des arts libéraux, qualifiés eux
mêmes d'arts. d'imitation. Mai., plus tard, l'artiste ;i découvert
(pie des objets dont l'impression immédiate était désagréabli
pouvaient, au moyen de certaines combinaisons, de certains
388 LITTÉRATURE.
contrastes, ou produire par eux-mêmes l'impression de la
beauté, ou la rendre plus vive dans les autres objets; il en a tiré
parti dans ses compositions, et c'est ainsi que le laid a servi à
exprimer le beau, ou , pour parler plus exactement, l'artiste, en
changeant le point de vue des objets, en a changé l'expression.
Il a vu que le crime rendu odieux relevait l'éclat de la vertu:
de là la tragédie; il a vu que le laid tourné en ridicule pro-
duisait une impression inverse, mais non moins agréable que
celle du beau : de là la comédie et toutes les productions du
même genre. Parvenus à celte période, les arls semblent avoir
atteint leur perfection. Mais alors, si l'on n'entend par beau que
ce qui produit immédiate ment la sensation de beauté, V imita-
tion du beau n'exprimera point d'une manière complète les
moyens qu'ils emploient et le but qu'ils se proposent. Les arts
n'imitent plus exclusivement le beau ; ils l'expriment. Si vous les
<;ualifiez d'arts d'imitation , il en est que je ne sais à quel titre
comprendre parmi eux, tels que l'architecture, et même la
danse et la musique. S'ils ont pour but l'imitation du beau , j'ai
de la peine à concevoir que l'épisode d'Ugolin , le caractère de
Richard III, Don Quichotte, le quatrième acte de Biitannicus,
et le Tartufe, soient des chefs-d'œuvre; mais, si les arts ont
pour but l'expression du beau , je comprends alors qu'il est mille
moyens d'exciter le sentiment ou la pensée qui le constitue ,
et que le plus direct, l'imitation du beau proprement dit,
n'est pas toujours le plus ingénieux ni le plus vif. Que si,
dans certains cas, la reproduction d'un objet laid parvient à
plaire, je n'aurai pas besoin de dire que la beauté de la per-
fection remplace la perfection de la beauté ; je dirai que l'artiste
a su nous montrer l'objet laid sous un point de vue qui l'a fait
servir à l'expressiou du beau.
Ainsi les arts ont commencé par copier la nature; ensuite ils
se sont attachés à l'imitation du beau; enfin l'expression du
beau par l'imitation des objets de toute espèce les a conduits
j la perfection; niais l'esprit humain ne peut s'arrêter;
Et, monté sur le laite, il aspiie à descendre.
Voilà comment, après avoir pris pour but l'expression du
LITTÉRATURE. 38y
beau, les arts aujourd'hui, par un amour mal entendu de là
vérité, voudraient exprimer tout, beau et laid, en un mot, la
création entière. C'est tout simplement anéantir l'art pour ren-
trer dans le vague et dans la confusion du langage de la nature.
Or, ce vague, cette confusion, qui n'empêchent point ses ou-
vrages de plaire aux esprits supérieurs, capables de les inter-
préter, déplairont à. tout le monde dans les œuvres de l'homme.
Ces œuvres, partout empreintes de la faiblesse de l'ouvrier,
ont besoin de compenser leur imperfection par l'ordre et par
la clarté. Mais , dira - t- on , cette vérité absolue, image du
monde réel, ne l'admirons-nous pas tous dans Shakespeare?
Oui, Shakespeare, vivant à une époque et dans un pays qui
en étaient encore à la première période des arts, a souvent
reproduit la nature en copiste plus qu'en imitateur. Une femme
d'esprit a dit qu'il instruit comme l'univers; mot ingénieux et
vrai, qui ne signifie pas autre chose. Aussi, lorsqu'on veut au-
jourd'hui représenter Shakespeare, le traite-t-on à peu près
comme la nature, élaguant, substituant, arrangeant, etc. Est-
ce là, de bonne foi, un modèle à suivre? et cette confusion du
beau et du laid, souvent admirable dans Shakspeare, parce
qu'elle est propre à son génie et à son tems, produira-t-elU
dans ses imitateurs autre chose qu'un désordre sans originalité ?
Ce que nous avons dit des ouvrages de la nature est applicable
à la société humaine : l'expression du monde réel est partout
équivoque et obscure; l'art consiste à la reproduire nette et
brillante : c'est ce que refusent de comprendre les partisans des
théories nouvelles. Àus;i, soit qu'ils prennent pour mot d'ordn
la vérité, soit qu'ils suivent les bannières de la mélancolie,
voyez comme tous arrivent au même résultat, à l'obscurité !
c'est que tous au fond sont séduits par la même idée, la repro-
duction de la nature telle qu'elle est dans son état de vague et
de désordre, c'est-à-dire bien moins belle qu'elle n'est, ce
désordre et ce vague étant de toutes les qualités qu'elle noi
présente celles que nous réussissons le mieux à reproduire.
Ces réllexions, qui m'ont été suggérées par les idée,
M. Talia, m'ont un peu éloigné de son ouvrage; j'y reviens pour
3go LITTÉRATURE.
ajouter que, malgré ses imperfections, il offre, surtout dans les
détails, des marques nombreuses d'une haute intelligence, d'une
instruction variée et d'un goût exercé. Le style m'a paru pur,
correct, élégant, harmonieux; je l'aurais voulu quelqnefois
moins aride dans les discussions abstraites, moins fleuri et moins
poétique dans les descriptions; il m'a semblé en cela manquer
un peu d'unité, ou de constance, pour me servir du mot em-
ployé par l'auteur. Mais, sur ce point, le goût italien est peut-
être moins sévère que le nôtre , et je ne serais pas étonné que
M. Talia opposât victorieusement à cette critique d'un étranger
les nombreux suffrages de ses compatriotes. Il a joint à son ou-
vrage des commentaires sur divers fragmeus des grands poètes
italiens, entre autres sur un acte de l'Étéocle et Polynice d'Al-
fieri, et sur six chants de l'Enfer du Dante (i). 11 se montre en
général, dans ses remarques, admirateur aussi intelligent
qu habile critique. J'aurais voulu toutefois qu'en nous indiquant
les beautés innombrables et souvent inaperçues du Dante, il
fût moins avare de remarques sur les défauts qui s'y mêlent
assez souvent, la raideur, la subtilité, la sécheresse, etc. La
vérité est inséparable des hommages que nous devons aux
grands hommes. Chauvet.
Napoléon en Egypte, poème en huit chants , par
Barthélémy et Méry (2).
PREMIER ARTICLE.
C'est un phénomène littéraire que l'association de deux
écrivains qui ne font qu'un seul et même poète , tant il se ren-
contre entre eux de ressemblance intellectuelle, de rapports
moraux, de sympathie de talent. Ce phénomène a excité la
(1) M. Talia écrit toujours avec deux II, Allighieri , le nom do
famille de Dante, que j'avais jusqu'ici vu écrit avec un seul. J'ignore
sur quelle autorité est fondé ce changement d'orthographe.
(2) Paris, 1828; Atnhr. Dupont. 1 vol. in-8°de xv et 287 pages;
prix, 7 fr. 5o c.
LITTÉRATURE. 39i
curiosité publique à chaque apparition d'un nouvel ouvrage
de MM. Barthélémy et Méry ; mais personne n'a trouvé encore
la solution de l'énigme : il convient de la donner, aujourd'hui
qu'un poëme héroïque publié par eux va nécessairement ré-
veiller dans tous les esprits le désir de savoir comment une
composition qui suppose et demande l'unité dans la concep-
tion, dans les formes, dans les couieurs, a pu être enfantée,
disposée, conduite et développée simultanément par deux
artistes réunis pour cette autre œuvre du démon.
Méry et Barthélémy ont reçu le jour dans le même lieu,
presque dans le même tems; leurs maisons se touchaient, leurs
familles étaient unies; ils ont joué ensemble autour des pénates
communs ; ils ont appris ensemble à bégayer l'alphabet ; ils
ont étudié avec succès dans le même collège sans jamais se
quitter. Le même soleil a formé leur tempérament, allumé leurs
passions, et fait naître en eux, avec le goût des plus ardentes
jouissances, cette volupté de la paresse si chère à La Fon-
taine. On remarque, dans l'un comme dans l'autre, ces pen-
chans du méridional qui se laisse vivre sous un beau ciel en
respirant les parfums d'une terre embaumée ; mais quand le
démon du travail vient à les saisir, ces hommes nonchalans
avec délices passeront les jours et les nuits dans des veilles
de feu.
Après de brillantes humanités, Barthélémy et Méry s'étant
adoptés mutuellement par élection, comme ils l'avaient fait
depuis leur enfance par une espèce d'instinct dont tant de
circonstances avaient accru la force irrésistible, sentirent le
besoin de se donner une seconde éducation, et se retirèrent
dans la solitude. C'est là, c'est en la présence continuelle de la
mer, qui rend calme et méditatif, qu'ils cultivèrent tous deux
les diverses blanches des connaissances humaines et les litté-
ratures anciennes et modernes. Abreuvés aux mêmes sources,
ils < > i * t acquis ensemble une instruction étendue et une mé-
moire qui tient «lu prodige. L'inspiration poétique leur est
venue au même âge, comme un présent du ciel.
Le fond du caractère que leur ont fait l'habitude de vivre
392 LITTÉRATURE.
deux et la solitude est une entière indépendance : tous deux ont
à un égal degré la rectitude du jugement, un tour d'esprit
particulier, de la fantaisie dans l'imagination, une certaine
originalité dans l'humeur, et le même genre de talent. Avec
cette identité si parfaite, leur personne morale offre pourtant
des différences, comme on en voit entre des frères. Celui-ci
paraît plus gai et s'abandonne davantage; celui-là plus sérieux
et plus disposé à écouter. Tous deux sont pleins de verve dans
la conversation, quand ils s'y livrent; mais ils préfèrent la
retraite où ils peuvent valoir tout leur prix , et s'appliquer,
avec le sentiment du bonheur de leur intimité et des délices de
leurs utiles communications, ces vers touchans de Tibulle :
Tu mih.icura.rum requies , tu nocte t'el atiâ
Lumen , et in soîis tu mihi turba locis.
Inséparables depuis l'enfance, leur amitié semble être une
fusion de deux natures; et en adoptant la langue de Mon-
taigne, ils pourraient dire mutuellement sur celte assimilation
si parfaite : « Lui c'est moi; moi c'est lui. » Jumeaux, non par
la naissance, mais par le cœur, par l'esprit, par les impressions,
par les habitudes, par l'échange continuel de leurs facultés, par
les travaux, par les plaisirs, ils sentent, ils imaginent, ils
poétisent à deux, sans disparate et sans désaccord. Tant d'har-
monie règne entre leurs facultés , que souvent les mêmes vers
s'échappent d'eux en même tems, comme d'une seule source.
Grâce à l'égalité fraternelle de leurs talens, l'un peut continuer
l'ouvrage de l'autre , et ne laisser aucune trace du changement
de main. Eux seuls sauraient revendiquer la propriété de tel
ou tel passage, et la faire connaître au lecteur incapable de la
discerner par lui-même. Des deux auteurs, lequel apporte le
plus dans la mise commune? on l'ignore; peut-être ne le
savent-ils pas eux-mêmes? du moins ne leur échappe-t-il
jamais rien qui puisse trahir leur secret.
Mais les deux frères en poésie auraient-ils conçu en même
tems la pensée de prendre l'Egypte pour sujet de leurs chants ?
Oui s;nis doute; et, si cette inspiration simultanée excitait
LITTÉRATURE. 393
«les doutes, même après les détails que l'on vient de îire,
elle ne paraîtra plus tenir du merveilleux, après ce que je
vais ajouter.
MM. Méry et Barthélémy, nés sur les bords de la Méditerranée,
sur la plage même d'où notre flotte s'élança vers un but qu'elle
ignorait, ont été, pour ainsi dire, bercés avec les récits de
l'embarquement, du départ, de l'arrivée et des exploits de
notre armée d'Orient. Marseille , véritable colonie d'Asie et
d'Afrique , leur parlait chaque jour de tout ce qui regardait
la fameuse expédition. Enfans attentifs et curieux , jeunes
gens avides de voir et de connaître, leurs esprits se sont fa-
miliarisés de bonne heure avec les habitudes , les usages et les
mœurs de l'Egypte ; ils ont causé avec tous les voyageurs
venus de cette contrée; ils ont vu les armes , les chevaux, les
évolutions , les mœurs civiles et guerrières des mamelucks , de-
venus soldats français et citoyens de l'ancienne Phocée. Leur
imagination n'a cessé de voyager dans l'Egypte; leur mémoire,
leur esprit, leur cœur, étaient remplis de ses merveilles an-
ciennes et nouvelles ; ils en parlaient sans cesse, en sorte qu'on
peut dire que le poème de l'Egypte se composait à leur insu
dans leur intérieur, et que , lorsque l'un a dit : nous chante-
rons l'Egypte, l'autre a pu répondre : j'y pensais. Rien que de
naturel dans cette conformité; on sent combien la solitude et
l'amitié niellent les âmes à l'unisson, et leur fournissent les
mêmes inspirations au même moment. Une fois cet aveu mu-
tuel sorti de leui bouche, l'Egypte est devenue pour MM. Méry
et Barthélémy une'pensée fixe- qui les poursuivait la nuit et le
jour, et venait s'interposer sans cesse au milieu des composi-
tions qui les entraînaient dans la lice politique, où ils ont com-
battu à toute outrance l'ennemi des libertés nationales. L'en-
nemi une fois renversé sur les ruines du pouvoir qui lui servait
de rempart, les deux poètes, libres et victorieux , se sont écriés
ensemble : l'Egypte! l'Egypte! et, dès ce moment, ils n'ont
plus voulu la quitter jusqu'à l'entier achèvement du monument
qu'ils avaient juré d'élever ensemble à la gloire de leur pays et
à celle de l'homme prodigieux qui a gravé àjamais son nom sur
t. i.x. — Novembre itS'28. a6
394 LITTÉRATURE.
les orgueilleux tombeaux des Pharaon et sur les rochers voisins
des cataractes du Nil. Ici Napoléon domine comme le génie delà
guerre de civilisation , en agrandissant tout ce qui l'approche;
i-t en effet, pour ne citer que deux exemples, voyez ce que
Kléber et Desaix deviennent dans leur commerce avec la gloire
• lu chef de l'armée d'Orient ! la sublime journée d'Héliopolis
et les merveilles de la Haute-Egypte ne sont-elles pas filles de
la bataille des Pyramides ou de la victoire d'Aboukir ? et nos
soldats , quelle que fût l'auréole de triomphes brillante autour
de leur tète, avaient-ils jamais uni à leur intrépidité une con-
stance aussi admirable que celle qu'ils développèrent , dans
les souffrances du désert, devant les murs de Saint- Jean-d'Acre,
et dans l'hôpital de Jaffa , sous les yeux du chef qui exerçait
sur eux l'autorité du génie , l'ascendant suprême du comman-
dement, et l'influence toute puissante des prodiges? An reste,
l'ouvrage de MM. Méry et Barthélémy est essentiellement na-
tional ; la France , l'armée , ses chefs, les savans qui ont aussi
conquis l'Egypte y personne enfin n'est immolé à un homme;
Napoléon ne ravit à qui que ce soit la portion de gloire qui lui
revient dans le siècle et dans la postérité.
Je n'entreprendrai pas aujourd'hui l'analyse raisonnée du
poëme de MM. Méry et Barthélémy; et content d'annoncer ici
que cet ouvrage, dans un genre si nouveau pour eux, annonce
un progrès immense de leur talent , et une étonnante métamor-
phose de leur muse qui, accoutumée jusqu'ici à l'allure de la
satire , sœur de la comédie , a su prendre sans effort, et sou-
tenir avec tant de facilité le ton de l'épopée héroïque , je me
bornerai à une esquisse rapide des beautés dont cette compo-
sition étincelle. Ici le portrait de Murât , tel que s'il sortait des
mains savantes de l'artiste inspiré qui a jeté le général Lasalle
vivant sur la toile ; là , tout le grandiose du merveilleux, toute
l'énergie du drame, opposés aux plus suaves descriptions:
plus loin , l'étonnante action des Pyramides , dont aucun
peintre de batailles ne saurait égaler la verve et l'affreuse vé-
rité; ailleurs, le bivouac nocturne de l'armée victorieuse, ta-
bleau inconnu à notre poésie; l'occupation du Caire avec tous
LITTÉRATURE. 395
ies grands spectacles que Ronaparte et l'Egypte se sont donnés
l'un à l'autre. Maintenant, les souffrances, les cruelles illu-
sions du désert , le triomphe de l'armée sur ce terrible ennemi ;
puis, les soixante assauts de Saint- Jean-d'Acre , l'ancienne
Ptoîémaïs; au septième chant, la peste dans la ville turque et
dans le camp français, création pleine de vérité, d'imagina-
tion , d'éloquence et d'intérêt dramatique. Le huitième chant
couronne toutes ces choses d'une manière digne d'elles, et finit
par un magnifique épilogue qui déroule toute la vie guerrière
et impériale de Napoléon , depuis le départ d'Egypte jus-
qu'au dernier acte du drame héroïque sur le rocher de Sainte-
Hélène.
P. F. Tjssot.
ÎIL BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
TIVRES ÉTRANGERS (i).
AMERIQUE SEPTENTRIONALE.
ÉTATS-UNIS.
74. — * 4 Defence <>f the experimerits , etc. — Défense des
expériences faites pour comparer les quantités de chaleur
fournies par différentes sortes de combustibles employés en
Europe et aux Etats-Unis; Correspondance à ce sujet avec le
Comité de V Académie américaine des Arts et des Sciences ; —
Rapport du Comité; — Observations sur ce rapport et sur la
manière dont l'Académie a compris les intentions du comte de
Rutnford, fondateur du prix qu'elle avait à décerner; par
Marais Bull, membre de la Société philosophique améri-
caine. Philadelphie, 1828. In-8° de 49 pages. (Paris, Arthus-
Bertrand.)
75. — An Ansivcr to a short reply , etc. — Réponse à uue
courte réplique à l'écrit intitulé : Défense des expériences , etc.,
publiée à Boston ; par Marais Bull. Philadelphie, 1828. In-8°
d'une feuille. (Paris, Arthus-Bertraud.)
Nous avons annoncé, tom. xxxn, pag. 38, l'intéressant
Mémoire de M. Bull sur les différentes sortes de combus-
tibles : ouvrage envoyé au concours ouvert par l'Académie
américaine pour le prix fondé par le comte de Rumford , cet
illustre propagateur des connaissances utiles, des arts écono-
miques, et surtout de l'art du chauffage. Les expériences de
M. Bull furent jugées sévèrement par le jury académique : il
fut décidé qu'elles ne résolvaient aucune question, que l'auteur
du Mémoire, partant de prémisses inexactes, ne pouvait arri-
ver qu'à des conclusions fausses, à des doctrines plus dange-
(1) Nous indiquons par un astérisque (*) , placé à coté du titre de chaque
ouvrage, ceux des livres étrangers ou français qui paraissent dignes d'uue atten-
tion particulière, et nous en rendrons quelquefoi* compte dans la sectiou des
Analyses.
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 3y7
veuses qu'utiles. Cet arrêt prononcé en Amérique frappait
également les expériences sur les combustibles faites sur cet
objet dans les deux mondes ; car les physiciens d'Europe sont
entièrement d'accord avec M. Bull. On voit, par les détails
exposés dans la Défense , par la correspondance entre l'auteur
du Mémoire et le comité chargé de le juger, par la forme
même des objections et des observations, que les juges se sont
moins occupés du travail qui leur était soumis que de leurs
idées sur le même sujet. On ne doute nullement île leur impar-
tialité; ou se plaît à reconnaître qu'ils ont été constamment
animés du plus louable zèle pour la science, pour ceux qui la
cultivent, pour les arts qu'elle éclaire et dirige; mais, dans
l'histoire des prix académiques, on ne devra pas omettre cette
décision si contraire à l'opinion du monde savant. M. Bull a
bien mérité de la république des lettres en mettant sous les
veux du public cette discussion : on en tirera sans doute quelque
jour d'utiles avertissemens; et les sociétés savantes, si elles
continuent à distribuer des prix, feront en sorte que leurs
jugemens ne soient point désapprouvés par l'irréfragable au-
torité du public.
76. — * A System af universal geography , etc. — Système de
géographie universelle, suivant les principes de comparaison et
de classification; par ff'i/liam Channing Woodbiudge, membre
de la Société géographique de Paris. Deuxième édition , avec
des cartes et des gravures, et un atlas , où l'on a désigné le cli-
mat, les productions , les religions dominantes, les formes de
gouvernement, les degrés de civilisation, la grandeur com-
parée des villes, du cours des rivières et des chaînes de mon-
tagnes.
77. — * Âncient Geography, etc. — Géographie ancienne,
considérée dans ses rapports avec la chronologie , et comme
préparation pour l'étude de l'histoire ancienne, avec un atlas ;
par Emma AVillard , auteur d'un Vlan pour l'éducation des
femmes, présenté à la législature de l'État de New- York , et
directrice de l'institution pour les jeunes filles ( tkefemale se-
mi/iary) à Troy. On a joint à cet ouvrage des exercices sur
l'us.ige des globes , et l'exposition des méthodes pour la con-
struction des cartes. Deuxième édition.
Ces <leux ouvragés sont réunis en un m ul volume in* (a de
873 — (j6 pages, portant le titre commun de Géographie uni-
verselle ancienne <t moderne , suivant les principes de compa-
raison et de classification. Hartford, 1827 ; Oliver D. Cooke.
Nous ne pouvons affirmer que la géographie doive être en
îyS LIVRES ÉTRANGERS,
seignée sous la forme que les deux auteurs de cet ouvrage lui
ont donnée; il faudrait, pour résoudre cette importante ques-
tion, des expériences comparées, des résultats soumis à une
analyse exacte , des données qu'il est peut-être impossible de
se procurer. Mais n'approcherait-on point de la solution par
une autre voie, moins sûre, il est vrai, parce qu'elle est moins
directe, moins expérimentale, que le raisonnement y prend
plus de part, et fait craindre qu'il n'y ait apporté ses illusions
et ses méprises? Il s'agirait d'examiner si l'ordre des idées
classées daus la tète d'un homme instruit peut différer, dans
certains cas , de l'ordre le plus convenable pour renseigne-
ment. Les lecteurs déjà familiarisés avec la science reconnaî-
tront sans peine que M. Woodbridge et Mistress Willard ont
présenté la géographie telle qu'il faut la savoir. En rendant
justice à l'excellence du plan, nous ne prétendons point ga-
rantir l'exactitude de quelques détails ; on sait que l'attentiou
la plus soutenue laisse échapper quelques erreurs , que les in-
vestigations les plus soigneuses ne peuvent tout découvrir, et
que les meilleures sources auxquelles on va puiser ne sont ja-
mais parfaitement pures. En parcourant ce volume, nous avons.
aperçu quelques-unes de ces légères inadvertances; ainsi, par
exemple, les terrains granitiques ne sont pas toujours aussi
abruptes qu'on le dit ici, ni dans les hautes montagnes, ni
près de la mer et sur les côtes; Kiatka , ville de Russie sur la
frontière de la Chine, lieu d'échanges commerciaux entre les
deux nations, n'est pas sur la Selinga, etc. Mais ces imperfections
inévitables et sans importance réelle disparaîtront successive-
ment; chaque édition nouvelle apportera son tribut d'amélio-
rations: telle est la destinée des bons ouvrages.
Pour donner une idée juste du travail de M. Woodbridge,
il faudrait transcrire en entier l'analyse qu'il en a faite, au lieu
de se borner, suivant l'usage, à une table des matières : l'ex-
position de l'ouvrage y est complète, mais réduite à ses moin-
dres termes, et n'est plus susceptible d'abréviation. On ne
pourrait non plus se dispenser d'insérer en entier les indica-
tions données par l'auteur aux professeurs qui feront usage de
son livre. Le laconisme de la rédaction, l'abondance et la va-
riété des matières étonnent le lecteur, qui ne s'attendait point
à une marche aussi rapide, et qui sent le besoin de régler
la sienne , non d'après le nombre des pages, mais en raison de
la somme des idées qu'elles contiennent. L'auteur n'a peut-
être omis aucun des aspects sous lesquels ou peut envisager
les sciences géographiques , aucune àc^ comparaisons entre les
diverses contrées, les formes du terrain, les climats, les pro-
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 39y
ductions , les phénomènes généraux ou locaux , etc. Il esl
donc nécessaire que ce livre soit remis entre les mains de dis-
ciples pourvus de quelque instruction en histoire naturelle.
Sans connaissances rainéralogiques , point de géologie ; pour
les ignorans en botanique , la distribution des plantes en rai-
son de la température et de l'élévation du sol , ces grandes el
belles lois de la nature seraient inintelligibles, etc. Quant aux
connaissances géométriques, on se borne trop souvent à ce
qui est regardé comme absolument indispensable pour l'intel-
ligence des carîes et des termes scientifiques , et cette faible
instruction, à peine suffisante pour apprendre , ne l'est nulle-
ment pour retenir ce que l'on croit avoir appris* Un des ser-
vices que M. Woodbrigde aura rendus à l'enseignement de la
géographie, c'est d'avoir assigné la place qui lui convient, les
enseignemens qui ont du. le précéder, ceux qui peuvent l'ac-
compagner, pourvu que leur marche soit assez prompte, ci
qu'ils ne causent point de retard. Ce livre sera le guide des
professeurs, si les élèves sont très-jeunes; au sortir des collè-
ges, et plus tard encore, coux qui voudront bien savoir la
géographie n'ont rien de mieux à faire que de consulter
M. Woodbridge.
La tache de mistress Willard était beaucoup moins longue
que celle de son collaborateur; cependant il n'était peut-être
pas moins difficile d'établir un ordre entre des matériaux dis-
parates, de les soumettre à une critique rigoureuse, de re-
cueillir tout ce qu'il est utile de savoir, et de n'y laisser au-
cune erreur. On trouvera , dans ce résumé de la géographie
ancienne , ce qui met en état de lire avec fruit les anciens
historiens grecs et romains. Mais ne scrait-il pas teins de join-
dre à ces études classiques celle de l'histoire dvs Indiens et des
Chinois, non moins ancienne, non moins authentique et ins-
tructive que les annales des peuples occidentaux ? Pourquoi
nous borner à la mythologie grecque, et demeurer étrangers
aux conceptions religieuses des peuples qui ont aussi une litté-
rature, des sciences et des arts, et de plus quelque illustration?
Que l'histoire ancienne devienne universelle, ainsi que W géo-
graphie ancienne. Eu exprimant ce vœu, nous inviterons mis-
tress Willard à faire elle-même ce nouveau travail pour la
V'" édition de son ouvrage.
Un seul volume in-ia pour tant de manières! Ce phénomèm
tient en très-grande partie, sans don ic, à l'extrême concision don!
les auteurs se sonl imposé le devoir , mais il dépend aussi du
travail de l'imprimeur. Avec des pages de /«5 à 60 ligues, sui
vaut le caractère, on réduirait de très-gros livres à un petit
4oo LIVRES ÉTRANGERS
format. Il ne faut donc pas juger cet ouvrage par ses dirocn -
sions extérieures ; il ne contient pas moins qu'un très-volumi-
neux in- 8°. F.
AMÉRIQUE MÉRIDIONALE.
78. — * El Mercurio chileno. — Le Mercure chilien, n° 1
(avril 1828). — Recueil mensuel, publié par cahiers de 48 pag.
in-8Q. Prix de l'abonnement, 3 pesos pour six mois; chaque
cahier détaché coûte 5 féaux (environ 1 franc). On s'abonne
à Santiago du Chili, chez MM. don Martin Andonaegui et don
Antonio Ramos, au café du Commerce, ou chez l'imprimeur,
M. Ramos Rengifo.
Un Mercure au Chili ! Lorsque notre compatriote Frésier
parcourait ce pays, il n'y a guère pins d'un siècle, il n'eût cer-
tainement pas soupçonné que des changemens aussi considé-
rables pussent y être opérés en aussi peu de tems. On ne
trouverait plus maintenant à Santiago des prédicateurs qui,
pour donner une idée de l'union de deux saints, la compare-
raient à celle d'Anteros et de Cupidon. Des journaux circulent,
une société de lecture est établie, et un Mercure vient d'appa-
raître! Bientôt peut-être on verra s'élever un théâtre où les
chefs-d'œuvre de la littérature dramatique de toutes les na-
tions, traduits dans la langue du pays, apprendront à la nation
chilienne le secret de son génie littéraire, après l'avoir étonnée
par des émotions aussi nouvelles que nobles et profondes. Ce
puissant moyen de civilisation ne sera point refusé à la répu-
blique naissante, lorsque son gouvernement aura pourvu à des
besoins d'un autre ordre et de première nécessité.
Les rédacteurs du Mercure chilien ont pour but de propager
l'instruction parmi leurs concitoyens : leurs efforts ne seront
point infructueux; mais, pour instruire encore plus, et plus
utilement, ce sont des livres qu'il faut mettre entre les mains
de ceux qui savent lire : aucun autre moyen ne peut suppléer
à celui-là. L'ouvrage périodique le mieux conçu, dont le plan
est le plus digne d'approbation, et le mieux exécuté par lés
rédacteurs, ne peut être assez méthodique pour l'instruction
populaire: les doctrines relatives à un même objet y sont dis-
tribuées dans une série de cahiers, traitées par sections déta-
"hées, sans vue d'ensemble; et si elles étaient réunies sans
ju'on les soumît à un remaniement général, elles ne compo-
seraient qu'un très- mauvais ouvrage, quoique les fragmens
isolés aient obtenu de justes applaudissemens. Le Mercure
chilien n'échappera pas plus que toute autre publication du
AMÉRIQUE MÉRIDIONALE— ASIE. 401
mt-me genre à cette inévitable loi. Dans ce premier cahier, il
commence un Traité du crédit public ; il passe ensuite à ce qu'il
nomme Médecine politique (l'art de guérir les infirmités mo-
rales); l'éducation publique et l'enseignement dans les collèges
sont le sujet d'un troisième article; la médecine politique repa-
raît encore une fois, el ses principes sont invoqués pour ré-
soudre la question de l'utilité des hôpitaux, ou du moins cette
question est discutée. Six pages consacrées à une section inti-
tulée Variétés terminent le cahier. Après quelques mois d'in-
tervalle, lorsque les mêmes sujets se reproduiront dans d'autres
cahiers, les articles suivans pourront-ils être exactement la
continuation des premiers? Ce phénomène ne serait point con-
forme à la nature de l'esprit humain; les meilleurs ouvrages
périodiques sont des recueils de Notices ou de Mémoires assez
courts sur des sujets isolés et circonscrits, dont les rédacteurs,
jouissant d'une indépendance réglée par la sagesse, laissent
aller leurs pensées, et ne redoutent point l'audace des hypo-
thèses. Ces ouvrages sont d'une utilité bien reconnue, et d'ail-
leurs ils plaisent : on peut donc compter sur leurs succès et sur
leur durée, s'ils ne sont point dépourvus du mérite qui leur est
propre; mais lorsqu'il s'agit d'instruction populaire, de pro-
pagation des connaissances usuelles, ce sont des livres qu'il
faut composer. Nous reproduirons cette vérité , jusqu'à ce
qu'elle soit devenue triviale et généralement appliquée. N.
ASIE.
79. — * Vcrliandclingcn van fut Bataviaash Gcnootsc/iap
der Kùnstéh en JVetenschappeh. — Mémoires de la Société Ba-
ta vienne des arts et des sciences. Vol. IV, 3e édit., 1 8»4- Vol; Y,
2e édit., 1825 (1;. Vol. VII, ireédit., 1817. \ ol.VIII, ae édit.,
1826. Vol. IX, ireédit., i8a3.Vol. X, inédit., 1825. Vol. XI,
ilv édit., 182G. batavia. Imprimerie nationale.
Nous avons donné dans notre dernier cahier VOy. ci-deSSUS ,
j). i32, 1 35 ) l'indication des Mémoires dont se composent les
trois premiers volumes des Mémoires de la Société hatavienne.
Nous allons faire connaître les titres des Mémoires contenus
dans les autres volumes publiés jusqu'à 1 826.
(1) Dans l'envoi des Mémoires de la Société batavienrie fait i la
I )iiecii<ui de la Repue Encyclopédique , on a nm, par méprise, deux
exemplaires du tome iv, et l'on a oublié d'y comprendre le tombvi
k 02 LIVRES ÉTRANGERS.
Mémoires du quatrième volume. — 1° Courte description de l'île
Célèbes , et des îles Flores , Sumbara , Lombœ et Baly, avec un
vocabulaire des mots les plus nécessaires en hollandais , macas-
sar, bony et baly; par M. J. C. M. Radermacfter. — 2° Essai sur
l'état présent de l'Indoustan et de la presqu'île à l'ouest du
Gange; par le raème. — 3° Détails sur l'état présent de la
presqu'île à l'est du Gange ; par le même. — 4° Observations
sur l'état présent de la Chine, avec des détails sur les mœurs et
les coutumes des Chinois; par M. Kintsius, missionnaire à
Pékin. — 5° Observations sur la Tartarie et sur le Japon, et
relation des découvertes des Russes sur la côte à l'est de l'Asie
et à l'ouest de l'Amérique; par M. J. Cruipenning. — 6° Mémoire
sur les monnaies, les poids et les mesures de l'Inde hollandaise;
par M. Hooyman. — 70 Continuation de l'histoire naturelle des
Indes orientales; par M. Van fVurmb.
Mémoires du cinquième volume. — i° Observations physiques
sur l'arbre appelé calappus , et sur ses vertus; par M. J. P. Le
Dulx , m. d. — 20 Description de Yaltingia excelsa, appelée eu
malais et en javanais rasa-mala ; par le même. — 3° Descrip-
tion de l'arbre appelé ranrhas ; par le même. — 4° Catalogue
des plantes de Java , en latin et en javanais; par M. F. Norona.
— 5° Description d'un oiseau paradis envoyé à la Société
batavienne par M. A. Cornabe , gouverneur de Ternate.
Mémoires du septième volume. (Le tome sixième n'est point
arrivé; voy. la note ci-dessus). — 1° Discours sur l'état et les pro-
grès de la Société batavienne, prononcé à la séance générale
teime le jour anniversaire de sa fondation, le 23 avril i8i3;
par l'honorable T. S. Raffles, président. — 1° Mémoire sur la
question proposée par la Société batavienne : De la meilleure
nourriture à donner aux enfans qui ne sont pas allaités par leurs
mères ni par des nourrices; par M. C. Terne } m. p. de Leyden.
Ce Mémoire a obtenu une médaille de la valeur de cent ducats
d'or. — 3° Essai sur les manières et les coutumes des habitans
de la montagne Brama , avec l'histoire de leur origine, d'après
les renseignemens donnés par les naturels du pavs; par M. Adrien
Van Rick. — 4° Analyse chimique et physique d'un sable vol-
canique, et observations sur une mine de fer; par M. T. Hors-
field , m. d. — 5° Détails et observations sur la rivière Solo ;
par le même. — 6° Relation d'un voyage dans les districts à
l'est de Java; par le même. — 70 Description du crinum Asia-
iicum de Linné, appelé par les Javanais et par les Malais bakong;
par le même. — 8° Description de l'arbre appelé gatip ; par
le même. — 90 Analyse chimique du fruit de l'arbre appel-
ASIE. 4o'i
rarak par les Javanais et par les Malais ; par le même. —
io° Observations et résultats d'expériences sur les effets du
poison de l'arbre oupas de Java ; par le même. — n° Relation
d'un voyage entrepris pour examiner les restes d'une ville an-
cienne, et les temples de Bramana , à Java; par le lieut.-col.
Machenzie. — 120 Description de l'île Bornéo, par M. Leyden,
M. D.
Mémoires du huitième volume. — i° Discours sur l'état et
les progrès de la Société batavienne, prononcé dans la séance
générale du 11 septembre j8i5; par l'honorable T. S. Buffles,
président. — i° Extraits de quelques registres javanais sur la
partie de l'est de Java ; par M. F. Van Boeckholtz. — 3° Ana-
lyse chimique des eaux chaudes de la montagne Blaouvan ;
par MM. S. C. Kriel et J. Scott, m. d. — 4° Essai sur les
plantes médicinales de Java, et particulièrement sur celles
dont les naturels fout usage dans leurs maladies. — 5° Disser-
tation sur la minéralogie de Java, de l'extrémité de l'ouest
jusqu'à la montagne de Sumbing, près Samarang; par T. Hors-
field , m. d. — 6° Essai sur la géographie, la minéralogie et
la botanique de la partie du territoire des princes naturels de
Java, divisé en quatre sections; par le même. — 70 interpré-
tation d'une ancienne inscription en langue ancienne de Java,
dite caoui , tirée dune pierre trouvée dans le district de Sura-
baya de Java, traduite par Nata Kusuma , panumbahan de
Sumanap (JJaclura) ; par M. Crawjord. — 8° Copies de deux
anciennes inscriptions gravées sur cuivre, et trouvées dans les
fouilles aux environs de Surabaya , maintenant déposées dans
le musée de la Société batavienne, par l'honorable T. Baffles ,
président. — gu Relation des effets de l'éruption de la mon-
tagne Tombera, dans l'île de Sumbava , arrivée les 11 et 12
avril 181 5; par le même.
Mémoires du neuvième volume. — i° Discours sur l'état et
sur les progrès de la Société batavienne, prononcé à la séance
générale du 7 octobre i8a3; par M. P. S. Mawrisse, président.
— 2° Essai sur la hauteur et sur la forme physique d'une mon
tagne de la régence de Prcangar ; par M. C. (i. C. Reinwardt.
— 3° Description des lieux principaux de Palembang, par
par M. J. J. Pan Sevenliaven , commissaire de la compagnie de
l'Inde hollandaise à Palembang, en 1822 et l8a3. — 4 Des-
cription di- quelques plantes extraordinaires aux environs de
Salak, en 1822; par M. C. L. Blume , m. n. — 5" Description
de quelques chênes de l'île Java, avec six planches; par l<
même.
4o/, LIVRES ÉTRANGERS.
Mémoires du dixième volume. — 1° Discours sur l'état et sur les
progrès de la Société bâta vienne, prononcé dans la séance gé-
nérale et anniversaire du 24 avril 1824 par M. P. S. Maurisse ,
président. — 20 Mémoire sur un ouvrage malais, intitulé :
Hliikâjat lsma sâtiam , ou Histoire d'Isma Jatiem; par M. P. P.
Roorda van Eysinga. — ^° Dissertation sur la hauteur des
montagnes Gadé ; par C. L. Blâme", m. d. — /,° Détails et re-
cherches sur Salatiga } Mcrbaboé et les sept temples; par
M. H. J. Vomis. — 5° Description d'un enfant monstrueux, né
à Samarang le 2 août 1 824 '■> par les docteurs H. Van den Heiwell,
C. Van Haastert , K. Schalk\, et C. Desoers. — 6° Comrnence-
mens , progrès , accidens extraordinaires et fin du choiera
morbus du Bengale en 1817; par M. J. Reinier Vos, m. i>.
— 70 Réponse à quelques questions sur la jurisprudence du
Japon, par M. Mimazunzo , m. d. à Nagasaki, avec des Ob-
servations; par M. Van Siebold, m. d. — 8° Essai sur le Ben-
gale et ses dépendances; par M. Nahuys. — 90 Remarques sur
l'Histoire de Java, intitulée : Sadjara Radja Djawa ; par
M. D. A. Overbeek.
Mémoires du onzième volume. — i° Discours sur l'état et sur
les progrès de la Société batavienne, prononcé dans la séance
générale de la société, le i3 janvier 1826, par M. P. S. Mau-
risse, président. — 20 Description de l'île Lingga , avec des
détails historiques sur ses habitans; par M. C. Van Angelbeek.
— 3* Abrégé de la grammaire de la langue du Japon, avec un
catalogue des livres japonais, et neuf planches des caractères
de cette langue imprimés au Japon; par M. Ph. F. de Siebold ,
k. d. , résident au Japon. — 4° Monographie de toutes les es-
pèces de poivre des Indes orientales, avec planches; par
M. C. L. Blume , m. d. Moscati.
EUROPE.
GRANDE-BRETAGNE.
80. — A Gazettrcr of t/te rnost remarkable jilaces in the
world, etc. — Dictionnaire des villes les plus remarquables,
contenant aussi de courtes notices des principaux événcmcns
historiques qui s'y sont passés, et la liste des personnages cé-
lèbres qui y sont nés, ctc ; ouvrage destiné ;ï faciliter les progrès
de la jeunesse dans la géographie, dans l'histoire et dans la
biographie; par Thomas Bourn. Troisième édition, corrigée et
GRANDE-BRETAGNE. 4o5
augmentée. Londres, 1828; l'auteur et J. Mawman. In-8° de
984 pag- ; P'ix> ï6 sn-
Le dictionnaire de M. Bourn se dislingue de la plupart des
ouvrages du même genre par le nombre et la variété des sources
auxquelles railleur a puisé. On pourrait même à cet égard lui
adresser Le reproche d'avoir poussé ses recherches un peu
trop. loin ; car on le voit souvent emprunter ses matériaux aux
journaux hebdomadaires et mensuels île l'Angleterre, tels que
Gentleman magazine, Monthly magazine , MontKly revietv , etc.
G'est peut-être le moyen de dire du nouveau; mais on s'expose à
commettre de nombreuses erreurs, ou à consacrer des opinions
hasardées; car ces journaux, destinés à faire connaître d'une
manière superficielle la littérature contemporaine, ne peuvent
se livrer à aucune discussion approfondie. Nous ferons encore
à ce livre un reproche plus grave. On y trouve trop de vers,
et la place qu'occupent ces nombreuses citations poétiques,
aurait pu être beaucoup mieux employée à donner des rensei-
gnemens géographiques, statistiques et historiques sur les dif-
férons pays dont on fait mention. La description de l'Angleterre,
par exemple, contient une sèche nomenclature des comtés, et
une longue tirade extraite du poëme sur l'Agriculture de
Dodley , une autre non moins étendue tirée du poëme de
Bradstreet , intitulé Sabine Farm, et des vers extraits du
Gentleman magazine , journal que l'auteur cite à chaque page,
et auquel il emprunte beaucoup de lambeaux de vers. A
l'article France, on ne trouve aussi.que.Ia liste des anciennes
provinces qui composaient la monarchie avant la révolution,
et celle des départemens qui forment la France actuelle; puis,
pour compléter la description, une vingtaine de vers de
Goldsmith, et ces quatre de Covvper, écrits il y a euvirou
6*0 ans :
« The Frcncliman, easy, debonnair and brisk
Give him lus lass , bis fiddle' and lus frisk ,
Is always bappy , reign however may,
And laughs tlie sensé of mis'ry far away. »
« I.e Français , sans souci, débonnaire et gai, avec sa belle, un
violon et la danse , est toujours heureux , règne qui voudra , et chasse
loin de lui l.i pensée môme du chagrin. >.
Peut-être aurait-on le droit d'exiger autre chose que de
mauvais bonis rimes, dans un dictionnaire destiné à présenter
en quelques mots tout ce qu'on connaît de plus intéressant sut
un pays, et nous ne voyons pas ce que la jeunesse anglaise
,o6 LIVRES ÉTRANGERS,
pourra gagner à consulter des ouvrages dans lesquels, au lieu
de lui offrir des renseignemens positifs sur la géographie et
l'histoire, on lui débite de semblables niaiseries. Cependant,
malgré ces défauts graves que nous avons dû signaler, ce dic-
tionnaire contient des renseignemens nouveaux et curieux.
On voit que l'auteur a lu les voyageurs modernes, et qu'il a
mis à profit quelques-unes de leurs observations.
8 1 . — * America , or a gênerai survey of thc political situation
oft/ie sevcrai poivers of the western continent , ivith conjectures
on their future prospects. — L'Amérique, ou coup d'œil général
sur la situation politique de quelques-unes des puissances du
continent oriental, avec des considérations sur leurs destinées
futures ; par un citoyen des Etats- Unis. Londres , 1828 ; Murray.
In-8° de 356 pag. ; prix, 9 sh. 6 den.
Nous avons déjà parlé de cet ouvrage ( voy. Rev. Enc. , tom.
xxxv, p. 654), dont la première édition a été publiée aux
États-Unis; mais comme cette seconde édition, qui vient de
paraître à Londres, contient de nombreuses additions et des
considérations nouvelles sur ta politique de la Russie, sur la
guerre que cette puissance fait à la Turquie, et qui semble à
l'auteur le commencement d'un vaste système de conquête
dont le résultat serait d'enchaîner toutes les nations du conti-
nent , et enfin sur l'anéantissement complet des monarchies
représentatives , nous avons cru devoir de nouveau quelques
lignes à un ouvrage qui contient des prédictions si effrayantes.
L'auteur de X Amérique se propose de dérouler aux yeux des
lecteurs du vieux continent le tableau des prospérités future^
qui attendent bientôt les républiques du Nouveau-Monde en
général, et en particulier celle des États-Unis. Quoique cet
ouvrage renferme des parties fort remarquables, il est cepen-
dant défiguré par un style académique et pédantesque qui
conviendrait mieux à un écolier d'Oxford ou de Cambridge ,
disputant sur la suprématie de la glorieuse église établie (glo-
rious establissed church), qu'à un citoyen d'une république
exposant les avantages qui résultent des institutions libres dans
un pays vaste et fertile. On n'aime point que, dans des sujets
de cette importance, le rhétoricien éclipse le patriote, et que
le républicain disparaisse derrière l'écrivain académique.
Malgré ces taches, nous avons lu avec un vif intérêt les
chapitres 111e et ive, dans lesquels l'auteur fait connaître la
forme et l'esprit des institutions, aussi bien que la situation
intérieure et la politique des États-Unis. Le chapitre 11, dans
lequel l'auteur passe rapidement en revue les principaux évé-
nemens des cinq dernières années, contient des réflexions judi-
GRANDE-BRETAGNJ.. 407
cieuses et bien senties sur la fatale influence qu'a exercée sur
la politique extérieure de la France la déplorable administra-
tion Villèle.
L'auteur, qui professe une profonde vénération pour tous
les membres de la famille du tzar, montre aussi une prédilec-
tion un peu trop prononcée en faveur de la politique russe.
Qu'il traite la Russie avec ménagement, cela se conçoit : cette
puissance paraît maintenant unie d'intérêts avec les Etats-
Unis; mais qu'il croie à l'invincibilité des Cosaques se jetant
tout à coup sur la France et sur l'Angleterre, et menaçant
d'engloutir ainsi tonte l'Europe, c'est ce dont il est permis de
s'étonner, quand on jette un coup d'œil sur notre histoire des
années 1792, 9^, 94? etc. Les Russes n'ont point encore
franchi le Balkan ; et quand ils s'attaqueront à la eivilisation et
à l'indépendance de nations comme la France et l'Angleterre,
ils rencontreront une barrière plus forte que celle que la na-
ture et le courage musulman leur opposent dans l'est. Après
avoir ainsi fait asservir l'Europe par les Tartares et par les
Baskirs, notre auteur ne la laisse pas long-tems néanmoins à
!a merci de ses dominateurs, car il ajoute que le Nouveau-
Monde devra à son tour conquérir l'ancien. L'étendue et la
fertilité du sol de l'Amérique, joints à l'immense accroissement
de la population, amèneront ce résultat. Voici comment l'au-
teur s'exprime : « La réunion d'une vaste base territoriale et
d'un bon gouvernement est la source de l'importance poli-
tique d'une nation. Si les détails que j'ai donnés sur nos insti-
tutions et l'étendue de notre territoire sont exacts, cette
réunion n'exista jamais dans aucun pays d'une manière aussi
marquée que dans le nôtre. Avec un territoire égal a celui des
plus grands empires anciens ou modernes; avec un système
de gouvernement de beaucoup supérieur, nous le croyons au
moins, à tous ceux qui ont été appliqués, ou qui existent,
nous devons devenir, à une époque très- rapprochée, la nation
la plus populeuse, la plus riche, la plus puissante que le
monde ait jamais vue. Supposons que notre population s'aug-
mente dans la même proportion qu'elle l'a fait depuis rétablis-
sement de nos premiers planteurs, elle s'élèvera, à la fin de
ce siècle, a 80 millions d 'habitans, population double de celle
qu'on accorde aujourd'hui à la Bus ie. Vers le milieu du siècle
prochain , elle devra >'éleverà3oo millions; et en continuant
d'avancer d'après les mêmes principes, elle atteindra , en moins
de deux siècles, à 1,200 millions d'habitans , et surpassera pat
oiiséquent de beaucoup la population actuelle de tout le globe
4o8 LIVRES ÉTRANGERS.
ce qui sans doute permettra de faire la conquête de l'ancien
monde. »
On sent bien qu'on ne peut se livrer à aucune discussion
suivie sur des données aussi hypothétiques. Ce qui en restera
dans l'esprit de tout lecteur impartial, c'est qu'un pays gou-
verné par un système aussi libéral que celui sous lequel les
États-Unis ont le bonheur de vivre, doit arriver promptemcnt
à jouer un grand rôle dans le drame politique du monde.
Sera-ce pour le bien de l'humanité? nous l'espérons, nous
le croyons même. L'intervention d'un peuple vraiment libre
dans les affaires de l'Europe devra nécessairement être toute
conciliatrice, et par conséquent bienfaisante ; car, s'il en était
autrement, les citoyens de la république fédérative des Etats-
Unis, de cette république qui, selon l'heureuse expression de
M. de Chateaubriand, est la plus beile découverte des tems
modernes, s'exposeraient à voir périr les fruits que doit pro-
duire un système de gouvernement aussi favorable au bonheur
des hommes. Sans probité politique, point de prospérité du-
rable pour les peuples. H. H.
82. — * Forget me not. — Ne m'oubliez pas; cadeau de
Noël et de nouvel an pour l'année 1829; publié par Frédéric
Shoberl. Londres, 1828; Ackermann. In- 18 de x-422 pages,
avec des gravures.
Parmi les publications qui sortent de la presse anglaise,
celles qui peuvent paraître les plus frivoles et les plus dénuées
d'importance ne sont pas les moins recherchées. Il existe à
Londres des journaux de modes tout comme à Paris ; et peut-
être obtiennent-ils, de l'autre côté de la Manche, plus de succès
et plus d'attention que les productions analogues de l'industrie
parisienne, dont le débit est d'ailleurs plus considérable chez
les étrangers qu'en France. Nous sommes même aujourd'hui
bien en arrière de plusieurs pays pour certains ouvrages qui
mettent surtout à contribution la littérature légère et les arts
d'agrément; je veux parler des uhnanachs. L'Allemagne, et
l'Angleterre surtout, offrent aux dames des cadeaux de ce
genre beaucoup plus riches et de meilleur goût que les pro-
duits des ateliers de nos graveurs, de nos imprimeurs, de nos
relieurs, et même de nos faiseurs de prose ou de vers.
M. Ackermann est un des plus célèbres fabricans et éditeurs
de ces sortes de livres. C'est de ses magasins que sort un jour-
nal mensuel dédié aux dames, fort élégant et fort agréable
( The Repos itory of arts) , dans lequel on remarque surtout des
gravures très-soignées représentant des dames anglaises re-
vêtues de différens costumes d'un goût recherché, des mai-
GRANDE-BRETAGNE. 409
sons de campagne environnées de charmans paysages , des
meubles, etc. C'est lui aussi qui donne tous les ans à ses com-
patriotes les jolies étrennes que nous annonçons aujourd'hui.
Ce volume, que les amateurs n'ont garde d'oublier à l'approche
de chaque nouvelle année, a même une sorte d'importance lit-
téraire ; car des poètes fort distingués ne dédaignent pas de lui
payer le tribut de leurs inspirations. Les noms de MM. James
Montgomery, John Bowring , miss M if tord , Mrss Hemans ,
Mrss Bray, de Sheridan, de James Hogg figurent dans la table
des matières pour un bon nombre de pièces de vers. Mais ce
qui recommande surtout le Forget me not, ce sont des gra-
vures charmantes, exécutées avec un soin et une délicatesse
qui assurent encore, dans ce genre, la palme aux artistes
anglais. a.
Ouvrages périodiques.
83. — * The magazine of natural history , etc. — Magasin
d'histoire naturelle , et journal de zoologie , de botanique, de
minéralogie, de géologie et de météorologie, dirigé par J.-C.
Loudon ; publié par livraisons, ou cahiers de 96 pages in-8°,
avec figures, qui paraissent, de deux mois en deux mois, chez
MM. Longman, Rées, Orme, Brown et Green, à Londres. Prix
de chaque cahier, 3 sh. 6 p.
Ce recueil est encore naissant ; il ne sera jugé que lors-
qu'échappé aux périls du premier âge, il atteindra l'adoles-
cence, si voisine de la virilité, dans les ouvrages de cette na-
ture. Nous ne connaissons encore que le premier cahier (Mai ,
1828), où M. Loudon expose, dans une introduction, le plan
et le but de sa nouvelle publication. Il la destine à recueillir
les faits épars; il justifiera de la sorte le titre de Magasin : il
publiera les faits nouveaux, les découvertes, les changemens
successifs que les doctrines éprouveront ; c'est nu précis his-
torique des sciences naturelles. Enfin , il exposera , dans une
suite de Mémoires, les principes généraux de ces sciences, afin
de donner aux lecteurs, peu ou point instruits en histoire na-
turelle, les moyens de suivre les progrès d'une partie des con-
naissances humaines, si remplie de charmes, si recherchée de
tous, qu'elle est presque la seule à laquelle on permette d'étaler
tous ses trésors aux yeux des ignorans, sans être accusée de
pédanterie.
Chaque cahier est di\ isé en quatre sections: 1° des Mémoires;
a0 des Revues ( analyses d'ouvrages); 3° Notions diverses des-
tinées à former , par leur ensemble, l'édifice de la science , qui
doivent être r< cueillies et méditées avec soin ; /»° Mélanges et
t. xi,. — Novembre 1K28. 77
4io LIVRES ÉTRANGERS.
Correspondances. La troisième partie, si l'on en jugeait par ce
cahier, ne répondrait pas tout-à-fait au but du recueil; ce
serait un catalogue des merveilles de la nature, et non pas un
choix de faits plus convenables qu'aucun de ceux du même
ordre pour en composer un jour un corps de doctrine qui serait
la philosophie de l histoire naturelle.
Nous aurons l'occasion de revenir sur cette intéressante pu-
blication , et tout annonce que nous aurons la satisfaction d'en
faire un éloge qui sera confirmé par ses lecteurs,.
— 8/». * The quarterly Review , etc. — Revue trimestrielle,
n° 76. Londres, octobre 1828; John Murray, Albemarle Street.
In-8° d'environ 3oo pages.
85. — * The Edinburgh Review , etc. — R.evue d'Edimbourg,
ou Journal d'analyses critiques, n" g5. Edimbourg, octobre
1 828 ; Longman , Rces , etc. In-8° de 266* pages.
86. — * The foreign Review , etc. — Revue étrangère , et no-
tices diverses relatives au continent européen , n° 4- Londres,
octobre 1828; Black, Young. In-8° de 280 pages. — Chaque
numéro de ces ouvrages coûte 6 shillings ( 7 fr. 5o c. ).
En réunissant dans un même article ces trois ouvrages pé-
riodiques, nous ne prétendons point les comparer sous tous
les aspects, assigner le caractère propre et le mérite relatif
de chacun. Pour établir entre eux un équitable parallèle, il
serait indispensable de rappeler et d'apprécier ce qu'ils ont
fait, de les suivre dans leur marche, d'examiner si elle fut
toujours ferme et dans la même direction, quelle cause ils
embrassèrent, et quels services elle reçut d'eux. Ces recherches
dans le passé mettraient hors de ligne la Revue étrangère , pu-
blication qui donne beaucoup d'espérances , mais qui n'a pas
encore subi l'épreuve du tems (1). Nous renonçons donc, quoi
qu'à regret, à traiter notre sujet dans toute sa généralité,
comme cela eût convenu le mieux à la \Revue Encyclopédique.
Mais, en nous bornant à ne considérer que sous un point de
vue spécial les trois Revues anglaises que nous avons sous les
yeux , en nous renfermant dans le tems présent et les circon-
stances actuelles , nous devons appeler l'attention de nos lec-
teurs sur l'influence que ces ouvrages exercent aujourd'hui ,
sur l'irrésistible pouvoir des dissertations bien faites , appro-
(1) Un autre Recueil est publié, depuis peu , sous le même titre par
la maison Treuttel et Wùrtz, à Londres ; mais comme les dernières
publications ne nous en sont point parvenues , nous n'avons pu le
comprendre dans cet article.
GRANDE-BRETAGNE. 4n
fondies, dont le sujet est de la plus haute importance , envisagé
diversement par des amis sincères de l'humanité , et sur lequel
il est urgent de se mettre d'accord; car le tems d'agir est ar-
rivé. C'est hors de France que nous allons chercher les preuves
de ce pouvoir dont les ouvrages périodiques sont maintenant
en possession : il nous eût été plus pénible, plus difficile peut-
être de soumettre nos compatriotes à un examen dont l'impar-
tialité pourrait être soupçonnée.
Quoique les trois Revues anglaises soient entre les mains de
rédacteurs habiles et soigneux, le succès qu'elles obtiennent
est moins littéraire que politique. En dépit du choix des sujets
les plus étrangers aux affaires de gouvernement, d'organisa-
tion sociale, de lois, etc. , la politique s'insinue presque par-
tout , et les lecteurs ne la désapprouvent nullement; ils lui font
même d'ordinaire un accueil très - gracieux , lorsqu'ils la
trouvent en des lieux où elle n'était point appelée. En compul-
sant les derniers numéros des trois Revues qui nous occupent ,
on pourra se convaincre de ces envahissemens de la politique.
Ils sont, il est vrai, moins nombreux dans la Revue trimes-
trielle ( quarterly Review ) , parce que les articles purement lit-
téraires n'y sont qu'en très-petit nombre. Cependant, au sujet
des Gcorgiques de Virgile, de l'abbé Delille et des abbés eu
général, d'une traduction espagnole du poème latin, etc. , le
rédacteur n'a point épargné à notre nation des critiques assez
justes. Plus loin , un article sur la pêche à la ligne amène des
considérations sérieuses sur l'oisiveté, les passe-tems, le luxe;
et nous devons en convenir, dussent quelques-uns de nos com-
patriotes s'en trouver un peu blessés, le rédacteur peut comp-
ter sur la majorité des suffrages. Comme tout le reste du
volume est du domaine de la politique , nous n'avons à exa-
miner que la forme qu'elle y prend et les maximes qu'elle y
professe. Ici les rédacteurs , toujours fidèles à leur parti , se
rapprochent lentement de la raison; mais enfin quelques pro-
grès se font apercevoir, et soutiennent l'espérance d'une con-
version définitive. Ils ne veulent encore; ni réforme parlemen-
taire, ni droits politiques pour ceux qui ne professent point
la religion de l'Etat : ils persistent à repousser les innovations
dont l'expérience a fait sentir la nécessité , et prétendent
opérer par d'autres moyens les améliorations qui dépendent
essentiellement des réformes sollicitées depuis long- teins. C'est
ainsi qu'à une époque encore peu éloignée, nos législateurs
venaient au secours des pauvres, en créant des évéques et des
chanoines, avec des traiteinens qui les missent en état de faire
l'aumône. La couleur politique de la Revue trimestrielle est
»7,
4 ia LIVRES ÉTRANGERS,
celle des torys, avec la rigueur et les exigences de ce parti
pour certains points, et des concessions sur plusieurs autres,
en faveur du bon sens et de l'humanité.
Le dernier numéro de la Revue d'Edimbourg est aussi presque
tout politique : un long article sur les ruines de Babylone , un
autre sur la Cyrénaïque, et un troisième sur l'histoire de la
peinture en Italie, n'ont point opposé assez d'obstacles à l'in-
truse ; elle s'y est glissée , et ne cédera point la place. Mais
qu'on ne s'attende point à l'y voir manifester des prétentions
aristocratiques; elle n'y vient que pour prendre la défense des
intérêts généraux; son noble caractère ne se dément point. Il
lui manque encore de mettre un peu plus d'ordre dans ses dis-
sertations , d'égaler à cet égard sa rivale qui peut servir de
modèle , même hors de l'Angleterre. Comme le tems des sou-
haits de bonne année approche, et comme les futurs numéros
de chacune de ces Revues paraîtront au commencement de jan-
vier 1829 , nous exprimerons le vœu que la Revue trimestrielle
soit désormais guidé par des vues élevées, généreuses, telles
que sont les siennes , toutes les fois qu'elle peut oublier le
torysme et ses maximes; nous invoquerons, en faveur de la
Revue d'Edimbourg, cette puissance peu connue qui fait passer
dans les écrits toute la clarté et toute la force de la raison,
qui met chaque idée à sa véritable place, et mène à la vérité
par le chemin le plus facile et le plus sûr. Ces deux écrits pé-
riodiques ont obtenu les plus honorables suffrages; ils sont
réimprimés aux Etats-Unis d'Amérique, et circulent dans toute
l'Europe : qu'ils profitent, à l'envi l'un de l'autre , de cette fa-
veur peu commune dans les lettres, peur la propagation des
connaissances les plus utiles; et dans les circonstances actuelles,
c'est d'instruction politique , d'idées saines en administration ,
que nous manquons le plus.
Venons maintenant à la jeune Revue étrangère , dont les re-
gards paraissent toujours attachés sur des objets du dehors ,
mais qui ne perd jamais de vue sa patrie. Les lecteurs qui re-
doutent la politique (ce n'est que le petit nombre) s'accommode-
ront mieux de ce recueil que des deux précédens : mais qu'ils
n'espèrent point gagner le large sans essuyer quelques bordées;
l'ennemi les poursuit partout, ils ne lui échapperont point
sans payer au moins une contribution, sans prendre quelque
part au mouvement général des esprits. Un article sur les
danses et les chansons du (iiivpuscoa sert de texte pour une
digression sur les effets de la liberté : on ne parle point de la
littérature de la Russie , de celle du Danemark ou de la
Suède , sans chercher daus les formes du gouvernement le
GRANDE-BRETAGNE. — RUSSIE. 4 13
caractère des peuples, le climat, etc. , des causes qui ont agi
sur les productions littéraires. Outre une demi-douzaine d'ar-
ticles où la politique n'était pas nécessaire, on en trouve un
plus grand nombre où elle est à sa place, en sorte que sa do-
mination y est établie et consolidée , jusqu'à ce que l'attention
publique se porte sur d'autres objets. Mais qui pourrait se
plaindre de cette irruption générale de la science qui s'occupe
des plus grands intérêts des sociétés humaines ? Dans la Revue
étrangère on la trouvera toujours telle que l'homme de bien la
conçoit , toujours dirigée par la prudence , ennemie de tous
les excès , de toutes les persécutions. Nous ignorons si la jeune
Revue est accueillie dans son pays comme elle le mérite ; mais ,
sur le continent, elle ne sera traitée nulle part en étrangère.
Qu'elle continue comme elle a commencé ! ses succès ne
seront peut-être point inférieurs à ceux de ses devancières, et
l'impulsion que l'opinion publique, les sciences et les lettres
auront reçue de ces trois recueils, tiendra une place remar-
quable dans l'histoire de la littérature périodique.
N.
RUSSIE.
87. — *Die Lagcrstate des Guides und P latin im Uralgebirge.
— ■ Sur les couches d'or et de platine dans les monts Ouraliens;
par le docteur Maurice d'Engei hakdt, conseiller aulique el
professeur de minéralogie à L'université de Dorpat. Riga, 1828.
in-8° de 44 pages.
Après un long vovage dans les contrées ouraliennes de la
Russie, consacré surtout à l'exploration des richesses métallur-
giques et des pierres fines de ces montagnes, M. Engelhard t
a repris ses intéressantes leçons à l'université de Dorpat, où
il est spécialement chargé de la minéralogie. C'est à ses audi-
teurs qu'il s'adresse dans h; programme dont nous venons de
transcrire le titre. Il leur fait apprécier les avantages réels de
la science qu'il leur enseigne, les immenses résultats auxquels
elle peut conduire, et le bien qu'ils pourront produire eux-
mêmes dans leur patrie, en s'appliquaut sérieusement à une
étude capable de lui créer des ressources nouvelles ci incal-
•ulablcs. Cette argumentation adhçmincm est adroite : malgré
les efforts d'un grand nombre de professeurs distingués, on
remarque encore quelque tiédeur parmi le plus grand nombre
des étudians (h; Dorpat. Leur faire envisager lu grande uti-
lité qui peut résulter de la pratique d'une théorie profonde,
c'est stimuler leur ardeur et suppléer à l'enthousiasme de la
scie nce, qui ne manquera pas sans doute de naître parmi eux
4i4 LIVRES ÉTRANGERS.
M. d'Engelhardt décrit les lieux d'où l'on retire ces pré-^
cieux métaux, soit à la fois, soit séparément. Après avoiF
déterminé la situation de ces lieux, il fait connaître la forme
sous laquelle l'or et le platine se présentent, et entre danst
des détails propres à intéresser toutes les classes de lecteurs.
Nous profitons de cette occasion pour indiquer la quan-
tité d'or et de platine extraite des mines de l'Oural dans le
courant de Tannée 1827: en ajoutant de nouvelles données
à celles qui ont été fournies par l'un de nos collaborateurs
( voyez Rev. Enc, t. xxxvm, page 620 ), nous mettrons
nos lecteurs en état de juger de l'importance de cette exploi-
tation, dont l'accroissement successif peut mettre un poids
nouveau dans la balance politique des États.
Les mines de la couronne ont donné, penàant celte année y
en or, 89 pouds, 29 livres 53 f§ zolotniks, et en platine,
1 pouds , 7 livres 25 f-f zolotniks. Les mines des particu-
liers ont donné, en or, 192 pouds 10 livres 49 zolotniks,
et en platine, a3 pouds 23 livres 4° ff zolotniks.
Total de l'or, 282 pouds 6 ff zolotniks.
Total du platine, 25 pouds 3o livres 65 |-| zolotniks.
On sait que cette provision de platine, déjà fournie par
les monts Ouraliens, a déterminé l'empereur Nicolas à en faire
frapper une monnaie qu'il offre à la circulation, sans la lui
imposer. La pièce de platine, que tout le monde sera libre
de ne pas recevoir, aura la valeur de trois roubles eu ar-
gent, ou de 11 fr. 90 c. environ; elle ressemblera, pour la
forme et la grandeur, à la pièce qui représente un rouble en
assignats, c'est-à-dire qu'elle sera un peu plus grande que 1rs
pièces de monnaie française d'un franc. Destinée seulement à
former un essai, la première émission de cette monnaie sera
peu considérable. Les producteurs particuliers peuvent éga-
lement faire monnayer leur platine aux ateliers de la cou-
ronne, et concourir à une entreprise qui, faible dans les com-
mencemens, à raison de la petite portion de matière exploitée
jusqu'ici, peut devenir un jour pour la Russie, si la nouvelle
monnaie est admise dans le commerce, la source d'un nouveau
revenu d'une haute importance.
88. — * Untersuchangen ïtbcr die Sprache, etc. — Recherches sur
la langue ( russe ), offertes au public dans les Annales de l'aca-
démie russe, par Alexandre Chichrof, amiral, membre du
conseil de l'empire, sénateur, ministre de l'instruction pu-
blique, etc., et traduites du russe. Saint-Pétersbourg, 1826 et
1 827; imprimerie de l'académie impériale russe, a vol. gr. in-8°.
Les Annales ou Mémoires de l'académie russe ( Jzvesstiga
RUSSIE. 4,5
Rossiiskoï Ahademii, 8° ) furent fondées en 1816, et sont à leur
onzième ou douzième livraison. Destinées spécialement à l'é-
tude approfondie de la langue nationale, ainsi qu'à celle des
autres branches de la grande famille des langues slavonnes,
elles doivent leur origine à M. l'amiral Chichkof, que les plus
hautes fonctions de l'état n'ont pas empêché de revenir parfois
à ses travaux littéraires. On lui doit un Traité sur l'ancien et le
nouveau style , dans lequel l'auteur a lutté avec succès contre le
mauvais goût qui, à la fin du siècle dernier, caractérisait les
écrivains russes. Si la publication de ce journal a ajouté à la ré-
putation littéraire d'un homme placé si haut dans la hiérarchie
sociale, elle a surtout justifié le choix du monarque, qui , eu le
nommant président de l'académie russe en i8i3, mit à la tète
de cette académie l'homme le plus versé peut-être dans les
parties qui en forment la principale attribution : l'étymologie
des moti de la langue russe, l'histoire de son origine et de ses
progrès, et ses rapports avec le slavon, et les autres dialectes
qui en sont découlés. M. Chichkof était d'ailleurs avantageuse-
ment connu par une belle traduction en prose russe de la Jé-
rusalem délivrée, par plusieurs dissertations érudiles sur l'his-
toire de la Russie et de sa littérature, par des travaux relatifs à
la science de la navigation, etc. Ces ouvrages et les efforts con-
tinuels de leur auteur en faveur de la pureté et de la simplicité
primitive de la langue nationale ont pleinement justifié la con-
fiance de l'empereur, qui, quelques années plus tard, l'appela
encore à succéder au prince Gallitzin, dans la direction géné-
rale des études, fonctions que depuis peu 31. Chichkof, presque
octogénaire, a résignées.
C'est M. Chichkof lui-même apparemment qui, sachant com-
bien, hors de la Russie, on était resté étranger à l'étude de la
langue russe, et dans le dessein de populariser cette langue
parmi les savans de tous les pays, vient de faire publier la tra-
duction des principaux articles insérés autrefois par lui dans le
journal cpie nous avons cité. L'élude générale des langues doit
nécessairement gagner à cette publication, fces traducteurs, car
les deux volumes ne sont pas de la même main, ont voulu
garder l'anonyme; sans trahir leur secret, nous dirons que
leurs noms, que des initiales nous laissent deviner, inspirent
toute confiance, et qu'ils ont rendu , par ce travail, un service
signalé à la république des lettres.
Nous nous bornerons cette fois à faire connaître le principal
contenu des deux parties achevées, sauf à y revenir quand nous
aurons sous les veux l'ensemble de cet important ouvrage.
Tome I. Après un avant -propos du traducteur, M. Ch.
416 LIVRES ÉTRANGERS.
de P. , destiné à faire valoir les titres littéraires de l'auteur de
cet ouvrage, et renfermant des notices intéressantes sur l'ori-
gine et les ti'avauï de l'académie impériale russe, une introduc-
tion de quelques pages offre l'exposé des vues générales qui
ont servi de base aux chapitres de ce livre. I. Réflexions sur
la manière de refondre le dictionnaire russe de l'académie,
p. 12-56. IL Nouvel Essai sur l'origine, l'unité et la diversité
des langues, fondé sur des recherches et un examen scrupu-
leux, en trois chapitres, p. 56-258.
Le traducteur du second volume, M. de G. , a fait aussi pré-
céder son travail d'une courte préface. La première disserta-
tion qui la suit immédiatement a pour titre : Suite des Recher-
ches sur les racines des langues, p. i - 1 1 4 . La seconde s'attache
à tirer quelques conclusions de cet examen, p. u4-i34; et la
troisième offre des réflexions sur les défauts et les erreurs qui
déparent le grand dictionnaire étymologique de l'académie,
conséquences inévitables d'un travail qui n'avait pas été pré-
cédé, comme il devait l'être, d'un examen consciencieux des
racines de la langue. Le dictionnaire étymologique a paru,
depuis 179A , en six volumes in-40; il a été suivi d'un diction-
naire alphabétique très- estimé.
Nous désirons que cet ouvrage soit bientôt continué : il se
distingue autant par la profondeur que par l'originalité des
vues, et par une connaissance parfaite de tout ce qui doit
entrer dans l'étude de la langue russe.
8g. — * Sotchincniya Phadéïa Boalgarina. — Œuvres de
Thadée Boulgarine. Saint-Pétersbourg, 1827 — 1828; Sleuline.
5 vol. in- 12. T. I: xi, 191 et 196; T. II : 266 et 1 43, xv;T. III:
xx, 236 et 25o; T. IV : 161 et 275; T. V : 224 et 190 pages.
M. Boulgarine n'est pasRusse, quoiqu'il soit aujourd'hui au ser-
vice de l'empereur; placé dans les rangs des Français avec les
Polonais, ses braves compatriotes, il a même combattu la Russie
dans la dernière guerre. L'amitié intime qui l'unit à M. Gretsch
a beaucoup contribué sans doute à perfectionner son slvle et
à faire disparaître lfè défauts qu'on lui avait d'abord reprochés.
Quoi qu'il en soit , il s'exprime aujourd'hui dans une langue
qui n'est pas la sienne , et qui présente de graves difficultés
aux étrangers, avec autant de pureté que de facilité. Une tour-
nure d'esprit toute particulière , la manière spirituelle et éner-
gique à la fois dont il sait rendre ses idées , l'originalité de
ses vues et un certain abandon rempli de charme, lui ont as-
sutc îles lecteurs très- nombreux , auxquels chaque nouvelle
production de cette plume féconde promet de nouveaux plai-
sirs. C'e^t peur céder aux vœux de ses amis que M. Boulgarine,,
RUSSIE. 4i7
dont presque toutes les compositions doivent le jour aux cir-
constances et à l'inspiration du moment , a publié cette collec-
tion complète de ses opuscules. Les cinq premiers volumes que
nous annonçons seront suivis de deux autres au moins. Ils
offriront sans doute le même intérêt que les premiers. Tous
ces opuscules cependant n'ont pas l'attrait de la nouveauté. Le
plus grand nombre a déjà paru dans Y Abeille du Nord, qu'ils
ont contribué à mettre en vogue ; ces feuilletons , écrits avec
beaucoup d'esprit, étaient bien dignes d'être conservés; des
vues à la fois si neuves et si ingénieuses ne devaient pas avoir
l'existence éphémère d'un numéro de gazette. Nous recom-
manderons surtout aux traducteurs , qui ne manqueront pas
à cet ouvrage, les parties que l'auteur intitule Nravy, ou Blœurs ;
rien de plus vrai, de plus ressemblant, que les portraits qu'il
y trace , que ce tableau de la vie des salons , des travers des
grands, des ridicules de tous, et du genre de vie de plusieurs
classes du peuple russe; excepté les Bagatelles de M. Faber,
qui ne portent pas la même empreinte de franchise et d'indé-
pendance, nous ne connaissons aucun ouvrage qui caracté-
rise si bien ce peuple intéressant. Il ne faut pas croire pour-
tant que ces esquisses de mœurs soient exclusivement russes;
les scènes qu'elles retracent se répètent , avec de légères
nuances, dans toutes les grandes capitales. Il ne serait même
pas impossible que les Français eux-mêmes eussent fourni
à l'auteur quelques-unes îles couleurs dont il se sert, car ou
reconnaît quelquefois dans ces esquisses les brillans tableaux
d'un antre moraliste qui n'a cru peindre assurément que la
physionomie du peuple qui l'entourait. Ces emprunts pour-
raient bien être involontaires. Nous sommes loin de les repro-
cher à M. Boulgarine qui est assez riche de son propre fonds,
pour être excusable de n'avoir pas repoussé avec trop de sé-
vérité des réminiscences qui ajoutent à la vérité de ses ta-
bleaux, dont un grand nombre sont vraiment originaux. Ces
charmantes productions, que nous considérons comme la partie
la plus importante de toute cette publication, occupent la pre-
mière partie des second , troisième et cincpiième volumes. La
seconde partie du quatrième et les six autres parties contien-
nent des narrations ou des contes , des morceaux d'histoire
et (les articles de critique historique. L'histoire de Mari»»
Mnicliekli a été traduite en allemand dans le journal de
M. Oldefiop. M. Boulgarine est un écrivain plus spirituel que
avant; ses dissertations critiques doivent donc être tues avec une
précaution que rendrait d'ailleurs nécessaire l'influence de la
censure sous laquelle elles ont paru. Nous espérons trouvei
4i8 LIVRES ÉTRANGERS,
dans les volumes qui restent à paraître la promenade de l'au-
teur dans les trois provinces baltiques , que nous avons lue
avec plaisir dans X Abeille du Nord. Chaque volume est orné
de deux ou troisjolies gravures faites àVienne, et l'impression
ne laisse rien à désirer. J. H. Schnitzler.
ALLEMAGNE.
go. — Uebcr die ïVolthàtigheitskolonien zu Friedet ichsoord
uncl JVortel. — Sur les colonies de bienfaisance de Frédériks-
oord et de Wortel; par le chevalier de Kirckhoff. Traduit du
français par M. Ruder. Leipzig, 1828; imprimerie de Hart-
mann. In-8°.
Le Mémoire de M. de Kirckhoff sur les colonies de bien-
faisance établies dans le royaume des Pays-Bas, doit à l'intérêt
seul du sujet d'être bien reçu dans tous les payswIl n'est pas
étonnant qu'il ait lixé l'attention de plusieurs souverains : les
rois de Prusse, de France, de Suède, de Danemark, et les
grands-ducs régnans de Hesse-Darmstadt et de Saxe-Weimar
l'ont surtout distingué d'une manière très- flatteuse. Mais ce qui
n'est pas moins flatteur pour M. de Kirckhoff, c'est la traduc-
tion que vient d'en donner l'un des plus estimables philantropes
d'Allemagne, M. Ruder, connu par ses grandes connaissances
en économie politique et en agriculture. M. Ruder a ajouté à
sa traduction une préface de seize pages et plusieurs notes du
plus haut intérêt pour les personnes qui s'occupent du système
de colonisation , mis en pratique dans les Pays-Bas. G.
gi. — * Vorlesungen ûber die Gefàngnisskunde , etc. — Leçons
sur la science des prisons ou sur les moyens de les améliorer,
de cultiver le moral des détenus, des forçats libérés, etc., faites
à Berlin en 1827 ; par N. H. Julius, docteur en médecine; pré-
cédées d'une Introduction sur le nombre , le genre et les causes
des crimes dans diffétens Etats de ï Europe et de V Amérique.
Berlin, 1828; Stuhr. In-8° de clxviii et 368 pages.
Ce travail est sans contredit le plus complet qui ait été pu-
blié sur cette matière intéressante. L'auteur a eu des renseigne-
mens précieux sur les prisons de la Grande-Bretagne et de
l'Irlande; lui-même a fait dans ce pays un voyage détaillé, en
1825. Mais ce qui le rend surtout digne d'éloges, c'est qu'il a
su quitter les voies étroites tracées par la plupart de ceux qui
ont écrit sur le même sujet : au lieu de borner comme eux ses
vues à quelques améliorations de régime intérieur, il s'est élevé
à des considérations générales de la plus haute importance. En
attendant que nous puissions consacrer à cet ouvrage l'examen
ALLEMAGNE. 4ig
approfondi qu'il mérite, nous allons donner un tableau des
objets nombreux qui y sont traités.
L'introduction, fort étendue (168 pages) et riche d'aperçus
philosopbiques, est le développement des trois questions fon-
damentales suivantes : i°du nombre et du genre des crimes dans
les différens pays, et de leur proportion avec le nombre des
habitans; aq de la proportion des crimes avec la religion, les
lumières et le bien-être des peuples; 3° du nombre et de l'état
des prisons. Nous devons à la vérité de dire que le plus grand
désordre nous a paru régner dans les tableaux statistiques,
d'ailleurs incomplets, dressés par l'auteur à l'appui de ses rai-
sonnemeus pleins de justesse.
Le corps de l'ouvrage se compose de douze leçons; nous ne
croyons pouvoir faire mieux que de présenter à nos lecteurs la
table des matières; elle leur fera connaître le sujet de ces le-
çons et quelquefois aussi l'opinion du professeur.
ire Leçon. Avantages de l'enseignement oral sur l'ensei-
gnement acquis par la lecture; la prison, considérée comme
moyen pénal; la punition, regardée avec justice comme répa-
ration de l'offense envers les lois divines et humaines; l'hu-
manité à l'égard des condamnés ne date que du christianisme;
tableau des prisons grecques et romaines; persécutions des
chrétiens et leur influence; établissemens chrétiens pour les
prisonniers; législation des prisons; délivrance des prisonniers
aux jours de fêtes publiques ; ces lois, transportées du droit ca-
non et romain chez celui des nations germaniques; moyen âge;
l'Italie précède aussi sous ce rapport les autres pays, etc. —
2e Leçon. Le droit pénal des Anglais et sa cruauté; l'impunité ,
résultat de l'augmentation des délits et de la sévérité des chà-
tiinens; Howard; disposition à l'adoucissement delà pénalité,
générale dans l'Europe de 1750 à 1790; les prisons anglaises;
augmentation des délits par la prospérité du commerce, des
métiers, etc.; moyens employés pour placer les nombreux
détenus; translation en pays étrangers; inutilité et frais consi-
dérables de cette punition; emprisonnement sur les vaisseaux.
— 3e Leçon. Détention dans des maisons de pénitence et de
correction; maison de correction à Glocesler; Panoptique de
Beulham; prison de Milbank; efforts pour l'amélioration des
prisons , depuis Henri vin ; sir Samuel Romilly ; législation des
prisons de i8s3 à 182/» ; le ministre Peel. — 4e Leçon. Efforts
individuels pour l'amélioration des prisons et de la législa-
tion pénale; lord Auckland; Association pour la délivrance de*
débiteurs de sommes peu considérables; mort d'Howard; les
quakers et leur activité plulantropique ; la Pcnsylvanie, Phila
4ao LIVRES ÉTRANGERS.
delphie; Société pour l'adoucissement de la misère dans les
prisons publiques; Société pour l'abolition de la peine de mort
et pour l'amélioration des prisons; Société pour la recherche
des causes qui augmentent le nombre des jeunes criminels à Lon-
dres; corruption des détenus dans les prisons; Société pour l'amé-
lioration du régime des prisons et celle des jeunes détenus ; Th. F.
Buxton; William Roscoe; sir JamesMackintosh , etc. — 5e Leçon.
Conditions nécessaires pour une bonne maison de détention. De
la sûreté : murs d'enceinte; entrée; bâtimens; chauffage; éclai-
rage; tuyaux servant de porte-voix; cloche d'alarme, passages;
portes; provision d'eau; visiteurs. De la salubrité : maladies
communes dans les prisons; renouvellementde l'air ; fièvre des
cachots; costume des détenus; nourriture ; sa proportion avec
le travail; maladies à Milbank; propreté; hamacs; disposition
des cellules; exercice au grand air; soin des malades; maladies
prétextées, prolongées ou empirées; bâtiment pour les malades
et les convalescens; devoirs généraux d'un médecin de prisons;
influence de l'étal moral sur le physique. — 6e Leçon. Surveil-
lance et dipositions propres à la faciliter. L'architecture a eu
pour but jusqu'à ce jour de ménager à un grand nombre de
personnes la vue de quelques unes ; le contraire est important ,
surtout dans les prisons ; l'inspecteur doit habiter le point cen-
tral; une surveillance invisible est seule vraiment utile; ateliers
de travail ; cours; moulins mis en mouvement avec les pieds
ou les genoux; dortoirs; édifice central et demeure de l'inspec-
teur; chapelle, etc. Division par classes; sa nécessité; l'indi-
vidu disparaît dans la masse; l'amélioration n'est possible que
par l'isolement; classement des criminels chez les Romains, au
moyen âge; d'après la loi anglaise de i8a3 , dans la prison du
comté de Kent; principes généraux du classement des détenus
qui promettent quelque amélioration ; quel genre de criminels
en sont exceptés; maisons de détention; maisons de correction ;
prisons dans l'acception rigoureuse du terme; maisons péniten-
tiaires ; travaux forcés , séparation des sexes ; séparation des jeu-
nes criminels; douze espèces de prisons; la division par classes
ne saurait être soumise à des principes généraux ; classe d'ob
servation , classe de préservation , classe de préparation ou d'a-
mélioration; le reste doit être laissé au jugement de l'inspec-
teur.— 7e Leçon. Travail. Nécessité de l'occupation pour tous les
hommes, et surtout pour les prisonniers; moyens de corriger
les habitudes d'oisiveté; apprentissage d'un métier qui -puisse
nourrir le détenu à sa sortie de prison; influence du travail sur
la santé; économies faites par le travail des détenus; genre de
travail ; ne doit pas être trop varié dans une même prison; doit.
ALLEMAGNE. 4îi
être contraire au genre de vie qu'a mené jusqu'alors le détenu ;
produit du travail. Tableau de tous les travaux en usaçe
dans les prisons d'Angleterre; part réservée à l'ouvrier, pré-
férable à la permission qui lui est accordée en Amérique de
travailler extraordinairement pour lui-même; quotité de cette
part réglée d'après le degré d'amélioration et l'habileté du dé-
tenu; moyens de déterminer les prisonniers au travail sans
employer la contrainte; possibilité de faire un châtiment de la
privation du travail; amélioration morale marchant parallèle-
ment avec le travail. Instruction morale et religieuse ; chefs
d'ateliers, instituteur, aumônier de prison; l'importance et la
difficulté de ses fonctions; il est en même tems directeur spiri-
tuel, instituteur , médiateur et consolateur de son troupeau. —
8eLeçon. Histoire de l'architecture desprisons, ses trois époques,
d'abord ne se proposant d'autre objet que la sûreté; plus tard
ayant égard au travail, à la santé, à l'instruction religieuse et
morale; enfin à la division par classe et i\ la surveillance; son
origine en Hollande; prison de Gand; Angleterre, carré fermé,
carré ouvert, polygone, forme circulaire; séparation de la de-
meure des détenus et de celle du directeur ; position centrale de
cette dernière, portion de cercle; l'architecte Blackburn; forme
radiée ou de moulin à vent; les architectes Ainslie et Bullax;
description d'une prison modèle. — 9e Leçon. Tableau des pri-
sons construites d'après les meilleurs plans, plan circulaire, plan
radié, comparaison des deux plans, avantages du dernier; plan
adopté en Amérique, forme de boîte, ses inconvéniens. - — 10e
Leçon. Tableau des moyens d'amélioration : moyens extérieurs;
le moulin de discipline [trcad mill) , son historique, sa descrip-
tion , son utilité et ses dangers; sept conditions importantes pour
son établissement, perfectionné par Hase; silence imposé aux
prisonniers, peut être soumis à une gradation correspondante
aux trois classes; solitude unie au travail, défense de visiter les
détenus. Moyens intérieurs d'amélioration : instruction, récep-
tion solennelle, mise en liberté plus solennelle encore; division
par classes; maison pénitentiaire. — 1 1* Leçon. Décadence des
établissejnens pour L'amélioration des condamnés en Amérique,
moyens de l'éviter; les employés d'une prison, le directeur,
l'aumônier, l'instituteur et L'importance de ses fonctions; le
maître ouvrier, le médecin; nécessité de la participation du
public comme contrôle des employés inférieurs el pour l'amé-
lioration morale des détenus ; association pour \ isiler les prisons;
association anglaise de daines dans ce lut, son histoire et son
extension; madame Elisabeth Fry; règlemeos des associations
anglaises pour l'amélioration des prisons de femmes; elles se mal-
.',22 LIVRES ÉTRANGERS.
tiplient à l'étranger. — 12e Leçon. Associations en faveur des pri-
sonniers libérés; état moral du détenuà l'approche de sa libéra-
tion et après cette libération; la répugnance qu'il inspire aux bons,
les railleries d'hommes plus vicieux , et les exemples corrupteurs
des pervers, le repoussent dans les voies criminelles dont il vient
à peine de s'éloigner; institutions de la Grande-Bretagne pour
les prisonniers libérés , pour les jeunes condamnés , pour les en-
fans , contre l'augmentation des délits par suite d'immoralité ,
d'ignorance et d'irréligion ; histoire, tableau et succès des asso-
ciations et établissemens nombreux formés dans ce but ; leurs
influences particulières combinées pour un grand objet, le per-
fectionnement moral. Conclusion.
A cet ouvrage, dont on appréciera toute l'importance, sont
jointes trente-huit pièces justificatives dont plusieurs sont cu-
rieuses, et quatre planches offrant les dessins d'un ponton
anglais, d'une prison modèle pour 200 détenus, et des prisons
deBrixton, Kirkdale, Milbank, Genève et Auburn (Etat de
New-York). H. C
92. — * Gcschichte des Kaiserthums von Trapezunt. — His-
toire de l'empire de Trebizonde , rédigée par Jacq. Philippe
Fallmerayer, professeur d'histoire au lycée de Landshut.
Munich, 1827 ; Weber. In-40 de 354 pages.
Trébizo-nde, sur la côte asiatique de la mer Noire, dans
l'ancienne Colchide, a été gouvernée dans les xm et xive siècles,
par une branche réfugiée delà famille impériale des Comnènes
de Constantinople. L'histoire de ces empereurs était très-peu
connue, aussi M. Fallmerayer, en éclaircissant leur règne, a
défriché un champ vraiment abandonné par les historiens. Du-
cange seul a donné des détails sur la succession de ces princes ;
mais avec des erreurs qu'il n'était pas facile de rectifier, à
moins de faire une étude spéciale des sources qui donnent quel-
ques renseignemens sur Trebizonde. M. Fallmerayer a trouvé,
à Venise , une chronique grecque inédite de cet empire, par
Panarète, ainsi qu'un ouvrage manuscrit sur Trebizonde , par
Bessarion, qui était originaire de la même contrée. L'auteur
reconnaît aussi, dans la préface, ses obligations envers MM. de
Sacy et Hase , qui lui ont communiqué des extraits des manus-
crits arabes et grecs de la bibliothèque de Paris. Après quel-
ques chapitres sur l'ancienne histoire de Trebizonde, M. Fall-
merayer expose d'une manière intéressante , et avec beaucoup
de développemens, la révolution qui éclata en 11 85 à Cons-
tantinople , et força une branche de la dynastie des Comnènes
de se réfugier sur la mer Noire , et de chercher un asyle dans
Ja Colchide. Aux tems qui avaient précédé immédiatement la
ALLEMAGNE. 4a3
révolution de iï85, les factions avaient ensanglanté le palais ,
et rempli de troubles tout l'empire. Andronic, succédant à une
impératrice étranglée, et ayant étranglé à son tour son neveu
Alexis, jeune homme de i5 ans qu'il devait seconder dans le
gouvernement , prit une résolution insensée et odieuse , qu^
fut à juste titre la cause de sa chute. Pour se défaire des
grands de l'empire qu'il redoutait, il les condamna en masse à
la mort , sous prétexte de haute trahison. L'un d'eux , Isaac
l'Ange , au moment d'être arrêté pour partager se sort des
autres, tua le confident de l'empereur envoyé pour se saisir de
sa personne, et appela le peuple à son secours. Les prisons,
où étaient enfermés les grands de l'empire, furent ouvertes de
force; la révolte devint générale; Andronic ayant essayé en
vain de négocier avec les rebelles, s'enfuit sur un navire; mais
le bâtiment fut rejeté dans le port par la tempête; on s'empara
du tyran déchu, et on le mit en pièces. On croirait difficile-
ment que cet Andronic , qui au reste valait autant que plusieurs
de ses prédécesseurs, est le héros par excellence du nouvel
historien de Trébizonde : il en fait un grand homme dont on
n'a pas compris jusqu'à présent, dit-il, les qualités sublimes.
M. Fallmerayer débite à ce sujet des choses si étranges, que,
si l'on s'arrêtait à son opinion sur Andronic , on serait tenté
de croire qu'il y a chez lui défaut de jugement et même de
bon sens, et l'on a besoin de lire tout son ouvrage pour se
persuader que c'est un savant judicieux, mais qu'une préven-
tion singulière l'a égaré dans la seule histoire d'Andronic.
M. Fallmerayer emploie beaucoup de raisonnemens pour com-
muniquer sa conviction aux lecteurs ; il prétend qu'une grande
pensée dominait l'empereur; après toutes lès grandes mesures
prises pour le salut de l'empire, il devait craindre qu'après lui
ton* retombât dans le chaos par la faute des grands qui se
plaisaient dans les troubles. « Or, pour empêcher ce malheur.
dit l'auteur, il n'y avait qu'un seul moyen, devant lequel re-
culent les petites âmes, mais que les plus célèbres fondateurs
de la félicité publique chez des peuples barbares pu dégénérés
ont reconnu comme le seul moyen efficace, c'est à-dire la sépa-
ration violente des membres gangrenés rlu corps social , ou le mas-
sacre des grands! Andronic prit sur lui de donner cette triste
garantie au bonheur futur de ses sujets, en détruisant la plu-
part des giandes familles de Byzance. » L'auteur ne se doute
point qu'il établit une théorie épouvantable, fort commode
pour tons les tyrans. Il parait que l'auteur, qui est peut être
encore très-jeune, a été séduit par quelques bonnes qualités du
despote qui voulait massacrer les grandes familles pour l'amour
424 LIVRES ÉTRANGERS,
de la paix. Andronic encouragea en effet l'agriculture et les
arts ; il mit fin aux querelles des moines sur le dogme; il main-
tint une rigoureuse justice ; il abolit la vénalité des charges ,
ainsi que le prétendu droit de s'emparer des biens naufragés;
mais il n'était pas pour cela un génie sauveur, un père du peuple,
comme l'appelle M. Fallmerayer, et on ne rétablit pas la paix
par des proscriptions en masse et par des flots de sang. La
branche des Comnènes qui alla se réfugier en Asie , quand
Isaac l'Ange fut proclamé empereur de Constantinople, et qui
fonda un trône à Trébizonde, ne fut guère plus sage que la dy-
nastie européenne. Son empire , que les Turcomans et les Mon-
goles réduisirent beaucoup, et qui comptait peut-être i mil-
lions d'âmes, et pouvait, mettre sur pied 25 mille hommes
armés, fut gouverné avec la même faiblesse et au milieu des
mêmes intrigues que celui de Byzance. M. Fallmerayer croit
voir la principale cause de ces troubles dans la jalousie entre
les riches familles indigènes , qui, avant l'arrivée des Comnènes
possédaient la plus belle partie du territoire , et les familles
grecques de la Cour qui avaient accompagné ou suivi les Com-
nènes depuis Constantinople, et qui tiraient leur origine des
soldats du palais, ou garde des empereurs grecs. On les distin-
guait parle nom de scholariens. La faction scholarienne faisait et
défaisait des empereurs. Les grands se persécutaient les uns les
autres, s'assiégeaient mutuellement dans leurs châteaux forts ,
et ravageaient les terres de leurs ennemis, précisément comme
on faisait en Europe à l'époque de la féodalité. La nation n'a-
vait pas plus de courage et d'énergie que les Grecs du Bas-
Empire. Aussi , les Turcomans qui infestaient les contrées voi-
sines, auraient eu beau jeu si la nature n'avait pas défendu le
pays. Pour pénétrer dans l'empire de Trébizonde , il fallait
passer par des défilés , attaquer des châteaux forts situés sui-
des montagnes , longer des forêts , etc. La défense d'un pays
siaturellement fortifié est facile ; aussi les émirs turcomans
furent repoussés plusieurs fois; ils n'en ravagèrent pas moins
le malheureux empire; Alexis III gagna les barbares par des
mariages : il donna sa sœur Marie Comnène à Koutloubei, chef
de la horde blanche, et Tliéodora , sa seconde sœur, à Had-
chymir, chef de Chalybie. 11 sacrifia sa fille Eudoxie, en la
mariant à un émir des Turcomans; Tahartan, grand émir d!Ar-
singa , reçut de lui la main d'une autre princesse. Ces alliances
réussissaient aux empereurs , à cause de la beauté des filles de
Trébizonde; cette même Eudoxie, donnée à un émir tureoman ,
et devenue veuve, fut encore si belle, que le vieil empereur
de Constantinople , Jean Paléologue, après l'avoir demandée
ALLEMAGNE. 4*5
en mariage pour son fils , en fut épris , quand elle fut arrivée
dans la capitale , et l'épousa lui-même. Eu Occident les mariages
de princesses chrétiennes avec des émirs auraient été un grand
scandale; mais en Orient on n'y regardait pas de si près; on
s'estimait heureux d'acheter à ce prix la paix avec les hordes
barbares. A l'approche des Turcs, en i44o, l'empereur Calo-
Jean se hâta de donner à Hassan, sultan turcoman de la Méso-
potamie, sa fille Catherine, renommée dans l'Orient pour sa
beauté, afin d'avoir dans son gendre un protecteur contre les
Turcs; mais, vingt ans plus tard, le sultan turc résolut d'ac-
corder, comme dit l'historien turc Saade Eddin, à la contrée
de Trébizonde la félicité des drapeaux de t Islam , et mit fin au
pauvre empire des Comnènes. Il y avait beaucoup de couvens
et de moines dans ce pays ; mais l'armée et la flotte se trou-
vaient clans un triste état; on savait disputer sur le dogme;
toutes les superstitions avaient du crédit; on consultait les as-
trologues, on étudiait les légendes, mais on était incapable de
défendre le pays; on ne savait ni gouverner ni obéir. M. Fall-
merayer a recueilli à la fin de l'histoire de Trébizonde , des dé-
tails sur l'état politique, ecclésiastique et littéraire de cet em-
pire. Les renseigncinens sur le commerce ne sont pas complets.
Il existe , dans les annales deVenise et de Gènes, des acte» com-
merciaux qui paraissent avoir échappé à son attention. Du reste
son ouvrage est fait avec soin, et M. Fallmcrayer a le mérite
d'être le premier historien d'un empire presque entièrement
oublié : aussi, son travail a-t-il été couronné par la Société
royale de Copenhague. D — g.
9^. — Juliani imperatoris quœ feruntur epistolœ. — Lettres
de l'empereur Julien, suivies de fragmens et de vers; nouvelle
édition grecque et latine, revue d'après les manuscrits, et en-
richie de remarques par Louis-Henri Hkyler. Mayence, 1828.
In-8°.
L'église ne connaît Julien que comme apostat; elle a déversé
sur lui les plus grossières injures, et ses écrivains, long tems
seuls arbitres des réputations, ont dévoué cet empereur aux
malédictions de la postérité. La vérité cependant a fini par
dissiper les mensonges inventés contre lui. Guerrier, écrivain,
publiciste et philosophe, il eut encore les vertus qui firent bénir
le rè^ne de Trajan. M. Heylcr nous donne aujourd'hui les
lettres de Julien, qui jamais n'avaient été imprimées séparé-
ment. Ces lettres sont d'une lecture fort agréable; elles font
parfaitement connaître celui qui les a écrites. M. Boissonnade ,
auquel ce volume est dédié, a honoré l'auteur de ses conseils,
t. xl. — Novembre 1828. a8
k-xG LIVRES ÉTRANGERS,
et lui a désigné celte partie des œuvres de Julien comme ayant
plus besoin qu'aucune autre d'une nouvelle édition et des soins
d'un habile philologue. Heureusement M. Heyler a accompli
tout ce qu'on pouvait attendre de lui. Il expose, dans la préface,
quelles sont les éditions dont il a appuyé son travail , quels
manuscrits il a consultés. La bibliothèque du Roi en possède
neuf; mais sur ces neuf il y en a quatre qui méritent à peine
d'être comptés, parce qu'ils ne renferment chacun qu'une
lettre; les quatre autres sont décrits par M. Heyler, qui en a
tiré de grands secours. Il en signale encore un autre qui a
échappé à l'auteur du catalogue, parce qu'il est joint à une
copie de Théocrite sans que la table l'indique. Enfin, il en est
encore deux dont ce catalogue ne fait pas mention, parce qu'ils
ont été apportés à la bibliothèque depuis sa rédaction. De plus,
il a fait usage d'une collation exécutée à Munich; mais en
général il n'y a point de manuscrit qui renferme à lui seul
toutes les lettres de l'empereur Julien. M. Heyler en donne
quatre-vingt-trois. Les soixante-trois premières se trouvaient
dans l'édition de Spanheim ; la C^e était sans numéro, parmi
les autres, avec cette suscriptiou : Lcx de medicis ; les dix sui-
vantes avaient été publiées par Muratoii; elles sont à leur tour
suivies des dix de Fabricius et des cinq de Hardt , et le tout est
terminé par une lettre qui jusqu'à ce jour était restée inédite.
M. Heyler, de peur d'augmenter la confusion, n'a pas voulu ren-
verser l'ordre établi pour ramener les lettres à une série chro-
nologique ; il a mieux aimé en faire un sujet de discussion
pour les notes : ainsi il fait remarquer que de trois lettres
dirigées contre Athanase , la 26e est la première, la 6e la
seconde, et la 5ie la troisième. Ces lettres ont d'ailleurs beau-
coup d'intérêt par elles-mêmes : Athanase avait profité du
bénéfice de la loi de Julien qui permettaità tous ceux qu'avait
exclus Constance de revenir dans leur patrie; mais il avait re-
pris l'épiscopat,à raison de quoi il paraît avoir été dénoncé
par les ariens. Julien dit qu'il a permis aux chrétiens de rentrer
dans leur patrie, et non dans leurs églises; il bannit Athanase
une seconde fois. Bientôt après il écrit de nouveau. Cette fois
il s'adresse au préfet d'Egypte, et menace toute la province
d'une amende si Athanase n'a pas quitté Alexandrie avant
le ier décembre. La colère de l'empereur s'accroît lorsqu'il
apprend qu'il a baptisé quelques femmes grecques. Dans la
dernière des trois lettrés sur Athanase, il attaque les chrétiens
eu général , et se plaint i-ucore beaucoup d'eux dans la bic.
Rien n'est plus gracieux que certains billets dictés par l'amitié.
Nous citerons particulièrement ceux qui sont adressés à Liba-
ALLEMAGNE. /,27
nius, et les vœux que Julien adresse à Prisais pour un heureux
voyage; enfin la lettre où il s'excuse de n'avoir point donné de
ses nouvelles à Philippe. M. Heyler n'a pas négligé les fragroens •
il y a joint quatre petites pièces de vers, dont l'une est la
célèbre épigramme contre la bière. M. Heyler n'a pas voulu
omettre une lettre attribuée au César Gallus, quoiqu'il soit
très-certain qu'elle ne lui appartient pas. Néanmoins La Blé-
terie, MM. Jonùot et Tuurlet l'ont regardée comme authen-
tique. Le nouvel éditeur fait apprécier toute la faiblesse des
argumens qu'on a fait valoir en sa faveur. Puisse le savant
auquel nous devons ce beau travail reprendre son premier
projet, et nous donner les œuvres complètes de Julien !
P. DE GOLBÉKY.
94. — Lehrbuch der Litcrciturgeschichte. — Manuel de l'his-
toire de la littérature; par le docteur Louis Wachler. Leipzig,
1827; Barth. In-8° de 567 pages
M. Wachler est auteur d'un grand manuel en quatre volumes
qui a paru dans les années 1822 à 1824 à Francfort, et dont le
premier comprend la littérature ancienne, et le second la litté-
rature du moyen àye, tandis que les deux derniers volumes
sont destinés à la littérature moderne. Dans cet ouvrage, l'auteur
passe de peuple en peuple, indique les principales époques
de leur civilisation, et ajoute des rcnseignemens bibliographi-
ques sur chaque époque. Le Manuel que M. Wachler vient de
faire paraître est un abrégé de ce travail, mais revu et continué
jusqu'à la dernière année. L'auteur s'occupe peu de l'Inde, de
l'Egypte et du peuple hébreu, et il passe tout de suite aux Grecs
et aux Romains. Vient ensuite la littérature chrétienne, c'est-
à-dire des premiers tems du christianisme ; puis celle du moyen
âge, dans laquelle l'antrurcomprendcellede l'Orient; il accorde
beaucoup d'esp ne à l'érudition qui joue en effet un grand rôle
dansla littérature du Nord. Dans la dernière section, M. Wachler
continue l'histoire de la littérature depuis le seizième siècle jus-
qu'à l'année 1826, en traitant non-seulement des principaux
états européens, mais encore des Bohémiens, des Hongrois,
des Turcs, des Juifs, etc. Ii n'a été possible d'embrasser tant
d'époques et tant de nations qu'en effleurant a peine les traits
caractéristiques de la littérature de chaque nation et de chaque
époque. En revanche, l'auteur a entassé beaucoup de noms, en
sorte qu'une grande partie de sou Manuel n'est qu'une nomeu-
clatui e qui apprend peu de chose aux étmlians; quand ils sau-
ront , par exemple) cinquante noms d'écrivains qui se sont
distingués en France ou eu Allemagne au seizième siècle, leurs
connaissances ne seronl pas beaucoup enrichies. L'auteur n'a
a8.
4î8 LIVRES ÉTRANGERS,
pascu assez d'espace poursignr.ler lcmérite des grands écrivains;
il ne peut que les nommer à côté de cent antres qui leur sont in
férienrs. Montesquieu reçoit l'épithète d'ingénieux ; d'autres
ne reçoivent pas d'épithète du tout. Il aurait mieux valu, ce
nous semble , passer sous silence la foule d'écrivains secon-
daires, et se borner aux principaux, parler en général un peu
plus des ouvrages, et citer moins de noms propres ; en un mot,
caractériser la littérature de chaque époque et de chaque peu-
ple. Pour un livre à consulter en cas de besoin, le Manuel au
M. Wachler a son mérite; c'est un catalogue bien classé :
l'auteur indique les éditions des livres autant cpie l'espace le
lui permet, et c'est vraiment un tour de force d'avoir pu faire
entrer dans un Manuel très-portatif des milliers d'écrivains de
tous les pays, avec l'indication bibliographique de leurs œuvres.
Cette compilation a dû coûter une peine extrême à l'auteur.
o5. — Ucber Unsinn und Barbarci in dcr heutigen deuts-
chen Literatitr. — De l'absurdité et de la barbarie dans la
littérature allemande d'aujourd'hui; par Th. Schacht. Mayence,
1828; Kupferberg. In-12.
Cette brochure, dont le titre est bien sévère, est un pam-
phlet dirigé contre M. Menzel, auteur d'un ouvrage sur l'état
actuel de la littérature allemande, que nous avons annoncé
(voy.Rev. Enc, t. XXXYIII, p. 70^). M. Menzel appartient à
l'école du moyen âge, école qui trouve excellent le tems de la
féodalité, et regarde notre époque avec dédain. Il est vrai que
lorsque le droit du plus fort triomphait, il fallait de la force,
•de l'énergie, du courage pour n'être pas opprimé; l'étiquette
et les convenances n'imposaient pas d'entraves au génie; les
communes défendaient opiniâtrement leurs franchises ou leurs
libertés; le régime municipal s'était merveilleusement déve-
loppé au milieu des guerres civiles. Mais pour un peu de bien,
combien de calamités et de maux de tout genre! à peine con-
coit-on que des hommes raisonnables puissent comparer deux
époques si inégales, où presque tous les avantages sont du côte
de notre tems. M, Schacht demande si, à l'époque où Cologne
bâtissait son immense cathédrale, et où il régnait tant de luxe à
Nuremberg que les bourgeoises de cette ville égalaient par leur
parure les reines d'Ecosse , la ville de Berlin avait 200,000 âmes,
<i elle était décorée d'édifices dans le style grec, de statues, etc. ;
s'il y avait un roi comme Frédéric II ; si l'on peut comparer
Munich, Dresde, Stuttgart et même Francfort dans leur état
actuel avec ce qu'elles étaient il y a quelques siècles, etc.
L'auteur ne choisit peut-être pas les meilleurs fermes de com-
paraison ; car si au moyen âge Berlin n'avait pas 200,000 âmes,
ALLEMAGNE.— SUISSE. 429
Nuremberg et Augsbourg les avaient; or pour le bonheur de
l'Allemagne il est parfaitement indifférent que les villes les plus
peuplées soient au midi ou au nord; mais ce qu'il fallait com-
parer surtout, c'est l'état social, c'est la situation morale et
intellectuelle du peuple; c'est l'organisation de l'administration
publique. L'état des lettres et des arts assignerait déjà une
grande supériorité au siècle actuel, mais c'est là ce que con-
testent les partisans du moyen âge en Allemagne; ils trouvent
dans cette époque beaucoup plus d'originalité dans les lettres
et les arts; ils ne parlent pas des sciences, parce qu'à cet égard
ils n'ont rien à dire. Tant que cette conviction de leur part ne
tend qu'à enflammer leur imagination et à produire des ta-
bleaux enchanteurs du moyen âge, ce parti rend service à la
littérature; mais quand il veut transporter ses idées dans la
politique, quand il veut organiser le gouvernement à la ma-
nière du moyen âge, et refouler la nation dans la servitude
d'où elle a eu tant de peine à sortir, les écrivains raisonnables
doivent le combattre, et montrer la nullité de ses opinions.
D— G.
SUISSE.
96. — * Statistica délia Suizzera , etc. — Statistique de lu
Suisse, par Etienne Franscini, du canton du Tessin. Lugano,
1827; Ruggia et comp. In-8° de xx et 482 pages, avec une
carte géographique.
L'ouvrage que nous annonçons ici mérite une attention sé-
rieuse. Déjà remarquable par son plan, par l'exécution, par
le grand nombre de choses qu'il renferme et par la netteté avec
laquelle elles sont présentées, il l'est bien plus encore pour
être sorti du canton du Tessin, où la vérité en statistique doit
être plus ou moins importune, et suppose chez celui qui veuf
la dire un courage peu commun. Les auteurs qui ont écrit des
statistiques de la Suisse, tels que Fusslin, Fœsi , M. Picot, ont
considéré chaque canton séparément; s'ils avaient suivi dans
les subdivisions invariablement le même ordre, en sorte que
les paragraphes correspondans traitassent des sujets analogues,
la facilité du rapprochement tiendrait lieu d'une statistique
comparée. Sans vouloir jeter aucune défaveur sur la marche
adoptée jusqu'à présent, on doit convenir qu'une telle statis-
tique de la Suisse restait à faire; tâche non moins difficile
qu importante , et qui promettait à celui qui saurait la remplir
l'estime et la reconnaissance d'un publie nombreux. M*. Frans-
cini a eu le couiage d'entreprendre cette lâche et la force de
s'en acquitter, sinon d'une manière tout-à-fait complète, <iu
4 Ho LIVRES ÉTRANGERS,
moins fort honorablement. L'analyse de son livre va faire com-
prendre l'étendue de la matière qu'il embrasse et le genre de
rapprochemens que son plan lui permet de faire.
Livre I. Topographie : ch. i. Situation ( noms, longitudes
et latitudes; élévation, salubrité, avalanches, facilité pour le
commerce, pour la défense, etc. ); — th. 2. Forme, étendue
et nature du sol ( Alpes, Jura, glaciers, sept régions de di-
verses élévations, etc. ); — ch. 3. Confins; — ch. 4- Eaux;
— ch. 5. Atmosphère ( chaleur , froid, sécheresse, vent,
orages , climat. )
Livre IL Population : ch. 1. Quantité et mouvement de la
population ; — ch. 2. Constitution physique des habitans.
Livre III. Productions : ch. 1. Chasse; ■ — ch. 2. Pèche; —
ch. 3. Mines ( minéraux, pétrifications, métaux, eaux miné-
rales, etc. ); — ch. 4- Culture du bétail ( races, etc.; fro-
mages, laiteries, etc. ); — ch. 5. Agriculture.
Livre IV. Manufactures.
Livre V. Commerce : ch. 1. Commerce intérieur; — ch. 2.
Commerce extérieur ( commerce d'entrepôt, artisans et autres
émigrans, service militaire à l'étranger, exportation et im-
portation , etc. )
Livre VI. Gouvernement : ch. 1. Etat politique avant 1798 ;
— ch. 2. Acte de médiation ; — ch. 3. Pacte fédéral actuel-
lement en vigueur; — ch. 4- Gouvernemens cantonaux en
général ( peuple et citadins, égalité de droit, liberté de la
presse, publicité, division des pouvoirs, etc. ); — ch. 5- 10.
Des gouvernemens de chaque cantov en particulier.
Livre VIL Lois et administration publique : ch. 1. État de
l'administration publique (différentes espèces de lois, causes
des vices dans la législation ) ; — ch. 2. Justice et police ( codes,
prisons, sûreté publique, etc. ); — ch. 3. Éducation ( éduca-
tion morale, intellectuelle, physique; instruction primaire,
moyenne, supérieure; bibliothèques, etc. ); — ch. 4- Force
militaire ( système d'organisation , autorité militaire supérieure,
instruction des milices, camps d'exercice, etc. ); — ch. f». Se-
cours ( système de secours, hospices divers, pauvres, etc. );
— ch. 6. Encouragemens ( amélioration des bestiaux et de l'a-
griculture ); — ch. 7. Police sanitaire; — ch. H. Postes et mes-
sageries; — ch. 9. Poids et mesures; — ch. 10. Monnaies; — •
ch. 11. Revenus et dépenses ( budget fédéral, budgets can-
tonaux. )
Livre VIII. Habitudes : ch. 1 . Habitudes intellectuelles ( idio-
mes, imprimeries, journaux, sociétés de lecture, de scien-
ces, etc.; religion, superstitions); — ch. 2. Habitudes mo-
SUISSE. 43 r
raies ( usages, service étranger, associations patriotiques );
— ch. 3. Habitudes économiques ( habitations, nourriture,
vêtemens, divertissemens , fêtes publiques, prévoyance, caisse
d'épargnes, etc., prospérité. )
Ce résumé analytique suffit pour faire comprendre la haute
importance de l'ouvrage qui nous occupe. L'exécution répond
généralement à la sagesse dit plan; elle se recommande par la
clarté, par l'ordre, par très développement suffisans, niais sans
prolixité. Il existe sans doute des lacunes dans cet ouvrage;
mais il était difficile et quelquefois impossible de les éviter.
Nous n'y trouvons, par exemple, que les budgets de douze
cantons. Cela provient du mystère dont plusieurs cantons en-
tourent leur administration financière, par un respect illimité
pour le principe du secret. — En parlant de l'instruction
moyenne, l'auteur ne mentionne les écoles de filles cjue des
villes de Bâle et de Genève; il oublie les écoles et les institu-
tions des cantons de Neuchàtei , de Zurich et de plusieurs autres
cantons du nord de la Suisse, excellens modèles de ce genre
d'institutions, dont l'influence favorable sur la société a d'ail-
leurs été bien mieux comprise par M. Franscini, qu'elle ni1 l'est
par la plupart des gouverr.emens. « Autant nous devous, dit-i! ,
préserver les femmes de la frivolité, autant nous chercher;)!!-,
à les rendre capables, par une instruction solide, de devenir
des mères d'hommes forts , vertueux et libres. Or, des établis-
semens appropriés à ce but sont indispensables » ( p. 3/t7 ).
« La mère, dit-il ailleurs, est la première et la plus influente
éducatrice de l'homme » ( p. 329 ).
Nous aurions aussi aimé à trouver, au commencement ou à
la fin du volume, un catalogue raisonné des ouvrages publiés
sur la statistique de la Suisse.
Un petit nombre de chapitres ou de paragraphes n'ont pas
ic< 11 tout le développement que la gravité des matières sem-
blait demander. La division des pouvoirs, par exemple, ne
remplit que trois pages ( p. 259-261 ). L'auteur s'en tient à des
généralités qui ne sont pas même complètes. En voici la preuve:
il ne considère la dépendance du pouvoir judiciaire que relati-
vement au pouvoir exécutif. Or, dans divers cantons, le pou-
voir judiciaire se trouve également placé sous l'influence des
faveurs du législateur et mêlé aux luttes passionnées qui rem-
plissent de leurs agitations l'arène législative. En descendant
aux faits et aux détails, pour offrir à ses lecteurs un tablant
complet et comparatif de la confusion des trots pouvoirs tlans
tous les cantons de la Suisse , M. l'rausciui aurait eu l'avantage
43a LIVRES ÉTRANGERS.
de traiter un sujet entièrement neuf sans entreprendre une
tâche bien difficile.
Pour qu'un travail qui exige des recherches vastes , minu-
tieuses et multipliées comme une statistique de la Suisse fût
entièrement exempt d'erreur, à supposer que l'ouvrage d'un
homme puisse l'être, il faudrait que l'auteur se transportât
dans toutes les localités, qu'il vît tout de ses yeux et à loisir :
or, c'est là une condition que les circonstances permettent
rarement d'imposer à un écrivain. A défaut de cet avantage,
on doit savoir un gré infini à M. Franscini d'avoir pris pour
base de ses allégations les renseignemens officiels, et ceux qui,
privés de ce caractère, offrent ou semblent offrir la garantie
d'une authenticité suffisante. Quelquefois cependant les docu-
mens officiels mêmes, tels que des lois pour la création d'éta-
blissemens publics, ou modifiées, ou exécutées seulement en
partie , l'ont induit en erreur. Ainsi l'académie de Lausanne
n'a pas compté quatorze professeurs quelque tems après la
révolution de 1798; aujourd'hui elle n'en compte pas deux ou
trois de plus : elle n'en a que treize, outre trois professeurs
honoraires, dont un seul donne des cours; la faculté de droit
a trois professeurs, et non pas deux ; enfin la faculté de méde-
cine, décrétée en 1806, n'existe pas encore.
Une dernière critique portera sur quelques divisions qui
nous semblent vicieuses. Au VIIe livre, l'auteur traite, dans
le chapitre ier, des différentes espèces de lois; dans le 2% it
parle, entre autres choses, des eodes : pourquoi séparer ce qui
est uni? Nous lui laisserons à lui-même le soin de voir en quels
points pèchent les divisions et subdivisions du livre VIII.
Nous serons plus brefs en parlant des mérites éminens de
l'ouvrage de M. Franscini. Il y aurait trop de bien à en dire
si l'on entreprenait de lui rendre pleine justice. Avant tout,
cette entreprise, formée de longue main , comme chaque page
l'atteste , n'est pas une de ces fabrications mercantiles qui
déshonorent et encombrent aujourd'hui la littérature. Des
recherches faites lentement, mais avec une persévérance con-
sciencieuse, en forment la base. Elles se présentent à nous
dans un grand nombre de tableaux synoptiques, enrichis de
notes explicatives, et ajoutés à l'exposition historique et rai-
sonnée des matières susceptibles dètre résumées dans cette
forme. Doué de sagacité, M. Franscini porte dans ses re-
cherches le flambeau de la critique, et ne se laisse pas éblouir
par de belles apparences. Un canton a beau s'enorgueillir
d'ctabHsseraens nombreux d'instruction publique, résistant ;i
la séduction des chiffres, il demande quelle éducation la jeu-
SUISSE. 433
nesse reçoit dans tous ces établissemens, ou même si elle reçoit
une éducation véritable, et non pas de simples leçons sans ré-
sultat moral ou civique. La justesse d'esprit de l'auteur, et
l'étude raisonnée des institutions, lui donnent les vues les
plus saines sur toutes les parties de l'existence politique de la
Suisse. On en trouve la preuve à l'ouverture du livre. Parfois
la raison du jeune écrivain devient épigrammatique à force de
rencontrer juste, comme lorsqu'il place le service étranger
dans le chapitre du commerce d'exportation.
M. Franscini appartient, par la naissance, à la Suisse ita-
lienne; par son patriotisme large, à la Suisse tout entière. Aussi
a-t-il composé un livre doublement utile, par ce qu'il nous
apprend sur le ïessin, et par ce qu'il apprend aux Tessinois
sur le reste de la Suisse. Autrefois pays sujet, ce canton était
gouverné despotiquement par les représentans de plusieurs
autres, et formait une de ces écoles d'enseignement mutuel
de corruption qu'on appelait baillages communs. Aujourd'hui
indépendant et membre de la confédération helvétique, il a,
du moins en partie, changé de face. Son état politique, écono-
mique et moral doit donc intéresser tout observateur; tout
Suisse doit v voir l'objet d'une sollicitude de famille. Personne
ne reprochera donc à M. Franscini d'avoir donné trop de place
à sou canton ; et ceux qui savent sur le Tessin des choses qu'il
ne dit pas excuseront et même approuveront ses réticences.
A quoi bon irriter des passions invétérées? L'auteur ne pouvait
avoir la prétention de les déraciner; il ne veut sans doute que
prémunir contre elles, par les instructions de la sagesse, la
partie de la nation tessinoise que ces passions n'ont pas encore
égarée. Ce but patriotique explique et justifie un des carac-
tères de la nouvelle Statistique de la Suisse. On reprocherait
à un écrivain placé dans d'autres circonstances d'avoir rempli
par des doctrines un bon nombre de pages qui semblaient
devoir toutes être réservées à des faits. Mais honneur au jeune
et savant patriote qui a su allier la théorie à l'histoire, et ré-
pandre sur les faits la lumière des doctrines avec non moins
d'art et de prudence que de franchise et de courage ! Il a fait
un livre qui mériterait de passer dans les mains de tous les
Suisses, vrai manuel d'un patriotisme éclairé. Aussi désire-
rions-nous que des traductions française et allemande le niissent
a la portée de tous les cantons, pour leur faire bien comprendre
les grands intérêts de la famille helvétique.
Le style de la Statisdca se recommande par une élégance
soutenue, dont les ressources sont encore plu-: dois le cirni
que dans la tète de l'écrivain ; il n'est donc pas étonnant qu'il
/,34 LIVRES ÉTRANGERS,
n'ait jamais sacrifié à cette qualité brillante la simplicité grave
commandée par le sujet. Tout en rendant justice au mérite de
la belle et utile entreprise littéraire de M. Franscini, nous en
avons signalé les défauts avec une entière impartialité. Nous
avons cru devoir lui montrer, par cette franchise, que nous
tenons à grand honneur les preuves d'estime et de confiance
qu'il a bien voulu nous donner dans son oti\ra^e.
C. MONNARD.
97. — * Rapport fait par la classe d'industrie et de commerce
sur l'exposition des produits de l'industrie genevoise, en 1828,
rédigé d'après les Notes des membres de la commission d'ex-
position, par M. Decandolle, président de la Société des
arts. Genève, 1828; imprimerie de Fick-Bonnant. In- 8° de
182 pages.
M. Decandolle a divisé son rapport en deux parties, la
première est composée de Notes sur les objets exposés \ la
seconde contient des observations générales sur les expor-
tions, et sur les autres encouragemens accordés au commeicc
et à l'industrie. Une Introduction rend compte des motifs qui
ont fait établir cette institution dans le canton de Genève, et
des moyens par lesquels elle a été mise en activité. Il semble
que ce nuuveau témoignage en faveur des expositions fait telle-
ment pencher la balance en leur faveur, qu'il sera tout au
moins inutile de les combattre par aucun raisonnement : l'in-
dustrie même les demandant, il ne reste aucun prétexte pour
lui refuser cette sorte de faveur. Mais les adversaires de ce
moyen d'émulation en appelleront à l'expérience : ils diront
que, pour juger des services réels qu'une institution peut
rendre, il faudrait savoir ce qu'on eût fait sans son influence,
recherche impossible, et qui, si elle pouvait être tentée, ne
suffirait pas encore pour résoudre la question. En effet, les
observations n'embrasser lient qu'un petit nombre de lieux, un
court espace de tems, et ne pourraient être appliquées à d'au-
tres lieux, à des circonstances différentes. Laissons donc les
expositions accomplir leurs destinées, ou les subir, suivant
des chances dont on ne peut évaluer la probabilité. La répu-
blique genevoise ne pense certainement point à leur bâtir un
palais, comme on en demandait un pour la France. L'institu-
tion nouvelle sera condamnée sans appel, si un certain nombre
de fabricans d'une haute renommée cessent d'envoyer leurs
produits, et laissent aux industries d'un ordre inférieur le
soin de remplir les salles d'exposition.
M. Decandolle est loiu de concevoir aucun doute sur l'utilité
d'un concours public entre tous les industriels : il expose avec
SUISSE. 435
clarté et précision toutce que l'on peut dire en faveur de cette
institution , non-seulement à Genève, mais partout où la
réunion des objets exposés peut exciter l'émulation et ré-
pandre des connaissances. La seconde partie de son rapport
peut-être considérée comme un excellent chapitre d'un traité
d'économie politique. Ceux qui ne sont pas lout-à-fait Je son
avis éprouveront un véritable embarras lorsqu'il s'agira de le
réfuter sur quelques points : et cependant ou n'est pas cou-
vaincu, on regrette de ne pas l'être; mais, dans des matières
aussi complexes et aussi peu susceptibles d'une analyse ri-
goureuse, les vérités mêmes ne peuvent être tout -à- fait
claires , ni la conviction aussi entière que dans les sciences
exactes. Afin que nos lecteurs puissent juger de la manière
dont M. Decandolle discute les diverses manières d'encourager
l'industrie, citons une note où il expose les effets réels des
impôts et des prohibitions, au moyen desquels certains gou-
vernemens prétendent favoriser les arts.
«Vous mettez un droit d'entrée sur la laine brute, pour
favoriser votre agriculture; c'est un impôt sur le fileur de
laine. Pour le consoler, vous imposez la laine filée; c'est un
impôt sur le tisseur. Vous indemnisez celuUci par un isîipôt
sur le drap; c'est un impôt sur le tailleur et le consommateur.
Prenez l'inverse : vous taxez la soie brute à la sortie ; c'est un
impôt mis sur l'agriculture, au profit du fabricant de soieries.
Dans le premier cas, vous diminuez la fabrication, parce que
vous empêchez l'entrée des matières qui la favorisent ; dans le
second cas, vous empêchez la production, en restreignant le
marché des matières brutes. L'une des injustices, direz-vous,
compense l'autre: mais ces compensations sont arbitraires,
rarement vraies, souvent impossibles; elles tendent tou-
jours, du moins, à diriger les capitaux où la nature des choses
ne les aurait pas portés. Les douanes ue peuvent se défendre
que comme impôt, et dans l'intérêt du fisc; et sous ce rap-
port, c'est l'impôt peut-être le plus cher de perception, et le
plus démoralisant qu'on puisse trouver. »
Dans la première partie (Note sur les objets exposés), on
remarque l'effet du système des douanes sur les produits des
forges de fiance et de Suisse. Dans certains ras, les fers
d'Angleterre coûtent moins à Genève que ceux (pie l'on tire-
rait des frontières de France, où ce métal abonde. Il en ré-
sulte que les forgea de Suisse prennent plus d'activité, et que
les fabriques d'acier, de fer- blanc, etc. se multipliant aussi,
le nombre dès objets d'échange entre la France et la Suisse
diminuera de plus en plus.
436 LIVRES ÉTRANGERS.
Quelques arts qu'on regarde communément comme frivoles
étaient présens à ce concours; ce qui doit contribuer à les
réhabiliter dans l'opinion des hommes sérieux, amis de tout
ce qui est utile. Mais l'industrie qui convient à tous les tcms,
à presque tous les lieux est celle qui domine dans le canton de
Genève; elle s'est montrée de manière à satisfaire pour le pré-
sent, et à donner de grandes espérances pour l'avenir. Les
commissaires de l'exposition ont exprimé leurs opinions, ou
prononcé leurs jugemens avec impartialité, sans déguiser ce
que l'industrie étrangère exécutait mieux que leurs compa-
triotes. Cet exemple d'une scrupuleuse équité ne sera pas
perdu; c'est ainsi que les nations exercent les unes sur les
autres une surveillance profitable à toutes, et qu'elles s'aident
mutuellement dans leur marche vers le bonheur social.
F.
ITALIE.
g8. — * Calendarlo georgico , etc. — Annuaire agronomique
de la Société royale d'agriculture de Turin, pour l'année 1827.
Turin , 1827 ; Pomba. In-8°.
Cette nouvelle livraison d'un ouvrage peu connu en France,
mais qui jouit en Italie de l'estime des agrononomes, n'est
pas inférieure, par l'intérêt qu'elle présente, à toutes celles
qui l'ont précédée depuis plus de trente ans. Les articles que
celle-ci renferme, sont disposés dans l'ordre suivant : — De
la reproduction des champignons , par le marquis de Lascaris ,
président de la Société. Cet ami zélé des cultivateurs expose
le procédé suivi dans les environs de Port-Maurice, pour
former des couches à champignons au moyen du marc des
olives et d'une terre imprégnée de sporulcs. Il a tenté les
mêmes expériences avec les résidus de la fabrication des huile»
de graine, dans le but d'étendre cette pratique aux pays don»
le climat se refuse à la culture de l'olivier. — Notice sur les
paragréles , par le professeur Caréna. Cet habile physicien ,
sans admettre ni rejeter l'efficacité de ces appareils, a pré-
senté l'histoire impartiale des moyens proposés pour soustraire
nos campagnes au ravage de la grêle. Après avoir engagé les
propriétaires à se cotiser entre eux pour tenter des essais en
grand, il invite les météorologistes à vérifier si, dans les villes
armées de paratonnerres, telles que Munich, Lucques, etc.,
l'influence de ces conducteurs prévient la formation de la
grêle. — De l'action de l'iode sur la germination , par M. Canti:.
Ce jeune savant, à qui l'on doit la découverte de l'iode dans
plusieurs eaux minérales du Piémont, considérant l'analoyie
ITALIE. 437
qui règne entre le chlore et cette substance, n'a pas cru inu-
tile d'étudier son influence sur la végétation. Il a reconnu que
les plantes, traitées par l'iode, surpassaient en vigueur celles
qui sont arrosées avec le chlore ou avec de l'eau pure, et il s'est
assuré en outre que ces végétaux avaient absorbé l'iode avec
une avidité remarquable. — Note sur {emploi d'une machine a
dépiquer le riz, par le marquis de Cavour. Celte machine que
nous avons décrite dans un article précédent ( voy. Rev. Enc. ,
t. xxxiii, p. i85, 1827), a été depuis perfectionnée dans
plusieurs de ses parties; mais cette utile invention doit lutter
encore contre la routine des cultivateurs. — De la végétation
des plantes dans la mousse. L'auteur de cet article a cru inté-
resser les horticulteurs en leur faisant connaître la possibilité
d'élever des plantes délicates dans de la mousse, et les nou-
velles expériences que l'on peut faire sur ce mode de végéta-
tion, en confirmant celles de Charles Bonnet, intéresseront
encore les physiologistes. — Description du char employé en
Toscane pour les travaux agricoles , parle marquis de Lascauis.
Une figure, placée à la fin de l'ouvrage, représente ce char
dont les Toscans attribuent l'invention à Michel-Ange Buona-
rotti. — Du riz sec de la Chine, par M. le marquis de Brème.
Cet estimable agronome et philantrope, enlevé récemment
aux sciences, a reconnu comme nous, que cette variété, cul-
tivée sans arrosemeni, ne mûrit point ses panicules; que, sou-
mise à une irrigation périodique, elle ne donne qu'un médiocre
produit, et qu'exposée à une irrigation permanente, elle
fournit un revenu supérieur à celui du riz aquatique. — De
T enfouissement du seigle pour engrais, par le comte de Mezze-
nile. L'auteur de ce mémoire, sans disserter sur la théorie et
les vues de M. Giobert, à qui l'on doit ce système de culture,
s'est borné à faire connaître les avantages qu'il en a retirés en
ajoutant seulement une partie de fumier sur deux parties de
seigle, dans le but de hâter la décomposition végétale et de
faire une légère concession aux habitudes des cultivateurs. —
Notice sur l'opium indigène. L'auteur de cet article, M. le pro-
fesseur Cantu, non content d'avoir reconnu la morphine dans
l'opium retiré des capsules du pavot blanc, a recherché et
découvert ce même principe dans les tiges de cette plante. —
Note sur une maladie qui s'est manifestée dans /'espèce bovine ,
par M. Luciano. Cette note n'offre qu'un intérêt de circonstance
et de localité, mais elle atteste la sollicitude de cet habile
vétérinaire pour répandre chez les cultivateurs les instruc-
tions les plus propres à entretenir la santé de leurs bestiaux. —
Procédé pour détruire les limaces , par M. Lavini, professeur
438 LIVRES ÉTRANGERS,
de chimie médicale. Le procédé signalé dans cet article appar-
tient au docteur Rousseau, lequel, ayant répandu du sel com-
mun sur une planche de son jardin, observa que cette substance
faisait périr toutes les limaces qui se trouvaient en" conlact avec
elle. — De l'introduction des chèvres du Thibct en Piémont, de
leur régime et de leur croisement avec les indigènes, par Matthieu
Bonafous II ne nous appartient pas d'examiner nous-mêmes ce
Mémoire, dont il existe une traduction dans le douzième vo-
lume de la Bibliothèque universelle de Genève , et dont la Revue
encyclopédique a rendu un compte avantageux. (Voy. Rev. enc. ,
t. xxxiii, p. 749) 1827.) — Observations sur le riz sec, par M. Fek-
rari. Ces observations, trop insuffisantes pour remettre en fa-
veur cette variété de riz, sont suivies d'une note historique de
M. Caréna, constatant que, dès l'année 1790, le roi Victor-
Amédée III avait fait essayer la culture d'une variété de riz du
Malabar, et qu'il résulte des actes de l'Académie des sciences
que les graines confiées aux soins du docteur Allioni fructi-
fièrent sans avoir reçu aucune espèce d'arrosement. Cette va-
riété, il est vrai, ne s'est point perpétuée; mais l'on conserve
encore un sentiment de gratitude pour ce prince, qui voulait
garantir les cultivateurs des inconvéniens attachés à la culture
du riz aquatique. — De la culture du chardon à foulon, par
M. Musso. M. Musso, non satisfait d'avoir été le premier à cul-
tiver en grand cette plante (dipsacus fullonum) , a voulu aussi
fixer l'attention de ses compatriotes sur les profits qu'ils peu-
vent en retirer, à l'exemple des cultivateurs du midi de la
France. — Note sur la culture du cartharne , par M. Bonafous.
Contre l'opinion généralement répandue, que cette plante ne
peut être employée tout à la fois comme plante tinctoriale et
oléifère, nous avons démontré, dans ce Mémoire, la possibilité
de récolter successivement, ainsi que nous l'avons fait nous-
mêmes , les pétales et les graines de cette syngenèse. Ici se ter-
mine l'Annuaire agronomique de 1827, dans lequel les agro-
nomes reconnaîtront que l'espoir d'opérer ie bien est îe mobile
le plus puissant des membres de la Société agronomique de
Turin, et souvent leur illusion la plus douce.
oo. — L'Jrte seropedica , ec. — L'Art de faire naître les
vers à soie, de les élever et de tirer la soie des cocons; par
M. Géra. Milan, 1827; Silvestre. In-8°.
M. Géra, déjà connu par sa collaboration à l'un des meilleurs
recueils agronomiques que possèdent les Italiens, a bien mérité
de son pays en publiant cet opuscule. Très-capable lui même
de faire un livre, il a mieux aimé réunir en peu de pages le
finit de Ion tës les recherches des agronomes qui ont consacre
ITALIE. 439
leurs travaux à l'amélioration de cette branche importante de
l'économie rurale. Riche de sa propre expérience , il n'a rien
avancé que d'après ses propres expériences'; il a en outre pro-
posé d'introduire nu perfectionnement dans la construction des
fourneaux employés au tirage des cocons, lequel a pour but de
condenser, à l'aide d'une plaque métallique, les vapeurs qui,
en se dégageant de l'eau des bassines, relâchent la matière
soyeuse et augmentent la consommation du combustihle. Cet
ouvrage, écrit simplement et sans prétention, n'en est que plus
propre à remplir les vues louables de sou auteur.
ioo. — Mtmoria comparativa intorno ai vantaggi che risultano
dall' educuzione dei bachi da seta secondo i naovi metodi. —
Aperçu comparatif sur les avantages qui résultent de l'éduca-
tion des vers à soie d'après les nouvelles méthodes ; par
M. Moriondo. Pignerol, 1827. In- 8°.
Fils d'un agronome estimable, et agronome lui-même,
M. Moriondo a voulu que la conviction qu'il a acquise de
la supériorité des nouveaux procédés appliqués à l'éducation
du ver à soie ne fût point inutile à. sa patrie; et, après avoir
démontré que la non réussite de quelques agriculteurs prove-
nait principalement de l'impéritie ou de l'indolence de leurs
agens , il a mis sous les yeux de ses lecteurs des états compa-
ratifs propres à dissiper tous les doutes sur l'efficacité des
nouvelles méthodes. En un mot, ce mémoire est celui d'un
cultivateur accoutumé à joindre constamment la pratique à la
théorie, et à envisager toujours le bien général et la possibilité
de le faire.
101. — Mamialc del Bigatticrc , etc. — Manuel du proprié-
taire de vers à soie, par M. Ripamonte. Milan , 1828; Truffi.
In-8°.
Ce troisième ouvrage sur l'éducation des vers à soie sera
moins recherché par les cultivateurs que les précédens. Au
défaut d'ordre et «le concision qu'on remarque dans les pré-
ceptes de l'auteur, on doit ajouter des omissions importantes
et quelques erreurs qui peuvent écarter les praticiens de la
bonne route tracée par Dandolo et par d'autres agronomes.
Ce livre est divisé en vingt-quatre chapitres; les six premiers
traitent de la Culture du mûrier, et les autres de l'insecte pie
cieux qui se nourrit de sa feuille. Il est terminé par une mul-
titude de notes dont quelques unes sont en contradiction avec
le texte. ÎÎONAFOUS.
102. — Drllr Mcdaglic di Ginm'a Do notât , êc. — Des Mé-
dailles de fttnM DùhOtàf femme de M. CqsSiitnus Viissuinus ,
tyran des Gaules; Mémoire lu a l'académie de LuoqneSj l<
44o LIVRES ÉTRANGERS.
mai 1827, par !e chevalier Jules Cordero, de Satnt-Quintjn ,
conservateur du musée royal égyptien de Turin. Turin, 1827.
In 4° ^e ï8 pages, avec une planche gravée.
Nous avons annoncé dans la Revue Encyclopéd. (voy. t. xxxn,
p. 146) la Notice de M. le chevalier Cordero sur la collection
de médailles de feu l'abbé Incisa, recteur de l'université de
Turin. Dans cette collection se trouvait la médaille qu'il publie
aujourd'hui. On a douté jusqu'à présent de l'existence de Julia
Donata, femme de Posthume, dont aucun historien n'a parlé.
Son nom n'a paru que sur des médailles publiées par Goltz et
par Chifjlvt ; mais il n'est pas certain que ces médailles soient
antiques. Celle qui fait le sujet de ce Mémoire ne paraît pas
douteuse à M. Cordero. Elle est d'une très-mauvaise conserva-
tion, et l'état même de vétusté dans lequel elle se trouve lui
semble une preuve de son authenticité. Cette Julia Donata
pourrait être fiile de Julius Donatns, préfet de Rome pendant
les années 257 et 25g, et consul l'année suivante. Nous aurions
à cette médaille l'obligation d'ajouter un nom de plus à la liste
des personnages voués à l'oubli par le silence de l'histoire, et
que les médailles seules nous ont fait connaître, tels que
Annia Faustina , Druentilla , ÂJagnia Urhica , Barbia-Orbiana ,
et les empereurs Pacatianus , Nigrinianus , etc.
Cependant il est à remarquer que beaucoup de médailles
de Posthume ont été frappées sur celles de ses prédécesseurs,
et que l'on en trouve où sa tête se voit par-dessus celle d'un
Antonin, d'un Marc-Aurèle ou d'une Fausline. La médaille
publiée par M. Cordero est tellement fruste, que l'on ne dis-
tingue point les traits de la femme qui est au revers ; les lettres
....IA.DO.... pourraient appartenir à une JULIA DOMNA ;
et jusqu'à ce qu'on ait découvert une autre médaille bien
conservée, où le nom se trouve en entier, et dont les carac-
tères annoncent une antiquité incontestable, il sera permis de
douter que l'on possède une Julia Donata. Quoi qu'il en soit,
le Mémoire de M. Cordero est intéressant pour les amateurs
de médailles romaines. L'étude des médailles grecques est
aujourd'hui la plus suivie; ces médailles sont, à la vérité, d'un
intérêt très -étendu par leurs rapports avec la géographie,
l'histoire politique et religieuse des peuples, et celle des
époques de l'art; mais il ne faudrait pas pour cela abandonner
celle des médailles romaines, qui offrent un ensemble imposant
de faits historiques et une iconographie non interrompue de
ces empereurs qui, pendant onze siècles, ont dominé le monde.
Il y reste encore beaucoup de points à éclaircir, de problèmes
à résoudre, et nous devons de la reconnaissance aux savans
ITALIE. — PAYS-BAS. 441
qui s'efforcent" d'enrichir l'histoire du fruit de leurs études
numismatiques.
Dumersan.
PAYS-BAS.
io3. — * Niemve Verhandelingcn der cerste Klasse van hct
Koninfiljli-Nederlandsche Instituât. — Nouveaux Mémoires de
la première classe de l'Institut royal des Pays-Bas, etc. 2 e partie
du 2 e volume. Amsterdam, 1828; Miiller. In-40 avec plan-
ches.
Le nouveau recueil que la première classe de l'Institut des
Pays-Bas vient-de publier se compose de cinq mémoires écrits
en hollandais, dont trois ont pour objet des recherches sur
différens points d'histoire naturelle; les deux autres concernent
plus particulièrement les sciences mathématiques. Nous regret-
tons de devoir nous borner ici à une simple indication des ma-
tières traitées dans les différens écrits. M. H. F. Thyssen, dans
un Mémoire plein d'érudition, s'est occupé de recherches sur
la formation des fausses membranes, et particulièrement de
celles des intestins. — - M. G. Sandifort a considéré la forma-
tion et le développement des cornes dans les mammifères en
général et dans les cerfs en particulier. — Un Mémoire de
M. Van Utenhove traite de la différence qui existe entre
les miroirs sphériques et paraboliques, employés dans la con-
struction des télescopes. L'auteur s'est occupé d'examiner quelle
est la plus grande erreur que l'on commet en substituant l'une
de ces formes à l'autre, et il a considéré la question sous un
point de vue tout-à-fait géométrique. Il applique ensuite sa
formule aux principaux télescopes connus, et trouve, par
exemple , que dans le grand télescope d'IIerschel , la pins
grande erreur, en prenant un miroir sphérique pour un miroir
parabolique, s'élève à —'— de ligne. — M. Beyerinck., ingé-
nieur en chef du Waterstaat, a recherché jusqu'à quel point les
théories actuelles peuvent servir à calculer Le mouvement des
eaux dans les canaux. L'auteur considère successivement les
principes sur lesquels reposent ces théories, leur application
aux expériences , et enfin leur utilité pour les besoins journa-
liers et pour la solution de diverses questions importantes suc
nos rivières, particulièrement dans nos provinces septentrio-
nales. Ce Mémoire;, qui renferme de nombreux développemens
numériques, est accompagné de deux cartes et de tableaux ex-
plicatifs. — M. AV. Vrolik , secrétaire de la première classe de
l'Institut, a présenté se; recherches sur une seconde espèce
présumée de rennes qu'il caractérise de la manière suivante .
t. xi.. — Novembre 1818. _><)
kki LIVRES ÉTRANGERS.
(t i vus ( Tarandus) platyridnc/uts, j route éleva ta, regione interor-
bitnli excavata , rostro lato, obtuso. A. Quktî.iet.
104. — * Flora Javœ , necnon insularum adjacentium. — La
Flore de Java et des îles voisines, par M. Bxumk, n. m., ci-
devant commissaire directeur des affaires médicales dans
l'Inde néerlandaise, etc. etc. I,e et IIe livraisons. Bruxelles,
i8aft ; imprimerie de Remy. In-folio allas de x-2/j pag. avec
planches lithographiées (dédiée au roi des Pays-Bas); prix de
chaque livraison, 5 florins des Pays-Bas.
En annonçant dans ce Recueil (voy. t. xxxiv, p. 406) l'in-
téressant ouvrage de botanique publié par M. Blume, lors de
son séjour à Batavia, nous avons fait espérer qu'il ne tarderait
pas à mettre au jour la Flore de Java et des iles adjacentes.
Aujourd'hui, de retour en Europe, ce savant travaille avec le
plus grand zèle à cet ouvrage vivement désiré. Jusqu'à présent ,
les plantes de l'ilede Java , si richeen productions naturelles, ne
sont quesoperticiellemenl connues. Il était réservé à un boianiste
aussi laborieux et aussi instruit que IVL Blume, qui a fait un sé-
jour de plusieurs années dans l'Inde née i landaise, de remplir cette
lacune de nos connaissances scientifiques. Les deux premières
livraisons de cette importante entreprise ont paru et font pré-
juger très-favorablement de l'ensemble; elles sont magnifiques;
l'impression du texte et l'exécution des planches ne laissent
tien à désirer, et l'on peut dire que la lithographie ne saurait
rien produire de plus parfait. La description des plantes est
d'un style facile et d'une latinité pure. L'auteur ne se borne
pas à une indication raisonnée des caractères physiques des
plantes; mais il ne perd point de vue leurs propriétés théra-
peutiques, ce qui doit recommander surtout son ouvrage à
tons les médecins. Dans les livraisons que nous avons sous les
veux, nous avons admiré la beauté de la Brugmansià zippetii.,
espèce de datitra , de la province de Buitenzorg, à laquelle le
nom de Brugmansià a été donné par M. Peusoon , en l'honneur
du célèbre Brugmans , dont le souvenir est cher à tous ceux
qui cultivent les sciences, et à nous en particulier , à cause de
l'amitié dont il daignait nous honorer.
Cent livraisons compléteront le bel ouvrage de M. Blume;
elles seront accompagnées de planches qui représenteront fidè-
lement plusieurs milliers de plantes. Nul doute que le succès
de cette flore ne devienne immense, et que sa beauté, son
mérite et la modicité de son piix n'engagent les nombreux
amis de la plus aimable des sciences a s'empresser (ïcu enrichir
leurs bibliothèques
io5. — Essai sur ie.t^eetation en médecine, par M. Faj.i.ot,
n. m., membre de la commission médicale de la province de
PAYS-BAS. 443
Namur, etc Liège, 1828; imprimerie de Collardiii. ïn-8° de
34 pages.
Cet écrit renferme beaucoup de choses dans un cadre très-
étroit. Il appartient à la nouvelle doctrine française, dont
l'auteur fait connaître rapidement, mais avec talent, les bases
et les lois. Quoique étrangers à l'école de M. Broussais, nous
avons lu cet opuscule avec plaisir, et nous aimons à recon-
naître dans M. Fallot un 'médecin homme d'esprit et d'une
instruction variée. Avec de tels auxiliaires on peut toujours
compter sur de nombreux lecteurs, quel que soit le système
que l'on embrasse. Nous soumettrons sans commentaire au
jugement de nos lecteurs la conclusion de M. Fallot : « Que
toutes les maladies sont locales, qu'elles Consistent toutes dans
l'augmentai ion ou la diminution des mouvemens vitaux ou
organiques; que les symptômes dont elles sont accompagnées
suffisent pour reconnaître leur siège et leur caractère; que les
évacuations, dites critiques , ne sont pas la cause mais les effets
de la solution de la maladie. » Il résulte de ces faits, dit l'au-
teur, que la médecine d'expectation considérée comme Y inac-
tion dans Inquelle reste le médecin , en attendant le moment favo-
rable déplacer des remèdes , doit être abandonnée entièrement,
et remplacée par l'adoption des moyens propres à ralentir ou
à accélérer les actions vitales, selon que, par leur excès ou leur
défaut, elles donnent lieu à un état morbide, de Kirckhoff.
Ouvrages périodiques.
106. — * Bydragen tôt de natuurhundige lV~etenscliappen.
— Recueil pour les sciences naturelles, par MM. H.-C. Wan
Hall, W. Yrot.ik et G. - J. Muxoer. Amsterdam, 1827;
H. Garfman. In -8°.
Ce journal , rédigé à peu près sur le même plan que les An-
nales des sciences naturelles (pie publiaient à Bruxelles
MM. Bory de Saint-Vincent , Drapiez et Kûn Mous, paraît
depuis 1826, sous forme de publication trimestrielle, de dix
feuilles environ chacune. Il se compose de deux parties dis-
tinctes, dont la première est spécialement destinée à recueillir
les Mémoires concernant les sciences: i° la physique; 1" la
chimie; 3° la géologie et la minéralogie; V la botanique;
5° la zoologie et l'auatoinie comparée. Le même litre com-
prend aussi des notices historiques. La seconde partie est
destinée à présenter une Revue bibliographique et des annonces
SttCcittCtes sur les sciences.
Nous avons vu avec plaisir , par un avis placé en tète de
444 LIVRES ÉTRANGERS.
la première livraison de cette année, que les estimables rédac-
îeurs de ce recueil n'ont qu'à se féliciter du succès qu'obtient
leur entreprise. On ne s'étonnera pas de ce résultat, si l'on
considère le zèle qu'ils mettent à remplir leurs engagemens et
le choix des articles qu'ils présentent à leurs lecteurs. Il est peu
de pays où l'on s'occupe plus des sciences naturelles ; ils
devaient donc s'attendre à trouver de nombreux appréciateurs
de leurs travaux. A. Qtjetelet.
107. — * Bydragen tôt Reghgclendheid en ff'elgenug. — Re-
cueil périodique consacré à la science du droit et à la législa-
tion; par MM. C.-A. Den Tex et /. Van Hall. Amsterdam,
1 827 ; 3* et 4° parties; et 1828 , ire et 2e parties. In-8°.
C'est avec plaisir que nous annonçons la suite de cet inté-
ressant recueil dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs
( Voy. Réf. Eric, t. xxxvi , p. 71 5 ), et dont nous leur avons
exposé le plan. Il est toujours publié avec la même exactitude ;
et le zèle des rédacteurs semble s'accroître à mesure qu'ils em-
brassent un plus grand nombre d'objets. Le volume publié en
1826 comprenait 570 pages; celui de 1827, 752; et la pre-
mière moitié du volume de 1828 s'élève déjà à 468 pages. —
Le nombre des jurisconsultes qui se sont associés aux travaux
des rédacteurs s'est beaucoup augmenté; et parmi les noms
des nouveaux collaborateurs, nous remarquons avec satisfac-
tion ceux de MM. Wichers , de IVal, F. A. Van Hall, Van Nés ,
Van Lceinven , Reneman , Frets, Kinkcr , Reben , Cras , Cra-
tama , Franher , etc. Plusieurs articles de ces écrivains se rap-
portent au droit français civil et criminel qui est encore en
vigueur dans les Pays-Bas. Tel est celui de M. Vichers sur cette
question : « La peine prononcée contre t incendiaire par l'ar-
ticle 4^4 du Code pénal doit- elle être appliquée à celui qui a
incendié sa propre maison? » Telles sont aussi la Dissertation
de M. de Wal, sur le tems qui, dans la législation criminelle ,
doit être réputé appartenir h la nuit ; la Notice de M. Reneman
sur cette question : Un testateur peut-il nommer un autre que le
père du mineur auquel il lègue des biens pour administrer ces
mêmes biens ; et la Dissertation sur la présence des témoins re-
quise pour la confection d'un testament solennel. Quelques ar-
ticles ont pour objet le nouveau code civil des Pays-Bas; tels
sont ceux de M. F. A. Van Hall, sur le système de ce Code en
général, sur beaucoup de dispositions contenues dans le titre de
ce Code, relatif au droit de possession; l'article de M. Frets
sur les cautionnement ; celui de M. Franken sur la communauté
de biens entre époux. D'autres se rapportent au droit public
français , belge ou étranger, comme celui de M. Den Tex , sur
PAYS-BAS.— FRANCE. 445
la liturgie protestante en Prusse, considérée par rapport au droit
public. D'autres enfin traitent du droit des gens , comme un
autre article du même écrivain sur les relations et les traités
qui existent entre la Grande-Bretagne , les Pays-Bas et le Por-
tugal. Les collaborateurs s'occupent aussi de la législation an-
cienne. Nous avons remarqué un essai de M. Biben , sur l'his-
toire de l'ancien droit maritime dans les Pays-Bas , et les articles
de M. Gratana sur les vestales de Rome, et sur la loi papi-
nienne. Nous voudrions pouvoir parier avec détail des analyses
d'ouvrages qu'on trouve dans chaque cahier : elles sont remar-
quables , non seulement par le style , mais encore par une cri-
tique saine et impartiale. Les rédacteurs jettent chaque année
un coup d'œil sur la litérature du droit, en Allemagne, en
France et dans les Pays-Bas. Ces aperçus nous ont paru faits
avec soin, et les principaux ouvrages de jurisprudence pu-
bliés dans ces trois contrées y sont analysés avec talent , avec
méthode et avec conscience; ce sont , au reste, des qualités
communes à toutes les parties de ce journal. •*•.'
LIVRES FRANÇAIS.
Sciences physiques et naturelles.
108. — * Dictionnaire classique d'histoire naturelle , par une
Société de naturalistes sous la direction de M. Bory de Saim-
Vincent. Tome xiv. Paris, 1828; Baudouin frères. Grand in-8°
à deux colonnes, de plus de 700 pa^es. ( Voy. Rev. Eue. ,
t. xxxiii, p. 62.)
On ne peut mettre plus de conscience dans un travail de ce
genre que n'en mettent ici les auteurs et les libraires j ils ont
promis seize volumes, et pour remplir leurs engagemeos, ils
ne craignent pas de donner des tomes d'une force telle qu'ils
contiennent chacun, surtout les derniers, pour un prix plus
modique, autant de matière (pie trois et quatre volumes des
autres dictionnaires ou entreprises analogues. Le tome qui vient
de paraître épuisant la lettre II, nul doute que le suivant ne dé-
passe la lettre S. Alors le iu'e suffira pour les petites lettres qui
terminent l'alphabet. Ou aura vu rarement un ouvrage de celte
nature restreint dans des bornes si resserrées. Les articles asté-
ries, c'est-à-dire-qni manquent dans h's précédens dictionnaires,
v augmentent d'une manière prodigieuse, et prouvent l'im-
mensité des recherches des collaborateurs , non moins cpie les
progrès de la science, progrès auxquels contribue certainement
la publication du Dictionnaire classique d'histoire naturelle. On
peut , au reste , juger de l'estime dont jouit cet ou\ rage, surtout
446 LIVRÉS FRANÇAIS,
dans les pays étrangers, par les citations qu'en font les savans
qui , jusqu'à son apparition , semblaient dédaigner de s'étayer du
témoignage des dictionnaires. Il est vrai qu'avant que M. Bory
de Saint- Vincent et ses dignes amis eussent entrepris le leur, la
plupart de ces sortes de livres n'étaient que des compilations,
où travaillaient souvent des hommes totalement étrangers aux
connaissances que pourtant ils avaient la prétention de ré-
pandre. Le dictionnaire qui nous occupe peut être considéré
comme un recueil de Mémoires originaux, si ce n'est quelque-
fois pour l'entomologie, où l'un des collaborateurs, qui pour-
rait mieux faire, semble copier trop servilement, ou en les
abrégeant outre mesure , de meilleurs articles que plaça le
savant Latreille dans plusieurs excelk-ns livres. Au reste,
comme M. Latreille est notre premier entomologiste, ce qu'on
lui ravit est toujours bon. Ce savant, d'ailleurs, travaille lui-
même au Dictionnaire classique; on trouve de lui un excellent
et fort grand article Rhynchophore , dans le tome dont il s'agit ,
et qui certainement doit être considéré comme l'un des meil-
leurs. Les articles de familles botaniques y sont surtout admira-
blement traités par M. Achille Richard, tandis que M. Guille-
min y décrit les genres avec une précision, -aine sagacité, et
parfois une élégance dignes des plus grands éloges. Le nom de
M. Lesson, nouveau collaborateur, a remplacé utilement un on
deux des noms parasites qui tous n'ont pas encore disparu,
et qu'on voyait naguère sur la couverture; ce savant concourt
avec MM. Geoffroy Saint-Hilaire père etjîls, à la rédaction
zoologique: ses articles Phoques dans le tome xm, Poils , Pré-
paration, Rat, Rhinocéros, etc. dans le tome xiv, sont très-
bons. Parmi le grand nombre de ceux qu'on doit à M. Bory
de Saint- Vincent, on remarque les articles Polype et Polypes,
Psychodiaire, Ptérodactyle et Rotifcres, outre plusieurs articles
de lichens, tels que Roccelle et Ranudine, qui font regretter de
ne point voir ce savant traiter plus souvent des genres de la bo-
tanique. On doit citer aussi , parmi les autres sujets traités d'une
manière fort remarquable, Roussettes de M. I. Geoffroy .Saint-
Hilaire ; Respiration , par M. Milne Edwards ; Quinquina, par
M. Richard, et généralement les grands articles de Mollusques,
par M. Uesha\es. La partie minéralogiqur, quoique souvent
un peu trop serrée, fait le plus grand honneur à M. Delafosse,
digne élève du célèbre Hauy. T.
109. — * Considérations générales sur l'aiiatomic comparée
des animaux articulés, auxquelles on a joint l'analoniie descrip-
tive du hanneton , donnée comme exemple de l'anatomie des
coléoptères ; par M. Straus -Durckukim ; ouvrage couronne en
SCIENCES PHYSIQUES. 4,7
1824 par l'Institut de France, et accompagné d'un Atlas de
dix neuf planches gravées aux frais de la même société savante.
Paris, 1828; LevrauU. Grand in 4° de xxx et 4^4 pages;
prix, 48 f>'-
C'est à 51. Cuvier, dont nous analyserons bientôt le beau
Traite des P(hssu/is , qu'est dédié cet ouvrage, qu'on aurait
tort de prendre pour une monographie seulement , puisque
l'insecte qu'a choisi l'auteur pour ses dissections n'y est qu'un
type dunt la connaissance généralisée fera connaître l'organi-
sation du reste des coléoptères. Ces animaux sont, dans leur
classe, certainement les plus parfaits et les moins variables; les
autres insectes n'en diffèrent que par des dégradations plus ou
moins grandes de leurs organes. C'est donc une heureuse idée
que d'avoir commencé par eux lauatoraie de la classe entière.
51. Sttaus a, en outre, choisi le hanneton commun pour sujet
de ses recherches, parce qu'il est celui qu'on peut se procurer
le plus facilement, et sur lequel il est aussi plus facile de vé-
liiier ses expériences et l'exactitude de ses recherches. Le bel
ouvrage que nous annonçons peut être considéré comme le pre-
mier chapitre d'un ouvrage plus étendu, où des espèces tran-
chées , assez, grosses pour qu'on en puisse bien étudier les
détails, et choisies comme type de leurs familles respectives,
seront successivement anutomisées. L'histoire du hanneton
peut être considérée comme celle de tous les coléoptères
parfaits; et , par les comparaisons que 51.Straus a soin de faire
pour les moindres parties, ceile de chaque tvpe deviendra en
même tems l'histoire de toute sa famille. En cela, ce labo-
rieux el savant aintomiste a travaillé beaucoup plus philoso-
phiquement que le célèbre Lyonet, qui se lit, dans le siècle
dernier, un nom immortel avec son admirable anatomie de la
chenille du saule. Mais Lyonet ne fut que le monngraphe d'un
seul état d'un même animal. Il nous fait connaître jusqu'au
dernier muscle de la larve, qui! choisit arbitrairement pour
sujet de ses dissections; taudis que ion émule fait connaître ceux
de tous les coléoptères; déjà même il s'étend non seulement ver.-,
les autres 61 dres d'insectes, mais il aborde, partie savantes com-
paraisons, toutes les elas-.es dont se composé le \aste embran-
chement des animaux articulés. Il trace d'une main sure des
lois générales Auxquelles le-, organes semblent obéir en subis-
sant hur décroissance d'une famille à l'autre; lois dont les
vues sont dé simples axiomes qui n'ont besoin d aucune expli-
cation, et dont le, autres SOlil des vérités de fait dépendant
de l'intelligence suprême qui ie-, établit, et qui ne laissent point
entrevoir leurs causea immédiate-, quoique I observation proui e
448 LIVRES FRANÇAIS.
l'existence de ces lois d'une manière évidente. Ainsi la puis-
sance divine ou organisatrice se manifeste jusque dans les
insectes, où le vulgaire ne voit que des objets de mépris.
Déjà les lumières que jette le travail de M. Straus sur le reste
de la science prouvent la nécessité de quelques modifications
dans les classifications actuellement adoptées. Après les avoir
indiquées et prouvé la nécessité de placer les articulés à la
suite immédiate des vertébrés, M. Straus divise sa matière en
sept parties, suivant les sept systèmes d'organes qu'il recon-
naît ; savoir : i° le système tégumentaire, qui fait en même tems
les fonctions d'un squelette, que M. Geoffroy de Saint-Hilaire
croit avoir des motifs pour comparer à des vertèbres exté-
rieures ; 2° le système musculaire ; 3° le système digestif; 4° le
système géniloire ; 50 le système respiratoire ; 6° le système
circulatoire; 70 enfin, le système nerveux. Il est impossible de
décrire avec plus d'exactitude et de sagacité les différentes parties
auxquelles ces systèmes divers doivent leur action. Les dessins
seuls de M. Straus égalent sa précision descriptive : on peut,
sans risque d'être démenti, assurer que les plancbes explicatives
qui complètent ce grand travail sont ce qui existe de plus beau
en ce genre. L'Académie des sciences avait fait connaître le cas
qu'elle faisait des recherches et des dessins de l'auteur, en or-
donnant que les gravures fussent faites à ses frais ; l'exécution
de ces gravures doit avoir surpassé son attente. M. Straus com-
plète, par cette publication, une réputation du premier ordre
en anatomie comparée; ses travaux serviront de modèle: on
doit maintenant l'engager à les poursuivre. Son livre deviendra
d'autant plus indispensable, qu'il le fera suivre d'un plus grand
nombre de traités. Bory de Saint-Vixcent.
110. — * Anatomie de l'homme , ou Description et figures
lithographiées de toutes les parties du corps humain ; par
Jules Cloquet, publiée par C. de Lasteyrie, éditeur. 38e,
39e, 4oe livraisons. Paris, 1828; l'éditeur, rue de Grenelle
Saint-Germain, n° 5g. 3 cahiers in-foiio; prix de la livraison,
9 fr-
Les livraisons de ce bel ouvrage se suivent régulièrement,
et justifient les éloges que nous lui avons donnés précédem-
ment. (Voy. t. xxxvii, p. 748.)
iii. — * Recherches sur l'organisation vertébrale des crus-
tacécs , des arachnides et des insectes; par M. Robineau-
Desvoidt. Paris, 1828; Compère jeune. In-8° de lxxviii et
228 pages, avec une planche lithographiée; prix 6 fr. 5o cent.
Il est vraiment fâcheux que le tiers de cet ouvrage, qui con-
tient quelques vues assez neuves et de très-bonnes choses, soit
SCIENCES PHYSIQUES. 44g
occupé par une sorte d'introduction en forme de lettre remplie
de personnalités de mauvais goût qui doivent nuir aux succès,
et qui produisent, par leur injustice, un effet contraire à celui
que s'en était promis l'auteur. On ne saurait trop déplorer
cette espèce de manie qui, depuis que M. Desmoulins en donna
l'exemple dans son ouvrage sur l'homme, semble faire des
progrès rapides chez quelques jeunes savans dont le tems
serait plus utilement employé s'ils poursuivaient le cours de
leurs études, au lieu de se dénigrer réciproquement. M. Robi-
neau-Desvoidy , et l'ami auquel il adresse ses diatribes, ont
certainement beaucoup de mérite, et la science leur a des obli-
gations ; mais ce n'est point une raison pour qu'on approuve
leurs boutades et leur polémique. Nous attendrons qu'ils se
renferment dans la voie des sciences pour nous occuper plus
en détail de leurs travaux. Y.
112. — * Histoire naturelle des Mammifères, avec des figures
originales , dessinées et coloriées d'après des animaux vivans ;
publiée par M. Geoffroy-Saint-Hilaire et M. Frédéric
Cuvier , membres de l'Académie royale des sciences. Paris ,
1828; Eelin , rue des Mathurins-Saint-Jacques, i4- Sixième
livraison, deux feuilles de texte in-4° et six planches coloriées;
prix , 9 fr.
Avant d'avoir vu vivant le bonnet-chinois de Buffon, M. Fréd.
Cuvier avait quelque incertitude sur ses rapports avec le toque
de M. Geoffroy Saint-Hilaire. Aujourd'hui, il les regarde
comme deux espèces de macaques, mais plus rapprochées
l'une de l'autre que d'aucun autre genre. Outre des queues
longues, ces deux singes ont une face étroite et alongée, un
front chauve et les poils du sommet de la tète s'écartant d'un
centre commua ; leurs différences sont presque exclusivement
dans les couleurs du pelage. Des rhésus Jcmclles sont l'objet
de l'article suivant : les rhésus sont originaires de l'Inde; ce
sont eux qui peuplent en partie les forêts des bords du Gange,
et qui viennent jusque dans les villes, encouragés par la répu-
gnance invincible que les Indiens ont à tuer les animaux, afin
d'y chercher une nourriture plus agréable que celle qu'ils
trouvent dans les forêts. Le naturel de ces singea paraît intrai-
table : tant, qu'ils sont jeunes, ils sont susceptibles d'une cer-
taine familiarité; mais bientôt ils deviennent médians, et l'âge
les rend féroces; comme ils ont beaucoup de pénétration, leur
méchanceté est très-dangereuse. Les singes à queue de cochon ,
ainsi nommés par Edwards, montrent assez, de douceur et de
docilité quand ils sont jeunes, et deviennent extrêmement
médians quand ils avancent en âge; M-ulenien! les Femelles
45o LIVRES FRANÇAIS.
sont toujours plus traitabies que les mâles. Celle de la ména-
gerie était quelquefois attachée à un arbre, sur lequel elle
montait avec beaucoup d'adresse, et dont e!le arrachait les
feuilles sans les manger. Elle dénouait fort adroitement la
corde qui la retenait, et courait visiter les maisons du voisi-
nage; jamais cependant elle ne cherchait à nuire. On réunit
cette femelle à un màie, dont on fut obligé de la séparer plu-
sieurs fois. Sept mois et vingt jours après leur dernière réunion,
la femelle mit au monde un petit qui paraissait être a terme,
mais qui était mort en naissant. Les singes à queue de cochon
viennent de Sumatra. M. Duvaucel a appris que les naturels
leur donnent le nom de barron , et qu'ils les emploient à
ifconter sur les arbres, et particulièrement sur les palmiers,
pour en cueillir les fruits. Les six planches de cette livraison
sont dessinées par M. Verrier, lithographiécs et coloriées avec
un soin et une vérité dignes des plus grands éloges.
A. MrCHELOT.
1 i3. — * Manuel complet de Botanique ; première partie, Prin-
cipes de Botanique élémentaire, renfermant la Glossologie ,
l'Organograpliie et Ici Physiologie végétale , la PhyU t/iérosie ,
l'Histoire analytique de la Botanique depuis Aristote jusqu'à ce.
jour, et le Développement du système des familles naturelles ;
par M. Boitard. Deuxième édition , corrigée et augmentée, etc.
Paris, îtfaS; Roret. In-18 de 4Ô0 pages, avec des planches;
prix , 3 fr. 5o c.
Ce petit ouvrage est un excellent résumé de toutes les con-
naissances générales acquises jusqu'à ce jour sur la végétation
et la classification des plantes L'auteur, profitant des écrits
publiés par ses prédécesseurs, décrit d'abord toutes les partie*
qui constituent un végétal, les modifications infiniment va-
riables qu'elles éprouvent, leurs fonctions propres, et les
résultats qu'elles produisent, etc. 11 étudie la structure des
organes et leur jeu dans l'état de vie, les altération.-, qu'ils
subissent et les maladies qu'elles causent, sujet qui se lie inti-
mement avec les théories de l'agriculture. Vient ensuite la
Taxonomie, ou l'exposé des divers systèmes imaginés pour
classer les plantes en rapprochant les unes des autres celles
qui ont des rapports d'analogie dans la forme de leurs parties.
Celte section, où l'on trouve l'analyse des systèmes de Tour-
nefort, de Liniue et de Jussieu, est l'une des plus intéressantes
et des plus complètes de l'ouvrage. Enfin nn dictionnaire le
tel mine, où tous les termes usités en botanique sont classés
par ordre alphabétique, avec leur signification et l'indication
de la page do livre où ces expressions sont expliquées plus en
SCIENCES PHYSIQUES. 45i
détail. Quelques planches contiennent des figuras au irait pour
aider l'intelligence du lecteur. Nous avons déjà fait l'éloge de
cet ouvrage lorsque nous avons annoncé la première édition :
la seconde offre plusieurs additions utiles, et particulièrement
le dictionnaire très complet qui termine le volume. Nous rap-
pellerons que le Manuel de Botanique se compose de deux
parties : l'une que nous venons d'analyser, l'autre qui est due
a M. Boisduvax, et est intitulée Flore franc aise, en 3 volumes
(voy./ire. E/ic..t t. xxxix, p. 6ç\ i\ avec un atlas. Celte publication
est digne du succès qu'elle a obtenu, et le seul reproche que
pourrait mériter le livre de M. Boitard est d'être un peu savant
pour un manuel, heureux défaut, bien rare dans les écrits de
ce genre.
ïi/j. — Manuel du Naturaliste préparateur, ou l'Art d'em-
pailler les animaux, et de conserver les végétaux et les miné-
raux-; par MM. Boitard et Caxivkt, naturalistes. Deuxième
édition, revue, corrigée et augmentée. Paris, 1828; Roret.
In-18 de »5e pages; prix, 3 fr. 5o cent.
Les collections des produits de la nature sont un des besoins
les plus impérieux de la science qui a pour objet d'en étudier
et d'en comparer les formes. Le plus grand nombre de ces pro-
ductions ue se trouve que dans des contrées Irès-éloignécs les
unes des autres, ou croissent à des époques diverses de l'année,
et il deviendrait absolument impossible de les rapprocher pour
apprécier les nuances, souvent très-légères, qui les distinguent,
si l'on n'avait pas trouvé l'art de les conserver et de les repro-
duire à nos yeux tels que la nature nous les offre dans l'état
de vie. Les animaux surtout sont si déformés par la mort, qu'il
est bieu difficile de leur rendre l'aspect, l'attitude qui les carac-
térisent; d'ailleurs nos cabinets d'histoire naturelle sont fré-
quemment dévastés par une multitude d'insectes qu'il est
presque impossible de détruire. Le Manuel du préparateur est
destiné à indiquer tous les procèdes qui sont en usage pour
garantir les collections de ces ravages, et rendre à chacun des
individus qui les composent les forme, sous lesquelles nous le
voyons avant qu'il soit privé de la via. La seconde éditiou de
ce petit ouvrage a été beaucoup améliorée; M. Boitard .1-1
adjoint M; Canivet dans cet util;' travail; On y trouve la des-
cription des moyens de récolter lis objets d'hi' loirc naturelle,
de saisir les animaux sans altérer leurs formas, de recueillir
les plantes, d'empailler les mammifères , les oiseaux-, le^ ovi-
pares , etc. , cl «le h s COnS( n er. Enfin , le livre est terminé par
une méthode pour classer les productions de la nature dans 1<
Cai>inetS OÙ un les dispose. Ce Manuel remplit lies bien l'objet
45s LIVRES FRANÇAIS,
qu'ont eu en vue ses auteurs, et rendra des services aux natu-
ralistes; on doit en recommander l'usage. Francoeur.
i i5. • — Bibliothèque d' instruction élémentaire. — L'art de fer-
tiliser les terres, par Mme Elisabeth Celnart. Paris, 1828;
L. Colas, librairie de la Société pour l'enseignement élémen-
taire. ln-32 de 1 1 o pag. ; prix , Zjo c.
Aucun besoin social ne se fait plus vivement sentir en
France que celui de l'instruction élémentaire. Depuis quelques
années, plusieurs Sociétés philanthropiques se sont formées, dans
le but de satisfaire ce besoin et de remplir le vide immense
qu"a laissé jusqu'à ce jour, dans cette partie importante de
notre organisation nouvelle, l'imperfection de notre système
universitaire. La Société pour L 'instruction élémentaire a surtout
fait, pour arriver à ce résultat, des efforts et des sacrifices qui
méritent à jamais notre reconnaissance. Mais , malgré ses
efforts, il en est encore aujourd'hui de l'éducation primaire
comme des autres institutions qui nous manquent. Les ouvrages
qu'on publie pour l'une ressemblent aux discours qu'on écrit
ou qu'on prononce pour les autres. Ils annoncent, ils prépa-
rent également la réforme ; mais ils ne sont pas la réforme
même. Par exemple, XArt de fertiliser les terres, qui fait partie
de la Bibliothèque d'instruction élémentaire, s'offre à l'appui
de cette assertion. Quoi de plus utile, en effet, qu'un ouvrage
qui viendrait au milieu de nos campagnes encore incultes ap-
prendre Part de les fertiliser! Mais, pour que cet art pût être
d'une pratique efficace chez nos paysans routiniers , il faudrait
que ses règles fussent aussi sûres que faciles à saisir : il faudrait
surtout que la conviction de leur efficacité s'attachât d'elle-
même à leur démonstration : il faudrait enfin qu'elles fussent
écrites en style vulgaire, ou du moins intelligible pour tous.
Or, le livre de Mme Elisabeth Celnart ne réunit point ces
conditions. Les dissertations scientifiques sur Xoxigène, X azote
et le gaz acide carbonique sont des hors-d'eeuvre dans un ou-
vrage destiné à l'instruction des habitans de nos campagnes.
M. Mathieu de Dombasle a mieux fait dans son Calendrier
du Cultivateur. Tout le monde le comprend, et les argiunens
de Benoit en apprennent plus en dix pages sur l'économie
rurale que les théories de MM. Théodore de Saussure, Hum-
phrey Davy, et autres savans ne nous en apprennent en dix
volumes. Toutefois, il faut le dire, si l'ouvrage de Mmo Celnart
doit être inutile au plus grand nombre de nos paysans, il sera
d'une haute utilité pour beaucoup de propriétaires. Ce sera
pour eux un résumé succinct et complet de la science agricole ,
sur la nature elles qualités des terres, la manière de les cor.
SCIENCES PHYSIQUES. 455
naître, de les améliorer, de corriger leurs défauts et de pré-
parer les engrais. Sous ce rapport, il mérite nos éloges, et
nous le signalons comme un manuel très bon à consulter.
M. C.
il 6. — Pratique simplifiée dit jardinage, par M. Louis
Dubois. Cinquième édition. Paris, 1828; Raynal. In- 12 de
4/1 8 pag.; prix, 4 fr.
Après quelques réflexions générales sur son sujet, M. Dubois
traite successivement du potager, des pépinières, des planta-
tions, des arbres et des arbustes : il décrit avec soin les usages
et les procédés de culture des différens légumes; entre dans
des détails analogues sur les arbres fruitiers, et ne néglige ni
les fleurs, ni les arbres d'agrément : revenant sur ses pas, il
donne le cours mensuel des travaux du jardinier, et termine
par trois chapitres sur les maladies des végétaux, la récolte et
la conservation des graines, la destruction des insectes et des
animaux nuisibles au jardinage. L'ouvrage est écrit avec
clarté, avec simplicité; les propriétaires de jardins y trouve-
ront d'utiles documens sur tous les objets de leurs soins.
J. J. B.
117. — * Élémcns de physique expérimentale ; par C. S. M.
M. R. Pouili.et , professeur de physique à la faculté des
sciences au Collège royal de Bourbon et à l'Athénée de Paris.
Tom. Ier: seconde partie. Paris, 1828; Béchet jeune, place de
l'École de Médecine. In-8° de 35o pages; prix, 7 fr.
M. Pouillet a publié, il y a un an, la première partie du
premier tome de son Traité de physique; il donne aujourd'hui
la seconde, qui comprend trois livres: l'un traite du magné-
tisme, l'autre de l'électricité , et le dernier de l'électro-magné-
tisme. Cet ouvrage est l'exposé fidèle des leçons que cet habile
professeur fait à la faculté des sciences. Depuis que les tribu-
naux lui ont donné gain de cause dans l'action qu'il a intentée
contre les plagiaires qui venaient à ses cours sténographier ses
leçons, et en publiaient le texte, en le dénaturant quelquefois
par des non-sens souvent ridicules, l'ouvrage de M. Pouillel
devient le guide nécessaire des jeunes gens qui se pressent à .ses
cours de la faculté des sciences et du collège Bourbon. Lorsque
le second volume de cet utile ouvrage sera publié, nous rendrons
compte des choses remarquables qui s'y trouvent. Francom a.
118. — * Les 1,000 Récréations de physique et de chimie ,
ouvrage renfermant un grand nombre d'expériences instruc-
tives et amusantes; par /.. Demerson, d.-m. , auteur de la
Botanique en >■>. leçons, l'aris, 1828; Audiu. lui > de V'><> p;igcs,
avec 1 i) planches; prix, (\ fr.
V54 LIVRES FRANÇAIS.
Nous ne compterons point rigoureusement avec M. Demer-
son , pas plus que le lecteur des Mille et une Nuits ne lient
registre du tems qui s'écoule pendant les récits de la spiri-
tuelle Srhérazade. Peu nous importe que ce livre contienne
effectivement le nombre de récréations qu'il annonce, pourvu
que nous y trouvions variété , agrément , instruction. L'au
teur avait à sa disposition lès immenses ressources de deux
sciences où les faits curieux abondent autant que dans aucune
autre division des connaissances humaines; il lui était facile
d'y trouver la matière d'un ouvrage tel que celui-ci , d'autant
plus que d'autres collections analogues étaient déjà publiées.
Mais M. Demerson n'a pas voulu n'offrir à ses lecteurs qu'un
spectacle amusant ; il aspirait à les instruire. On regrettera
qu'il n'ait rien dit des expériences électro-magnétiques , si
intéressantes pour des spectateurs même sans instruction, et
d'une si grande importance pour les théories physiques. Il
y a quelques erreurs peu graves sur quelques faits , et qu'il
sera facile de faire disparaître. Ainsi , par exemple , il ne
fallait pas dire q.ie le miroir polyèdre de Buffon volatilisait
le diamant : il n'est pas plus exact d'ajouter que ce miroir
était une imitation de la grande lentille de Tchirnhausen. Ces
taches légères sont en petit nombre ; elles n'empêcheront
point que l'ouvrage de M. Demerson n'obtienne les suffrages
de ses lecteurs , et qu'il ne leur soit réellement utile. Les sec-
tateurs du magnétisme animal ne seront pas de cet avis ; l'au-
teur leur déclare une guerre qui ne peut finir que par l'ex-
termination de leur doctrine. Voici ce qu'on lit dans son ou-
vrage : « J'ai vu tous ses prestiges (du magnétisme animal],
tous ses miracles ; je me suis soumis à toutes ses influences
avec le sentiment d'un homme qui observe , et la bonne foi
prête à se rendre à l'évidence. Mes observations m'ont porté
à confesser hautement , et en face du plus zélé défenseur de
cette doctrine, qu'elle n'est qu'un véritable charlatanisme,
qu'elle ne peut avoir pour prôneurs que des hommes inté-
ressés à tromper, que des esprits faibles, faciles à séduire,
entachés de la plus grossière ignorance et de la plus servile
crédulité » M. Demerson oublie qu'une académie a dans
son sein une commission du magnétisme animal. F.
i kj. — * De l'Or, de son emploi dans le traitement de la syphilis
récente et invétérée , et dans celui des dartres syphilitiques; du
Mercure, de son efficacité et des dangers de l'administrer dans le
traitement ries mêmes maladies ; avec une appréciation du trai-
tementantiphlogistique ; par A. LegràND , d'Amiens , o. m. p. , etc.
Paris, 1818; Crevot. In-8° de xiv et f>/j8 pages; prix, 7 fr.
SCIENCES PHYSIQUES. /,55
L'emploi de l'or est-il le moyen le plus efficace et le moins
dangereux de combattre la syphilis ? Telle *?t la question que
M. Legrand résout par l'affirmative. Pour appuyer sa proposi-
tion , il a réuni dans ce volume , à toutes les observations qui
jusqu'ici avaient été publiées sur lf s heureux effets des prépa-
rations aurifères, un nombre non moins grand d'observations
inédites que lui a généreusement communiquées le docteur
Chrestiks , de Montpellier, inventeur de ce genre de traite-
ment, à qui elles avaient été adressées par les médecins qui en
firent usage à son exemple. Il en résulte une masse de près de
quatre cents observations, toutes favorables à L'emploi de l'or,
et bien propres à engager les praticiens à y avoir recours. Mais
M.Legran'l, ne se contentant pas de ces preuves directes et mul-
tipliées de l'utilité de ce remède, entreprend en outre de montrer
l'insuffisance et le danger du traitement mercuriel et le peu de
confiance que doit inspirer la méthode purement antïphlogisr?
tique que recommandent depuis plusieurs années quelques mé-
decins étrangers, et en France particulièrement les partisans
de la doctrine physiologique; en sorte que, s'attaquant à la fois
aux anciennes pratiques et au\ routes nouvelles que l'art essaie
il fait une nécessité de se servir de l'or, seul capable de bien
guérir.
Cet ouvrage, fait avec soin, mérite par son importance d'at-
tirer l'attention des médecins; s'il pouvait lui être adresse un
reproche, nous dirions qu'il ressemble trop à un plaidoyer et
annonce trop clairement le parti pris d'exalter les propriétés
médicales, à notre avis non contestables, <J'un métal que déjà
tant d'autres titres rendaient le plus précieux «!<• tous.
Rigollot fils, n. m., d'Amiens,
1*20. — Lettre à M. Magenoik, sur les préparations .é!or et
les différentes manières de les administrer; par ./. A. ChrestieM
n. m. de l'université de Montpellier. Paris, 18*28; Boigelins,
rue de IT.cole de Médecine, n° °>. In 8" de 79 pages; prix , a fr.
Il semblerait, quand on a fait quelque découverte qu'on
sait pa» expérience devoir «lie utile à l'humanité, qu'il ne reste
plus qu'à la publier pour la populariser. M. Chrcslien , si
bien connu dans nos département méridionaux, devait bien
penser qu'il lui suffirait de dire : l'ai guéri les maladies véné-
riennes avec telles et telles préparations qui "fit l'or pour hase ;
j'ai guéri mieux qu'avec le met cure , et des m aux dent n'avait
pu triompher ce dernier métal , pour que tous les praticiens se
crussent engagés à prendre une connaissance consciencieuse
de sa méthode, et à vouloir l'essayer. Ce ne fut point ainsi
qu'on procéda à Paris. On v expérimenta, mais sans études
456 LIVRES FRANÇAIS.
préalables, avec un sel d'or qui n'était pas celui que préconi-
sait à si juste titre le praticien de Montpellier. On échoua ;
de là , manifeste lancé contre les préparations aurifères.
M. Chrestien pensa qu'il pouvait laisser sans réponse des at-
taques injustes; il garda le silence, laissant au tems le soin de
faire triompher la vérité. Mais il dut le rompre, quand il vit
M. Magendie, homme aussi recommandable par son carac-
tère que par son talent, se ranger parmi les adversaires de sa
méthode. Ce médecin, en émettant dans les dernières éditions
de son Formulaire une opinion défavorable sur les prépara-
tions aurifères , ne paraît point avoir parlé d'après sa propre
expérience; il a agi comme on fait trop souvent à Paris; il a
écrit sur les paroles d'un homme bien placé, il faut le dire,
pour faire connaître la vérité, mais qui, dans cette circon-
stance, a mal rempli son mandat. M. Chrestien a donc sage-
ment agi en publiant sa lettre à M. Magendie. Cette brochure,
écrite avec la dignité qui convenait à un praticien presque
septuagénaire, écrivant à un confrère placé dans une sphère
médicale si élevée, est de nature à engager l'honorable aca-
démicien à apporter quelques modifications à la manière dont
il parlera désormais des préparations aurifères. Nous ne dou-
tons même point que, s'il essaie de s'en servir, il en deviendra
grand partisan et un des plus zélés propagateurs.
A. L. , D. M.
121. — Essai sur la pncumolaryngalgie ou asthme aigu; par
L. Suchet, n. m. p. Paris, 1828; Gabon. In-8° de 85 pages;
prix , 2 fr.
L'opuscule de M. Suchet sera distingué des brochures qu'un
même jour voit paraître et tomber dans l'oubli. Si l'auteur ne
cite aucun fait nouveau, il a su du moins faire un bon usage
de faits déjà connus, et doit contribuer à fixer définitivement
l'opinion sur un point encore en litige. Il fait preuve d'érudi-
tion , d'une bonne critique et d'indépendance médicale : il pa-
raît avoir préféré le mot pncumolaryngalgie , qu'il emploie pour
désigner l'asthme aigu; à cause de la brièveté: on pourrait
contester le mérite de cette innovation. Genest, d. m. p.
122. — Manuel complet du Vétérinaire , suivi de l'Art de
Véquitation, par M. Lebeaud. Paris, 1828; Roret. In-18 de
°>34 pages; prix, 3 fr.
L'équitation ni la médecine vétérinaire ne s'apprennent
avec le seul secours des livres, fussent-ils même plus complets
que celui que nous annonçons ; mais les livres donnent une sa-
lutaire direction aux efforts faits pour acquérir de l'expérience.
M. Lebeaud commence par décrire l'extérieur et l'intérieur du
SCIENCES PHYSIQUES. 457
cheval ; il examine ensuite sur quels principes il faut en diriger la
reproduction et l'éducation; et rappelle les principales règles de
l'hygiène et du ferrage. La deuxième partie dû manuel présente
un répertoire alphabétique des maladies du cheval; chacune y est
brièvement décrite; les remèdes sont spécifiés dans un formu-
laire des diverses préparations magistrales. La troisième partie
comprend , à proprement parler, le manuel de l'écuyer.
M. Lebeaud a indiqué les sources auxquelles i! a puisé : le
choix en est fait avec discernement; mais ce manuel, dans lequel
sont assez fidèlement reproduites les connaissances de la matière
qu'il traite, prouve combien elles sont encore incomplètes. Les
questions qui se présentent à ce sujet ne peuvent être résolues
que par de longues observations. Le petit nombre de celles-ci,
qui sont authentiques, semble invitera porter dans les croise-
mens une extrême circonspection, et promettre de grands succès
à cele.i qui voudrait perfectionner le cheval , en alliant toujours
dans les mêmes races tes individus les plus distingués. Nous re-
viendrons peut-être quelque jour sur ces considérations.
Quant à l'équitation, il serait à désirer qu'on portât un œil
critique sur le classicisme de M. de Garsault, et que l'on com-
parât, sous les rapports delà fatigue de l'homme et de l'animal,
notre manière avec celle des Anglais, et surtout avec celle des
Cosaques, des Mamelouks, des Tatares, des Arabes, des
Guanehos, qui, passant leur vie à cheval , y doivent être placés
de la manière la plus naturelle et la plus commode. J. J. B.
123. — U Art du Tailleur, ou Application de la géométrie à la
coupe de l' habillement ; ouvrage précédé d'un Coins élémentaire
de géométrie mise à la portée de tout le monde, et accompagné
de 120 figures géométriques et de 70 modèles d'habillement,
formant ensemble 3G planches; par M. Cosïpaing. Paris, 1828;
Dondey-Dupré, rue Richelieu) n" 47. Grand in-/|°; prix, 7 f. Soc.
La partie de l'ouvrage qui a pour objet de mettre la géo-
métrie à la jiurlée de tout le monde consiste dans un exposé de
quelques définitions des ligures élémentaires qu'on trace avec
la règle et le compas, encore ces définitions sont-elles fort
incorrectes On citera, pour [neuve de celte assertion, les
deux phrases suivantes: -i On nomme ellipse un plan semblable
à la forme d'un œuf; on nomme ovale un plan semblable à un
cercle alongé;» et deux ligures bizarres viennent éclairer ces
belles définitions. Quant au reste de l'ouvrage, l'auteur donne
des règles pour DO Urne V les étoffes et les assembler par leurs
binU, de manière à produire les formes de \ë!emcns con-
venues. Il ne nous est pis donné de avoir apprécier de pa-
reilles leçons : nous croyons bien que la géométrie est utile
T. XL. — Novembre 1828. 3o
458 LIVRES FRANÇAIS.
à beaucoup de choses, et que l'art du tailleur d'habits peut
en retirer d'utiles secours ; mais nous ne pouvons affirmer
cpie M. Compaing ait enseigné cette application de la science.
Francoeur.
124. — Encore un mot sur le Corps royal d'état- major, par
A. F. Couturier de Vienne, lieutenant au Corps royal d'état-
major, etc. Paris, 1828 ; Anselin et Pochard. In-8°de7i pages;
prix , 1 fr. 5o c.
Cette brochure est d'un officier qui aime son état et son pays.
On y trouve des observations vraies, et le sentiment d'une noble
indépendance. L'auteur désirerait que les officiers d'état-major
sortissent de l'École polytechnique. On peut en effet s'étonner
qu'on ait attendu si long-tems à former un cprps spécial d'état-
major en France : c'est une institution que tous nos généraux
les plus distingués, que l'exemple des peuples voisins recom-
mandaient à l'attention de nos législateurs. Mais un grand ob-
stacle s'oppose à ce que l'École polytechnique fournisse des
officiers d'état-major, parce qu'il n'y entre pas actuellement
assez, de sujets pour les services militaires: de sorte que l'artil-
lerie et le génie souffriraient de cette innovation, tandis que les
officiers d'état-major n'ont pas besoin d'études aussi savantes,
mais bien d'une instruction très- varice dont ils aient appris à
tirer parti. Au i*este, nous renvoyons à la lecture de cette bro-
chure, qui intéressera les officiers de toutes armes; car l'au-
teur a écrit dans l'intérêt général de l'armée, qu'il semble bien
connaître. J. F.
125. — * Précis de la géographie universelle , ou description
de toutes les parties du monde, sur un plan nouveau ; par
M. Malte-Brun. Tome vu. Ouvrage posthume. Paris, 1828 ;
Aimé-André, quai Malaquais, n° i3. Un fort volume in-8° de
près de 800 pages. Prix des 7 volumes, avec atlas de 75 cartes,
1 1 5 fr. Il y aura un 8e volume.
Ce volume renferme la description de toute l'Allemagne, de
toute la Suisse et de toute l'Italie. Cette partie de l'Europe était
difficile à traiter, et l'on conçoit que les difficultés qui s'accu-
mulaient autour d'un tel travail aient engagé Malte-Brun à re-
culer toujours la description de l'Europe centrale et occiden-
tale, à la vue du dédale qu'offre la division politique de l'Alle-
magne et de l'Italie. Il redoutait aussi le moment où il serait
forcé d'exercer son talent sur des pays d'autant plus difficiles
à décrire , qu'ils ont été décrits plus souvent ; nous voulons
parler de l'Espagne, de la France et des Iles-Britanniques, qui
rempliront facilement le S"10 et dernier volume de cet ouvrage.
Mais si Malte-Brun, que trente ans de travaux en géogra-
SCIENCES PHYSIQUES. A 5g
phie avaient dû familiariser avec cette science, redoutait les
difficultés qu'il avait à vaincre, combien son continuateur, au-
quel il ne laissait que des matériaux incomplets et pour ainsi
dire nuls, que des renseignemens déjà surannés, devait re-
douter de succéder à cet homme si connu , et d'une répu-
tation tellement au-dessus de celle de ses compétiteurs, que
ses plus médiocres travaux pouvaient être publiés, sans qu'il
eût à craindre les traits mordans de la critique. Nous conce-
vons donc les motifs qui ont fait garder l'anonyme au conti-
nuateur ; mais en lisant ce volume , non seulement on est
étonné de la facilité avec laquelle son style s'est quelquefois mis
au niveau de celui de Malte-Brun, mais encore de la constante
variété de ses récits , de la supériorité avec laquelle il traite
les diverses questions d'histoire naturelle que la géographie
doit amener, et même les questions de haute morale et de haute
politique dans lesquelles il montre cette indépendance et cette
philosophie qui n'ont jamais rien d'hostile, parce qu'elles se
contentent d'éclairer.
La Prusse commence ce volume. Les descriptions physiques
et les détails historiques sont du plus haut intérêt. La descrip-
tion des villes vient ensuite. Rien n'y est oublié : les monu-
mens publics, les églises, les théâtres, les palais , lès collec-
tions scientifiques, les universités, les corps savans, enfin tout
ce qui peut donner une idée de la civilisation et des mœurs
d'un pays. Nous ne parlons point du commerce et des ques-
tions de statistique et de morale publique dont s'occupe l'au-
teur à propos des décès , des naissances , des accroissemens de
population , des enfans illégitimes, des crimes et des délits.
Imitant Malte-Brun dans sa manière, parfois trop hardie,
mais toujours basée sur des moyens admissibles , lorsqu'il di-
visait certains États, en négligeant les limites variables tracées
par la politique , le continuateur considère séparément , sous
le titre de Royaume de Prusse proprement dit , toutes les an-
ciennes provinces prussiennes qui forment avec ses nouvelles
conquêtes une masse compacte. Il passe à d'autres parties de
l'Allemagne , et revient ensuite aux provinces prussiennes du
Rhin, qu'il considère avec raison comme des espèces de colo-
nies , séparées de la Puisse par d'autres États allemands. La
description de ces provinces se termine par des considérations
générales sur la Force «le la monarchie prussienne, que nous
regrettons de ne pouvoir citer. ( Voy. pag. i\"\. )
Les nombreuses principautés et les petits royaumes du cen-
tre de l'Allemagne, qui offrent tant d'aridité et si peu d'intérêt
dans la plupart des géographies , sont décrits dans ce volttn..-
/,6o LIVRES FRANÇAIS.
avec une variété qui fait que cette lecture , loin de causer
aucune fatigue, est pleine d'intérêt. Il passe ensuite au royaume
de Bavière où la constitution des montagnes, les sources miné-
rales, les ossemens fossiles, l'agriculture et toutes les questions
qui intéressent le pays sont également bien présentées.
Les villes libres de Brème, Hambourg, Lubeck et Francfort-
sur-le-Mcin forment un groupe séparé; et comme dans ces
petits États le commerce est pour ainsi dire tout, il s'attacbe
à en donner une idée aussi exacte qu'intéressante. La Bohème
et les différens États de l'Autriche sont successivement passes
en revue : l'auteur se montre juste dans la part qu'il réserve
aux éloges que, sous un certain rapport, mérite le gouverne-
ment autrichien, et dans la censure sage et modérée qu'exige
sa marche lente vers les améliorations. Un coup-d'ceil général
sur l'empire autrichien et des considérations sur l'ancienne et
la nouvelle organisation de l'Allemagne , sur ses peuples du
nord comparés à ceux du midi, sur l'état des sciences, de la lit-
térature et des arts, terminent le vaste tableau de cette contrée.
La Suisse étant le pays le plus fréquenté et le plus connu
de l'Europe, l'auteur n'a pas cru devoir la traiter avec autant
de détails que l'Allemagne. Nous ne lui en faisons point un
reproche, parce que rien de ce qui est intéressant sous le rap-
port de ses montagnes , de ses productions naturelles, de ses
habitans et de leurs mœurs, n'a été négligé.
L'Italie termine le volume : elle y est décrite sous tous les
points de vue. La description physique annonce les connais-
sances en histoire naturelle que possède l'auteur; et, sous ce
rapport , nous doutons que son prédécesseur s'en fût aussi
bien tiré. La partie descriptive nous a paru aussi soignée. Quant
à la partie politique , il était difficile de faire partout l'éloge
de certaines contrées italiennes, où l'ignorance et la supersti-
tion des gouvernés, autant que la marche létiograde des gou-
vernans, sont un tableau pénible pour celui qui jette un coup-
d'ceil philosophique sur les différens États de l'Europe. Aussi
l'auteur n'a-t-il pas cru devoir s'en rapporter toujours à ses
propres lumières. Quelques citations, tirets du voyage de
M. Simond en Italie, ouvrage le plus récent qui ait été publié
sur cette contrée, puisqu'il a été imprimé dans le cours de
cette année, ont dispensé l'auteur de hasarder des conjec-
tures sur la manière dont certaines parties de l'Italie sont gou-
vernées. Ce n'est donc pas sans él«umeineu t , nefus devons le
dire ici, en rendant justice au continuateur de Maltc-Btun,
que nous avons vu dernièrement us M. Rosset, vice-intendant
de Maurienne , faire insérer dans la Quotidienne ( numéro du
SCIENCES PHYSIQUES. /,rii
iei octobre 1828) une diatribe, dégoûtante par l'esprit de
parti et la mauvaise foi qui y régnent, contre ce 7e volume
qu'ii signale comme un tissu d'erreurs , de bévues et de men-
songes , parce que ce volume renferme dans moins de deux
pages ( pag. 620 à 622) une citation de M. Si mon d , dans la-
quelle ce voyageur fait, d'une manière peut-être un peu trop
franche, la censure du gouvernement sarde.
Le succès de ce volume a justifié le continuateur des atta-
ques que pourraient lui faire tous les vice-intendans du monde.
Les savans et les géographes sauront apprécier cet ouvrage ;
les hommes d'Etat consulteront avec le plus grand intérêt les ta-
bleaux statistiques placés après la description de chaque con-
trée ; et ceux qui attachent le plus d'importance aux questions
politiques reliront et méditeront la péroraison qui termine le
volume, et qui a pour îitre : Avenir de l'Italie ( pag. 738).
Nous croyons pouvoir, en si'ireté de conscience, déclarer que
ce volume est supérieur à tous les précédens , dût M. Rosset
nous dénoncer à notre tour dans les journaux.
Bory de Saint- Vincent.
126. — * Dictionnaire classique et universel de géographie
moderne , contenant la description succincte des pays et prin-
cipaux lieux du globe , d'après un nouveau plan , pour les gé-
néralités ou grands articles décrits sous les deux grandes divi-
sions de la géographie physique apolitique, avec leurs subdivision s
par ardre de matière; extrait et traduit des meilleurs ouvrages
géographiques dans les principales langues de l'Europe , tels
que dictionnaires statistiques, voyages , etc. , avec les sources
citées à côté de chaque article : le tout rédigé et mis en ordre
par tfyacinlkeJuJLXGiOïS; précédé d'une instruction très-étendue,
dans laquelle on donne un précis dàgéographie physique et po-
litique, un coup-d'œil général sur le globe , et un vocabulaire
des termes techniques de. la géographie , etc. Paris, 1828;;! la li-
brairie géographique de Hyacinthe Langlois père, rue de Bùssy,
n° ]6 (1). 2 forts vol. grand in-8" imprimés à a colonnes en
petit texte, grande justification , contenant 80 lignes par co-
lonne -, 'sur papier grand - raisin vélin. On a adopté pour les
grands articles un caractère plus gros, la gaillarde , gros œil ,
afin qu'on puisse les lire facilement. Cet ouvragées! publié par
souscription, en quatre livraisons, avec Atlas in-Zj0 des cinq
(1) M. Langlois a publié la 11'' édition de Vabrégé de ia no,
Géographie universelle, d'après le plan de li'illi<im Guthrie. 3 forts roi
in-8° avec un Atlas des cinq parties du monde , en cinq grandes caries
enluminées, in-4"; prix, 36 fr.
462 LIVRES FRANÇAIS.
parties du monde en cinq grandes cartes colombier, donnant
les nouvelles divisions et les dernières découvertes , par Fre-
•nin , géographe attaché au bureau de la guerre. Prix pour les
souscripteurs, 36 fr. ; id. in-4°, pap. vélin, 72 fr. Les ire et
2 e livraisons, formant le tome ier, de 1,598 pages , y compris
l'introduction de 188 pages, sont en vente. Prix, avec l'atlas
ci-dessus , 24 fr. ; id. in- 4°, pap. vélin , 48 fr. On ne paie rien
d'avance. Le tome 2e et dernier, formant les 3e et 4e livraisons,
sera irrévocablement publié dans les premiers mois de 1829.
On joint à ce dictionnaire un nouvel atlas universel portatif
de géographie ancienne et moderne , petit in-fol. cartonné, de
4i cartes, dont 33 pour la partie moderne, par Arroivsmith ,
et 8 pour la partie ancienne, par Danvillc. Prix des deux pre-
mières livraisons avec l'atlas ci-dessus, 40 fr. Cet atlas se vend
séparément 25 f.
Ce dictionnaire classique diffère entièrement, par sou plan,
des lexiques géographiques abrégés qui ont paru jusqu'à ce
jour. Voici les avantages qu'il présente:
i° D avoir un ouvrage qui ait de l'ensemble, étant revu en
entier et rédigé par une seule main, et qui soit proportionné
dans toutes ses parties à raison de leur importance et de leur
étendue. On n'a point sacrifié tous les aulres pays à la France ,
qui occupe la plus grande place dans presque tous les diction-
naires géographiques.
20 D'offrir de l'uniformité pour l'orthographe des noms
propres , conservés tels qu'ils s'écrivent dans les langues na-
tionales ; d'indiquer les parties du monde où les pays et les
lieux sont situés. On a ajouté les noms de la géographie an-
cienne en italique et en parenthèses, à côté des noms mo-
dernes. On donnera à la fin de l'ouvrage une table alphabé-
tique des noms de la géographie ancienne et moderne com-
parés.
3° De renfermer l'analyse succincte et raisonnée des diction-
naires géographiques étrangers, statistiques, voyages, au
nombre de plus de 10,000 volumes, extraits et traduits, à
l'exception de la France , des principales langues de l'Europe.
4° De donner, pour tous les États de l'Europe, des dis-
tances exactes et orientées des chefs lieux de leurs provinces,
déterminées d'après les itinéraires de tous les pays de cette
partie du monde.
Dans les articles concernant l'Asie, l'Afrique et l'Amérique ,
on a suivi le même plan pour les lieux qui se trouvent sur des
routes; mais quant aux pays où il n'en existe pas , on a ajouté
•in cinquième en sus de la distance directe. Dans les régions
SCIENCES PHYSIQUES. 463
ultérieures de l'Asie et de l'Afrique, on a compté les journées
des caravanes. Toutes les distances sont réduites en lieues de
poste de France de 2,oootoises, parcequ'elles concordent mieux
avec les milles allemands, anglais, italiens, etc. On a placé à
la fin de cet ouvrage les tableaux des poids et mesures , des
changes des principales places de commerce. La position «les
lieux sous leurs latitudes et longitudes a été vérifiée de nouveau
d'après les meilleures autorités. L'éditeur a réuni tous ses ef-
forts pour faire mieux que ses devanciers. Le public éclairé
pourra facilement comparer et tixer son choix. Ce dictionnaire
contiendra 120,000 articles , plus du double que les nouveaux
lexiques abrégés. Parmi les grands articles par ordre de ma-
tières, de 8 à 3o pages qui ont paru dans les deux premières
livraisons de cet ouvrage, nous citerons les suivans : YAbys-
sinic, V Afghanistan , X Afrique, V Allemagne ,les Alpes , les deux
Amériques^ les Indes , X Angleterre, l'empire d! A n-nam , les An-
tilles , X Arabie , X Asie , X Autriche , la Barbarie, la Bavière ,
le Brésil , la Grande-Bretagne , Buenos- Ayres , le Canada, le
Chili, la Chine, la Colombie , le Danemark, X Egypte , X Es-
pagne , les Etats-Unis, X Europe , la France, la Grèce, le
Groenland , Guatemala , la Guinée , les Guy ânes , Xlndoustan ,
la Nouvelle-Hollande , X Inde au-delà du Gange, X Irlande , et
X Italie.
Le tome Ier fournit les moyens déjuger ce nouveau diction-
naire, en comparant ses articles aux promesses du prospectus :
il soutient cette épreuve toujours périlleuse pour les ouvrages
volumineux et de longue haleine, où les matières abondent,
et sur lesquels chaque lecteur se croit en état de prononcer.
On y remarque sans doute quelques imperfections; mais ce
sont principalement des omissions qui peuvent être réparées
par un Supplément de quelques pages à la fin du second vo-
lume. Ainsi, par exemple, il fallait une notice sur Baltisport ,
ville à l'entrée du golfe de Finlande, l'un des établissemeus de-
là marine militaire de la Russie : il eût été convenable d'en
laite une sur le fort de Biserte , au pied de l'Oural, dont l<
menteur Kotzebue a fait une si pompeuse description , etc. —
L'introduction satisfera tous 1rs lecteurs ; on ne regrettera
point que l'auteur en ait lait, en quelque sorte, un ouvrage
complet et très-instructif. Nous aurons l'occasion de revenii
sur ce bon ouvrage lorsque lf second volume aura paru. .N .
127. — Voyage n V abbaye de la Trappe de Melteray, par
M. Edouard Ricbbb.. Cinquième édition. Nantes, 1 S •/'■>; "Mel
linet-Malassis ; Paris , llaynal, rue Pavée St. Indre- des- Arts
In- ta (!<' 1 a5 pages.
AC4 LIVRES FRANÇAIS.
128. — L'abbaye delà Trappe, par Gustave Grandpré, tra-
ducteur des Humoristes, avec cette épigraphe: Inveni portum ;
spes etfortuna , valetc. Paris , 1 S27 ; Corbet j quai des Augus-
tins. In-12 de 24G pages.
M. Ed. Richer écrit Mclleray , et uou Me Hier aie , comme on
le fait généralement. Il s'appuie, pour justifier cette innovation,
sur le mot Mellarium , nom latin de cette célèbre abbaye. Deux
religieux, sortis du couvent de Pontron pour fonder celui de
Melleray, s'arrêtèrent, en 11 32, dans la forêt qui a voisine ce
dernier monastère. Ils trouvèrent, dans le tronc d'un vieux
chêne un rayon de miel, et cette circonstance détermina, sui-
vant la tradition , le nom qu'il porte encore aujourd'hui.
La relation de M. Ed. Pùcher est adressée à l'un de ses amis,
Elle présente des détails fort intéressans sur les formes usitées
pour la réception des étrangers , et sur les occupations des re-
ligieux , qui exercent l'hospitalité envers tous ceux qui vien-
nent les visiter. Le produit de leurs travaux les met à même
de subvenir aux frais que cette coutume généreuse leur occa-
sione. Deux moulins, une boulangerie, une vacherie, et des
jardins, servent à la consommation de la maison. Tous ces éta-
blissemens , dans lesquels on emploie des procédés perfec-
tionnés, sont desservis par des religieux. Des ateliers de tout
genre, une forge pour la ferrure des chevaux et pour les outils
aratoires, une tannerie qui fournit des cuirs estimés dans le
pays, une brasserie de bière, etc., occupent Je peu de lems
qu'ils ne donnent pas aux exercices de piété. Ils veulent aussi
former des pépinières qui pourront devenir très-utiles pour
l'amélioration de l'agriculture de la contrée. Le reste de l'ou-
vrage de M. Richer est une suite de pensées poétiques et reli-
gieuses , grandes , belles, élevées, exprimées souvent avec
chaleur, avec éloquence, mais qui sont nécessairement un peu
monotones, puisqu'elles roulent toutes sur cette pensée fonda-
mentale : l'homme se sent appelé intérieurement à une vie plus
pure et plus heureuse ; il s'agite avec inquiétude jusqu'à ce qu'il
donne à ses désirs un but plus digne de lui , et qu'il se repose
dans une conviction religieuse qui lui promette 1 immortalité.
M. Gustave Grandpré a placé, en tète de son ouvrage, un
avant-propos dans lequel il traite une question qui touche aux
discussions politiques du moment : « Le rétablissement des
communautés religieuses est- il une conséquence nécessaire de
la liberté des cultes ? Est-il compatible avec nos institutions
constitutionnelles ? « Nous répondons affirmativement, et nous
demanderons à notre tour : Qiiel despote serait assez insensé
pour empêcher deux hommes fatigués du inonde de s'en
SCIENCES PHYSIQUES. 465
retirer, de mettre en commun leurs pensées , leurs croyances,
leurs biens, tout ce qu'ils possèdent dans cette vie, et tout ce
qu'ils attendent de l'autre? Les cénobites, dit-on, sont une
partie inutile et parasite de ia société : je le pense comme vous.
Mais la loi doit respecter la liberté individuelle de l'homme,
et chacun n'entre dans le contrat social que sous bénéfice
d'inventaire, et s'en retire dès qu'il lui convient de le faire.
Maintenant , pour prévenir une trop grande aggrégation de
biens sur la tète d'un ou plusieurs individus , allez-vous ,
comme le propose M. Grandpré, émettre loi sur loi ? Cette lt»-
gislation exceptionnelle serait toujours vicieuse et, incomplète ,
carie principe sur lequel elles s'appuierait serait lui-même
vicieux et tyrannique. Que faut il donc faire pour arrêter ce
torrent de congrégations, de couvens , de moines de toute
couleur dont nous sommes menacés ? Ce qu'il faut faire ?rien ,
si ce n'est d'abolir toutes les lois , toutes tes ordonnances qui
régissent cette matière; de permettre à chacun d'être moine ou
franc-maçon , sans qu'il soit pour cela en état de suspicion
devant la loi. Mais un principe doit être adopté avec toutes
ses conséquences ; et quand il conviendra à un prêtre, à Un
religieux, de rompre ses vœux , il ne faudra pas créer pour
lui une autre loi exceptionnelle , et l'empêcher de se marier
et d'entrer dans l'ordre civil en quelque façon que ce soit.
Ji'opinion publique, comme le dit M. Grandpré , sera là pour
le punir d'avoir manqué à ses sermens , ou pour le louer d'être
revenu à la raison. La loi n'a rien à faire dans tous ces cas de
conscience ; elle doit être morale et non religieuse. Que l'en-
seignement soit libre; qu'à défaut du gouvernement les hommes
éclairés le répandent et l'encouragent dans les classes infé-
rieures, et nous serons pour Ibtig-rempS délivrés des craintes
qu'inspire \\ spi it d'envahissement du clergé. Encore une
fois , adoptons des principes larges et complets qui soient en
harmonie avec la liberté morale, avec le bon sens, avec la
justice, car on ne fait rien de durable et de grand sans ces con-
ditions, prises dans un sens absolu.
M. G. Grandpré a cherché à dissimuler ce que ces discus-
sions pouvaient avoir d'aride, en v mêlant des épisodes ro-
manesques qui ne nous ont pas paru bien intérëssans : mais
tout le livre est écrit avec beaucoup de pureté et d'élégance;
■t «le nombreuses citations, faites toujours à propos, témoignent
du savoir de l'auteur A.. P.
466 LIVRES FRANÇAIS.
Sciences religieuses , morales , politiques et historiques.
129. — * Education familière, ou Série de lectures pour les
enfans , depuis le premier dge jusqu'à l'adolescence , par miss Ma-
ria Edgeworth , ouvrage traduit de l'anglais par mad. Louise
Sw. Belloc. Paris, 1828; Alexandre Mesnier, place de la
Bourse; prix, 6 fr.
Cet important ouvrage, qui, en Angleterre, a été universelle-
ment répandu dans les établissemensoù l'on s'occupe de donner
aux enfans les premiers élémens de l'éducation, est rendu en
français avec autant de fidélité que de goût; on ne pouvait pas
apporter plus de soin à la traduction d'un ouvrage. Cependant
la tâche du traducteur n'était pas facile; il s'agissait de trans-
mettre en français les idées simples et sans apprêt d'un petit
cercle de jeunes enfans qui, dans leurs réunions , parlent entre
eux le langage naïf de leur âge.
Quand on veut engager les enfans à quitter leurs jeux pour se
livrer à des lectures instructives, il faut étudier leur caractère,
leurs penchans; il faut connaître intimement leurs manières,
leurs termes, le styleinnocent etgracieux de leurs conversations,
Aussi est-ce à cela que miss Edgeworth s'est surtout attachée :
elle y a parfaitement réussi. Madame Belloc n'a pas moins senti
l'importance de conserver dans un ouvrage destiné aux enfans
leur style facile et naturel ; grâces à ses soins, ce système d'é-
ducation, le meilleur qui existe pour le jeune âge, appartient
aujourd'hui à la France autant qu'à l'Angleterre.
La même cause qui a donné à ce système d'éducation un
succès si éclatant dans toutes les villes de la Grande-Bretagne
doit le lui assurer en France : cette cause eslla pureté et la bonté
des principes qu'il inculque dans l'esprit des en/ans. En effet, il
serait impossible de réunir dans le même espace plus de sages
maximes et plus d'exemples utiles. Des leçons de sagesse adap-
tées aux goûts, à l'intelligence des enfans, et ornées de mille
images agréables, viennent sans cesse frapper leur esprit; des
principes de morale, propres à former l'enfance et à la conduire
dans le sentier delà vertu, s'insinuent imperceptiblement dans
leurs cœurs ; ils y laissent gravés en caractères ineffaçables des
avertissemens propres à éloigner toujours les enfans des actions
etdes habitudes qui seraient contraires à celles qu'ils ont appris à
aimer et qui pourraient les entraîner vers des fautes semblables
à celles où sont tombés les petits héros qu'ils ont vu faillir.
< lombicn le bonheur d'une famille dépend des premiers livres
qu'on place dans les mains de ses enfans! L'âge de l'adolescence
SCIENCES MORALES. 4G7
tient de si près à celui de l'enfance! Alors arrive cette époque si
critique de la vie, où, le naturel étant déjà formé, le caractère se
déclare. Il n'est peut-être pas de père assez peu soigneux de ses
eufanspour ne pas se livrer avec ardeur à leur éducation inorale,
lorsqu'il les voit entrer dans l'âge de l'adolescence , parce qu'a-
lors la nécessité en est trop apparente. Mais que de peines il
aurait pu s'épargner si, au lieu d'attendre cette époque de la
vie où les penchans du jeune homme viennent combattre les
bons principes que son père veut répandre dans son cœur, il
s'y était livré quelques années plus tôt, quand le caractère était
encore flexible! En mettant dans les mains des enfans un ouvrage
qui peut leur servir de tableau pour modeler leur conduite
( et il n'en existe point de comparable à celui de miss Edgeworth
dans ce genre), les pères, les parens, les amis verront avec
plaisir que ces enfans s'approprieront de sages maximes poul-
ies guider dans toutes leurs actions; et par là se trouvera pres-
que remplie cette tâche si nécessaire, si difficile, de susciter
de bonne heure dans le cœur de l'homme le désir de pratiquer
la vertu lui-même et de l'honorer dans les autres.
De tous les ouvrages qui ont été composés dans le but de
tourner l'esprit des enfans vers les bons principes de la morale
et de la sagesse , celui de miss Edgeworth offre le plus d'attrait.
Cet excellent ouvrage a été traduit avec i\n soin extrême par
madame Belloc, déjà honorablement connue par sa Bibliothèque
de famille et par d'autres ouvrages utiles : elle n'a rien négliyi,
dans cette nouvelle production pour donner en français la
même simplicité, les mêmes grâces, le même naturel qui dis-
tinguent l'ouvrage anglais. Il faut dire qu'elle a complètement
réussi. John Sinnett.
i3o. — * Du courage civil et de l'éducation propre à inspira
les vertus publiques ; par Hyacinthe Corne, conseiller auditeur
à la cour royale de Douai; ouvrage qui a remporté le prix
proposé par la Société de la morale chrétienne au concours d<
i8u8. Paris, 1828; Gayet. In-8° de 166 pages; prix, 5 fr.
L'introduction que M. Corne a placée en tète de son ouvrage
se termine par une phrase dont on ne saurait trop louer la
pensée, et qui, dans la bouche d'un jeune magistrat écrivant
sur le courage civil, est un engagement noble et plein d'espé-
rance. « Parler, dit-il, d'une vertu dans sa jeunesse, il semble
que ce soit une garantie contre ses propre^, faiblesses qu'on se
donne pour la vie entière. ■ Quand on a lu ce volume, on est
convaincu «pie la fidélité à un pareil engagement devra peu
routera l'auteur; on reconnaît en lui cette modération ferme
cette indépendance sans forfanterie, ce courage de bon sens
/,63 LIVRES FRANÇAIS.
ce culte éclairé pour la sainteté du devoir et pour la pureté de
conscience, qui font les bons citoyens et les hommes sûrs. Cet
ouvrage est déjà connu par le rapport de M. Coui.maxn à la
Société de la morale chrétienne. Trois parties le composent.
La première a pour objet la nature du courage civil , et sa
rareté; la seconde, les causes morales et politiques de cette
rareté; et la troisième, ses remèdes. Les deux premières parties
annoncent beaucoup de justesse et de sagacité d'observation;
la troisième insiste fortement sur la nécessité d'une éducation
civique. L'auteur s'y plaint que nos systèmes d'éducation soient
trop exclusivement littéraires; que, dans les écoles et dans le
rein de la famille, les devoirs de citoyen ne soient pas spéciale-
ment enseignés ; il voudrait que les éludes historiques et philo-
sophiques reçussent plus de développement; que non seulement
des cours de droit politique et d'économie publique fussent fon-
dés, mais que, même dès les enseignemeus du plus jeune âge, les
obligations de l'homme envers son pays et envers la société fus-
sent montrés et expliqués à l'enfant. Cette partie de l'ouvrage,
quoiqu'elle abonde en considérations saines et justes, laisse ce-
pendant beaucoup à désirer. Les conseils en sont trop vagues; et
les plans d'études dont l'auteur offre des esquisses se bornent à
des généralités trop peu nettes pour pouvoir saisir vivement les
esprits. Il serait à désirer que l'auteur, appliquant lui-même
ses principes, traçât dans des ouvrages dignes de devenir élé-
mentaires les tableaux historiques dont il regrette, avec raison,
que notre littérature soit trop dépourvue. C. R — d.
i3i. — * Histoire dis communes de France et législation mu-
nicipale , depuis le xie siècle jusqu'à nos jours, par P.-J.-S.
Dufey (de l'Yonne). Paris, 1828; Gœury, libraire, rue Saint-
André-des-Arcs, n° if». In-8° dexxet 332 p.; prix, 5 fr. 5o c.
i32. — * Histoire critique du pouvoir municipal, de la condi-
tion des cités , des vil/es et des bourgs, et de l'administration des
communes en France, depuis l'origine de la monarchie jusqu'à
nos jours, par M. C. Leber, chef du bureau du contentieux des
communes au ministère de l'intérieur. Paris, 1828; Audot, rue
des Maçons- Sorbonne, n° 11. In-8°devm et 63o p.; prix, 8 fr.
L'histoire des commîmes est sans contredit l'un des points
fondamentaux de nos annales. Tout ouvrage qui a pour objet
d'en éclaircir l'origine et de jeter de nouvelles lumières sur
les vieilles chartes, monumens des efforts de nos pères pour
conquérir la liberté, mérite doue un sérieux examen; Les deux
productions que nous annonçons aujourd'hui ont éié entre-
prises dans ce but aus i intéressant qu'utile. L'ouvrage de
M. Leber surtout prouve que son auteur s'est livré aux plus
SCIENCES MORALES. 469
profondes études sur la partie de notre histoire qu'il a voulu
traiter. Souvent il combat M. le président Henrion de Pensey,
qui a aussi composé un livre fort estimé sur le pouvoir municipal.
Nous nous serions fait un devoir d'entrer aujourd'hui dans de
plus amples détails sur les deux ouvrages dont nous avons
transcrit les titres en tète de cet article, si l'on n'annonçait,
comme devant paraître incessamment, une Histoire des com-
munes en France, par 31. Raynouard , membre de l'Institut.
Nous en attendrons la publication, pour rendre compte à nos
lecteurs, dans la section des analyses, des divers systèmes
suivis par les trois auteurs qui ont entrepris de traiter le
môme sujet.
i33. — * Causes célèbres étrangères , publiées en France pour
la première fois et traduites de l'anglais, de l'espagnol, de
l'italien , de l'allemand , etc. , par une Société de jurisconsultes et
de gens de lettres. T. V. Paris, 1828; C.-L.-F. Panckoucke,
éditeur. In-8° de 4<»8 p.; prix de chaque volume, 6 fr.
Ce cinquième volume, termine la collection des Causes célè-
bres étrangères y publiées par 31. Panckoucke. Les procès qui
s'y trouvent réunis offrent tous beaucoup d'intérêt, et plusieurs
d'entre eux , parmi lesquels nous citerons celui du com-
plot papiste, tiennent directement à l'histoire d'Angleterre.
Nous pe pouvons que confirmer de nouveau les éloges que
nous avions déjà donnés à cet ouvrage, lors de la publication
des précédens volumes. (Voy. Rec. Enc. , t. xxxm, p. 787 ,
t. xxw, p. l\i\l\ et t. xxxv, p. 749. ) A. T.
i3/J. — * Économie politique des Athéniens , ouvrage traduit
de l'allemand de 31. Auguste Dokc.ku, de l'académie de Berlin,
par 31. A. Lai.iganï. Paris, 1828; A. Sautelct. 2 vol. in-8° de
5oo et 484 p-ig. ; prix , i5 fr.
Ce n'est point ici un ouvrage d'économie politique , dans le
sens que QQUS sommes convenus d'attacher à cette expression.
L'auteur ne s'est point proposé de nous faire connaître les
théories des savatis d'Athènes, sur la formation, la distribu-
tion et la consommation des richesses. Les savans de l'ancienne
Grèce n'av. lient (ait à cet égard aucune théorie : on ne trouve
chez eux sim ce sujet que quelques i !ées éparses et sans liaison
entre elles. Les phénomènes et les principes dont la connais-
sance et l'enchaînement constituent la science existaient chez
eux comme <•!:«•/. nous; mais ils n'avaient pas été observés et
réduits en système. L'économie politique, telle que nous l'en-
ten'lons , n'existait pas pour les peuplés de l'antiquité.
L'objet que M. lîoeilJi s'est proposé a été de nous faire con-
naître l'industrie des Athéniens, c'est -à d'.' '■ la manière Spéciale
4)o LIVRES FRANÇAIS.
dont ce peuple pourvoyait à ses besoins. I! a eu par consé-
quent à exposer, non-seulement l'état des diverses branches
de l'industrie des particuliers , mais les mesures de finances et
les ressources à l'aide desquelles le gouvernement subvenait
aux dépenses publiques. Ce travail exigeait de la part de l'au-
teur une érudition immense et une patience infatigable : qui-
conque lira son ouvrage reconnaîtra qu'il n'est point resté
au-dessous de la tâche qu'il s'était imposée.
M. Boeckh a divisé son ouvrage en quatre livres. Dans le
premier il a traité d'abord des monnaies et des rapports qui
existaient entre la valeur respective des métaux et des objets
de consommation. Il s'est occupé ensuite de l'état de la popu-
lation , de l'agriculture et de l'industrie , des divers objets qui
constituaient la richesse individuelle , des valeurs nécessaires
à l'entretien de la vie, des salaires, des intérêts terrestres et
maritimes, des loyers et des fermages. Ce livre contient une
multitude de faits relatifs à la vie privée des Athéniens, et ces
faits sont d'autant plus intéressans que les historiens s'en sont
en général peu occupés.
Le livre second traite de l'administration des finances et des
dépenses publiques. Chez les Athéniens , les agens préposés à
la perception et à l'emploi des revenus publics formaient une
partie considérable du gouvernement. M. Boeekh s'est attaché
à nous les faire connaître depuis les plus grands jusqu'aux
plus petits. L'emploi des revenus publics ne pouvait être dé-
terminé qu'en faisant connaître les divers objets auxquels ils
étaient appliqués. L'auteur a donc été conduit naturellement
à exposer les principales fonctions du gouvernement. Il traite
successivement des constructions publiques, de la police, de
la célébration des fêtes , des sacrifices , des distributions faites
au peuple, du salaire de l'assemblée du peuple et du sénat,
du salaire des tribunaux , des secours donnés aux nécessiteux,
des récompenses publiques , de la marine , de l'armée , des
dépenses de guerre, etc.
Le livre troisième est consacré à faire connaître les sources
auxquelles les Athéniens puisaient leurs revenus publics. Ces
sources peuvent se réduire au nombre de quatre : les propriétés
publiques , telles que les mines; les impôts perçus sur les ri-
chesses ou sur les individus ; les amendes et les confiscations ,
et les tributs imposés aux alliés. S'il existait encore des illusions
sur la perfection des gouvernemens de l'antiquité, et sur le
bonheur réservé aux diverses classes de la société, rien ne
serait plus propre à les dissiper que les faits rapportés dans ce
troisième livre. On voit qu'à Athènes , comme à Rome , quand
SCIENCES MORALES. 47i
les citoyens ne vivaient pas des produits arrachés aux travaux
des hommes faits esclaves, ils trouvaient des moyens d'exis-
tence dans les confiscations , et dans les extorsions exercées
contre leurs alliés.
Dans le quatrième livre, l'auteur a traité des revenus ex-
traordinaires des Athéniens, et particulièrement des mesures
de finance des Grecs. Il faudrait , pour donner une idée exacte
du contenu de ce livre, entrer dans des détails d'érudition qui
seraient peu intéressans pour la plupart des lecteurs, et qui
n'auraient pas le développement nécessaire pour être bien
entendus. L'auteur s'est livré ici à des recherches qui peuvent
avoir un grand intérêt pour les érudits, mais dont la science
de l'économie politique tirera peu de profit.
L'ouvrage de M. Boeckh sera utile surtout aux personnes
qui se livrent à l'étude de l'histoire des anciens peuples de la
Grèce. Nous devons observer toutefois que l'auteur s'est beau-
coup plus occupé de rechercher et d'exposer les faits que
d'en faire voir l'enchaînement. Il n'y aura guère que les hommes
habitués à remonter des effets aux causes qui retireront de
ses immenses recherches une véritable instruction. Les autres
trouveront peut-être quelquefois qu'il est descendu dans des
détails qui présentent peu d'intérêt. Nous reviendrons au
reste sur cet ouvrage trop important pour être jugé sur une
première lecture, et pour être apprécié dans une simple an-
nonce. Ch. Comte.
i'35. — * Mémorial portatif de chronologie , d'histoire indus-
trielle, d'économie politique, de biographie, etc., contenant,
i° les dates des événemens et des faits les plus remarquables
de l'histoire générale, considérée spécialement sous les rap-
port religieux, politique, scientifique et littéraire ; %° des dé-
tails étendus sur l'origine et la succession des inventions ou
des procédés le plus généralement employés dans les diverses
branches d'industrie; de nombreux renseignemens sur les
traditions, superstitions, cultes et croyances, mœurs, usages,
costumes, théâtres, établissemens scientifiques, industriels et
d'humanité des principales nations du monde, etc. etc. etc.
Nouvelle édition, revue, corrigée et considérablement aug-
mentée. Première partie. Paris, 1828; imprimerie de l-'irmin
Didot; Verdière, quai des Augustins, n° 29. In-12 de 800 p.;
prix, iî. fr.
C'est en vain que l'on tenterait de démêler dans la plupart
de nos livres d'histoire quelle a été l'influence de l'industrie
sur les mœurs et le bonheur des peuples. Les lecteurs s'estiment
déjà trop heureux, quand l'auteur qu'ils parcourent veut bien
tfi LIVRES FRANÇAIS.
tenir compte de l'action que les doctrines religieuses, philoso-
phiques et littéraires ont exercée sur la société. Quelques essais
récens, et plus particulièrement l'ouvrage que nous annonçons,
signalent et remplissent en partie cette grande lacune des an-
nales humaines. Le tems n'est pas loin sans doute où l'on re-
conuaiira que l'histoire d'un art, d'une industrie quelconque,
de la pèche, par exemple, mérite de fixer notre attention, tout
autant qu'une dynastie de rois ou une série de batailles. Quel
homme, quel événement a plus contribué aux progrès rapides
de la fortune et de l'indépendance des Hollandais, que la
pèche du hareng? De nos jours, ne voyons-nous pas le fer,
mieux exploité, mieux travaillé, servir aux progrès de la civi-
lisation en rendant les communications et les transports plus
faciles, soit que des ponts en chaînes ou en fil de fer s'éièveut
sur les rivières, soit que des routes et des ornières en fonte
s'établissent entre nos villes? Qui sait si ces faits, si les services
plus importans encore (]ue nous devons à la vapeur trouveront
place dans nos annales contemporaines ? Au reste, pour fondre
l'histoire industrielle d'un peuple dans son histoire politique,
il faudrait des investigations si laborieuses et des connaissances
si diverses qu'un seul homme ne saurait peut-être les embrasser
toutes ensemble; le savant auteur du Mémorial n'a pas tenté
lui-même de mêler des élémens qui semblent si hétérogènes;
et c'est après avoir donné une excellente table chronologique
des principaux événemens de l'histoire universelle, politique
et littéraire, qu'il présente à ses lecteurs, dans des articles
rangés par ordre alphabétique, l'histoire des sciences, arts,
usages, superstitions, inventions, etc. Quelques-uns de ces
articles sont de véritables traités. Nous indiquerons spéciale-
ment celui qui a pour titre : Etablisscmcns d 'humanité , et dans
lequel se trouvent exposés avec autant de clarté que d'intérêt
tous les efforts tentés par la philantropie pour adoucir le sort
des malheureux que la misère ou le vice jettent dans les hôpi-
taux et dans les prisons. Cette nouvelle édition du Mémorial ,
sept ou huit fois plus considérable que la première, utile à
toutes les classes de lecteurs , lésera surtout aux jeline&gxms
avides de trouver dans ce livre des notions étendues, claires et
précises sur l'histoire industrielle et l'économie politique.
Crussolle-Lami.
i36. — * Dictionnaire historique, ou Histoire abrégée des
hommes qui se sont fait un nom par leur génie, leurs talens,
leurs vertus, etc.; par l'abbé F. X. de Filler. Septième édition ,
enrichie d'un grand nombre d?a| ticles nouveaux, corrigée sur les
observations de nos meilleurs biographes, et ornée du portrait
SCIENCES MORALES. 47^
de l'auteur. T. XIII et XIV. Paris, 182S. Méquignon-Havard,
libraire-éditeur. 2 vol. in-8° de 491 et 499 Pa,gesî Pri*, U fr.
Cesdeux volumes commencent à l'article de saintOf//o«, évoque
deBamberg,et finissent à celui de l'amiral Rodnej. On s'étonnera
peut-être que le saint assez peu connu dont nous venons de faire
mention ait trouvé place dans ce dictionnaire, de préférence à
l'empereur romain et aux empereurs d'Allemagne qui ont aussi
porté le nom d'Othon. Il est encore assez singulier que l'article
de Pline l'ancien se trouve à la fin d'un volume, et que celui de
Pline le jeune commence l'autre. Il est sans doute assez difficile
de placer une lettre entière dans un volume; mais il faudrait du
moins que chacun de ces volumes fût terminé par un article com-
plet. Prusias , roi de Bithynie , a été plus heureux que l'empe-
reur Othon , et a trouvé ici sa place. Les auteurs y ont profité
d'une correction importante faite dans la Biographie universelle,
avant laquelle la foule des dictionnaires avait confondu Prusias
le chasseur avec son père Prusias le boiteux. Mais à l'article
de Claude Ptolémée, le père Feller, fidèle à sa profonde igno-
rance en astronomie, met en doute si l'opinion qui fait tourner
la terre autour du soleil n'aura pas le sort général des opinions
humaines, comme s'il ne s'agissait pas ici d'une véritable dé-
monstration devenue incontestable. Il n'était guère permis non
plus aux éditeurs de ne pas dire que l'abbé IJa/ma , qui vient
de mourir, a donné la traduction complète des œuvres de Pto-
lémée, avec des commentaires très importans. Un travail aussi
pénible et aussi considérable méritait bien que l'on en fit ici
mention. Les articles de Pie vi et de Pie vu sont faits avec plus
de soin et peuvent être consultés par ceux qui voudront étudier
l'histoire de ces deux papes. *F. — a.
i3^. — Histoire philosophique et politique de la Russie, par
M. Esneaux. Ire livraison. Paris, 1828; Corréard jeune,
libraire. In-8° de iv et 160 p.; prix, 2 fr. 5o c. la livraison.
Karamsin s'arrête à l'époque la plus intéressante des annales
de l'empire russe; il laisse une grande tâche à son continuateur.
Sa critique est éclairée et judicieuse; ses recherches ont été
immenses; cependant, sobre d'hypothèses, il se renferme
presque toujours dans les faits. En sa qualité d'historiographe,
il eut la faculté de puisera toutes les sources; doué d'une
grande facilité, il s'imposa le devoir de procéder avec lenteur,
et tout son ouvrage est empreint de ce caractère d unité et
d'enchaînement qui est le cachet des esprits supérieurs. Cepen-
dant, un vif sentiment de patriotisme donne quelquefois à son
récit une couleur apologétique. San style toujours soutenu se
distingue par la pureté et la noblesse. Lévesque a l'avantage
T. xl. — Novembre 1828. 3i
474 LIVRES FRANÇAIS.
d'être plus Européen , et d'avoir embrassé l'ensemble des tems
modernes : moins versé dans la langue et les antiquités russes ,
il se recommande par une gravité consciencieuse qui n'exclut
pas l'élégance; mais , comme écrivain , on le met généralement
au-dessous de Karamsin. Entreprendre après eux l'histoire de
Russie , c'est se flatter qu'on peut mieux faire. Nous prédisons
à M. Esneaux qu'il ne fera oublier ni l'un ni l'autre, et il nous
semble qu'il a trop présumé de ses forces. Nous allons motiver
ce jugement qui pourrait paraître trop sévère.
La première livraison de l'ouvrage de M. Esneaux renferme
l'histoire des tems qui ont précédé le règne de Ruric, et qu'il
a extraite ou copiée, comme il en convient lui-même, de
Karamsin et de Lévesque; un aperçu de la mythologie slave,
un essai sur les mœurs de ces tems antiques, un aperçu sur
l'origine des peuples russes, et enfin les règnes de Ruric, Oleg,
Igor, Sviatoslaf, Vladimir et Sviatopolk.
Nous bornerons notre critique à un seul point, parce qu'il
pourra donner une idée de la manière et du style de l'auteur.
Les chroniques de Nestor font foi que plusieurs peuplades
slaves appelèrent des chefs Varègues pour les gouverner.
Aucune circonstance explicative n'accompagne cette tradition.
M. Esneaux discute long-tems le fait, et prétend prouver que
ces Varègues, loin d'avoir cédé à une invitation , prirent pos-
session du pays comme conquérans. Il rejette l'autorité des
chroniques. « Si Nestor, dit-il, me conte uu fait impossible ou
ahsurde , je ne le croirai pas plus que l'Alcoran , lorsque
l'Alcoran, d'ailleurs rempli des meilleures choses, me soutient
que Mahomet escamote les quartiers de la lune. » Nous ne
pensons point, n'en déplaise à M. Esneaux, qu'il y ait parité
dans ce rapprochement; nous trouvons le fait digne de re-
marque, mais nous ne le trouvons point absurde et impos-
sible. Est-il donc inadmissible que des tribus rivales et lasses
de se combattre se soient soumises à des étrangers dont elles
avaient peut-être éprouvé la modération ? La modération des
Normands paraît aussi inexplicable à M. Esneaux que les
quartiers de la lune. J'avoue que je ne partage point cet excès
de scepticisme. Quand les Normands faisaient des expéditions
lointaines pour recueillir du butin , nul doute qu'ils ne se
piquaient point de paraître modérés ; mais dans les pays
voisins où ils avaient l'intention de s'établir, pourquoi n'au-
raient-ils pas essayé de faire aimer leur joug? Et si plus tard
les Varègues formèrent exclusivement la garde du prince, et
furent investis des emplois, est-il absurde d'admettre qu'on
les ait appelés, parce qu'ils abusèrent bientôt du pouvoir qu'on
SCIENCES MORALES. 475
leur avait confié ? M. Esneaux accorde aux peuplades sauvages
un brevet de patriotisme qu'il refuse aux nations civilisées : nous
allons citer ses propres expressions. « Non , les peuples ne se
donnent pas, mais ils se laissent donner ou prendre. Quel gou-
vernement ou quelle faction pouvait donner les Slaves à des
étrangers? Rien n'est plus facile quelquefois chez un peuple
civilisé; en une nuit opportune, quelque adroite coterie l'esca-
mote, pour ainsi dire, et rarement il s'en fâche. Quand le matin
ses journaux lui disent : c'est fait, il s'étonne un instant, et
retourne à son travail ou à ses plaisirs, riant de l'aventure, et
plaignant presque ses nouveaux maîtres de la peine qu'ils vont
avoir. Pour lui, qu'enveloppent tant de réseaux tendus sur le
pays, la chose du monde la plus indifférente est le changement
des gouvernans : que lui importe à qui il soit, pourvu qu'il
porte son bât ?» Voilà comme M. Esneaux entend l'histoire
politique et philosophique. En général, sa critique est peu
nourrie , et son style où se choquent des allusions bizarres
nous paraît peu convenable à la dignité de l'histoire. C — w.
i38. — * Histoire des Français , par M. /. C. L. Simonde dk
Sismondi , auteur de V Histoire des républiques italiennes. Paris,
1828; Treuttel etWurtz, rue de Bourbon, n° 17; Strasbourg
et Londres, même maison de commerce. Tom. X, XI et XII.
In-8° de 1 20 feuilles ou 1920 pages ; prix , 24 f. : prix des neuf
premiers volumes , 69 f. ( Voy. Rev. Eric, t. xxvm , pag. 752 et
t. xxxii, pag. 346. j
Un critique, aussi distingué par ses lumières que par son ta-
lent, a rendu compte, dans la Revue Encyclopédique , des pre-
miers volumes de cette histoire. En attendant qu'il analyse les
livraisons qui ont paru depuis, nous nous bornerons aujour-
d'hui à faire connaître la matière des tom. X, XI et XII qui
viennent d'être mis en vente. L'auteur y retrace les événemens
d'une période de 94 années, depuis l'avènement de Philippe de
Valois jusqu'à la mort de Charles VI. Tout se réunit pour faire
de celle époque une des plus remarquables qu'offrent les annales
des nations. Les discussions sur le droit d'hérédité allument
entre la France et l'Angleterre la guerre la plus acharnée; au
désastre de Créci succède celui de Poitiers : un roi de France
est prisonnier dans Londres. Bientôt la fortune nous trahit en-
core dans les plaines d'Azincourt; à la guerre étrangère se joint
la guerre civile, et la sanglante querelle des Bourguignons et
des Armagnacs, si fertile en spectacles dramatiques et en grandes
leçons, achève de désoler l'empire. De violentes commotions
politiques, la Jacquerie, les projets des Maillotius, augmentent
encore le désordre; une peste de trois ans fait le tour de l'Europe
Si.
476 LIVRES FRANÇAIS.
et enlève à la France près du tiers de ses habitans. An milieu de
tant de calamités, de grands dévoûmens s'accomplissent; Eus-
tache de Saint-Pierre et ses compagnons illustrent à jamais la
chute de Calais; de grands caractères s'élèvent ; on voit briller
tour à tourDuGuesclin,lc prince Noir, et d'autres hommes éner-
giques , tels que l'évèque de Laon , et le prévôt Marcel, que
M. Sismondi défend contre les attaques de presque tous nos
historiens, de Villaret, de Secousse, de Mézeray, de Pasquier
et de Jean de Serres.
On sent combien un pareil sujet habilement traité doit cap-
tiver l'attention des lecteurs. A mesure que M. Sismondi avance
dans son grand ouvrage , ses récits acquièrent un nouveau degré
d'intérêt, une importa nce nouvelle. La peiu tu red'événemens pi us
rapprochés de nous devient plus instructive, et les réflexions de
l'habile historien peuvent s'appliquer plus facilement aux objets
qui nous louchent. Aussi attend-on avec impatience les douze
volumes qu'il nous promet encore, et qui paraîtront, comme
les précédens, par livraisons successives. Du reste, M. Sismondi
ayant divisé son sujet en grandes époques , chacune de ses livrai-
sons peut être considérée comme formant un ouvrage séparé,
aussi bien que l'Histoire de la Ligue, Y Histoire de la Fronde,
Y Histoire des guerres de religion, etc. D — x.
139. — * Histoire des rois et des ducs de Bretagne ; par M. de
Roujoux, ancien préfet. Paris, 1828 ; Ladvocat. L'ouvrage doit
avoir 4 vol. in-8°. Il en a déjà paru deux; prix, 7 fr. 5o c. le vol.
Parmi les anciennes provinces de France, la Bretagne estime
de celles qui offrent une physionomie plus originale , et dont
l'histoire pi'ésente le plus d'intérêt. Nous nous proposons d'exa-
miner ce livre avec quelques détails ; en attendant nous devons
dire qu'au premier coup d'œil 31. de Roujoux nous semble
avoir travaillé en historien exact et laborieux; il a puisé aux
sources et comparé les autorités ; les réflexions qu'il présente,
dans s'a préface, sur les difficultés de la tâche qu'il a entreprise,
montrent qu'il les juge en homme capable d'en triompher. Le
nom de l'auteur, connu par plusieurs ouvrages qui ont obtenu
un succès mérité, est d'ailleurs une garantie du talent qui re-
commande cette nouvelle production. 31. A.
140. — * Histoire de la révolution française, par 31. A.
Thiers. Seconde édition. T. I — IV. Paris, 1828; Lecointe;
Alex. Mesnier. 4 vol. in-8°. L'ouvrage entier aura 10 volu-.
mes, dont la publication doit être terminée à la fin de janvier
prochain ; prix , 70 fr.
« Ecce ... ingeiis optts ; quisquis attigerit ,
Nisiplehus litteris , sub onere labetur. » (Pethon.)
SCIENCES MORALES. 477
On peut appliquer avec justice cet arrêt à l'histoire de notre
révolution, et avec justice déclarer que M. Thiers, loin de
succomber sous le faix, l'a soutenu honorablement jusqu'au
bout de la carrière. Ce sujet a souvent été abordé ; mais si
l'on excepte l'excellent Précis de M. Mignet , il n'avait encore
inspiré que des manifestes où la passion s'immole aveuglément
la vérité, et des annales dont la froideur n'est pas toujours
rachetée par une parfaite exactitude. En traitant notre histoire
depuis l'aurore de la révolution jusqu'à la chute du directoire
républicain, M. Thiers, narrateur consciencieux et habile
écrivain, se montre aussi exercé à saisir le style propre à son
sujet, que soigneux de discerner la lumière de la vérité au
milieu des lueurs trompeuses qu'a fait, de part et d'autre , jaillir
l'esprit de parti. La première édition de son ouvrage a obtenu
un succès d'autant plus flatteur, que les recueils périodiques
n'en ont presque point secondé la publicité. Loin de se reposer
néanmoins, M. Thiers n'a songé qu'à en faire disparaître les
taches qu'aurait pu y remarquer la critique. C'est ce qu'il a
tenté dans la nouvelle édition que nous annonçons aujour-
d'hui, en nous proposant de consacrer bientôt, à cette pro-
duction remarquable, une analyse dont l'étendue réponde à
son importance. Forts de nos souvenirs, nous y relèverons
peut-être quelques assertions qui nous semblent hasardées;
mais ce ne sera qu'avec la réserve que commande son mérite :
nous exposerons notre opinion, le public jugera. Quels que
soient ses arrêts, nous osons prédire qu'il appréciera dans
l'Histoire de la révolution française un beau monument d'his-
toire nationale, et dans l'auteur un citoyen qui honore son
pays par son talent et par son caractère.
Eusèbe Salverte.
1 41. — * Histoire de la guerre dans la Péninsule et dans le midi
de la France , depuis l'année 1 807 jusqu'à l'année 181/, ; publiée
à Londres par IV. F. P.'Napier, lieutenant colonel ; traduction
revue, corrigée et enrichie de notes par M. le lieutenant
général comte Mathieu. Dumas, auteur du Précis des événement
militaires. Tom. I et II; Paris, 1828; Treultel et \\ uitz , rue
de Jîourbon n° 17; Strasbourg et Londres, même maison de
commerce. In-8" de xv-.',;;* et 374 pag. Prix, ; fr. le volume.
La guerre d'£spagDe a long-tems occupé L'attention pu-
blique; et cependant elle; est eu général asse/ peu connue, du
moins dans les détails. Pour se rendre compte de celte lutte
nationale, il ne suffit pas, comme dans l'étude des campagnes
d'Allemagne ou d'Italie , de suivre la marche de c\e\\\ grandes
armées dont le choc sur un petit nombl € de champs de bataille
47» LIVRES FRANÇAIS,
fixe bientôt les destins. Ici, plusieurs armées agissent simulta-
nément sans agir toujours de concert; chaque province est
en quelque sorte le théâtre d'une guerre particulière, et les
combats se multiplient sans rien décider, parce que derrière
les troupes vaincues se trouve la nation tout entière. Tracer de
toutes ces opérations diverses un tableau complet sans confu-
sion , et faire sentir toujours l'influence des unes sur les autres ,
était une tâche difficile à remplir. S'il faut juger de l'ouvrage
d'après les deux premiers volumes, M. Napier paraît y avoir
réussi. Il a su mettre en œuvre une foule de documens pré-
cieux, et montre une sagacité peu commune dans l'examen
critique des mouvemens militaires. Le tome second conduit
le lecteur jusqu'à la bataille de la Corogne où périt sir John
Moore. Lorsque les autres livraisons auront paru, nous con-
sacrerons une analyse à cette histoire vraiment remarquable.
Nous croyons devoir dès à présent engager le traducteur à
soigner un peu son style , souvent trop négligé. J. R.
i/,2. — * Histoire de Napoléon; par M. de Norvins. Paris ,
1827 et 1828; Ambroise Dupont, rue Vivienne, n° 16. 4 vol.
in-8° ornés de portraits , vignettes, cartes et plans ; prix,
48 fr.
Avant que cet important ouvrage fût terminé , son succès était
déjà décidé. Nous en ferons incessamment l'objet d'une analyse;
mais, en attendant, nous pouvons donner aux éditeurs les éloges
qu'ils méritent pour la beauté de l'exécution typographique.
Le soin qu'ils ont apporté à remplir et même à dépasser leurs
promesses est assez rare pour qu'on leur en tienne compte, et
on peut le citer en exemple. L'ouvrage est enrichi de portraits,
de vignettes et de plans exécutés avec talent , et dont le nombre
dépasse de beaucoup celui qui avait été annoncé. Cependant,
il est encore plusieurs personnages ou acteurs principaux dans
ce grand drame dont Napoléon est le héros, et dont il convient
de joindre les portraits à ceux qui sont déjà placés dans l'ou-
vrage. Ces portraits, au nombre de vingt-quatre, seront pu-
bliés en 6 livraisons ; deux ont paru ; le prix de chaque livrai-
son est de 2 fr. Voici les noms des personnages dont les portraits
composeront ce que les éditeurs appellent illustrations de l'his-
toire de Napoléon : Kellermann , Jourdan , Lefebvre , Gouvion-
Saint-Cyr, Macdonald , Mortier, Victor, Moncey, Soult, Brune ,
Gérard , Suchet , Poniatowsly, Berthier, Murât , Eugène , Ber-
nadotte , Drouot , Monge , Con'isart , Bertrand, Fouché , Tal-
leyrand , Bassano.
i43. — * Histoire générale de Napoléon Bonaparte , de sa vie
privée et publique , de sa carrière politique et militaire , de son
SCIENCES MORALES. 4:9
gouvernement et de son administration ; par A.-C. Thibaudeau.
Paris, 1827-1828; Jules Renouard , rue de Tournon , u°6.
6 vol. in -8° ont déjà paru ; prix , 42 fr.
Depuis que la postérité est venue pour Napoléon , de grands
ouvrages ont été écrits pour faire connaître l'histoire de cet
homme extraordinaire, laquelle est aussi l'histoire de son tems.
M. Thibaudeau , qui a pris une part active au gouvernement
impérial , était à portée de jeter un jour nouveau sur plusieurs
points importans de cette grande époque. Nous attendrons que
cette publication soit plus avancée pour en rendre compte,
ainsi que de plusieurs autres ouvrages sur le même sujet. Mais
nous devons dès à présent indiquer aux lecteurs les parties
déjà livrées à l'empressempnt du public. Les trois premiers
volumes donnent l'histoire de Bonaparte depuis ses premières
années jusqu'à l'expédition d'Egypte, et comprennent par con-
séquent la mémorable guerre d'Italie ; les deux suivans ren-
ferment l'histoire de la guerre d'Egypte jusqu'au retour de
Bonaparte en France ; enfin le 6e contient le commencement
du consulat. On voit que ce sujet est traité par le nouvel his-
torien avec de grands développemens. C'est jusqu'à présent
l'histoire la plus complète que l'on ait écrite de Napoléon. M. A.
1 44* — Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint- Just, etc. ,
supprimés ou omis par Courtois; précédés du Rapport de ce
député à la Convention nationale; avec un grand nombre de
fac-similé , et les signatures de quelques-uns des principaux
personnages de la révolution. Paris, 1828; Baudouin frètes. 2 vol.
in-8° de 392-438 pages; prix , i5 fr.
Il est bon de rappeler, en annonçant cette collection , que
le député Courtois, collègue et ami de Tallien, avant parti-
cipé comme lui à l'exaltation , aux exagérations et aux fureurs
du régime révolutionnaire, et voulant, après le 9 thermidor,
lorsque la force des choses et la puissance de l'opinion ame-
naient un changement de système, se réhabiliter, lui et ses
amis, en sacrifiant à dessein ceux qui pouvaient leur servir de
boucs émissaires , fit, avec une partialité révoltante, un choix
des pièces qui étaient de nature à compromettre Tallien et ses
complices , alors lout-pniss.ms, et formant a peu près la ma-
jorité des deux comités dits de gouvernement «h- Salut public
et de Sûreté générale), pour écarter et détruire ces pièces ;
tandis qu'il eut soin de rechercher et de publier celles qui
étaient favorables au système profondément machiavélique
adopté par quelques-uns des principaux meneurs 1 d'attribuer
leurs propres actes à des individus obscurs , auxquels l'accès
d« la tribune de la Convention nationale était fermé, et dont
480 LIVRES FRANÇAIS.
la plupart était plonges dans les cachots, mis au secret et ré-
duits à l'impuissance de répondre à leurs accusateurs, et de con-
naître même les faits qu'on leur imputait.
Il faut donc avertir les hommes qui sont amis de la justice
et de la vérité , de ne lire qu'avec une extrême défiance le rap-
port de Courtois et les pièces qu'il avait rassemblées et publiées
à la suite de ce rapport, puisqu'il n'en a fait qu'un mélange
impur et un arsenal de diffamations scandaleuses et d'odieuses
calomnies, associées à quelques faits vrais et à quelques im-
putations fondées. A la faveur de cette confusion, des noms
très-honorables se trouvent livrés à la haine publique avec les
noms de plusieurs individus , véritables auteurs des excès san-
guinaires auxquels on allait enfin mettre un terme.
Aujourd'hui, des lecteurs ignorans ou crédules, incapables
de séparer le bon grain de l'ivraie, pourraient, s'ils ne se
tenaient point sur leurs gardes, et s'ils adoptaient et repro-
duisaient légèrement des assertions mensongères dirigées
contre quelques victimes de la faction alors dominante , de-
venir eux-mêmes les dupes et presque les continuateurs des
Carrier, des Tallien , des Fréron , des Courtois et de plusieurs
autres representans apostats, qui , après avoir organisé la ter-
reur, peuplé les prisons , dressé les échafauus, voulaient re-
jeter leurs propres actes sur des subalternes, qui souvent les
avaient combattus avec énergie, et se présenter eux mêmes à
l'opinion trompée comme entièrement innoeens de tous les
crimes qu'ils avaient commis ou provoqués. E.
i45. — * Histoire de l'école polytechnique , par A. Fourct ,
ancien officier supérieur d'artillerie, bibliothécaire et membre
du conseil de cette école, etc. Paris, 1828; l'auteur, à l'école
polytechnique. In-8° de viii-5i6 pages; prix, 8 fr.
L'école polytechnique , que l'illustre Lagrange regardait
« comme un des plus beaux ornemens de la France » , est un
établissement sans modèle comme sans imitateurs ; car les di-
verses écoles qui portent ce nom dans quelques capitales de
l'Europe ne peuvent lui être comparées sous aucun rapport.
Fille de notre siècle , cette institution est un des plus puissans
moyens qu'un grand élat puisse employer pour accélérer le
développement de la raison humaine. Elle doit intéresser à
double titre, et par les nobles souvenirs qu'elle rappelle, et
par les progrès lapides qu'elle a Sait faire aux sciences phy-
siques et mathématiques, et aux arts de construction. Les aca-
démiciens, les militaires, les ingénieurs, les professeurs et les
autres hommes honorables qui ont puisé leurs connaissances
les plus solides à cette source féconde, ne seront donc pas les
SCIENCES MORALES.— LITTÉRATURE. 481
seuls qui liront avec intérêt l'histoire de cette belle institution.
Le lecteur, jaloux de connaître son origine, ses modifications
successives, les résultats si précieux et si variés qu'elle a pro-
duits depuis trente-quatre ans qu'elle existe, trouvera dans cet
ouvrage la sévérité convenable à un pareil sujet, la conscience
d'un historien ami de la vérité, et le talent d'exposition néces-
saire pour classer des matières diverses, et pour présenter le
tableau des discussions qu'elle a fait naître avec méthode, pré-
cision et netteté. Le livre de M. Fourcy sera l'objet d'une ana-
lyse dans un de nos prochains cahiers, et ce devoir sera doux
à remplir par un ancien élève de l'école , qui acquittera en
même tems la dette de la reconnaissance. Ad Gondinet.
il\6. — Des Grecs , des Turcs et de l'esprit public européen ,
opuscule de 1821 , par M. L.-C.-D. B. Paris, 1828; Jules Re-
nouard. In-8° de xxxn-174 pages; prix, 3 fr. 75 c.
Cet écrit est, comme le titre l'indique, d'une date déjà an-
cienne. Il fut composé par l'auteur à Livourne, au mois de
juillet 1821, et adressé par Lui à M. le comte Capo d'Istria ,
chez lequel il était bien sûr, dès cette époque, de rencontrer
des vœux et des espérances favorables à la cause dont il entre-
prenait lui-même la défense. Quoique plusieurs des points d ■
vue discutés dans cet opuscule aient été depuis souveraine-
ment jugés par le bon sens européen , le talent avec lequel ils
sont traités par l'auteur en renouvelle l'intérêt. On reconnaît là ,
en voyant l'avenir justilier toutes les sages prévisions de l'au-
teur, combien une grande sincérité de vues, un sentiment pro-
fond de ce qui est dû à l'humanité, sont désormais utiles pour
éclairer la politique et la diplomatie. Ce mémoire, où sont
rappelés les principes invariables sur lesquels se fonde la ci-
vilisation moderne, et qui doivent triompher tôt ou tard, fut,
à l'époque où l'auteur l'envoya en Russie, un grand service
rendu à la cause des Grecs pour laquelle on se bat aujourd'hui ,
après avoir vu quelque teins en eux des jacobins et des car-
bonari !... I) place M. L.-C.-D. B. au rang des premiers défen-
seurs de cette noble et malheureuse nation. P. A. 1).
Littérature.
il\"j- — Stiquiotechnie , ou l'Art d'enseigner à lire tu vingt ou
trente leçons d'une heure chacune , au moyeu de l'analyse des
sons de la parole ; par M. Jn-Jh Montkmont. Paris , 1828 ;Chau-
luerot. In-ia de 12 et 72 pag.<; prix, 9 fr.
On n'entend parler maintenant que de méthodes pour ap
prendre à lire en un petit nombre d'heures; ces méthodes soin
482 LIVRES FRANÇAIS,
presque toujours appuyées de mémoires et d'attestations qui
renchérissent encore sur les promesses de l'inventeur. Mais on
a, dans ces rapports de complaisance, si souvent et si cruelle-
ment abusé de la crédulité publique , que l'homme sage doit
suspendre son jugement jusqu'à ce que des faits incontestables
lui prouvent que ces méthodes ne sont pas seulement de vaines
théories. Ces faits me manquent: ainsi, sans prononcer sur la
valeur de la méthode de M. Montémont , je ferai seulement
connaître son ouvrage. Il le divise en deux parties : la première
traite de la décomposition des mots en syllabes, et des syllabes
en articulations et en voix; la seconde contient des exercices
de prononciation sur tout ce qui fait exception aux règles géné-
rales. Ces règles sont résumées, dans la première partie, en
trois tableaux contenant : i° les articulations et les voix prin-
cipales et serviles (i) ; 2° les syllabes élémentaires résultant de
la réunion de ces articulations avec nos cinq voyelles; 3° les
alliances de consonnes et les contractions de voyelles. C'est sur
la distinction énoncée dans le premier tableau que l'auteur
fonde ses règles de lecture: il n'est pas douteux qu'en mettant
de l'ordre dans cette première étude, il n'obtienne des résultats
avantageux, et n'abrège ainsi le tems que l'on consacre d'ordi-
naire à l'épellation ; mais ces résultats ne seront que partiels,
d'abord parce que la division est tout-à-fait arbitraire, et beau-
coup moins que celles de Beauzée et M. de Destutt de Tracy fon-
dée sur la nature de l'organe vocal ; ensuite parce que notre
écritureprésentetant d'irrégularités qu'aucune règlene pourrait
les comprendre toutes sans se détruire elle-même. La seule
chose qui puisse rendre la lecture évidemment facile et prompte,
c'est une réforme complète, sinon dans notre écriture, du moins
dans notre système d'orthographe , réforme demandée dans
tous les tems par la raison, et obtenue petit à petit , malgré la
routine et les plaisanteries délicates des prédécesseurs du mar-
chand de papier de la Quotidienne. Espérons que la Société
grammaticale , qui s'occupe de ce travail, le complétera de
manière à satisfaire toutes les exigences. Jusque là, il est bien
(i) M. Montémont dit qu'il tire de la langue hébraïque cette divi-
sion des lettres ; cela n'est pas exact; les lettres en hébreu sont radi-
cales ou serviles : les radicales sont celles qui n'appartiennent qu'à la
racine des mots; les serviles, celles qui déterminent les diverses mo-
difications de genre, de nombre, de ca3 , de personnes, etc. Cette
division en hébreu n'est donc utile que quant à la syntaxe, et n'a au-
cun rapport avec la lecture, dont l'ouvrage de M. Montémont doit
t'occuper exclusivement.
LITTÉRATURE. 483
difficile que celui qui a l'habitude de l'enseignement voie dans
les promesses exagérées qu'on lui fait depuis peu , autre chose
que du charlatanisme: il est juste, au reste, d'absoudre en-
tièrement M. Montémont de ce dernier reproche; car, en de-
mandant vingt ou trente leçons d'une heure, et en reconnais- '
sant, par la bouche d'un rapporteur de la Société de la morale
chrétien/je de Marseille, que chaque élève ne reçoit guère que
dix minutes de leçon de suite, il avoue que sa méthode exige de
cent vingt à cent quatre-vingts séances, qui, en supposant deux
leçons par jour, et en réduisant le mois à vingt jours d'étude,
forment au moins trois mois, tems encore fort court, si on le
compare à ce qui s'est fait jusqu'à ce jour ; mais l'ordre suivi par
l'auteur explique l'avantage qu'il obtient. B. J.
148. — Nouvelle méthode pour apprendre à lire sans épeler ,
par A, Bébian , instituteur de sourds-muets , auteur du Manuel
d'enseignement pratique. Paris , 1828; l'auteur, rue des Beaux-
Arts, n° i5, et Sautelet. In-4° avec planches lithographiées;
prix, 12 fr.
L'attention du public éclairé est depuis quelque tems excitée
par diverses tentatives qui ont été faites dans le but de perfec-
tionner, c'est-à-dire de rendre moins pénible et plus prompte
la première de toutes les instructions, la lecture. MM. Jacotot,
Mialle et Laffore ont chacun inventé une méthode qu'ils ap-
pliquent, à ce qu'il paraît, avec succès. M. Bébian, dont le nom
est honorablement connu par ses travaux sur l'instruction des
sourds-muets, a voulu offrir aussi son tribut à l'enfance. Je ne
connais point les procédés employés par ses devanciers dans la
même carrière, et je 71e puis, par conséquent , les comparer
avec la méthode de M. Bébian ; mais, après un examen attentif,
je me crois fondé à pouvoir déclarer que celle-ci offre de
grands avantages. Ce qu'elle a d'ingénieux surtout, c'est d'ap-
prendre en même tems à l'enfant les élémens de deux arts qui
sont en général successifs pour lui, la lecture et l'écriture.
Voici en quoi consiste cette méthode: dans une série de ta-
bleaux sont présentées successivement les différentes lettres,
simples ou doubles, qui concourent à former les sons ou
syllabes. Chaque lettre est, pour ainsi dire, incorporée dans
la figure d'un objet choisi précisément de telle sorte qu'il
puisse à peu près rendre sa forme. Ainsi, par exemple,
l'orange est pour l'O, le serpent pour S. L'auteur fait dessiner
chacune de ces figures à l'élève et lui en apprend le nom, qui a
toujours pour initiale, comme ceux que je viens de Citer, la lettre
qu'il s'agit d'apprendre. Il est clair qu'en dessinant la figure,
l'élève s'exerce à reconnaître la forme de la lettre; maintenant,
484 LIVRES FRANÇAIS.
le maître, en lui faisant prononcer le nom qui y est attaché,
lui fait graduellement détacher l'initiale du reste du mot,
O... range, S...erpent, de manière qu'il finisse par ne plus faire
entendre que le son de la voyelle, ou le sifflement de la con-
sonne; le reste du mot étant terminé à voix basse. Après avoir
renouvelé plusieurs fois cet exercice, « nous lui montions, dit
M. Béhian lui même (p. i3), avec une baguette la lettre A ; il
la prononce. Nous lui apprenons à prolonger le son jusqu'à ce
que la baguette, en quittant cette lettre, se porte sur une
des consonnes qu'il a étudiées et qu'il prononce de suite A... R.
En portant plusieurs fois, et toujours plus rapidement, la
baguette d'une lettre à l'autre , nous finissons par obtenir AR
d'une seule émission de voix. Nous passons alors aux combi-
naisons or, ir , oir, etc., qui ne présentent aucune nouvelle
difficulté. » Ceci suffit pour donner une idée des principes sur
lesquels se fonde la méthode de 31. Bébian; entre autres appli-
cations qu'il en a faites, il cite (p. 19, note 1 ) un enfant de
cinq ans qui, après quinze leçons, s'est trouvé en état d'écrire
tous les mots qui lui étaient dictés , et de surmonter de nombreuses
difficultés de lecture qui lui furent proposées en présence de
MM. Laromigitière, Jullien, Baley. Un tel résultat est sans
doute fort remarquable et bien propre à faire regarder la
méthode comme un nouveau titre acquis par M. Bébian à
l'estime et à la reconnaissance publiques. P. A. ffc...
149. — * Histoire générale de l'art dramatique , suivie d'un
Essai littéraire sur Molière et du poème dramatique d'Halidon-
Hill; par sir IValter Scott. Paris, 1828; Ch. Gosselin. 2 vol.
in- 12 de vn-276 et 283 pages; prix, 6 f.
Halidon-Hdl est moins un drame qu'une chronique sous la
forme dramatique; et, comme le remarque son éditeur français,
ce poème, publié en 1812, paraît être le premier essai d'un
genre de composition que les auteurs des Barricades et de la
Jaquerie ont récemment mis en grande faveur parmi nous. Le
talent de Walter Scott pour peindre les moeurs sauvages de l'an-
cienne Ecosse et l'héroïsme barbare du moyen âge se retrouve
tout entier dans celte production, trop peu étendue pour avoir
été remarquée, et qui se perd au milieu de la volumineuse col-
lection du fécond écrivain. Dans les deux volumes que nous
annonçons, on a très-convenablement fait précéder les scènes
à' Halidon-Hill de deux morceaux de critique qui se rapportent
au théâtre. Le premier , qui est extrait de la grande Encyclo-
pédie britannique et vient d'être réimprimé à part en Angle-
terre, contient l'histoire de l'art dramatique chez les anciens et
chez les modernes. C'est une exposition rapide, nécessairement
LITTÉRATURE. 485
un peu superficielle , mais claire, précise, juste. On y suivra
surtout avec intérêt le tableau des diverses époques de la scène
anglaise, tableau sur lequel l'auteur a dû s'arrêter avec quelque
préférence. L'histoire de la vie et des ouvrages de Molière, par
M. Taschereau ( voy. Rcv. Eric. , t. xxxvm , p. 758) , a servi de
texte au second morceau qu'il nous reste à annoncer, et qui vrai-
semblablement, car l'éditeur ne nous en dit rien, a été écrit pour
quelqu'une des revues anglaises. Ce qu'il y a de plus remar-
quable dans cet essai, c'est l'enthousiasme de l'auteur pour le
génie de Molière, qu'il place, comme pourrait le faire notre
orgueil national, à la tête des comiques de tous les pays et de
tous les tems. W al ter Scott avait déjà montré, dans sa ÎNbtice
sur Lesage, cette impartialité , rare au-delà du détroit, et qui,
autant que son bon sens et son esprit, est propre à honorer sa
critique. H. P.
i5o. — * Chefs-d'œuvre du théâtre indien, traduits de l'ori-
ginal sanscrit en anglais, par M. H.-H. "Wilson, secrétaire de
la Société asiatique du Bengale , etc. , et de l'anglais en français
par M. A. Langlois, membre de la Société asiatique de
Paris, etc.; accompagnés de Notes et d: 'Éclaircissement , et
suivis d'une Table alphabétique des noms propres et des termes
relatifs à la mythologie et aux usages de l'Inde, avec leur
explication. Paris, 1828; Dondey-Dupré, père et fils. 2 vol.
in-8° de rxxxvn-376 et l\8n pages; prix , i5 fr.
Depuis la publication de Sacountala , par JV. Jones, qui
vint apprendre à l'Occident qu'une littérature dramatique avait
existé sur les bords du Gange, à une époque peut-être con-
temporaine de Sophocle et de Sénèque, la curiosité du public
littéraire s'était vainement tenue éveillée pour attendre des
notions plus précises sur cette source de richesses originales.
Les travaux de MM. Taylor et CoL broohe se rapportaient bien,
il est vrai, à cette branche nouvelle de la littérature; mais ces
savans n'avaient pas pour but principal de faire connaître le
théâtre indien. La traduction du Lever de la lune de f Intelli-
gence, par le premier, donne plus de renseignemens sur la
métaphysique que sur l'art dramatique des peuples de l'Inde ;
et M. Colcbrooke avait envisagé son sujet spécialement sous
le rapport de la prosodie sanscrite et pràcrite. M If'ilson, qui
était déjà connu i\u monde savant par sa traduction du Nuage
messager et des Annales de Cachemir et par son édition du
Dictionnaire sanscrit, a donc rendu un véritable service aux
lettres, en s'attachant à reproduire aussi exactement que pos-
sible dans une langue européenne ces monumens peu connus,
même dans les contrées qui les ont produits. Nous rendrons
486 LIVRES FRANÇAIS,
compte plus tard d'une manière étendue des deux volumes que
nous ne faisons qu'annoncer aujourd'hui. Us contiennent six
pièces : le Chariot d'enfant , drame en dix actes, qu'on pourrait
nommer avec plus de raison la Courtisane amoureuse ; le Héros
et la Nymphe, drame en cinq actes; le Mariage par surprise,
drame en dix actes; Suite de l'histoire de Rama, drame en sept
actes; l'Anneau du ministre, drame en sept actes; le Collier ,
drame en quatre actes. On voit déjà que les Indiens ne se
sont point assujétis aux règles que s'étaient imposées les Grecs;
quatre, cinq, sept ou dix actes, ils s'embarrassent peu du
nombre. Dans les détails, plus de différence encore et d'ori-
ginalité; leur nature poétique n'est point telle ou telle nature
de convention prise dans l'imagination du poète; ils peignent
la vie réelle, comme tout le monde la voit, et nous pensons,
avec M. Schlegel, qu'on peut les classer dans l'école dite ro-
mantique. Cependant, l'unité de tems et de lieu est, en général,
assez fidèlement conservée. Du reste , qu'on n'espère point
trouver dans ces drames l'intérêt qui s'attache à une intrigue
bien liée, à des caractères bien tracés: les mœurs qu'ils
peignent, les croyances qu'ils rappellent, sont trop loin de
notre caractère européen, de nos idées religieuses et de notre
organisation sociale. Mais c'est précisément cette différence
qui doit faire naître une autre espèce d'intérêt. Ces drames
appartiennent à l'histoire de l'art dramatique; ils forment un
degré de l'échelle qu'il a dû parcourir pour arriver des essais
informes de Thespis aux sublimes compositions d'Euripide et
de Racine. Us pourront donner aussi quelques lumières sur le
caractère et la civilisation de ces peuples qui dorment depuis
tant de siècles dans cette mollesse du corps et de l'esprit qui
semble être une des nécessités de ce climat enchanteur sous
lequel la vie s'écoule comme un rêve. A. P.
i5i. — * Répertoire du théâtre de Madame. Paris, 1828 ;
Baudouin frères. 5o livraisons in-32 ; prix de la livraison con-
tenant une pièce , 1 fr.
Parmi nos théâtres secondaires , il n'en est aucun qui , dès
son origine , ait plus obtenu et mieux mérité la faveur du pu-
blic que le théâtre de Madame. Si , d'un côté , le talent de
quelques acteurs distingués contribuait à répandre sur les
pièces de son répertoire un charme peu commun , de l'autre ,
un écrivain original imprimait aux productions, dont il enri-
chissait la scène de son adoption , un cachet de nouveauté qui
devait séduire les amis de l'art dramatique , chassés de la
plupart de nos théâtres parles rigueurs de la censure ou par
la médiocrité désespérante de la foule obscure des imitateurs.
LITTÉRATURE. 487
C'est à M. Scribe et aux spirituels collaborateurs qui s'asso-
cièrent à ses nombreuses compositions , que le Gymnase dra-
matique dût surtout ses prompts et heureux succès. Michel et
Christine , V Héritière , la Haine d 'une femme , le Charlatanisme ,
la Mansarde des artistes, le Mariage de raison , et une foule
d'autres comédies pleines d'observations fines et piqitentes,
riches de saillies brillantes et vives, assurèrent la fortune
du théâtre et la réputation d'un auteur qui eut quelquefois le
tort de tenter des genres dont les proportions ne convenaient
point à son esprit et à son talent, mais qui conservera certai-
nement un rang distingué parmi les écrivains dont s'honore
la scène française. Après avoir vu les pièces dont nous avons
cité les titres , embellies par les prestiges de la représentation
et par le jeu des Gantier, des Fcrville , des Perlet , des Ber-
nard-Léon , de M'ne Théodore et de la charmante Jenny Vertpré ,
on éprouvera encore un plaisir très-vif en les lisant dans le
repos du cabinet. Car, si l'on a pu reprocher à M. Scribe un
langage quelquefois prétentieux et maniéré qui ne laisse pas
que d'avoir en certain air de famille avec le style de Mari-
veaux , dont, soit dit en passant , on a peut-être beaucoup
trop exagéré les défauts ; si encore on retrouve de tems en
tems dans ses œuvres des sujets de comédies, ou des motifs
de scènes empruntés à d'autres auteurs et surtout à celui des
Proverbes dramatiques , M. Théodore Lcclercq , on ne peut nier
que son théâtre n'offre une galerie infiniment variée des mœurs
du jour, dont la peinture n'est dénuée ni de grâce ni de vérité.
Le public saura donc gré à MM. Baudouin de lui offrir cette
collection de cinquante comédies, où l'on remarque, à côté
des chefs-d'œuvre du théâtre de Madame, quelques pièces
empruntées aux répertoires du Vaudeville et des Variétés ,
entre autres le Comte Ory et le Solliciteur , où l'on reconnaît
aussi la touche de M. Scribe. ce.
i5a. — La Hiérodie , ou Recueil de poésies chrétiennes
extraites des meilleurs auteurs qui aient écrit sur la religion.
Caen, 1828; Poisson et Mancel. In- 12 de xu et Zj68 p.; prix, 5 fr.
C'est sans doute une bonne idée que celle de faire un recueil
de poésies chrétiennes; mais ce genre, par cela même qu'il est
sérieux et qu'il s'occupe peu des choses sensibles , est plus
exposé que tout autre à ennuyer les lecteurs. Il fallait donc
être d'autant plus rigoureux dans le choix des pièces, que la
poésie métaphysique est plus fatigante. Ce choix n'a pas été
fait avec assez de discernement et de soin. Si l'on voit avec
plaisir quelques extraits des poètes du premier ordre comme
Malherbe, Racine, J.-B. Rousseau, ou des poètes secondaires
488 LIVRES FRANÇAIS.
comme Gilbert, Malfdâtre , Racine fils , on éprouve un invin-
cible dégoût , en retombant sur les vers prosaïques des nom-
breux rimeurs mis à contribution pour compléter les quatre
cent cinquante pages de ce volume. B. J.
i53. — * Poésies , par A. Bignan. Paris , 1828; Louis Janet,
rue Saint-Jacques, n<> 5g. In-18 de 337 P3gfs; prix, 5 fr. 5o c.
Ce recueil se divise en cinq parties : les odes, les poèmes,
les élégies, les é pitres, et les poèmes lyriques. Dans la pre-
mière , nous avons remarqué la Sularmte , les Deux mourons
et la campagne de Russie ; dans la seconde, le Lépreux , Judith
et le Dévoûmcnt des médecins français; dans la troisième, le
jeune Israélite , Pompéia , le Colysée et le golfe de Naples ;
dans la quatrième, les épîtres sur le Duel et sur l'abolition de
la Traite des noirs; enfin dans le cinquième, Venise, le siège
de Lyon en 1793, et Napoléon, ou le Glaive, le Teins et le Tom-
beau. (Voy. Rev. Enc, t. xxix, p. 714-735.) La plupart de ces
pièces ont été ^couronnées par nos diverses académies. Le re-
cueil de M. Bignan sera prochainement l'objet d'un examen
détaillé. Z.
1 54- — Alrnanac.h dédié aux Dames, pour l'année 1829.
Paris, 1828; Lefuel. In-18 de 196 pag., avec un frontispice
gravé et six gravures; prix, 4 fr- broché.
i55. — Hommage aux Dames. Paris, 1828; L. Janet. In-18
de 1G4 pag- » avec un frontispice gravé et six gravures ; prix,
3 fr. 5o c.
i56. — Almanach dédié aux Demoiselles. Paris, 1828; le
même. In-18 de i63 pages, avec un frontispice gravé et six
gravures ; prix , 3 fr. 5o c.
157. — Le Petit Moissonneur des Théâtres. Paris, 1828;
Lefuel. In-18 de 192 p., avec gravures coloriées ; prix, 4 fr.
i58. — Voyage pittoresque et romantique sur la cheminée ;
par M. Buis. Paris, 1828 ; L. Janet. In-18 de 166 pages, avec
gravures; prix, 5 fr.
Voici venir l'époque du renouvellement de l'année, du re-
nouvellement des sermens, des protestations d'amour, d'amitié,
de dévoûment, et avec elle celle des cadeaux, parmi lesquels
les bonbons et les almanachs se disputent la préférence. Déjà
celui qui ouvre tous les ans la marche, X AJ.manacli des Dames ,
a paru, et nous en avons rendu compte dans notre précédent
cahier.j(Voy. ci-dessus, p. 211.) Nous annonçons aujourd'hui
quelques-uns de ceux auxquels il a préparé la carrière, et qui
se distinguent, comme lui, par le choix, le bon goût et la
bonne exécution de leurs gravures, dues cette année au burin
des Lccomte , des Beyer, des Aubcrt, des Rouarguc et des Pigcot.
LITTÉRATURE. 489
L'école flamande est surtout mise à contribution dans X Alma-
nach dédié aux Dames, et l'école anglaise dans les deux suivant
Nous avons remarqué dans le premier des paysages de Paul
Potter, Van Verghen, Van Goyen et Claude Lorrain ; dans le
second , le Colin-maillard , de Wilkie , et la Nuit, par Westall ;
dans le troisième, les Petits Tragédiens , de Farier; le Tapage
dans l'école , de Riehter; le Diorama portatif, de Webster; et
le Petit Mendiant italien, de Gill : sujets qui sont devenus ou
qui méritent tous de devenir populaires.
Après les peintres et les graveurs viennent les poètes, dont
les productions ne doivent pas être dédaignées, quoique dans
ces sortes de recueils on cherche principalement à séduire les
yeux. Ici l'énumération devient impossible; car dans aucun
teins peut-être les Muses n'ont eu autant d'adorateurs que
dans ce siècle, que l'on persiste cependant à qualifier d'anti-
poé tique. Le premier des trois recueils inscrits en tète de notre
article nous offre trente et un noms d'auteurs plus ou moins
connus, le second quarante el un, et le troisième cinquante-
quatre. Quelques-uns, comme ceux de Mme Desbordes- Valmore
et de M. Soumet, se retrouvent à la fois dans les trois recueils;
d'au 1res, tels que ceux de MM. Bignan , Boucher de Pcrthcs ,
Boulay-Paty, Edouard d' Anglemont, Justin Gensoul, Lcmercier,
Adolphcde Lcuvcn, Ch. Nodier, Fiennet, s'offrent tour-à-lour dans
deux d'entre eux. D'autres enfin, qui n'apparaissent que dans un
seul, sont toujours sûrsde plaire, et l'on voudrait les rencontrer
partout ; tels sont les noms de MM. Béranger, Casimir Delcwigne ,
Arnault , Alexis Dumas, Edmond Géraud , Lebailly, Nattdct ,
et de Mraes Amahle Tastu et Delphine Gay. Les plus jolies pièces
de l' Almanach dédie <m.<: Donnes sont, à notre avis : le Charme ,
par M. Evaristc Bollay-Paty ; la Chambre de la châtelaine ,
par Minc Amable Tastu ; le Chien de chasse el le vieux Soldat ,
fable par M. Vif.nnf.t ; le Grenier, par Bf;ranger; A une petite
fille mourante y par M. Cavf, que l'on a rangé, non- ignorons
pourquoi, au nombre des anonymes, tandis que son roui st-
retrouve au-dessous de la menu- pièce dans ['Hommage aux
Dames. Nous avons remarqué dansée dernier recueil une Épttre
m. r Femmes; une cantate de •,]. Justin GÉNSOCL, intitulée
Psyché j les Souvenirs de l'aneienne 'France , par M. Soi
le Suicide, par M. Chatjvet ; le Vieil Inquisiteur, par M. Adolphe
i>f. Lf.u\ 1 n ; la Fortune et le Mem'ue.nt , fabl< de M. Nai
As l)(u.c Ramiers, de Mf"a Db&borim la Druia
de M"0 Delphine Gay; et la piere si connu. • de M. DE Pi \i,
If' Indifférence. Ceux des morceaux de V Almanach dédie aux
lies auxquels nous doattci ions la préférence 900! !
T. XL. — Novembre 18
49o LIVRES FRANÇAIS.
lescent malade , de M. Alexis Dumas, dont nous avons été les
premiers à prédire les succès; Sa voix, par M. Bodlay-Paty ;
Son nom, par M. Ch. Sézanne ; et V Enfant de l'hospice, par
M. Audiffret. Ces pièces n'ont pas tontes, il est vrai, le mérite
de la nouveauté ; mais les éditeurs de ces trois recueils ont
tenu sans doute à en varier la composition par de bons choix,
plutôt qu'à nous donner des vers rares ou inédits.
Tel est également le but du Petit Moissonneur des Théâtres ,
qui a voulu recueillir les plus jolis couplets des meilleurs vau-
devilles représentés sur les théâtres de Paris depuis quelques
années. Tous les morceaux qu'il nous offre ne nous ont pas paru
avoir le même mérite; mais l'éditeur a dû être guidé dans son
choix, non pas toujours par l'esprit seulement, mais quelque-
fois par des circonstances de localité ou des souvenirs de scène
qui pouvaient rendre intéressans les morceaux qu'il a repro-
duits. Le sujet de chacune des pièces où il a puisé est exposé
dans une courte analyse, et l'on nous donne la figure de l'ac-
teur ou de l'actrice qui s'y est le plus fait remarquer. La charge
de quelques-uns de nos artistes dramatiques, entre autres celle
de Potier, dans Y Avocat des rues , y est parfaitement rendue;
mais la jolie Mmc Dussert, du Vaudeville , doit être bien mé-
contente de la gravure où on la représente dans le rôle de la
Mère au bal.
Nous terminerons notre revue par le Voyage sur la cheminée,
jolie bagatelle d'un auteur auquel nous devons des ouvrages
plus importans, mais qui ne saurait manquer de mettre de
l'esprit dans toutes ses compositions. Plusieurs des chapitres de
celle-ci en renferment beaucoup, et l'on y trouve même quel-
quefois une érudition présentée avec assez d'art pour ne pas
effrayer les Grâces. Quelques vers agréables semés çà et là, et
de fort jolies gravures, qui représentent tons les objets que l'on
voit d'ordinaire sur une cheminée ornée avec quelque élégance,
achèvent de donner du prix à ce petit volume, qui sort des
presses de Firmin Didot , et que nous ne saurions trop recom-
mander à ceux qui se bornent à voyager au coin du feu.
E. HÉREAU.
159. — Le Chansonnier des Dames. Paris, 1828; Louis
Janet, rue Saint-Jacques, n° 5g. In-i8 «le 211 pages, avec
gravures ; prix, 3 fr.
Nous devons savoir gré à ces éditeurs qui recueillent pendant
une année ce qui doit exciter notre gaieté pendant la suivante.
De tels pourvoyeurs méritent les encouragemens du public,
dans une époque où la gaieté française semble perdre de sa
vivacité, où le romantisme lui livre une guerre à outrance, et
LITTÉRATURE. 49i
ou l'on veut la faire regarder comme de mauvaise compagnie.
M. Charles Malo est un de ces aimables et utiles éditeurs : il a
agité les grelots de Momus ; et, à ce joyeux signal, il a vu
accourir autour de lui les poètes qui ont éprouvé des inspira-
tions plus on moins heureuses durant l'année dont nous attei-
gnons la fin. Dans ce groupe, nous remarquons feu Désaugiers
et MM. Armand Gouffé, BRAZiER,DiiMERSANetBÉRANGER.Nous
y voyons aussi M. le comte de Ségur : il vient, en chantant,
raconter son Histoire, qui, nous l'espérons, n'est pas encore
terminée. M. Creuzé de Lessert chante F Amour et le Diable
avec esprit, mais non point avec autant de gaieté que semble
l'exiger le titre de sa chanson. Parmi les poètes qui n'ont pas
cru déroger en publiant dans un chansonnier des productions
inspirées par la tristesse, on trouve MM. Vieillard, Pain,
Saint-Valry, d'Arlincourt , Charles Nodier, Champein,
Louis Guérin , etc. M. Charles Malo a concouru à rendre
son recueil agréable en publiant quelques-unes de ses produc-
tions; il faut aussi lui savoir gré d'avoir mis en musique le Chant
de la Nourrice , romance chevaleresque par M. Nodier, dont le
style bizarrement gothique avait besoin qu'on se souvînt d'un
des proverbes créés par Figaro. Le groupe poétique dont nous
venons de faire l'examen renferme quelques dames, parmi
lesquelles nous remarquons Mmes de Genlis, Desbordes-Val-
more, Amable Tastu, de Plancy et miss Pitman, qui a réuni
le tribut des muses anglaises à ceux de notre parnasse en com-
posant la musique d'une ballade: intitulée The cottage Girl. On
trouve rarement M. de Chateaubriand parmi les chanson-
niers: toutefois il figure dans le nouveau recueil, où il nous
offre le Chant du Montagnard émigré, connu depuis plus de
trente ans , mais dont la lecture est toujours agréable. Brès.
160. — Le Diable philosophe , ou Adieux aux jésuites ; par
Ch. Massas. Paris, 1828; imprimerie de Busseuil. In-8° de
1 6 pages.
Le poëte suppose que le diable, au moment de l'expul-
sion des jésuites de France, les engage, s'ils veulent rester
parmi nous, à le prendre pour modèle, et traçant son por-
trait, il leur fait une excellente leçon de morale. Celte idée
froide et fausse n'a inspiré que des vers bien faibles. <!'.
161. — * Voyage sentimental de. Sterne; traduction nou-
velle, par M. Morf.au-Christophe , avocat ; ornée du portrait
de Sterne , et accompagnée de Notes historiques , critiques et lit-
téraires. Paris, 187.8; J. G. Dentu, rue du Colombier. In- 18;
prix , /, fr.
Combien d'hommes d'esprit ont fait de mauvaises imitations
3».
492 LIVRES FRANÇAIS,
des rêveries sentimentales de Sterne! Toutes n'ont servi qu'à
tendre plus éclatant le mérite de ce singulier écrivain. Un seul
homme, mais qui, je pense, ne cherchait pas à imiter, l'au-
teur du Voyage autour de ma chambre, s'est place non loin de
Sterne, dont il me semble avoir traduit le caractère en français.
— Je suis loin de 1 admiration fanatique de cet Anglais, qui
offrait une guinée par ligne à celui qui lui apporterait une page
inédite de Sterne. Ses Sermons me paraissent à peine au-dessus
du médiocre; ses Lettres n'ont pas, à mes veux, un fort grand
mérite ; mais Tristram Shandy, et surtout le Voyage sentimental ,
me semblent de véritables chefs-d'œuvre, si l'on peut donner ce
nom à des ouvrages qu'on eroirait écrits sans nulle application
et sans nul effort. Tous les critiques, je le sais, ne sont pas,
de cet avis. — Walter Scott entre autres traite fort mal Sterne,
l'accuse de plagiat, d'affectation et de bien d'autres choses
encore que je craindrais de répéter, tant elles me semblent
approcher du blasphème : la lecture d'un seul chapitre de
Sterne suffit pour l'absoudre entièrement dans mon esprit de
toutes ces accusations.
Nous avions deux traductions du Sentimental Jôurhef ; l'une ,
de Fresnay, 1769; l'autre, de M. P. Crassous, 1804. La première
n'est, comme le dit M. Moreau- Christophe, qu'une parodie de
l'original; quant à la seconde elle ne me paraît pas aussi impar-
faite qu'il le pense. Je reconnaîtrai pourtant volontiers que celle
de M. Moreau-Christophe est bien supérieure , quoiqu'il me fût
facile d'indiquer quelques passages où il s'est, à mon avis, écarté
delà pensée de Sterne. Mais le Voyage sentimental estun ouvrage
où beaucoup d'expressions n'ont pas de valeur absolue, surtout
dans une langue différente, et dont le sens n'est pas exactement
déterminé, mais varie selon l'organisation et la manière de sen-
tir du lecteur. Mes critiques ne pourraient donc s'appuver sur
aucune base fixe, et je les abandonne avec plaisir pour louer
sans restriction la pureté et l'élégance du style de M. Moreau-
Christophe, qui témoigne une défiance excessive de ses forces
et de son mérite. Sa traduction est pleine de verve et de couleur;
les notes qu'il a placées à la fin du volume prouvent qu'il possède
une instruction profonde et variée , et je pense que !e public ac-
cueillera favorablement un ouvrage qui lui est présenté avec une
insouciance très-peu paternelle. La vie de Sterne est générale-
ment peu connue en France; et pourtant on doit être curieux
de savoir ce que fut dans le monde cet homme qui nous a initiés,
pour ainsi dire, à sa vie intime : j'aurais désiré que M. Moreau
eût placé au moins un abrégé de son histoire en tète de sa tra-
duction, et eût donné dans ses notes |>lus de dévdoppeniens aux
LITTÉRATURE. /,o3
extraits de YQtio de Davis qui concernentStei ik'.M.Walcrenaer
(Biogr. de Michaud , t. 43, ) lui aurait fourni de bons matériaux,
ainsi que le livre du docteur Ferriar, de Manchester , intitulé :
Essai et éclaircissemens sur les ouvrages de Sterne. On doit sou-
haiter qu'il répare cette omission dans les éditions subséquentes
que son excellente traduction ne peut manquer d'obtenir.
A. P.
162. — Le Chef du Mont, ou les Contemporains de Brune
haut , roman historique du VIe siècle; par M. Emile *****} ancien
élève de l'Ecole polytechnique. Paris, 1828; Gosselin. 4 vol.
in- 12 de '208 à a'36 pages; prix, 12 fr.
Le Chef du Mont est encore un de ces personnages qui ,
après avoir disparu des récits de l'histoire, reprennent une vie
mystérieuse sous la plume des romanciers. Le poète anglais
.Southcy est, je crois, le premier qui ait employé ce moyen
d'exciter l'intérêt dans son poème de Roderic , dernier roi des
Gotlis y dont le trop fameux Solitaire n'est qu'une faible imi-
tation. Cette fois c'est Gondebaud , fils de Ciolaire Ier, dont
l'auteur du roman nouveau a jugé à propos de prolonger
l'existence après la catastrophe qui le livra au pouvoir de Gon-
tran. Cet auteur paraît avoir fait une élude assez profonde des
lois, des institutions et des mœurs de l'époque qu'il a voulu
retracer. Les Grecs , les Francs déjà chrétiens , les Gaulois en-
core idolâtres, figurent tour à tour ou ensemble dans ses ré-
cits, où il a cherché à mettre en présence les intérêts et les
opinions de ces dis erses races. Il y est parvenu avec quelque
succès : il est toutefois à regretter qu'une action trop comph
quée répande de l'obscurité et de la froideur dans plusieurs
parties de l'ouvrage. L'intérêt, souvent prêt à naître , se trouve
ainsi comme suspendu , et ne devient vif que vers le dénoù-
ment. Le si vie est presque toujours correct et élégant; mais il
manque de cette Originalité et de cet abandon qui donnent la
vie aux peintures Au romancier. * ■"•
iG'5. — Le Fils du meunier; première partie
Hvuen 1 chroniques du lerns de la Ligue); par M. Moj&tqui u.,
l'atis, 1828; Amb. Dupont. /| vol. in [2, formant ensemble
86'5 pages; prix , 1 2 fr.
Ces amis du roman In , torique se >oii\ iennenl encore dt la Dante
de Saint-Bris, le premier emprunt que .M. AI01 louval ait fait à nos
chroniques nationales. (Voy. Rev. Eue., t. \\m\ , p. 5ia.) Le Fils
du inemnei est un dt is personnages que l'a 11 leur avait dps lorSUUS
en seeuc ; de l'AngOOmois , il l'a transporté dans les campagnes d<
la Normandie, et il pionicl de nous le montrer encore dans lt
forêts du Valois. Car celle première partie nous laisse loi t in
494 LIVRES FRANÇAIS,
décis sur le sort de Jean Rieul, qui , après avoir quitté le moulin
bannal de la seigneurie d'Allègre , s'est jeté tout entier dans les
guerres civiles, où il a conquis le titre de chevalier de Rieux ,
la lieutenance du corps libre des bandits surnommés les Fruncs-
Museaux , et plus tard le grade de capitaine dans le régiment
des chevau-légers provençaux du marquis de Yillars. Ce qui
mieux est, du moins pour son bonheur et sa moralité , il a ob-
tenu le cœur deMarion Charpentier, fille d'un riche marchand
de Paris ; cet amour l'a éloigné des cabarets et des mauvaises
habitudes contractées au milieu de ses grossiers compagnons de
danger et de pillage, et commence même à faire naître dans
son esprit de sérieuses réflexions sur les horreurs dont il est le
témoin et sur la religion dont les jésuites et les ligueurs abusent
avec tant d'effronterie et de cruauté. Le véritable héros de cette
première partie est le colonel Péhu de La Mothe, qui , après
bien des vicissitudes , après l'assassinat du frère de sa maîtresse
dont il est injustement accusé, après avoir joui du privilège de
la fierté de Saint-Romain , épouse enfin Marguerite Duhallot,
ancienne amie de la belle dame de Saint-Bris. Il est bon de dire
que la fierté de Saint-Romain donnait tous les ans la liberté au
plus grand criminel que contenaient les prisons de Rouen , et
cela par la condescendance superstitieuse des magistrats et du
peuple pour une vieille légende qu'on peut lire dans le roman.
C'est au roi Henri IV qu'est due l'abolition de cette pratique.
En général, M. Mortonval paraît avoir étudiéavecsoinl'histoire
de l'époque dont il essaie de reproduire les traits; il cite même
souvent les chroniques particulières de la ville de Rouen. Il pos-
sède uu autre mérite, c'est d'intéresser vivement(les lecteurs; mais
peut-être son pinceau n'a-t-il pas assez de vigueur pour la pein-
ture d'un tems où les grands crimes étaient aussi communs que
les grandes vertus , où l'habitude de la guerre et de ses hasards,
et la véhémence des opinions religieuses communiquaient à tous
les caractères une force et une audace qui ne se rencontrent pins
dans les tems de calme et de paisible soumission aux idées reçues.
Toutefois, certains passages de ce roman, quelques autres du
premier ouvrage de M. Mortonval , le comte de Villainayor, an-
noncent chez cet auteur un esprit original qui ne manque ni de
grâce, ni d'énergie, toutes les fois qu'il prend librement son
essor. Nous citerons, parmi les chapitres du Siège de Rou en qui
nous ont paru porter plus évidemment le cachet du talent, ceux
qui sont intitulés : les Portraits de famille , la Lettre , la Déli-
vrance. Enfin, nous ne craignons pas d'être désavoués en pla-
çant M. Mortonval parmi les plus heureux imitateurs français
de Waltcr Scott, et en lui promettant le premier rang, si, plus
LITTÉRATURE.— BEAUX-ARTS. 495
confiant dans ses propies forces, il s'abaudonne plus souvent
aux inspirations d'une verve brillante et hardie. a.
Beaux - Ai ts.
îGlf. — * Description des tnonumcns musulmans du cabinet de
M. le duc de Blacas ; par M. Reinatjd, employé au cabinet des
manuscrits orientaux de la bibliothèque du roi, membre de la
Société asiatique, etc. Paris, 1828; imprimerie royale; librairie
orientale de Dondey-Dupré. 2 vol. in-8° avec planches; prix ,
18 fr. , et 3o fr. papier vélin.
Il est rare que l'on ait à reprocher aux auteurs de donner
au public bien plus que ne promettait le titre de leurs ou-
vrages; et M. Reinaud doit s'applaudir de mériter ce reproche.
Non seulement son livre contient un traité général des pierres
gravées i>.usulmanes, très-complet, et une description détaillée
des monumens de ce genre, précieux et rares, recueillis par
un riche amateur; mais, ce qui intéressera certainement un
bien plus grand nombre de lecteurs, on y trouve des notices
aussi neuves que substantielles sur tous les pet>.onnages dont
ces monumens offrent les noms. Parmi ces notices, on distin-
guera surtout une vie de Mahomet, très-différente de toutes
celles qui ont été publiées jusqu'à ce jour : c'est l'histoire exacte
de l'origine et des progrès de l'établissement de l'islamisme
dans l'Orient; de cette religion qui, après s'être répandue dans
les deux plus anciennes parties du monde, aurait peut-être,
sans une grande victoire, envahi l'Europe et détruit à jamais
le christianisme. Je conseillerais volontiers à l'auteur de pu-
blier séparément cette Vie de Mahomet, qui formerait bien,
à elle seule, un volume.
On ne lira pas avec inoius de profit et de salis-faction tout
ce que l'auteur a réuni de renseignemens sur les opinions, les
mœurs, les usages et la vie privée des musulmans. Je puis
assurer que nulle part ailleurs on ne recueillera de notions
plus exactes sur des peuples que les circonstances politiques
de L'époque nous imposent le devoir de bien connaître. C'c.st
aux véritables sources, dans les manuscrits orientaux, que
l'auteur a puisé les matériaux de tout son ouvrage : ses con-
naissances dans l<s langues de l'Orient, et la place qu'il oc-
cupe à la bibliothèque du roi, lui donnaient à cet égard toutes
facilités. Aussi relève-t-il une foule d'erreurs, de fausses opi-
nions émises par des voyageurs el des historiens, ou trompeurs
ou trompes.
Un ouvrage si important et si utile ne peut clic suffisamment
/,yG LIVRES FRANÇAIS.
apprécié dans quelques lignes : je me réserve d'en faire l'objet
d'un plus long examen. Am. D — l.
i65. — * Description de la collection des Médailles de feu
M. Allier de Hauteroche , membre de l'Académie de Mar-
seille, et ancien consul au Levant; avec des Notes archéolo-
giques, par M. Dumersan, du cabinet des médailles de la
Bibliothèque du roi. Paris, 1829 (1828); M. Midy d'Ermenil,
propriétaire de la collection , rue de l'Échiquier, a0 4 ; Debure
frères, libraires, rue Serpente. In-4°avec iG planches gravées
contenant près de 400 médailles; prix, i5 fr.
Cette collection, formée par feu M. Allier de Hauteroche,
dans ses vovages en Grèce et en Egypte, se monte à quatre
mille pièces d'une très-belle conservation, la plupart rares et
parmi lesquelles il y en a beaucoup d'inédites. La description
intéressante que publie en ce moment M. Dumersan a pour
but de la faire connaître aux amateurs de numismatique,
avant qu'elle ne sorte de France, si elle est acquise par quelque
cabinet étranger. Nous ne pouvons qu'exprimer le désir de
voir acquérir, pour le riche cabinet du roi, ce trésor amassé
par un Français qui a passé trente ans de sa vie à l'augmenter
et à l'illustrer par ses savantes recherches. Nous avons con-
sacré à M de Hauteroche un article nécrologique (voy. Rev.
£nc., t. xxxvi, p. 837, décembre 1827 ), dans lequel nous
avons fait connaître les dispositions testamentaires par lesquelles
il a témoigné son zèle pour la science et son amour pour son
pays. Son dernier vœu serait rempli, si son nom se trouvait
associé à ceux des Pellerin et des Deitnery, dont les belles suites
de médailles ont enrichi le cabinet de France. Quel que soit
maintenant le sort delà collection de M. Allier de Hauteroche,
la publication qu'en a faite M. Dumersan lui assigne une
place parmi les cabinets célèbres que se plairont à citer les
numismatistes. Les médailles sont classées dans l'ordre mé-
thodique adopté aujourd'hui dans tous les cabinets, et accom-
pagnées de Notes sur quelques points curieux de géographie,
d'histoire et de chronologie, autant que l'ont permis à l'au-
teur les bornes dans lesquelles il a été obligé de se circonscrire.
Cette collection, qui par sa grande valeur et l'intérêt qu'elle
offre à la science, peut convenir à un cabinet royal, est main-
tenant en vente, et 01; oejl la voir chez les héritiers de
M. Allier de Hauteroche : mais la description en est faite de
manière que, sans l'avoir \ ue , il est facile à toute personne
versée dans la numismatique île l'apprécier complètement. N
1G6. — * Choix des /dus belles /leurs prises dans différentes
lamillt :s du règf/te végétât, et de quelques branches des plus {
BEAUX-ARTS. — OUVR. PÉRIODIQUES. 497
fruits , groupées quelquefois, et souvent animées par des in-
sectes et des papillons, gravées, imprimées en couleur, et
retouchées au pinceau avec un soin qui doit répondre de leur
perfection ; puv P.-J. Redouté , peintre et professeur d'ico-
nographie au Musée d'histoire naturelle j 4e> 5e, 6°, 7e, 8e,
9e et 10e livraisons. Paris , 1828; routeur, rue de Seine, n° 6 ,
et Panckoucke, rue des Poitevins, n° j4- 7 cahiers in-40,
contenant chacun 4 planches; prix du cahier, 12 fr.
Lors de la publication des trois premières livraisons de cet
ouvrage ( Voy. Rcv. Enc. , t. xxxvi , p. 202 ) , nous avons payé
à l'auteur le tribut de louanges dû à son beau talent. Les livrai-
sons que nous annonçons n'ont pas trompé l'espérance que les
premières avaient fait concevoir. Dans la riche collection
placée sous nos yeux , nous remarquons principalement une
branche de cerisier garnie de feuilles et de fruits, la rose jaune,
le narcisse , une branche de pommier en fleurs , le camellia
panaché; la rose à cent feuilles, humide de rosée, et sur la-
quelle un beau papillon vient butiner; le laurier-rose, la ja-
cinthe blanche, le liseron tiicolor , la tubéreuse et bien d'autres
encore. Chacune de ces plantes mériterait d'obtenir une men-
tion particulière. OE.
Ouvrages 'périodiques.
167. — * Journal de Caen et de la Normandie 9 paraissant Us
jeudi et les dimanehrs. — Ou souscrit à Caen , chez Chalopin ,
rue Froide. Prix de l'abonnement , 5 fr. pour trois mois ; 10 fr.
pour six mois; 20 fr. pour un an.
Les journaux se multipiient dans les départemens qui for-
maient l'ancienne Normandie; c'est une preuve qu'on y lit
davantage, et que la masse de la population s'éclaire de plus
en plus. Ce journal que nous annonçons .1 commencé à paraître
au mois de mai dernier; il s'occupe surtout de matières litté
raires et scientifiques* et rend compte avec exactitude des
travaux des diverses sociétés savantes que renferme la ville de
Caen , des représentations dramatiques qui s'y donnent , des
principaux ouvrages qui paraissent , soit à Paris , soit en Nor-
mandie ; il O&ntienI de plus des articles originaux sur différen
sujets, écrits souvent, avec esprit et talent. Nous avons 1 c
marqué V &>,, fi novembre i8a8) de fort jolis couplets sm
la chanson de Béranger, intitulée la Comète, de 18Î2 ; un lo ■>■
article de l'un des derniers numéros nous puait susceplibh
de quelques céflexions de notre part. L'auteur s'étonne et s'af-
flige de voit atlSâi pende Normands dans les rangs de l'adm
nistratioii, 1! prétend que d'autres parties de la France foui
A98 LIVRES FRANÇAIS,
nissent en plus grand nombre aux listes ministérielles des
préfets, des receveurs-généraux , etc. En supposant que cette
disproportion existât, la Normandie devrait s'en féliciter; car
ce qui intéresse un département, ce n'est point tant d'augmen-
ter le nombre de ceux qui vivent sur le budget, que d'avoir
moins de marais, de landes , de terres incultes ; moins de men-
dians, plus de fabriques et plus d'aisance dans toutes les classes.
Ici, l'orgueil est non-seulement pardonnable, il est louable ,
lorsqu'il produit l'émulation. A. P.
168. — * Le Propagateur, journal du Pas-de-Calais , con-
sacré aux matières politiques et littéraires, au commerce et à
l'agriculture, a paru à Arras le i5 novembre, et sera publié
deux fois par semaine. Prix pour l'arrondissement d'Arras ,
6 fr. par trimestre; pourle dehors, 7 fr.
Si l'établissement d'un journal libre est un bienfait pour
tous les départemens, la création de celui que nous annon-
çons sera éminemment utile et féconde en résultats. Le dé-
partement du Pas de-Calals , considérable par sa population,
ses contributions , ses deux villes maritimes et par ses autres
richesses statistiques, manquait d'un ressort qui animât son
industrie et son commerce, et qu'il trouvera désormais dans
la publicité. La ville de Boulogne compte trois journaux
spéciaux, et Calais en a un, tandis que Saint-Omcr , la se-
conde ville de l'ancien Artois et aujourd'hui le chef-lieu
judiciaire du département, est réduit à une simple feuille
d'annonces. Les villes de Béthune , Saint- Pol et Montreuil,
chefs-lieux d'arrondissement, étaient privées aussi de toute
presse périodique, consacrée aux besoins de leurs localités.
Cet état de torpeur morale avait inspiré, il y a quelques mois,
à deux membres du barreau de Saint-Omer, la pensée d'un
journal administratif, commercial , politique et littéraire, dont
le prospectus nous fut communiqué, mais qui n'a pu se réaliser,
par le retour inopiné à Paris de l'un des deux associés. C'est
ce projet qui vient d'être repris en quelque sorte à Arras; et
peut-être vaut-il mieux qu'un semblable journal soit publié
au chef-lieu du département, d'où il sera comme un phare ,
qui répandra la lumière de plus haut. Le Propagateur du Pas-
de-Calais justifie ainsi son titre : « Répandre tous les genres de
connaissances utiles, tous les scntimens patriotiques et mo-
raux ; faire tomber les barrières qui séparent encore trop les
différentes classes de citoyens; dissiper par ''la propagation des
lumières les préjugés de l'ignorance ; combattre l'arbitraire;
faire aimer et respecter les lois, tel est le but que les rédacteurs
de ce journal se sont proposé d'atteindre et qu'ils se font
OUVRAGES PÉRIODIQUES. 4 99
gloire d'avouer. » La Revue Encyclopédique réclame aussi le
mérile d'avoir appelé par ses vœux la multiplication des
journaux dans les départemens, comme un principe de vie
sociale, et comme un lien de correspondance et un moyen
d'émulation entre les provinces et la capitale. Le rédacteur
gérant du Propagateur est l'un des collaborateurs de la Revue ,
et c'est ainsi qu'elle a déjà fourni plusieurs ouvriers à divers
établissemens d'utilité publique. On peut espérer qu'un journal
entrepris dans les plus nobles intentions accomplira digne-
ment la mission qu'il s'est donnée. Honneur en soit rendu,
comme un encouragement, à ses deux fondateurs, MM. Harlc
fils et Corne de Brillernont , qui ont déjà propagé dans le Pas-
de-Calais plus d'une industrie, et qui, en employant si utile-
ment leurs capitaux, ennoblissent la richesse et la font svm-
pathiser avec la prospérité publique ! P-R.
169. — Gaceta de Bayona , periodico , politico , etc. — Gazette
de Bayonne, journal politique, littéraire et industriel, parais-
sant tous les trois jours. On souscrit à Paris, chez M. Seguin ,
rue de Cléry, n° 9, et à Bayonne, chez M. R. Barandiaran ,
rue Mayou. Prix de l'abonnement, 8 fr. par trimestre; 16 fr.
pour six mois; 3a fr. pour l'année.
Le titre de cette feuille indique les matières dont elle s'oc-
cupe. Ses nouvelles politiques lui viennent des journaux de
Madrid et de ceux de Paris. Nous lisons, dans la partie litté-
raire ( N° du 7 novembre), l'annonce d'une publication
intéressante qui se fait à Madrid, chez Escribano, rue des
Carretas : c'est la Collection des chefs-d'œuvre du théâtre espagnol ,
depuis Lope de Véga, jusqu'à Caiïizares, c'est-à-dire depuis
les trente dernières années du xvi" siècle, jusqu'aux trente
dernières années du xvmc. C'est la première entreprise de ce
genre qui ait été faite pour réunir les bons ouvrages perdus
dans l'immensité du répertoire dramatique des Espagnols.
Nous désirons vivement que la Gazette de Rayonne, destinée à
se répandre en Espagne, y propage le goût de l'instruction, et
surtout des arts industriels, qui seuls pourraient donner à ce
malheureux pays un moyen de sortir peu à peu de sa profonde
misère. Les numéros que nous avons sous les yeux sont écrits
avec clarté et correction. Quant aux opinions politiques des
rédacteurs, elles sont de nature à ne porter aucun ombrage au
parti qui domine dans la Péninsule; un fait, dont on nous
garantit la vérité, suffira pour le prouver. Le gouvernement es
pagnol, ayant appris qu'un journal en langue nationale se publiait
en Fiance, crut devoir prendre des mesures prudentes pour
l'empêcher d'introduire sur le territoire classique du catholi-
5oo LIVRES FRANÇAIS.
cisme le venin des mauvaises doctrines dont ou le supposait
imbu : il fut prohibe à l'entrée. Mais la lecture des premiers
numéros détrompa les censeurs de Madrid , qui se hâtèrent de
faire révoquer celte prohibition. A. P.
Livres en langues étrangères imprimés en France.
170. — * A Commentary an the Mernoirs oj Theobald ff'ol/c
Tone, etc. — Commentaire sur les Mémoires de Theobald IVolfc
Tone, major général au service de la république française,
dans lequel on examine et l'on discute la question de savoir si
l'Irlande est moralement et physiquement en état de soutenir
son indépendance comme nation ; par le colonel Philippe
Roche-Fermoy. Paris, 1828; Bobée, Amyot et Truchy. In-8°
de i\i pages; prix, 4 fi\
Tout le monde connaît la fin malheureuse du patriote irlan-
dais Theobald Wolfe Tone, l'ami de Caruot, de Hoche et de
Kilmaine. Pris à bord «lu vaisseau le Hoche, sur la côte d'Ir-
lande, reconnu parmi les prisonniers français, et dénoncé par
sir Georges Hill, son ancien camarade de collège, il fut arrêté,
traduit devant une commission militaire, et condamné à être
pendu , comme traître. Mais Tone échappa au supplice cruel
qui lui était destiné, en se donnant lui-même la mort.
Le général Tone n'a pas seulement légué à la postérité le
souvenir de ses patriotiques efforts pour l'affranchissement de
son pays, il a aussi laissé des Mémoires que son fils vient de
publier aux États-Unis, et où l'historien puisera des rensei
gneniens précieux sur l'intéressante époque qui en fait le su-
jet. Tone assure que l'Irlande était en état de maintenir son in
dépendance; mais il restait à prouver par des faits que ce
n'était pas la une simple assertion. C'est ce que M. le colonel
de Fermoy a entrepris dans cet ouvrage; et, si nous ne somme-,
pas toujours de son avis sur les moyens qu'il croit propres à
assurer l'indépendance irlandaise, sans le secours d'une puis -
sance amie, telle que la Fance ou les États-Unis, nous conve-
nons du moins avec lui que l'Irlande possède des ressource
suffisantes pour défendre sa liberté, lorsqu'elle l'aura conquise
M. Fermov a eu l'ingénieuse idée de comparer l'Irlande à
une place forte naturelle, occupée par une garnison plus que
suffisante pbttr sa défense, et qui jouît delà faculté de se re-
nouveler sans cesse: il développe celte idée avec beaucoup tfes-
prit et de talent. Il compare ensuite les capacités physiques et
morales de cette garnison avec celles de la population d'Angle-
terre. Il montre, d'un côté, un peuple presque entièrement
LIVRES EN LANGUES ÉTR. IMPR. EN FRANCE. 5o i
agricole , par conséquent tout militaire; et de l'autre, une po-
pulation où les agriculteurs n'entrent que pour environ un cin-
quième , les commerçans et les industriels pour un peu plus du
quart, et dont ie reste se compose de pauvres et de gens qui
n'ont pas besoin de produire pour vivre, et qui certes ne four-
nissent pas les meilleurs soldats. Il prouve, par des faits in-
contestables, que, malgré la supériorité numérique de la po-
pulation d'Angleterre, la partie purement militaire est à celle
d'Irlande comme i est à i -^. L'auteur considère ensuite les
ressources financières de sa patrie, qu'il croit égales à celles de
l'Angleterre au tems de sa plus grande puissance, et infiniment
supérieures à celles des Etats de Hollande, à l'époque de la
fondation de leur indépendance, à celles de la Prusse depuis
Frédéric II jusqu'à nos jours, et enfin, à celles des Etats-Unis
d'Amérique, avant et depuis leur affranchissement. Il infère
avec raison de tous ces rapprochemens, que l'Irlande, avec une
population de sept millions dames, et des ressources intérieures
incalculables , peut justement prétendre à l'indépendance na-
tionale. M. Fermoy a dédaigné de s'occuper de la question de
l'émancipation catholique, présentée sans cesse aux Irlandais
comme leur summum ùonuui. Il a pensé que cette concession ,
fût-elle même avantageuse, serait une faveur, et qu'il y aurait
pour eux de la bassesse à l'accepter d'un ennemi qu'ils peuvent,
quand ils le voudront, contraindre à leur accorder IVmancipa-
tion politique. B — r.
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES
ET LITTÉRAIRES.
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
ÉTATS-UNIS,
Boston. — Opinion de M. Brougham sur l'établissement d'une
Université dans cette ville. — En tout ce qui est relatif à l'ins-
truction publique , M. Brougham doit être consulté ; car son
approbation peut influer beaucoup sur le succès d'un établis-
sement naissant. Les opinions de ce zélé promoteur des con-
naissances utiles ne sontguère favorables à ce qui est considéré ,
pn France, comme une œuvre de haute sagesse;. il n'approuve
point que l'enseignement soit gratuit; il pense que les jeunes
gens sans fortune, mais riches de dispositions naturelles , ne
manqueront jamais de Mécènes qui leur fourniront les movens
de s'instruire. Il ne veut point que les gouvernemens se char-
gent de pourvoir aux besoins des hautes écoles , et acquièrent
ainsi le droit de les diriger suivant leurs vues ; il craint même
les effets du patronage , quel qu'il soit, et donne la préférence
aux établissemens fondés et régis par ceux mêmes qui en pro-
fiteront. Il regarde la liberté de l'enseignement comme la base
de toute bonne institution d'écoles, comme le seul moyen de
sortir enfin, et le plus tôt possible, de l'ornière delà routine,
de meubler la tête des jeunes gens de connaissances utiles, au
lieu d'y entasser un savoir dont on ne fera peut-être jamais
usage. Si M. Brougham a raison, et si les Américains suivent
ses conseils , il arrivera peut-être que , tandis que les Anglais
vont étudier l'organisation de l'enseignement public en France,
pour l'imiter dans leur pays , les Français iront observer
celle des États-Unis, afin de l'importer chez eux. Y.
AFBIQUE.
Voyage de M. Auguste Caillé à Tombouctou.
Extrait d'une lettre adressée à M. le président de la Société
de géographie par M. Delaporte , vice-consul gérant le consulat
général de France dans l'empire de Maroc. — Tancer , leZ octobre
1828. — Un de nos concitoyens, M. Auguste Cmlié, vient d'ac-
AFRIQUE. 5o3
quérir à la Société de géographie tous les territoires situés entre
RioNuiïcz, Sierra Leone etTanger, c'est-à-dire entre l'Océan et la
Méditerranée. Il a visité les villes de Kanhan, Jenné, Tombouctou
et Âraouan. Il a habile Tombouctou pendant quatorze jours.
Sa maison était à quelques portes de celle qu'avait occupée le
malheureux major Laing. Il a employé seize mois à faire ce
travail et à recueillir les matériaux dont il enrichissait sa be-
sace. Rien ne l'a rebuté, ni refus, ni dégoûts, ni fatigues, ni
dangers; sa vocation, ainsi qu'il meJ'a dit plusieurs fois, l'ap-
pelait à franchir l'Afrique; il l'a suivie, et a résolu le pro-
blême dont l'impossibilité paraissait presque démontrée: savoir,
qu'un Européen peut traverser l'Afrique. Il a voyagé sans faste,
et j'ai vu un derviche quêteur, la besace de cuir sur le dos,
se jeter sur le seuil de ma porte, et me tendre, non la main
de l'indigence, non la main de la misère dont il portait la
livrée, mais celle d'un compatriote qui s'adresse à un serviteur
du roi de France et requiert sa protection. Il l'a obtenue, M. le
président; elle lui a été donnée par moi qui me trouve gérer
momentanément le consulat général de France, autant qu'il a
été en mon pouvoir de le faire; et grâce à la coopération de
M. le chevalier Luneau, commandant de la station navale
française à Cadix , qui eut la complaisance de m'envoyer un
bâtiment du roi, j'ai sauvé le voyageur et ses papiers. M. le
lieutenant de vaisseau Jollivet a reçu, à bord de la goélette
du roi la Légère, qu'il commande, M. Caillé; et le 28 sep-
tembre dernier, il a fait voile pour Toulon, où il doit purger
sa quarantaine. Deux départemens, celui des affaires étran-
gères et celui de la marine, ont contribué à rendre un Français
à son pays natal, et à acquérir à la Société dont vous êtes le
président un voyageur modeste que son entreprise illustrera.
M. Caillé, dont les fatigues et les travaux ont altéré la santé,
s'est embarqué avec la fièvre. Il faut espérer qu'elle n'aura pas
de suite et qu'il abordera à Toulon sain et sauf.
Si M. Caillé n'a pas le brillant ni l'éducation de nos voya-
geurs modernes, il a l'ingénuité et la franchise de ce bon
voyageur du vieux tems qui nous a donné sur L'Inde tant de
notions intéressantes. S'il n'est pas X Amédée Jaubcrt de l'Asie,
il sera le Marco Paolo de l'Afrique ; et il aura le mérite d'avoir
fait à ses dépens, et sans secours, ce que tant d'autres n'ont
pu exécuter à force de trésors.
Après sa quarantaine , il doit se rendre à Paris, où il a
L'intention de réclamer l'assistance de M. JoMAAn, président du
bureau central delà Société, pour la rédaction des riches ma-
tériaux qui fout son «inique fortune.
5o4 AFRIQUE.
— A M. Jomard , membre de l'Institut. — De V Amirauté ,
Londres, le 28 octobre 1828. — Monsieur, j'ai l'honneur de
m'adresser à vous sur un sujet auquel je suis persuadé que
vous prendrez autant d'intérêt que moi-même, le progrès des
découvertes eu Afrique.
Je vois par le supplément du 66e Bulletin, publié par la
Société géographique de Paris, qu'un Français du nom de
Caillé a réussi à atteindre la ville de Tombouctou, et que
M. Dflaporte, vice-consul à Tanger, observe, dans la lettre
qu'il vous a écrite pour vous annoncer l'arrivée de M. Caillé,
que ce voyageur se console des fatigues qu'il a souffertes, par
l'idée qu'il est le seul Européen qui ait réussi jusqu'à présent
à amener à une heureuse fin une enti-eprise dans laquelle tant
de courageux voyageurs ont succombé.
Loin de moi la pensée de diminuer le mérite de ce voyageur
entreprenant et aventureux, ou de blâmer le juste orgueil qu'il
doit ressentir pour avoir donné à sa tentative une heureuse issue;
mais la justice qui est due à la mémoire d'un autre voyageur,
qui a péri par la main barbare d'un assassin, exige que je
vous expose que M. Caillé n'est pas le seul Européen qui a visité
Tombouctou, ni le premier.
Feu le major Laino est celui qui a mis le premier les pieds
dans Tombouctou, et je vais vous le prouver par l'autorité la
plus irrécusable, sa propre signature, et par celle de son ser-
viteur qui est maintenant à Tripoli. Dans une lettre adressée à
M. le consul Warrington , et maintenant sous mes yeux, datée
de Tombouctou 21 septembre 1826, le major dit qu'il est ar-
rivé dans cette ville le 18 du mois d'août précédent , qu'il de-
vait la quitter le lendemain de la date de sa lettre, c'est-à-dire
le 22 septembre, et qu'il avait l'intention de continuer par la
route de Sego; ensuite, il entre dans beaucoup de détails tow-
chant cette ville et donne un grand nombre de documens cu-
rieux qu'il a réunis sur ce sujet , et d'autres matériaux qui, sans
aucun doute, seront publiés en tems convenable.
Il a quitté en conséquence Tombouctou le 22 septembre ,
avec une petite caravane, ayant un seul domestique arabe à
son service; le troisième soir, il fut rejoint par quelques Arabes
faisant partie de la caravane, et ensuite bassement massacré. Il
arriva que la lettre mentionnée plus haut, et qu'il avait écrite
de Tombouctou, se trouvait dans la possession de son domes-
tique ; son bagage a été pillé tout entier, ses journaux et ses
nombreux papiers enlevés; mais nous avons encore l'espoir
qu'ils seront recouvrés. Le domestique a subi l'examen le plu-;
sévère , il est ferme et conséquent, dans toutes sv> irçpBtises ,
AFRIQUE. 5o5
et je regrette de dire qu'il y a grand sujet de croire que cet en-
treprenant voyageur est tombé victime du traître et barbare
Bello, qui s'est conduit si scandaleusement envers le capitaine
Clappertoh.
J'espère, par conséquent , de votre justice, comme mi
homme dévoué aux sciences, et particulièrement à celle de la
géographie, et comme président de la commission centrale,
que vous prendrez des mesures pour donner quelque publicité
à cette communication, comme elle a été donnée à l'heureux
succès de l'entreprise méritoire de M. Caillé. — J'ai l'honneur
d'être, etc. John Barrow.
Extrait de la Réponse de M. Jomard à M. John Barrow ( i).
— Paris , 3i octobre 1828. — Monsieur, — Quoique étranger à
la lettre qui fait le sujet de votre réclamation, je n'aurais jamais
voulu participer, môme indirectement, à une assertion contraire
à la vérité, ou à la réputation du courageux voyageur dont
vous défendez justement les intérêts. Personne moins que moi
n'est accessible aux idées exclusives de nationalité, et c'est
aussi dans l'intérêt général de l'humanité que je suis dévoué
à la cause des sciences et de leurs progrès indéfinis. Je me
serais donc réjoui sincèrement de signaler le premier en France
le retour et les succès du major Laing , ainsi que j'ai été assez
heureux pour le faire à l'arrivée du capitaine Clapperton et du
major Denham. Vous devez le savoir, monsieur, c'est moi qui
annonçai au public français les travaux de ces intrépides explo-
rateurs ; qui ai publié le premier leurs admirables découvertes
dans l'Afrique centrale, et qui payai un légitime hommage à
la mémoire du docteur Oudney. Quant au major Laing, j'ai
long-tems combattu et révoqué en doute les bruits anticipés
de sa mort, et je me suis appliqué à faire ressortir les contra-
dictions des récits qui circulaient en Afrique et en Eurore. Rien
même jusqu'ici ne m'avait persuadé de la réalité de la cata-
strophe, et votre lettre pourrait seule me faire ajouter foi
entière à cette; triste nouvelle : tant je désirais ardemment d'ap-
prendre le succès du major Laing, d'avoir le plaisir de le pro
clamer, et de concourir, quoique faiblement, à sa brillante
renommée. Le major Denham a pu vous dire comment je l'ac-
cueillis à Paris, combien je m'estimai heureux d'embrasser ce
brave officier, et de m'entre tenir avec un homme qui avait dix
(i)La Société de Géographie* décidé que la lettre de M. .1. Bahrow
<t la réponse de M. Jom u» n sciaient imprimées . 1 omioe tenant à un
objet d'intéi ('•( général.
xi.. — Novembre i8a8. 33
5o6 AFRIQUE.
fois exposé vaillamment sa vie pour parvenir le plus loin pos-
sible dans un continent inconnu.
Maintenant, monsieur, voici les propres expressions qui sont
l'objet de votre réclamation : « Il est le seul Européen ( M. Au-
guste Caillé), qui soit parvenu jusqu'à ce jour à terminer avec
succès une entn prise dans laquelle ont succombé tant de cou-
rageux voyageurs. »
Vous voyez, monsieur, qu'il s'agit de l'heureux retour du
voyageur dans sa patrie, et non pas de la découverte de Tom-
bouctou. On ne lui fait pas un mérite d'y être allé le premier.
C'est ainsi qu'après la mort du docteur Oudney, Clappe rton et
Denham plus heureux revirent leur pays natal; on pouvait
donc dire, à leur retour en Angleterre, qu'ils étaient les pre-
miers Européens revenus de Bornou, et qui fussent parvenus
à terminer ce voyage avec succès; et cela, sans rien ôter de
la glorieuse couronne du docteur. Vous rendrez donc justice,
monsieur, je n'en fais aucun doute, non- seulement à moi, mais
à M. Delaporte , vice-consul de France, et vous reconnaîtrez,
sans aucune peine, que personne n'a eu l'intention de frustrer
vos compatriotes de la gloire qui leur apparlient. Je m'honore
d'avoir contribué à établir comme principe, dans les règlemens
de la Société de géographie, que les voyageurs de toutes les
nations ont un égal droit à son attention, que les récompenses
appartiennent à tous, quelle que soit leur patrie; enfin, qu'il
n'y a aucune distinction dans le sein de cette Société entre les
étrangers et les régnicoies.
Qu'il me soit permis, monsieur, de déplorer, comme vous-
même, le triste événement raconté dans votre lettre ; cependant
plusieurs circonstances semblent encore laisser au doute une
faible place; puisse mon incrédulité être justifiée par l'événe-
ment! Si néanmoins la catastrophe est certaine, il restera un
vœu à former, c'est que ses journaux de voyage soient retrou-
vés, ou au moins que son domestique soit en état de fournir
quelques bonnes informations; enfin, que les curieux matériaux
dont vous parlez, comme étant en votre possession, soient
rendus publics le plus tôt possible : ainsi que je l'espère, nous
jouirons bientôt des documens rapportés, dit-on, par le nommé
Lancier, domestique de Clapperton; et alors je ne serai pas le
dernier à faire valoir le mérite de cette nouvelle victime des
sciences. Permettez-moi, monsieur, d'ajouter ici une réflexion :
si j'avais eu à faire la liste des Européens qui ont atteint la
ville de Tombouctou, je n'aurais pas oublié plusieurs individus
qui paraissent l'avoir visitée, et peut-être aurais-je même fait
mention de Rvbcrt Adams, quoique son voyage soit révoqué en
AFRIQUE. — EUROPE. 5o7
doute, chose sur laquelle, vous le savez, les avis sont partagés.
M. Delaporfe également n'aurait pas manqué de les citer, si tel
eût été son but; mais son intention était seulement d'annoncer
l'heureux retour du voyageur, après avoir traversé le grand
désert: ce qui n'est arrivé ni à Hornemann , ni à Par/,-, ni à
Oudney, ni à l'infortuné Laing , ni à tant d'autres déplorables
victimes.
Il me reste , monsieur, à me féliciter de l'occasion que vous
m'avez offerte de vous exprimer mes véritables sentimens sur
le but que doivent avoir les découvertes géographiques , c'est-
à-dire l'utilité et l'amélioration qui en résulteront pour le sort
de l'espèce humaine; je suis également charmé de pouvoir
vous exprimer personnellement la haute estime que je pro-
fesse pour les savans et les voyageurs de votre pays; c'est
dans ces sentimens que je vous prie de me croire , etc.
Jomard.
EUROPE.
GRANDE-BRETAGNE.
Prospectus de V Almanach britannique , pour l'année 1829.
— La Société formée en Angleterre pour la propagation des
connaissances usuelles, présidée par M. Brougham, a conçu le
projet de publier, tous les ans, un almanach raisonnable et
instructif, afin de diminuer ie débit et d'affaiblir l'influence des
mauvaises compositions de cette espèce. On lui doit déjà l' Al-
manach de 1828, œuvre tardive qui ne parut qu'en mars, lors-
que chacun était pourvu de calendriers de toute espèce : mal-
gré cette circonstance défavorable, une foule de curieux et
d'hommes de bon sens s'empressa de congédier Mathieu Laens-
berg, pour lui substituer le nouveau venu. Cette année, tout
s'est fait avec ordre et à loisir; l'Almanach n'aura souffert au-
cun relard ; et d'ailleurs un prospectus l'avait précédé. On
pense bien que les pronostications en sont bannies; que tout
y est vrai, d'une utilité reconnue; que quelques-uns de ces
contes, que l'on dit amusans, ne viennent point s'y placer à
côté de Tables de calculs, de Notes sur les divers impôts , de
tarifs, des indications diverses relatives au commerce, etc.
L'espace y est trop précieux pour en livrer aucune partie à des
futilités. On a jugé convenable d'y insérer des méthodes pra-
tiques pour trouver la position des planètes et des étoiles les
plus remarquables, sans être instruit en astronomie : l'agro-
nome, le jardinier et le fleuriste n'y sont pas oubliés. Le ca-
33.
5o8 EUROPE.
lendrier indique la destination actuelle de chaque jour pour la
religion, les affaires publiques ou privées; on a soin que le
lecteur ne perde point de vue que cet emploi de chaque jour
est réglé par des institutions humaines, et peut varier suivant
les besoins de la société. — Enfin on y a mis quelques-uns de
ces mots remarquables d'hommes célèbres qui sont ou des
maximes ou des avertissemens, et dont la mémoire se charge
volontiers; quelques pensées qu'il faut s'efforcer de reudre ha-
bituelles, etc.
Mais cet Almanach serait devenu un gros livre si l'on y avait
mis tout ce qui parait nécessaire à tous, ou tout au moins, à
l'immense majorité de la nation : on a pensé qu'il serait avan-
tageux de le partager en deux, et l'on a fait le Compagnon de
l'Almannch, ou Annuaire d'indications générales pour 1829. Cet
ouvraçe, car c'en est un, sera des plus utiles, s'il est con-
forme au prospectus; il ne pouvait être fait que par la société
qui s'en est chargée. De bons almanachs sont l'un des moyens
les plus efficaces d'attaquer de vieilles erreurs, et de rem' e
vulgaires des notions dont l'ignorance ou l'oubli , qui se font
sentir presque partout, retardent les perfectionnemens les plus
désirables. Quand même les sociétés pour la propagation des
connaissances utiles ne feraient que des almanachs, leurs ser-
vices seraient dignes de la reconnaissance publique. F.
Hommages a J. Bentham. — Le célèbre jurisconsulte Jérémie
Bentham , ayant adressé au roi do Bavière plusieurs de ses
travanx, en a reçu la lettre suivante: — -Munich, le 18 oc-
tol/re 1828. — 'Monsieur, ce n'est que dans le courant du
mois d'août que j'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée de
Londres, le 20 octobre 1827, et avec laquelle vous avez eu la
bonté de m'envoyer votre plan d'un rode constitutionnel, ainsi
que votre ouvrage ayant pour titre, Projet d'un code civil. Je
vous remercie sincèrement de cette marque d'attention de votre
part. J'ai communiqué ces ouvrages à une commission chargée
des projets de loi, qui ne manquera pas de profiter de l'expé-
rience d'un esprit aussi éclairé sur des matières qui peuvent
être appliquées à nos États, nos constitutions et nos coutumes.
Recevez l'expression de ma reconnaissance et celle des senti-
mens d'estime avec lesquels je suis, signé le Roi. »
Cette lettre fait le plus grand honneur au monarque qui
l'a écrite et à l'illustre publiciste à qui elle est adressée. Mais,
le pouvoir seul n'est pas venu rendre hommage aux travaux
philantropiques de Jérémie Bentham; les arts lui ont aussi
pavé leur tribut d'admiration. Nous pouvons annoncer , en
effet, que notre honorable compatriote, M. David, sculp-
GRANDE BRETAGNE.— RUSSIE. 509
tour, membre de l'Institut, lui a fait présent du beau buste
en marbre dans lequel ii a retracé avec une grande vérité la
physionomie simple et noble, tout à la fois, de ce patriarche
des philosophes et des jurisconsultes.
Un autre artiste, M"e Aimée Pages, peintre, élève de
M. Meynier , a fait aussi, avec un talent remarquable, un
portrait fort ressemblant de Bentham , à l'époque de son der-
nier séjour à Paris, en 1825. On peut voir encore ce portrait,
à l'atelier de l'auteur, rue de l'Abbaye, n° 3; et peut-être,
S. M. le roi de Bavière aimerait à en accepter l'hommage pour
le placer dans le beau musée royal de Munich , ou pour le
donner à l'Université de celte capitale. Les jeunes étudians et
leurs professeurs contempleraient avec recueillement et vér.é
ration les traits respectables du célèbre vieillard qui a consaci é
plus d'un demi-siècle à méditer sur les réformes et les amélio-
rations que les diverses parties de la législation réclament, et
que les gouvernemens bienfaisans et éclairés doivent accorder
aux vœux de.s peuples. À. T. — A. J.
RUSSIE.
Kamtschatka. — Amélioration de l'agriculture. — ■ Dans sa
sollicitude paternelle pour l'organisation et la prospérité de ce
pays , le gouvernement russe a jugé nécessaire d'y envoyer un
jardinier pour faire participer cette contrée aux avantages de
l'agriculture et de l'horticulture. Ce jardinier est placé sous la
protection du ministre de l'intérieur, et sous les ordres immé-
diats du gouverneur du Kamtschatka; il doit propager la cul-
ture des grains, des légumes, des fruits, des bois, et en général
des plantes qui sont du ressort de l'économie domestique et ru
raie; il est chargé de rechercher celles d'entre elles qui peu-
vent s'y naturaliser, le climat i\u Ivamtsehatka n'étant pas aussi
rigoureux que beaucoup de personnes le supposent. Il sera
également de son devoir de rechercher et de recueillir les pro-
duits du règne végétal du Kamtschatka , produits peu connus,
quoique très-curieux , et d'enseigner aux habitans de celte
contrée l'art de cultiver la terre et les jardins. Le Comité de
Sibérie a choisi, pour remplir ces fonctions, le jeune I'uidkr ,
jardinier plein de zèle et possédant, beaucoup de connais-
sances, qu'il a acquises dans les superbes jardins de s. .AI. l'im-
pératrice-mère, à Pavlovsk , sou.-, la direction de M. \\ oinmann ,
qui jouit d'une piste réputation. M. Rieder a emporté avec lui
une quantité considérable «I instrumens nécessaires pour le jai
dinage. Avant son départ, il a passé quelques mois au jard 0
5io EUROPE.
botanique, où il a reçu des instructions détaillées, tant pour
son séjour au Kamtschatka que pour le tems de son voyage.
Depuis sa fondation, le jardin botanique, dont la direction en-
tretient des communications avec les gouvernemens les plus
éloignés de l'empire, a toujours fourni au Kamtschatka les se-
mences des plantes utiles à cette contrée. D.
Commerce du thé. — - Le thé est l'un des produits les plus im-
portans du commerce de la Russie, et l'un des articles qui con-
tribuent le plus à la prospérité de la foire de Nijni-Novgorod.
Son arrivée plus ou moins prompte dépend du dégel des fleuves
de la Sibérie. On profite du traînage pour le transporter de
Kiakhta, sur les frontières de la Chine, à Tomsk, en Sibérie,
où il attend quelquefois pendant six semaines ou deux mois le
moment de son chargement sur des barques pontées. Il descend
l'Oby et remonte l'Irtisch; ensuite, débarqué de nouveau, il
fait sur des chariots un trajet de douze verstes jusqu'à Perme,
d'où il reprend et continue sa navigation jusqu'à Nijni-^Vovgo-
rod. C'est au commencement de février que les expéditions s'en
font à Kiakhta. En 1827, l'envoi qui en avait été fait arriva à
]\Tijni- Novgorod le 25 juillet, sur huit raschives (1), portant
chacune de 5 à 6,000 ponds, et dont les cargaisons formaient
un capital d'environ 12 millions. Les frais de transport s'élèvent
à près de 10 pour 100, et les ventes s'en font à un an, avec
demi pour 100 d'escompte. Cette marchandise est soigneuse-
ment emballée dans des feuilles de plomb enveloppées d'une
peau, de sorte qu'elle ne puisse contracter l'odeur des corps
qui l'environnent. Le thé que les Plusses transportent par terre
a une grande supériorité sur celui des Anglais, qui, dans le
trajet qu'il fait sur mer, ne peut être isolé de manière à se trou-
ver garanti de l'influence des exhalaisons salines de l'Océan.
Cet objet de consommation est devenu en Russie, en quelque
sorte , un article de première nécessité; et l'on peut même dire
que son usage a exercé sur la basse classe un effet salutaire,
attendu que, depuis qu'elle l'emploie, elle a commencé à cesser
de se livrer à l'abus des liqueurs fortes.
C'est vers l'année 1 653 que les Sibériens et les Boukhres
commencèrent à conduire des caravanes à travers la Tatarie
(1) Les raschives sont des bateaux pontés ayant une quille et un
gouvernail. Ces bateaux marchent mieux que les barques , dont la
plupart sont également pontées , mais ils tirent jusqu'à 2 archines {
( l'archine a 718 raillim.) Elles ont ordinairement onze sagènes fia sa-
gène de a métrés i54 millim.) de longueur sur 7 de quille et 4 de
large, et coûtent i5oo roubles, et, munies de leurs agrès, 5 ou 6,000.
RUSSIE. , 1 1
chinoise jusqu'à Pékin. Ils y portaient des fourrures, qu'ils
échangeaient contre de l'or, de l'argent, des pierres précieuses,
des étoffes et du thé. L'arrogance de ces marchands et leur mau-
vaise conduite leur fermèrent ensuite l'entrée de la Chine, et
ils se virent réduits à trafiquer sur les frontières. En 1689, la
Russie fit avec la Chine un traité de commerce qui reçut une
certaine extension en 17 12, lors de l'ambassade île Laurent
Lange, envoyé à la Chine par Pierre-le-Grand. Cette branche
de commerce se consolida et se régularisa sous les règnes sui-
vans.
On distingue les thés de famille par les noms des proprié-
taires et des fabricans, et il existe dans le commerce plus de
deux cents de ces familles qui jouissent de plus ou moins de
vogue, selon la qualité des marchandises qu'elles fournissent.
Dans le commerce actuel, on remarque, dans les qualités ordi-
naires, le maïoukonc , le knlounko , le vansountcho , le hokhous-
sine , le schitichouane , le sounitchène , le sioufatchène , etc. ; et ,
dans les fleurs de thé, on dis lingue les noms de maioukone-tioumé,
fsalounko - lia/Usine , vansoitncho - koumé , kokhoussine - moumé ,
sounitchène - koitnliane. , sioufatchène - llantsîne et sioufatchène-
s amé , etc. De petites parties de thé d'une qualité superfine se
vendent dans des caisses vernies pesant à peu près 3o livres,
et que l'on paie jusqu'à 55o roubles (T>5o fr. ).
Pour s'assurer de la qualité du thé, on perce le tsibik ou
l'outre qui le renferme avec une sonde creuse qui en re-
tire une petite quantité : l'essayeur qui a l'odorat exercé
décide tout de suite de la bonne ou mauvaise qualité de la
marchandise.
Les plus fortes maisons qui font ce commerce sont établies
à Moscou , et ont à Kiakhta des comptoirs chargés de faire des
échanges avec les marchands chinois. Ces derniers , qui ont
souvent recours à la fraude, ont imaginé, depuis quelques
années, d'augmenter la tare de cette marchandise en donnant
une plus forte épaisseur aux feuilles de plomb qui l'enve-
loppent.
Comme on n'apporte annuellement à la foire de Nijni-Novjjo
rod que la quantité calculée sur la consommation, les prix se
soutiennent. A la dernière foire (1827), les prix se sont établis
de la manière suivante : i° Le thé ordinaire, de ±Zo à 2/10
roubles le tsibik, contenant généralement 55 livres, poids de
Russie; 2° le thé de famille, noir, de /tf>o à /( 7 5 roubles le
tsibik, de Go à 65 livres; 'V la fleur de thé «le famille, de 55o
à o:">o roubles le tsibik , de 5o à 5r> livres; /t" le thé vert perlé ,
à A^o roubles le tsibik, contenant six caisses du poids de g liv.
5ia EUROPE.
et demie chacune; 5° enfin, le thé en briques s'est vendu de
n5 à 120 roubles le tsibik. Celte dernière espèce de thé n'est
achetée que par les Kalmouks et d'autres peuples nomades ,
qui l'infusent dans du petit-lait de jument. (Extrait du Bulle-
tin du Nord, cahier d'avril 1828, p. 412-416.) E. H.
ALLEMAGNE.
Prusse. — Berlin. — Congrès des physiciens et des natura-
listes dans cette capitale , le 18 septembre 1828. — Honneur au
gouvernement prussien qui a non-seulement permis , mais fa-
vorisé cette réunion de savans! Honneur à la nation allemande
qui, la première, conçut le projet de ces assemblées, qui en
fit les premiers essais , et dont l'heureuse persévérance a sur-
monté tous les obstacles! Ce paisible congrès des sciences na-
turelles tenait , cette année , sa septième session : mais , en
raison du nombre des savans réunis et de l'importance des
objets dont ils se sont occupés, on peut dater de cette année
l'existence influente de cette assemblée : l'Europe n'y était pas
encore complètement représentée; la Grèce n'avait point en-
voyé sa députation. Mais avant que la nation grecque régé-
nérée prenne son rang dans la république des lettres, il faut
que la politique ait marqué sa place dans les congrès des puis-
sances européennes. On a remarqué aussi l'absence des députés
du Nouveau Monde; une première assemblée ne peut guère
être aussi régulière que celles qui viennent après quelques
épreuves, lorsque l'institution est en pleine activité. On pense
bien que le nombre des représentant de chaque nation ins-
truite n'était nullement en raison des richesses intellectuelles,
ni du nombre des savans; Berlin seul avait 197 mandataires;
le reste de la Prusse, 127; la Saxe, 3i ; la Bavière, 12; le
Hanovre, 7; le royaume de Wurtemberg, 3; les autres Etats
de la Confédération germanique , parmi lesquels il paraît que
l'on a confondu la iSttz.we, qui a donné elle-même le premier
exemple de réunions scientifiques et périodiques du même
i^enre, 53; les Etats autrichiens, un seul. Les députations des
.r.itres contrées de l'Europe étaient réparties de la manière
suivante : la Suède avait envoyé 12 savans, le Danemark , 7;
la Pologne, 5; la Russie, 2, ainsi que V Angleterre, la Hol-
lande, la France; la Norvège n'avait qu'un seul député, non
plus que Naplcs : le reste de Y Italie n'avait pris aucune part à
ce mouvement inusité, et dont sans doute les savans de Flo-
rence , de Turin, etc. ne furent pas assez promptement avertis.
Au reste, les mots députation , députés, représentation, cou-
ALLEMAGNE. — SUISSE. 5 1 3
grès , n'onl ici aucune analogie avec le sens qu'ils reçoivent en
politique : chacun des savans réunis à Berlin ne tenait sa mis-
sion que de lui-même; venait qui voulait, et tous ceux qui se
présentaient étaient bien reçus. Comme les sciences médicales
sont une partie considérable des sciences naturelles, presque
tous les médecins de Berlin se sont trouvés à l'assemblée; il en
est venu aussi plusieurs des différens États de l'Allemagne ,
ainsi que de la Prusse. Le nombre total des savans réunis était
467, dont 324 prussiens, 10g allemands, et 3/» des autres
parties de l'Europe.
M. Alexandre de Humboldt , président , a ouvert et fermé
la session : dans son discours d'ouverture il s'est attaché à
faire connaître le but de l'assemblée, à indiquer exactement
ce qui distingue les nouvelles réunions de savans , le bien
qu'elles peuvent opérer, leur influence sur la découverte et la
propagation des vérités utiles. Le discours de clôture nous ap-
prend que la 8e session du congrès est convoquée , pour l'année
prochaine, à Heidelberg ; que M. de Humboldt sera privé du
plaisir d'y assister, parce qu'à cette même époque il visitera le
continent asiatique, et se trouvera probablement au milieu de
la Sibérie. M. de Humboldt, en terminant son discours, a été
l'organe de la reconnaissance de l'assemblée envers le souve-
rain , dont la bienveillance l'a secondée en tout ce qui pouvait
rendre le séjour de Berlin plus agréable à chacun de ses
membres, et plus utile pour le progrès des sciences.
La session n'a été que d'une semaine, mais bien remplie,
et qui ne sera pas omise dans l'histoire des sciences. Des lec-
tures intéressantes réunissaient tous les savans en séance pu-
blique : les comités occupaient le reste de la journée , et c'était
là que l'on discutait, que Ton s'éclairait mutuellement , que les
opinions se rapprochaient. L astronomie , la géographie , la
chimie, la minéralogie 3 La botanique , la zoologie t ['anatomie,
la physiologie et la médecine avaient chacune leur comité.
Quelques discours ont été imprimés , entre autres le premier
de M. de Humboldt, et un Mémoire de M. Reinvi irdt, de
Leyde , sur les caractères (\w règne végétal dans l'Archipel in-
dien. Espérons que le publie ne sera pas privé des Mémoires
lus par MM. OEhstf.u, Berzelius, Oki.n de Jéna , Pi m it de
Varsovie , Gloeker de Breslau, Hoffmann de //,///<•, K.eilhai
de Christiania , Mu. ni s, auquel on est redevable d'une grande
partie de ce que l'on s:iit sur le Brésil , etc. N.
SI ISSK.
Législation, -Le 16 août dernier, la commission chargée
5i4 EUROPE.
de l'examen du projet de code pénal militaire pour les régi meus
capitules en France, a fait un rapport dans lequel, outre plu-
sieurs modifications et changemens de rédaction, elle propose
l'abolition de la peine du bâton, en se fondant particulière-
ment sur l'opinion publique à ce sujet , et sur l'aversion qu'on
éprouve en France pour ce genre de punition. Les autres pro-
positions de la commission tendent, en général, à adoucir les
châtimens, à limiter la peine capitale , et à assurer le recours à
la grâce du roi , dans le cas de sentence de mort. La dis-
cussion dans la diète a été favorable à ces propositions, pres-
que sans condition. Le député du canton de Bâle désirait que la
révision du code suisse fut ajournée jusqu'au moment où le
code français serait revu. Le député des Grisons ne voulait
prendre les nouvelles dispositions qu'à l'essai, et pour un terme
de deux ou trois ans. Vingt voix ont accepté le projet; sur ce
nombre, dix députés se sont réservés la ratification, qu'ils
ont été invités à envoyer avant la fin de l'année. Le \éputé de
Genève a pris la discussion ad référendum , et celui de Neu-
châtel a refusé d'une manière absolue. — On ne peut qu'ap-
plaudir à la décision de la diète ; elle n'était pas réclamée seu-
lement par l'opinion publique , mais encore par l'humanité qui
repoussait une coutume barbare et cruelle. A. P.
Genève. — Statistique ; population. — Nous empruntons aux
Nouvelles annales des voyages et des sciences géographiques les
observations suivantes sur la durée moyenne de la vie des ha -
bilans de Genève, depuis 260 ans. À. P.
Durée moyenne.
De i56o à 1600. — 18 ans 5 mois.
De 1601 à 1700. — 2.3 ans 5 mois.
De 1701 à 1760. — 3a ans 8 mois.
De 1761 à 1800. — 33 ans 7 mois.
De 1801 à 1814. — 38 ans 6 mois.
De i8i5 à 1826. — 38 ans 10 mois.
Cette progression nous paraît tout-à-fait remarquable, et
fournil une preuve imposante en faveur des avantages crois-
sans de la civilisation qui améliore la santé publique, et pro-
cure à la fois à toutes les classes de la société plus de liberté,
d'aisance et de bien-être, et plus de moyens de prolonger
la vie»
ITALIE.
Turin. — Académie royale des sciences. — Cette Académie
propose un prix de 6'oo fr. pour le meilleur travail général ou
particulier relatif à l'histoire naturelle des États du roi de
ITALIE. — GRÈCE. 5i5
Sardaigne; les ouvrages envoyés au concours devront être
adressés, avant le ier mars 1829, à S. Exe. le comte Balbe,
président de l'Académie, ou à M. le professeur Caréna , secré-
taire perpétuel.
— Société économique de Chiavari. — Si l'Italie avait un point
central auquel pussent aboutir les travaux d'une multitude
d'associations scientifiques éparses sur son territoire, on ne
saurait se dissimuler toute l'influence qu'elle exercerait sur les
progrès de la civilisation; mais l'état d'isolement dans lequel
se trouvent la plupart des Académies italiennes nous dérobe
la connaissance de leurs travaux , et quelquefois même leur
existence. Nous citerons entre autres la Société économique
de Chiavari, digne d'être offerte pour exemple à nos Sociétés
départementales. Instituée en 1791, elle dut suspendre ses
travaux en 1799; et réorganisée en 1806, elle n'a cessé de
prospérer sous les divers gouvernemens qui ont régi la
Ligurie. Non contente de diriger son influence sur tout ce
qui peut favoriser l'agriculture, les arts et l'industrie, cette
Société a créé une bibliothèque composée de plus de 6,000 vo-
lumes. En 18 19, elle a fondé un asile pour les orphelines
délaissées; en 1820, elle a ouvert deux écoles, l'une d'ar-
chitecture, et l'autre d'ornement. Enfin, chaque année elle
fait une exposition des produits de l'industrie locale, et ceux-
ci, au moven d'une loterie légalement constituée, trouvent
un débouché facile et propre à encourager les producteurs.
— Exposition industrielle. — Une loi rendue par S. M. le roi
de Sardaigne ordonne qu'il sera fait, tous les trois ans, une
exposition publique des produits de l'industrie agricole et com-
merciale de ses États. Cette exposition aura lieu sous les
auspices de la Chambre d'agriculture et de commerce de
Turin , chargée de distribuer trois médailles d'or, dix médailles
d'argent, et un nombre indéterminé de médailles de bronze à
ceux des exposaus qu'elle en aura jugés dignes.
BoNAFOUS.
GRÈCE.
Égink. — On a imprimé dans cette ville la traduction en
grec moderne du Catéchisme d'économie politique de 31. J.-B.
Nay; et le traducteur, M. ('• ChrYSEDÈS, a dédié son ouvrage
à S. E. le président Capo d'Istria, qui veut (pic la Grèce nou-
velle participe a tous les avantages que les lumières modernes
pi omettent aux nations.
Nécrologie. — André- Maximilien Broglio ( le comte ] na-
quit à l' cramât i , le 3 1 mai 1788. Il se distingua, dans ses pic-
5i6 EUROPE.
mières éludes, par ses succès dans les sciences mathématiques
et dans la littérature grecque. A vingt ans, il entra comme
volontaire dans la garde du vice-roi d'Italie, d'où il passa dans
le corps des chasseurs italiens. La décoration de la Légion-
d'Honneur fut la récompense de sa belle conduite à Smozinsko.
A Malojaroslavetz, il fut couvert de blessures, laissé pour mort
sur le champ de bataille, et fait prisonnier par les Russes, qui
le conduisirent en Sibérie. Rendu à la liberté, il courut se
ranger sous les drapeaux de Murât, et se distingua particu-
lièrement au siège de Gaëte. Le comte Rroglio se retira, après
la guerre, dans la maison paternelle, qu'il ne tarda point à
quitter pour faire un long voyage. Il parcourut la mer Egée et
l'Asie mineure , visita Constantinople, et revint par le nord. Il
s'arrêta à Varsovie, et épousa dans cette ville la comtesse Ed-
wige Sulmienski, qu'il amena dans sa patrie en 1820. Du sein
de sa retraite, il suivait d'un œil sympathique les efforts de la
Grèce. En 1827, il céda au désir qu'il nourrissait depuis long-
tems, et alla joindre le corps du général Church , qui le nomma
major de cavalerie et l'attacha à l'état major général de l'armée.
Il ne fut pas assez heureux pour servir long-tems la noble cause
qu'il avait embrassée, et pour être témoin de son triomphe. Le 2^
mai 1828, un boulet l'atteignit mortellement, au moment où il
s'élançait , avec le bataillon des philhellènes, à l'assaut d'Ana-
lolico. Le général Church, en annonçant sa mort à sa famille,
s'exprimait eu ces termes : « Il est mort en héros...; il ne nous
reste de lui que son exemple à imiter eu versant notre sang
pour la cause sainte de la Grèce et de la liberté. » I.
ESPAGNE.
Gibraltar. — Notice sur l'éruption de la fièvre jaune dans
rctte ville (1). — Dans les derniers jours du mois d'août dernier ,
le navire suédois le Digden, venant de la Havane, mouilla dans
la baie de Gibraltar : il avait été repoussé des ports de Cadix et
de Malaga, parce qu'il avait la fièvre jaune à son bord, et qu'une
partie de son équipage avait succombé à cette maladie. Néan-
moins , pendant le cours de la quarantaine qui lui fut imposée à
Gibraltar, il obtint la permission de débarquer sa cargaison;
ce qui ne pouvait se faire sans des communications périlleuses.
(1) Cette Notice, rédigée d'après les documens officiels espagnols et
..nglais , a été communiquée à V Académie des Sciences , dans sa séance
fin 20 octobre dernier.
ESPAGNE. 5,7
Le 3 septembre, on apprit à Cadix qu'une maladie d'un carac-
tère pernicieux avait éclaté dans le quartier de Gibraltar avoi-
sinant les casernes. Les renseignemens que se procura le général
comte Gudin, commandant les troupes françaises qui occupaient
la place, firent reconnaître la fièvre jaune. Aussitôt la junte sa-
nitaire, pour prévenir l'introduction de cette maladie dans la
ville de Cadix, interdit toute communication par terre et par
mer avec Gibraltar. Les juntes de Tarifa, de Saint-Roch et d'Al-
gésiras avaient déjà pris les mômes mesures.
Cependant, jusqu'alors ia maladie n'avait fait encore que
peu de progrès; mais immédiatement après l'arrivée des fré-
gates brésiliennes qui amenaient la jeune reine de Portugal,
la curiosité que fit naître cet événement ayant réuni dans les
lieux publics une multitude de personnes, la fièvre jaune se
propagea rapidement.
Le 6 , le gouverneur de Gibraltar, d'après l'avis de la junte,
qui déclara que la maladie était transmissible, publia un ban
pour engager les habitans à contribuer de tous leurs moyens à
rendre efficaces les mesures prises par l'autorité pour tenter
d'arrêter la propagation de ce fléau.
Déjà le quartier où la maladie s'était d'abord manifestée avait
été séparé du reste delà ville; ses habitans avaient été campés
hors des portes, du côté de la terre ferme, et les malades
avaient été envoyés dan^ des hôpitaux spéciaux. Des moyens
de désinfection avaient été adoptés par l'autorité, et employés
sans relard dans toutes les maisons atteintes par l'épidémie.
Aussitôt des mesures sanitaires, pour prévenir l'introduction
de la fièvre jaune par les voyageurs ou par les marchandise-
qui pourraient en transmettre le germe, furent mises à exé-
cution par toutes les juntes de l'Andalousie. Les lieux qui ,
comme le port Sainte-Marie, n'ont ni lazaret, ni autre en-
droit propre aux quarantaines, ont intercepté toute espèce de
communications maritimes. L'entrée des navires provenant de
Gibraltar ou des lieux qui ont communiqué avec cette place,
a été interdite à Cadix , à Malaga et dans les autres ports de
l'Espagne méridionale. Un cordon de troupes empêche toi, le
relation par terre avec Gibraltar. Séville a interrompu les
siennes avec les villes de la côte par une ligue de postes mi-
litaires ; plusieurs de ses portes (Mit été fermées, et l'on a établi
trois lazarets bois de son enceinte.
Les précautions prises à Gibraltar pour combattre les progrès de
la contagion paraissent avoir été trop tardives Le 1 3 septembre,
on comptait dans cette ville plus de cent personnes atteint
la fois de la fièvre jaune; sept avaient succombé dans la journée.
5i8 EUROPE.
Dans les 18 jours snivans, le nombre des malades parvint pro-
gressivement, malgré les convalescences et les décès, à 6^3 per-
sonnes atteintes simultanément; le nombre des morts s'élevait
alors à 20 par jour. Ainsi, dans cette courte période, le nombre
des malades a sextuplé, et celui des décès a triplé seulement.
Mais il faut remarquer que les bulletins officieisne comprennent
guère que les individus transportés aux hôpitaux, et que la plus
grande partie des habitans qui ont quelque aisance et qui sont
renfermés dans leurs maisons parviennent à échapper, lors-
qu'ils tombent malades, à la surveillance de l'autorité publique.
En examinant les nombres que présentent ces bulletins, on
reconnaît : i° qu'il périt un malade sur trente, ce qui est dix
fois moins que dans les grandes irruptions de la lièvre jaune aux
Antilles; d'où l'on peut induire que la malignité de la con-
tagion est beaucoup moins grande que dans les contrées tropi-
cales; 2° que, malgré des mesures sanitaires auxquelles on ne
peut rien reprocher que d'avoir été tardives, et nonobstant
l'ordre social perfectionné des villes de l'Europe, le nombre des
malades a sextuplé en l'espace d'un peu plus d'une quinzaine de
jours, ce qui égale e& rapidité de propagation les plus funestes
irruptions de la fièvre jaune dont j'aie été témoin sous la zone
torride; d'où l'on peut conclure que si la maladie est moins
meurtrière à Gibraltar que dans l'Amérique tropicale, elle n'a
pas une puissance de transmission qui soit moins grande et
moins rapide. A. Moreau de Jonnès.
PAYS-BAS.
Sociétés savantes et d'utilité publique. — La Société tôt nut
van't algcmeen (pour l'utilité générale) a surtout pour but de
répandre dans les classes inférieures du peuple les principes
de la morale et les élémens des connaissances usuelles. Sans
faire acception d'aucune croyance religieuse, elle fonde des
écoles, des hospices, distribue des secours, accorde des prix
aux actions généreuses, institue des banques ou tontines
d'épargnes, fait rédiger des livres classiques ou propres à être
lus par l'artisan, l'habitant des chaumières, ou même à cor-
riger le coupable qui expie ses fautes dans les prisons; enfiu
elle s'attache à dissiper les préjugés qui infectent ordinaire-
ment les prolétaires, ainsi qu'à propager les méthodes les plus
saines, à l'aide d'almanachs et d'autres écrits merveilleuse-
ment adaptés aux intelligences les plus humbles. Ses départc-
mens, qui peuvent se multiplier à l'infini, correspondent avec
la direction centrale établie à Amsterdam, et «pie M. Henri
PAYS-BAS. Sig
R avères vivifie de son zèle. Chaque année, cette direction tient
une assemblée générale où l'on met au concours une foule de
questions, dont ce qui vient d'être dit peut donner une idée.
.Suivant le programme des assemblées des 12 et i3 août der-
nier, le département de Bruxelles a demandé la rédaction
d'une série de manuels, à l'instar du Petit Producteur français .
et de la Bibliothèque industrielle y etc., ou la traduction des
meilleurs ouvrages de cette espèce publiés en France. Le dé-
partement central a indiqué le livre sur l'Emploi du tenu, par
M. M.- A. Jullien, de Paris, comme un modèle qu'il désire
qu'on suive en traitant un sujet analogue, d'une manière ap-
propriée aux besoins des lecteurs qu'il a en vue.
— La Société de littérature nationale de Leyde s'est réunie, le
16 juin dernier, sous la présidence de M. Siegenbeek, qui,
dansun discours étendu, a consacré des notices historiques fort
détaillées et fort intéressantes à la mémoire de Jean Scharp et de
J)aniel Gvyot , tous deux philantropes dignes de la reconnais-
sance publique, et dont le dernier, comme nous l'avons déjà
dit, s'est placé à côté des abbés de l'Épée et Sicard. C'est dans
le discours de M. Siegenbeek que M. Mahdl doit puiser, s'il
vent enrichir son Annuaire nécrologique de deux articles cu-
rieux et exacts.
— La séance de la Société provinciale d' ZJ trecht a eu lieu le 27
juillet. Parmi les questions qu'elle a mises au concours, on remar-
que celles-ci : i° Tracer l'histoire des Frères de la vie commune ;
20 Exposer la querelle qui s'éleva dans le moyen âge entre les
nominalistes et les réalistes, et son influence sur les progrès de la
philosophie et la propagation des lumières en Europe; 3° Faire
l'éloge de L.-G. Vai.ckenaer; 4° Restituer autant que possible
le Traité d'AaiSTOTs: lloXinîcci TroXttuv; 5° Recueillir les fragmens
et les ouvrages attribués aux anciens pythagoriciens , et exa-
miner leur autorité.
— Le il\ juillet, M. D. Arnoulo, secrétaire de la Société
d'encouragement pour l'instruction élémentaire dans la pro-
vince de Namur, a fait son rapport sur l'état de cette associa-
tion, dont le Globe, en 1827, a entretenu ses lecteurs, et qui
s'est mise en relation avec celle de Paris pour l'enseignement
élémentaire. Il en résulte qu'on a fourni :
Livres. Ardoise*. Crayon».
En 1825-1826 38,236 ......
En 1826-1827 ... .5o,226 3,ooo 15,700
En 1827-1828. .. .54,620 2,388 22,400
143,082 5,388 3 8, 100
5ao EUROPE. — FRANCE.
En calculant la part que chaque enfant a pu obtenir dans la
distribution des livres , ou trouvera qu'elle a dû être , l'un por-
tant l'autre, de six exemplaires; l'excédant représente les
livres fournis aux instituteurs et aux bibliothèques d'écoles et
des réunions de districts.
Les charges des acheteurs, de 1825 à 1828, se sont ré-
duites à florins ii$'ill,66 --. Si on compare cette somme à
celle que les instituteurs et les parens auraient dû débourser
pour la même quantité de livres, avant que la Société eût fait
faire des éditions économiques, on trouvera qu'elle aurait
monté à environ 37000 florins, en ne comptant que les deux
tiers en sus des prix actuels, évaluation très-modérée , puisqu'il
y a beaucoup de ces livres qui se vendaient 28, 47 et o,5 cen-
tièmes, au lieu de 4 et 8 centièmes. Néanmoins, cette consi-
dération purement économique n'est rien en comparaison de
l'immense avantage résultant d'un choix de livres tendant à
donner aux enfans des notions utiles et usuelles en harmonie
avec leur intelligence, et à offrir une lecture assez attrayante
pour éloigner l'ennui et le dégoxit, compagnons autrefois insé-
parables de l'instruction.
On trouvera des rensej^roemens plus amples dans la Icono-
graphie des établissemens d'utilité publique du royaume des Pays
Eas , que prépare en ce moment M. Ed. Ducpétiaux. Un fait
très-propre à prouver le degré de civilisation de ce pays, c'est
que, cette année même, à Hilvcrsuin , gros village entre Ams-
terdam et Utrecht, les échevins et le bourgmestre ont délibéré
sur la création d'une académie de peinture!... Hiàersum , en
effet, possède dix-neuf peintres , dont quelque-uns d'un grand
mérite. Cet endroit a déjà sa chambre de rhétorique , comme
beaucoup d'autres moins considérables, et où de simples pay-
sans viennent à certains jours lire de la prose et des vers.
de Reiffenberg.
FRANCE.
DÉPARTEMENS.
Sociétés savantes et Etablissemens d'utilité publique.
Arras [Pas-de-Calais). — Société royale d' Arras, pour l'en
couragement des lettres, des sciences et des arts. — Sujet* d<
prix pour 182g. — I. Utilité publique. Quels seraient les moyens
de procurer à la ville d'Arras des eaux salubres, soit par des
pompes, des fontaines jaillissantes, ou tout autre procède,
afin de faire disparaître les nombreux inconvéniens des puits
DÉPARTEMENT. 5 21
actuels? — Prix, médaille d'or de 3oo fr. — Les fonds de ce
prix sont faits par l'administration municipale. — II. Économie
rurale. i° Expliquer, par les lois de la physique et de la
chimie, l'action des engrais sur les plantes, et de celles-ci
sur les engrais dans la végétation. 2° Établir, d'après les
faits et l'observation, si les mélanges de différens engrais,
combinés ensemble et soumis à la fermentation, produisent
sur les terres, en développant des principes nouveaux, un
effet plus marqué que chacun de leurs composans employé
séparément, et qui puisse dédommager des frais qu'ils occa-
sionent. — Prix, médaille d'or de 200 fr. — III. Économie
publique. Quelles sont les améliorations dont serait suscep-
tible le régime actuel des prisons du département du Pas-
de-Calais? — Prix, médaille d'or de 200 fr. — IV. Morale.
Discours en prose : Situation des idées philosophiques au dix-
neuvième siècle. La Société croit devoir déterminer le sens
précis qu'elle attache à cette question ; elle considère que les
idées philosophiques ne sont pas uniquement des abstractions
métaphysiques, mais qu'elles se composent, étant appliquées
à l'ordre social, des diverses influences que la marché de
l'esprit humain apporte dans la civilisation, dans les intérêts
généraux, dans les sciences, les arts, les goûts, les habitudes
sociales, et comprennent en un mot toute la physionomie
morale et distinetive d'une époque; car chaque siècle a un
caractère qui lui est propre, et qu'il emprunte de la marche
ascendante ou rétrograde de l'esprit humain, ainsi que des cir-
constances générales où sont placées les sociétés politiques. —
V. Eloquence. Eloge historique de M. le duc de La Rochefou-
cault-Liancourt , pair de France, mort à Paris en 1827. — Prix
médaille d'or de 200 fr. — VI. Poésie. Luc pièce de trois cents
vers au moins sur les malheurs causés par la loterie. — Prix,
médaille d'or de 200 francs.
Les ouvrages envoyés au concours pour 18119 devront être
adressés, francs de port, à M. le secrétaire perpétuel , et être
parvenus avant le Ier juillet, terme de rigueur. — Les con-
currens joindront à leurs ouvrages un billet cacheté, qui con
tiendra leurs noms, prénoms, qualité el domicile, et indiquera
extérieurement l'épigraphe mise en tête de l'ouvrage envoyé
au concours, afin d'éviter toute erreur. — Le Président.
Tuki.i.iki; DE SARS; le Secrétaire perpétuel, T. CORNILLE.
Mi 17, [Moselle). — Société académique. — Bibliothèque in-
dustrielle à l'usage des ouvriers. — Cette société s'occupe de
former une bibliothèque composée d'ouvrages moraux et in-
structifs, appropriés aux lu-soins des ouvriers auxquels
t. xl. — Novembre .'?',
522 FRANCE.
ouvrages seront prêtés. Les Messins qui aiment à voir les lu-
mières descendre dans les ateliers, s'empresseront de seconder
la Société dans la création de ce nouvel établissement.
[Abeille de la Moselle)
Saumur [Maine-et-Loire). — Ecole royale de cavalerie. —
Nous désirions depuis long-tems consacrer une mention hono-
rable à cette belle institution, peut-être unique dans son genre,
dont s'honore la France, et que plusieurs pays étrangers lui
envient et se proposent d'imiter. Le but est grand et utile,
l'organisation est vaste et bien conçue, les bâtimens sont ma-
gnifiques et parfaitement appropriés à leur destination. Le
commandant de l'école y a donné, cette année, à S. A. R. Mœe la
duchesse deBerry, lorsqu'elle est passée à Saumur, le spec-
tacle d'un tournoi, dans lequel on a admiré la précision des
manœuvres, la beauté des costumes, la bonne tenue, l'adresse
et l'agilité des chevaliers. Enfui, la justice et la vérité ne per-
mettent point de laisser ignorer que l'état de prospérité de
l'École de Saumur et les services importans qu'elle rend, à
l'armée française , sont dus, en grande partie, au général com-
mandant, M. le marquis Oudixot , fds de M. le maréchal duc
de R.EGG10, qui a introduit le plus grand ordre dans l'admi-
nistration de l'école et une activité soutenue dans les exercices
et dans les études, et qui, par un heureux mélange de la
douceur et de la fermeté, par un zèle infatigable, par une
surveillance paternelle et éclairée, a su faire aimer et respecter
son autorité et animer de son esprit tous ceux qui doivent
coopérer avec lui à la direction de l'établissement. Saumur
avait déjà possédé une école d'instruction pour les troupes à
cheval ; les besoins de cette arme ayant fait sentir la nécessité
d'une autre organisation, l'école de cavalerie fut créée sur les
bases actuelles. Elle est en quelque sorte une école normale où
se forment des instructeurs qui passent ensuite dans l'armée et
y propagent les diverses connaissances dont ils ont fait une
étude spéciale pendant deux ans.
L'équitation et l'emploi de la cavalerie, ainsi que ses rap-
ports avec les autres armes, l'étude du cheval aux différentes
époques de son existence , la ferrure et la maréchalei ie : tels
sont les objets principaux dont se compose l'enseignement.
Une école de raaréchalerie, un'haras qui renferme des éta-
lons anglais et arabes , un manège aux exercices duquel sont
consacrés 200 chevaux de prix et de toutes les races, une école
de trompettes et deux escadrons de cavaliers élèves -instruc-
teurs, sont attachés à l'établissement.
Des capitaines choisis dans les régimens ont été envoyés
pendant deux ans à Saumur; ils y sont aujourd'hui remplacés
DÉPARTEMENS. 5a3
par des lieutenans appelés aies seconder comme instructeurs
et à leur succéder dans leur grade. En sortant de Saint-Cyr,
les élèves désignés pour la cavalerie vont passer deux ans à
Saumur, avant d'être placés dans les régimens, où ils devien-
dront à leur tour lieutenans et capitaines instructeurs.
Les escadrons de cavaliers-élèves se composent; i° de mili-
taires portés sur les tableaux d'avancement et désignés par les
colonels; i° d'enrôlés volontaires, choisis de préférence parmi
les fils de militaires et les jeunes gens a qui leur âge ou leur
fortune n'aurait pas permis de se présenter au concours de
Saint-Cyr, mais qui, en raison de leur éducation première,
ne se seraient pas décidés à entrer comme simples soldats dans
les rangs de l'armée. Ces cavaliers , asstijétis à toutes les obli-
gations, du service militaire, suivent, en outre , des] cours
analogues à ceux des officiers. Ils sont envoyés dans les corps
en qualité de sous-officiers, lorsque, après deux ans de séjour
à l'école, ils sont reconnus, dans les examens, capables de bien
remplir, non seulement les fonctions de sous-officiers, mais
encore celles d'instructeurs. Chaque régiment en reçoit deux
annuellement.
L'instruction de l'école comprend : i° l'ordonnance sur l'exer-
cice et les évolutions delà cavalerie, l'escrime à pied et à cheval ,
et le tir des différentes armes; i° le règlement sur le service inté-
rieur et celui des places; 3° un cours théorique et pratique d'é-
quitation divisé en quatre parties, savoir, la connaissance du
cheval, son emploi, sa conservation, et les haras et remontes; 4° un
cours d'art et d'histoire militaires, comprenant la topographie,
l'administration des troupes et la théorie du service en cam-
pagne ; 5° le dessin, appliqué principalement à l'étude du cheval
et à celle du paysage; 6° l'escrime, la voltige et la natation.
On a fait disparaître de l'établissement la distinction d'em-
ployés civils et d'employés militaires. Les emplois d'écuyers,
de maîtres et de sous-maîtres de manège , sont donnés à des
militaires en activité , destinés à porter clans les corps les prin-
cipes et la méthode de l'école.
Voici quelle est la composition de l'école : un niarc'chal-de-
camp , commandant; un colonel, commandant en second; un
lieutenant-colonel, quatre officiers supérieurs, un aumônier,
huit capitaines-instructeurs, trois capitaines- majors , un capi-
taine-trésorier, un lieutenant d'habillement , un sous-lieutenant,
cinq officiers de santé, un écuyer-commandant , huit écuyers
militaires; un capitaine d'état-major, professeur d'art et d'his-
toire militaires, deux lieutenans d'état-major, professeurs
adjoints d'art et d'histoire militaires, un profes eur de dessin ,
5a4 FRANCE.
un professeur de musique, un professeur de maréchalerie, un
maître et quatre sous-maîtres de manège , maîtres d'armes , etc.
Le corps de troupes formant un effectif de 5o7 hommes
et 3o6 chevaux , est organisé ainsi qu'il suit:
. { Une division de grosse cavalerie;
' Une division de dragons.
i Deux divisions de cavalerie légère, dont
Ie escadron. ] l'une armée de mousquetons , et l'autre
f de lances.
. | Une division de maréchaux ferrans ;
5e escadron, j Une cnvisjon d'élèves trompettes.
Chaque année les inspecteurs généraux de cavalerie dé-
signent au choix du ministre de la guerre un officier de tous
les corps de troupes à cheval, tant de la garde que de la ligne,
pour être envoyé en qualité d'officier d'inslruction à l'école.
Ils y conserventl'uniforme du régiment auquel ilsappartiennent ;
ils y amènent leurs chevaux, et s'en servent pour les exercices
et les manœuvres.
Les emplois de capitaine-instructeur sont exclusivement ré-
servés aux officiers qui ont suivi les cours de l'école en qualité
de lieutenans d'instruction. Ceux qui ont obtenu aux examens
de sortie les deux premiers numéros de mérite sont proposés
au roi pour obtenir immédiatement, soit de l'avancement,
soit leur admission dans la garde.
Les officiers-élèves , sortis de Saint-Cyr, forment un esca-
dron, sous les ordres d'un officier supérieur et de deux capi-
taines d'état - major : ils prennent à Saumur l'uniforme de
l'école; ils sont tenus d'y arriver avec un bon cheval d'esca-
dron, et subissent à leur sortie un examen qui détermine
l'ordre de leur avancement parmi les élèves de la même pro-
motion , et leur donne le droit de choisir le régiment dans
lequel ils désirent être placés. Ceux qui obtiennent les deux
premiers numéros aux examens de sortie sont proposés pour
entrer dans la garde, ou pour recevoir de l'avancement, à l'ex-
piration de leurs quatre années de grade.
Les élèves maréchaux-ferrans soûl admis, depuis l'âge de
18 ans jusqu'à 22 ans. Ils sont ou enrôlés volontaires, ou
choisis dans les appels , parmi les jeunes soldats qui, sachant
lire et écrire, ont fait l'apprentissage du métier de maréchal ,
d'armurier ou d'éperonnier. Les remplaçons ne peuvent être
admis à l'école de maréchalerie. Les élèves suivent à l'école
un cours élémentaire d'hippiatrique, et un cours spécial de
DÉPARTE MENS.— PARIS. 5a5
raaréchalerie théorique et pratique. — Lorsqu'ils ont acquis
l'instruction nécessaire, ils sont placés comme ma réchaux-fer-
rans dans les régimens de la garde ou de la ligne.
Le nombre des chevaux de l'établissement ne suffisant pas
à la consommation des fers forgés par l'école de raaréchalerie,
l'excédant , qui s'élève annuellement à environ 40,000 fers, est
dirigé sur les places fortes, pour former un approvisionne-
ment qui serait très- utile en cas de guerre. L'école de maré-
chalerie n'emploie que de vieux fers, hors de service, prove-
nant des arsenaux , tels que canons de fusils , lames de sabres,
bandes de roues de voitures, etc.
Les élèves trompettes sont choisis de préférence parmi les
enfans de troupe et les fils de militaires , âgés de i4 à 18 ans ,
ayant du goût et de l'aptitude pour la musique. Indépendam-
ment de leur instruction militaire, ils reçoivent des leçons de
musique vocale et instrumentale , de lecture, d'écriture, d'a-
rithmétique , d'escrime , de voltige et de natation.
Sans nous étendre ici sur les nombreux avantages que peut
présenter l'école de cavalerie de Saumur, nous dirons seule-
ment que plusieurs souverains étrangers ( et parmi eux l'em-
pereur de Russie) ont envoyé en France des officiers distin-
gués, chargés d'en étudier l'organisation, dans le dessein d'établir
dans leurs États une institution semblable. N.
PARIS.
Institut. — Académie des sciences. — Séance dit 20 octobre 1 828.
— On dépose au secrétariat un paquet cacheté que M. Gasparin
déclare contenir l'exposé de nouvelles expériences de balistique.
— M. Raspail annonce qu'il vient d'achever un travail qu'il a
entrepris depuis long-tems, et pour lequel il désire prendre date.
Ce travail a pour objet de reconnaître, par la chimie micros-
copique, le sucre, l'albumine, l'huile, la résine, à travers les
organes qui les recèlent, et de montrer l'analogie qui existe,
sous ce rapport, entre les ovaires et ovules des plantes, et
l'appareil femelle de la génération chez les animaux. (Déposé
au secrétariat. ) — M. Bouvard annonce que la comète à courte
période vient d'être aperçue a Florence, le 5 octobre, par
M. Pons. Cette comète est extrêmement Faible, sans noyau
visible; il a été jusqu'ici impossible à M. I\>ns d'en déterminer
exactement la position-; mais il l'a trouvée dans le lieu du ciel
indiqué par les éphémérides que M. Enke a calculées, et qui
sont imprimées dans la Connaissance des teins pour i83o. —
M. MoivEAU i»k JoNNES communique une Notice sur l'éruption
5*6 FRANCE.
de la fièvre jaune à Gibraltar. (Voy. ci-dessus, page 5i6. ) —
M. Geoffroy-Saint-Hilaire lit un Mémoire sur les organes
de la génération des taupes femelles.
— Du 27 octobre. — M. Poisson fait connaître que le Mé-
moire rie mathématiques n° 2, qui a obtenu une mention très-
honorable au dernier concours, est de M. Duchemin, ancien
élève de l'École polytechnique et officier supérieur d'artillerie.
— L'Académie va au scrutin pour l'élection d'un académicien
libre. Sur 46' votes, M. Daru, déjà membre de l'Académie
française, obtient 3o suffrages; M. Lamandé , 10; MM; Busclie
et Dcsgcnettes , chacun 2; MM. Séguier et Rogniat, chacun 1.
M. Daru est proclamé. — M. Cuvicr fait un rapport verbal au
sujet de l'ouvrage de MM. l'abbé Croiset et Jobert, sur les
ossemens fossiles de l'Auvergne. — Le même académicien pré-
sente le dessin d'une mâchoire inférieure découverte à Eppen-
heim, et qui est celle de l'animal dont les dents, connues de-
puis long-tems, avaient paru annoncer un tapir de taille gigan-
tesque. On voit, par les deux grandes dents coniques qui la
terminent en avant, que cet animal est d'un genre nouveau;
en lui supposant les proportions de l'hippopotame, il aurait
eu ig pieds de longueur. — M. de Blainville lit un mémoire
contenant un tableau général des observations qu'il vient de
faire dans son voyage sur les bords de la Méditerranée. Il
commence les mémoires détaillés, annoncés dans ce tableau,
par une description spéciale de la Physale. — M. Poisson dé-
pose un mémoire sur les petites oscillations de l'eau contenue
dans un vase cylindrique.
— 3 novembre. — Il est donné lecture d'une lettre de M. de
Corancez, relative à diverses objections faites par un des
membres de l'Académie contre le dernier mémoire qu'il a
présenté. — M. Binet adresse à l'Académie diverses remarques
au sujet de la présentation de candidats faite dans la dernière
séance, pour la place vacante dans la section de géométrie,
et il désire qu'on le considère comme étranger à l'éleeiion qui
va avoir lieu. — L'Académie procède au scrutin pour l'élection
d'un membre en remplacement de M. de Laplace. Sur 46 vo-
tans, au premier tour, M. Puissant obtient 22 suffrages,
M. Francœur, 18, et M. de Corancez, 6; au deuxième tour, le
nombre des votans est de 47 : M. Puissant a 27 suffrages,
M. Francœur, 18, et M. de Corancez, 2. M. Puissant est pro-
clamé.— M. Nobili donne lecture d'une note dans laquelle il
annonce de nouveaux procédés de son invention, qui ont pour
objet de colorer divers métaux, comme l'acier, le fer, la
fonte; il met sous les yeux de l'Académie différens produits
PARIS. 527
de ce nouvel art, qu'il propose de désigner sous le nom do
métallochromie. — M. Silvcslrc fait un rapport verbal sur la
/je livraison des Annales agricoles de Roville, par M. Mathieu
de Dombasle. — MM. Cuvier et Damcril font un rapport sur
le mémoire de MM. Audoin et Milse Edwards, qui a pour
objet d'exposer leurs recherches récentes sur les animaux sans
vertèbres, qu'ils ont observés aux îles Chaussey, près de
Granville. « Ces petites îles, ou plutôt ces écueils, au nombre
de 53, ne sont fréquentées que par quelques ouvriers qui
exploitent le granit, et n'offrent pour abri qu'une seule
chaumière; mais les nombreux détroits qui les séparent sont
peuplés d'une quantité de crustacés, de mollusques et de
zoophytes , que l'on peut y observer avec facilité. MM. Audoin
et M. Edwards, encouragés par l'honorable récompense que
l'Académie a accordée l'année dernière à leurs travaux, n'ont
pas craint d'aller se confiner sur ces rochers perdus, et c'est
de ce qu'ils y ont vu, de ce qu'ils y ont dessiné, de ce qu'ils
y ont recueilli, que se compose le fonds de leur mémoire. Les
ascidies, et particulièrement celles de leurs espèces qui se réu-
nissent en groupes presque semblables à ceux que forment
les polypes , ont les premiers attiré leur attention. M. Savigny
avait rangé parmi les mollusques des genres nombreux que
l'on crovait appartenir à la classe des zoophytes; mais il
restait toujours à «avoir si ces mollusques, aiusi réunis, par-
ticipent à une vie commune, et jusqu'à quel point ils tiennent
l'un à l'autre. Les auteurs du mémoire ont reconnu qu'à leur
naissance chacun d'eux est solitaire et parfaitement libre, qu'ils
nagent alors avec rapidité; qu'au bout de quelques jours seu-
lement une partie de ces jeunes ascidies se fixent à la masse
dont elles proviennent, tandis que d'autres vont au loin for-
mer de nouvelles colonies. Leur forme dans l'état de liberté
est fort différente de celle qu'ils prennent après leur aggré-
gation. Les eseates, autrement appelés Jlustres , production ma-
rine semblable à une sorte de gaze par la minceur de ses
feuillets et par les cellules qui en composent le tissu, ont fait
le second objet des observations de nos auteurs. D'après celles
de Spallanzani, M. de Blainville pensait que les escares se
rapprochaient des ascidies. Ce rapprochement paraîtra d'autant
plus certain que, pendant que MM. Audoin et M. I.dwards
s'en assuraient sur les bords de la Manche, M. de Blainville le
constatait sur les bords de la Méditerranée. Les vrais po-
lypes sont d'ordinaire beaucoup plus simples, et leur corps
ne contient qu'une cavité digestive, creusée dans son in té
rieur, et sans parois qui lui soient propres; et toutefois, ainsi
5^8 FRANCE.
que l'ut) de nous l'a publié depuis long-tems, il est aussi
de vrais polypes où une cavité stomacale distincte parait se
continuer avec un certain nombre d'appendices, ou de filamens
ou de vaisseaux plus ou inoins contournés. MM. Audoiii et
M. Edwards ont vérifié cette structure sur les vérétillcs, les
pennatules , les alcyons à polypes, et l'ont retrouvée sur les
gorgones et les çornulaires. D'autres masses , confondues aussi
jusqu'à ce jour avec les alcyons , n'ont pas même de polypes
et la matière vivante y est distribuée comme dans les éponges.
Nous disons la matière vivante, et à peine oserions-nous
dire la matière animale; car selon nos auteurs, ainsi que
selon M. Grant, les éponges mêmes ne donnent aucun signe
de contractilité, quoique leur squelette soit bien moins so-
lide que celui de ces masses appelées mal à propos alcyons.
Les tbéties ont donné des manifestations plus marquées de leur
animalité. Ces corps, dont le noyau est silieeux, ont à la
surface des ouvertures qui , dans une eau de mer pure et
tranquille, sont béantes et traversées par des courans du
liquide; mais pour peu qu'on les irrite, ces ouvertures se
contractent, quoique lentement, et finissent par se fermer tout-
à-fait. Outre ces observations intéressantes pour la physiologie
comparée, nos jeunes naturalistes ont fort enrichi la zoologie
par leurs collections. Ils portent à plus de 600 le nombre des
espèces d'animaux sans vertèbres, soit mollusques, annélides,
crustacés, arachnides, insectes ou zoophytes , que leur voyage
a procuré au Cabinet du Roi; et d'après leur estimation , il
y en aurait dans le nombre plus de 400 nouvelles ou mal
connues. C'est lorsque les auteurs auront achevé leurs tra-
vaux sur ces espèces que l'on pourra prendre des idées arrêtées
sur ce dénombrement. En attendant, nous pouvons nous féli-
citer que ces productions négligées de nos côtes aient enfin
attiré les regards d'observateurs laborieux et capables. L'his-
toire naturelle de ces êtres inférieurs est encore presque à
faire; mais nous devons tout attendre de l'ardeur avec laquelle
on s'y livre de toute paît. Nous pensons que le travail de
MM. Audoin et M. Edwards, dans la partie qu'il nous a été-
possible d'examiner, mérite l'approbation de l'Académie, et
nous ne doutons pas que cette approbation ne lui soit accordée
plus amplement lorsqu'il aura reçu les développemens dont il
est susceptible. « (Approuvé.) — M. Dutrocbet lit l'extrait de
deux mémoires, l'un sur l'irritabilité dans les végétaux, l'autre
sur la cause des mouvemens des tiges des racines.
— Du 10 novembre. — M. Arago communique une note de
M. Caunaut-Latour, par laquelle ce physicien déclare qu'il
PARIS. 5ao,
a de son côté réussi à faire cristalliser le carbone pour obtenir
du diamant, par des méthodes différentes de celles de M. Ga/i-
nal, et qu'un paquet cacheté , déposé au secrétariat en 1824 ,
contient le détail de ses premiers procédés. M. Arago annonce
qu'il connaît une autre personne qui est arrivée à des résultats
semblables , et M. Gay-Lussac fait connaître que M. Ga/mul
lui avait parlé depuis plus de huit ans de ses tentatives. —
MM. Arago et de Rosscl font un rapport sur le mémoire de
M. Daussy , relatif à la détermination des longitudes géogra-
phiques des îles de Malte , de Milo et de Corfou. Ces longi-
tudes, données en heures , minutes et secondes, à compter du
méridien de Paris , sont,
Pour Malte » b — 48' — 42"
Pour Milo 1 h — 28' — 27''
Pour Corfou. . . 1 b — 10' — 22".
Voici les conclusions du rapport :« Les longs calculs qu'ont
nécessités ces importans résultats nous paraissent faits avec
le plus grand soin, avec les attentions les plus minutieuses.
Un travail de ce genre , qui embrasserait un certain nombre
de positions convenablement choisies sur la surface du globe
aurait le plus grand intérêt. C'est par là qu'il faudrait com-
mencer la réforme , devenue indispensable , des catalogues
de longitudes et de latitudes les mieux accrédités. L'auteur
du mémoire est plus en état que personne de rendre à la géo-
graphie cet émipeot service. Jeune, plein de zèle , calculateur
infatigable, familiarisé avec les meilleurs méthodes de réduc-
tion , astronome praticien et dès lors très-bon juge du mé-
rite relatif des différons moyens d'observation, M. Daussv
joint à tous ces avantages celui d'être attaché au dépôt de la
marine en qualité d'ingénieur hydrographe , et de pouvoir
puiser librement dans la riche collection de doeumens inédits
que ce bel établissement possède. Il nous semble , d'après ces
considérations, qu'en accordant sou approbation la plus en-
tière au travail de M. Daussy, l'Académie doit L'inviter a par-
courir avec persévérance la route pénible , mais féconde eu
utiles résultats, dans laquelle il vient d'entrer. » (Approuvé.)
— M. Silvestre fait un rapport verbal sui la Bibliothèque agro
nomique de M. Giuscpjic Moretti, professeur de botanique à
l'université de Pavie. — \I. Héron de Villefosse lait un rappori
verbal sur le voyage métallurgique en Angleterre de MM. I)i
rnr.sNov ci K1.11. de Bbaumont. — M. de Profij présente, de
l.i part de l'auteui , M. li.w.n , une cal te très détaillée du coiiii'
de Mayo, en Irlande, avec un mémoire sur les opérations
53 o FRANCE.
trigonométriques qui ont servi de hase à ce travail. — M. Gi-
rou de Buzaraincdes lit un mémoire sur la distribution et les
rapports des deux sexes dans le royaume. — M. Lassis lit un
mémoire sur les moyens de faire cesser sur-le-champ l'épidé-
mie de Giltaratar. A. Micheeot.
Nota. Les habitudes des corporations sont difficiles à rompre ;
mais dans ce tems des meilleures destinées pour l'esprit humain,
elles ne sauraient tenir devant des avantages une fois conçus et
compris. Ce qui vient de se passer à l'Académie des sciences en
est une preuve.
L'Académie devait pourvoir au remplacement de M. Bosc.
La section d'économie rurale forma sa liste de candidats des
noms suivans : MM. Emmanuel d'Harcourt, Hachette, Huzard
fils, Baudrillard , Basclie, Darblay, Girard et Soulange~Bodin.
La section entendue, l'Académie admet et discute une autre
liste de candidats, qui sont MM. Flourcns, Dutrochet et Girou
de Buzaraingu.es. Les savans anciennement et le plus souvent
repoussés, et les purs applicateurs préférés, voilà ce qu'on
essaie de changer.
Les acquisitions de l'esprit humain sont de deux sortes,
spéculatives et appliquées, théoriques, puis pratiques; les in-
ventions sont le fait et le produit de la science, et les per-
fectionnemens ceux de l'art. Le bon sens du public avait déjà
trouvé cela et pourvu aux besoins de la société, du moins à
Paris, par l'établissement d'une Académie des sciences, réu-
nissant les inventeurs, et par la formation d'Académies secon-
daires pour l'encouragement des applicateurs. Celles-ci sont en
effet pour l'art de guérir, l'Académie royale de médecine, et
pour celui des procédés agricoles , la Société centrale et royale
d'agriculture.
La discussion fut grave : le nouveau système a été compris
et adopté par plus que les trois quarts des membres : car à un
premier tour de scrutin, sur 57 votans , 4* suffrages lui furent
acquis, et 5i au second tour.
Un candidat jeune encore, isolé par l'étude, sans le crédit
des emplois, sans aucun protecteur, et qui n'était recommandé
que par un grand et beau talent, a profité de ce changement
de système : M. Flourens a été élu. Avis à la jeunesse labo-
rieuse. Geoffroy Saint-Hilaire.
Ce ier décembre 1828.
— Académie jrançaise. — Séance publique pour la réception de
M. de Barante ( 21 novembre ). — Deux candidats se pré
sentaient pour recueillir la succession de M Dksèze à l'Acadé-
mie. Recommandables tous deux par l'aménité de leur cara-
PARIS. 53 1
1ère et par leurs qualités sociales, tous deux se recommandaient
également par leurs titres littéraires : l'un, par l'éclat d'une
poésie toujours riche d'élégance et d'harmonie, par une lutte
glorieusement soutenue avec l'un des plus grands poêles de
l'antiquité, par des fragraens précieux habilement dérobés au
chantre brillant des Métamorphoses ; l'autre, par quelques
essais de critique littéraire , par une grande composition his-
torique , par sa traduction do Schiller et par des opinions
pleines déloyauté, de sagesse et de talent, prononcées à la
tribune de l'une de nos Chambres législatives. Entre de tels
concurrens, l'Académie ne pouvait faire qu'un très-bon choix;
aussi eut-elle quelque peine à se décider. Au scrutin prépara-
toire, M. de Pongerville parut l'emporter d'une voix sur
M. de Baraxte ; au scrutin définitif, M. deBaranfe, à son
tour, l'emporta également d'une seule voix sur M. de Pon-
gerville. On a pu penser ainsi que l'Académie regrettait de
n'avoir pas deux places à donner.
La séance de réception du nouvel académicien avait attiré
un nombreux concours d'auditeurs. Un grand nombre de pairs
de Fronce avaient voulu assister à l'installation de leur col-
lègue dans la chambre haute de la littérature. Le discours du
récipiendaire a été fréquemment applaudi: une foule d'aperçus
ingénieux, d'idées généreuses et noblement exprimées, ont
obtenu de pistes suffrages. Toutefois , quelques personnes
n'ont pas été complètement satisfaites de la manière don' l'ora-
teur avait embrassé son sujet, et, nous devons l'avouer, nous
sommes sur ce point un peu de leur avis.
M. de Barante avait à louer M. Desèze; il devait rappeler
sa conduite honorable dans un procès douloureusement cé-
lèbre: cette nécessité de son sujet en était aussi l'écueil. \u
danger d'attrister par de pénibles souvenirs une solennité
toute littéraire, se joignait le danger, pins grand encore, i
laisser entraîner à des impressions légitimes en elles-mêmes,
injustes peut-être dans leurs résultats. En effet, la révolution
française est un événement trop important, trop solennel,
trop immense, pour qu'il soit possible de l'apprécier en le con-
sidérant du point de vue d'un incident isolé, quels qu'en soient la
grandeur et le caractère. Se : lacer, pour le considérer, au
milieu de 179'^, en face de l'êchafaud d'un monarque infor-
tuné, victime d'un fatal enchaînement de circonstances dont
les plus graves ne sont point imputables à l'influence révolu-
tionnaire, n'est-ce pas d'avance se condamner presque infail-
liblement à le méconnaître ? La catastrophe à jamais déplorable
du 21 janvier fut, sans doute, une des grandes douleurs de la
532 FRANCE.
révolution; elle n'en fut, certes, ni le but, ni même la consé-
quence directe. Appelé à parler de cette époque fatale, l'art, ce
nous semble, conseillait à l'orateur de glisser habilement sur
certains détails, de laisser à l'écart le côté politique des événc-
niens, pour ne s'attacher qu'à la partie dramatique et morale,
de ne point rendre lugubre une commémoration qui ne devait
être que touchante, et de laisser à l'histoire le soin de retracer
des scènes dont la vaste étendue ne peut se renfermer dans le
cadre étroit d'une allocution académique. M. de Barante a cru
devoir en user autrement: il a attaqué de front, il a même
semblé multiplier à plaisir les difficultés. M. Desèze l'a conduit
à Louis XVI , Louis XVI à la révolution , et le héros du discours
a presque disparu sous les développemens de ce double épisode.
A-t-il bien fait d'en agir ainsi? nous n'oserions l'affirmer; et,
malgré l'élégante convenance de son expression, malgré la
mesure parfaite de sa pensée et de son langage, nous ne pou-
vons dire que le récipiendaire ait réussi à éviter tous les incou-
véniens de la position qu'il avait choisie.
M. Jouy a répondu à M. de Barante en homme d'esprit et
de goût. Il a mêlé à de justes éloges quelques observations
critiques, exprimées avec autant d'urbanité que de franchise.
En parlant des qualités personnelles de son nouveau collègue,
il a rappelé fort à propos ces paroles de d'Alembert : Si le mé-
rite seul a droit de frapper aux portes de V Académie , c'est aux
qualités sociales à les faire ouvrir. L'application n'en pouvait être
plus heureuse.
Des vers de M. Lebrun sur l'inspiration poétique, bien
pensés , bien écrits , bien lus , ont agréablement terminé cette
séance intéressante.
— Académie royale des beaux-arts. — Cet te Académie a procédé,
dans sa séance du 6 septembre, à l'élection d'un membre pour
remplir la place devenue vacante dans la section de sculpture,
par la mort de M. Houdon. M. Ramey fils a été élu, à la majorité
absolue des suffrages.
Société philotechnique. — Séance publique du a3 novembre
1 8'Jt8. — La vaste salle Saint- Jean , à l'hôtel de la préfecture
de la Seine, était remplie d'une société brillante, quand la séance
a élé ouverte , sous la présidence de M. le lieutenant-général
Thiéhaui.t, par le rapport d'usage sur les travaux de la Société,
fait par M. Villenave , secrétaire perpétuel , qui a été écouté
avec un intérêt soutenu, et souvent interrompu par des applau-
dissemens.
PARIS. 533
Diverses lectures en prose et en vers ont été favorablement
accueillies. MM. Merville et Berville ont lu, l'un, pour
M. Bouchareat, un poème intitulé : Léonidas aux Tliermopyles ;
l'autre, pour M. Ponce, des réflexions sur un nouveau moyen
d'augmenter l'utilité , l'influence et l'illustration des beaux-arts.
Trois fables de M. Nauuet et trois fables de M. Febvé ont
été applaudies , comme montrant avec un art ingénieux, sous
un léger voile, la vérité:
... Seule vierge en ce vaste univers,
Qu'on aime à voir ifn peu vêtue.
On a principalement distingué le premier chant d'uu poëme
sur les quatre Ages, l'enfance chantée par un vieillard de 83 ans,
M. Gohier, qui couronne, par la culture de talens aimables, une
vie consacrée par de hautes vertus.
L'heure avancée n'a permis d'entendre ni des réflexions de
M. Alexandre Lenoir, sur la dernière époque de la restauration
des arts en France , ni la fin d'un Eloge du général Miollis , pro-
noncé par le secrétaire perpétuel , et dont l'impression doit
être vivement désirée.
La séance a été terminée par des morceaux de musique et de
chant. MM. BAuniOT, Vogt et Sowinsri, jeune artiste polonais,
ont fait admirer leur beau talent sur le hautbois, le cor anglais,
le violoncelle et le piano. M. Domenge, M. et M"'c Romagnesi
ont chanté avec goût et expression des romances, des nocturnes
et des airs légers, qui ont enlevé tous les suffrages.
Athénée royal de Paris (rne de Valois, n° a, près le Palais-
Royal). — Programme pour 182g. — Cet utile établissement ,
qui compte maintenant quarante-quatre ans d'existence, va
recommencer ses cours, dont la seule indication suffira sans
doute pour y attirer beaucoup d'amis des sciences. — Section
des Sciences physiques: M. Pouiii.et professera la physique
expérimentale ; M. Dumas, la chimie; M. Constant-Pbévost,
la géologie ; M. Bory de Saint- Vincent, la géographie physique ;
M. Baiunet, la météorologie; M. Amussat , Yanatomic et l:i
physiologie ; M. Trélat, Y hygiène. — Section des Sciences mo-
rales et politiques et de la littérature: M. Mabrast professera
la philosophie; M. Adolphe Blanqui, Véconomie politique;
M. Amédéc Pommier, la littérature ; M. \ 11 111. mi Fera un
cours sur les lois de la population, et 31. DoiN, sur V his-
toire des établissemens d'utilité publique en Frances depuis le
xe siècle jusqu'à nos jours. Indépendamment de ces cours,
plusieurs hommes de lettres Feront «les lectures sur divers
sujets. — -Le prix de souscription pour l'année entière et de
534 FRANCE.
120 fr. pour les hommes; de 60 fr. pour les dames et pour 1rs
étudians.
Instruction publique. — Cours spéciaux de chimie, de physique
et d'histoire naturelle, appliqués à l'exploitation des mines, aux
arts industriels et au commerce , dans l'institution ds M. Gasc
(rue des Postes, nos 38 et 40). — Ces cours particuliers, qui
comprennent, outre des leçons préparatoires pour les écoles
militaires et pour celles de la marine, l'enseignement de la
chimie, de la physique et de l'histoire naturelle appliquées
à l'exploitation des mines, aux arts industriels et au com-
merce, sont spécialement destinés, i° aux jeunes étrangers
qui ne viennent en France que pour apprendre notre langue,
nos sciences et nos arts , et qui ne trouvent pas à Paris l'en-
seignement élémentaire qui leur est nécessaire pour suivie
avec fruit les cours des facultés; i° aux jeunes Français dont
les études classiques ont été mal faites , et qui pourront , au
moyen de méthodes moins rebutantes que celles des collèges ,
réparer le tems précieux qu'ils ont perdu ; 3° aux jeunes gens
destinés au commerce ou aux professions industrielles qui
ne reçoivent qu'une première éducation universitaire dans les
départemens, et sont ensuite envoyés à Paris pour apprendre
les mathématiques, l'histoire, la géographie et les arts d'agré-
ment. Le fondateur et le chef d'une institution qui se distingue
d'une manière si honorable des autres établissemens du même
genre, donne, par la fondation de ces cours, un nouveau
gage de son zèle actif et éclairé pour les progrès de ren-
seignement.
Antiquités de la France. — Commission de V Académie
royale des inscriptions et belles- lettres , chargée de l'examen et
du classement des Notices et Documens demandés à MM. les
préfets des départemens sur les anciens monumens de notre his-
toire. — Cette commission , composée de plusieurs membres
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , a repris ses
travaux avec une nouvelle activité. Déjà, dans un rapport
aussi lumineux qu'étendu, l'un de MM. les commissaires a
fait connaître ceux des Mémoires envoyés dans ces derniers
tems qui ont le plus particulièrement mérité les suffrages de
la seconde classe de l'Institut.
M. o'Allon ville , ancien préfet de la Somme, et actuelle-
ment préfet de la Meurthc , a obtenu l'une des trois médailles
d'or que Son Ex. le ministre Je l'intérieur a mises à la disposi-
tion de l'Académie ; M. Jouannet a obtenu la seconde, et M. Rê-
ver la troisième.
Le Mémoire de M. d'Allonville était, quand au fond, déjà
PARIS. 55g
connu par le rapport qui en fut fait en 1825. Mais, par suite
des nombreux développemens que l'auteur a ajoutés à sou pre-
mier travail , et surtout des cartes dont il l'a enrichi , ce Mé-
moire est devenu , pour ainsi dire , un nouvel ouvrage , dans
lequel on trouve des détails très-intéressans sur la Samarobriva
des Ambiant, que l'on croit généralement avoir été la ville
connue aujourd'hui sous le nom d'Amiens. M. Mangon de lv
Lande a adressé de son côté , à l'Académie, un Mémoire dans
lequel il prétend, au contraire, que la Samarobriva de César
n'est autre que YAugusta Vcromanduorum , aujourd'hui Saint-
Quentin, dans le département de l'Aisne. L'opinion de M. d'AÎ-
lonvilie , conforme à celle de Bergier et de Banville , pa-
rait devoir être préfet ce à celle de M. Mangon de la Lande.
Il appartenait au fonctionnaire éclairé , chargé pendant plu-
sieurs années de l'administration du département de la Somme,
de nous donner d'utiles renseigncmens sur les camps romains
[stativa ), que l'on sait avoir existé jadis en Picardie.
M. Jouannet, auquel on devait déjà plusieurs Mémoires sur
les antiquités du département de (a Gironde, en a composé
un nouveau sur les 57 cippes découverts au mois de sep-
tembre 1826 dans le mur d'enceinte de la ville de Bor-
deaux. Ces cippes, revêtus d'inscriptions funéraires, sont en
outre décorés de bas-reliefs qui ne sont pas dépourvus d'une
certaine élégance. M. Jouannet croit avoir reconnu que qua-
torze des inscriptions recouvrant les cippes précités ne pré-
sentent que des noms celtiques. Ces monumens lui parais-
sent être en général antérieurs au règne de Constance.
M. Rêver s'est occupé successivement des figurines trouvées
en i8a5 dans !r. forêt d'Évreux , département de l'Eure, et
de divers points de géographie ancienne. Parmi les figurines
que M. Rêver a adressées à l'Académie, à l'appui de
Mémoire, l'on remarque une Vénus anadyomène , uu Mer-
cure avec le pétase ailé, la bourse et le caducée, < l plusieurs
bustes dans le genre de ceux que M. de Caylus a décrits dans
le 111e volume de son recueil d'antiquités. M. Rêver a joint à
sa dissertation une interprétation heureuse de l'inscription
qu'on lisait autrefois sur l'église la plus ancienne de Pont-
Audemer.
Outre les Mémoires couronné-, par V Académie , plusieurs
autres méritent d'être mentionnéshouorablemeut. De ce nombre
esl celui de M. ScHWElGH ETJSEB sur un vase en \ erre li.
dans un sarcophage antique près la porte Blanche, a Strasbourg.
Ce vase, qui m'a été montré par le savanl M. long . pendant
le séjour (pie j'ai fait dernièrement dans l'ancienne capitale cl ■
536 FRANCE.
l'Alsace, ressemble beaucoup à celui qu'a décrit Fea : l'in-
scription qu'il porte , et que je conserve dans mes notes , le
fait remonter au tems de l'empereur Maximien, collègue do
Constance. Viennent ensuite une dissertation de M. Golbéry,
conseillera la Cour royale de Colmar, sur un souterrain con-
sidérable découvert il y a quelques années à Soultzmatten , dé-
partement du Haut-Rhin, et d'autres Notices plus ou moins
importantes envoyées par M. de Mège, sur les antiquités des
départemens avoisinant les Pyrénées, et par M. Maugin sur
celles du département des Vosges. M. Maugin fournit des ren-
seignemens intéressans sur les tumulus trouvés dans l'intérieur
du Châtclet gaulois, mur elliptique qui environne la crête d'une
haute montagne située à une lieue N. O. de la ville de Darney.
Le rapport des membres composant la commission des an-
tiquités nationales prouve combien il était indispensable de
rétablir les prix fondés, en 182 1, pour entretenir une noble
énmulatio de travail dans nos départemens.
Alexandre Le Noble.
Théâtres. — Théâtre-Français. — Première représenta-
tion des Intrigues de cour, comédie historique en cinq actes et
en prose de M. Jouy. (Mardi, 18 novembre.) — Nous ne
ferons point l'analyse de cette pièce, imprimée depuis plusieurs
années dans le recueil des OEuvres de M. Jouv, et que nos
lecteurs doivent connaître. L'épreuve de la représentation ne
lui a pas été favorable, et l'auteur l'a retirée du théâtre. Le
fond de cette comédie est plutôt une conspiration qu'une in-
trigue. Le duc de Visco , pour venger une ancienne injure qu'il
a reçue du prince actuellement roi de Portugal, et pour punir
le refus que fait ce roi d'épouser la sœur du duc de Bragance,
trame un complot dont le but est d'enlever le roi au milieu
d'une fête. Celte conspiration est déjouée par le père de Flo-
rida, jeune fdle dont les courtisans veulent faire la maîtresse
du roi , et dont le roi fait sa femme. Les deux premiers actes
sont un peu froids, malgré les traits spirituels dont l'auteur
les a semés; il y a dans les trois derniers plus de drame et
de mouvement; mais le dénouement semble trop prévu : c'est
peut-être à ces deux causes qu'il faut attribuer l'impatience
du spectateur, excitée d'ailleurs par quelques mots hasardés,
et (pie l'on a accueillis avec d'autant plus de sévérité qu'on
les attendait moins dans un ouvrage de M. Jouy. Il y a de la
finesse, de la gaieté, de l'observation dans plusieurs parties
de la pièce; mais on voit que l'auteur n'a pas été lihre de
peindre l'intérieur d'une cour comme il l'aurait voulu; la cen-
PARIS. 53?
sure, qui a long-tems empêché la représentation de sa pièce
était sans doute présente à son esprit quand il la composa :
c'est elle qui lui a conseillé de placer à quelques centaines de
lieues et d'années la scène de cette comédie , et de donner à des
idées de roman une place qui eût été mieux employée à des
peintures satiriques. Le titre promettait en effet quelque chose
de plus neuf et rie plus actuel. On a mis souvent en scène des
courtisans; mais le tableau comique des cours, telles qu'elles
sont aujourd'hui , est encore à faire; il faudrait un Molière
pour exécuter ce chef d'œuvre ; il faudrait une censure rai-
sonnable pour en permettre la représentation : ces deux condi-
tions ne seront pas de sitôt remplies.
Première représentation de la Duchesse et lePa^c, comédie
en trois actes et en prose, de M. Béraud. (Mardi, -xS novembre. )
— La jeune duchesse Amélie deWalbourg est le fruit d'une union
dont la légitimé est contestée, et dont le titre se trouve' entre
les mains d'un nommé Stub , ancien homme d'affaires du duc de
Walbourg. Un baron d'Arfeld et un comte de Klinsberg aspirent
à la main de la duchesse. Le premier, cousin d'Amélie, la me-
nace de faire déclarer sa naissance illégitime et de la dépouiller
de ses grands biens, si elle ne consent à l'épouser; l'autre est un
amant timide qui essaie trois fois de faire une déclaration que
définitivement il ne fait pas. Amélie, qui ne voit en lui qu'un
ami, et qui est résolue à ne pas épouser son cousin, se sent en-
traînée par un penchant irrésistible vers le jeune Théodore que
protégea son père, qui fut élevé avec elle en qualité de page,
et qui est aujourd'hui son secrétaire. Théodore est un orphelin
dont les parcns sont même inconnus, et qui, dans cette triste
position, n'ose laisser paraître l'ardent amour qu'il éprouve
pour sa belle maîtresse. Amélie, de son côté , se trouve placée
entre les convenances et son amour; l'amour triomphe enfin, et
la duchesse épouse son ancien page. Cettepièce, imitée du Chien
du Jardinier, de Lope de Vcga, et qui rappelle surtout les Faus-
ses Confidences , nous semble bien inférieure à cette dernière
comédie pour le développement de la passion; pour la révélation
de tous ces petits mystères du cœur des femmes, dont Marivaux
savait si bien le secret; enfin pour la vivacité des situations
dramatiques, disposées dans l'ancienne pièce d'une manière
beaucoup plus piquante. On s'étonue que M. BéraUjrj, qui a fait
preuve sur des scènes secondaires (l'une grande fécondité, n'ait
pas essayé d'être plus neuf snr la Scène française. Ce sont appa-
remment des souvenirs trop présens à la pensée d,, parterre, qui
lui ont fait accueillir la Duchesse et le Page avec beaucoup de sc-
t. m..— Novembre 1S28.
538 FRANCE.
■vérité; cependant on a applaudi sans opposition une scène bien
faite entre Amélie et Théodore, scène dans laquelle la duchesse,
jalouse d'une de ses femmes dont elle croit Théodoreamoureux,
apprend que c'est elle qui est aimée. Une situation dramatique a
aussi obtenu tous les suffrages : Arfeld, qui a surpris Théodore
aux pieds de la duchesse, indigné de se voir préférer un tel
rival, s*emporte en propos injurieux contre Amélie; en vain
Théodore lui en demande raison , un homme de sa qualité ne
se bat pas contre une espèce de domestique; mais en ce mo-
ment le comte de Klinsberg , qui sollicitait pour Théodore
une place d'officier, en remet le brevet au jeune homme, dont
Arfeld accepte enfin le défi. Théodore est blessé; mais mal-
gré ses souffrances, il court après Stlib, qui, dit-on, a dis-
paru , et va vendre à Arfeld le titre qui constate la légitimité de-
là naissance d'Amélie. Tout ce qui concerne ce titre est une mal-
heureuse invention qui a failli être fatale à la pièce ; le dénoue-
ment n'a pas été entendu; on disait à nos côtés que le comte de
Klinsberg adoptait Théodore, et donnait ainsi un nom et un
rang à l'époux d'Amélie. La pièce a été bien jouée; et made-
moiselle Mars , si parfaite dans le personnage d'Araminte
des Fausses Confidences , a été parfaite encore en jouant au-
trement un rôle presque semblable. M. A.
— Théâtre-Italien. — Le tems n'est pas encore éloigné où
le Théâtre-Italien était considéré par la majeure partie des
Parisiens comme une espèce de temple mystérieux où quel-
ques initiés avaient seuls le droit de s'introduire. Alors la mode
n'avait pas fait choix de ce lieu pour y rassembler sa cour, et
c'était au Grand-Opéra que se foulait l'aristocratie de l'Empire.
Plusieurs causes le voulaient ainsi: d'abord nous étions, à
cette époque, plus voisins du tems où Piccini, Sacchini, Gluck
et autres, Italiens ou Allemands, avaient importé chez nous la
musique si ingénieusement appelée musique française ; les sou-
venirs des batailles livrées aux coins du roi et de la reine
étaient tout palpitans encore, et l'honneur national que Napo-
léon avait fait revivre et savait exploiter en toute occasion,
voulait que Y Opéra français fût le seul applaudi par des hommes
dignes de ce nom. Mais une autre raison, presque politique,
était encore plus impérative. La flatterie, qui depuis long- tems
sommeillait sous les lambris déchus des Tuileries, s'était réveil-
lée au bruit des pompes de l'Empire. Le soldat heureux de-
venu empereur n'avait pas manqué, en pénétrant dans l'an-
tique demeure des rois, d'y trouver tout prêt ce mobilier de
louangeurs que la puissance rencontre toujours et tout d'abord
sous sa main; il avait donc été entraîné presque aussitôt à
TABLE DES ARTICLES
CONTENUS
DANS LE CENT DIX-NEUVIÈME CAHIER.
NOVEMBRE 1828.
I. MÉMOIRES, NOTICES ET MÉLANGES.
i. L'éducation doit-elle être libre? Second article. . C. R. Pag. a65
a. De l'absentisme et de ce que deviendra l'Irlande. /. B. Say. a83
3. Relation d'un voyage dans le midi de la France.
Adolphe Blanqui. 291
II. ANALYSES D'OUVRAGES.
4. Voyage autour du monde, par L. J. Duperrey N. 3a5
5. Rapport sur la partie botanique de ce voyage , rédigée par
M. Bory de Saint-Vincent Mirbel. 335
6. Histoire critique de gnosticisme, par J. Matter.
Ph. de Golbèry. 343
7. Cours complet d'économie politique pratique, par J.B. Say.
D. D. 3j9
8. Œuvres de Michel Lepelletier Berville. 3(jj
9. Principj di Estetica (Théorie des Beaux-Arts), par M. Talia.
Chanvet. 3yy
10. Napoléon en Egypte, poème, par Barthélémy et Méry.
P. F. Tissoc. 3go
III. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Annonces de 97 Ouvrages français et étrangers.
Amérique septentrionale. — États-Unis , 4 3g6
Amérique méridionale. — Chili, 1 ouvrage périodique. . . . 400
Asie, (, savoir : Mémoires de la Société des arts et des sciences
de Batavia : 4°*
Europe. — Grande-Bretagne, 7, dont 4 ouvrages périodiques. 4»4
— Russie, 3 4i3
— Allemagne , 6 4 18
— Suisse, a 4a9
— Italie, 5 43()
— Pars-Bas, 5, dont a ouvrages périodiques 44*
Franck, ft3 , savoir : Sciences physiques et naturelles, 21. . . . 44^
— Sciences religieuses , morales , politiques et historiques , 18. . . ,j(>(i
— Littérature, 17 48 t
— Beaux- A ils , 3 .".... 49$
— Ouvrages périodiques, 3 497
— Livres en langues étrangères, imprimés en France t t Soo
55a TABLE.
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
Amérique septentrionale. — États-Unis : Établissement d'une
université à Boston 5o?.
Afrique. — Voyage de M. Caillé à Tombouctou Ibid.
EUROPE.
Grande-Bretagne. — Prospectus de l'Alraanach britannique ï>
pour 1829. — Hommages à Bentham 5$y
Russie. — Kamtsckatka .-Amélioration de l'agriculture. — Com-
merce du tbé 509
Allemagne. — Prusse : Congrès des physiciens et des natura-
listes à Berlin 5i2
Suisse. — Législation : Abolition de la peine du bâton pour les
troupes capitulées en France. — Genève: Statistique ; Popu-
lation 5i3
Italie. — Turin : Académie royale des Sciences. — Exposition
industrielle. — Chiavari : Sociét é économique 5i4
Grèce. — Êgine : Traduction en grec moderne du catéchisme
d'économie politique, par J. B. Say. — Nécrologie : An dré-
Maximilien Broglio 5i5
Espagne. — Gibraltar : Notice sur l'éruption de la fièvre jaune. 5i6
Pays-Bas. — Sociétés savantes et d'utilité publique : Société pour
l'utilité générale , d'Amsterdam ; Société de littérature natio-
nale , de Leyde ; 'Société provinciale d'Utrecht ; Société d'en-
couragement pour l'instruction élémentaire de la province de
Namur 5 18
France. Sociétés savantes et d'utilité publique. — Arras ( Pas-de-
Calais ) : Société royale pour l'encouragement des lettres , des
sciences et des arts. — Metz ( Moselle ) : Société académique ;
Bibliothèque industrielle à l'usage des ouvriers. — Saumttr
( Maine-et-Loire) : École royale de cavalerie 5ao
Paris. — Institut: Académie des sciences : Séances du 20 oc-
tobre au 10 novembre. Académie française : Séance publique
pour la réception de M. de Barante. Académie royale des
beaux-arts: Nomination de M. Ramey, fils. — Société philo-
technique. Séance publique du 23 novembre. —Athénée royal:
Programme pour 1829. — Antiquités de la France : Commis-
mission de l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Let-
tres , chargée de l'examen des travaux qui s'y rapportent.
— Théâtres. Théâtre-Français : premières représentations des
Intrigues de Cour, comédie, et de la Duchesse et le Page ,
comédie. — Théâtre Italien. — Odéon : premières représentations
de l'Appartement, comédie, de Marie de Brabant , drame
historique, et d'un Trait de Cartouche , comédie. — Nécrologie :
IsaacBerr; Woisard. — Réclamations 255
PAIUS. I>K r,'lMPRIMF.H IE DE RIGNOUX
nie des lY.-inrslinuigeois-S -Michel , n° S.
REVUE
ENCYCLOPÉDIQUE,
ou
ANALYSES ET ANNONCES RAISONNÉES
DES PRODUCTIONS LES PLUS REMARQUABLES
DANS LA LITTÉRATURE, LES SCIENCES ET LES ARTS.
I. MÉMOIRES, NOTICES,
LETTRES ET MÉLANGES.
Sur la. nature et les usages du Guano, sorte d'en-
grais fort en usage au Pérou. — Etat de l'agriculture
DANS CE PAYS AVANT LA CONQUETE.
M. Mariano Rivf.ro , directeur-général dos mines et ins-
'pecteur- général de l'instruction publique au Pérou, vient
d'adresser à l'Académie des sciences de Paris un Mémoire sur
les usages du guano, son origine et sa composition chimique.
Ce Mémoire est écrit en espagnol , et imprimé à Lima.
On donne le nom de guano à une sorte d'engrais fort en usage
au Pérou, qu'on tire de plusieurs îles voisines de la côte, et même
de certains points du littoral. Quelques personnes leconsidèrent
comme un produit minéral ; d'autres , comme l'accumulation
des excrémens d'oiseaux de mer. Les premiers allèguent en fa-
veur de leur opinion l'abondance de cette substance dont on fait
chaque année, et depuis un teins immémorial, une extraction
t. xl. — Décembre 1828. 36
554 SUR LA NATURE
considérable; son poids et sa couleur rouge d'oxide de fer: et
il est vrai que l'imagination s'effraie , quand on songe au tems
et à la quantité d'oiseaux qu'il a fallu pour produire de si
vastes dépôts. D'un autre côté, l'odeur ammoniacale de cette
substance , la présence des acides urique , phosphorique ,
oxalique , celle de la potasse , la variété des nuances qu'elle
présente, étant plus ou moins foncée, suivant qu'elle a été plus
ou moins exposée à l'action de l'air, sont des raisons suffi-
santes pour lui attribuer une origine animale. Sa composi-
tion d'ailleurs est la même que celle du guano blanc qui se
reproduit constamment, et dont l'origine n'est point douteuse.
Ajoutez à cela que le guano se trouve seulement dans les lieux
que fréquentent les oiseaux de mer ; qu'on ne le trouve jamais
dans l'intérieur du pays ; qu'il n'offre aucune apparence de
strutification ; qu'il renferme quelquefois des restes de ces oi-
seaux , et qu'on y a même trouvé des instrumens tranchans
des Indiens ; enfin , qu'on a un exemple dans l'île de Torre-
cilla que le guano blanc prend avec le tems la couleur rouge.
Variétés du guano. — On distingue trois variétés de guano :
le blanc , le rouge et le brun. Ces deux derniers se trouvent
dans les îles de Chincha , près de Pisco , d'Iquique ; et dans
le mont du Pabellon de Pica.
Ce fut de l'île d'Iquique qu'on tira d'abord cette substance.
Du moins, pour la distinguer du blanc , on a coutume de l'ap-
peler guano de Iquique , sans vouloir par là désigner le lieu
dont on l'a extrait.
Lieux où se trouve le guano. — L'île d'Iquique est distante
du port du même nom d'environ 400 varas (1) ; elle a près
de 800 varas de long et 200 de large. On en a extrait le guano
(1) havara est une mesure espagnole de seize centimètres environ,
plus courte que le mètre; ou, si l'on veut le rapport exact, une'vara
.'•qui vaut à om, 8353oa6. La toise espagnole se compose de a varas;
et celle-ci, par conséquent, équivaut à trois pieds espagnols.
( Note du Traducteur. )
ET LES USAGES DU GUANO. 555
pendant vingt-cinq ans (i) ; aujourd'hui le dépôt en est épuisé.
Mais un pilote appelé Reye découvrit , il y a trente ans , un
nouvel amas dans le mont du Pabellon de Pica$ sur le bord de
la mer, à environ trente lieues de la peuplade du même nom,
et à quatre-vingts du port de Molledon. Ce mont est très-élevé;
toute la base du côté que baigne la mer est de guano ; le côté
opposé est de grès et de pierres détachées. On a fait des
fouilles dans ce grès , parce qu'on croyait qu'il y existait une
mine d'argent. Les excavations n'ont fait découvrir aucune in-
dice de guano ; les collines voisines sont composées unique-
ment de sables, qui, enlevés par le vent , viennent se déposer
sur le guano et le couvrent, et en ont ainsi caché long-tems
l'existence. Le guano occupe sur ce rocher environ un quart
de lieue en longueur, et y monte jusqu'à la hauteur de 3oo va-
ras. Pour l'extraire , il faut d'abord écarter la couche de sable
qui le recouvre ; ce qui nécessite des excavations assez pro-
fondes.
A la Pointe aux Loups ( Pimta de Lobas ) , à trois lieues au S.
du Pabellon de Pica, on trouve aussi du guano; mais on ne
l'exploite guère , parce que les bâtimens destinés à le trans-
porter ne trouvent en ce lieu qu'un mouillage dangereux. On
en trouve encore à huit lieues plus loin; il est l'objet d'une
exploitation assez importante pour les Quallagas et les Huato-
condes. A la pointe de Paquisca il existe aussi en grande abon-
dance, et le peu qu'on en a tiré jusqu'à présent est de la
meilleure qualité.
Le guano blanc est considéré comme le plus actif; on le
trouve dans presque toutes les îles qui sont à une petite dis-
tance de la côte, telles que les iles de Lagarto , Las Animas,
près d'Ilo , la Margarita , les îles de Jésus, celles de la Brava
(a) Il faut qu'il y ait ici une erreur d'impression. L'île d'iquique,
en effet, fournissait , au tems de la conquête, «lu guano, et cela de
tems immémorial, ainsi que nous l'apprennent les écrivains de cette
époque. L'auteur du Mémoire a sans doute voulu dire que depuis
vingt-cinq ans le dépôt est épuisé. ( Note dit Traducteur. )
36.
556 SUR LA NATURE
et de la Mansa sur les côtes de Cocotéa, celles de Hornillos,
et beaucoup d'autres.
Prix des diverses espèees de guano. — Le prix du guano varie
suivant les variétés. Le rouge et le brun, qui sont plus abondans,
valent 10 réaux de Plata (environ 6 fr. 55 c.) la fanègue de
dix arrobes (deux quintaux et demi poids espagnol, a38 livres
poids de France ). Le blanc est plus cher , et se vend au port
de Mollendo, à raison de i piastres (io fr. 5o c.) la fanègue;
dans les teins de guerre il est monté jusqu'à 7 piastres.
Origine du guano blanc. — Le guano blanc est déposé sur
les îles que nous avons nommées par les oiseaux de mer qui
y passent la nuit, et dont le nombre est si grand que, lors-
qu'ils se mettent en mouvement , ils forment une épaisse nuée
de plusieurs lieues de longueur. Dans les îles d'Ilay et de Jésus,
que les oiseaux fréquentent de préférence, on exploite annuel-
lement de mille à quinze cents quintaux de guano. Dans les
dernières années , la quantité extraite a été moins considérable ,
parce que les oiseaux y sont moins venus : ce que quelques
personnes attribuent aux chaleurs excessives qui ont régné
pendant plusieurs étés consécutifs; d'autres, aux mouvemens
plus considérables des ports , aux passages des bàtimens , au
son du canon , et au tumulte, qui n'a pu manquer d'écarter les
oiseaux. On sait que les propriétaires de la mine de guano de l'île
de Jésus avaient obtenu de la cour d'Espagne une cédule royale
défendant à tout bâtiment d'aborder à l'île; et l'on ne peut
douter que l'ouverture du port d'Ilay n'ait beaucoup contribué
à diminuer la production du guano , dont l'année dernière on
a extrait à peine trois cents quintaux.
Composition chimique. — MM. Fourcroy et Vauquelin ont
donné une analyse du guano rouge qui leur avait été remis par
M. de Humboldt. Ils y reconnurent de l'acide urique , en partie
saturé par l'ammoniaque et la potasse ; de l'acide phospbo-
rique , combiné avec les mêmes bases et avec la chaux ; des
traces de muriate , de potasse et d'ammoniaque ; un peu de
matière grasse, et du sable quartzeux et ferrugineux. L'analyse
de M. Rivkro s'accorde parfaitement avec la leur, sauf que ,
ET LES USAGES DU GUANO. 55 7
dans le guano qu'il a analysé , il existait une quantité très-
notable de muriate de soude , de sel d'ammoniaque et de fer.
L'abondance de ces sels est même telle, que, si l'on dissout une
certaine quantité de guano, dans de l'eau qu'on laisse déposer,
puis qu'on soumette à l'évaporation la liqueur limpide, on
obtient de nombreux cristaux de muriate de soude et de mu-
riate d'ammoniaque tout à-fait faciles à reconnaître.
Le guano blanc a la même composition chimique ; seule-
ment on n'y trouve pas de sable. Quant aux caractères exté-
rieurs, outre la différence de couleur, il est moins pesant.
L'odeur ammoniacale qu'il exhale est bien moins forte ; il est
presque insipide, tandis que l'autre a une saveur urineuse et
salée très-prononcée. Carbonisé, il laisse moins de résidu dans
le creuset , et contient moins de fer et de muriate de soude.
Usages du guano dans l'agriculture. — Le guano est au Pérou
d'une extrême importance pour l'agriculture , surtout dans le
département d'Arequipa , dont le sol volcanique et sablonneux
donne pourtant, grâce à cet engrais, d'excellentes récoltes.
Le territoire seul des environs de la ville , ce qu'on nomme
la Gampïha , en consomme à elle seule annuellement de trente
à trente cinq mille quintaux, expédiés parle port de T\ïol-
lendo , qui est éloigné de la ville d'environ trente lieues. Dans
la province de Tarapaca , dans les vallées de Tambo et de
Vitor, la consommation en doit être encore plus grandi-; car
on y emploie cet engrais dans toute sorte de Culture indistinc-
tement, excepté dans celle de la canne à sucre, tandis qu'à
Arequipa on s'en sert seulement pour le mais et la pomme de
terre.
On a coutume d'employer, dans les environs d'Araquipa ,
pour chaque topo , qui est une superficie de cinq mille varcs
earrées, quand on veut v mettre du maïs ou des pommes de
terre, trois fanègues de guano ( sept quintaux et demi ). Mais ,
à Tarapaca et dans les vallées du Tambo el de Vitor, il en faut
cinq. A Arequipa , un champ fumé avec le guano donne qua-
rante-cinq pour un de pomme de terre, trente cinq pour un
de maïs, taudis que le fromeut, pour lequel on emploie le fu-
558 SUR LA NATURE
mier de cheval , ne donne dans les meilleures terres que dix-huit
pour un.
Manière dont on emploie le guano. — Un engrais aussi actif
exige quelques précautions quant à la manière de l'employer.
Les laboureurs d'Arequipa ont coutume d'en mettre une poi-
gnée au pied de chaque touffe , et le lendemain il faut qu'ils
l'arrosent. S'ils négligent cette précaution , la plante se dessèche.
Dans les vallées on écarte un peu la terre au pied de chaque
touffe de piment ou d'oignon , en prenant garde d'endom-
mager les racines ; on y met une pincée de guano ; on la re-
couvre , et on arrose peu d'heures après. Si l'on cesse de mettre
du guano dans un champ où l'on veut avoir du maïs ou des
pommes de terre , la récolte qu'on obtient est, à peu de chose
près , la moitié de ce qu'elle serait si le champ eût été fumé
selon l'usage.
Le port de Mollendo emploie pour le transport du guano
six bâtimens qui font neuf voyages par an. La quantité qu'ils
en extraient est estimée à soixante mille quintaux. De Cocotea
on en tire pour Umate , Carumas et Puquina , environ treize
mille ; les deux bâtimens de Chancay en exportent annuelle-
ment de dix à onze mille ; Arica et Tarapaca en donnent à peu
près la même quantité.
Etat actuel de l'agriculture au Pérou comparé à ce qu'il
était vivant la conquête. — D'après ce que nous apprend
le Mémoire de M. Rivero sur ce sujet , il parait que , loin de
se perfectionner par suite de l'introduction des Espagnols ,
cet art n'a fait que dégénérer. Tous les auteurs espagnols con-
temporains de la conquête , Gomara , Xeres, Zarate ne parlent
qu'avec admiration des immenses travaux qu'avaient faits les
Incas pour porter l'eau dans des lieux que la sécheresse rend
aujourd'hui stériles, enfin, de la persévérance et de l'habileté
des laboureurs péruviens. Or, il est à remarquer qu'à cette
époque la culture dans certaines provinces de l'Espagne, était
fort bien entendue, et qu'elle ne commença à décheoir qu'à
l'époque de l'expulsion des Maures. Toutefois , l'agriculture
péruvienne parut aux Espagnols supérieure en bien des points
ET LES USAGES DU GUANO. 559
à celle de leur propre pays. Nous allons en donner une idée,
en n'empruntant nos détails qu'à des auteurs qui ont vu par
eux-mêmes tout ce qu'ils ont décrit. Tel-est Garcilasso',' qui ,
né d'un père espagnol et d'une mère indienne du premier rang',
nous a laissé un fidèle tableau de l'état de ce pays gavant
l'arrivée des européens.
Le Pérou , dont les peintures de quelques romanciers nous
font un vrai paradis terrestre, est peut-être de toute l'Amé-
rique espagnole le pays que la nature a le moins favorisé.
Composé en grande partie de montagnes abruptes et de plaines
sablonneuses; privé de pluies, n'ayant pour rivières que des
torrens, loin de fournir à l'homme une nourriture abondante
et facile, il ne semblait destiné à nourrir qu'une population
clair-semée, dénuée des choses les plus nécessaires à la vie,
misérable enfin, malgré tout son or. Mais le travail et la persé-
vérance vainquirent tous les obstacles. Les montagnes s'apla-
nirent; des irrigations artificielles suppléèrent au défaut des
eaux du ciel ; des engrais de diverses natures rajeunirent le sol
auquel on était forcé de demander chaque année des mois-
sons. Les pentes trop raides pour le labour se couvrirent de
pâturages, où des canaux habilement ménagés entretenaient
sans cesse la fraîcheur, et nourrirent d'immenses troupeaux.
Les premiers essais, en rendant la subsistance plus facile , firent
croître rapidement la population, et dans un petit nombre de
siècles, la nation péruvienne devint assez puissante pour en-
treprendre des travaux qui encore aujourd'hui nous étonnent
par leur grandeur.
L'Inca Vip.acocha, dont le règne fut le cinquième avant le
tems de la conquête, fit construire, entre autres ouvrages
d'utilité publique, trois aqueducs en pierres taillées d'une vaste
capacité, et dont chacun n'avait pas moins de cent vingt lieues
de longueur. Les difficultés qui se présentèrent dans l'exécution
de ce travail furent vaincues moins par l'ait que parla perse
vérance; car, les Péruviens n'ayant jamais su faire une voûte,
il fallait que lis canaux qui , à <•<■ qu'il paraît , étaient habituel-
lement à ciel ouvert, courussent le long de la pente dés mon-
56o SUR LA NATURE
tagnes et en suivissent toutes les sinuosités. La plus étroite
vallée, que l'art européen eût traversée directement, les obli-
geait à faire un immense détour.
Ces trois aqueducs étaient destinés à arroser des pâturages
que la sécheresse rend aujourd'hui entièrement stériles; car
les Espagnols non-seulement ne conservèrent point, mais dé-
truisirent même en partie ces constructions; et pour s'épar-
gner la peine de tailler quelques pierres, ils les enlevèrent à
ces canaux et frappèrent de stérilité des districts entiers.
Il y eut aussi des aqueducs destinés à l'irrigation des terres
de labour ; mais ces ouvrages en général furent moins gigan-
tesques, parce que, dans les lieux qu'on pouvait consacrer à
la culture, les sources étaient habituellement moins rares, et
l'on n'avait pas besoin d'amener l'eau d'aussi loin. La distri-
bution des eaux était confiée à des administrateurs qui la
donnaient à chaque laboureur par ordre et par mesure. Pour
en tirer tout le parti possible, on avait grand soin de ne donner
au terrain que la pente absolument nécessaire; et, comme les
terres de labour se trouvaient spécialement sur les coteaux,
on les soutenait par des terrasses en échelons qui s'élevaient
depuis la base jusqu'au sommet. Si une partie du flanc de la
montagne par une pente douce semblait propre au labour,
mais était d'ailleurs dépourvue de terre végétale, on en ap-
portait, en la prenant dans les lieux que leur déclivité rendait
moins propres à porter des moissons. Les terrasses étaient
formées de trois murs de pierre bien résistans et un peu inclinés
en dedans pour mieux soutenir la poussée des terres.
C'était principalement pour la culture du maïs qu'on faisait
tous ces travaux; car jamais on ne semait ce grain que dans
les lieux où l'on pouvait disposer d'une irrigation artificielle.
Dans ceux où cela n'était pas possible, on plantait la pomme
de terre, la patate douce et plusieurs autres plantes tubercu-
leuses que nous ne connaissons pas en Europe. Comme ces
plantes supportent mieux le froid que le mais, on trouvait
moyen d'utiliser ainsi les plaines qui se trouvent à une grande
hauteur sur les Cordillères.
ET LES USAGES DU GUANO. 56i
On employait pour ces terres le fumier des troupeaux,
tandis que, pour les terres à mais, on se servait communément
pour engrais d'excrémens humains.
Dans les terres voisines de la côte, depuis Tarapaca jusque
bien au-delà d'Arequipa, on fumait les terres avec le guano.
Les lois veillaient à ce que la reproduction de ce précieux
engrais ne fût point troublée; et dans le tems où les oiseaux
qui passent la nuit sur ces îles y élèvent leurs petits, il y avait
défense sous peine de mort d'y aborder.
On ne mettait pas moins d'ordre et d'économie dans la
répartition de ces engrais que dans celle de l'eau : chaque dis-
trict avait ses îles où il allait le chercher. Les îles d'une grande
étendue étaient assignées à plusieurs cantons et divisées par
bornes. Au reste, chaque Indien ne pouvait en emporter que
la quantité qui était reconnue nécessaire pour l'étendue de
terre qu'il avait à cultiver. Dans quelques autres parties de la
côte, vers Atica, Villacori, Malla, etc., où le pays est sec,
sablonneux, sans ruisseaux et sans moyens d'irrigation artifi-
cielle, les habitans avaient établi leurs cultures très-près de
la mer. Là ils creusaient des fosses assez profondes pour
qu'elles fussent un peu au-dessous du niveau de l'eau, de
sorte que, par l'infiltration qui se faisait à travers un sable fin,
le fond avait quelque humidité. Mais ce sable, bien qu'hu-
mecté, eût été encore stérile, si la mer ne leur eût fourni
un engrais abondant, en faisant échouer chaque année sur
leur côte des bancs entiers de petits poissons semblables à la
sardine. Après avoir bien préparé leur fosse, qui était assez
vaste pour recevoir plusieurs boisseaux de semence, ils y
traçaient au cordeau des lignes le long desquelles ils plat aient
à espaces réguliers dans un trou de quelques pouces de pro-
fondeur deux ou trois graius de maïs renfermés dans une
tète de sardine.
R— w.
56a DES COLONIES MILITAIRES
Considérations sur les colonies militaires établies
en russie.
L'empire russe offre une superficie d'environ 36o,ooo milles
géographiques carrés, et une population qu'on peut évaluer
approximativement à 5o millions; ce qui donne i38 habitans
par mille carré. L'armée effective , d'après des données ré-
centes que tout porte à croire exactes , présente un total de
622,270 hommes. On n'a point compris dans cette évaluation
les troupes irrégulières , ni les forces qui ne paraissent point
susceptibles d'être mobilisées , comme les demi-invalides ou
vétérans, les 76 bataillons de garnison (1) , etc. Ainsi, le mi-
litaire effectif est, à la population, dans le rapport approxi-
matif, de 1 à 83 , et toute la force armée, comme 1 est à 5o.
Dans un État qui offrirait une population compacte , cette base
ne présenterait rien d'excessif; mais il suffit de jeter les yeux
sur la carte et sur les tableaux statistiques, pour se convaincre
que cet état de choses est ruineux pour la Russie , dont la si-
tuation financière est loin d'être florissante. L'Oural et , au-
delà de cette chaîne, d'immenses solitudes appuient ses flancs
à l'est ; au nord , ses limites sont celles des régions habitables
de cetlc portion de notre hémisphère ; elle domine le nord de
l'Europe par les forteresses inaccessibles de la Finlande , d'où
elle s'étend , en traversant l'Asie, jusqu'à l'Amérique ; en Asie,
elle touche à la Chine, et embrasse une partie de la Caspienne;
elle a déjà le pied dans la Perse , contre laquelle le Caucase
lui sert de rempart ; la grande lutte actuelle laisse indécises
ses frontières du côté de la Turquie; à l'ouest, elle presse
l'Autriche et la Prusse , et la Pologne russe est comme son
avant-garde européenne; mais les 40,000 soldats qu'elle y en-
tretient suffisent à peine pour contenir ce peuple encore pal-
pitant de liberté.
Les gouvernemens les plus populeux se groupent autour de
Moscou, et composent le noyau des populations russo-slaves.
(1) Spectattur militaire, xxviue livraison , t. V.
DE LA RUSSIE. 563
Cependant on cherche en vain un point central autour duquel
rayonnent des communications générales. Pétersbourg , pensée
féconde de Pierre Ier, est un magnifique port auquel l'empire
est redevable de sa fortune européenne ; mais cette capitale
est à peine russe. Moscou, situé sur un ruisseau , se refuse à
un grand développement commercial ; la prospérité éventuelle
d'Odessa dépend du bon plaisir des Turcs. En-supposant même
la conquête permanente de Constantinople et l'occupation des
Dardanelles, on n'aurait encore que déplacé la difficulté. Il
est vrai que , dans cette hypothèse , les contrées les plus fer-
tiles trouveraient un débouché favorable pour leurs riches
produits; mais le nord irait se dépeuplant, faute d'un point
central autour duquel graviteraient la population , le com-
merce et l'armée. Ce vice dans l'ensemble se fait vivement sentir
en Russie. Les provinces semblent être à quelques villes pri-
vilégiées, ce que les serfs sont aux seigneurs; les capitaux et
les produits courent s'engloutir dans un petit nombre de cités,
sans réagir favorablement sur la niasse , comme dans les autres
pays de l'Europe. Mais c'est surtout pour le recrutement et
la mobilisation des forces militaires que cet inconvénient est
frappant. Il y a une difficulté extrême à transporter des troupes
sur les points menacés ; d'un autre côté , il y a danger à se
dégarnir; et le défaut de places fortes, sur la frontière occi-
dentale, rend cet inconvénient plus grave encore. Aussi, la
politique russe a- 1- elle habilement exploité les mésintelligences
de ses ennemis naturels, les poussant les uns contre les autres,
profitant presque toujours de leurs avantages ou de leurs re-
vers , et traitant suivant l'opportunité des circonstances ses
ennemis en alliés et ses alliés en ennemis. L'invasion des
Français, leurs victoires si chèrement achetées, qui mettaient
au grand jour la bravoure du soldat russe et les vices de l'ad-
ministration , leurs désastres expliqués par les localités et la
rigueur de la saison , tous ces grands événemens si inattendus
firent une impression profonde sur l'esprit de l'empereur
Alexandre. Le danger qu'il venait de courir, la crainte d'une
expédition mieux concertée, et le rôle qu'il était appelé à JOUCT
en Europe, lui inspirèrent probablement La première idée d'iu
564 DES COLONIES MILITAIRES
système de centralisation militaire et administratif; je veux
parler des Colonies militaires. Le comte AraktcheÏef fut chargé
de l'exécution de ce projet. Le but était grand ; mais l'exécu-
tion , ainsi conçue , impraticable partout ailleurs , pouvait
du moins être essayée dans un pays où le code est dans la vo-
lonté du prince.
Les colonies militaires devaient offrir une armée organisée,
et une pépinière toujours ouverte, destinée à en remplir les
vides. On voulait, par cet établissement : i° obvier aux iucon-
véniens du recrutement ; i° simplifier l'approvisionnement
par des produits permanens en harmonie avec les besoins ;
3° parvenir à la mise en valeur d'une grande étendue de
terres en friche , et soumettre à la culture celles que l'éloi-
gnement ou l'absence des communications laissait improduc-
tives ; 4° soulager les habitans obligés de fournir des logemeus
militaires et des chevaux, soit dans le cantonnement, soit
lors du passage des troupes; 5° améliorer la situation morale
du soldat , en lui interdisant l'oisiveté , en lui révélant le bien-
être de la condition domestique , en lui montrant dans la
propriété la récompense de ses travaux ; enfin , en assurant
un avenir honorable à sa vieillesse et à ses infirmités.
Deux grands principes , qui paraissent s'exclure au premier
abord , ont été les bases de ce système ; il s'agissait d'amalga-
mer les soldats et les habitans primitifs , de telle sorte que ces
derniers trouvassent des avantages en compensation de leurs
nouvelles charges , et que les autres parvinssent à se plier aux
habitudes laborieuses de la campagne , sans que le service mi-
litaire en souffrît, et sans préjudice pour la prospérité des
cultures. En admettant même que les mesures employées eussent
été les meilleures possibles, une telle marche devait rencon-
trer des difficultés graves et nombreuses. On signalait tout
haut les vices du mode de recrutement; ce qui n'empêchait pas
que la plupart des seigneurs ne vissent cette innovation avec
inquiétude. En effet, quelque défectueux que soit un système,
par le fait seul de sa durée , on finit par se résigner à ses dé-
fauts,; des ramifications qui touchent tant de détails finissent
par s'incorporer à l'administration ; l'esprit de l'homme se fa-
DE LA. RUSSIE. 565
miliarise avec des abus que le tems a réduits à leur plus simple
expression ; et une sorte d'ordre s'introduit dans le désordre
lui-même. Il faut convenir, d'ailleurs, qu'une pareille réforme
mettait en question les plus hauts intérêts de l'État : à l'inté-
rieur, par la propriété et la civilisation; à l'extérieur, par
l'éveil donné aux autres puissances, alarmées de voir des habi-
tudes guerrières imposées à toute une population.
Une organisation ainsi improvisée devait offrir cet état de
ciùse qui accompagne les grandes révolutions administratives.
On promettait aux habitans primitifs de conserver leur pro-
priété intacte , de réparer leurs maisons et de compléter leur
ménage aux frais de la couronne , de doter les arrondissemens
trop à l'étroit, soit par des défrichemens, soit en leur annexant
de nouvelles terres; d'affermer les terres aux colonies, en les
affranchissant de tous droits et de toutes redevances; de faire
marcher de front les travaux champêtres avec le service mi-
litaire des colons aptes à le remplir; d'exempter du service les
vieillards et les infirmes ; d'assurer l'éducation des en fans et la
subsistance des invalides. De leur côté , les soldats , tout en
conservant l'ensemble et les divisions de l'armée, trouvaient
un domicile fixe et affranchi de toute redevance ; ils se voyaient
distribués, au sein de leurs familles respectives, dans les terres
affectées à chaque régiment, et l'exploitation du sol devait aussi
tourner à leur profit.
L'armée , dans la colonisation , conserve sa composition gé-
nérale, et comprend : i° l'infanterie ; 2° la cavalerie; 3° l'ar-
tillerie; 4° les sapeurs et les pionniers. Elle se divise eu corps,
divisions, brigades et régimens (i).
Les terres assignées à chaque régiment forment les arron-
dissemens de régimens ; ces arrondissemens composent ceux
de brigades, qui forment les arrondissemens de corps dont se
compose le domicile de l'armée.
(i)Pour In partie positive de ces détails , nous avons puisé aux
mêmes sources que le Spectateur militaire , auquel nous devons aussi
plusieurs réflexions. Tome v, xxvne livraison.
566 DES COLONIES MILITAIRES
Tous les arrondissemens militaires sont en dehors de l'admi-
nistration civile, et sont soumis à un régime militaire. L'ar-
rondissement régimentaire est administré par le comité du ré-
giment ; ceux de brigades , de divisions et de corps le sont par
leurs chefs respectifs. Quand les corps seront tous organisés, le
commandant en chef de l'armée sera investi de leur adminis-
tration générale.
Dans chaque arrondissement de régiment , il faut considérer
deux choses : i° la composition économique; 20 la composition
du service de front.
Chaque arrondissement se divise en ménages : le ménage se
compose d'une terre avec ses dépendances , de la maison et
des appartenances , des animaux domestiques et des bêtes de
labeur, des instrumens aratoires, des meubles et ustensiles de
ménage , des provisions et des grains pour la consommation et
les semailles. Le nombre des ménages est proportionné au
nombre d'hommes faisant le service de front.
La population d'un arrondissement de régiment se divise en
immobile et mobile : la première ne quitte point ses foyers;
l'autre doit toujours être disponible. La population immobile
se compose des chefs de ménages, des cantonnistes, des inva-
lides, des habitans primitifs dont l'âge excède 45 ans , et enfin
des familles de tous.
L'exploitation des terres , ainsi que toutes les appartenances
économiques, est confiée aux maîtres de ménages, qui sont
aussi chargés de l'entretien des familles que le corps mobile
laisse incomplètes lorsqu'il entre en campagne.
Les individus qui appartiennent aux familles des absens
sont répartis dans les ménages; ils prennent part aux travaux,
et participent aux produits et aux bénéfices. Tout ce qui est
acquis par l'industrie ou le commerce des chefs de ménages et
des membres immobiles de la colonne absente , indépendam-
ment des besoins du ménage, est leur propriété personnelle.
Tous les enfans mâles indistinctement sont admis au nombre
des cantonnistes. lisse divisent en trois âges : l'inférieur, le
moyen et le supérieur.
DE LA RUSSIE. 56 7
Chaque arrondissement se divise en bataillon , compagnies
ou escadrons, selon le genre de service. Les maîtres de ménages,
répartis militairement, préparent au service, en l'absence de
la partie mobile , les hommes incorporés, destinés à remplir les
vides de l'armée en campagne.
"Des églises sont construites dans chaque arrondissement, qui
possède aussi divers établissemens d'utilité générale. Outre les
ménages particuliers , on fondera , selon les circonstances lo-
cales et les besoins, des établissemens économiques dont les
arrondissemens respectifs toucheront les revenus.
Des haras seront établis dans chaque arrondissement de ca-
valerie. Il sera fondé un capital d'emprunt alimenté par les
revenus de l'arrondissement. Des magasins de grains, où sera
versé l'excédant des récoltes, seront également établis, ainsi
que les constructions et les édifices nécessaires aux diverses
branches d'administration. On organisera dans chaque arron-
dissement des moyens de communications pour le service des
postes et pour les relations commerciales. On fondera dans le
plus court délai des établissemens destinés au transport du
matériel , aux capitaux des colonnes mobiles , aux places
d'exercice, aux dépôts de munitions et d'armes, aux métiers
affectés à l'entretien des armes.
Des écoles sont organisées dans chaque arrondissement
pour l'enseignement des cantonnistes de l'âge moyen. Ceux de
l'âge supérieur sont formés au service , selon leur destination.
Une maison d'invalides et un hôpital sont fondés aux frais de
la couronne. Des villages entiers sont souvent la proie des
flammes; des établissemens ad hoc préviendront ou arrêteront
les progrès de l'incendie. Les paysans colonisés pourront faire
toutes les acquisitions légales ordinaires ; les capitaux d'em-
prunt ouvriront une carrière féconde à l'activité et à l'industrie.
Les en fans mineurs sont entretenus et instruits aux frais de la
couronne; les majeurs, déjà au service, sont rendus a leurs
familles , à leur retour. En général , les propriétés des individus
peuvent être inégales; elles suivront le mouvement naturel du
travail et de l'industrie. Les districts suivans sont déjà exempts
568 DES COLONIES MILITAIRES
du recrutement. : dans le gouvernement de Nooogorod, le dis-
trict du même nom ; dans le gouvernement des Slobodes d'U-
kraine , les districts de Voltchansk , de Zmief, de Koupensk et
d'Isioum ; dans le gouvernement de Voronéje , le district de
Starobelsk ; dans le gouvernement de Kherson , les districts
de Kherson, d'Elisabethgrad , d'Alexandrie et cY Oleiopol ; dans
le gouvernement d' Ekathcrinostqf, celui de Verkhni-D nrprowsk .
A cet effet , le sénat dirigeant a reçu les oukases suprêmes , en
date du 26 août 1818, du 12 décembre 1821 , et du 18 fé-
vrier 1825 (1).
Après ces dispositions réglementaires qui ne sont qu'une es-
quisse des traits principaux de ce vaste système , nous allons
donner quelques détails sur l'état des colonies militaires d'in-
fanterie et de cavalerie.
Le comte Araktchéïef a désigné , pour la colonisation des
trois régimens de grenadiers , les gouvernemens de Pétcrsbourg
et de Novogorod. La première division ( composée des régi-
mens de l'empereur François, du roi de Prusse, d'Araktchéïef,
premier et deuxième de carabiniers), qu'on peut regarder
comme ayant servi d'essai, a été installée sur le Volkhof,
fleuve qui fait partie du grand système de navigation qui ap-
porte à Pétersbourg les produits de la Russie méridionale. Mais
ses rives malsaines et incultes, dépourvues de colons agricoles
( les habitans primitifs sont adonnés -au commerce), n'offraient
ni établissemens , ni communications , rien enfin de ce qui au-
rait pu en déterminer le choix , si ce n'est la proximité de la
capitale. Les régimens colonisés n'ont pas reçu plus de 9 à
10 mille colons , tandis qu'en Autriche , où ce système a réussi ,
on compte i5 habitans pour un militaire. Tout était donc à
créer, institutions , défriehemens, marais à dessécher, canaux
à percer, etc. Des sommes considérables y ont été employées ;
mais, la population n'étant pas en harmonie avec le nombre
(1) On peut compléter oes données , en y joignant les détails ci-
après sur les colonies de cavalerie.
DE LA RUSSIE. 56g
des soldats , les avantages obtenus se trouvent réduits à la mise
en valeur d'une grande étendue de terres , et l'on est fondé à
croire que l'économie qui en résulte pour le gouvernement est
loin de couvrir la valeur et l'intérêt des capitaux qu'on y a
affectés. Il faut encore faire entrer en ligne de compte la perte
de belles forêts, dont la destruction a dû se faire sentir à Pé-
tersbourg. La colonisation des troisièmes bataillons des deux
autres divisions de grenadiers, sur les, bords du lac Ilmen, ne
présente point un résultat plus satisfaisant. Ainsi , pour les co-
lonies d'infanterie, le mauvais choix des localités a fait manquer
entièrement le but qu'on se proposait; et malgré les modifica-
tions que l'empereur Nicolas se propose d'y apporter , elles
seront long-tems à se relever du coup funeste que leur a porté
une première organisation défectueuse.
Nous nous étendrons davantage sur les colonies de cavalerie
dont la réussite ne saurait être contestée. La direction en a été
confiée au comte de Witt, habile administrateur, qui paraît
avoir envisagé ce système sous un autre point de vue que le
comte Araktchéief. Favorisé par les localités, il semble avoir
atteint le but proposé, sous le triple rapport de l'organisation
des corps mobiles et immobiles , de l'instruction militaire et de
l'économie.
Deux divisions , l'une de lanciers et l'autre de cuirassiers ont
été colonisées dans le gouvernement de Kharhoj '; la première ,
sur le plan modifié du comte Araktchéief; la seconde, d'après
celui du comte de Witt. Les colonies de Kherson se composent
de trois divisions, une de cuirassiers et deux de lanciers. Une
population, composée d'un ramas de Moldaves , de Valaques ,
de Serviens et de Tartares , occupait une vaste étendue de
steppes entre le Dniepr etleBoug sur un développement consi-
dérable de l'est à l'ouest, et le long des rives du Dniepr, de
l'Ingoul , de l'Ingouletz , du Boug et de quelques uns de leurs
affluens. Cette population pouvait devenir inquiétante; la co-
lonisation l'a agglomérée et l'a façonnée à une discipline rigou-
reuse. Une grande étendue de terres forme la dotation de la
colonie, dont la subsistance est assurée par un sol vierge ci
t. xl — Décembre 1828. V
570 DES COLONIES MILITAIRES
une végétation vigoureuse. Une population de 87,000 individus
mâles, qui s'est trouvée habiter cette portion du gouverne-
ment, a été distraite de l'administration civile, et affectée à
l'entretien et au recrutement de 12 régimens de cavalerie.
Elisabethgrad , qui est le chef-lieu général , est resté sous l'ad-
ministration civile. Deux modes de colonisation ont été suivis.
En 1818 , une division des lanciers du Boug est entrée en can-
tonnement, et tout a été établi en sa présence. 18 bataillons
d'infanterie y furent employés , et il a fallu pourvoir à l'entre-
tien et à la subsistance des troupes , jusqu'à ce qu'on eût ob-
tenu des récoltes suffisantes. On a senti le vice de ce mode,
et la division d'Ukraine n'a envoyé à Nijnénovogorod que des
cadres pour les escadrons de réserve et de cantonistes; c'est-à-
dire, 27 officiers et 60 sous-officiers par régiment. Alors on a
cadastré le pays, distribué la population, établi des écoles,
des magasins , des haras ; façonné au service les habitans qui
v étaient appelés; et en 1821 les régimens sont arrivés. Toutes
les constructions n'étaient pas encore achevées , et l'on a re-
connu que bien des améliorations restaient à faire. C'est seule-
ment après quatre ans de préparation que la division de cui-
rassiers a pris possession de ses établissemens. Cependant , il
reste encore beaucoup de travaux à exécuter pour remplacer
le provisoire. Les bâtisses paraissent solides et simples , la ré-
gularité a été réservée exclusivement aux établissemens publics.
On a donné aux habitans primitifs des modèles et des facilités
pour construire des maisons plus commodes , en les obligeant
à se rapprocher ; de cette manière , les villages forment des
portions d'escadrons ou des escadrons entiers. On a laissé à
chacun le terrain qu'il cultivait; mais on l'a augmenté pour les
plus pauvres jusqu'à concurrence d'un maximum.
Des terres sont affectées à la consommation des haras, ainsi
qu'aux cultures en grains et en avoines , tant pour les besoins
ordinaires que pour les approvisionnemens de réserve. Ces
cultures s'obtiennent par corvées; des prairies fauchées par les
.habitans et les troupes fournissent également aux besoins de la
cavalerie. Le résultat des cultures est si satisfaisant qu'on a
DE LA RUSSIE. 57i
partout une année d'avance. La dernière récolte offrait un ex
cédant qu'on ne pouvait mettre à couvert; 290,000 tchetverts
de grains avaient été mis à la disposition de l'armée qu'on des-
tinait à entrer en Turquie ; et cependant , à peine le tiers de
la dotation territoriale était en rapport. Les deux tiers en plus
seront appliqués aux besoins de l'excédant présumé de la po-
pulation. Les moyens de recrutement dépassent de beaucoup
les limites ordinaires; plusieurs régimens comptent jusqu'à
1,700 hommes dans la réserve. On a senti la nécessité d'en ré-
duire le nombre, et l'on a décidé que 3oo hommes seulement
recevraient l'habillement affecté à cette classe.
Le nombre des élèves qui fréquentent les écoles s'élève à
27,000; mais, sans garantir l'exactitude de ce chiffre, on peut
affirmer que les écoles présentent un aspect florissant. Un rap-
port d'un escadron de la division d'Ukraine constate qu'au
ier octobre 1826 , il existait , dans les établissemens de cet es-
cadron, 848 enfans des deux sexes au-dessous de dix ans,
et 460 entre dix et dix-huit. Les écoles d'escadron, qui com-
prennent les enfans mâles de dix à quatorze ans , ont toutes
offert de 108 à no élèves , et l'école régimentaire, qui ne com-
prend que ceux de quatorze à dix-huit, dont la constitution
est apte au service , est partout complète au nombre de 200 ;
ce qui est plus que suffisant pour maintenir à 3oo les escadrons
de réserve. L'espèce d'hommes est superbe , et paraît également
agile et intelligente.
Quant aux moyens de remonte, la quantité des poulains a
paru considérable, les étalons beaux et les jiunens bien choi-
sies ; en un mot, le succès des haras est hors de doute. Poul-
ies chevaux des cuirassiers, on peut augurer favorablement des
haras; cependant, le mélange de tant de races ne saurait être
exactement prévu; A en juger par aperçu, le système des co-
lonies de cavalerie, comparé à l'ancien, parait offrir, toute
dépense l'aile, une économie de 120,000 roubles par régiment
Il est vrai qu'il y a une première mise de fonds considérable ;
mais, d'un autre côté, toutes les dépenses n'ayant point une
destination purement militaire, on ne peul les soumettre à un
'■-
57* DES COLONIES MILITAIRES
calcul positif. A cet égard , le gouvernement lui-même ne peut
avoir des renseignemens d'une précision rigoureuse, vu la mul-
titude des détails , leur réaction mutuelle et l'instabilité dans
l'évaluation des divers produits.
Si l'on en juge par les difficultés qu'on rencontre à visiter les
colonies militaires, dont les détails sont encore peu connus, il
est présumable qu'il y règne encore des abus nombreux et
graves; cependant, tout porte à croire que ce système doit in-
fluer d'une manière sensible sur les mœurs et l'esprit de la po-
pulation ; l'avenir seul révélera dans quel sens. Nous sommes
obligés de nous borner à cette esquisse incomplète d'un système
que l'on peut considérer comme un ordre social tout entier.
Quatorze volumes en renferment les règlemens. Les obligations
des tenanciers chefs colons , leurs droits et leurs devoirs y sont
tracés ; on n'a point oublié les mesures à prendre pour les ré-
serves en nature , ni un capital qui fait le service d'une banque
d'emprunt. Le sort des invalides , l'éducation des enfans des
deux sexes et des différens âges y sont prescrits ; le mode de
léguer et celui d'héritage y sont définis ; et une sorte d'admi-
nistration municipale élective a été improvisée au sein de ce
despotisme militaire.
Cependant, au milieu de l'abondance, les soldats ne pa-
raissent point satisfaits , et les officiers ne dissimulent point
leur mécontentement. Sans prétendre en expliquer les causes ,
jetons un coup-d'œil rapide sur le côté moral de ces établis-
semens.
Plusieurs personnes pensent qu'en entreprenant cette grande
tâche, l'empereur Alexandre avait plutôt eu vue la civilisation
accélérée de ses Etats que l'économie et la facilité des mesures
militaires. L'éducation des fils de soldats, qui se lie intimement
à ce plan , semble indiquer qu'il voulait éclairer les masses , et
parvenir à créer une classe moyenne en Russie; les dissidens
religieux qu'il a terrassés , les communications ouvertes, toutes
les institutions qui se groupent autour des colonies militaires»
paraissent annoncer des intentions ultérieures. Peut-être aussi
ces améliorations n'étaient qu'une conséquence naturelle du
DE LA RUSSIE. 573
plan militaire; ou bien, se prêtant une force et une vitalité
mutuelles, ces deux projets, incomplets l'un sans l'autre, s'of-
fraient avec une égale importance dans la pensée du fon-
dateur.
Ici un jugement basé sur les idées européennes serait peu
applicable. Pour être en état d'apprécier les avantages et les
iuconvéniens d'une telle mesure, il faut connaître les mœurs
et l'administration de cet empire : il faut avoir étudié l'obéis-
sance passive de ce peuple extraordinaire , la rigueur de la dis-
cipline russe, la toute-puissance des moyens de répression.
Dans ce siècle où tout va si vite , on est souvent pressé de
mettre à la place des faits des opinions ou des corollaires spécu-
latifs. Nous ne sommes ni assez clairvoyans , ni assez présomp-
tueux pour adopter cette marche; et dans les réflexions que
nous donnerons sur les colonies militaires , comme nous l'avons
fait ci-dessus pour les détails qui nous ont été communiqués ,
nous signalerons des jugemens qui ne nous appartiennent que-
par leur enchaînement et la manière de les présenter.
Les premiers essais de la colonisation militaire ont inquiété
l'ambition des seigneurs; leur esprit délié eut bientôt démêlé
qu'il sapait par la base l'édifice de leurs privilèges : leur patrio-
tisme n'allait pas jusqu'à sacrifier leurs intérêts présens à des
avantages contestables et éloignés. Le pouvoir suprême n'en
restait pas moins sans limites ; et , tandis qu'on relevait le
peuple par l'éducation, l'on ne faisait rien pour La noblesse
dont l'influence devait diminuer graduellement. Les distinc-
tions militaires devaient finir par être données au mérite , et
non plus à la noblesse exclusivement. D'un autre côté , ce
régime despotique et militaire n'était pas sans danger pour le
gouvernement lui-même. Il suffisait d'un prince faible et d'un
favori ambitieux pour bouleverser l'empire. Le mécontente-
ment des grands fermentait d'une manière inquiétante, lorsque
la mort d'Alexandre fit éclater une conspiration qui , pour
être étrangère aux causes dont nous nous occupons, n'en at-
testait pas moins un état (\f malaise dans le corps social ; et ,
si , à cette époque, les chefs des colonies militaires eussent eu
574 DES COLONIES MILITAIRES
dévoués aux mécontens , c'en était fait peut-être de la dy-
nastie.
C'était peu cependant pour les desseins du gouvernement
que les seigneurs vissent leurs serfs leur échapper; il fallait
encore réduire la grande propriété foncière . Un vaste système
hypothécaire, qui présentait des facilités aux emprunteurs,
parait avoir été organisé dans le but de faire rentrer insensi-
blement les propriétés seigneuriales dans le domaine de la
couronne; et, comme ces mesures se rattachaient au système
des colonies militaires, ou du moins qu'on le supposait ainsi,
on chercha le côté faible de ces institutions, soit en considé-
rant les vices inhércns à leur essence, soit en signalant ceux
que leur institution récente n'avait pu faire disparaître encore.
Comme on n'osait remonter plus haut, on accusa l'ambition hau-
taine d'Araktchéief ; on lui reprocha d'avoir établi les colonies
d'infanterie dans des gouvernemens voisins de la capitale,
malgré l'absence totale de toutes ressources, dans la crainte
de perdre son crédit en s'éloignant de la Cour. On disait tout
haut que les paysans n'avaient fait que changer d'esclavage,
avec cette différence toutefois que le despotisme militaire pesait
plus sur eux que leur première dépendance ; que cette mesure ,
alarmante pour l'Asie et l'Europe, devait surtout inquiéter
l'Autriche et l'Angleterre; l'Angleterre, en lui montrant un
vaste camp assis en Ukraine, destiné à empiéter sur la Perse ,
dans la direction des Indes, et au sud, en s'acheminant jus-
qu'au littoral de la Méditerranée; l'Autriche, par le danger
plus immédiat de sa position, par ses frontières débordées, et
par son système politique qu'ébranlerait dans ses bases la ré-
génération de l'Orient.
C'est ainsi que l'intérêt privé faisait fermer les yeux sur la
grandeur nationale; et l'on accusait à la fois Araktchéief, pour
ce qu'il faisait, pour ce qui serait, et pour ce qu'il n'avait pas
su faire. On s'est élevé contre la rigueur excessive qu'il a dé-
ployée contre les habitans primitifs du district de Novogorod:
mais l'exaltation religieuse de ces hommes, dont un grand
nombre appartenait à la secte des starovertsi[ vieux croyans),
DE LA RUSSIE. 575
rendait la violence inséparable de la mesure, et c'est ce qu'on
peut dire de plus fort contre un tel système. On contestait les
avantages économiques et ceux du recrutement. On convenait
que l'ancien mode de recrutement faisait périr un grand nombre
d'hommes, surtout dans les recrues destinés à l'année de
Géorgie (i); mais on soutenait qu'il était possible d'améliorer
ce système, sans une révolution aussi brusque; que, l'égalité du
recrutement n'étant applicable qu'aux districts colonisés, tout
le reste de l'Empire se trouvait dans un régime exceptionnel;
que l'hypothèse de la colonisation générale de l'Empire ne
pouvait s'admettre, puisque le service des mines et la marine,
les commerçans manufacturiers, les artistes, les artisans et
toutes les professions libérales resteraient en dehors de ce
système; que la violation des liens de famille était à la vérité
moins flagrante, mais qu'elle existait par le fait, puisque les
enfans étaient séparés de leurs païens, dès le berceau. On
demandait quelles étaient les garanties de l'honneur des femmes
et des filles appartenant aux soldats de la colonne mobile,
puisqu'à leur entrée en campagne elles étaient distribuées dans
des familles étrangères, et que cette distribution, souvent ar-
bitraire, dépendait de circonstances purement locales et ma-
térielles. Du moins, dans l'ancien système, la femme d'un
recrue devient libre et peut suivre son mari. Quant au bien-
être des colons, on objectait que la prospérité des arrondisse-
mens était pour la niasse, sans prolit pour les individus; que
l'uniformité dans le genre de vie et la presque certitude que
leur sort ne peut changer, devaient les rendre indifférens au
développement de la richesse coloniale. On comparait à cet
état celui des paysans serfs qui s'enrichissent souvent, et dont
les charges annuelles n'excèdent pas, v.o roubles. Quant à
l'éducation, on se demandait ce qu'on pouvait en faire avec
l'esclavage. Ou elle resterait imparfaite, ou elle ré\ élei ait ce
que vaut la liberté. Quel parti un chef ambitieux ou enthou-
(i) Il en oieurl un lier* en route.
576 DES COLONIES MILITAIRES DE LA RUSSIE,
siaste ne pourrait-il pas tirer de semblables circonstances, en
disant aux colons : Vous connaissez vos droits et vous avez
des armes! A des hommes ainsi formés, il faut tôt ou tard des
garanties, c'est-à-dire une constitution; mais, lorsque les
connaissances et les vertus civiles seront greffées sur ces corps
robustes, qui osera leur dire : Vos frontières finissent là ?
Ainsi, malgré l'insuffisance des détails qu'on a recueillis
sur les colonies militaires , on peut, ce nous semble, en déduire
les conséquences suivantes :
Que la politique russe vise à l'émancipation du peuple, mais
en modérant l'effervescence d'une liberté aveugle par le frein
de la discipline militaire; qu'elle combat les systèmes libéraux,
parce qu'elle en redoute l'invasion prématurée ; de sorte qu'elle
élève ses institutions d'une main, tandis que, de l'autre, elle
contient l'essor des constitutions populaires, jusqu'à ce qu'elle
puisse se mettre à leur niveau ; que , le pouvoir ne pouvant que
gagner à l'affranchissement successif des masses , la lutte véri-
table n'est pas entre le tzar et le peuple , mais entre les nobles
et l'autocratie; que l'influence des seigneurs diminue de jour
en jour avec leur fortune , et que cette ..décadence deviendra
plus sensible à mesure que la civilisation sera plus rapide ;
enfin, que le gouvernement russe marche à beaucoup^ d'égards
dans le sens de l'absolutisme, et en sens inverse de l'esprit qui
caractérise notre époque.
Cependant, par une compensation heureuse, les autres états
de l'Europe exercent moralement sur ce vaste empire l'influence
qu'il exerce matériellement sur eux. Il doit à leur contact ses
progrès dans les arts et les sciences; progrès qui s'arrêteraient
infailliblement s'il venait à s'isoler dans ses institutions et dans
ses mœurs. Si le développement de sa puissance cause de l'in-
quiétude, la garantie la plus sûre, à notre avis, se trouverait
dans une homogénéité fraternelle dans les institutions politi-
ques de la grande famille européenne ; dans un mode adminis-
tratif large et franc qui, en respectant les droits de tous, pour-
rait compter, au besoin, sur une coopération à la fois intéressée
et généreuse; et, comme les lumières attirent les lumières, la
DES COLONIES, etc.— NOTICE SUR MORATIN. 577
civilisation, ainsi favorisée, pénétrerait peu à peu sur tous les
points de cet empire, et le forcerait à reporter sur lui-même
cette activité inquiète qui décime ses générations, et qui s'épuise
dans le but stérile de mettre l'esclavage à la place de la liberté.
Chopin.
Notice sur Moratin, et Annonce d'une Histoire du
théâtre castillan, qu'il a laissée.
Celui des auteurs dramatiques à qui l'Espagne doit la réforme
de son théâtre national est mort à Paris, le 21 juin dernier, à
l'âge de soixante-huit ans. De retour" de la Catalogne où il
s'était rendu de France, en 1817, et où il s'était occupé de
travaux dramatiques, il avait fixé, depuis quelques années, sa
résidence à Bordeaux. Il menait dans cette ville une vie paisible
au sein de l'amitié qui se plaisait à l'entourer d'attentions et de
soins affectueux, lorsque la famille de M. Silvela, son com-
patriote et son ami, vint, en 1827,5e fixer à Paris. Moratin
voulut la suivre. Ceux qui connaissent l'empressement que l'on
met dans cette capitale à honorer les hommes de talent, de
quelque pays qu'ils soient, s'étonneront peut-être de la solitude
dans laquelle ce littérateur a passé ses derniers jours. Beaucoup
de personnes distinguées firent vainement des démarches in-
stantes pour approcher de lui. Une attaque d'apoplexie qu'il
avait éprouvée à. Bordeaux avait changé la disposition de son
esprit vif et enjoué. Uniquement occupé du soin de sa santé, il
vivait dans une retraite absolue. A peine consentait-il à rece-
voir d'anciens amis que cette réclusion aflligeait. Mais toutes
ces précautions, les secours de l'art, et les soins les plus assidus
n'ont pu éloigner le coup fatal qui l'a enlevé aux lettres et à
l'amitié. Les restes inanimés de Moratin reposent à Paris,
dans le cimetière «le l'Est, auprès de eeiix du grand Molière.
Félicitons ses amis d'avoir choisi cet emplacement pour son
tombeau. Cette idée <st heureuse et renferme un double hom-
578 NOTICE
mage rendu à la fois au modèle et à son imitateur : hommage
qui ne peut qu'être agréable aux deux nations qui les ont vus
naître.
Nous ne parlerons pas ici des compositions dramatiques de
Moratin, ni de son mérite comme poëte et littérateur. La Revue
Encyclopédique, dans un examen critique de ses différens ou-
vrages, a déjà tâché d'apprécier, leur influence sur la littérature
espagnole ( Voy. t. xxxm, p. 45i.). Nous nous bornerons à
dire ici que Moratin a reformé la scène de Lope de Véga et de
Calderon, et que, plus heureux et mieux inspiré que ces poètes,
ses devanciers, il a fait faire à l'art de véritables progrès. En
effet, si d'ignobles farces ont fait place sur le théâtre espagnol
à des tableaux avoués par le goût , si des comédies vraiment
gaies et plaisantes, qui cependant renferment des leçons mo-
rales, y sont applaudies par les gens de goût; si enfin on
préfère aujourd'hui à quelques traits d'esprit sans liaison et
sans but, une action bien conçue, des caractères tracés avec
talent, et surtout de véritables intentions comiques, c'est à
l'imitation des comédies de Molière tentée avec le plus grand
succès par Moratin qu'on doit une si heureuse révolution. On a
beau répéter jusqu'à satiété, que les règles gênent l'imagination
des auteurs espagnols, et que l'imitation de l'école française a
tué leur génie; les comédies de Moratin où régnent le naturel et
la vraisemblance, où l'esprit et la gaieté animent les mœurs
nationales qu'elles représentent avec une grande fidélité, où
dominent constamment la pureté, l'énergie et la grâce du
langage , donneront toujours un démenti formel aux détrac-
teurs de la scène espagnole moderne.
Moratin a essayé, comme Molière, de flétrir la fausse dévo-
tion, dans sa Mogigata (la Femme Tartuffe) ; mais, en traitant
le même sujet, il n'a pu atteindre à la hauteur et à la per-
fection du chef-d'œuvre de l'école française. Cependant,
Moratin a tiré un grand parti d'un sujet qui n'était point
sans difficulté, et il a su y trouver des situations vraiment
comiques; si, après avoir traduit ces vices avec succès sur
la scène, il n'a point réussi à extirper entièrement l'hypo-
SUR MORATIN. 5 79
crisie religieuse chez les femmes auxquelles son ouvrage
s'adressait spécialement, on avouera du moins qu'on voit au-
jourd'hui, en Espagne, peu de jeunes personnes afficher,
comme naguère, une dévotion ardente, un vif désir d'atteindre
à la perfection recommandée par l'Évangile, tout en conser-
vant des sentimens très-mondains et fort peu en harmonie
avec des maximes aussi sévères.
Quelqu'influence qu'ait exercée l'imitation de l'école fran-
çaise sur la littérature espagnole en -général, on ne saurait
contester à Moratin de la verve et du génie. Après avoir imité
Molière, il servira lui-même de modèle aux poètes dramatiques
espagnols. Ceux-ci ne craindront pas de s'égarer, en marchant
sur ses traces. Car il importe de remarquer que, si Moratin a
fait école, ce n'est pas parce qu'il a suivi Molière, mais bien
parce qu'en le suivant il a fidèlement copié la nature, et su
mettre en pratique les préceptes recommandés par les meilleurs
maîtres.
Les premiers tems de l'art dramatique chez les Espagcols ne
sont pas bien connus, faute d'un travail spécial sur cette ma-
tière. Moral in s'est chargé de débrouiller ce chaos. Il a laissé
l'histoire de la scène espagnole, depuis sa naissance jusqu'à
Lope de Véga. Son ouvrage, fruit de longues veilles, a pour
titre : Origcncs del theatro espanol; il a été revu avec soin par
l'auteur, et se trouve tout prêt à ètie livré à l'impression; on
peut croire que cette histoire, écrite avec toute la correction
et toute l'élégance; de style qui distingue les autres ouvrages
du même auteur, est traitée, pour la partie critique, avec cette
pureté de goût et cette sagacité dont il a donné tant de preuves.
Nous allons traduire ici l'avant-propos de l'ouvrage où Moratin
expose l'esprit et le but de son travail.
" L'histoire du théâtre espagnol est encore à faire. Ceux
qui auraient pu entreprendre cette tâché en raison de leurs
talens et de leur goût ont reculé de\anl la nécessité de re-
cueillir un grand nombre de documens, depuis l'origine d<
l'art jusqu'à la lin du wV siècle. Quani aux auteurs drama-
tiques du xvn siècle ei à l'étonnante multitude de leur
58o NOTICE
ouvrages, il fallait les connaître, les classer, les comparer et
les juger avec une critique juste et sévère. Pendant le dernier
siècle, et dans le commencement du xixe, on a cultivé la poésie
dramatique. Mais la diversité des principes des auteurs, dont
les uns ont suivi l'exemple des poètes qui les avaient précédés ,
ou se sont appuyés sur les préceptes des maîtres de l'antiquité,
tandis que les autres ont cherché à former, par leurs exemples,
le goût moderne et à le conduire dans des routes nouvelles;
cette diversité rend indispensable une étude approfondie,
pour pouvoir distinguer le mérite relatif des ouvrages de ces
écoles opposées. On chercherait en vain à profiter pour ce
travail des jugemens que les contemporains ont portés; car,
dans la lutte de doctrines qui les divisait, on ne peut pas
toujours compter sur leur impartialité, ni sur leur bon goût.
D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue l'influence exercée de
tout tems sur les productions littéraires par la forme de gou-
vernement, par les opinions en vogue à la Cour, par le mode
suivi dans les études nationales , par la politique, enfin par les
mœurs : d'où il suit que tout auteur qui voudra écrire l'histoire
de notre théâtre , aura besoin de rechercher les véritables
causes de ses progrès où de sa décadence. Or, cette investi-
gation ne saurait être sans dangers, là où régnent l'inquisition
et l'arbitraire, et où les passions politiques sont encore en
fermentation.
« Dans les travaux des bibliographes sur l'art dramatique
espagnol, à peine pourrait-on recueillir quelque légers aperçus
jetés au hasard , incomplets et mal coordonnés , peu propres
par conséquent à satisfaire la curiosité de ceux qui demandent
une histoire de notre théâtre. En se copiant les uns les autres ,
ceux qui ont écrit les derniers n'ont rien ajouté qui soit digne
de remarque. On est même tombé dans plusieurs méprises ,
et l'on a manqué à la fois de vérité historique et de critique.
Lorsqu'enfin il fut question de défendre la gloire de notre litté-
rature, il ne fut pas possible aux apologistes de rien établir sur
d'aussi faibles bases. Ils remplirent leurs livres de sophismes
et d'erreurs; ils appliquèrent leur critique à des ouvrages
SUR MORATIN. 58 1
qu'ils n'avaient point lus avec soin et réflexion ; et , faute de
bonnes études , ou bien cédant à l'influence de leur profes-
sion et des lieux où ils écrivirent , ils montrèrent avec évi-
dence qu'ils manquaient des moyens nécessaires pour accom-
plir la tâche difficile qu'ils avaient entreprise avec un zèle ,
d'ailleurs très-louable.
« Quant aux étrangers, lorsqu'ils parlaient de notre poésie
dramatique , pouvaient-il faire autrement que de répéter les
mêmes choses qui se trouvaient dans nos propres auteurs ? Il
est même arrivé à quelques-uns d'entre eux de ne point trou-
ver une meilleure manière de se tirer d'affaire qu'en alléguant
que la littérature espagnole est une mine ingrate, et qu'il y a
peu de profit à l'exploiter. C'est ainsi qu'ils ont cherché à dé-
guiser leur ignorance.
a J'ai donc entrepris cette histoire de notre théâtre , tout
en reconnaissant que cette tâche est fort au-dessus de mes
forces. Néanmoins , comme je me suis proposé depuis ma
jeunesse de réunir et de mettre en ordre tous les renseignemens
que j'ai pu obtenir, soit en Espagne, soit |au-dehors , il m'a
semblé qu'avec les matériaux que j'avais préparés je pourrais
ouvrir du moins la carrière, si je n'atteignais pas le but; tel
est le travail que je vais offrir au public.
« Le lecteur jugera maintenant du zèle et de l'assiduité
qu'ont dû exiger tant de laborieuses recherches et d'aussi nom-
breuses lectures ; il jugera combien de réflexions ont été néces-
saires pour prononcer avec connaissance de cause et en con-
science; quel désir toujours soutenu de trouver la vérité a dû
m'animer pour démêler et pour rectifier les erreurs de ceux
qui avaient traité avant moi le même sujet ; pour examiner
tout par moi-même, afin de présenter un résumé critique sur
l'origine de notre scène , ses progrès , les causes des vicissi-
tudes qu'elle a éprouvées, jusqu'à ce que Lope de Yéga vint
fixer son caractère par son exemple et son autorité. Voilà) en
abrégé, les obstacles que j'ai dû surmonter dans le discours
préliminaire où j'ai tâché d'ébaucher mon plan.
« Dans les notes que j'y ai ajoutées , j'ai voulu appuyer mes
58a NOTICE
assertions sur des preuves puisées , autant que cela m'a été
possible , dans des documens irrécusables ; je suis ainsi par-
venu à éclaircir un grand nombre de points mal compris,
ou entièrement ignorés jusqu'à ce jour. Tient à la suite
un catalogue historique et critique des pièces dramatiques
anciennes , le premier de ce genre qui ait paru jusqu'ici :
il contient plus de cent soixante ouvrages , tous antérieurs
au tems où Lope de Véga commença à écrire. J'examine
leur mérite , leurs beautés , leurs défauts , en insérant tex-
tuellement les passages les plus remarquables de plusieurs
de ces comédies , sans oublier celles qui méritent une censure
sévère. Rien n'est si facile , je le sais , que de décréditer un
ouvrage, en ne citant que ce qu'il peut avoir de défectueux,
et de faire valoir, au contraire, une production médiocre ou
mauvaise , en rassemblant soigneusement les passages qui mé-
l'itent des éloges. Telle n'a pas été ma conduite. J'ai voulu
éviter les deux extrêmes : je ne me suis proposé ni l'apologie ,
ni l'accusation de notre théâtre; mon intention a été d'en tracer
l'histoire impartiale , et de le représenter tel qu'il fut réelle-
ment à l'époque dont je me suis occupé.
« Des détails biographiques sur plusieurs auteurs accom-
pagnent cet examen de leurs ouvrages. En cela, je crois avoir
rendu un plus grand service aux étrangers qu'aux Espagnols ;
car les premiers seront à même de rectifier un grand nombre
d'erreurs qui se sont glissées dans leurs notices et leurs dic-
tionnaires biographiques , faits trop souvent à la hâte, et sans
le discernement convenable.
«Quant à l'ordre que j'ai suivi dans la revue de ces pièces, je
l'ai établi d'après le témoignage des écrivains contemporains des
poètes dont j'avais à examiner les ouvrages, et en consultant
les dates des premières éditions , pour déterminer les époques
où ils durent être composés ou joués ; enfin j'ai donné d'assez
grands détails sur la vie des auteurs, et j'ai puisé beaucoup de
documens et de faits dans les avis qui précédaient leurs pièces.
La plupart des dates que j'ai établies sont d'une grande exac-
titude. Dans celles qui n'offrent que des probabilités, j'ai dû
SUR MORATIN. 583
choisir les conjectures les plus vraisemblables. Le même cata-
logue comprend les comédies qui furent jouées ou qui purent
l'être sur les théâtres publics ou particuliers; mais on en a exclu
les ouvrages qui , sous les titres de comédies et de tragédies,
ou de tragi-comédies (drames) , furent si nombreux au seizième
siècle, et dont la collection serait trop volumineuse. Nous cite-
rons seulement la Celeslina , premier modèle de cette sorte de
composition, à laquelle la prose et le dialogue durent des pro-
grès fort remarquables. Je me suis borné aux productions
théâtrales, composées exprès pour être représentées sur la
scène. Dans le même esprit d'ordre,' et pour éviter la con-
fusion, j'ai réuni les ouvrages des poètes dramatiques contem-
porains.
« Le catalogue est suivi d'une collection des pièces de théâtre,
en prose et en vers , dont j'ai fait le choix dans les oeuvres de
nos anciens auteurs, et qui m'ont paru dignes d'être conservées.
Je me suis seulement permis de mettre un titre aux pièces qui
en manquaient, d'énoncer le lieu et les- changemens de dé-
coration, de diviser en actes deux comédies, pour faire mieux
sentir la régularité de leur fable, de supprimer parfois quelques
lignes du dialogue, lorsqu'elles m'ont paru entièrement super-
flues pour l'action. Le texte des auteurs a été religieusement
conservé. Il m'aurait été facile de faire une collection bien plus
volumineuse, en y insérant quelques autres pièces d'un mérite
reconnu ; mais celles dont je présente le recueil m'ont paru suf-
fire pour remplir mon dessein. »
Moratin a légué ce précieux ouvrage, ainsi que ses autres
manuscrits, à son ami M. Si L VELA, qui se propose de le publier
bientôt, soit au moyen d'une souscription, soit en traitant
avec un libraire. Plus tard, il se propose aussi de faire pa-
raître une Vie de Moratin , qui renfermera non seulement des
détails biographiques sur ce poêle, mais un grand nombre
d'autres renseignemens précieux pour l'histoire littéraire de l'Es-
pagne. On a lieu d'espérer qu'il accomplir.! cette tâche ave
succès. Cette Vie sera accompagnée de lettres, de lïagmens .
534 NOTICE SUR MORATIN.
et de notes critiques de Moratin , ainsi que quelques-uns de ses
ouvrages en prose , déjà imprimés , mais qui ne portent point
son nom (i).
A. Muriel.
(i) Nous terminons cet article en invitant les littérateurs des dif-
férentes nations de l'Europe à transmettre à M. Sii.ve.la., rue de
Montreuil, n° 33, à Paris, les modèles d'inscription qu'ils jugeront
convenables pour la tombe de Moratin , en latin, en espagnol , en
français, en italien ou en anglais. Un comité, composé d'hommes
éclairés, choisira celles qui leur pareîtront réunir au plus haut degré
les qualités de ce genre de composition. Les inscriptions qui orneront
la tombe du poète seront en quatre langues différentes.
.'«---V'U.-X/^'^X.-VX.-V- •%/ w--v%*
II. ANALYSES D'OUVRAGES.
SCIENCES PHYSIQUES.
De l'irritation et de la folie , ouvrage dans lequel les
rapports du physique et du moral sont établis sur les
bases de la médecine physiologique; par F. f^. Broussais,
médecin en chef, premier professeur à l'hôpital mili-
taire d'instruction de Paris, etc.*(i).
Observations sur les attaques dirigées contri le
spiritualisme , par M. le docteur Broussais , dans s i,
livre : de l'Irritation et de la Folie; par M. Massias (a r
Deux systèmes entièrement opposés l'un à l'autre se par-
tagent notre école philosophique. L'un proclame la préémi-
nence de la substance spirituelle sur la substance matérielle, de
l'âme sur le corps , en affectant pour les sens un dédain absolu ;
l'autre nie formellement l'existence de l'âme, et attribue à la
matière seule tous les phénomènes de la vie et de l'intelligence.
Le premier de ces systèmes , modification de la philosophie de
Kant , associée aux idées de Platon, présenté par un homme
d'un génie supérieur et d'une immense érudition , compte déjà
un grand nombre de partisans. Le second, défendu par le chef
de l'école physiologique , s'appuie sur les travaux de Loche , de
Condillac , de Cabanis et de Destutt- Trac) . Exagérés dans leurs
principes , extrêmes dans leurs conséquences , ces deux sys-
tèmes paraissent néanmoins destinés à imprimer à la philosophie
une heureuse impulsion. Les sectateurs du psycologisme et
(i) Paris, 1828; Mllc Delannay. 1 vol. iu-8" dé xftxn
prix , 8 fr.
(^)Paris, i8a8;Firmin Didot. Brochure in-8° de 3tf p;i$j. ; prix, a fr.
t. xl. — Dcccmbrc 1828. 38
536 SCIENCES PHYSIQUES,
ceux du physiologisme ont besoin pour se réfuter d'argumen»
d'une force de logique invincible ; aussi chacun d'eux oppose
à son adversaire des faits précieux qui serviront à faire briller
plus promptement le flambeau de la vérité. Le livre de V Irri-
tation et de la Folie doit , en philosophie , produire les mêmes
résultats que V Examen des doctrines médicales , du même au-
teur, est appelé à produire en médecine; son premier effet
sera de jeter du doute sur les dogmes du psycologisme , et
bientôt d'une circonspection salutaire' naîtra un éclectisme
éclairé , qui , réunissant ce qu'il y a de vrai dans les deux sys-
tèmes, donnera naissance à une doctrine pure et sage.
Notre analyse du livre de Y Irritation et de la Folie était en
partie terminée, lorsque M. Massias publia ses Observations
critiques sur cet ouvrage; sa brochure , écrite avec lucidité, se
distingue par un ton de modération et de justice que devraient
toujours prendre les écrivains rivaux. Dès lors, nous avons
modifié notre travail , pensant qu'il serait agréable à nos lec-
teurs de trouver réunies dans un même article les parties sail-
lantes de ces deux productions, et qu'ils verraient avec plaisir
les réfutations de M. Massias placées immédiatement à la suite
des argumens lancés par M. Broussais contre le spiritualisme.
L'ouvrage de M. Broussais se compose de deux parties»
L'une, qui a pour titre : De /' Irritation , est toute philoso-
phique ; l'autre, qui traite de la folie , est entièrement médicale.
L'auteur se propose , dans sa première partie , ainsi que dans
un supplément placé à la fin du volume, de prouver : i° que
les médecins seuls sont aptes à écrire l'histoire de l'homme
intellectuel , parce que seuls ils ont étudié les organes de
l'homme dans l'état de vie et dans l'état de mort; a0 que les
philosophes et les métaphysiciens qui se sont occupés de l'é-
tude de l'homme intellectuel ont créé une science chimérique,
parce que, dit-il, ignorant l'homme physique, ils ont fait une
collection des phénomènes de notre faculté intellectuelle plus
ou inoins associée à nos facultés instinctives, et l'ont désignée
par un mol âme, mot qui est devenu pour eux le mobile de
ces phénomènes eux-mêmes; 3° enfin, M. Broussais paraît
SCIENCES PHYSIQUES. 587
vouloir prouver qu'un principe immatériel ne peut s'unir au
principe matériel, ni agir sur lui; par conséquent, que ce sont
les organes composant l'encéphale qui sont les seuls producteurs
tle la pensée et de tous les phénomènes de l'intelligence.
Dans la seconde partie de son livre, M. Broussais explique ,
par la doctrine de l'irritation, la folie dans toutes ses nuances ;
il propose le traitement antiphlogistique comme moyen curatif
de la folie, quelle que soit sa cause, quelque dissemblables que
soient ses symptômes; il complète ainsi son système médical.
La première partie renferme une préface et huit chapitres.
La préface est une attaque violente , et parfois injuste, dirigée
contre le chef de l'école psycologique et contre ses disciples.
La verve avec laquelle ce morceau est écrit ne saurait l'excuser ;
car la personnalité doit être bannie de toute discussion scienti-
fique. Le chapitre premier est consacré à la définition de l'irri-
tation; M. Broussais la nomme en général irritabilité; dans l'état
normal, c'est la faculté que possèdent les tissus qui forment le
corps de l'homme et des animaux de se mouvoir par le contact
d'un corps étranger, et il réserve le nom d'irritation à l'irrita-
bilité exaltée, à l'irritation maladive. Il distingue ensuite l'irri-
tabilité de la sensibilité. «Lorsque l'homme, dit-il, a la con-
science des mouvemens excités par les corps étrangers, il a senti
l'impression de ces corps, et cette faculté de sentir prend le nom
de sensibilité. La sensibilité appartient donc au moi, et l'irrita-
bilité à toutes les fibres du corps de l'homme; la sensibilité est
donc la conséquence de l'irritabilité, tandis que l'irritabilité est
indépendante de la sensibilité. Les modifications qui mettent en
jeu l'irritabilité sont appelés excitans ou stimulans , et leur effet ,
stimulation ou excitation... L'excitation ou la stimulation qui
dépassent l'état normal, qui se trouvent être excessives,
forment l'irritation maladive, et les agens qui les produisent
prennent la qualification d'irritans... C'est, ajonle-t-il, cette
irritation qui fait la base de la doctrine physiologique;
Cette définition de l'irritation normale et maladive est d'une
grande justesse, de même que la distinction établie entre l'irri-
tabilité et la sensibilité; maisla proposition suivante : a Les mo-
38.
588 SCIENCES PHYSIQUES.
« dificateurs qui mettent en jeu l'irritabilité sont appelés excitons
« ou stimulons, » renferme, selon nous , toutes les erreurs de la
médecine physiologique. Il résulte de cette proposition, que
l'irritabilité n'est modifiée que par une seule classe d'agens, les
excitans; que tous les corps que renferme la nature, dans quel-
que combinaison qu'ils se trouvent, ne sont que des excitans ;
d'où toutes les maladies sont des irritations ; c'est ce qui est
démenti tous les jours par l'expérience et l'observation. La na-
ture est simple; mais, pour être , il lui faut des élémens; elle ne
peut se réduire à l'uuité. Or, les élémens de la vie sont les mo-
dificateurs de l'irritabilité; il est donc rigoureusement néces-
saire que ces modificateurs appartiennent au moins à deux
classes distinctes et opposées dans leurs propriétés. Le premier
principe de la médecine physiologique étant en partie vicieux,
ses conséquences peuvent-elles toutes être vraies ?
Le second chapitre expose l'histoire de l'irritabilité. Nous y
trouvons la preuve que la découverte de cette admirable pro-
priété des tissus vivans est un des titres de gloire des tems mo-
dernes. Dans le chapitre suivant, l'auteur développe les points
fondamentaux de la doctrine physiologique, et donne un ré-
sumé des différens ouvrages qu'il a publiés jusqu'à ce jour,
notamment de sa physiologie et de son article irritation , inséré
dans F Encyclopédie progressive. Le chapitre quatrième traite
des fonctions du système nerveux dans les phénomènes instinc-
tifs et intellectuels. Les fonctions du système nerveux chez l'a-
dulte y sont d'abord déterminées. Le rôle des nerfs, que nous
considérons ici dans leur état de développement, dit M. Brous-
sais, est de propager la stimulation dans l'économie pour entre-
tenir les fonctions. Le cerveau est placé entre deux ordres de
nerfs. Les uns se terminent à la surface du corps où ils forment
des expansions sensitives, et les autres se plongent dans le tissu
de; viscères. De ces deux ordres de nerfs, le cerveau reçoit
deux espèces de stimulations générales, mais qui offrent des dif-
férences secondaires. Chaque sens externe est eu rapport avec un
agent particulier, dont L'impression produit la stimulation sen-
sitive; et tous sont susceptibles d'un autre genre de stimulation,
SCIENCES PHYSIQUES. 589
lorsqu'un corps vuînérant pénètre dans la matière nerveuse de
l'organe du sens. M. Broussais établit ensuite autant de sens in-
ternes qu'il y a d'appareils d'organes, et outre ces sens internes
normaux, la maladie, dit-il , peut encore en produire d'acciden-
tels; car partout où l'irritation se développe, la matière nerveuse,
présente dans tous les tissus , acquiert une activité qu'elle n'a-
vait pas, et qui devient une source continuelle de perceptions.
Le cerveau, chez l'adulte, est donc en rapport avec deux ordres
de sens , et il est organisé de manière que , dans toutes les per-
ceptions externes relatives à la satisfaction des besoins instinc-
tifs qui se développent les premiers , il ne puisse déterminer
l'action qu'en vertu d'autres perceptions simultanées ou consé-
cutives qui proviennent des sens internes.
Après avoir établi les fonctions du système nerveux cbez l'a-
dulte, M. Broussais étudie le développement successif de ce
système, depuis l'état d'embryon jusqu'à celui d'individu par-
fait. Dans les premiers momens de son existence, l'homme n'est
qu'une masse de matière animale, sans organes, soumise aux
lois de la chimie vivante. Pendant les premières semaines sui-
vantes, l'embryon est encore dépourvu de membres. Ses nerfs
remplissent alors le même rôle que chez les vers ; ils ne peuvent,
ainsi que le cerveau , présider qu'aux mouvemens du cœur et du
svstème vasculaire.
Les membres germent, se développent, et l'encéphale voit
augmenter ses fonctions ; réfléchissant alors les stimulations qui
agissent sur les nerfs, le cerveau détermine les premiers mou-
vemens du fœtus. Les sens internes s'accroissent , pendant le
reste de la durée de la gestation, et ils acquièrent plus de dé-
veloppement que les sens externes, parce qu'ils sont destinés à
la respiration et à la nutrition.
L'enfant naît: celuiqui est bien organisé,qui possèdeun cerveau,
pousse des cris dès qu'il sent l'impression de l'air; mais l'enfant
acéphale, l'enfant né sans cerveau, ne perçoit ni le contact de
l'air, ni le besoin derespirer, quoique le sens du tact et celui de la
respiration soient convenablement développés et reçoivent des
stimulations. Les premiers cris, la première respiration de l'en •
59o SCIENCES PHYSIQUES.
fant, sont donc déterminés par une réaction de l'encéphale, en
conséquence des premières stimulations; mais quand il n'y a
pas de cerveau pour les recueillir et les réfléchir sur les muscles
respirateurs, il n'y a pas de perception, il n'y a pas de sen-
sations.
Les sens externes se développent avec l'enfant, et à mesure
que ses besoins s'accroissent; il exerce ses yeux à distinguer les
objets, puis, à reconnaître leurs formes, à juger de leurs dis-
tances ; il recueille les sons de la voix humaine, s'essaie à les
imiter, et parvient enfin à les répéter. Le tact, le goût se per-
fectionnent; l'encéphale prend en même tems de l'accroisse-
ment; alors, l'enfant possède la faculté de se distraire de ses
sensations; l'atteution commence à paraître, et cette nouvelle
faculté n'est qu'un plus grand développement de l'instinct, te-
nant à l'augmentation du cerveau. L'enfant continue de croître,
de se développer, et avec lui l'intelligence. L'instinct l'emporte
sur l'intellect, pendant les premières années de la vie; aussi ,
les en fans ne sont-ils point aptes à la réflexion : leur mobilité
vient du besoin instinctif qu'ils éprouvent de mettre leurs mem-
bres en action, de voir un grand nombre d'objets. Ils préfèrent
le mal au bien, parce qu'il satisfait mieux leur vanité, parce
qu'il leur faut des émotions. La crainte des châtimens, le be-
soin instinctif de la conservation individuelle, la bienveillance,
la bonté, l'exercice de l'attention et de la mémoire, des notions
sur le bien et le mal , le juste et l'injuste, servent à corriger tous
ces penchans vicieux.
Arrive l'époque de la puberté; avec le développement subit
d'un nouveau sens , s'opère le dernier période du développe-
ment organique du cerveau. Alors le jeune pubère commence
à saisir des rapports, à voir de l'ordre et de l'enchaînement là
où il n'apercevait que des différences, de la multiplicité, de la
confusion. Les notions de dépendance et de causalité lui appa-
raissent; il aime la déduction qui lui est aussi facile qu'elle était
naguère difficile; il objecte, il raisonne, il commence à trou-
ver du plaisir à se réfléchir sur lui-même, à observer ce qu'il
pense, et h comparer les nouvelles facultés qu'il possède à
SCIENCES PHYSIQUES. 59i
celles qu'il découvre chez les autres. Le système nerveux exé-
cute dès cette époque toutes les fonctions qu'il doit remplir ;
toutefois, les facultés intellectuelles n'acquièrent leur plus haut
degré d'énergie que vers l'âge de trente ans , âge où l'accroisse-
ment en grosseur a fini de développer l'encéphale dans toutes
les directions où ses fibres doivent s'étendre.
De tous les faits qu'il vient de présenter, M. Broussais croit
devoir conclure que , puisque l'intelligence s'accroît en raison
directe du développement du cerveau, puisqu'on la voit se
perfectionner à mesure que cet organe pâment à son entier
accroissement, on ne doit pas chercher hors de lui la cause de
l'intelligence; qu'elle réside dans la matière nerveuse, et que
l'attribuer à un principe autre que la matière nerveuse est une
erreur. Pour nous qui sommes intimement convaincus de
l'existence du principe spirituel, du principe immatériel intel-
ligent, nous voyons dans ces faits la preuve que l'âme pen-
dant la vie est dépendante des organes matériels , parce que
c'est par eux seuls qu'elle peut se mettre en communication
avec le monde matériel ; que ces organes n'acquiérant toute
leur perfection que par des développemens successifs , l'intel-
ligence semble se développer avec eux, parce que l'âme ne
peut juger des objets matériels que d'après les impressions
perçues par les sens et le cerveau, et que ces impressions ne
deviennent parfaitement perçues que lorsque les instrumens
destinés à les percevoir ont acquis toute leur perfection.
Nous arrivons au chapitre cinquième, un des plus importans
de l'ouvrage, puisque M. Broussais l'a consacré en entier à
élever les principes du physiologisme sur les ruines des théo-
ries" admises jusqu'ici par rapport aux facultés intellectuelles,
et qu'il s'y attache particulièrement à réfuter la doctrine psvco-
logique. Il entre en matière en cherchant à établir comment
1 homme s'abstrait de lui-même. « Après avoir obsen é les corps
et s'être soumis à s,i propre observation, après avoir mis son
bonheur dans la contemplation de la nature, L'homme, dit-il,
va plus loin. Il se partage en deux entité*, dont l'une, qu'il
reconnaît lui être commune avec les animaux, est l'objet d<
592 SCIENCES PHYSIQUES.
son mépris; tandis que l'autre , qui n'a rien de commun avec
la chair et le sang, ni même avec la matière nerveuse , com-
mande à la première, et constitue l'homme par excellence. »
En effet, c'est en s'observant lui-même que l'homme est
parvenu à reconnaître en lui deux principes : l'un matériel ,
l'autre spirituel et intelligent; c'est après avoir observé la
nature et s'être comparé aux corps qui la composent, qu'il est
parvenu à cette notion. Partout il a vu la matière brute et
inerte; en lui seul il a trouvé quelque, chose d'actif, quelque
chose de supérieur, destiné à s'assujétir la matière et à la
faire fléchir sous sa volonté. Ce principe, il n« l'a découvert
que par réflexion , que par la révélation de sa conscience : ses
sens lui ont servi à étudier la matière et ses propriétés; mais
ils n'étaient point aptes à lui faire saisir le principe spirituel.
C'est pour n'avoir pris pour guide que ses sens , que l'anato-
miste, comme le dit M. Broussais, ne trouvant que matière
dans l'appareil encéphalique, s'écrie: L'âme, l'intelligence ne
sont autre chose que cet appareil lui-même ! Ainsi, en voulant
prouver que la conscience est une cause d'erreur, l'auteur du
livre de l'Irritation devient la preuve que les sens peuvent aussi
tromper. Le seul moyen de parvenir à saisir la vérité est d'unir
le témoignage de la conscience au témoignage des sens.
Après avoir tenté de prouver que les psycologistes et les
métaphysiciens s'étaient mépris en admettant dans l'homme
un principe immatériel , M. Broussais attaque l'opinion des
premiers sur la conscience. « Ils entendent, dit-il , par ce mot,
la faculté que l'homme possède de s'observer lui-même , d'ob-
server, non pas l'extérieur du corps, mais sa pensée, c'est
sentir que l'on sent. »
Je sens que je sens, voilà la formule à laquelle M. Broussais
veut réduire la conscience! M. Massias le réfute ainsi : « Sentir
n'est pas une chose simple. Pour sentir, il faut savoir qu'on
sent; sentir qu'on sent, n'est pas la même chose que savoir
qu'on sent. Pour savoir qu'on sait et qu'on sent, il faut autre
chose que des sens... Sentir, c'est savoir qu'il se passe en nous
Une modification organique; or, la modification est différente
SCIENCES PHYSIQUES. 593
de savoir. Dans sentir est intelligence, dont l'action se confond
avec le mouvement organique; dans savoir est intelligence,
dont l'action se sépare du mouvement organique par réflexion.
D'où il résulte que le premier fait de conscience ( perception
analysée ) n'est pas je sens que je sens , lequel se perd dans le
mouvement général , mais , je sais que je sens , fait recueilli et
analysé par la réflexion. »
Il est évident que M. Broussais se forme de la conscience
une idée inexacte. De là vient que, ne pouvant l'apprécier
ce qu'elle est, il la confond avec la perception , tandis qu'elle
est la faculté d'analyser la perception. La fin de ce chapitre
contient les propositions suivantes, qui sont les dogmes prin-
cipaux du physiologisme , et que M. Massias a refutés, selon
nous , victorieusement.
La matière nerveuse, dans un certain état, produit par
son action tous les phénomènes intellectuels chez l'homme et
les animaux. — Aucun sens ne démontre que le cerveau soit
l'instrument d'un autre agent que tout le reste de l'appareil
nerveux avec lequel il est en rapport. — On peut , par des ex-
périences faites sur le cerveau , suspendre la volonté et la faire
reparaître à son gré. — Il est des maladies qui détruisent la
volonté.
Écoutons maintenant M. Massias. o La substance cérébrale ,
de quelque manière qu'elle soit irritée , n'est qu'une agrégation
de certaines molécules étendues mises en mouvement; et j'en
appelle à chacun : ne répugnc-t-il pas de chercher dans un
peu de pulpe nerveuse, mue suivant un mode particulier, le
principe et la substance de la pensée? L'union en un tout
des parties qui composent l'encéphale, et leur mouvement,
n'en changent pas la nature inerte par elle-même et privée
d'intelligence. Plus nous étudierons les propriétés et les produits
spontanés et réfléchis de notre principe intelligent, plus nous
nous convaincrons qu'on ne doit pas espérer de trouver ce
principe dans la matière... Que si on nous demande de prouver
immédiatement l'existence d'une âme immatérielle, nous ré-
pondions qu'aucun sens ne nous a été donné pour saisir l'im-
5 94 SCIENCES PHYSIQUES.
matériel , mais que ce qui nous est connu de la matière suffit
seul pour nous prouver qu'elle ne peut être intelligente ; c'est
plutôt à nous à demander aux physiologistes purs de nous
montrer une pensée corporelle , puisque le cerveau est soumis
à leur scalpel et au microscope , et qu'ils ne croient qu'à ce
qu'ils voient et à ce qu'ils touchent. »
M. Massias établit ensuite les propriétés du principe intelli-
gent humain, qui sont le pouvoir de connaître , la mémoire, law-
lonté et le libre arbitre. «Connaître, dit -il , c'est s'adjoindre
l'intelligible, se l'identifier , s'en pénétrer de manière que nous
et lui ne fassions qu'un. Or , cette identification est en opposi-
tion avec l'une des propriétés primitives de la matière, Yim-
pénétrabilité... Connaître , c'est être en soi et hors de soi, chose
contradictoire , absurde, physiquement et géométriquement
impossible, appliquée à la matière... Nous connaissons Dieu ,
nous croyons en lui; Dieu est immatériel , notre intelligence est
donc immatérielle , le matériel ne pouvant communiquer par le
contact avec ce qui ne l'est pas.
« L'intelligence ne pourrait connaître , ou bien ses connais-
sances seraient mortes nées, si elle ne se ressouvehait. Je sais
que je suis le même Je d'auparavant; je sais que j'ai déjà su ce
que je sais. Si la mémoire est matérielle, elle concilie en elle
l'inconciliable, elle ment, en disant que ces deux Je, aussi dis-
tincts que deux parcelles de matière, n'en sont pourtant qu'un.
Le moi corporel d'hier ayant des modifications, une forme dif-
férentes du moi d'aujourd'hui , elle ne peut dire qu'ils sont le
même... La mémoire sort à volonté du présent pour aller dans
le passé, sans néanmoins quitter le présent, ce qui est impos-
sible à la matière, toujours placée dans l'espace et qui n'y peut
occuper qu'un point dans le même instant... »
Cette citation suffit pour démontrer que M. Massias conserve
au principe spirituel tous les droits que le physiologisme voulait
lui ravir.
Revenons au livre de l'Irritation. Les chapitres sixième et
septième sont les développemens des propositions que nous ve-
nons de voir réfutées par M. Massias. Dans ces deux chapitres,
SCIENCES PHYSIQUES. 595
M. Broussais cherche à établir les rapports qui existent entre
l'appareil nerveux et les phénomènes instinctifs et intellectuels, et
à expliquer comment les phénomènes instinctifs et intellectuels se
rattachent à l'irritation. Pour y parvenir, il recherche comment la
perception qu'il nomme cérébrale fournit les matériaux de toutes
nos opérations intellectuelles et instinctives; comment les émo-
tions de la sensibilité deviennent les mobiles de tous nos actes;
de quelle manière l'observation, née de la perception cérébrale,
développe nos facultés intellectuelles; quelles sont ces facultés;
enfin, comment les perceptions intellectuelles s'associent aux
émotions instinctives , et ce qui constitue les passions. — « Le
cerveau, placé entre deux courans de stimulations, celles qui
viennent des nerfs externes , et celles qui viennent des nerfs
internes, reçoit ces stimulations avec ou sans phénomènes de
conscience. Les perceptions avec phénomènes de conscience se
divisent en perception simple, instinctive ou intellectuelle, et
en perception avec émotion, agréable ou désagréable à l'être
sentant; ces perceptions différentes dépendent des modes dil-
férens de l'excitation de l'encéphale. Quand nous sommes
dans l'état que nous nommons d'intelligence, les objets sont
perçus : i° selon les attributs de la vision ; 2° selon les attributs
de l'audition; 3° selon les attributs du tact; 4° et 5°, selon les
attributs de l'odorat et du goût. Telles sont, dit M. Broussais ,
les perceptions fournies par les objets extérieurs qui entrent
comme élémens dans les phénomènes de l'intelligence. Les émo-
tions de la sensibilité, ajoutc-t-il, sont uniquement physiques,
et c'est à tort qu'on les diviserait en physiques et non physiques;
elles sont les effets des perceptions par causes externes et in-
ternes, qui sont exécutées par l'encéphale, et c'est ainsi qu'elles
deviennent les mobiles des actions des hommes; aussi font-elles
suite aux émotions instinctives. Ces dernières sont celles de la
conservation individuelle, de la respiration, de la faim, de la
soif, du besoin de l'exercice, du repos et du sommeil, du besoin
des exonérations , du besoin de la génération et de la conserva-
tion de son produit. Les émotions le moins en rapport ave<
l'instinct reproducteur et conservateui »onl «elles que font mn
596 SCIENCES PHYSIQUES,
les sens externes les objets qui ne sont point destinés à la satis-
faction du double instinct de reproduction et de conservation.
L'homme, alors, si tous ses besoins sont satisfaits , observe en
vertu du besoin qu'il en a, ou de la curiosité. C'est alors qu'il
analyse ses perceptions, qu'il les compare, qu'il se perçoit lui-
même percevant : acte essentiellement inexplicable , et qui seul
constitue toutes les facultés intellectuelles. »
Ainsi donc, c'est sur la perception de la perception , cette
idée fausse de la conscience , que M. Broussais asseoit son
système sur les facultés intellectuelles : percevoir que l'on
perçoit, en cela consistent toutes ces facultés; la perception
de la perception, voilà à quoi se réduit l'acte du jugement;
pour lui la perception est le phénomène unique de l'intelligence.
Mais M. Broussais n'a donc pas aperçu que percevoir et juger
sont deux choses entièrement différentes. Lorsque je perçois
les modifications qu'impriment à mes organes sensitifs deux corps
A et B, je suis passif; mais si je compare ces perceptions, je
juge que A est différent de B; j'affirme que leurs propriétés ne
sont pas les mêmes; je deviens actif. «La perception, dit
M. Massias, est l'appropriation d'une idée ou d'une affection.
Vous pouvez également distinguer de la perception la réflexion,
la comparaison , le raisonnement, l'induction; donc, la per-
ception n'est pas le phénomène unique de l'intelligence. » Et plus
loin : « La perception est l'excitation elle-même du cerveau
(proposition énoncée par M. Broussais). Comme dans la thèse
que nous examinons, on repousse tout autre agent percevant,
il faut bien que l'excitation se perçoive elle-même; mais
d'après les théories de notre honorable adversaire, l'excitation
est matérielle; concevez, si vous le pouvez, une portion de
matière mue se percevant elle-même. »
L'erreur, dans un principe général, entraîne une infinité
d'erreurs secondaires dans les conséquences qui en découlent.
C'est ainsi que M. Broussais, rejetant les phénomènes de
conscience, parce qu'il ne veut se confier qu'aux notions ac-
quises par les sens, se trouve conduit à nier l'existence du
principe spirituel , et à vouloir placer ans les modifications
SCIENCES PHYSIQUES. 59y
de la matière cérébrale tous les phénomènes d'intelligence.
C'est ainsi que la doctrine physiologique, brillante de vérités
fécondes dans tout ce qui concerne l'irritabilité modifiée par
les élémens excitateurs, appelée à la gloire de placer la mé-
decine au rang des sciences exactes, n'a encore rempli qu'une
partie de sa mission, faute d'avoir reconnu les élémens modi-
ficateurs de l'irritabilité , opposés aux excitans. Cependant, la
part de M. Broussais est bien digne d'envie; car, s'il n'a pas
conduit la science au point de perfection qu'elle doit atteindre,
il l'a du moins placée sur la voie la plus sûre, en proclamant
qu'il ne fallait chercher la maladie que dans les organes et
leurs modificateurs. Ne serait-il pas inouï qu'un seul homme
eût produit une doctrine parfaite et entièrement exempte
d'erreur ?
Le chapitre huitième, qui termine la première partie, est
un moyen de transition que l'auteur se ménage pour aborder
l'histoire et la description de la folie ; il y examine le rôle que
joue l'excitation dans la production des maladies. Ce cha-
pitre est encore un développement de la doctrine physiolo-
gique ; il contient des aperçus neufs et ingénieux et des vues
profondes.
La seconde partie est divisée en neuf chapitres. Dans le
premier sont exposées les diverses causes de la folie et sa
définition. — La folie, dit M. Broussais, est la cessation pro-
longée du mode d'action du cerveau qui, dans l'état normal,
est le régulateur de la conduite des hommes, et auquel tient
cette faculté que l'on appelle la raison. Cette définition est la
conséquence forcée du système qui matérialise L'intelligence.
Nous lui substituerons cette autre définition : La folie est la
suite d'un état anormal de l'appareil encéphalique, qui fait
que l'âme ne recevant plus les impressions exactes que les
COFps composant le monde matériel exercent sur les organes
sensitifs, et que le cerveau ne recevant plus l'action de l'âme
sur lui , de la même manière que dans l'état sain, l'homme,
pendant toute la durée de cette Modification de la vie du
cerveau , éprouve des sensations inusitées, et est, parce fait
598 SCIENCES PHYSIQUES.
même, privé de l'usage de son intelligence. Ainsi, la folie se
déclare toutes les fois une nos sensations cessent d'être en
rapport avec le mode d'existence des objets extérieurs.
Dans le second chapitre, M. Broussais traite de l'incuba-
tion de la folie. Il lui remarque deux formes , l'état aigu et
l'état chronique. L'état aigu n'est autre chose qu'une irritation
du cerveau, ou la suite d'une inflammation cérébrale aiguë;
l'incubation chronique dépend d'un moindre degré d'irritabi-
lité et d'énergie du système sanguin : elle peut durer des mois,
et même des années. Dans le chapitre troisième , il décrit les
caractères de la folie et principalement des monomanies, affec-
tions extrêmement communes, et qui doivent spécialement
fixer l'attention des légistes. Dans le quatrième chapitre, il
trace la description de la marche, de la durée, des complica-
tions et de la terminaison de la folie. Il consigne, dans le cha-
pitre cinquième, les désordres organiques que l'on observe
après la mort des personnes qui ont succombé pendant la
durée de la folie. Les diverses théories admises sur la folie
par les anciens et les modernes sont examinées dans le
chapitre sixième. Nous trouvons, dans le septième, la théorie
de la folie selon la doctrine physiologique, théorie qui se ré-
duit en dernière analyse à une irritation de la substance ner-
veuse intra-crânienne consacrée aux opérations de l'intelli-
gence. Enfin, les chapitres huit et neuf traitent du pronostic
de la folie et de son traitement.
Nous nous contenterons d'indiquer sommairement lesdiverses
questions traitées dans cette seconde division de l'ouvrage de
M. Broussais, qui est moins importante que l'autre sous le rap-
port philosophique : les médecins y puiseront des notions justes
et neuves sur les causes et le traitement de la folie. Cette se-
conde partie a pris rang parmi les ouvrages classiques , et nous
la considérons comme devant avoir l'influence la plus heureuse
sur le traitement d'une affection déplorable dans ses effets ,
puisqu'elle prive l'homme de sa raison , son plus noble at-
tribut.
Après avoir lu et médité l'ouvrage de M. Broussais, les le-
SCIENCES PHYSIQUES. 599
çons imprimées de l'illustre traducteur de Platon (M. Cousin )j
et les observations de M. Massias, nous avons entrevu les vé-
rités suivantes, qui résultent de l'alliance de leurs opinions.
i° L'homme est un être mixte, composé d'un principe spiri-
tuel intelligent , et d'un principe matériel. 20 Le principe ma-
tériel forme un ensemble d'organes destiné à mettre le prin-
cipe immatériel en rapport avec le monde matériel. 3° Ces
organes sont susceptibles de développement , d'éducation , de
perfection ; et c'est à mesure qu'ils se développent. , qu'ils se
perfectionnent, que l'âme peut juger plus exactement des pro-
priétés des corps qui composent le monde matériel , qu'elle
peut manifester son intelligence. 4° Le cerveau est l'instrument
le plus immédiatement en rapport avec le principe spirituel ;
toutes les âmes étant également intelligentes, c'est au plus ou
moins de perfection de l'organe cérébral qu'il faut attribuer le
degré plus ou moins grand d'intelligence que l'homme mani-
feste pendant la vie. 5° Les sens peuvent seuls nous faire con-
naître la matière et ses propriétés; la conscience, réunie au
témoignage des sens , nous conduit à la connaissance du prin-
cipe immatériel ; car il faut avoir la notion de la matière, avant
de s'élever plus haut. 6° Si l'on prend pour guide la conscience
seule , bientôt on sera conduit à ce système des brames qui
regardent comme illusion tout ce qui compose le monde ma-
tériel ; si, au contraire, on rejette le témoignage de la con-
science pour n'admettre que celui des sens , ou tombera dans
l'erreur opposée. 7" Enlin, lorsqu'un désordre quelconque sera
survenu dans les organes sensitifs , et (pie les sensations ces-
seront d'être en rapport avec le mode d'èlre des objets exté-
rieurs , la folie , ou la perversion du rapport entre rame et le
monde matériel surviendra.
Cn. nii Rougemont.
SCIENCES MORALES ET POLITIQUES.
Compte général de l'administration de la justice
CRIMINELLE EN FRANCE , PENDANT l' ANNÉE 1827 , pré-
senté au roi par le garde des sceaux , ministre secré-
taire d'état au département de la justice (i).
Le nouveau garde des sceaux a suivi l'exemple que son pré-
décesseur lui avait donné; il a mis sous les yeux du roi le
compte général du l'administration de la justice criminelle pen-
dant l'année 1827, et il a porté à cent-trente-huit le nombre des
tableaux qui forment cet important ouvrage; c'est-à-dire qu'il
a recueilli avec plus de soin encore les documens qui peuvent
faire connaître l'état, moral de la France , puisque le premier
compte rendu ne contenait que soixante-treize tableaux, et le
second cent sept. (2).
Nous allons extraire du Rapport au roi qui précède cette
curieuse statistique les faits qui nous paraîtront les plus féconds
en conséquences utiles et en résultats instructifs.
Les Cours d'assises du royaume ont prononcé, en 1827, sur
6,017 accusations, savoir: 5,287 contradictoirement, et 73o
par contumace.
Le nombre des causes plaidées contradictoirement, en 1826,
s'étant élevé à 5,3oi, et celui des accusés à 6,988, il y a eu,
en 1827, 14 accusations et 5g accusés de moins; mais les arrêts
par contumace présentent, au contraire, 219 accusations et 242
accusés de plus qu'en 1826.
Le rapport des accusés présens avec la population, qui était,
en 1826, de 1 accusé sur 4,557, a été, pendant l'année sui-
vante, de 1 sur 4>5g3.
Le département de la Creuse présente 1 accusé sur 28,104
habitans; celui de la Loire, 1 sur 1 i,74i- — On trouve 1 accusé
(1) Paris , 1828; imprimerie royale. I11-40.
(2) Yoy. Rev. Eue. , t. xxxiv , pag. 36o et 734 , les articles consa-
crés aux comptes rendus do 1826 et de i8i6.
SCIENCES MORALES. 60 1
sur 1,457 habitans dans le département de la Corse; — 1 sur
i,5oi dans le département de la Seine. — La proportion varie
entre ces extrêmes dans les autres départemens.
Sur 100 accusés, 28 ont été poursuivis pour des crimes
contre les personnes, et 72 pour des crimes contre les pro-
priétés : c'est exactement le même rapport qu'en 1 826.
Parmi les 6,929 accusés jugés contradictoirement, 2,693 ont
été acquittés, et 4,236 condamnés , savoir :
A la peine de mort 1 09
Aux travaux forcés à perpétuité 3i7
A tems 1,062
A la réclusion 1,223
Au carcan 5
A la dégradation civique 6
A l'emprisonnement 1,446
Enfin, 68 accusés âgés de moins de seize ans ont
été condamnés à rester détenus, pendant un certain
nombre d'années, dans une maison de correction. . 68
Total 4,236 (1).
Sur les 109 condamnations capitales, 76 individus seulement
(1) Condamnations prononcées dans les trois dernières années.
( Pour faire cette comparaison, il a été nécessaire de retrancher,
dans le compte de i8?.5, les condamnations par contumace , qui
étaient confondues avec les condamnations contradictoires.
Condamnés à mort
— aux travaux forcés à perpétuité. . . .
— à tems
— à la réclusion
— au carcan
— au bannissement
— à la dégradation civique
— à l'emprisonnement avec ou sans
amende
Accusés Agés de moins de 16 ans, cou-
damnés ;i rester détenus dans une mai-
son de correction
t. xr,. — Décembre 1828.
1825
1826
1827
i34
i5o
loi)
283
28r
3,;
io5-2
n3q
1 <)('»■>.
1 1G0
1228
1223
G
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1342
1487
1 146
57
56
P8
j 1 ; 7
i 148
4 ■.•;<■>
39
6oî SCIENCES MORALES.
ont été exécutés ;, les autres ont dû à la clémence royale diverses
commutations de peine.
Des 1,062 individus qui ont encouru la peine des travaux
forcés à tems, 48 ont été condamnés au maximum, 486 au
minimum de cette peine.
Le maximum de la peine de la réclusion a été prononcé
contre 73 condamnés; le minimum contre 781.
La proportion des acquittemens a dépassé d'un centième
celle de 1826. Sur 100 accusés dans tout le royaume, 3g ont
été acquittés, et 61 condamnés, savoir : 39 à des peines infa-
mantes, et 22 à des peines correctionnelles.
Cette proportion varie, comme à l'ordinaire, d'un départe-
ment à un autre ; mais il est à remarquer qu'elle est restée à peu
près la même, depuis trois ans, dans chaque département et
dans chaque ressort de cour royale.
Ainsi, dans le département de la Côte-d'Or, il y a eu, en
1825, 19 acquittés sur 100; en 1826 , 24; en 1827, 23. — Dans
le département de la Haute-Loire, il y en a eu, pendant les
mêmes années, 58 , 78 et 62 ; et dans le département des Hautes-
Pyrénées, 52, 21, 80. — Dans le ressort de la cour rovale de
Rouen, 3 1, 3o, 3o; dans celui de Paris, 3i, 37, 35. — ACaen,
34, 35, 36 ; — à Douai, 3o, 32 , 35 ; — à Lyon, 35, 38, 38 ;
— à Rennes, 36, 3i, 34 ; — à Agen, 40, 44 , 52 ; — à Mont-
pellier, 44, 5o, 49; — à Poitiers, 42, 44 , 5i ; — à Riom , 45,
41, 45 ; — à Toulouse, 43, 49, 49-
Dans les crimes contre les personnes, la proportion des
acquittemens est de 5o sur 100; elle n'est que de 35 dans les
crimes contre les propriétés.
Dans la première classe, les accusations de rébellion sont
celles qui entraînent le plus d'acquittemens. Sur 100 accusés,
2 ont été condamnés à des peines infamantes, et 16 à des peines
correctionnelles ; 82 ont été acquittés.
Sur 100 accusés de coups et de blessures, 7 ont été con-
damnés à des peines infamantes, et 41 à des peines correction-
nelles ; 52 ont été acquittés.
Dans les crimes contre les propriétés, les accusations d'in-
SCIENCES MORALES. 6o3
cendie ont donné lieu à 82 acquittemens sur 100 accusés; celles
de fausse monnaie, à 44.
Parmi les accusés qui, après avoir été condamnés par contu-
mace, ont été repris et jugés contradictoirement (tableau lx),
on trouve 55 acquittés sur 100.
Le nombre proportionnel des femmes traduites devant les
cours d'assises est, comme en 1826, de 18 sur 100 accusés; il
n'a pas plus varié dans les tribunaux de police correctionnelle,
où il est encore de 21 sur 100. Plusieurs tableaux indiquent,
comme l'année précédente, combien de femmes ont été con-
damnées, pour quels crimes ou délits, et à quelles peines.
Le nombre des accusés âgés de moins de seize ans, qui était
de 124 eu 1826, s'élève cette année à i36 ; mais le nombre des
accusés de seize à vingt et un ans a diminué au contraire de 79.
Les accusés âgés de moins de trente ans forment les 5i cen-
tièmes du nombre total ;en 1826, ils formaient les 53 centièmes.
Un nouveau tableau ( lxiii ) marque la nature et le nombre
des crimes commis dans chaque mois de l'année. Il ne peut
donner lieu, quant à présent, à aucune observation.
M. le garde des sceaux annonce qu'il a tâché de compléter,
par huit nouveaux tableaux, les recherches commencées l'an-
née 1826 sur les récidives.
Le nombre des accusés en récidive, qui était de 756, en 1826
s'est élevé en 1827 à 893 : 744 out été condamnés à diverses
peines; 149 ont été acquittés. Ainsi le terme moyen des ac-
quittemens, pour les accusés qui ont déjà été repris de justice,
est de 17 sur 100.
Sur les 893 accusés en récidive, 739 n'avaient subi qu'une
seule peine quand ils ont été traduits de nouveau aux assises;
io3 avaient déjà été condamnés deux fois; 36 trois fois; 12
quatre fois; 2 cinq fois; 1 seul avait encouru six condamna-
tions, qui, à la vérité, étaient toutes correctionnelles. Il a été
condamné, la septième fois, à la peine des travaux forcés à
tems. ( Tableau lxx. )
Plusieurs tableaux marquent la nature des peines qui avaient
été infligées à ces individus. — 17^ avaient été précédemment
39.
604 SCIENCES MORALES,
condamnés aux travaux forcés; — 1 12 à la réclusion; — 397
à l'emprisonnement d'un an et plus; — 211a l'emprisonnement
de moins d'un an.
Ainsi le nombre des forçats libérés en récidive, qui était de
179 en 1826, n'est cette année que de 173 ; encore faudrait-il
en retrancher 7 femmes qui , d'après la loi, ont subi leur peine
dans des maisons de réclusion.
Le nombre des récidives parmi les individus libérés de la ré-
clusion s'est au contraire élevé de 90 à 1 1 2.
Les renseignemens administratifs parvenus au ministère por-
tent à 11,4^4 le nombre des forçais libérés qui existent en ce
moment dans tout le royaume, et à 7,896 celui des condamnés
libérés de la réclusion.
En comparant ces nombres avec ceux des récidives, on
trouve pour les forçats libérés une récidive sur 66 indi-
vidus; et pour ceux qui ont subi la réclusion, une récidive
sur 70.
Cette proportion peut paraître encore bien forte : cepen-
dant il est consolant de penser que les 98 centièmes des con-
damnés les plus dangereux profitent du premier châtiment qui
leur est infligé, et l'entrent dans la société avec de meilleurs
sentimens et des habitudes mieux réglées. Tel est le premier
résultat des sages réformes qui ont commencé à s'introduire
dans le régime des lieux de détention. De tous les systèmes qui
ont été proposés, depuis quelque lems, pour diminuer le nombre
des récidives, celui-ei est le seul dont l'efficacité ne puisse pas
être contestée.
C'est parmi les individus qui ont déjà subi des condamna-
tions pour vol qu'on rencontre le plus de récidives : il y en ;;
686 sur 893, ce qui est dans la proportion de 77 sur 100.
( Tableaux lxxvi à lxxix. )
On ne trouve, parmi les accusés en récidive, que 35 indi-
vidus qui aient été précédemment condamnés pour vagabon-
dage, et 122 ( ou i3 sur 100) qui aient été précédemment
condamnés pour des crimes ou délits contre les personnes?
savoir :
SCIENCES MORALES. Go5
Pour coups et blessures 70
Crimes et délits militaires. 12
Outrages à des fonctionnaires publics 8
Crimes et délits politiques 6
Rébellion 4
Divers autres crimes et délits 22
122
On a déjà fait remarquer que la proportion générale des
crimes contre les personnes, dans le nombre total des accusés
de 1827, est de 28 sur 100; elle n'est que de 11 sur 100 parmi
les accusés en récidive de la même année.
268 individus ont été accusés d'assassinat en 1827 : 10 d'entre
eux avaient précédemment subi la peine des travaux forcés;
3 celle de la réclusion; g celle de l'emprisonnement : en tout,
22 ou 0,08.
Des 109 condamnés à mort, 5 avaient déjà subi la peine
des travaux forcés ; 4 celle de la réclusion; 3 celle de l'empri-
sonnement.
Le crime de vol est celui que commettent le plus fréquem-
ment les condamnés libérés. Parmi les accusés en récidive de
1827, 83 sur 100 ont été traduits aux assises pour ce crime ,
tandis que , dans le nombre total des accusés , la proportion
des vols n'est que de 61 sur 100.
63g accusés en récidive ont été poursuivis de nouveau pour
des faits de la même nature que ceux qui avaient motivé leiu
première condamnation , savoir :
Pour viol ou attentat à la pudeur. . \
Infanticide, changé, comme il arrive sou-
vent, en simple délit d'homicide par im-
prudence 1
Coups et blessures i(>
Pour association de malfaiteurs 1
Banqueroute frauduleuse 1
Faux 5
Fausse monnaie 1
Vol (i 1 3
To 1 ai (i'<<)
6o6 SCIENCES MORALES.
Ainsi , tous les faits conduisent à cette conséquence , que le
penchant au vol est celui qui se corrige le moins.
Dans chaque classe d'accusés en récidive , la recherche de
l'intervalle de tems qui s'est écoulé entre la première libération
et les nouveaux crimes commis, donne le résultat suivant : sur
173 forçats libérés jugés en 1827, 10 ont récidivé pendant qu'ils
subissaient leur peine ; 42 dans la première année de leur libé-
ration ; 29 dans la deuxième; 27 dans la troisième; 14 dans
la quatrième; 9 dans la cinquième ; et l^i , après cet intervalle
de cinq ans, lorsque nos lois leur permettaient d'aspirer à
une réhabilitation solennelle , en récompense d'une bonne con-
duite soutenue.
La plupart des condamnés qui subissent leurs peines dans
les maisons centrales de détention n'en sortent qu'avec des
ressources suffisantes pour pourvoir à leurs premiers besoins.
Cependant ils ne paraissent pas moins prompts que les forçats
libérés à reprendre leurs criminelles habitudes. La proportion
des condamnés qui ont commis de nouveaux crimes, dès la
première année de leur libération, est de 24 sur 100 pour les
travaux forcés; de 23 pour la réclusion; de 3o pour l'empri-
sonnement d'un an et plus, et de 3i pour l'emprisonnement
de moins d'un an.
Les recherches sur les récidives sont terminées par un ta-
bleau ( le lxxx ) qui marque l'âge des condamnés libérés à
l'époque de leur premier crime, et à l'époque du dernier. On
voit avec peine que 238 de ces malheureux (37 sur 100) avaient
encouru leur première condamnation avant l'âge de vingt et
un ans. Il serait à désirer que des prisons particulières pussent
être établies pour des condamnés de cet âge , conformément
aux intentions manifestées dans l'ordonnance du 9 septembre
i8i4-
29 tableaux (lxxxii à exi) embrassent tout ce qui concerne
les jugemens rendus pur les tribunaux correctionnels du royaume.
Ces tribunaux ont rendu, en 1827, 11 5, 488 jugemens, où
figuraient 171,146 prévenus. Ainsi il y a eu 7,098 affaires, et
11,406 prévenus de plus qu'en 1826 ; mais celte augmentation
SCIENCES MORALES. 607
porte principalement sur les délits forestiers. Le nombre des
jugemens rendus en cette matière dépasse de 6,41 3 le total de
1826 ; et celui des prévenus , de 11,540.
Sur les 171,146 prévenus qui ont été traduits en police
correctionnelle, 25,980 ont été acquittés, et i45,i66 condam-
nés , savoir :
A l'emprisonnement d'un an et plus. . . 6,180 ) Kfi
1 j> cl a7>li>0
de moins d un an. 20,970 )
A l'amende seulement 1 17,999
Capitaines de navire interdits de tout comman-
dement 11
Total 1 45, 166
On a conservé la grande division des condamnés à un an et
plus d'emprisonnement, et des condamnés à moins d'un an ,
parce qu'elle est fondée sur les dispositions de l'ordonnance du
2 avril 1817, relative à l'organisation des maisons centrales de
détention. Mais on a marqué avec plus de détails, dans un
nouveau tableau, la durée de l'emprisonnement pour les con-
damnés de chaque âge et de chaque sexe ( tableau lxxxv ).
Les tableaux cvm , cix et ex marquent la nature et le
nombre des délits de la presse et de la librairie qui ont été jugés
à Paris et dans les départemens. Sur 191 prévenus, impliqués
dans i38 procès , 96 ont été acquittés et 95 condamnés,
savoir : 5o à l'amende seulement, 45 à l'emprisonnement et à
l'amende.
Après ces détails sur les jugemens correctionnels , M. le
garde des sceaux a marqué le nombre et les résultats des ap-
pels. Sur les 11 5, 488 jugemens correctionnels , 5,548 ont été
attaqués par la voie de l'appel ; c'est la même proportion que
l'année précédente, un peu moins d'un vingtième; 2,952 ont
été confirmés , et 2,596 ont été infirmés ou modifiés.
7,743 prévenus étaient intéressés dans ces appels Les ow.v
et les tribunaux d'appel ont confirmé la condamnation de i,54 ■>,
et L'acquittement de 2,054. 1,025 prévenus, condamnés en
première instance, ont été acquittes en appel; 857 acquittés
608 SCIENCES MORALES,
ont été condamnés. La peine prononcée par les premiers
juges a été aggravée à l'égard de 547, et diminuée en faveur
de 1,047.
La troisième partie , relative aux jugemens de simple police
(tableau cxu et suiv. ), présente 11,718 affaires et 18,006
inculpés de moins qu'en 1826. Elle n'avait été composée jus-
qu'ici que d'un seul tableau; on en a ajouté quati'e indiquant
pour chaque département le nombre de quelques contraven-
tions aux lois sur l'observation des dimanches et fêtes , sur les
poids et mesures, les injures verbales, les bruits et tapages in-
jurieux et nocturnes.
La quatrième partie comprend 19 tableaux. Afin d'y réunir
tout ce qui concerne l'instruction criminelle, on a transporté
des tableaux qui se trouvaient classés dans la première partie >
et ajouté plusieurs autres. Elle embrasse maintenant, dans cinq
paragraphes distincts, les affaires terminées par les chambres
du conseil et les chambres d'accusation , les morts accidentelles ,
les suicides et les duels qui ont excité l'attention du ministère pu-
blic ; la durée des procédures dans les divers tribunaux de ré-
pression; le nombre des fonctionnaires inculpés à raison de
leurs fonctions, et qui n'ont pu être poursuivis qu'en vertu
d'une autorisation spéciale; le nombre des jurés qui n'ont pas
comparu devant les cours d'assises ; la durée des sessions de ces
cours; le nombre des témoins qu'elles ont entendus; les résultats
comparés de l'instruction écrite et de l'instruction orale dans
les affaires criminelles, et les autres incidens de la procédure
et du jugement devant les cours d'assises; enfin les arrêts de
la cour de cassation en matière criminelle , correctionnelle et
de police.
Nous allons rappeler les principaux faits qui sont classés
dans ces tableaux.
Les chambres du conseil des tribunaux de première instance ont
déchargé des poursuites 16,888 inculpés, parmi lesquels 7, 54o
avaient été arrêtés pendant l'instruction.
Les chambres d'accusation eu ont déchargé i,385, dont 90Î
étaient détenus.
SCIENCES MORALES. 609
Les chambres du conseil ont reudu en tout 3g, 01 4 ordonnances.
Ce nombre excède de 2,3 1 5 celui de 1826; et cependant l'in-
struction a été encore plus rapide que précédemment. Car, en
1826, 82 ordonnances sur 100 avaient été rendues dans les trois
premiers mois du crime ou du délit; et en 1827 , la proportion
a été de 84 sur 100.
Le nombre moyen des accusations jugées par les cours d'as-
sises dans les six premiers mois du crime est, comme l'année
dernière, de 64 sur 100. Dans le ressort de la cour royale
d'Orléans, 80 sur 100 ont été jugées dans le même délai; à
Nancy et à Rennes, 78; à Amiens, 77; à Colmar, Aix, Metz
et Angers, 76, 75, 71. Dans d'autres ressorts, il n'en a été
jugé que 46, 45, 4^, 3g et même 22.
Le zèle et l'activité des tribunaux correctionnels ont suivi
l'accroissement du nombre des affaires. En 1826, go causes
sur 100 avaient été jugées dans les trois premiers mois du délit.
Il en a été jugé cette année gi dans le même délai.
Les cours et les tribunaux d'appel ont aussi expédié leurs
affaires avec un peu plus de célérité que l'année précédente.
Dans le ressort de la cour royale de Rennes, sur 100 appels
g3 ont été jugés dans les deux premiers mois; à Douai, gg; à
Bordeaux, 88; à Poitiers, 83; à Caen, 82. Dans d'autres res-
sorts on H'en trouve que /(g, 48, 43, 32, 27.
Un nouveau tableau (le cxxve) compare le résultat des
poursuites correctionnelles intentées par le ministère public ,
les administrations publiques et les parties civiles.
Dans les poursuites intentées par le ministère public, la pro-
portion des acquittemens a été de 27 sur 100 : elle a été de 48
sur 100 dans les procès qui ont été suivis par les parties ci-
viles.
Quant aux administrations publiques, qui poursuivent le
plus souvent sur des procès verbaux faisant pleine foi en jus-
tice, elles doivent naturellement obtenir un plus grand nom-
bre de condamnations.
97 fonctionnaires publics ont été impliqués , en 1827, dans
77 procès criminels ou correctionnels, relatifs à leurs fonc-
6io SCIENCES MORALES,
tions. L'autorisation de poursuivre a été accordée à l'égard de
45, par les chefs des administrations auxquelles ils apparte-
naient; et à l'égard de 24 , par le roi , sur l'avis du conseil
d'état; elle a été refusée à l'égard de 28. Sur les 69 dont la
mise en jugement a été autorisée, 20 ont été renvoyés des
poursuites par la chambre du conseil ou la chambre d'accu-
sation ; 18 ont été acquittés, 1 par un tribunal correctionnel,
17 par des cours d'assises; 24 ont été condamnés , savoir : 6 à
des peines infamantes, et 18 à des peines correctionnelles; 7
n'étaient pas encore jugés au moment de la rédaction du compte
rendu. (Tableau cxxvi.)
Le nombre des jurés défaillans a été à peu près le même
qu'en 1826. (Tableaux cxxvn et cxxvm.)
L'expédition des affaires criminelles a rendu nécessaires,
en 1827, dans toute la France, 377 sessions de cours d'assises,
qui ont duré ensemble 3,g58 jours; 47,99-3 témoins y ont été
entendus. Sur les 5,287 accusations portées devant les cours
d'assises, 1,959 ont été accueillies entièrement; les autres n'ont
été accueillies qu'en partie; 1,148 ont été modifiées de manière
à ne laisser aux faits reconnus constans que le caractère de
simples délits.
La cour d'assises où il y a eu le moins d'accusations rejetées
ou modifiées est celle de la Côte- d'Or. La cour d'assises des
Hautes-Pyrénées est celle où il y en a eu le plus. Sur 23 accu-
sations, une seule a été accueillie entièrement; 5 l'ont été en
partie; 17 ont été rejetées. Dans 373 affaires, sur 5,287, les
cours d'assises ont été appelées à délibérer sur des déclarations
du jury rendues à la simple majorité de 7 contre 5. Elles se
sont réunies à la majorité dans 3n affaires; à la minorité,
dans 62.
D'après les mêmes tableaux, les cours d'assises ont appliqué
en faveur de 237 individus déclarés coupables, la loi du 25
juin 1824, qui permet de modifier les peines encourues. Elles
ont été réduites à des peines infamantes d'un degré inférieur
à l'égard de 67 individus; à des peines correctionnelles, à
l'égard de 170. Les tableaux font connaître dans quels dépar-
SCIENCES MORALES. 611
terriens et pour quels crimes ces décisions ont été rendues.
(Tableaux cxxx et cxxxi. )
Les cinq derniers tableaux marquent le nombre des arrêts et
des jugemens cassés en matière criminelle, correctionnelle et
de simple police. Sur 6,017 arrêts contradictoires ou par con-
tumace rendus par les cours d'assises, 1,9.26 ont été déférés à
la cour de cassation, qui a statué sur tous les pourvois. 79 seu-
lement ont été cassés dans leurs dispositions principales ou
accessoires, avec ou sans renvoi devant une autre cour d'as-
sises et devant un autre jury.
Les jugemens correctionnels sont plus rarement attaqués par
cette voie. La cour n'a statué, en 1827, que sur 870 pourvois;
elle a cassé 1 10 arrêts ou jugemens.
En matière de simple police, 5o, jugemens ont été cassés sur
88 qui avaient été attaqués.
Nous devons joindre comme appendice aux calculs rapportés
dans cet article les détails suivans sur l'instruction des indi-
vidus détenus en ce moment dans les prisons.
Il résulte du recensement que le garde des sceaux a fait faire
dernièrement de la population des maisons centrales de déten-
tion , en y comprenant quelques grandes prisons soumises au
même régime, (pie cette population s'élevait à 18,890 condam-
nés, savoir, 1 3,388 hommes et 5,5o2 femmes.
Sur ce nombre total de 18,890 condamnés des deux sexes,
6,1 72 seulement ont été désignés comme sachant lire ; les autres
n'ont reçu aucune espèce d'instruction. Ainsi, la proportion
générale de ceux qui savent lire est (h; 33 sur 100; mais elle
varie d'une manière remarquable dans les diverses prisons. Elle
s'élève jusqu'à £9 , J7 et 5 1 sur 100 dans les prisons de Mehin ,
Poi^sy et Bicètre , qui sont particulièrement destinées aux con-
damnés de Paris et des départemens voisins. Elle est également
de ')() à Ensisheim , où sont détenus les hommes condamnés dans
les deux départemens du Rhin. Elle est de \ '> à Gaillon, dé-
partement de l'Eure. Elle n'est pas de 16 sur 100 dans la vaste
prison de Loos, département du Nord; el elle descend jusqu'à 12
dans celle de Riom
6ia SCIENCES MORALES.
Dans les prisons de Clermont (Oise) et Saint-Lazare à Paris,
qui sont destinées aux femmes condamnées du département de
la Seine et des départemens voisins , la proportion de celles qui
savent lire est de 45 sur ioo. Elle n'est que ig et 18 dans les
maisons centrales de Montpellier et de Cadillac , départe-
ment de la Gironde, qui ne renferment également que des
femmes (i).
Ainsi , le résultat définitif de ces recherches sur l'instruction
des prisonniers , aboutit à prouver que sur ioo, il y en a 67 qui
ne savent ni lire , ni écrire. Quelle plus forte preuve que l'igno-
rance est, comme l'oisiveté , la mère de tous les vices ?
L'important travail dont nous venons de rendre compte fait
le plus grand honneur à l'administration qui en réunit les ma-
tériaux et à M. Guerry de Champneuf, directeur des affaires
criminelles au ministère de la justice, à qui l'exécution en a été
confiée. Cette statistique officielle laisse bien loin derrière elle
les documens analogues qui se publient annuellement dans dif-
férens autres États, et l'on peut dire qu'un semblable ouvrage,
s'il se continue, comme on doit l'espérer, ouvrira un vaste
champ aux méditations des esprits sérieux et éclairés.
A. Taillandier.
Histoire des Gaulois, depuis les tems les plus re-
culés jusqu'à l'entière soumission de la Gaule a
la domination romaine, par Amèdée Thierry (2).
Nous avons déjà eu l'occasion d'exprimer quelle haute opi-
nion nous avons conçue des talens de M. Augustin Thierry,
auquel nous devons Y Histoire de la conquête de ï Angleterre
par les Normands ; et le nom de son frère, auteur de l'ouvrage
(1) Moniteur du 21 novembre 1828.
(2) Paris , 1858; Sautelet et compagnie. 3 vol. in-8° de lxxti-4o8,
J 1 4 et 5 1 5 pages ; prix , a 1 fr.
SCIENCES MORALES. 61$
que nous annonçons , nous a préparés à une solidarité de suc-
cès, puisque nous savons combien ils sont accoutumés à
étudier, à penser, à sentir ensemble. Cependant, nous l'avouons,
ce n'est pas sans quelque doute sur la réussite, que nous avons
commencé la lecture de l'histoire des Gaulois; nous ne savions
point prévoir quel intérêt ou quelle instruction nous pouvions
attendre de l'histoire d'un peuple conquis, et presque anéanti
depuis dix-huit cents ans; d'un peuple qui, durant sa longue
existence s'était toujours conservé barbare, qui n'a vait jamais rien
fait pour l'avancement de l'espèce humaine, erqui, indifférent
sur le jugement de la postérité, ne nous a pas laissé une seule
histoire, une seule chronique, un seul poëme, une seule in-
scription, dans lesquels nous puissions l'entendre parler lui-
même et exprimer les sentimens qui lui étaient propres. Les
ravages des barbares, les maux qu'ils infligent et ceux qu'ils
souffrent, nous semblaient former un tableau propre seule-
ment à nous révolter ou à nous dégrader; nous croyions qu'il
nous ferait péniblement sentir combien peu l'homme non civi-
lisé est au dessus de la brute, et qu'il n'exciterait en nous guère
plus de sympathie que s'il nous représentait les combats des
loups dans les montagnes , ou leurs invasions dans la plaine
où l'hiver les force à descendre.
Aussi, la première impression qu'a excitée en nous la lec-
ture de l'histoire des Gaulois, c'est le désir de rendre hom-
mage au talent créateur qui, après avoir recueilli tant de faits
épars et confus, a su en faire un bel ensemble. Il a rendu la
vie en quelque sorte à un peuple presque oublié, pour le faire
agir devant nous, et pour nous initier dans ses passions 61 ses
douleurs. L'histoire des Gaulois, loin de nous faire sentir h
vide de nos connaissances et la pénurie des documens anciens ,
satisfait pleinement notre curiosité; elle nous instruit et elle
nous émeut; elle explique pour nous plusieurs des plus grandes
révolutions de notre Europe; elle nous attache enfin à de
hommes, en nous faisant sentir que ces Gaulois qui peut-êtn
sont les ancêtres de plusieurs d'entre dous, malgré toute la
différence des lois, des mœurs, de la religion, des lumières,
G,4 SCIENCES MORALES.
sont des êtres de notre espèce, qui aimaient, qui espéraient,
qui souffraient comme nous.
Le plus souvent, les journalistes s'attribuent le droit de tra-
duire devant leur tribunal les ouvrages dont ils doivent rendre
compte; d'opposer les idées qu'ils ont conçues d'avance à
celles qu'ils trouvent dans de nouveaux livres, de relever
comme des erreurs ce qui s'écarte de leurs opinions , et de pro-
noncer leur sentence sur les sujets qui ont coûté à l'auteur les
plus longues méditations. Nous n'élèverons point si haut nos
prétentions; nous sommes disposés à croire que l'auteur sait
beaucoup mieux que nous ce qui a fait l'objet de ses études
spéciales. Si nous différions d'opinion avec lui, si nous nous
croyions appelés à le combattre, nous nous sentirions en même
tems obligés de remonter à toutes lés sources où il a puisé, de
nous placer au moins à son niveau , et de discuter une question
compliquée avec autant de soin qu'il en a mis à l'établir. De
même nous repoussons la tâche toujours ingrate de comparer
l'ouvrage de M. Thierry, avec un autre ouvrage sous le même
titre, et de même étendue, publié il y a environ vingt-cinq
ans par un auteur vivant (i). Nous ne nous croyons point de
droit pour être juges : il nous suffit de nous présenter devant
le public comme rapporteurs. Peut-être même, en nous bor-
nant à exposer le plan de l'ouvrage de M. Thierry, l'enchaîne-
ment des faits qu'il rapporte , et des idées nouvelles qu'il ren-
ferme, serons-nous plus utiles à nos lecteurs.
En remontant dans la plus haute antiquité, quinze ou seize
cents ans avant Jésus-Christ, et aussi loin que la lueur incer-
taine répandue par quelques écrivains grecs ou romains peut
nous conduire, nous trouvons la Gaule, habitée par le peuple
qui lui a donné son nom, et que M. Thierry désigne par le
nom de Galls; peuple pasteur, qui ne connaissait point encore
l'usage des métaux, qui souvent teignait ou tatouait son corps
(i) Histoire des Gaulois depuis leur origine jusqu'à leur mélange avec
les Francs , par J. Picot. 3 vol. in-8° ; Genève, an xn.
SCIENCES MORALES. 61 5
au lieu de le revêtir d'habillemens, qui s'armait de pieux aigui-
sés ou enflammés, et de haches de pierre , et qui avec ces armes
grossières s'était cependant rendu redoutable à ses voisins. La
race espagnole, ou des Ibères, occupait cependant un angle
de la Gaule, l'Aquitaine, pays circonscrit par la Garonne, les
Pyrénées et l'Océan. Des guerres dont il ne reste point de
souvenirs, entre les Gaulois et les Ibères, avaient tour à tour
refoulé ces deux peuples l'un sur l'autre. Tandis que les Ibères
occupaient l'Aquitaine, les invasions des Galls dans l'Espagne
occidentale les avaient rendus maîtres de deux provinces dont
les habitans conservèrent leur nom, leurs mœurs, du moins
en partie, et leur langage; c'étaient les Celtibères et les Galli-
ciens. Mais de même que les Galls s'étendaient au couchant en
Espagne, les Ibères débordaient au levant dans la Gaule. On
peut suivre la marche de deux colonies espagnoles qui fran-
chirent les Pyrénées orientales; les Sicanes, qui, après avoir
traversé la Gaule méridionale, s'établirent en Italie, et les
Ligures , qui occupèrent toute la côte de la Méditerranée, des
Pyrénées jusqu'aux bouches de l'Arno.
D'autres guerres , que notre historien place entre l'an 1400
et l'an 1000 avant Jésus-Christ, introduisirent les Galls en Italie.
Une horde nombreuse, composée d'hommes, de femmes et
d'enfans de toute tribu , s'organisa sous le nom collectif d'Am-
bra (les vaillans ou les nobles), franchit les Alpes, vers l'an
i364 avant notre ère, et se précipita sur l'Italie. Elle chassa
devant elle les Sicules qui se réfugièrent dans la grande île à
laquelle ils donnèrent leur nom; cette horde, connue dans l'his-
toire sous le nom d'Ombres, occupa toute l'Italie supérieure
jusqu'aux Apennins. A leur tour, les Ombres y furent attaqués,
entre l'an 1000 et l'an 600, par les Rasènes ou Etrusques, qui
sortaient de la Grèce septentrionale. Ceux-ci qui étaient doués
d'une civilisation bien plus avancée reconquirent successi-
vement la plus grande partie du pays où les Ombres s'étaient
établis; ils subjuguèrent les uns, ils refoulèrent les autres dans
les montagnes , où une petite province: conserve encore leur
nom. Dans toute celte première période de l'histoire de la race
616 SCIENCES MORALES.
gauloise, lesGalls, absolument barbares, n'entrèrent point en
contact avec les peuples civilisés , à la réserve cependant des
Phéniciens , dont les hardis navigateurs fréquentaient déjà pour
leur commerce les rives de la Méditerranée, des deux côtés de
la bouche du Rhône , et y avaient établi quelques comptoirs.
Une nouvelle période commence au vne siècle avant notre
ère, avec l'invasion des Kimris ou Cimmétiens, qui vinrent
partager la Gaule et tous les pays où les Galls avaient jusqu'alors
dominé. M. Thierry regarde les Kimris comme une autre
branche de la grande famille gallique , qui avait été séparée
des Galls à une époque et par des circonstances qui nous sont
inconnues : la langue des Kimris, qui s'est conservée entre autres
dans le pays de Galles, n'est pour lui qu'un second dialecte de la
langue des Galls ou Gaels, qui s'est conservée dans la Haute-
Écosse. Les Kimris, à la plus ancienne époque où l'histoire
nous les montre, habitaient les bords du Palus-Méotide et du
Pont-Euxin, ainsi que toute la vallée du Danube. Plus sauvages
encore que les Galls, ils n'avaient pour habitation que des
chariots, pour plaisirs que la guerre et le pillage. Une invasion
des Scythes dans leur terre natale les fit refluer sur l'Eifrope.
Ils passèrent le Rhin sous les ordres de Hu , ou Hésus le puis-
sant, chef de guerre, prêtre et législateur; ils se jetèrent sur la
Gaule occidentale, et ils la conquirent tout entière, depuis le
pied des montagnes jusqu'à la mer, et depuis le Rhin jusqu'à la
Garonne; tandis qu'ils forcèrent les Galls à se retirer dans
toute la partie montueuse et orientale de la Gaule, depuis les
Vosges jusqu'aux monts Arvernes.
Jusqu'ici notre historien n'a guère été dirigé dans ses con-
jectures, que par des traditions bien vagues, et des étymolo-
gies déduites des deux langues kimrique et gaélique, qu'il
paraît avoir étudiées avec beaucoup de soin. Mais vers le même
tems, ou entre l'an 600 et l'an 587, avant Jésus-Christ, la fon-
dation de la colonie de Massalie ou Marseille par les Phocéens
fait jaillir pour la première fois sur la Gaule la lumière des
histoires grecques, et M. Thierry en profite avec habileté pour
rendre de la vie et un mouvement dramatique à un récit qui
SCIENCES MORALES. 617
n'avait eu jusqu'alors pour objet que les races, non les indi-
vidus.
La conquête de la Gaule occidentale par les Kimris causa bien-
tôt un échange de demeures entre ces deux branches de la même
famille. Les Galls se trouvaient trop pressés dans la région mon-
tueuse où ils avaient été repoussés ; aussi envoyèrent-ils au-
dehors deux armées, ou deux colonnes militaires. Sigovèse
conduisit la première de ces hordes formées de guerriers, de
femmes et d'enfans ; il sortit de la Gaule par la forêt Her-
cynienne, et il s'établit sur la rive droite du Danube et dans
les Alpes illyriennes. Bellovèse conduisit la seconde, et il s'em-
para de l'Italie transpadane. Une horde de Kimris, suivant son
exemple et la route qu'il s'était frayée , s'établit dans l'Italie
cispadane.
Ainsi , l'Europe se trouvait, à cette époque en grande partie
aux mains des Gaulois; mais chaque contrée était partagée
entre les Kimris et les Galls , qui, après une lutte acharnée ,
avaient paru se reconnaître pour issus d'une même souche ,
et étaient demeurés plutôt rivaux qu'ennemis. Les Kimris ha-
bitaient tout le midi de l'île qu'ils avaient nommée Prydain ou
Bretagne, et que les Galls, retirés au nord, appelaient et ap-
pellent encore Albanuach , Albion. Les Kimris habitaient
tout l'occident de la Gaule; les Galls, tout l'orient : les Kimris,
tout le midi du Pô en Italie; les Galls, tout le nord : les Kini
ris , tout le nord du Danube en Allemagne ; les Galls, tout le
midi. Enfin, les Galls occupaient encore une grande partie <!<■
l'occident de l'Espagne ; M. Thierry n'y place pas de Kimris.
Notre auteur entreprend de nous faire connaître l'histoire
de ces différentes branches de la race Gauloise jusqu'à leur
destruction ou leur asservissement. Connue le contact avec les
i civilisées, les seules qui gardent le souvenir des tems
passés, est l'unique moyen de répandre quelque lueur sur
elles, il ne les introduit sur la scène qu'à mesure qu'elles
s'approchent des Grecs ou «les Romains , el la première partie
de son ouvrage esl destinée à suivre 1rs Gaulois en dehors de
la Gaule r,es premiers qui Gxenl son attention sont les Gaulois
t. m - - Décembre i8a8, 4o
6ib SCIENCES MORALES.
de l'Italie, que les Romains distinguaient par le nom de Gau-
lois cisalpins. Ceux-ci, de l'an 587 à l'an 3g 1, avaient fait reculer
la civilisation devant eux dans toute l'Italie supérieure. Ils y
avaient détruit toutes les villes, à la réserve de cinq; ils avaient
en même tems ruiné une grande partie de l'Italie inférieure
par leur brigandage, car, presque chaque année des expédi-
tions parties de la Cisalpine allaient piller les peuples du midi.
Enfin, en 3qi , ils rencontrèrent les Romains en Étrurie, de-
vant Clusium. Ce fut alors que commença cette première guerre
gauloise qui mit Rome à deux doigts de sa perte; le Brenn ,
ou roi de guerre des Gaulois , dont les Romains ont pris le
titre pour un nom propre, Brennus , entra sans résistance
dans Rome, après avoir défait les Romains à Allia. Le Ca-
pitole seul se défendit ; Manlius le sauva d'une surprise, ce
qui n'empêcha point les assiégés de payer une humiliante ran-
çon , et Furius Camillus, qu'ils avaient nommé dictateur, ne
les en sauva point , encore qu'il remportât plusieurs avantages
sur les Gaulois dans leur retraite. M. Thierry, sans autre guide
que les historiens des R.omains , sait donner de la nouveauté
au récit de cette guerre; parce qu'il se place toujours dans le
camp des Gaulois, qu'il ramène l'intérêt sur eux, et qu'avec
une partialité qui n'est pas sans reproche , et qui domine dans
tout son ouvrage , il relève et met au grand jour les actes de
cruauté et de perGdie de la race civilisée , tandis qu'il passe lé-
gèrement sur ceux de la race barbare, en confessant seule-
ment qu'on ne pouvait attendre d'elle autre chose. Les guerres
des Romains contre les Gaulois cisalpins , de 38g à a83 , sont
traitées par lui dans le même esprit. En lisant son récit, on
est frappé sans doute de la bravoure et de l'habileté guerrière
que déploient les Gaulois; mais je le suis davantage encore,
je l'avoue, du danger qu'aurait couru la race humaine s'ils
avaient triomphé. Sans nier les vices et les crimes des Ro-
mains, il faut aussi reconnaître que d'eux seuls on pouvait
attendre les progrès de la perfectibilité , tandis que chaque
\ictoire des Gaulois faisait rétrograder le monde vers la bar-
barie , la souffrance et l'esclavage.
SCIENCES MORALES. 619
Dans la première moitié du ive siècle , la Gaule proprement
dite fut exposée à une nouvelle révolution, dont aucun détail
ne nous est connu ; la confédération des Belgs , ou Belges ,
«l'une des trois grandes confédérations Kimriques d'outre Rhin,
qui avoisinait de plus près ce pays , franchit tout à coup ce
fleuve et envahit la Gaule septentrionale jusqu'à la chaîne des
Vosges à l'est , et au mitli jusqu'au cours de la Marne et de la
Seine. La résistance des Galls et des Kimiis, enfans de la pre-
mière conquête, ne permit pas aux nouveaux venus de dépasser
ces barrières. Deux de leurs tribus seulement , les Arécomiques
et les Tcclosages parvinrent à se faire jour; et après avoir
traversé le territoire Gaulois dans toute sa longueur, s'empa-
rèrent d'une partie du pays situé entre le Rhône et les Pyrénées
orientales, et formèrent une nation unique qui continua de
porter le nom de Belg , que ses voisins les Galls et Ibères pro-
nonçaient Bolg, "Vol g et Volk. » (T. I, p. i3o.)
Cette révolution dans la Gaule en fit sortir, l'année 281, par-
la foret Hercynie une nouvelle horde de Gaulois qui suivirent
dans la vallée du Danube la même route que Sigovèse avait
suivie 3a 1 ans auparavant. Ils parvinrent jusqu'aux bouches
de ce fleuve. Quoiqu'ils fussent de la race des Kimiis, ils s'al-
lièrent sans difficulté avec les Galls qu'ils trouvèrent établis
dans les mêmes contrées. Ceux-ci avaient commencé à faire
marchandise de leur valeur, et à se mettre à la solde de tous
les rois successeurs d'Alexandre qui voulaient les employer
dans leurs guerres , en Grèce ou en Asie. Familiarisés avec ces
contrées, ils proposèrent aux Kimiis qui arrivaient au milieu
d'eux de s'associer pour les piller. Un roi de guerre, ou
Brenn , fut nommé pour commander les <!ni\ nations années
nui fondirent en même tems sur la Macédoine et la Grèce.
De 281 a 275, les Gaulois dévastèrent ces deux contrées avec
un degré de fureur que les barbares ont manifesté plus d'une
fois en attaquant la civilisation : ils semblent dans leur jalousie
vouloir détruire en même tems tous ses bienfaits el toute la
race qui en peut conserver le souvenir. Les Gaulois furent
bien près d'effacer de la terre, dans cette invasion, la rare
620 SCIENCES MORALES.
grecque; comme, no ans auparavant ils avaient été près
d'anéantir la race italique. Heureusement pour les progrès du
genre humain qu'ils auraient arrêtés , ils furent frappés d'une
terreur superstitieuse, en 275, au siège de Delphes; leur re-
traite fut désastreuse, leur Brenn se tua, une grande partie
de leur horde périt; d'autres regagnèrent leurs forets et s'éloi-
gnèrent de ces contrées. Pausanias est le meilleur des guides
que suit M. Thierry dans ce récit , auquel il a su donner un
haut intérêt.
Une partie cependant de la horde gauloise qui avait envahi
la Grèce demeura maîtresse de la Chersonèse Tracique et de
Lysimachie : elle étendit hientôt ses ravages sur toute la côte
depuis l'Hellespont jusqu'à Bysance ; elle se rendit si redou-
table et si à charge à ses voisins , que le roi de Macédoine con-
sentit à la transporter de l'autre côté de l'Hellespont , pour
s'en débarrasser et la rejeter sur ses ennemis. Ce fut le com-
mencement de la conquête , ou de la dévastation de l'Asie
mineure par les Gaulois : elle dura de 278 à 24* avant J. C.
Les peuples riches , voluptueux et efféminés de l'Asie furent
abandonnés aux brigandages de hordes sanguinaires qui, sans
provocation , sans motifs de haine, abusaient de la supériorité
de leur force et de leur valeur pour les piller et les égorger.
Attale , roi de Pergame, réussit enfin à les rejeter dans la haute
Phrygie , qui prit d'eux le nom de Galatic. Leur mélange avec
le peuple conquis leur fit donner le nom de Gallo-Grecs
aussi bien que celui de Galates , sous lesquels ils maintinrent
leur indépendance , de l'an 241 jusqu'à l'an 63 avant J. C.
M. Thierry, après nous avoir tracé le tableau des exploits et
des ravages de cette horde gauloise en Asie, nous ramène à la
suite des flots d'aventuriers sortis de la Gaule, qui, avides de
guerres , d'émotions fortes et de pillages , et ne trouvant
point assez de combats au service de leur patrie, allaient
vendre leur valeur et leur sang à toutes les nations qui avaient
de l'argent et des querelles. Il nous montre les Gaulois à la
solde de Pyrrhus, et les vrais auteurs de ses victoires; les
Gaulois à la solde de Carthage, et remplissant la Sicile et
SCIENCES M-ORALES. 69.1
l'Afrique du bruit de leurs exploits; les Gaulois cisalpins dé-
faits dans rinsubrie par les Romains; les Gaulois transalpins
engagés par Annibal à venger leurs frères. Il réclame en effet
pour la Gaule les victoires de ce grand général, et il nous
représente, avec ce talent qu'il partage avec son frère, ce talent
qui rend la vie aux cages passés, qui fait voir les événemens
et fait sentir les passions des peuples, tout le tableau delà se-
conde guerre punique, depuis l'an 218 à l'an 202, et jusqu'à la
destruction de toutes les armées gauloises que les Transalpins
et les Cisalpins avaient alternativement fournies à Annibal.
Cette alliance des Gaulois avec les ennemis les plus acharnés
de Rome détermina les Romains à poursuivre à leur tour les
Gaulois partout où ils les trouvaient établis hors de la Gaule.
Les deux derniers chapitres du premier volume de cette his-
toire sont consacrés à raconter, l'un la conquête de la Gaule
cisalpine par les Romains, de 201 à 170 ; l'autre la décadence
de la Gallo-Grèce, ou Gaule asiatique, dans sa lutte contre le
même peuple, de l'an 191 à l'an 63.
Le second volume et la seconde partie nous ramènent dans
la Gaule proprement dite, pour nous faire assister à sa san-
glante lutte avec les Romains, jusqu'à l'époque où elle fut
subjuguée. Le premier chapitre de cette partie, le plus long
et l'un des plus importans de tout l'ouvrage, est destiné à nous
faire comprendre la situation de la Gaule transalpine pendant
les second et premier siècles avant notre ère. Après nous avoir
exposé sa situation géographique, telle que l'avaient décrite
les anciens, il nous lait connaître les trois familles humaines
qui se partagèrent ses richesses et son beau territoire; savoir:
in la famille ibérienne, divisée en deux branches, les Aquitains
et les Ligures; 20 la famille gauloise, proprement dite, coin
prenanl la race gallique et la race kimrique, partagée elle
même en i\cu\ branches, les kimris de la première invasion .
mélangés en grande partie avec les Galls, et qu'on pourrait
appeler Gallo-Kimris , el les Kimris de la seconde invasion,
ou Belges ; 'V la famille grecque ionienne, composée des Mas
aliotes et de leurs colonies. L< caractèn de ces trois familh
û-î-i SCIENCES MORALES,
humaines était très-différent. « L'Aquitain était brave; mais
rusé(i). Un esprit vif et intelligent le rendait très-habile à
saisir et à imiter la tactique de son ennemi (a). L'habitude
d'exploiter les mines lui donnait une adresse remarquable
dans tous les travaux souterrains applicables à la défense ou
à l'attaque des places (3). L'infanterie aquitanique était renom-
mée pour sa légèreté (4).»... Le Ligure avait conservé moins
purement que l'Aquitain le type original. « Il était de petite
taille et d'une complexion sèche mais nerveuse (5) , sobre, éco-
nome, dur au travail 16); il gâtait ces vertus par des vices qui
lui donnèrent chez les anciens une célébrité malheureuse. Il
passait pour fourbe, perfide, intéressé (7). Dans la contrée
Voisine de Massalie, où l'influence de la civilisation grecque
s'était fait sentir immédiatement, les Ligures cultivaient l'oli-
vier, la vigne et les céréales, soit pour eux, soit pour le compte
des marchands massaliotes. Plus loin, dans la montagne, ils
vivaient de chasse, ou venaient dans la plaine se louer comme
ouvriers aux propriétaires de cultures (8). Sur la côte ils fai-
saient la pêche ou la piraterie. Dès que la tempête commençait
à troubler la mer, on voyait ces hardis corsaires mettre à flot
leurs fragiles barques ou leurs larges radeaux soutenus sur
des outres, et aller assaillir les vaisseaux étrangers surpris par
le gros tems loin des ports; ils revenaient ensuite déposer leur
(r) Callidum germs. Fjloh. , I. ni, c. 10. Cjes. bell. Gall. , Lui.
(2) C/es. bell. Gall, 1. ni , c. 20 et seq.
(3) Cujus rei sunt longé peritissimi aquitain , proptereà quod
multis locis apud eos œrarise structura: sunt. Idem, ibid.
(4) C«S. bel/. Gall. passim. — Bell, civil. , 1. 1.
(5) ToEîfyiOtç etcri miVEcrtxXuiSVOi, xx! ^'.à ~r,v auve/Y] 'pu.vaaîav eutovoi.
DlOD. SlCUL. , 1. IV.
(6) Assuetum malo Ligurem. Virgil. Georg. , 1. n. — Diuum gc-
nus. Tit.-Liv., I. xxvii. Strab. , 1. m. — Dion. Sicul. , 1. iv, 1. v,
p. 3i5.
(7) Latrones, insidiosi , mendaces, f'allaees. Cato ap, Servium, ad
1. xi. JEneid. — Virg. Aineid., 1. vi, etc. — Claudian, Idyll. xn, etc.
(8) Strab. , 1 . xii. — Dion. Sic. , liv. iv et v.
SCIENCES MORALES. 6a3
butin dans les îles voisines de la côte. La répression de ces
brigandages coûta une peine infinie à la marine massaliote : en
vain les Grecs s'emparèrent des îles, construisirent dans quel-
ques-unes des forts, et y placèrent des garnisons; les pirates
se firent d'autres repaires sur le continent, et ne cessèrent que
très-tard d'infester les parages de la Gaule et de l'Italie.
«Le Gaulois était robuste et de haute stature; il avait le
teint blanc, les yeux bleus, les cheveux blonds ou châtains,
auxquels il s'étudiait à donner une couleur rouge ardente, soit
en les lessivant avec de l'eau de chaux , soit en les enduisant
fréquemment d'une pommade caustique composée de suif et
de certaines cendres (i). Il les portait dans toute leur longueur,
tantôt flottans sur les épaules, tantôt relevés et liés en touffe au
sommet de la tète. Le peuple se laissait croître la barbe; les
nobles se rasaient le visage, à l'exception de la lèvre supérieure,
où ils entretenaient d'épaisses moustaches.
« Hardi, bruyant, impétueux, né surtout pour les entre-
prises du champ de bataille, ce peuple possédait pourtant un
esprit ingénieux et actif, propre à tout comprendre et à tout
faire. Il n'avait pas lardé à égaler ses maîtres Phéniciens et
Grecs, dans l'art d'exploiter les mines, et il s'était mis à les
travailler à son profit, vendant aux marchands étrangers le
métal purifié, tout prêt pour la fabrication. Bientôt même il
s'appliqua à imiter les armes et les ornemens provenant de ses
propres métaux, qu'on venait ainsi lui revendre à grands prix,
et des fabriques s'élevèrent chez les Bituriges pour le fer, chez
les Édues pour l'or et l'argent. »
Diodore de Sicile, Strabon, Pline, sont mis à contribution
par M. Thierry pour nous faire connaître la Gaule; mais surtout
Posidonius d'Apamée, dans des fragmens de voyage rapportés
par Athénée , et qui peignent mieux qu'aucun autre ancien
écrivain les mœurs domestiques, l'industrie, et le degré de
civilisation des Gaulois.
(r) Galliarum hoc invenium rutilandiscapilh's fit ex sebo et cinere.
Plih , 1. xxvm, c. la. — Martial, I. vin, ep. 33. — Tu non. -
Pau ci*.» , 1. 1, c. 3.
6*4 SCIENCES MORALES.
Enfin M. Thierry trace le portrait des Massaliotes qui appar-
tenaient à la troisième des grandes familles humaines habitant
la Gaule. « Les Massaliotes se recommandaient généralement
par un caractère affable, une vie tempérante, des mœurs hou
nètes et graves. L'amitié était à leurs yeux la première des
vertus. Pendant long-tems une loi somptuaire fixa à cent écus
d'or la dot la plus riche , et à cinq la plus riche parure d'une
femme. Les femmes ne buvaient pas de vin. Les spectacles des
mimes étaient sévèrement proscrits comme pernicieux à la mo-
rale. Avec non moin3 de rigueur on repoussait les magiciens
et ces prêtres mendians qui, pour nous servir des paroles d'un
écrivain romain, par faux semblant de religion, et sous le masque
d'une superstition menteuse , circulaient de ville en ville engrais-
sant leur paresse (1). Un seul mot fera connaître de quel haut
degré d'estime la nation massaliote jouit long-tems à l'étranger.
Deux siècles avant notre ère, à l'époque de la seconde guerre
punique, l'expression mœurs de Massalie était proverbiale à
Rome, pour signifier (2) l'idéal de la gravité, de la fidélité, de
l'honnêteté. Quatre cents ans plus tard , le même proverbe sub
sistait encore; mais sa signification avait bien changé; il ré-
veillait alors l'idée de ce qu'il y a de plus honteux dans les
excès de la corruption (3).»
Après avoir passé en revue les divers peuples iudépendans
ou confédérés qui appartenaient à chacune des trois races que
nous venons d'énumérer, et plus particulièrement à chacune des
divisions de la race gauloise, les Galls, les Gallo-Kimris et les
Belges; après nous avoir fait connaître leur habillement, leur
armure, leur industrie, leur éloquence, et leur hospitalité, l'état
de servitude où ils tenaient les femmes, les trois périodes par
lesquels passèrent leurs gouvernemens, savoir la théocratie,
l'aristocratie militaire, et les constitutions populaires; après
nous avoir montré la religion du peuple et celle des druides
(1) Valer. Maxim., 1. 11, c. 6.
(2) Ubi tu es, qui colère mores Massilienses postulas. Plaut. Casin.
Ait. 8, se. 4-
(a) Ath. L. xn, c. 5. Suicl. Le.\. , t. 1, p. 69a , 869.
SCIENCES MORALES. 6a5
en présence l'une de l'autre; la première, toute sensible,
dérivant de l'adoration des phénomènes naturels, et par
ses formes , ainsi que par la marche libre de son développe-
ment, rappelant le polythéisme de la Grèce; l'autre fondée sur
un panthéisme matériel, métaphysique, mystérieuse, sacer-
dotale, présentant avec les religions de l'Orient la plus éton-
nante conformité; notre auteur nous ramène £ la lutte entre
les Romains et les Gaulois , dans l'intérieur même de la Gaule.
Celte lutte commença par l'assistance que les Romains don-
nèrent aux Massaliotes contre les Ligures : elle les engagea dans
des guerres contre les Allobroges et les Arvernes, à la suite
desquelles les Romains demeurèrent maîtres pour la première
fois d'une partie de la Gaule transalpine , dont ils formèrent
une province , qui garde encore le nom de Provence. Elle n'avait
pas beaucoup d'étendue, lorsque, l'an 1 13 avant notre ère, la
plus forte des hordes kiinriques restée au-delà du Rhin, qui
habitait la Péninsule idmrique et la côte voisine, effrayée par
un tremblement de terre ensuite duquel la mer avait englouti
une partie du rivage, se précipita sur les peuples du midi , de
concert avec une nation teutonique du voisinage. Cette inva-
sion terrible, qui menaça de nouveau d une destruction absolue
les pays qui avaient participé aux bienfaits de la civilisation,
ne fut arrêtée qu'après qu'elle eut répandu pendant douze ans
la dévastation et l'effroi en Espagne-, en Gaule et en Italie.
Marius ne vainquit pas seulement les Kimris ou Cimbres et
les Teutons; il anéantit presque les deux hordes qui s'étaient
mises en mouvement.
Après cette victoire, l'ambition des Romains travailla la
Gaule pendant quarante ans encore avant de l'asservir. Elle
sema la division parmi les peuples indépendans, elle tourmenta
les peuples .soumis; elle poussa les uns à la révolte, «'lie en
engagea d'autres à prendre part à la conjuration de Catilina,à
la dénoncer ensuite. Durant cette fermentation, les Séquanais
et les Arvernes cherchèrent un appui étranger contre les R.o
mains, dans l'alliance d'Arioviste, roi des Suèves; ils introdui
sireni ces peuples germains dans la GauU comme auxiliaire
6*6 SCIENCES MORALES.
et bientôt ils sentirent qu'ils s'étaient donné des maîtres. Non
que les Germains, plus barbares alors que les Gaulois, se mê-
lassent de leur gouvernement intérieur, ou changeassent la
constitution de leurs républiques. C'était sur leurs propriétés,
sur leurs personnes, et non sur leurs conseils qu'ils exerçaient
leur tyrannie. Avides d'argent et de débauches, ils pillaient,
ils insultaient, mais ils ne gouvernaient pas. Les efforts des
Gaulois pour se soustraire tantôt à l'opvression des Germains ,
tantôt à celle des Romains, produisirent enfin la grande lutte
d'abord des Helvétiens, ensuite de tous les peuples des Gaules
contre César. Pour l'étudier et la décrire , M. Thierry retrouve
un guide incomparable dans cet homme qui ne déploya pas
moins de supériorité comme historien que comme général.
Aussi tout le reste de la seconde partie de l'histoire des Gau-
lois, ou la fin du seeond volume et la moitié du troisième, sont
consacrés à la guerre par laquelle César, de l'an 5g à l'an 5i
avant Jésus-Christ , acheva la conquête de la Gaule.
M. Thierry possède à un trop haut degré le talent de faire
revivre ses personnages et de présenter sous la forme la plus
dramatique la suite des événemens, pour qu'il ait pu mettre
en scène César sans exciter la plus vive admiration pour ses
talens militaires. Ce n'est cependant pas du côté des Romains
que notre auteur voit l'héroïsme ; tout son amour, toute
sa sympathie, sont réservés aux Gaulois. Leur dévoiiment
à la patrie, leur zèle ardent pour son indépendance, leur cou-
rage, le secret impénétrable et la fidélité qu'ils observaient dans
leurs conspirations , la constance avec laquelle ils renouvelaient
la lutte sous des circonstances toujours plus défavorables, ex-
citent en lui l'enthousiasme qui les animait eux-mêmes. Il s'ap-
puie sur les confessions de César pour faire voir que la perfidie
et la férocité pouvaient au moins aussi souvent être reprochées
au héros civilisé qu'au peuple barbare ; et, en fixant notre at-
tention sur les aveux (pie le Romain laisse échapper, il excite
notre horreur pour une conquête qui coûta tant de sang à l'hu-
manité. Plutarque avait récapitulé ces calamités, comme si elles
étaient autant de litres de gloire pour son héros. «César, dit-il,
SCIENCES MORALES. 6; 7
prit de force plus de huit cents villes, soumit plus de trois
cents nations , combattit en différens tems contre trois millions
d'hommes, sur lesquels un million périt en bataille rangée, et
un million fut réduit en captivité (1). »
La troisième partie de cet ouvrage comprend un espace de
cent vingt ans ( de 5o avant J. C. , jusqu'à 70 de l'ère com-
mune), pendant lequel les vainqueurs travaillèrent efficace-
ment à assimiler les Gaulois aux Romains. Dès le moment de
sa victoire , César commença cet ouvrage par la douceur et
l'indulgence. Les Romains possédaient alors trois provinces
portant le nom de Gaule : la Cisalpine, qu'ils désignaient par le
nom de Gallia togata , parce que les habitans avaient adopté
la toge romaine; la Transalpine, entre le Rhône et les Alpes,
qu'ils nommaient Gallia braccata , parce que les habitans
avaient conservé les braies , vêtement de leurs ancêtres ; la
province nouvelle enfin subjuguée par César, et qui s'étendait
du Rhône et des Pyrénées au Rhin et à la mer, ils la nom-
maient Gallia crinita , parce que les habitans portaient tou-
jours les longs cheveux de leurs pères. César, embrassant la
défense des peuples qu'il avait vaincus, accorda à cette der-
nière les plus amples privilèges, au point d'exciter vivement
la jalousie des deux autres. Aussi , dans les guerres civiles qui
ne tardèrent pas à éclater, tira-t-il de la Gaule chevelue les
plus puissans secours, tandis que l'ancienne province était
dévouée à Pompée. Octave fut moins partial pour la Gaule
chevelue, dont il fit une province militaire. Cependant, en
même tems qu'il assurait sa dépendance par l'organisation
forte qu'il lui donnait, il chercha aussi à se l'attacher par de
nombreux bienfaits qu'il distribuait d'une main adroite, en
tondant des cités nouvelles , en donnant son nom avec
d'amples privilèges aux cités anciennes , et paraissant se pro-
poser surtout d'effacer les souvenirs de la Gaule indépendante,
et de faire disparaître les villes qui avaient opposé la plus
longue résistance aux Romains.
1 t'i.uT. J . Cas. , p. 71 ").
Ga8 SCIENCES MORALES.
La conquête de l'île de Bretagne réduite en province ro-
maine , entre les années 43 et '84 de J. C , fait diversion au
tableau de cette civilisation et de cet asservissement de la
Gaule. La lutte des Bretons contre les Romains et la persécu-
tion des druides dans leur dernier refuge rentrent dans l'his-
toire de M. Thierry, parce que l'île de Bretagne ou d'Albion ,
partagée comme la Gaule entre les Galls et les Kimris, compre-
nait une des grandes divisions de la nation dont il a entrepris
de nous faire connaître les destinées.
Enfin, notre auteur, en prenant Tacite pour guide, fait
l'histoire des guerres civiles qui éclatèrent dans la Gaule après
la mort de Néron, des projets et des efforts du batave Clau-
dius Civilis, de la dernière lutte dans laquelle s'engagèrent les
Gaulois vers l'an 69 et 70 , pour changer leur province en em-
pire des Gaules ; et , après avoir raconté le dévoùment hé-
roïque d'Eponine , qui vécut neuf ans dans les tombeaux avec
son mari Julius Sabinus , et qui mourut avec lui lorsque Ves-
pasien punit en lui l'ambitieux qui avait revêtu la pourpre des
Césars , M. Thierry termine son ouvrage en exposant en ces
termes , et mieux que nous ne saurions le faire , l'esprit et le
but de tout son livre.
« Tel fut le dernier sang versé pour la cause de la vieille
Gaule , le dernier dévoùment public à un ordre social , à un
gouvernement, à une religion , dont le retour n'était ni dé-
sirable , ni possible. Nous avons vu combien d'obstacles firent
avorter cette malheureuse tentative ; ils allèrent croissant et se
fortifiant de plus en plus. Chaque jour davantage la haute
classe sépara ses intérêts et ses sentimens des sentimens et
des intérêts de la masse; les Druides eux-mêmes firent leur
paix; ils s'éclairèrent et devinrent professeurs de la science ro-
maine , prêtres du polythéisme gallo-romain (1). L'amour de
l'ordre s'insinua peu à peu dans tous les esprits , et la Gaule
fut résignée : vint bientôt le christianisme, qui accéléra et
consolida l'ouvrage.
(i)Auson. de Clar. P ro/essor.
SCIENCES MORALES. 629
« De cette situation nouvelle sortit une nation qui ne manqua
point d'originalité. Le rôle que joua la Gaule, comme province
de l'empire romain , est plein de grandeur et d'intérêt. Ce be-
soin de mouvement et de liberté que nous avons vu tout à
l'heure ébranler un gouvernement contesté , quand ce gouver-
nement fut consenti , ne s'éteignit point ; il s'exerça dans les
limites de la constitution et des coutumes romaines ; il prit le
caractère d'opposition, non de révolte. Sous cette forme, la
Gaule arracha de grandes concessions à la puissance impériale ,
cassa plusieurs empereurs , en imposa d'autres à l'Italie , et s'é-
tablit même pendant quelque tems métropole de tout l'empire.
Mais ces événemens curieux , quelque place qu'y occupe l'élé-
ment Gaulois , appartiennent à l'histoire de Rome , et ne sau-
raient en être détachés ; c'est dans l'histoire de Rome qu'il faut
chercher leur explication comme leur cause.
« Ainsi donc ma tâche est achevée. J'avais entrepris de tracer
les destinées de la race gauloise, et j'ai atteint successivement
les époques où, sur tos'S les points du globe elle a fini comme
nation , non comme race , car les races humaines ne meurent
point ainsi ; les époques où son individualité disparaît sous les
formules d'une civilisation imposée , où son histoire devient un
épisode d'une histoire étrangère. Pendant le cours de dix-sept
cents ans je l'ai suivie pas à pas , à travers toutes les périodes de
sa vie si aventureuse et si pleine; ici nomade; là, sédentaire;
tour à tour conquérante et conquise , sous tous les climats de la
terre , en Gaule , en Bretagne , en Germanie, en Espagne , en Ita-
lie, en Grèce, en Afrique , en Asie ; et partout et toujours je l'ai
montrée la même : intelligente, spirituelle, brave , ardente ,
mais mobile, peu capable de constance et d'ordre, mais vaine
et désunie par orgueil. Que si l'on parcourt les tems qui suivent
cette histoire , on reconnaîtra aisément les grands traits du ca-
ractère gaulois dans les événemens romains de la Gaule ro-
maine; on les verra percer encore au milieu de la barbarie de
la (laide franke, malgré la conquête et le mélange des races,
et ils apparaîtront de loin eu loin sous les institutions originale
du moyen âge
63o SCIENCES MORALES.
« Est-ce là tout ? Descendons des soldats de Brenn et de
Vercingélorix , des citoyens de Carnutum et de Gergovie , des
sénats de Durocortorum et de Bibracte, n'avons-nous plus rien
de nos pères ? Ce type si fortement empreint sur les premières
généi'alions, le teins l'a-t-il effacé des dernières? Peuple des
sociétés modernes, la civilisation, ce costume des races hu-
maines, a-t-elle transformé chez nous en même tems que re-
couvert le vieil homme? Et, si nous nous examinions bien dans
quelqu'une de ces crises où les peuples , brisant toutes les con-
ventions sociales , se remontrent, pour ainsi dire, dans la nu-
dité de leur nature, serait-il impossible de découvrir quelque
signe de cette parenté de vertus et de vices ? Je ne sais , mais ,
en traçant les récits de ce long ouvrage, plus d'une fois je me suis
arrêté d'émotion ; plus d'une fois j'ai cru voir passer devant
mes yeux l'image d'hommes sortis d'entre nous ; et j'en ai con-
clu que nos bonnes et nos mauvaises dispositions ne sont point
nées d'hier sur cette terre où nous les laisserons. »
J. I. L. de Sismondi.
Réfutation de l'histoire de France de l'abbé de
Mont gaillard , publiée par M. Uranelt de Leuze
( M. Laurent, auteur de X Histoire de Napoléon et du
Résumé de V histoire de la philosophie. ) Seconde édi-
tion (i).
Cet ouvrage n'est pas seulement remarquable par les qua-
lités littéraires que nous nous sommes plu à lui reconnaître,
dans notre premier article (v. Rev. Enc. , t. XXXVIII, p. 358),
par une narration intéressante de plusieurs grandes scènes de
la révolution française, et par des observations profondes sur
le caractère des hommes de cette époque : il peut être consi-
(r) Paris, 1828; Delaforest , rue des Filles-Saint-Thomas, n° 7.
1 vol. in-8°; prix, 7 fr. 5o c.
■ SCIENCES MORALES. GSi
déré comme une première application des doctrines philoso-
phiques de l'école de Saint-Simon à la manière d'écrire l'his-
toire ; et, à ce titre, il mérite une attention toute particulière.
L'absence d'une idée générale , nécessaire pour concevoir la
liaison des faits et pour en embrasser l'ensemble, sans être
distrait par la portion purement dramatique, a transformé,
depuis l'admirable tableau tracé par Bossuet, presque tous les
historiens en de simples chroniqueurs. On a même été, dans
ces derniers tems , jusqu'à réduire l'histoire à un procès-
verbal minutieux , dénué de toute pensée de relation. Un pareil
travail peut à peine être regardé comme un recueil de maté-
riaux pour l'historien à venir, matériaux incomplets et souvent
propres à induire en erreur; car les faits généraux, seuls im-
portans pour bien juger l'état des lumières, y sont presque
toujours négligés au profit de la partie anecdotique.
La tendance de la nouvelle école est de nous replacer au
point de vue philosophique, de présenter de grandes séries de
faits pour en déduire des conséquences, d'observer la marche
de la civilisation dans le passé, afin de prévoir celle qu'elle
suivra dans l'avenir.
Lorsqu'on veut apprécier une période historique, le premier
devoir est de se poser cette question et de la résoudre: Quelle fut
la mission accomplie par elle? fut-elle appelée par le destin à
produire un svstème social , à le consolider ou à le détruire
pour préparer les voies à un nouvel enfantement? S'agit-il
ensuite déjuger le rôle joué par chacun des acteurs du drame
dont le but est éclairci à nos yeux? Il faut, dépouillant tout
motif de haine ou d'affection personnelle , examiner sa part
dans les efforts tentés pour atteindre ce but; il faut marquer
sa place, selon qu'il a contribué à la direction progressive, ou
qu'il s'est constitué en opposition avec elle. Reste encore un
troisième travail dont l'importance philosophique est de beau-
coup inférieure : c'est celui du biographe. A près avoir loué digne-
ment les services rendus par un homme à la chose publique , ou
l'avoir maudit comme un ohstaçle aux améliorations, on peut
rendre justice aux qualités individuelles et aux talens de celui
G 3a SCIENCES MORALES.
qu'une déplorable erreur a rangé parmi les ennemis de la civi-
lisation ; on peut sympathiser avec lui plus volontiers qu'avec
l'homme audacieux qui marche au terme désiré, mais en impo-
sant silence à tout sentiment affable.
Appliquons ces principes à l'histoire de la révolution fran-
çaise. Ce grand événement apparaît à l'œil du philosophe
comme un dernier acte inévitable préparé par les progrès de
l'humanité depuis la réformation, la destruction matérielle du
système théologique et féodal , déjà ruiné dans les intel-
ligences par la critique du xvme siècle. L'accomplissement
d'une telle mission exigeait un douhle travail; il fallait con-
server religieusement le territoire et le purger de tout ce qui
pouvait mettre des entraves à une réorganisation sociale. Les
hommes de la révolution ont admirablement rempli ce mandat;
mais ceux qui en commencèrent l'exécution ne pouvaient la
mener à fin. L'assemblée nationale porta le premier codp à l'édi-
fice antique; c'est pour elle un beau titre de gloire.; Quels préju-
gés n'eurent-ils pas à surmonter , ces hommes dont l'éducation
avait été si étrangère aux nouvelles exigences? Mais d'un autre
côté, pouvaient-ils étouffer ces préjugés assez complètement
pour entrevoir toute l'étendue de la réforme nécessaire ? Les
directeurs spirituels d'une partie de l'assemblée., les Lalli-To-
lendal , les Necker , les Mounier , ne portaient point leurs es-
pérances plus loin que la charte anglaise; c'était .méconnaître
étrangement les besoins du peuple, puisque aujourd'hui, lors-
que nos institutions sont incomparablement plus perfection-
nées dans la direction libérale que celles de l'Angleterre, leur
insuffisance se fait sentir chaque jour. D'ailleurs , il ne pouvait
être question d'établir une constitution définitive sur un terrain
encore couvert de vieux débris ; il fallait auparavant achever
de le déhlayer : c'est ce que l'assemblée nationale ne put con-
cevoir. Elle voulut s'arrêter au moment où l'œuvre de la
destruction ne faisait que de commencer; d'autres hommes, que
leur position sociale et leur éducation mettaient mieux à même
de comprendre les besoins du peuple français, s'emparèrent du
gouvernail abandonné; ils poussèrent le navire plus loin dans
SCIENCES MORALES. 633
sa direction inévitable. Bientôt, cependant, non pas effrayés,
satisfaits au contraire de leur ouvrage, mais hors d'état de le
terminer, ils confièrent ce soin à des bras plus puissans. Alors
s'ouvrit la carrière aussi pénible qu'éclatante de la convention:
plus les résistances se multiplièrent, plus elle redoubla d'éner-
gie. D'une main elle repoussa l'agresseur étranger ; de l'autre
elle acheva le travail commencé depuis plusieurs siècles. Le sol
français demeura intact, et il n'y resta pas une trace de l'an-
cienne organisation.
Ici la scène change. Ceux qui viennent de tout renverser
s'arrêtent et ne voient plus autour d'eux, que des monceaux de
ruines. Ils sentent que l'œuvre de la désorganisation est accom-
plie ; ils sentent en même tems que les peuples ne sauraient
être gouvernés par des principes purement critiques, et que le
terrain vacant attend les fondations d'un nouvel édifice. Hébert
et la faction ochlocratique ne sont point satisfaits: ils s'efforcent
de remuer des cendres fumantes encore ; on les écrase. On voit
surgir le projet d'institutions républicaines de Saint-Just, la
fête à l'Etre suprême de Robespierre, et plus tard la théophi-
lantropie; essais imparfaits, essais vicieux, mais qui attestent
le besoin de sortir du chaos. Les passions individuelles, domp-
tées jusqu'alors par une pensée commune essentiellement active,
celle de la défense à l'extérieur et de la démolition au-dedans ,
les passions individuelles se déchaînent et le désordre est à son
comble. En ce moment, un homme s'élève, saisit les rênes de
l'État, les rassemble en un faisceau dans sa main toute-puissante
et rétablit l'unité; unité factice, il est vrai, précaire , mais qui
permet du moins de travailler à l'abri de la violence dans l'ate-
lier de la civilisation. La crise attrait pu se terminer d'une ma-
nière plus heureuse, nous le pensons; clic aurait pu l'être par
un homme qui unît aux prodigieuses facultés intellectuelles de
Napoléon un sentiment moral plus épuré. Mais, nous le répé-
tons, une force de volonté comme la sienne était indispensable
pour rétablir l'ordre; heureux s'il ne l'eût poinl exploitée à son
profit, au li«'u de l'employer ru bien être gênerai ! Hâtons-nous
cependant de le dire, son règne, tout déplorable qu'il fut aux
t. XL. — Décembre l8a8. /. i
634 SCIENCES MORALES,
yeux des amis de la chose publique, ses guerres elles-mêmes ,
contribuèrent puissamment, malgré lui peut-être, aux progrès
de la civilisation. Ses soldats, spectateurs, acteurs pour la
plupart de la lutte révolutionnaire , en colportèrent les prin-
cipes dans l'Europe entière; ils en devinrent les vulgarisateurs ,
pour me servir de l'expression de Saint-Simon, et propagèrent
le levain d'un changement universel , qui s'opérera tôt ou tard ,
sous l'empire de circonstances diverses, sans doute, et, nous
pouvons l'espérer, avec des formes moins violentes que n'ont
dû. l'être nécessairement celles du peuple qui, le premier, a
entrepris sa régénération. Combien de résistances n'avait-il pas
à vaincre, dont on connaîtra désormais, par son expérience,
l'inutilité ! En résultat , les campagnes militaires de Napoléon ont
servi au développement du sentiment cosmopolite qui carac-
térise notre âge. Les haines, disons plutôt les colères natio-
nales qu'elles ont excitées , étaient de leur nature aussi passa-
gères que véhémentes; les peuples ont appris à se connaître
et à s'associer par une plus grande conformité de pensée : la
croisade de nos armées a jeté les fondemens de l'unité de lan-
gage, puissant moyen de transmettre la civilisation ; et grâce à
une prépondérance matérielle éphémère , la prépondérance de
la langue française est assurée dans l'avenir.
Nous venons de tracer un aperçu rapide des diverses phases
delà révolution, d'après le point de vue où doit se placer le
philosophe. Ce point de vue est celui de M. Laurent. On lui a
reproché d'avoir parlé avec une égale approbation de plusieurs
hommes dont les carrières politiques semblent opposées. Mais ,
que l'on se reporte à ce que nous avons dit tout-à-1'heure sur
les devoirs de l'historien : on verra qu'il a dû, comme il le dit
lui-même, « signaler, sans acception de système et de nuances
politiques, les hommes fameux ou célèbres qui lui paraissaient
avoir suivi, sous des drapeaux divers, la ligne progressive, et
servi également, quoique avec des formulaires et par des moyens
contraires, l'entier développement de notre crise régénératrice,
selon les besoins qui s'étaient révélés à chacune de ses phases. »
On verra que, ses idées étant parfaitement arrêtées sur la mis-
SCIENCES MORALES. G35
sion remplie successivement par la révolution et l'empire, il
s'est enthousiasmé tour à tour pour chacun de ses héros, en
tant qu'ils contribuaient à l'accomplissement de cette mission; en
d'autres termes, il s'est enthousiasmé pour un être abstrait,
marchant toujours au même but, et personnifié tour à tour sous
les noms de Mirabeau, de La Fayette, de Robespierre, de
Napoléon : l'homme lui-même disparaît complètement à ses
yeux dès l'instant où il cesse d'avancer dans la direction con-
sidérée par lui comme devant mener au résultat le plus avanta-
geux. Plus tard, devenu biographe, nous le verrons changer
de rôle; il tiendra compte de toutes les circonstances indivi-
duelles, il saura apprécier le mérite de chacun, d'après les
efforts qu'il lui a fallu faire ; l'éducation , les préjugés de caste
serviront d'excuse à L'adversaire le plus acharné du progrès
social; il parlera avec estime des Bouille, des Broglie , des
Jîreteuil. Ainsi, les apparentes contradictions que l'on a cru
remarquer dans son ouvrage sont autant de témoignages de ses
vues philosophiques. Il importe beaucoup de populariser cette
manière rationnelle d'asseoir son jugement , en comparant les
actions avec, les circonstances qui les ont inspirées, les institu-
tions avec l'état des lumières chez le peuple qui lut gouverné
par elles. On est presque toujours amené à se dire : cet acte
que nous condamnons aujourd'hui, celte institution que nous
blâmons, méritèrent ajuste titre l'admiration des contempo-
rains et furent pour eux un immense bienfait.
Je trouve dans le livre de M. Laurent lettre ixc, p. %nl\ ) un
développement de cette pensée qu'il me paraît utile de transcrire
ici ; il y combat une opinion erronée et trop répandue : « Il a
été long-lems de mode, dans le monde philosophique, de
considérer les institutions du moven âge comme absolumenl
pernicieuses et oppressives. Ce préjugé qui produisit, en 1 7 «S < y ,
une exaltation utile contre un système social devenu abusif,
n'est pas même tout-à-fait déraciné encore. Nous voyons, au
contraire, de tems à autre, les invalides de L'école critique,
soutenus de quelques/eu/ies vétérans, s'efforcer, de le raviver,
en lui prêtant la chaleur généreuse de leur libéralisme et de
636 SCIENCES MORALES.
leur talent. On dirait que l'amour- propre, aux prises avec la
raison, les empêche de convenir que l'organisation sociale qu'ils
ont décriée à bon droit dans sa vieillesse, put avoir aussi ses
jours d'utilitéet de bonté relatives. Ils aiment mieux supposer des
effets sans cause, que d'accorder la moindre influence salutaire
au patriciat et au sacerdoce sur l'éducation progressive de l'espèce
humaine; et, s'obstinant à refuser au système théologique-
féodal toute puissance capable de produire les améliorations
qui se sont manifestées pendant la durée ou à la suite de son em-
pire, ils expliquent les progrès dont ils s'enorgueillissent, par
une impulsion constamment rétrograde, et font ainsi, du dé-
veloppement continu du principe de la perfectibilité un miracle
perpétuel. Les écrivains précurseurs de la révolution ont
commis, il est vrai, la même erreur et la même injustice; mais
en cela ils ne firent, eux, que subir la loi de leur teins, et
leur méprise seconda même l'accomplissement de la mission
qu'ils avaient à remplir. Il était en effet dans l'ordre des progrès
de la civilisation, qu'au moment où l'incompatibilité des
vieilles institutions, avec des idées et des besoins nouveaux,
aurait produit un malaise universel, les plus hautes capacités
intellectuelles se trouvassent amenées à appliquer passagère-
ment et spécialement leurs efforts à la démolition complète
d'un édifice ruiné de toutes parts, sans songer que d'autres
générations purent y jouir des avantages sociaux proportionnés
aux lumières alors acquises. Mais le philosophe qui, après
l'achèvement de cette œuvre immense et terrible , peut étudier
l'histoire du moyen âge dans le silence des passions, en dépit
des cris d'alarme que la peur des revenans arrache à quelques
esprits forts , et malgré les folles menaces que font entendre
des légions de fantômes qui essaient vainement de ressaisir des
armes brisées à jamais, le philosophe du xixe siècle doit juger
un ordre social irrévocablement détruit , avec cette générosité
qu'inspire une victoire décisive , et cette justice éclairée qui
ne pouvait se faire entendre au milieu des hostilités. C'est ce
qu'a fait Saint-Simon, lorsque , s'éïevant au-dessus des pré-
jugés de la révolution et de l'école, il a démontré la supériorité
SCIENCES MORALES. 637
du système théologique- féodal sur l'ordre politique des Grecs
et des Romains, après avoir établi, comme point de compa-
raison, que la meilleure organisation sociale serait celle , i° qui
rendrait la condition des hommes composant la majorité de la
société la plus heureuse possible, en lui procurant le plus de
moyens et de facilités pour satisfaire ses premiers besoins;
2° dans laquelle les hommes qui posséderaient le plus de mé-
rite, et dont la valeur intrinsèque serait la plus grande, auraient
le plus de facilité à parvenir au premier rang , quelle que fût
la position où les aurait placés le hasard de la naissance;
3° qui réunirait dans une même société la population la plus
nombreuse, et qui lui procurerait les plus grands moyens de
résistance contre l'étranger; 4° qui donnerait pour résultat
des travaux qu'elle protégerait les découvertes les plus im-
portantes et les plus grands progrès en civilisation et en
lumières. Sous ces divers aspects, le moyen âge l'emporte en
effet de beaucoup sur l'antiquité; les masses actives, chargées
de la production matérielle, n'y subissent plus, comme à
Sparte, à Athènes et à Rome, le joug d'un maître, à qui la
législation accordait le terrible droit de vie et de mort sur ses
esclaves, sans que la loi religieuse vînt atténuer, par quelques
inspirations philantropiques, les rigueurs de la loi civile. Si
elles sont attachées à la glèbe, ce n'est plus qu'une sujétion
indirecte qui pèse sur elles, et leur servage les met moins à
la discrétion que sous la protection de leurs seigneurs, dans
un tems où l'esprit de compétition hostile fait d'un voisin un
ennemi, et réduit la faiblesse laborieuse à accepter la tutelle
delà force armée. Chez les anciens, la hiérarchie politique
condamnait l'homme d'esprit ou de génie qui avait eu le mal-
heur de naître dans les conditions infimes à rester dans un
état perpétuel d'infériorité. L'ingénieux Phrvgien à qui nous
devons l'invention de l'apologue ne cessa d'être l'esclave
d'un philosophe, (pie pour porter, de ville en ville et de
(our en cour, la tache de son origine, et pour devenir, sous
le titre humiliant d'affranchi , le devin ou le bouffon des aris-
Dcrates et des rois. Épictète fut obligé de tenir constamment
638 SCIENCES MORALES,
son âme dans une situation extra-normale, de se donner
l'exaltation ou la fièvre du Portique, pour supporter sans
accablement le poids de la servitude. Sous le régime théolo-
gique-féodal , au contraire, le préjugé de la naissance n'in-
terdisant point aux plébéiens l'exercice des fonctions sacerdo-
tales, la roture lettrée prima bientôt la noblesse ignorante,
par l'ascendant de la religion et de la science, et parvint à
composer le premier corps de l'État. Ésope, si abreuvé de
dégoûts et d'amertume par son maître Xanthus, aurait pu
s'élever à la dignité de prince de l'église, là où Spiridion fut
revêtu de l'épiscopat, où le pâtre de Montalte, héritier d'un
pêcheur de la Judée, orna son front d'une triple couronne. »
Nous avons cru devoir prolonger cette citation importante,
parce qu'elle indique suffisamment , pour tout homme habitué
à réfléchir, la direction philosophique de l'école du Produc-
teur (i), à laquelle appartient M. Laurent. Son ouvrage, conçu
sous l'influence de cette doctrine, lui doit une marche assurée
et un caractère d'homogénéité morale que l'on est peu accou-
tumé à rencontrer dans les compositions de notre époque.
Nous lui avons reproché , dans notre premier article, de n'avoir
pas conservé la même unité dans l'exécution littéraire; mais
en même tems nous reconnaissions que la faute en appartient
à Montgaillard autant qu'à son adversaire; on a lieu de re-
gretter que celui-ci n'ait point entrepris un travail original ,
au lieu de s'attacher à réfuter un libelle qui offre en lui-
même son contre-poison, par ses formes atrabilaires, ses er-
reurs évidentes et ses nombreuses contradictions. D'un autre
côté, cependant, le public devra quelque reconnaissance à ce
dernier, pour avoir donné lieu à la réfutation de M. Laurent,
réfutation qui, heureusement, n'impose nullement l'obligation
de lire la volumineuse production de l'abbé.
Après avoir donné une idée de la méthode historique de
(j) Ce journal, dont les esprits sérieux legrettaient le long silence,
doit recommencer à paraître en janvier prochain.
SCIENCES MORALES. 639
notre auteur et de ses vues générales, nous devrions peut-être
le suivre dans quelques détails de sa narration; mais cette tâche
nous mènerait trop loin, et ce serait une espèce de trahison
que de resserrer dans un résumé aride un récit plein de chaleur
ou des considérations qui ont besoin de tous leurs développe-
mens pour être bien appréciées. Nous aimons mieux renvoyer
le lecteur à l'ouvrage même, en recommandant surtout à son
attention la seconde moitié du livre, supérieure sous tous les
rapports à la première, parce que l'auteur, cessant d'accom-
pagner pas à pas Montgaillard , s'y livre à ses propres inspi-
rations : on voit que, loin de se fatiguer, comme tant d'autres,
au milieu de la carrière , il redouble d'ardeur , persuadé déplus
en plus de la bonté de sa cause.
A ce volume sont jointes plusieurs pièces dignes d'intérêt ,
entre autres un plan politique inédit de Mirabeau, une lettre
attribuée à Louis XVIII, alors comte de Provence , et une
lettre de M. Grégoire, ancien évèque de Blois, au grand-
chancelier de la Légion-d'Honneur, contenant une abdication
volontaire et motivée du titre de commandeur dans cet ordre.
Cette dernière lettre assure à son auteur un nouveau droit au
respect de tous les hommes de bien.
H. C.
LITTÉRATURE.
Napoléon en Egypte , poème en dix chants , par
MM. Barthélémy et Méry (i).
Deuxième et dernier article (Voy. ci-dessus, ~pag. 3go-3g5.)
En révélant au public les mystères de la fraternité intellec-
tuelle des auteurs delà Villéliade et de plusieurs autres poëraes
connus de toute la France, en cédant au plaisir d'annoncer
d'abord les belles choses répandues avec profusion dans la
composition où ils viennent d'appliquer leur talent à un genre
si nouveau pour eux, je n'ai pas eu la pensée de méconnaître
les droits de la critique. Un éloge sans restriction n'est propre
qu'à exciter l'irascibilité des passions rivales, et à oTfenser la
raison et le goût du lecteur. Ainsi l'amitié même, d'accord avec
le devoir, m'imposait la loi de mêler la censure à la louange;
et ce devoir, je me réservais de le remplir dans ce second ar-
ticle.
On a généralement reproché aux deux poètes l'absence d'un
plan bien conçu , dont toutes les parties se rattachent à un
centre commun: il faut bien convenir de la force de l'objection,
mais il faut ajouter aussi qu'elle suppose et demande une con-
dition presque impossible à remplir par les auteurs de Napoléon
en Egypte. Comment établir l'unité de lieu pour des exploits
qui ont eu plusieurs théâtres différens ? Comment enchaîner
dans une seule action des travaux qui se rapportaient à un
même but, mais ne faisaient point partie d'un tout, comme les
événemens du siège d'ilion ou de la conquête de Jérusalem ?
(i) Paris, 1828 ; Ambr. Dupont. 1 vol. in-8° de xv et 387 pages i
prix , 7 fr. 5o c.
LITTÉRATURE. 6/,;
Recourir à la fiction peur trouver un cadre a" sujet ? Ne jait-
on pas combien la fiction s'allie mal avec la vérité présente ù
tous les yeux , et que les contemporains n'accordent aux poètes
aucune de ces libertés avec lesquelles ils usaient jadis en sou-
verains du droit de métamorphoser les hommes et les choses?
Je ne demanderai donc point à MM. Méry e* Barthélémy ce
qui n'était pas en leur pouvoir, mais je les crois vulnérables
sur un autre point. Faute d'avoir assez attentivement étudié !e
personnage principal, ils ne lui ont pas donné les proportions
colossales de sa nature morale et intellectuelle. Nous ne le
voyons pas couronné des palmes de sa première glo;re d'Italie ,
et méditant déjà d'être le Brutus des rois et le César de la
France; mais n'ayant point osé passer le Rubicon. Sur la flotte,
il devait nous apparaître préparant en secret la ruine de l'An-
gleterre, comme Alexandre la ruine de la monarchie des Perses,
et préludant comme lui à l'empire du monde par la conquête de
l'Asie qu'il promet à ses armes. A côté du délire sublime où une
espérance illimitée jette des imaginations pareille;- à la sienne,
je voudrais qu'on me montrât Napoléon refroidi par !a raison,
possédé de ce désir immense de connaître qui lui était propre ,
cherchant à tout apprendre, prompt à tout saisir, et doué de la
plus rare sagacité pour deviner ce qu'il n'avait jamais su. Ainsi
que l'ont pensé plusieurs personnes, les auteurs n'ont point
répandu assez de magie autour de Napoléon, donné assez de
hauteur à ses pensées, assez d 'importance à son rôle , lors du
débarquement en Egypte et dans l'attaque d'Alexandrie. On
croirait qu'il reste en partie voilé à dessein, mais non comme
le dieu du Tasse et de Milton , qui se cache dans des Ilots de
lumière, ou comme l'Achille de l'Iliade autour duquel Mineiw
assemble un nuage d'où jaillissent les éclairs de la foudre. En
général le chant d' Alexandrie , quoique écrit avec beaucoup
d'élégance et dans un style brillant d'images, me semble un
peu nu. Sauf le début , marqué au caohel d'une si noble inspi-
ration, et le portrait de Mural étincelatn de verve, nuis qui
en l'ait désirer d'antres à cote de lui, on dirait que les auteurs
n'étaient point encore en haleine, tant ils s.- montivnl sobres d
64* LITTÉRATURE.
ces détails qui font la vie d'un poëme, de ces traits qui peignent
l'homme tout entier, et surtout ménagers des riches couleurs
qu'ils ont prodiguées ailleurs avec un excès de luxe peut-être,
mais sans cesser jamais d'être vrais.
C'est dans leur second chant que MM. Méry et Barthélemv
peuvent apprendre ce qui manque au premier, et ce que leur
muse doit y ajouter pour peu qu'ils veuillent la solliciter avec
ardeur. C'est là qu'on trouve cet ange El-Modhy, la seule fic-
tion peut-être que le poëme pût admettre, parce qu'elle re-
pose sur un fait et sur une croyance, et qui a fourni aux poètes
ces beaux vers :
Quel est son nom?... Son nom , ineffable syllabe
Se prononce tout bas dans la veillée arabe;
On dit qu'il fut créé par de secrets destins
Sous les dunes d'Ammon, ou chez les Abyssfas.
Mais quel que soit le peuple où le soit le fit naître,
Dans le sein d'une femme i! n'a pas reçu l'être.
Les esprits infernaux le protègent ; on dit
Que le plomb des chrétiens sur son Jlanc km bondit,
Qu'il charme les jakals, et que sa forte haleine
Arrête le boulet qui siffle dans la plaine.
Etre mystérieux et prophète imposteur,
Son nom est El-Modhy , l'ange exterminateur.
Les auteurs ont usé du privilège de la poésie en prêtant
l'amour des voluptés au farouche et ambitieux Mourad-Bey ;
cethomme de fer, et capable de tout entreprendre pour usurper
le pouvoir et le conserver, ne s'abandonnait point avec des
femmes aux molles délices d'un harem: d'autres beys, ses
rivaux , sacrifiaient à 'la faiblesse commune pour le sexe qui
commande en priant; mais aucun ami de l'art ne voudra re-
procher à MM. Méry et Barthélémy la peinture d'un sérail de
l'Orient, empreinte de toutes les couleurs du sujet , et qui forme
une si heureuse opposition avec l'arrivée de l'ange El-Modhy,
venant annoncer à Mourad, déjà tout brûlant d'amour et
de désir, la prise d'Alexandrie et la marche des Franchis sur
le Caire. Au reste , même eu le plongeant dans les voluptés , les
LITTÉRATURE. 6^
auteurs ont eu soin, comme on va le voir, de ne point altérer
le caractère du bey.
Héros voluptueux qu'assiège un mol ennui ,
Quel œil en ce moment reconnaîtrait en lui
Ce bey des Mamclucks, fils de laCircassie,
Qui nourrit de combats sa jeunesse endurcie ?
Il languit au sérail ; mais quand ce bras puissant
Se roidit pour -venger la gloire du croissant ,
Ce bras dans la bataille, armé par le prophète,
Comme un hochet d'enfant fait voler une tête.
Voici maintenant les séductions dont le barbare Africain est
entouré :
Les femmes cependant, que le bej' suit des yeux,
Marchaient sur le tauis d'un pas silencieux,
Quand , au signal du maître, un esclave d'Asie
Touche d'un doigt léger l'odalisque choisie.
La captive s'arrête, et deux eunuques blancs
Jusqu'aux pieds de Mourad guident ses pas tremblans.
Pour la première fois la timide Persane
Levait, dans le sérail, son voile diaphane;
Un vieux marchand d'Ormus , par Mourad appelé ,
Ce matin l'a vendue aux eunuques d'Hellé.
Mourad a respiré son haleine amoureuse,
Plus douce qu'un parfum de l'Arabie heureuse.
Le réveil de Mourad, le discours de l'ange exterminateur,
plein d'une sauvage énergie et d'images empruntées à l'Orient .
son accent prophétique, contrastent bien avec le tableau de
la paix voluptueuse du sérail et réchauffent la scène ; mais
la colère du bey, et les transports de ses llamelucks deman-
dent un pinceau [dus large, une teinte plus lière, et des
mouvemeus tumultueux que les auteurs sauront trouver quand
ils le voudront. Sur la lin de ce chant, où leur muse a pris
un vol si élevé, le lecteur souhaite non -seulement m\ tableau
déchirant du désastre de la Hotte à Aboukir ; mais il attend
Mirtoui les premiers orages du cœur de Napoléon; surpris par
un si grand désastre, séparé désormais de la France par
une barrière insurmontable , se sentant d'abord prisonniei
64$ LITTÉRATURE.
dans sa conquête ". peine commencée , et cependant imposant
silence au tumulte de ses passions et de ses pensées pour
montrer à l'armée un visage serein. Il y a là une peinture
sublime qui reste à faire et que sans doute les deux poètes se
sont déjà promis de nous donner dans tout son éclat comme
dans toute sa vérité. La crainte de fatiguer le lecteur leur a
coûté des sacrifices qui sent des pertes pour leur réputation et
pour nos plaisirs.
Je n'ai presque que des éloges à donner au chant des Pyra-
mides, si noblement commencé par une description des lieux
tout-à-fait neuve, Pt terminé avec tant de bonheur par cette
scène à la fois idéale et vraie:
Alors un grenadier vieilli sous les drapeaux
Saisit un étendard qu'a déchiré la balle ,
Et gravit de Chéops la tombe colossale.
Par les gradins détruits et de sable couverts,
Par les angles brisés , il monte dans les airs ;
Et d'un sublime effort tout palpitant encore,
Place sur le sommet un drapeau tricolore.
Soudain du camp français un long frémissement
Salua par trois fois l'antique monument.
Vous eussiez dit qu'alors tous les rois Ptolémée
Sortaient de leurs cercueils pour voir la grande armée;
Que les morts, dépouillant un suaire en lambeaux ,
Quittaient Nécropolis, la ville des tombeaux,
Et gravement assis sur des assises noires,
Dans la langue d'Isis célébraient nos victoires.
Dans ce même chant Mourad-Bey est fièrement dessiné ; sa
harangue respire une inspiration passionnée : elle frappe
l'esprit de ces soldats par des images familières à l'Orient,
et dont on trouve le modèle dans la Bible, avec une exagéra-
tion dont les auteurs ont eu raison de ne pas imiter les hyper-
boles. La bataille renferme des beautés originales et des traits
d'une vigueur extrême; on y voit bien lutter le courage, le
sang froid et le génie militaire des Européens, avec l'énergie
tndomptée, la constance, le dévoûment fanatique des Musul-
LITTÉRATURE. 645
I mans. Dans l'action , le bcy développe une audace extraordi-
naire ; il attaque avec la furie d'un soldat , et commande avec
la tête d'un général ; mais Napoléon , immobile , sans doute
parce qu'il est sûr de la victoire , paraît dépenser trop peu de
génie pour l'obtenir , et l'on chercherait en vain à lui appliquer
l'image de ce qu'il était vraiment au milieu d'une armée fran-
çaise :
Spiritus intus alit, totamque infusa per arlus
Mens agitât molem.
Heureusement ce défaut est du nombre de ceux que le raient
peut corriger ; les auteurs en regardant Napoléon face à face ,
en restant long-tems en contemplation devant cet homme
extraordinaire, s'élèveront jusqu'à lui : leur faute ne vient pas
d'impuissance.
Le chant qui a pour titre le Caire donne lieu au même
reproche ; et à cette occasion il faut encore appeler l'attention
des auteurs sur un autre oubli, peut-être volontaire de leur
part, et dû à la crainte de refroidir le poème par des détails
qu'il n'est pas facile de rendre intéressans, malgré leur impor-
tance. Dans Napoléon , le talent de l'administration appliqué à
dévastes contrées et à des peuples entiers, la science pratique
du gouvernement, l'habileté à manier les esprits des hommes
n'étaient pas au-dessous des qualités du grand capitaine. Il fit
éclater beauroup de sagesse dans le gouvernement de l'Egypte ,
et l'autorité suprême avec laquelle il imposa à nos soldats le
plus profond respect pour les coutumes, les mœurs et la reli-
gion du peuple conquis, n'atteste pas moins que ses victoires
l'ascendant de son génie et de son caractère. Que MM. Méry
et Barthélémy nous donnent le grand homme tout entier, ils
le doivent, ils le peuvent, ils le feront avec moins de peines
peut-être qu'ils n'en ont prises pour Iraeer av ec tant d'illusion ,
de magie et de vérité la nuit du désert, le bivouac de l'ai mee.
la description vivante des monumens de l'Egypte, et les fêtes
du Caire, chefe-d'eauvre d'une poésie descriptive dont les ta-
bleaux sont animes comme les scènes d'exposition d'un drame
G46 LITTÉRATURE.
Plus nous avançons dans le poëme et plus les deux auteurs
grandissent dans la carrière avec le héros. Bonaparte est bien
le génie tutélaire de l'armée au milieu des souffrances du désert:
à l'hôpital de Jaffa il se montre plus sublime encore ; on
aime à voir immortalisé comme lui le médecin Desgenettes, que
la Grèce eût mis au nombre de ses dieux, et dont cependant
les paroles et les exemples ne peuvent obtenir l'ascendant ré-
servé au génie d'un illustre capitaine, qui peut pousser les pro-
diges de son influence jusqu'à racheter ses soldats de la mort
par l'enthousiasme qu'il rallume dans des cœurs abattus par le
désespoir. Je ne sais pas si l'on trouverait dans les plus belles
descriptions de la peste par les anciens ou par les modernes des
beautés égales à celles du déchirant tableau de la mosquée de
Ptolémaïs transformée en hùpital , et habitée par la douleur
sous toutes les formes de ses affreuses métamorphoses.
Le style de MM. Méry et Barthélémy a obtenu justement
des éloges unanimes, cependant on le trouve trop riche et trop
beau; leur poésie éblouit, a-t-on dit, comme ce miroir de
sable qui reflète dans le désert la lumière du soleil. Il n'ap-
partient pas à tout le monde d'encourir un pareil reproche: il
est fondé pourtant; et si le faux éclat, les ornemens brillantes
ne déparent pas leur manière , on n'y trouve pas la mol-
lesse et l'abandon. Euripide, Racine et La Fontame, qu'ils
connaissent pourtant si bien , qu'ils en sont pour ainsi dire pé-
nétrés , auraient dû leur apprendre le secret et le mérite de ces
vers qui sortent du cœur avec l'accent de la vérité , et qui
donnent au discours ce charme des grâces d'Esther qui délassaient
Assuérus fatigué de la pompe et des grandeurs de sa Cour.
Étudier cette partie de l'art qui consiste à se rapprocher le plus
près possible de la nature est un des besoins de MM. Méry et
Barthélémy ; nul doute qu'ils n'aient déjà prévenu ce conseil de
l'amitié. Mais le développement de leur talent, qu'il faut rendre
complet, autant que le permet la faiblesse humaine; mais
l'intérêt de leur réputatiou, s'ils veulent suivre la carrière dans
laquelle ils viennent d'entrer, exigent d'eux avant tout un com-
merce intime , un commerce de réflexion , d'habitude et d'amour
LITTÉRATURE. 647
avec les poëtes dramatiques de toutes les nations, et d'abord
avec le théâtre grec, qui réunit les conditions les plus impor-
tantes pour leurs progrès futurs : d'un côté, la vérité des
sentimens, l'accord du langage avec ce qu'il doit exprimer,
l'énergie des grandes passions, ou la douce sensibilité des
âmes tendres , unis à l'intérêt et à la vérité des situations les
plus dramatiques; de l'autre, toutes les beautés de la poésie
depuis les plus hautes jusqu'aux plus simples, telles que nous
les trouvons dans Athalie et dans ses chœurs, dans la bouche
du grand- prêtre Joad , ou dans celle de Joas et du jeune
Éliacin. Quand les deux frères se seront remplis de cette
divine et grande nourriture; quand leur esprit l'aura digérée et
transformée en une substance qui leur deviendra propre, qu'ils
s'attachent tour- à-tour à Corneille, le plus grand des poêles
tragiques quand il est simple, quand il écrit de génie et non pas
avec son esprit; à Shakespeare qui, après Molière, a peut-être
le mieux connu le cœur de l'homme, et qui a mêlé à ses
sublimes portraits tant de créations charmantes ; témoin ses
rôles de femmes pleins de charme, de tendresse, de naïveté
de jeunesse de cœur, de grâces de l'âme et de la personne.
Avec une telle direction donnée à leurs talens, avec la constance
dont, je les connais capables, et en considérant qu'ils sont
tous deux dans l'âge des fortes résolutions et des grands
progrès , qui deviennent presque des métamorphoses pour
l'écrivain qui entre dans une nouvelle carrière, j'espère un
brillant avenir pour MM. Méry et Barthélémy,
P. F. Tissot.
H. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
LIVRES ÉTRANGERS (i).
\
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
ÉTATS-UNIS.
171. — * On the influence of médecine , etc. — De l'influence
delà médecine; Discours prononcé devant la Société de méde-
cine de Philadelphie, le 9 février 1828 ; par /. Bell, D. M., etc.
Philadelphie , 1828 ; Milfl'm et P*rry. I11-80 de 36 pages.
L'orateur, après avoir montré les rapports qui existent entre
la médecine et l'état moral, social et intellectuel de l'homme,
passe en revue les différentes branches des sciences auxquelles
l'art de guérir prête ou demande des secours. Il signale les
hommes illustres qui se sont occupés de chacune d'elles , et
trace un résumé rapide de l'histoire de la médecine. Dans l'en-
fance des peuples , cette science se confond avec les mystères
de la religion : les prêtres de l'Egypte, les premiers philoso-
phes de la Grèce étaient médecins. Plus tard, dans le moyen
âge, les moines joignaient la lecture d'Hippocrate et de Galien
à celle des livres saints et possédaient presque seuls l'art de
guérir. La morale, la philosophie, l'agriculture, la chimie,
l'histoire naturelle et ses subdivisions fournissent successive-
ment à M. Bell l'occasion de faire des rapprochemens curieux
entre les écrivains célèbres qui les ont traitées. Ainsi, Hippo-
crate constate, avant Montesquieu, l'influence des climats et
des situations géographiques sur les hommes, leurs mœurs et
leurs institutions politiques. Ainsi, Rabelais, qui, comme on le
sait, avait long-tcms étudié à Montpellier, est comparé à Guy-
Patin et à ce docteur Henri Stubbe, qui réunissait à une belle
aine un esprit caustique et un grand savoir. M. Bell a su prou-
(1) Nous indiquons -par un astérisque (*) , placé à côté du titre de chaque
ouvrage, ceux des livres étrangers ou français qui paraissent dignes d'une atten-
tion particulière , et uous en rendrons quelquefois compte dans la section des
Analyses.
AMERIQUE SEPTENTRIONALE. 649
ver, dans un petit nombre de pages, qu'il possède nue véri-
table érudition et une éloquence vive et facile. A. P.
172. — * A discourse on t/ie lifc and char ac ter of Thomas
Addis Emmet , etc. — Discours sur la vie et le caractère de-
Thomas Addis Emmet, prononcé à l'Hôtel-de-vilie de New-
York, le ier mars 1828; par Samuel L. Mitchill. New- York
1828. In-8°.
Thomas Addis Emmet, né à Dublin , en Irlande , étudia
d'abord la médecine, et prit son degré de docteur à l'université
d'Edimbourg. Toutefois, son frère aîné, qui était avocat, étant
mort fort jeune, il résolut de suivre la carrière du barreau, et
alla faire son droit à Londres. De retour dans sa patrie, où il
comptait exercer sa profession, il s'y ht plutôt connaître, dit
M. Mitchill, comme homme politique que comme avocat. La
révolution qui affranchit les colonies anglaises de l'Amérique
du nord produisit une sensation profonde en Europe, et par-
ticulièrement en Irlande. Une foule d'Irlandais avait pris part
a la lutte, et plusieurs même avaient été du nombre des chefs
les plus distingués. Leurs compatriotes en avaient lu l'histoire,
et ceux qui "retournèrent parmi eux leur racontèrent ce qui
venait d'arriver. Des voyageurs et des émigrans qui étaient
venus en Amérique le virent de leurs propres yeux, et ne
révèrent plus que liberté. Toute l'Amérique, dirent-ils, est
libre depuis ies confins du Maine jusqu'à ceux de la Géorgie,
et l'Irlande est dans les fers. Ils formèrent le projet de se-
couer le joug à l'instar de leurs frères d'outremer, et d'ob-
tenir de force les droits que le gouvernement anglais leur
refusait. Dès-lors il s'établit une espèce de ligue sous le nom
d'association des Irlandais unis , qui étendit ses ramifications
dans toutes les parties de l'île. Malheureusement les réfor-
materus n'avaient ni armes ni discipline pour soutenir avec
succès la violente lutte qui allait s'engager. Le gouvernement
adopta des mesures de défense proportionnées au danger, et qui
devaient amener l'anéantissement des insurgés. Ceux-ci résis-
tèrent avec courage, le sang coula sur mille champs de ba-
taille; mais le pouvoir civil, aidé de tontes les forces «le la
Grande-Bretagne, finit par triompher. La plupart despatriotes,
pris les armes à la main, périrent sur l'échafaud ; quelques-uns
cherchèrent leur salut sur la terre d'exil , et d'autres SC sou-
mirent à îles conditions pinson moins avantageuses.
11 existait une antre classe de put) lûtes , à laquelle appartenait
Emmet, qu'on ne pouvait convaincre d'insurreelion ni de
rébellion , mais qui n'en inspirait pas moins les craintes les
plus vives .m pouvoir, à cause de ses principes politiques. 1 .
x. ix. — Décembre 1828. .. ■
o"5o LIVRES ÉTRANGERS.
gouvernement en fit arrêter plusieurs et les jeta dans les pri-
sons. Emmet fut de ce nombre. Traînés séparément devant
le conseil privé, les prisonniers y subirent des interrogatoires
captieux et perfides* et ceux dont on ne put tirer des déposi-
tions accusatrices furent renvoyés à leurs cachots. Pendant
leur longue et pénible détention, plusieurs plans furent pro-
jetés pour la délivrance d'Emmet et de ses compagnons. Après
avoir rejeté toutes les propositions de ce genre, ils accé-
dèrent enfin à un projet qui leur permettait de quitter le pays
et de se rendre aux États-Unis. Mais l'ambassadeur américain
près la Cour de Saint- James protesta contre cette mesure à la-
quelle le ministère anglais s'empressa de renoncer.
« Braves et généreux Irlandais! s'écrie M. Mitchill. ( Ces évé-
nemens se passaient lorsqu'il existait chez nous une loi du congrès
qui exigeait d'un étranger quatorze ans de résidence avant qu'il
pût devenir citoyen. Appelé à la chambre des représentans, je sai-
sis avec empressementla première occasion de proposer une mo-
dification à la loi sur la naturalisation, pour réduire ce terme à
cinq ans. Je voulais que de paisibles émigrans pussent jouir avec
nous de la liberté que leur gouvernement leur refusait. Mon
amendement fut adopté.) Accourez, hommes de bien, venez
partager notre bonheur; vouspouvez maintenant, en peu d'an-
nées, devenir citoyens de notre heureuse république. Du mo-
ment que vous avez mis le pied sur notre sol hospitalier, vous
jouissez de la protection des lois; vous pouvez prétendre aux
emplois, et au prix de vos services. Même avant l'expiration
des cinq années, il vous est facile d'obtenir de la législature la
faculté d'acquérir des biens-fonds. Les franchises électives vous
sont accordées : non-seulement vous êtes électeurs, mais vous
pouvez prétendre à la candidature. Venez, nos écoles et nos
collèges réclament l'assistance de vos savans; vos hommes de
mérite nous seront utiles dans leurs professions respectives ;
nos arts, notre commerce, notre industrie demandent le con-
cours de vos connaissances; et vous tous qui désirez mettre à
profit votre intelligence et votre activité, venez nous aider à
construire nos habitations, à embellir nos villes, à dessécher
nos marais, à creuser nos canaux et à cultiver nos campagnes.
Vous avez ici de quoi vous occuper; le travail est sûr de trou-
ver chez nous sa récompense. »
Le gouvernement anglais se décida enfin à reléguer une ving-
taine de ces prisonniers au fort George, en Ecosse, où ils furent
détenus pendant deux années et demie. La paix d'Amiens venait
alors d'être conclue; la France n'était plus à craindre, et
l'insurrection irlandaise était apaisée. On permit à un petit
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE. 65 1
nombre de prisonniers de rentrer dans leurs foyers; M. Emmet
et quelques-uns de ses compagnons d'infortune, places à bord
d'une frégate, furent déportés sur les rives de l'Elbe, où ou
leur communiqua un acte du parlement qui prononçait les peines
les plus sévères contre ceux d'entre eux qui retourneraient en
Irlande. Madame Emmet, qui avait en vain imploré du gou-
vernement l'autorisation de visiter son mari pendant sa longue
captivité, obtint la permission de le suivre dans l'exil, à con-
dition qu'elle ne remettrait plus les pieds sur le territoire bri-
tannique.
M. Emmet tourna alors ses regards vers les États-Unis;
et, « en 1804, dit M. Mitchilf , j'eus le plaisir d'embrasser mon
ancien camarade d'études, et de le féliciter de son arrivée sur la
terre de la liberté. «Les persécutions dont il avait été l'objet, et la
renommée de ses talens étaient parvenues en Amérique long-
tems avant son émigration, et lui valurent l'accueil le plus hono-
rable et le plus encourageant de tous les membres de la profes-
sion judiciaire. Sa qualité d'étranger ne fut point un obstacle
à leurs yeux. Reçu membre du barreau de New- York, il ne
tarda pas à s'élever au premier rang dans sa profession, et,
en 1812, il fut nommé avocat général de l'Etat.
M. Emmet a écrit fort peu : quelques traités, des disser-
tations médicales, et un essai sur l'histoire d'Irlande , sont tout
ce qu'il a laissé. Ce dernier a paru dans un recueil publié, à
New- York , en 1807, par son ami et compagnon d'exil le doc-
teur Mac Neven ; il est intitulé : Pièces of Irish history , illus-
tra tive of the condition of the catiiolics of Jrclancl, of the origi/i
and progress ofthe polit ical syslem of the United Irishmcn , and
of their transactions with the anglo-Jrish gooernment. (Pièces
pour servir à l'histoire de l'Irlande, et pour faire connaître
la condition des catholiques d'Irlande, l'origine et les progrès
de l'association des Irlandais unis , et leurs transactions avec
le gouvernement anglo-irlandais).
M. Emmet est mort à New -York le itt novembre 1827,
dans sa 64e année. B — r.
173. — 'J'he humours of Entopiei , etc. — Caractères de l'Eu-
topie , conte où l'on dépeint l'ancien étal de Mite colonie; par
un Eutopien. Philadelphie, 1828; Carey. lieux volumes in-12
de 209-228 pages.
« L'auteur de ce roman a cessé de vivre] c'était un jeune
homme de grande espérance , né dans le pays dont son imagi-
nation fait un tableau si animé lorsqu'elle se reporte au teins
où les hommes v fuient à peu près tels qu'il les représente.
C'est d'une main défaillante qu'il a dessillé ces ligures; la moi I
4a.
C52 LIVRES ÉTRANGERS.— EUROPE,
n'a pas permis qu'il les terminât. Il sentait les imperfections de
son ouvrage, et désira que son nom demeurât caché s'il man-
quait de tems pour retoucher les parties qu'il jugeait les plus
défectueuses. Toutefois, comme sa famille n'est pas dans l'ai-
sance, il ne voulut point qu'elle fût privée du léger secours que
ce manuscrit pourrait lui procurer : ses intentions seront sui-
vies ponctuellement. >>
Cet avertissement des éditeurs a sans doute procuré à l'ou-
vrage de nombreux lecteurs en Amérique : en Europe , on fera
plus d'attention au mérite littéraire, à l'originalité des por-
traits, à la nouveauté des situations, à tout ce que l'on recherche
dans un roman. Avant de juger X E utopie en France, et de la
faire passer dans notre langue, on fera bien de consulter sur
cet ouvrage le goût de nos voisins d'outre- mer. Ils ont con-
servé plus que nous la connaissance des mœurs des tribus indi-
gènes de l'Amérique : ils peuvent apprécier mieux que nous
la vérité des couleurs locales, et juger si l'auteur a représenté
une nature reconnaissable ; car cette qualité est nécessaire ,
même dans les compositions les plus romanesques. Si les An-
glais font à ce roman un accueil empressé, nos traducteurs
pourront se mettre à l'œuvre; mais si le public de Londres
uéglige la nouvelle production américaine, les Parisiens la
recevraient plus froidement encore. Ainsi, attendons : nos
voisins, aussi curieux que nous, auront bientôt jugé ces deux
volumes; et, dans ce cas, il nous convient de ne point pro-
noncer avant eux sur un sujet qui est encore à leur portée , et
que nous avons presque entièrement perdu de vue. Y.
EUROPE.
GRANDE - BRETAGNE .
174- — * Examen statistique du royaume de France en 1787,
considéré sous les rapports de son étendue , de sa population ,
de ses revenus , de ses dépenses , de sa dette , de son commerce
et de sa navigation , d'après des documens officiels recueillis et
mis en ordre sous une forme nouvelle, par Cew Moreav ,
vice-consul de France à Londres , membre de la Société royale
des sciences de Londres , de Y Institution royale de la Grande-Bre-
tagne , avec cette épigraphe : Ecery Une a moral'; every page
a history. Londres, 1828; Treuttcl et Wurt/ ; Paris, même
maison, rue de Bourbon , n° 17. Demi-feuille in-4° lithogra-
phiée; prix, a fr.
GRANDE-BRETAGNE. 653
En examinant ce travail, dont nous allons extraire quelques
résultats numériques, nous nous sommes demandé si fauteur
a voulu présenter le chiffre moyen de la prospérité de la
France durant les dernières années qui ont précédé la révo-
lution, ou s'il a considéré l'année 1787 comme celle qui devait
nous intéresser davantage par l'importance de ses transactions
commerciales. Nous pensons que , dans l'un ou dans l'autre cas ,
quels que soient le mérite et l'intérêt des savantes recherches
auxquelles il s'est livré, il n'a pas entièrement atteint son but.
Dans le premier , M. Moreau aurait dû offrir au moins le tableau
des cinq ou six années qui précédèrent 1789, en y comprenant
cette mémorable année, puis tirer de ces différens nombres
une moyenne qui pût servir de terme de comparaison au
chiffre de notre époque. Dans le second, M. Moreau n'aurait
pas dû oublier qu'à la (in de la guerre de l'indépendance, le
traité de commerce conclu avec l'Angleterre , et qui favorisa
chez nous pour le moment une plus grande masse d'expor-
tations dans le Nouveau-Monde, rendit l'année 1786, plutôt
que l'année 1787, éminemment favorable aux intérêts généraux
de la France. L'auteur, en outre, a puisé la plupart de ses
renseignemens dans les écrits des financiers de l'époque, et
particulièrement dans l' administration de Nec/.er, et quelques-
uns des résultats offerts par cet administrateur sont erronés.
Les travaux du cadastre perfectionné ont prouvé que Necker
s'était trompé presque d'un tiers sur l'étendue territoriale de la
Franceàcette époque, et par suite, sur la population qu'il avait
calculée par lieue carrée. M. Moreau nous a ôté, d'ailleurs,
la possibilité de vérifier ses résultats, puisqu'il n'a indiqué
aucune des sources auxquelles il a puisé. Il faut donc le croire
sur parole, sans pouvoir --déterminer le degré d'exactitude de
ses relevés etdescs calculs, quin'en sont pas moins entièrement
utiles et dignes des plus grands éloges.
Quoi qu'il en soit, et en admettant comme officiel l'examen
statistique de la France en 1787, il résulte qu'en cette année
les contributions de diverses natures frappées sur la France, et
qu'on appelait alors les rêverais du roi , se
montaient à 55 1,000,000 liv.
Que les impôts prélevés sur nos colonies
étaient de 9,000,000
El que les revenus particuliers du roi étaient
de 3 1,000,000
Total 593,000,000
654 LIVRES ÉTRANGERS.
Que les frais de perception s'élevaient à. . . 59,000,000
Que les dépenses pour le département de la
guerre, y compris les droits d'oblats pour
THôtel des Invalides et les taxations an-
nuelles de la trésorerie de la guerre, étaient
de io5,6oo,ooo
Que les dépenses pour la marine et les colo-
nies, en y comprenant les chiourmes,
étaient de 45,200,000
Que les dépenses de la maison particulière
du roi , y compris la cassette, étaient de . . 1 3,ooo,ooo (
La totalité de la dette publique se montait à 290,000,000
Ajoutez, pour entretien des jardins publics,
des monumens, des bibliothèques, pour
solde des écrivains religieux, pensions aux
nouveaux convertis, enseignement, pour
tout ce qui se rapporte enfin aujourd'hui
au ministère de l'intérieur, une somme de 219,200,000
Total des dépenses 732,000,000
Totalité des revenus 592,000,000
Excédant de dépenses 140,000,000
A déduire 5o,ooo,ooo liv. passées en rem-
boursement à époques fixes, ci 5o,ooo,ooo
Déficit annuel 90,000,000
Nous pourrions comparer ici les recettes des dernières an-
nées qui viennent de s'écouler avec celles de 1787; mais on
sait que l'accroissement de plus du double, qui a eu lieu dans
nos budgets depuis cette époque, doit être attribué aux pro-
grès de la civilisation et de l'industrie, qui furent comprimés,
depuis 1824, par les ministres dirigeans ; ce sera donc 1824
que nous prendrons comme terme de comparaison avec 1787.
Les importations en France, en 1787, s'éle-
vaient à une valeur de 631,790,700 liv.
En 1824, elles ont été de 454,000,000 (2)
La différence en moins est de 177,790,700
Il s'en faut donc presque du tiers de la valeur des objets tirés
(1) Non compris l'entretien de la maison militaire du roi, qui était
soldée par le gros budget.
(a) États officiels publiés par M. Moreau de Jonnès , et lus à
l'Académie des Sciences, en 1837.
GRANDE-BRETAGNE. 655
maintenant de l'étranger, que notre importation égale celle
d'autrefois ; et cette différence s'explique aisément, quand on
se rappelle qu'alors nous étions obligés d'acheter les blés
nécessaires au complément de notre consommation, tous les
tissus de coton, et une multitude d objets que notre industrie
nous fournit aujourd'hui abondamment.
En 1787, nos exportations étaient de. . . 445,3oi,3oo Hv.
En 1824 . elles se sont élevées à 44o,ooo,ooo
La différence en moins est de 5,3oi,3oo
Par conséquent, la valeur de nos exportations est à peu près
la même que lorsque nous possédions d'importantes colonies ,
et que nous prenions rang, immédiatement après l'Angleterre,
sous le rapport des forces navales. Quelques mois de progrès,
aussi rapides que ceux qui sont constatés par l'année 1824,
peuvent donc suffire pour effacer complètement les traces
qu'ont laissées jusqu'à ce jour dans la principale brandie de
notre fortune commerciale trente années de révolutions, de
guerres, de triomphes et de malheurs. Lorsqu'un État réunit les
avantages d'un climat tempéré, d'une vaste étendue de territoire,
d'une grande population et d'un désir général d'améliorations,
c'est en lui-même et dans les ressources qu'il tient de la nature
qu'existent les élémens de son plus important commerce et de
sa prospérité. M. B.
1 7 5. — * Observations on the cultù'ation ofpoor soils , etc. — De
la nécessité et de la possibilité de cultiver les terres incultes,
prouvées par des exemples tirés des colonies de cultivateurs éta-
blis dans la Nord-Hollande; par M. JF. Jacoiî. Londres, 1828.
In-8°.
Dans le malaise général qu'éprouvent l'Angleterre et l'Ir-
lande ( abstraction faite de la crise qui tourmente ce dernier
royaume), des esprits inquiets et peu clairvoyans, qui s'aban-
donnent aux terreurs de leur imagination , ou qui ne veulent
pas voir le mal là où il est, se sont avisés de trouver (pic les
machines produisaient trop, et que, pour arrêter l'essor qu'elles
tendent constamment à prendre, il contiendrait de les frapper
d'un impôt tel, que le nombre n'en pût désormais augmenter,
et même que la plupart des machines existantes lussent aban-
données. Il est difficile de discuter sérieusement une telle opi-
nion, et nous ne la signalerons ici que pour faire voir (pie les
sciences économiques n'ont pas encore fait beaucoup de pro
grès en Angleterre, puisque de semblables idées viennent de
nos jours troubler la lele d'un grand nombre de personnes qui
ont à cœur la prospérité de leur pays et le bonheur des classes
souffrantes; niais qui, faute dr posséder de saines notions d'u-
656 LIVRES ÉTRANGERS.
conomie politique , veulent appliquer un remède violent et im-
praticable à une maladie sociale qu'ils ne connaissent point.
Il n'est plus possible aujourd'hui de regarder l'accroissement
toujours croissant des machines comme un mal contagieux qu'il
faut à tout prix arrêter. Tout prouve, au contraire, que, loin
d'entraver les progrès de l'industrie, un gouvernement éclairé
doit les favoriser, en dégageant le commerce de tous les ob-
stacles qui peuvent gêner sa marche, et en encourageant par
tous les moyens possibles le défrichement de cette immense
quantité de terrains abandonnés qui composent une si grande
partie du territoire de chacun des grands états de l'Europe.
L'ouvrage de M. W. Jacob est destiné à confirmer celte der-
nière assertion , et à détruire l'opinion assez généralement ré
pandue parmi les économistes et les hommes d'état de l'Angle-
terre, que c'est seulement par un système vaste et régulier
d'émigration aux possessions anglaises transatlantiques , que
l'Angleterre pourra se débarrasser de ce grand nombre d'hom-
mes inutiles qui la surchargent, et qu'il faut se hâter d'embar-
quer et de transporter dans les colonies une grande partie de la
population affamée et inoccupée de l'Irlande. Ce moyen ex-
trême, dont M. Jacob fait sentir les funestes conséquences, doit,
selon lui, être remplacé par le défrichement de ces bogs , ou
marais, qui sillonnent l'Irlande dans tous les sens, et de ces
bruyères qui commencent aux portes de Londres et qui s'étendent
dans tous les comtés. Ce moyen, dit M. Jacob, est peut-être le
seid qu'ait l'Angleterre d'éviter les malheurs qui la menacent.
Il est bien étrange que ce pavs , où l'agriculture est deve-
nue une science , renferme encore une si grande quan-
tité de terres en friche. Il résulte d'un rapport adressé par un
ingénieur anglais très-distingué au Comité d'émigration, que la
surface territoriale de la Grande-Bretagne présente les divisions
ci-après :
1
Terres culti-
vées et jar-
dins.
Prairies
et
pâturages.
Terres in-
cultes , mais
susceptibles
de rapport.
Terres tout
à - fait incul-
tes, sans es-
poir de pro-
duit.
Total.
Angleterre. . .
I'avs de Galles.
Ecosse
Iles anglaises .
acres.
10,252,800
89o,57o
2,4|i5.95°
5,389,040
109,63a
acres.
1 5,379,200
2,226,430
2,771,060
6,73l', ■ jo
■>- (,o6o
acres.
3,454,ooo
5 io.ooo
!>,<) >o,oun
4,900,000
i66,(
acres.
32,342,4oo
1, to5,ooo
8,5x3,930
2416, 664
acres.
Î2,3 |2.4oo
4,752,000
19,758,030
19,441,494
1,119,159
Totaux en ai 1 1 s.
19,135,990
»7,38i
1 5,ooo,ooo
1 1,871,463
77,394,433 1
t
GRANDE-BRETAGNE. 6" 5;
Ainsi , les 3/7 du territoire britannique sont sans culture. On ne
peut expliquer une aussi singulière insouciance chez une nation
aussi entreprenante , aussi avide de gain , aussi intelligente ,
qu'en se rappelant que c'est un article de foi parmi les grands
propriétaires anglais,- et même parmi leurs fermiers, que ce
serait une folie de tenter aucun défrichement, et que la dépense
nécessaire pour les essais qu'on pourrait faire dans ce genre
serait tout-à-fait en pure perte. C'est en vain qu'à diverses re-
prises, des écrivains éclairés ont appelé l'attention des agricul-
teurs sur la possibilité d'opérer des défrirhemens profitables ;
c'est en vain que plusieurs individus, excités par les sages con-
seils de ces écrivains, ont eu le courage de lutter contre l'opi-
nion générale, en commençant à défricher quelques portions
de ces vastes solitudes , et ont vu leurs efforts couronnés du
succès. Rien n'a pu arracher la masse des propriétaires à leur
apathie et ébranler les préjugés existans. On a toujours répondu
à toutes les invitations, à tous les raisonnemens des gens les
plus instruits ,« que les terrains incultes devaient être aban-
donnés, parce qu'ils étaient stériles , et que bien certainement
les dépenses qu'on ferait pour les défricher seraient en pure
perte. » C'est contre cette opinion absurde que M. Jacob s'élève
avec énergie et patriotisme. Il prouve par des faits nombreuv
et bien constatés,» que chaque partie du territoire britannique
( L'Irlande surtout) contient de nombreuses portions de terrains ,
incultes jusqu'à présent, qui ne so/it pas stériles de leur nature ;
et que ces terrains ne paraissent stériles que par comparaison
avec les autres terrains, et parce qu'ils n'ont jamais été mis en
cul l ure. »
On trouve , dans l'ouvrage de M. Jacob, des renseignemens
très-curieux sur l'état actuel de l'agriculture dans la Flandre,
le Hanovre, la Hollande, la Prusse , etc., pays dont la plus
grande partie du sol se compose de craie et de sable , et qui ont
ité rendus florissans par les efforts pa tiens et continus de leurs
habitans. La Flandre surtout, où l'agriculture pratique a fait
le plus de progrès, ne présentait encore, au teins des guerre-
ci viles qui l'ont désolée pendant si long-tems , qu'une bruyère
sablonneuse, sans habitans , sans cul I ure, sans troupeaux. Au-
jourd'hui, grâce à la persévérance de ses habitans, ou ne tron\ e
nulle part des champs plus féconds, des troupeaux plus nom
breux, une population plus robuste ei plus active, des habi-
tations plus propres et plus confortables , el des paysans plus
riches et plus-heureux,
L'auteur a donné en outre des détails fort intéressans sur 1»
régime administratif et les produits de ces colonies de pauvri
C58 LIVRES ÉTRANGERS,
cultivateurs que le gouvernement des Pays-Bas a établis il y a
quelques années dans la Nord- Hollande. Ces colonies qui sem-
blent prospérer, peuvent déjà en partie suffire à l'entretien de
leurs habitans. M. Jacob cite de nombreux exemples d'essais
faits en Angleterre et en Ecosse pour défricher les terres incultes,
et en Irlaude pour cultiver les bogs. Tous ces essais ont réussi ;
et après quelques années, ceux qui les ont tentés ont obtenu
des produits satisfaisans et sont rentrés dans les avances qu'ils
avaient faites, M. Jacob indique les causes qui ont empêché jus-
qu'à présent à ce que ces exemples soient imités, et fait connaître
les obstacles que des lois gothiques y ont apportés. Il demande
avec instance la révision de ces lois, et conclut à leur abrogation.
176. — *lnquiries with respect to tlie progress and state of
pauperism in England , etc. — Recherches sur les progrès et
l'état actuel du paupérisme en Angleterre, depuis le règne de
!a reine Elisabeth jusqu'à nos jours. Londres, 1827. In-8° de
125 pag. ; prix , 6 sh.
La taxe des pauvres est, comme on le sait, une des plus
grandes plaies de l'Angleterre. Établie, en 1601, dans la qua-
rante-troisième année du règne d'Elisabeth, son principe fon-
damental a été souvent discuté; et, quoiqu'il ait trouvé grâce
devant quelques économistes, l'observation a prouvé que,
dans son application pratique, cet impôt tend à rendre les
pauvres paresseux et imprévoyans; leur enseigne à compter
sur les secours publics, au lieu de compter sur leur travail et
sur leurs propres efforts, les excite à former les mariages les
plus inconsidérés, en leur donnant l'assurance que, si les
gages qu'ils retirent de leur travail deviennent dans quelques
circonstances insuffisans pour se maintenir eux et leur fa-
mille, le déficit sera comblé par la caisse de charité de leur
paroisse, etc. Quoique , un grand nombre d'auteurs se soient
inscrits en faux contre ces assertions, et que les résultats qwe-
nous venons de signaler n'aient pas toujours été constatés,
on peut cependant affirmer que telle a été, en général, la
conséquence de ce système. Aussi, à peine fut-il en vigueur,
que les propriétaires de terres et les fermiers de chaque pa-
roisse se liguèrent pour en combattre le.s effets et pour arrêter
l'accroissement rapide de la population pauvre, accroissement
que la grande quantité de mariages contractés sous l'influence
de ce système n'aurait pas manqué de produire. Ils trouvè-
rent, dans l'acte même qui établissait l'impôt, les moyens
d'en paralyser un peu les effets relativement aux mariages
entre les pauvre-, de chaque paroisse; car cet acte, en impo-
sant aux propriétaires, tenanciers, fermiers, etc. , le fardeau
GRANDE-BRETAGNE. 65o
de pourvoir aux besoins de la classe pauvre, les laissa maîtres
de choisir le mode d'après lequel les secours seraient adminis-
trés, et de les distribuer de la manière qu'ils jugeraient la plus
convenable. Grâce à cette clause et à l'adresse autant qu'à la
persévérance que déployèrent constamment les comités de
bienfaisancedes paroisses, la progression si redoutée du nombre
des pauvres s'arrêta; et il est bien remarquable que, depuis
1601 jusqu'au commencement de la dernière guerre, la popu-
lation de l'Angleterre et du pays de Galles n'a presque pas
augmenté. Son grand accroissement, depuis cette époque , dans
les districts manufacturiers, ne doit être attribué qu'à l'exter-
sion prodigieuse qu'ont acquise le commerce et l'industrie de-
là Grande-Bretagne.
Si, comme on ne peut le nier, l'impôt des pauvres en lui-
même fut tout à la fois un mai et un vice, il faut avouer que
les mesures employées par les administrations des paroisses
pour en arrêter les effets désastreux ont été immorales, odieuses
et subversives de tout principe social. Une fois la lutte engagée
entre ceux qui payaient et ceux qui recevaient, tous les moyens,
même les plus ignobles , ont semblé bons aux premiers pour
diminuer les charges énormes qui pesaient sur eux. La fraude,
la violence, la déception, l'arbitraire, ont été mis en jeu; el les
dispensateurs de ce qu'on appelait les charités publiques sont
insensiblement devenus les tyrans des infortunés qui dépen-
daient de leurs caprices. Voici le portrait que le Dr Brown
traçait, vers le milieu du dernier siècle, d'un pverseer, ou
commissaire de charité; la ressemblance est encore frappante
pour quiconque connaît l'Angleterre. «Le devoir d'un overscer ,
dit le savant économiste, est de veiller avec la plus grande
attention à ce qu'aucune personne étrangère à la paroisse ne
vienne s'y fixer sans avoir un certificat (chaque pauvre qui
s'absente de la paroisse à laquelle il appartient légalement a
la faculté d'exiger des overseers un certificat qui constate qu'il
a droit aux secours de cette même paroisse ; dans le cas où cet
intrus n'en aurait pas, l'oveiseer doit recourir de suite BUI
magistrats pour le forcer à quitter le territoire de la paroisse.
Il est chargé, en outre, d'avertir les hahilans qui auraient
besoin de prendre à leur service quelques ouvriers étrangers
d'avoir soin de ne les louer qu'au mois, a la semaine, <>u même
au jour; ou , s'ils se trouvaient contrainte d'engager qu.lqucs-
uns de ces ouvriers à l'année, de s'arranger de manière à avoir
une querelle avec eux vers la lin de leur engagement afin d<
pouvoir les mettre à la porte avanl l'expiration du dernier
quartier, el par là d'en débarrasser la paroisse. [Pour com
€Go LIVRES ÉTRANGERS,
prendre ceci, il faut remarquer que tontes les fois qu'un
ouvrier étranger passe un an au service du même maître, il
a droit ensuite, pendant toute sa vie, aux secours de la pa-
roisse à laquelle son maître appartenait.) Enfin, le devoir
d'un overseer est de n'accorder aux pauvres que ce qui leur
est strictement nécessaire pour ne pas mourir de faim , et de
passer un marché avec quelque sous-traitant dur et brutal qui
se charge de les nourrir en masse, et qui ne soit pas tant chargé
de subvenir à leurs besoins les plus pressants, que de les tenir
toujours in terrorem , au cas que ces malheureux vinssent h se
plaindre aux magistrats de l'insuffisance des secours qu'on leur
alloue; d'envoyer le plus grand nombre possible de ces misé-
rables mendier dans les paroisses voisines; de placer les en-
fans des pauvres en apprentissage hors de la paroisse, quels que
soient le métier dans lequel on les jette et le maître qu'on leur
donne; de remuer ciel et terre dans le cas où un pauvre voudrait
s'établir dans la paroisse; et détacher de renverser les règles
générales et de n'épargner aucune dépense pour y parvenir;
d'abattre des chaumières, d'en chasser les pauvres habitans , ou
de n'en souffrir que très-peu , c'est-à-dire enfin , de, dépeupler
la paroisse afin de diminuer la taxe des pauvres , etc. »
Nous arrêterons ici notre citation , et nous nous contenterons
d'observer que les économistes du siècle dernier tels que
Smith, Brown , MM. Alcoch , et Hay , membres du parle-
ment, etc., croient que la population agricole de l'Angleterre a
plutôt diminué qu'augmenté depuis la révolution de 1688
jusqu'en 1770. Cette opinion fut aussi celle du célèbre Arthur
Yonng, si profondément versé dans l'histoire de l'agriculture
de son pays. « La conduite des overseers , conduite qui est
encore la même aujourd'hui, équivaut, dit le savant docteur,
à une guerre ouverte contre les chaumières. » [Farmer's letters
to the people of England , publiées en 1770.)
Cependant, comme l'absence totale de la population ou-
vrière aurait été funeste aux intérêts de la paroisse, attendu
que le prix de la main d'eeuvre aurait considérablement aug-
menté, la grande affaire des overseers était de maintenir ce
qu'ils appellent encore un juste équilibre entre le trop et le
trop peu de population pauvre. Cependant, malgré les soins
de ces commissaires, cet équilibre se trouve très-souvent
rompu; car on remarque fréquemment entre paroisses conti-
guës une disproportion énorme dans le prix de la main-d'œuvre.
Dans l'une il est réduit à presque rien, parce que le nombre
des ouvriers y est très-grand, et par conséquent la taxe des
GRANDE-BRETAGNE. 66 1
pauvres y est très-élevée ; dans d'autres, au contraire, il atteint
un taux exorbitant et la taxe des pauvres y est presque nulle.
Ainsi, les paroisses ont été tour à-tour les victimes des fausses
mesures qu'elles ont prises.
En i665, le produit des poor-rates (taxe des pauvres) s'éleva
à 65o,ooo liv. sterling. Les auteurs contemporains de la reine
Anne estiment à environ un million de livres st. la somme qu'on
payait pour les pauvres au commencement du règne de cette
princesse. De 1700 à 17215, cette somme resta stationnaire;
mais elle fut considérablement réduite dans les vingt - cinq
années suivantes; car il résulte des documens officiels, que,
pendant celte période, le montant de ces taxes ne s'éleva, année
commune, qu'à environ 690,000 liv. st. On attribue cette dimi-
nution importante à l'établissement des (vork-houses (maisons
de travail) qui furent créées à cette époque, et dans lesquelles
on forçait les pauvres à entrer. S'ils refusaient, ils devaient
alors se suffire à eux-mêmes, et la paroisse les abandonnait.
La répugnance qu'inspiraient aux pauvres ces maisons de tra-
vail, qu'ils regardaient comme des prisons, était telle, qu'un
grand nombre de malheureux, qui jusque là s'étaient fait une
habitude de la paresse, préférèrent retourner au travail que
d'aller les habiter. La création de ces établissemens produisit
donc à cette époque un très-grand bien. Mais ce bien ne fut
que de courte durée, et le peuple s'accoutuma bientôt à ces
work-houses qui l'avaient d'abord si fort effrayé.
La rapide augmentation de la population dans les villes et
dans les villages, à la suite de la paix de Paris, en 17^3 ,
provenant de l'extension extraordinaire que les manufactures
et le commerce acquirent alors, occasiona un relâchement fu-
neste dans le système précédemment adopté de pourvoir aux
besoins des pauvres au moyen des work-houses. Cependant,
la classe pauvre, trouvant alors facilement de l'emploi, avait
moins souvent recours à la paroisse, et le progrès des taxes
ne fut pas très-rapide. Pendant les années 17S3, 84 et <S5 ,
années qui suivirent immédiatement la guerre entre l'Angle-
terre et l'Amérique A\\ nord, le commerce et l'industrie éprou-
vèrent une stagnation presque complète; les moissons furent
insuffisantes pour alimenter la population; le blé atteignit \\\\
prix excessivement élevé, et la quantité tic blé étranger qu'on
lut obligé de faire entrer dans les ports anglais fui immense.
Cependant, malgré ces circonstances défavorables, les 1
de ces trois années ue s'élevèrent , année commune , qu'à en\ i
ron 2, 160,000 liv. st. (Environ un million de plus, chaque année.
que ce qui avait été dépensé au commencement du siècle, j
662 LIVRES ÉTRANGERS.
Celte augmentation paraîtra peu importante, si l'on considère ,
i° que la population de l'Angleterre et du pays de Galles, qui,
en 1700, se montait à environ 5,5oo,ooo habitans, s'élevait,
en 1780, à 7,900,000; 20 que la nation, par suite des événemens
politiques, se trouvait alors dans une position difficile, presque
sans commerce el sans industrie. Nul doute que, dans des cir-
constances aussi malheureuses, la taxe des pauvres ne se fût éle-
vée à un taux beaucoup plus considérable, si les overseers des
paroisses, par l'emploi des puissans moyens qu'ils possédaient
et que nous avons déjà signalés , ne fussent parvenus à relarder
l'accroissement de la population.
Il n'existe aucun document officiel qui permette de fixer
d'une manière certaine le montant des poor-rates , depuis 1785
jusqu'en 1793. Mais comme cette période fut pour l'Angle-
terre une succession non interrompue de prospérité agri-
cole et commerciale, on peut hardiment supposer que, pen-
dant ce tems, les taxes des pauvres ont dû diminuer, et qu'elles
n'ont pas dû s'élever au delà de 1,400,000 à i,5oo,ooo liv. st.
par an. Depuis, elles se sont graduellement augmentées dans
une proportion vraiment effrayante; ce que l'on peut expli-
quer par les causes suivantes.
En 1792, le mode d'administration de la taxe des pauvres
subit une révolution complète. Un acte du parlement permit
alors aux juges de paix des paroisses de venir au secours des
pauvres qui vivaient hors des worh-houses , et même de secou-
rir les personnes qui , possédant déjà quelque chose par elles-
mêmes, n'avaient cependant pas des ressources suffisantes pour
subvenir à tous leurs besoins. Ce système a toujours été suivi
depuis, ou du moins il est presque universellement suivi dans
la partie méridionale de l'Angleterre. Dans quelques comtés,
tels que le £er/>shirc , par exemple, les magistrats ont forcé les
overseers à allouer à l'ouvrier qui ne retirait de son travail
qu'une somme trop modique une espèce d'indemnité propor-
tionnée au nombre de ses enfans, et qui lui permît de subvenir
aux dépenses qu'exigeait l'entretien de sa famille. On peut à
peine se former une idée des fâcheux résultats et des inconvé-
niens que produisit la mise en pratique de ce système. Il est
évident qu'en augmentant la somme allouée à chaque famille
pauvre à mesure que le nombre des enfans augmente , on ac-
corde, par ce fait seul , une prime aux mariages prématurés et
inconsidérés, et que ces mariages, en augmentant le nombre
des ouvriers au-delà des besoins de l'industrie et de l'agricul-
ture, ont dû nécessairement produire la diminution du taux
des gages; et il est évident, en outre, qu'en accordant aux ou-
GRANDE-BRETAGNE. 663
vriers paresseux et sans conduite les mêmes secours
qu'aux ouviiers laborieux et actifs , on encourage la paresse
et le libertinage. Le mal ne se borne pas là. Sous l'in-
fluence de ce funeste système , un ouvrier industrieux et
travailleur n'ose pas même s'aventurer à gagner au-delà
d'une certaine somme; car il perdrait son droit aux secours
de la paroisse, ou du moins verrait bientôt réduire la somme
qui lui est allouée chaque semaine par les overseers. Ainsi,
toute émulation, tout projet d'amélioration pour l'avenir,
se trouvent détruits, et la population ouvrière est réduite
presque malgré elle à la condition de mendians, privés des
moyens et même du désir de sortir de l'état d'ilotisme et de
dégradation dans lequel ils sont tombés.
On peut déduire cette conséquence de tout ce que nous ve-
nons de dire : Que si , en Angleterre, la taxe des pauvres n'a-
vait jamais existé, et si, par conséquent, les ouvriers n'avaient
jamais pu compter sur les secours de leurs paroisses pour sub-
venir à leurs besoins, leur sagacité naturelle et la nécessité les
auraient tout naturellement conduits à agir avec plus de pru-
dence et de modération, et à ne pas contracter de si bonne-
heure des mariages le plus souvent inconsidérés, et dont le
résultat inévitable a été un nombre prodigieux d'enfans, hors
de proportion avec les besoins de l'industrie et de l'agriculture.
C'est sans doute parce qu'en France les ouvriers n'ont jamais
été dans cette position , et n'ont dû compter que sur eux-
mêmes pour vivre, que le nombre des mariages dans la classe
ouvrière est, proportiomiément, beaucoup moins grand qu'en
Angleterre, et que surtout le nombre des enfans y est, pro-
portion gardée, beaucoup moins considérable. On peut attri-
buer à cette raison l'état presque stationnaire de la population
en France ; état dont se plaignent les économistes , parce que
toutes les nations qui nous entourent voient augmenter leur po-
pulation dans une progression très-sensible; mais qui , nous le
croyons, cessera dès que l'agriculture et l'industrie françaises
auront pris un plus grand développement. La France aura alors
une population ouvrière nombreuse, et surtout indépendante,
qui, bien différente de celle de l' Angleterre , ne comptera que
sur ses propres efforts pour subvenir à ses besoins, et regardera
comme un déshonneur d'être forcé de recourir à la charité pu-
blique.
La brochure dont nous venons de donner une rapide ana-
lyse paraîi mériter toute l'attention des économistes et des
hommes d'État.
177. — * The fiistorjr of tke policy «I tin- church of Rente, etc.
— Histoire de la politique de l'église de Rome, dans ses rela-
664 LIVRES ÉTRANGERS,
tions avec l'Irlande, depuis la réunion de ce royaume à la
couronne d'Angleterre jusqu'à la grande rébellion; par le
Dr ff'm. Pheiaw. Dublin, 1S27. In-8°.
On a publié et l'on publie tous les jours en Angleterre un
grand nombre d'ouvrages sur l'Irlande et sur la grande ques-
tion de l'émancipation. Ces ouvrages se multiplient d'autant
plus que la question n'est pas seulement une question de poli-
tique; mais encore une question de religion, et que les Anglais
sont, par excellence, le peuple des controverses. En effet, il n'y
a pas un membre de la glorious established c/iurch qui ne
regarde comme un devoir impérieux de mettre la main à la
plume et de foudroyer la nouvelle Babylone : de là , un déluge
de brochures plus ou moins volumineuses, plus ou moins
ennuyeuses, plus ou moins furibondes, mais qui, toutes niaises
qu'elles soient pour la plupart, contribuent cependant à en-
tretenir parmi les classes influentes de la nation l'esprit de
parti et d'intolérance envers la population catholique de
l'Irlande. Cependant, au milieu de ces innombrables produc-
tions dignes du xvie siècle, on peut citer quelques ouvrages
qui se distinguent de la foule ;*nous parlerons entre autres de
celui du Dr W. Phelan. Le savant docteur est dans toute la
force du terme ce que les Anglais appellent un staunch protes-
tant (protestant solide); aussi est-ce avec le zèle infatigable
de l'homme de parti et la haine invétérée du sectaire, qu'il a
recherché les traces des intrigues de la Cour de Rome auprès
du clergé irlandais. Les passions du religionnaire ont souvent
égaré l'historien, et Y Histoire de la politique de la Cour romaine
ne doit être consultée qu'avec circonspection. Les faits n'y
sont pas toujours corrects et y sont d'ailleurs présentes sous un
jour défavorable au saint-siége, tandis qu'au contraire, la
conduite du clergé anglican et du gouvernement anglais y est
constamment signalée comme un modèle de modération et de
longanimité. Les préventions nationales et religieuses obscurcis-
sent le jugement de l'écrivain à ce point qu'il en vient à affirmer
« que la grande source des maux qui ont accablé et qui acca-
blent encore l'Irlande n'est pas dû au pouvoir exercé par le
gouvernement anglais, mais au contraire à l'absence de ce
pouvoir. » Il faut avoir une foi bien robuste dans ses propres
talens et dans l'aveuglement et l'ignorance de ceux auxquels
on s'adresse pour avancer une proposition semblable. Ceux
qui connaissent la longue série de crimes politiques commis
par les agens du pouvoir anglais en Irlande se chargeront de
qualifier cette proposition. Malgré ces taches, l'ouvrage du
î)1 'Phelan n'en est pas moins remarquable sons beaucoup de
GRANDE-BRETAGNE. 665
rapports importans. I! contient des renseignemens curieux sur
les menées de la Cour papale et sur les résultats qu'elles ont
provoqués. L'ouvrage est écrit avec chaleur, avec talent, et
peut être lu avec fruit par tous ceux qui s'occupent d'étudier
l'histoire de l'Irlande.
178. — * Portraits of illustrions personages of Great-Bri-
tain , etc. — Portraits des personnages les plus illustres de la
Grande-Bretagne, gravés d'après les originaux les plus authen-
tiques qu'on trouve dans les collections particulières les plus
célèbres , et dans les musées nationaux ; accompagnés de
notices biographiques et de mémoires historiques; par Edmund
LonoE, membre de la Société des arts. Londres, 1821-1828;
Sharpe. 3 vol. in-fol. avec 200 gravures.
Avant la publication de cette magnifique collection, l'Angle-
terre possédait déjà de nombreuses collections de portraits
d'hommes célèbres et même d'hommes qui ne l'étaient pas. La
manie des portraits, générale en Angleterre, a été poussée à
un point tel, qu'après avoir publié les portraits des rois de la
Grande Bretagne , les portraits des généraux parlementaires ,
les portraits des poètes , etc. . on a fini par avoir les portraits
des maires de Londres, les portraits des fameux boxeurs, les
portraits des voleurs de grands chemins, et enfin les portraits
des chevaux qui avaient remporté le prix de la course. Cependant
quelques-unes de ces collections méritent la juste réputation
qu'elles ont acquise. Celle qui est intitulée : The Hcads of illus-
trions personages of Great-Britain , with their lives and charade? s
publiée à Londres en 1747, est vraiment superbe. Les gravures,
tontes exécutées par le fameux Houbrahcn , graveur hollandais,
sont des modèles; mais malheureusement la plupart des por-
traits ne sont pas ressemblans. L'ouvrage que nous annonçons
ici, supérieur peut-être sous le rapport de la gravure à la col-
lection d'Houbraken , l'est surtout de beaucoup sous celui de
la ressemblance. Les originaux ont été choisis avec un soin
extrême dans toutes les collections publiques et particulières
qui existent dans les trois royaumes; et un grand nombre de
portraits qui figurent dans la collection de M. Logde parais-
sent aujourd'hui pour la première fois et n'ont jamais été
gravés. C'est Cooper, fFalhcr, Van-Dih, sir Joshua Reynolds,
sir Thomas Lawrence, et autres grands peintres qui ont fourni
les plus remarquables, et tous ont été gravés par les artistes
les plus distingués.
Indépendamment du goût que M. Lodge a déployé comme
éditeur de ce bel ouvrage, il s'est montré, dans les notices bio-
phiques qui accompagneut ces portraits, écrivain élégant,
•r. xi,. — Décembre 1828. 4^
666 LIVRES ÉTRANGERS,
historien impartial et exempt d'esprit de parti, et savant anti-
quaire. La plupart de ces notices sont des morceaux d'histoire
vraiment remarquables; et son ouvrage, considéré seulement
sous le rapport historique, devra nécessairement'prendre un ram;
distingué parmi les ouvrages déjà si nombreux et si curieux qui
traitent de l'histoire d'Angleterre. Ce magnifique monument,
élevé à la gloire nationale et à la vanité des familles nobles de la
Grande-Bretagne, va, malgré son prix élevé et quoique à peine
terminé, être réimprimé, et les portraits gravés de nouveau.
Il y a peu d'exemples d'un pareil succès pour un ouvrage d'un
tel prix.
179. — * The poetical works of S. T. Coleridge. — Œuvres
poétiques de S. T. CoLERinoE. Londres, 1828; W Pickcrinu
3 vol. petit in-8°.
Coleridge, quoique très-peu connu en France, jouit en An-
gleterre d'une réputation distinguée. Il a contribué avec quel-
ques écrivains à fonder cette école de poètes à laquelle on a
donné le nom deLaAc school. Moins profond que YV'ordswr;rth,
Coleridge a dans sa poésie plus de force, plus de nerf, peut-
être plus de brillant que son rival. Au commencement de la
révolution française , M. Coleridge , à qui ce grand mouvement
donna comme à bien d'autres de si flatteuses espérances, vit
avec joie un événement qui promettait de rendre la liberté à
un peuple opprimé depuis tant de siècles. Il célébra l'ère de la
régénération dans une ode à la France , ode qui comme les
autres ouvrages du même poëte renferme âe grandes beautés
et de grands défauts : on y remarque surtout ces quatre vers :
When France, in vvrath, her giant-limbs uprear'd
And with that oath which smote heaven, earth and sea.
Stamped her strong fooî, and swore she would he free,
Witness me , heaven, how I hâve hoped and fear'd !
«Lorsque la France irritée souleva ses membres de géant, frappa
de son pied terrible, et jura qu'elle serait libre avec des serroens dont
furent ébranles les cieux, la terre et les mers ; tu fus témoin, ô
Dieu, de mes espérances et de mes craintes! »
C'est surtout lorsque M. Coleridge peint les passions les plus
tendres et les sentimens les plus tranquilles , le bonheur do-
mestique et la tendresse conjugale, que ses vers ont du charmé.
Amant de la nature, il l'a peint aussi en véritable poète,
non pas comme Byron , au milieu des tempêtes, mais douce et
paisible, comme Claude Lorrain aimait à la représenter. La
littérature d'aucun pays n'offre peut-être rien de plus déli-
GRANDE-BRETAGNE. 6G7
deux en ce genre que la description d'une belle nuit d'été ,
dans le charmant poëme du Rossignol ( the Nightingale. )
M. Coleridge jouit aussi d'une très-grande réputation comme
métaphysicien , et c'est peut-être à ses profondes études en
métaphysique qu'il faut attribuer le caractère qu'il a su donner
à sa poésie, caractère qui le distingue de tous les autres poètes
anglais.
L'édition que nous avons sous les yeux est la seule qui con-
tienne toutes les oeuvres poétiques de l'auteur. Elle est im-
primée avec beaucoup de goût.
180. — ■ Our village , etc. — Notre Village, ou Contes et
scènes de campagne, par miss Mitford. Londres, 1828;
G. et B. Whitaker. 3e vol., in- 12 ; prix , 6 sh.
Il n'est peut-être pas dans la littérature anglaise d'ouvrage
aussi propre à faire connaître les véritables mœurs des habi-
tans de la campagne en Angleterre, que celui dont nous an-
nonçons ici le troisième volume. Miss Mitford a fait du charmant
petit cottage qu'elle habite une lanterne magique au moyen
de laquelle elle représente aux yeux du public les scènes qui
se passent autour d'elle ; et ayant nous-mème parcouru , son
livre à la main , les endroits qu'elle décrit avec tant de
charme, nous n'hésiterons pas à assurer à nos lecteurs que ses
tableaux sont aussi vrais qu'ils sont séduisans. Les deux pre-
miers volumes de cet ouvrage ont eu un très-grand succès en
Angleterre, et celui-ci , qui ne leur est inférieur en rien , n'en
aura pas moins.
Miss Mitford est l'auteur de Rienzi , tragédie, qui vient
d'obtenir un succès complet au théâtre de Dnuy-Lane. H. H.
181. — * Rienzi , etc. — Rienzi, tragédie en cinq actes par
miss Mitfoud. Londres, 1828; Ctimberland.
Cette tragédie anglaise est remarquable sous trois rapports :
le dialogue en est énergique, soutenu : il atteint quelquefois
presque au sublime; elle offre des situations variées et pleines
d'intérêt; enfin elle est l'ouvrage d'une femme. Miss Mitfoid,
auteur de deux autres pièces qui ont réussi (Julien et les Foscari) ,
s'est élevée aujourd'hui bien au-dessus de ses premiers essais,
et Rienzi paraît digne d'être rangé parmi les ouvrages dra-
matiques dont l'Angleterre s'honore. On fait cependant un
reproche à l'auteur; enthousiaste des grandes qualités de
Rienzi, elle a oublié de peindre ses défauts. Au lieu de l'homme
le moins conséquent avec lui-même qui fut peut-être jamais,
elle a créé un ('ire presque constamment grand et irréprochable.
Tout ce qui pouvait défigurer ce beau modèle a été rejeté sur
ingelo Colonna, personnage d'invention. .Nous ne croyons pas
668 LIVRES ÉTRANGERS,
que cette partialité de miss Mitford ait accru l'intérêt que son
héros était susceptible d'inspirer; et le véritable Rienzi, re-
produit tel que le vit la Rome du moyen âge, aurait plus
ému, avec ses faiblesses et ses erreurs, que l'être vraiment
héroïque auquel on a donné son nom. Au reste, le mérite du
style et la manière dont cette pièce est conduite four pardonner
aisément les taches qu'on peut y remarquer. L. L. O.
RUSSIE.
182. — Lettre au Rédacteur du Télégraphe de Moscou sur
quelques articles bibliographiques et critiques relatifs à la lit-
térature russe. Moscou, 1828; impr. d'Auguste Sémen. In-8°
de 3o p.
Nous avons déclaré plusieurs fois noire éloignement pour
toute polémique oiseuse, et nous voudrions d'autant plus l'é-
carter de nos articles sur la littérature étrangère que, limités
bien malgré nous dans ces articles , tout ce qui ne va pas droit
au fait, tout ce qui n'apprend rien de nouveau à nos lecteurs,
nous semble un vol fait à eux et à nous-mêmes. Aujourd'hui,
cependant, nous sommes amenés sur ce terrain par ceux qui
nous ont reproché quelquefois de ne pas consacrer assez de
place dans nos feuilles à la littérature du nord, et surtout à la
littérature russe. Nous tâcherons de ne pas nous y arrêter trop
long-tems, voulant satisfaire seulement à ce que peuvent exiger
de nous la justice et les convenances.
Il s'agit d'un reproche adressé à la Direction de la Revue par
un de nos correspondans, auquel nous désirons et nous espé-
rons prouver ici même toute notre estime. M. S. P-y, de Mos-
cou, nous a fait parvenir, en 1823, un article sur les Œuvres
du prince Chalikof, inséré dans notre cahier d'octobre de la
même année (vojr. tom. xx, p. 1 38- 1 3g ). M. P-y réclame au-
jourd'hui contre quelques expressions de cet article que nous
aurions modifiées de manière à lui faire avancer tout le con-
traire de ce qu'il voulait dire , en présentant M. Chalikof comme
un des auteurs qui ont entretenu le goût et l'esprit classiques en
Russie, tandis que , selon lui, « on chercherait en vain de la
poésie dans les vers que depuis plusieurs années M. Chalikof a
l'habitude d'insérer dans chaque premier numéro de la Gazette
de Moscou, au sujet du nouvel an. »
Et d'abord, nous répondrons qu'en général nous croyons
devoir élaguer quelquefois des articles de nos correspondans
étrangers les longueurs, les dissertations trop spéciales, les
personnalités, toutes ceschoses enfin qui ne sont point dans notre
RUSSIE. 669
plan ou dans les convenances littéraires, et sur lesquelles nous
nous entendrions bien facilement avec les auteurs s'ils étaient
auprès de nous. Mais nous usons de ce droit avec discrétion; et
lorsque nos correspondans, avec le tems et l'habitude, se sont
mieux pénétrés de l'esprit de la Revue , il est rare qu'il ne nous
évitent pas eux-mêmes un travail assez ingrat, et auquel nous
ne nous livrons que dans la conviction d'être utiles à nos lec-
teurs, ce dont M. P-y a déjà pu se convaincre par lui-même.
Venant à l'application pour le cas dont il s'agit ici, nous dirons
que nous ne sommes plus à même, après un aussi long espace
de teins, de vérifier la justesse des plaintes de notre corres-
pondant, et qu'entièrement confians dans ses lumières, nous ne
pouvons que rectifier aujourd'hui, d'après lui, le jugement porté
sur les Œuvres du prince ChaliAof dans l'article rappelé ci-dessus.
Toutefois, nous déclarons ne point prendre sur nous, vis-à-vis
de nos lecteurs, la responsabilité de ce jugement sur un poète
que nous savons seulement être éditeur du Journal des Daines,
publié à Moscou, mais dont aucune production ne nous est
parvenue jusqu'à ce jour. Dans cette position, où nous étions
vis-à-vis de lui en 182'^, nous aurions bien pu adoucir les ex-
pressions d'une critique qui nous aurait paru trop vive à son
égard; mais nous n'aurions pu substituer l'éloge au blâme, et
quelque erreur du manuscrit de M. Py, ou des imprimeurs
de la Revue, doit avoir donné lieu à l'espèce de contradic-
tion avec lui- même dont le prince Chalikof a cru pouvoir ac-
cuser notre correspondant.
Il paraît en effet que, dans son cahier de mai 1827 , l'éditeur
du Journal des Daines, rapportant l'article de la Revue dont nous
venons de parler, l'aurait oppose à ses critiques, et se serait
félicité d'avoir au moins une fois obtenu l'approbation de
M. P-y. C'est ce qui a été pour ce dernier l'occasion de la lettre
que nous annonçons aujourd'hui , et qu'il nous a adressée sépa-
rément, après l'avoir fait insérer dans le Télégraphe de Moscou
( fév. 1828, n° /)). Il est encore question, dans cet h' lettre, de
['Essai d'histoire abrégée de la littérature russe , par M. Gai rca
(Voy. Rev. Une., t. xxvm, p. 470; et t xxxu, p. 38o) , auquel
M. P-y avait emprunté, dit-il, en partie le jugement qu'il avait
porté sur les Œuvres du prince Chalikof, œuvres qu'il a voulu
connaître depuis par lui-même. \h\ reste, M. Gretch, selon
M. P-y , aurait modifié plus tard le jugement trop favorable qu'il
avait d'abord porté sur ce poète, (pi il av. ut eu p. un- collabora-
teur dans la rédaction du Fils de la patrie. Des traductions alle-
mande et française de V Essai de. M. Gretch ayanl été annoncées .
M. P-y croit qu'il n'est point hors de propos n de prévenir I
670 LIVRES ÉTRANGERS.
« ceux qui s'occupent de la littérature russe qu'on doit consulte!
« cet ouvrage avec beaucoup de précaution , pour ne point repro-
« duire des notions inexactes sur cette littérature si peu connue. >
Ici nous pouvons exprimer notre propre jugement , et nous nous
empressons de faire remarquer, pour atténuer un peu ce que
celui de notre correspondant nous paraît avoir de trop sévère,
que si, d'accord avec lui, nous ne plaçons point l'ouvrage de
M. Gretch au même rang que celui de La Harpe sur la litté-
rature française, et de Ginguené sur la littérature italienne, du
moins nous croyons juste de reconnaître que le critique russe a
ouvert la route et qu'il a recueilli une foule de notices , de faits
et de renseignemens précieux que pourront comparer entre
eux ceux qui viendront après lui ; qu'enfin, s'il n'a pas élevé aux
Muses de sa patrie un monument littéraire irréprochable , du
moins il a préparé les matériaux qui serviront un jour à l'édifier.
Plus loin, notre correspondant accuse les éditeurs du Fils
de la patrie, des Archives du Nord et de l'Abeille du Nord , d'a-
voir pris parti dans cette polémique, contre lui, contre les
rédacteurs du Télégraphe de Moscou, et contre nous surtout,
à cause du jugement favorable que nous avons porté sur ce der-
nier journal, et que nous nous plaisons à ratifier ici. Nous le
remercions de tout ce qu'il veut bien dire de flatteur pour nous en
cette occasion; ses éloges, qu'il ne nous convient pas de repro-
duire , nous ont trouvés aussi sensibles que nous pouvions l'être
au témoignage qu'il se plaît à rendre de notre justice et de notre
impartialité. Nous nous permettrons seulement de faire remar-
quer, avec lui, à ceux des critiques russes qui ont blâmé les
éditeurs du Télégraphe d'attacher tant de prix aux jugemens
littéraires des étrangers, qu'il faudrait au moins que les écri-
vains nationaux ne selaissassent pas devancer dans l'appréciation
des ouvrages qui intéressent directement la gloire littéraire de
leur pays, et que nous attendons encore, par exemple, que
le Fils de la patrie publie une analyse de la traduction des
Fid>lcs de Krîlof , qu'il reproche au Télégraphe d'avoir jugée
d'après nous. (Rcv. Eric., tom.xxvi, pag. 717-736.)
La lettre de M. P-y a provoqué des remarques, écrites éga-
lement en français, et publiées dans le Journal des Dames (n° 9 de
1828). On pressent bien que ces remarques, rédigées sans doute
par un ami, ou dumoins par un collaborateur du prince Cha-
likof (1), étaient tout à l'avantage de ce dernier. Partagés entre
(i)On nous assure que cet article, écrit très-élégamment , est dû
a la plume du prince Dadiake.
RUSSIE. 67 1
l'opinion de son défenseur et celle de notre correspondant,
nous déclarons que nous voudrions de tout notre cœur que le
premier eût raison : la Russie posséderait un bon poète de plus ;
niais sans doute nous ne serons pas admis à donner sur ce point
notre propre opinion en connaissance de cause, puisque le
rédacteur du Journal des Dames se déclare d'avance contre
ceux qui vont chercher parmi les étrangers des arbitres de la
littérature russe. Si le contraire arrivait, nous essaierions de lui
prouver que les rédacteurs de la Revue font réellement profes-
sion de cette impartialité qu'il veut bien , un peu plus loin , leur
supposer.
Un autre article, écrit en langue russe par M. Iakovlef , et
qui a pour titre : Pourquoi irions-nous chercher des juges parmi
les Français? a paru, sur le même sujet, dans le cahier d'avril
1828 du Courrier de l'Europe. L'auteur de cet article s'étonne,
comme le rédacteur du Journal des Dames , que nous ayons pu
faire dire à M. P-y tout le contraire du jugement qu'il avait
exprimé sur les OEwres du prince Chalihof; nous avons donné
sur ce fait l'explication qui était en notre pouvoir. Il reproche
ensuite au Télégraphe d'avoir mis tant d'empressement à se
parer aux yeux des Russes des éloges que nous lui avions don-
nés et que lui refusaient ses confrères. Eu ceci, notre jugement
peut fort bien ne pas être aussi éclairé que celui des journalistes
lusses, mais il doit être certainement plus indépendant , par
la raison que nous n'avons rien à craindre, pour nos intérêts , de
la rivalité du Télégraphe , et (pie nous ne pouvons voir qu'avec
plaisir celle qu'il doit élever au profit des lettres russes, et les
résultats avantageux de cette lutte littéraire. M. Iakovlef ter-
mine son article par un noble appel à ses concitoyens et cite
quelques-uns des titres littéraires de la Russie; il nomme l'au-
teur de la Rossiadc (Ku£k\skoi) , Kafniste et Deiuavix. Nous
partageons son admiration pour ces écrivains célèbres, surtout
pour le dernier, que nous plaçons au rang des premiers poètes
lyriques qui aient existé ; nous regrettonsde ne pas posséder ses
œuvres , pour essayer d'en mettre sous les yeux de nos lecteurs
une appréciation, pour laquelle nous ne nous lions pas assez à
notre première impression et à des souvenirs toujours trop
fugitifs.
Terminons en faisant remarquer le noble procédé de notre
correspondant, auquel nous devons toutes les pièces de ce
procès. Il n'a pas voulu être seul entendu; il a voulu non-,
mettre en état de juger nous-mêmes, et nous laisser lihres
de distribuer a chacun L'éloge ou le blâme dans celte affaire.
^'ohs avons dit franchement ce que nous pensons; et si les
672 LIVRES ETRANGERS.
parties ne sont pas entièrement contentes de nous, du moins
sommes-nous certains do n'avoir affligé personne dans le récit
de cette petite polémique, à laquelle nous crovons que nos
lecteurs auront pu prendre l'intérêt qui doit s'attacher à tout
ce qui vient de loin , et surtout à ce qui tend à rapprocher
les peuples par des liens littéraires , objet constant des efforts
de la Revue Encyclopédique. E. Héreau.
ALLEMAGNE.
i83. — * Zur Vermittelung der Extrême in den. Meinungen. —
Essai d'un terme moyen dans les opinions; par Fréd. Ancillon.
Première partie, histoire et politique. Berlin, 1828; Duncker et
Humblot. In-8° de 427 pages.
Ce serait sans doute une fonction respectable de rechercher
et de signaler aux contemporains la vérité entre deux opinions
discordantes qui divisent le monde, d'être une sorte de mé-
diateur entre deux partis, en leur faisant mutuellement des
réprimandes, en montrant l'exagération de tous les deux,
en leur faisant voir que des concessions mutuelles pour-
raient les rapprocher et les unir. En politique surtout, où les
opinions se prononcent souvent avec tant de virulence, aux
époques où tout est disposé à de grandes réformes, ce rôle de
médiateur, quoique répudié d'abord par les deux partis ex-
trêmes, rendrait de grands services à la chose publique ; mais
il faudrait une grande autorité, une position indépendante, et
un talent éminent pour s'en charger. Or, nous demandons si,
de bonne foi, un conseiller d'état prussien, c'est-à-dire un
fonctionnaire public, dans une monarchie absolue et militaire
qui maintient la censure et le régime arbitraire, peut se croire
appelé à nous éclairer sur ce que nous devons penser de la
liberté de la presse , du régime constitutionnel , de l'esprit du
siècle, etc. Quand M. Ancillon nous assure gravement que les
gouvernetnens représentatifs n'ont pas besoin de la liberté illimitée
de la presse , et que ce gouvernement suffit pour en tenir lieu ,
s'imagine-t-il que nous regarderons cette sentence comme une
médiation ? A qui persuatlera-t-il qu'il ne parle pas ici comme
l'agent du régime absolu qui a besoin de la servitude de la
presse pour se maintenir? N'est-il pas un peu singulier de voir
un publiciste dont les écrits ne peuvent être publiés que sous
le bon plaisir des censeurs, s'occuper de la liberté, des consti-
tutions, de la révolution , etc. Quand M. Ancillon ne sera plus
conseiller d'état prussien, quand il écrira dans un pays libre >
ALEMAGNE. 67 3
et loin des censeurs, ses propositions de médiation [pourront
trouver accès auprès du public ; jusque là il prend une peine
tout-à-fait inutile. Nous lui conseillons de laisser là le champ
politique, puisqu'il est obligé d'exprimer les opinions de son
gouvernement, et rien de plus. Qu'il se réduise au rôle innocent
de médiateur dans d'autres branches du savoir humain, dans
l'histoire, dans les sciences: là peut-être la censure lui per-
mettra d'exprimer des opinions indépendantes. L'auteur dé-
clare, dans sa préface, qu'il s'attend à être attaqué par les deux
partis dont il rejette les opinions extrêmes, et il pense que
cette double attaque prouvera la justesse de ses avis média-
teurs. Cependant, nous croyons pouvoir rassurer M. Anciilon
contre ces doubles attaques. Tous ceux qui connaîtront sa po-
sition ne perdront pas leur tems à le combattre. On l'attaque-
rait, si la Prusse avait une constitution, et la liberté de la
presse. Au reste, M. Anciilon prouve qu'au moins le gouverne-
ment prussien a fait un pas en avant; il veut jouer le rôle de
médiateur entre les ultra et les radicaux; le gouvernement au-
trichien n'est pas encore aussi avancé : il fait prêcher par ses
publicistes l'obéissance passive et l'esclavage de la pensée. Il
se pourra qu'à la longue la Prusse se mette au niveau du siècle ;
quant à l'Autriche, on ne voit pas comment , étant si arriérée,
elle pourra jamais atteindre les autres peuples , à moins que des
événemens inattendus ne viennent à son secours. D — c.
184. — * Mittheilungen aus des vollendeten Superintendenten
Dr H.-G. Tzschirncr, etc. — Communications sur les dernières
années d'activité et de souffrances duDrZ/.-G. Tzschirner,
surintendant ecclésiastique, augmentées fies Discours prononcés
à su mort, par le D1' Jean-David Goluhorn. Leipzig, 1828.
Iu-8° de 5/, p.
Il a été souvent question, dans ce recueil, de Tzschirner ,
célèbre défenseur de la liberté religieuse. On connaît son der-
nier ouvrage sur le catholicisme en France , dans lequel, es-
pérant se rendre utile à notre patrie au moment de la <rise reli-
gieuse où elle semble placée, il adresse de profondes et judicieuses
réflexions à MM.de Chateaubriand, deMontlosier, deBonald et
deLaMennais,sur le système que chacun d'eus s*efforce de faire
prévaloir en matière religieuse. Sans doute , T/.si Miner combat
au nom de l'église évangélique qui le comptait parmi ses
premiers prédicateurs el apologistes; mais ses croyances ne
l'aveuglent point. Il est trop pénétré de l'avantage d'un libre
examen, même en théologie, pour ne pas respecter la con
liou de chacun , el la discuter avec impartialité. Cel ouvrage,
publié par 31. Km o, est malheureusement incomplet ; l'auteur
674 LIVRES ÉTRANGERS.
n'a pu y mettre la dernière main. Cependant , il ne méritera pas
moins les suffrages, même des catholiques, qu'un autre ou-
vrage de lui dont nous avons fait mention, et qui a pour
titre : Traité sur le catholicisme et le protestantisme considérés
sous le point de vue politique (Traduction française, Stras-
bourg, i8a3. vm et 117 p. in-8°).
La brochure que nous annonçons retrace les dernières an-
nées de la vie de Tzschiiner, et recueille ses dernières paroles.
Ce savant théologien, né, le 14 novembre 1778, aux environs
de Chemnitz, en Saxe, avait fait ses études à l'Université de
Leipzig. Deux fois il avait été appelé à une chaire de théologie
à Vittenberg, quand il accepta, en 1809, celle qu'on lui offrit
à Leipzig, où il réunit à l'enseignement un ministère évangélique
qui le plaça bientôt au premier rang des prédicateurs alle-
mands. Sa carrière fut des plus laborieuses et des plus utiles.
Sa mort, arrivée le i5 février 1828, fit une profonde sensation
dans l'Allemagne , et nous avons été témoins nous-mêmes , à
Leipzig, des regrets qui honorèrent sa mémoire.
La Revue Encyclopédique se félicite de lui avoir offert une
consolation dans ses derniers momeus, et d'avoir eu quelque
part dans ses affections. Voici ce que M. Goldhorn rapporte à
ce sujet, et ce que nous croyons devoir communiquer à nos
lecteurs :
« Ce n'est que lundi soir que j'appris que Tzschirner avait
suspendu son cours : je me hâtai d'aller le voir. L'ayant trouvé
dans son cabinet , entouré de papiers officiels et de documens
de toute espèce qu'il s'occupait à mettre en ordre, il m'assura
qu'il se sentait hors d'état d'entreprendre un travail soutenu
et qu'il était réduit à recourir à des lectures détachées et sans
liaison nécessaire. A cet effet, il s'était entouré d'un grand
nombre de cahiers de la Revue Encyclopédique, qu'il consultait
pour ses lettres adressées à des savans français , et que l'obli-
geance de M. Ébert, conservateur de la Bibliothèque royale
de Dresde, lui avait procurés. Il me rendit attentif à la masse
admirable d'idées lumineuses qu'on trouvait déposées dans ce
Recueil, et en tira un bon augure pour l'écrit dont il s'occu-
pait, espérant qu'il ne manquerait pas d'attirer l'attention , de
mériter même l'approbation des hommes les plus influens en
France. Il se flattait ainsi qu'il contribuerait pour sa part à
arrêter les progrès de l'œuvre ténébreuse qu'on y préparait, et
qu'il pourrait concourir à préserver ce bel et puissant empire
du malheur d'une barbarie nouvelle. »
On nous pardonnera celte citation, justifiée par la satisfaction
que nous éprouvons d'avoir nourri dans l'âme d'un homme
ALLEMAGNE. 67 5
de bien et sur son lit de mort l'espoir d'un meilleur avenir.
J. H. SCHNITZLEK.
i85. — Phantasiegemàlde. — Tableaux de fantaisie, parle
Dr George Doering, pour l'année 1829. Francfort -sur-Mein ,
1828; Sanerlander. In-8° de 272 pages.
Sous le titre de Tableaux de fantaisie , M. Doering publie
depuis plusieurs années, vers le jour de l'an, une espèce de ga-
lerie d'événemens ou d'aventures romanesques. Nous n'avons
pas eu occasion de voir la galerie que l'auteur a ouverte au
public les années précédentes; mais pour celle de l'année 1829,
(jue nous avons sous les yeux, nous pouvous assurer qu'elle
présente beaucoup d'intérêt. L'ouvrage est divisé en quatre ta-
bleaux , dont le sujet est sérieux, et même tragique. Ces quatre
tableaux portent les titres suivans : la Jeune Fille muette , l'In-
dien , Laïa, la Morgue. Le roman, car c'en est un véi'itable,
malgré la division en tableaux, le roman commence au Pout-
sans-pareil sur la route de Calais à Saint-Omer , où se brise la
voiture de la veuve d'un officier de la marine française, qui voyage
avec son fils, jeune homme qui a perdu dans l'Inde une amante
à laquelle il était sur le point de s'unir. Pendant que les deux
voyageurs attendent sur le pont les secours que le postillon est
allé chercher dans le village voisin, ils entendent des gémis-
séraens qui partent des bords d'un des deux canaux qui s'unis-
si nt sous le pont. Ils volent au secours de l'être infortuné qui
paraît réclamer leur charité. Ils aperçoivent au clair de la lune
une jeune fille velue de blanc qui allait périr dans l'eau. Ils la
sauvent et en prennent soin. C'est le sujet du premier tableau;
dans les deux suivans l'auteur nous conduit dans l'Inde pour
présenter à nos regards une histoire pathétique des amours du
jeune Sainville , (ils de la veuve du premier tableau , et de la
jeune Indienne Laïa. Au quatrième tableau la scène est ramenée
en France. Il se trouve que le même scélérat, qui a traversé les
amours du jeune Sainville dans l'Inde, a causé aussi le mal-
heur de la belle inconnue, sauvée auprès du Pont-sans-pareil.
Le jeune Sainville rencontre cet homme à Paris, et veut se
battre avec lui; mais celui-ci cherche sa fin dans la Seine, et
sou corps est exposé à la Morgue. Sainville s'unit ensuite à Ro-
salie qui lui devait la vie. M. Dœring peint ces aventures a ve<
beaucoup de talent , el son style est pur et bien soutenu.
18G — Peter Schlemihls wundersame Geschichte. — Histoire mer
veilh use de Pierre Schlemihl, communiquée par édelbert di Cba-
0 Deuxième édition, augmenté de chansons el romances de
l'auteur. Nuremberg, i8a7;Schrag. [n-8°de ai3 p.avec figures.
Le petit roman de Pierre Schlemihl e^t déjà connu par des
676 LIVRES ÉTRANGERS,
traductions française et anglaise : c'est un conte dans le genre
de Faust et de Robin des Bois ; seulement Schlemihl , au
lieu de vendre son âme , vend à l'homme noir, long, maigre
et sec, c'est-à-dire au diable, qui le tente par une bourse d or
inépuisable, l'ombre que jette son corps au soleil ; en sorte que
depuis loi s il est un corps sans ombre quelconque. Tous ceux
qui s'aperçoivent de ce qui lui manque le fuient avec horreur;
il a beau prodiguer ses richesses , jouer le grand seigneur ; dès
que l'on découvre qu'il est sans ombre , tout le monde l'évite :
un beau mariage qu'il est sur le point de faire est rompu à
cause de cette découverte, quoique Schlemihl soit aimé de
celle qui lui a promis sa main. Malgré son or, il est l'homme le
plus malheureux de la terre: il court après l'homme noir, sec
et maigre pour échanger son or contre son ombre , mais en
vain ; le diable le nargue , le tourmente , et ne lui rend pas
son ombre. Aussi , Pierre Schlemihl prend le parti de fuir la
société, de se loger dans les catacombes d'Egypte, et d'errer
à l'aventure dans le monde; il trouve même le secret de fran-
chir en peu d'inslans de grands espaces ; bientôt il se sent à
l'étroit sur l'ancien continent, et il est encore malheureux par
les désirs qu'il ne peut satisfaire. Le roman finit là; il est sans
dénouement, et l'auteur laisse croire que Pierre Schlemihl
court encore; on l'a même représenté, au frontispice, dans
son costume de voyageur , et l'auteur assure que Schlemihl est
de sa connaissance intime, et que c'est le héros même qui lui a
remis le manuscrit de ses aventures. Il paraît que quelque per •
sonnage original ou d'un extérieur bizarre, sur lequel on riait
à Berlin , et qui s'appelait Pierre Schlemihl , a inspiré à l'auteur,
connu par son voyage autour du monde avec le lieutenant de
marine russe Kotzebuc , l'idée de divertir ses amis par un conte
des aventures de cet individu. La composition annonce du ta-
lent, et la narration présente souvent un haut intérêt, malgré
sa bizarrerie ; mais si l'auteur a voulu atteindre un but moral ,
il n'a réussi qu'à moitié, car on n'aperçoit pas clairement ce
but. Aurait-il voulu prouver cette vérité triviale que les ri-
chesses ne font pas le bonheur, et que la privation de quelque
chose qui nous manque, d'un ombre que nous poursuivons,
nous rend malheureux en dépit de l'or que nous possédons?
Cependant si cette ombre nous est nécessaire pour avoir l'es-
time des hommes, et pour ne pas leur faire peur, il n'est pas
si déraisonnable de la poursuivre pour l'attraper. Il semble
donc que le conte de M. de Chamisso est plus bizarre encmi-
qu'intéressant , et que si l'auteur a voulu prouver une moralité ,
il u'a pas complètement réussi : dans l'un et l'autre cas c'est
ALLEMAGNE.— SUISSE. 677
une composition défectueuse, qui néanmoins justifie la "vogue
dont elle jouit, en Allemagne surtout, par le talent du poëte.
— On a joint à cette édition des chansons et des romances ou
ballades du même auteur. Ce sont des pièces fugitives très-
courtes, agréablement versifiées, et qui annoncent chez l'au-
teur une grande facilité dans ce genre de poésie.
D.— G.
SUISSE.
1 87.' — * Vcrhandbugen der vercinigten àrlzlichen Gcscllschaf-
ten der ScJuveitz. — Transactions des sociétés médicales réunies
de la Suisse. Année 1828. Première partie. Zurich, 1828; Ul-
rich. Cahier in-8° de 140 pages.
Il existe à Zurich une Société médicale assez active qui a
fait paraître des mémoires pour les années 1826 et 1827. En
s'occupant à recueillir «les mémoires pour le volume de cette
année, elle a pensé qu'il pourrait être agréable aux petites so-
ciétés cantonnâtes de la Suisse de se réunir à elle pour la pu-
blication de leurs travaux : en conséquence elle a invité ces so-
ciétés à coopérer à ses transactions. Cette proposition a été
accueillie avec empressement, et à dater de l'année 1828, les
mémoires paraîtront à Zurich sous le nom de transactions des
Sociétés médicales réunies de la Suisse. Cependant le i€r ca-
hier qui nous a été envoyé n'atteste encore que la diligence de
deux Sociétés, celles de Zurich et de Berne: les autres parais-
sent être en retard. La Société de Zurich a fourni un rapport
du Dr Meyer sur les maladies chirurgicales, traitées par lui à
l'hôpital de la ville en 1S27; des observations du Dr Fehr sur
quelques médicamens tels que le stramonium , le secale cornu-
tum , etc.; description d'un hydrocéphale cbez un veau , par
i). Michel) méd.-vétér. à Zurich; remarques sur la pustule ma-
ligne , par INI. Rahn ; emploi du suc de pavot chez, les enfuis,
par M. Locher-JBaiber; enfin, des observations d'art vétérinaire,
par .M. Prévost «le Genève. La Société de Berne a envoyé le pro-
cès-verbal de ses séances, ainsi qu'un mémoire du Dr Brunner
sur la théorie et la pratique du système homéopa tique. LJauteur
n'est point partisan du fameux système d'Hahnemann ; il craint
qu'entre les mains des charlatans, ce système ne donne lieu
au plus déplorable empirisme; seulement M. Brunner est d'avis
que les recherches d'Hahnemann et de ses disciples-sur la diffu-
sibilité des médicamens dans les organes <lu corps, et sur la
réceptivité de ces organes à l'égard <!<•-, substances qu'on y in-
troduit progressivement, pourront servir à simplifier la théra-
peutique, el .1 bannir les médicamens trop violens, ou do
M LIVRES ÉTRANGERS.
à doses trop fortes. Le cahier est terminé par des observations
médicales sur les eaux minérales de Pfœfers et sur l'état des
bains de cet endroit, par le Dr Kaiser, à qui on do.it une des-
cription de ces eaux minérales.
j 88.— Minera/que/le und Bad zu Jenatz im Pràttigau , Ketn-
ton Graubùndten.— Source minérale et bains de Jénatz dans le
Prettigau , canton des Grisons, avec une vue lithographiée de
la maison des bains; par le Dr Paul Eblin. Coire, 1828-
Otto. In-ia de 98 pages.
Il n'y a pas un siècle que les eaux minérales de Jénatz sont
découvertes , et elles sont encore aujourd'hui peu connues
Une première description de cette source a paru en 1 -68- celle
que vient de publier le Dr Eblin est plus étendue, et' rend
compte de plus d'expériences sur les vertus des eaux de Jé-
natz: \es analyses chimiques se font d'ailleurs maintenant avec
plus d'exactitude et de sûreté qu'au milieu du dernier siècle.
L'eau de la source de Jénatz est froide et a un goût légèrement
alcalin; lorsqu'on la chauffe, elle dépose sur tons l?s objets
qui en sont mouillés, une matière onctueuse; après la cuisson
il reste même au fond du vase une pellicule assez épaisse. D'a-
près l'analyse faite en 1827 , 8 livres d'eau contiennent 16 pou-
ces cubiques de gaz acide carbonique, 8 grains de carbonate
de chaux, 1 de magnésie, 1 d'oxidule de fer, 11 demuriatede
chaux, de sulfate de magnésie, et d'une substance grasse par-
ticulière. L'odeur de cette substance onctueuse ressemble beau-
coup à celle du suif; on distingue seulement un petit mélan-e
d'huile de pétrole. C'est à la même substance crasse, mêlée°à
des parties ferrugineuses, qu'on peut attribuer i'efficacité de la
source. Prise intérieurement l'eau de Jénatz agit d'une manière
bienfaisante sur l'estomac et les intestins, fait cesser les coli-
ques, les obstructions, les crampes d'estomac, les vomisse-
mens , etc. On la vante même comme antidote contre les poi-
sons, ou contre les désordres provenant d'un usage immodéré
des substances métalliques, entre autres des préparations mer-
cunelles, contre les accidens de la vessie, etc. Prise en bain ,
l'eau de Jénatz est très -bonne contre les éruptions cutanées',
contre les maux hystériques, etc. L'auteur ajoute encore beau-
coup d'autres maladies, telles que la jaunisse, les rhumatismes,
les scrophules , les paralysies, les ulcères, etc. En sorte que si'
tout cela était bien avéré, ou aurait dans le village de Jénatz
une véritable panacée, et Escnlape mériterait un temple auprès
de la source minérale du Prettigau. Le docteur ne promet pas
au reste de guérir tous les malades; il croit seulement qu'ils
seront soulagés , si leur guérison n'est pas complète , ce qui est
SUISSE. 679
toujours beaucoup. Il faudrait d'ailleurs être bien malade pour
résister aux effets réunis de l'eau minérale, de l'air des mon-
tagnes et du lait des Alpes. Jénatz est situé à environ 3, 000 pieds
au-dessus du niveau de la mer; à cette hauteur l'air est déjà
si pur qu'il suffirait presque pour faire disparaître les maux
légers, surtout en observant un régime modéré et en se pro-
menant beaucoup. D — G.
189. — * Mémorial des séances du Conseil représentatif du
canton de Genève, publié, autant que possible, d'une séance
à l'autre , et , au plus tard , quatre jours après celle dont il rendra
compte. Genève, 1 828. On souscrit chez A. Cherbuiiez, libraire;
et à Paris, chez Th. Baltimore, rue de Seine, nq 48, faubourg
Saint-Germain. Prix de l'abonnement ( du 1e1' mai au 3o avril
de l'année suivante ) : a5 florins pour le canton, et i5 fr. pour
l'étranger.
Ce Mémorial , dont la publication a commencé le ie' mai de
cette année, annonce que les citoyens de Genève voient enfin
chez eux l'aurore de la publicité, en attendant qu'ils puissent
jouir de toute sa lumière. Une délibération du Conseil, du 28
mars, sur le rapport d'une commission spéciale dont M. le pro-
fesseur Rossi était l'organe , autorise cette publication , et l'en-
courage par l'allocation d'une somme annuelle accordée à l'édi-
teur responsable dont les offres sont acceptées par le Conseil. En
France et en Angleterre un tel journal passerait pour officiel;
le Conseil a eu l'intention de lui ôter ce caractère qui provoque
la méfiance, lors même qu'elle est injuste. Mais îes gouverne-
mens représentatifs de la Suisse ne peuvent être comparés à ceux
des grandes puissances où le pouvoir législatif est partagé entre
le monarque et les délégués delà nation : nos maximes et dos
usages parlementaires ne peuvent leur convenir entièrement.
D'ailleurs, la singulière existence d'une petite république au
milieu de puissantes monarchies exige de grandes précautions,
beaucoup de sagesse et de réserve dans les relations extéi ieures,
et quelquefois du secret; tout ne peut pas être confié à la presse
périodique; et par conséquent cette presse ne peut pas être tout-
à-fait libre, ni dire tout ce qui est vrai : il est plus sûr pour lis
citoyens d'ignorer ce dont, quelques-uns d entre eux pourraient
faire des applications dangereuses pour tous. 1! paraît qu< ce
Mémorial, tel qu'il est, convient à la situation actuelle du can-
ton de Genève; mais nous ne perdrons point l'espérance qu'une
publicité plus complette et mieux caractérisée s'établira quelque
jour dans celle ville, si heureusement disposée pour la cul-
ture de la raison, si digne de jouir de tous les bienfaits de la
liberté.
68o LIVRES ÉTRANGERS.
Le rédacteur du Mémorial est M. Gide , avocat. Il justifie le
titre du recueil; c'est effectivement un mémorial, uue analyse
étendue de chaque séance, où les opinions sont rapportées a\ec
clarté, et sans doute aussi avec une scrupuleuse exactitude.
F.
ITALIE.
igo. — * Stirpium Saclaarum elenchus. — Tableau des plantes
de la Sardaigne, par M. le docteur Moris, de l'Université de
Cagliari, etc. ire et 2e livraison. Cagliari, 1827; imprimerie
royale. In-4°-
La Sardaigne, relativement à son étendue, renferme un
grand nombre de végétaux intéressans; les plantes du nord de
l'Afrique et celles de l'Europe tempérée s'y trouvent réunies.
L'existence de quelques espèces semble même donner du poids
à l'hypothèse des géologues, qui pensent que la Sardaigne et la
Corse ont été, à une époque récente, séparées l'une de l'autre.
Aussi le gouvernement sarde, persuadé de l'utilité que les
sciences doivent retirer de la connaissance des végétaux qui
croissent spontanément dans cette île, a chargé M. Moris, un
des élèves les plus distingués du professeur Balbis, de re-
cueillir tous les matériaux nécessaires à la formation d'une
flore sarde. Déjà ce jeune savant a publié les deux fascicules
que nous annonçons, et qui ne sont qu'un prodrome d'une
flore générale de l'île, au sujet de laquelle on ne possédait que
le catalogue très-incomplet de Plazza, inséré en 1767, par
Allioni, dans la Flora Vedemontana. Ces deux livraisons pré-
sentent beaucoup de plantes nouvelles, et attestent les connais-
sances botaniques du professeur Moris. Son ouvrage sera la
première flore publiée en Italie d'après la méthode naturelle,
que l'auteur a préférée, avec raison, au système de Linnée.
191 . — Dell' uso il più profîcuo clegli alberi tord , dijjormi c di
grandioso diametro. — Mémoire sur l'utilité des arbres courbes,
défectueux et d'un grand diamètre, par le marquis de Lascaris.
Turin, 1827; imprimerie de Chirio et Mina. In-4°.
L'accroissement de la marine sarde, qui compte aujourd'hui
plus de deux mille bâtimens à plusieurs mâts et vingt mille
hommes de mer, a fait naître chez l'auteur de cet écrit l'espoir
d'ouvrir à l'agriculture une nouvelle source de prospérité en
répandant chez les cultivateurs des notions méthodiques et ap-
propriées à leur intelligence , sur les moyens d'appliquer aux
constructions navales les arbres courbes, difformes et d'un
grand diamètre., au lieu de les employer uniquement connue
bois de chauffage ou de les réduire en charbons. La richesse
ITALIE. 68 1
forestière de l'île de Sardaigne et des possessions continentales
de S. M. sarde, suffiraient tout a la fois pour affranchir la ma-
rine de l'importation des bois de la Calabre, de la Toscane et
de l'Adriatique, et pour rendre les nations maritimes tribu-
taires, en quelque sorte, de l'industrie agricole des sujets de
S. M. — M. deLascaris, le dernier rejeton d'un prince dont le
courage et la prudence retardèrent la chute de l'empire d'Orient,
n'ignore point qu'une nation éclairée doit puiser ses forces dans
le sol sur lequel elle existe; et cet écrit, comme ceux qu'il
a publiés précédemment, tend à agrandir les ressources agri-
coles de son pays. Il atteindra ce but lorsqu'on placera l'agri-
culture au rang qu'elle doit occuper dans l'échelle des connais-
sances humaines. Cet ouvrage, digne d'être traduit dans notre
langue, est accompagné de plusieurs figures dessinées et li-
thographiées par le comte Ponte, sur un calcaire à grains jau-
nâtres, nouvellement découvert dans la province du Mont-
ferrat. Bonafous.
192. — Délie fasciature chirurgiche e de loro congrui apparec-
ehi, etc. — Traité théorico- pratique des bandages chirurgi-
laux et de leurs appareils, etc. Modène, 1828. 1 gros vol.
petit in-/t°, un avec atlas de 4^ planches lithographiées.
Cet ouvrage contient l'exposition de la méthode la plus
propre à traiter les maladies extérieures du corps par des
moyens locaux déterminés. L'utilité d'une bonne méthode de
pansement, en chirurgie, est bien plus grande qu'on ne le
pense; très-souvent, le résultat d'un traitement dépend de
l'application des appareils chirurgicaux. Les difformités cor-
porelles à la suite d'une fracture, d'une luxation ou d'une
blessure ont fréquemment pour cause la négligence ou l'inexpé-
rience du chirurgien. Donc, si l'on peut trouver réuni dans
un seul traité tout ce qui a été écrit jusqu'ici sur cette ma-
tière, on aura un livre d'une utilité réelle et pratique. Tel est
le traité que nous annonçons : l'auteur a fait un choix judicieux
des nombreux matériaux qu'il s'est procurés, et il a exposé
sou sujet avec ordre et avec clarté. FosSATI, n. m.
ic)3. — * Lettcrc inédite di principi, etc. — Lettres inédites
de plusieurs princes et hommes célèbres, recueillies et publiées
par Louis Cibrario. Turiu, 1828; Joseph Pic. In-8°.
Les amis des études historiques liront avec intérêt, dans ce
recueil , une lettre de Louis XIV, et une série de dépêches
que la duchesse .leannc-Ilapliste de IN'einours envoyait au mar-
quis de Ferraro, son amlussadeur à Paris, à une époque OÙ
cette princesse, régente îles Ktats de son (ils Victor Amédee II,
était livrée aux intrigues île sa propre COUT et .1 I inllueiicc tonte
r. xt.. — Décembre 1828. /1 ',
682 LIVRES ETRANGERS.
puissante du grand roi cl de ses ministres. Ce recueil comprend
également d'autres lettres, jusqu'ici inconnues, de Redi, de
Peiresc, de Paoli , de Métastase, d'Alfieri, etc. On trouve, à
la fin d'une de celles d'Alfieri , quelques lignes de la comtesse
d'Albany, qui fut, comme on sait, la constante amie du tra-
gique italien : c'est d'après une partie de ses lignes que l'on a
tracé le fac-similé inséré dans le volume. Mais les lettres les
plus intéressantes de la collection sont sans contredit celles de
Peiresc; elles sont écrites en italien et adressées particulière-
ment au cardinal Barbarini et à Galilée; elles jettent un nou-
veau jour sur les persécutions qui s'attachèrent à la personne
et aux ouvrages du philosophe florentin ; elles suffiraient pour
faire admirer dans Peiresc un des plus beaux caractères dont
les sciences puissent s'honorer dans les tems modernes. L'édi-
teur nous apprend qu'elles ont été copiées à la bibliothèque de
Carpentras, et lui ont été communiquées par M. le comte de
Balbe ; nous promettons à M. Cibrario un succès assuré , s'il
parvient à procurer à ses lecteurs d'autres communications du
même genre, et surtout s'il est aidé dans ses recherches par un
guide aussi sûr que le savant distingué que nous venons de
nommer.
io/j. — De' vizj de' letteratti , etc. — Des défauts des gens de
lettres, par M. Joseph Manno. Turin, 1828; Alliaua. In 8°
de 45o p.
Il paraît journellement en Italie une foule de poèmes, de
dissertations académiques et d'autres ouvrages ,
<• Froids et pâles enfans de pères sans génie, »
dont les auteurs reproduisent de vieux adages et se font im-
primer à leurs frais : dans les pays où la presse est libre d'en-
traves, des productions fugitives du même genre peuvent
quelquefois, par les sujets qu'elles traitent, intéresser les
masses et trouver des acheteurs. A ces différences près, la
manie d'écrire, que nous envisageons ici comme l'abus d'une
profession honorable, est à peu près universellement répandue.
M. Manno s'est attaché, dans son livre, à décrire les défauts
des gens de lettres: il parle successivement des pédans, des
critiques injustes, des écrivains téméraires, de ceux qui sont
trop vieux ou trop jeunes, des orgueilleux, etc., et chacun de
ces travers lui fournit un chapitre. Son sujet ainsi généralisé
ne pouvait guère lui offrir que des données vagues et incer-
taines, qui privent son ouvrage d'une partie de l'intérêt dont il
était susceptible. M. Manno critique les prétentions un peu
usées des classiques et des romantiques ; il se plaint aussi de
ITALIE. — ESPAGNE. 683
là vogue qu'ont obtenue de nos jours certaines branches des
sciences naturelles , tandis que des objets dignes d'une attention
plus sérieuse, la législation pénale, par exemple, attendent
encore une réforme. Il cite à cet égard les coutumes d'Angle-
terre ; mais les lois criminelles valent-elles mieux dans beau-
coup d'autres États de l'Europe ? et les savans jurisconsultes
ont-ils négligé les recherches et les réclamations? Nous dési-
rons que l'auteur complète son travail par un nouvel ouvrage
présentant le tableau des vertus et des qualités qui sont insépa-
rables d'une carrière dans laquelle il a paru lui-même avec
avantage. Il ne lui sera pas difficile de prouver que les hommes
les plus éclairés sont aussi en général les plus estimables , quels
que soient d'ailleurs les dégoûts et les chagrins auxquels les
exposent la recherche et la défense de la vérité. C. R**.
195. — Principi morali ciel teatro, etc. — Principes moraux
du théâtre appliqués à toutes les sortes de représentations dra-
matiques, par P. Schedoxi. Modène, 1828. In- 8° de 226 p.
Si des ouvrages tels que celui-ci obtenaient quelque succès ,
les compositions dramatiques deviendraient très-ennuyeuses,
et les théâtres seraient bientôt déserts. Allons entendre le père
La Chaussée, disait Piron en allant au théâtre où l'on jouait
une pièce de cet auteur. Si M. Schedoni compose des comédies ,
il imitera l'auteur du Préjugé à la mode , plutôt que celui de la
Métromanie. Il provoque une sévère inspection des théâtres, et
la surveillance des inspecteurs : on lui sait gré de s'être arrêté à
ce degré de juridiction morale; car il pouvait aller plus loin,
et rendre toute nouvelle représentation à peu près impossible.
Ne valait-il pas mieux aller droit au fait, prouver que les
théâtres sont une école de mauvaises mœurs, un scandale per-
manent, et provoquer leur suppression? On s'étonne que ee
livre ait été écrit en Italie ; il semble qu'on n'aurait dû le voir
paraître que dans un pays où les mœurs seraient encore aus-
tères, et où l'on craindrait de les voir dégénérer en s'adoucis-
sant. Y.
ESPAGNE.
iç)6. — Convenicncia de las associacioncs produvLoras para las
obras de utïlidad publica, etc. — Avantages des associations
productrices pour les entreprises d'utilité publique. .Madrid,
1828. In-8".
L'auteur de ce mémoire, don Antonio Phat, examine une
question d'économie politique qui pourrait devenir de la plus
haute importance pour L'Espagne, si le gouvernement de ce
pays était disposé à en permettre, sinon a en protéger l'appli
M-
684 LIVRES ÉTRANGERS,
cation. Il démontre la nécessité d'établir dans la Péninsule le
système des sociétés industrielles de l'Angleterre pour ouvrir
des routes, pour bâtir des ponts, creuser des canaux, et exé-
cuter tous le? travaux d'utilité publique. Il traite le sujet, sous
ses différens points de vue, avec beaucoup d'ordre et de clarté.
Il y développe des principes très-dignes d'attention, et il est
facile de reconnaître au style de l'auteur qu'il cherche à faire
passer dans l'esprit de ses compatriotes la conviction dont il
est animé. Après avoir décrit l'état déplorable où se trouvait
l'Angleterre, il y a cinquante ans, à cause de la guerre avec
ses colonies, M. A. Prat s'exprime ainsi : « Que fit l'adminis-
tration britannique pour exécuter en si peu de tems un si grand
nombre d'entreprises utiles au commerce ? Rien autre chose
que de laisser faire aux individus; elle a permis aux grandes
et aux petites fortunes de s'entendre au sujet de leurs besoins
respectifs, en leur prêtant seulement une protection éclairée
et commune à tous les entrepreneurs. » Ces lignes suffisent pour
indiquer l'esprit du Mémoire que nous avons sous les yeux. L'au-
teur rappelle aussi les heureux résultats que la France a su
tirer de l'exemple que lui avait donné l'Angleterre; et il pas^e
en revue les entreprises des canaux du Loin g , d'Orléans, de
Picardie, du Languedoc, etc. « Si l'on ne veut jamais traiter,
dit-il dans un. autre endroit de son ouvrage, qu'avec des ac-
tionnaires opulens, on ne formera en Espagne qu'un très-petit
nombre d'associations, le nombre des grands capitalistes y étant
trés-borné. Mais si l'on met ces associations à la portée des
fortunes les plus médiocres, on en verra bientôt un grand
nombre qui ne manqueront pas d'apporter à l'Espagne les
succès qui résultent toujours de la concurrence et de l'ému-
lation. » L'auteur présente ensuite les bases sur lesquelles ces
associations sont fondées en Angleterre, et il exhorte éloquem-
ment ses compatriotes à les adopter, en développant la supé-
riorité des moyens naturels que présente la Péninsule par sa
situation, son climat et son sol. Il finit par démontrer que,
pour régénérer ce beau pays, il suffirait d'imprimer un mouve-
ment industriel à sa population oisive, en ouvrant de nouveaux
débouchés aux produits de son travail , au moyen de commu-
nications intérieures dans toutes les directions.
P. M.
PAYS-BAS.
197. — * Mémoire sur 1rs changement opérés dans l'instruc-
tion publique , depuis le règne de V impératrice Marie- Thérèse
jusqu'à ce jour , par M. Raingo, professeur au collège de Mon*.
PAYS-BAS. 685
Bruxelles, 1827; Hayer , imprimeur de l'At*adéniie royale.
In-4° de 106 payes.
L'Académie de Bruxelles avait mis au concours un mémoire
sur la question suivante : « Quels ont été les changemens in-
troduits dans l'instruction publique depuis le commencement
du règne de Marie - Thérèse jusqu'à ce jour; quelle a été l'in-
fluence de ces changemens sur la propagation des lumières en
général, et sur la culture des sciences et des lettres en parti-
culier?» M. Raingo a remporté le prix; ses lecteurs croiront
volontiers qu'il l'a mérité: l'ordre des faits, la justesse des ob-
servations et la clarté de l'exposition ne laissent rien à désirer.
Nous ne pouvons néanmoins entrer dans le détail des faits qui,
pour être instructifs, doivent se présenter dans leur ensemble,
laisser découvrir leur connexion, l'influence du passé sur le
présent et l'avenir, en dépit de toutes les conceptions du gé-
nie et de la puissance dej gouvernemens. Dans un intervalle
de trois quarts de siècle, la nation belge a changé quatre fois
d'état politique, et ses établissemens d'instruction publique ont
éprouvé encore plus de révolutions. Nous recommandons aux
partisans des jésuites la lecture du Mémoire de M. Raingo ,
pourvu qu'ils soient sincères; car , s'ils ne voient dans cet or-
dre religieux qu'un instrument de leur faction, il n'est point
question de leur donner des avertissemens. Dans les Pays-Has
aussi bien qu'en France, les jésuites ont retardé les progrès de
l'enseignement, contrarié les projets bienfaisans de l'autorité
publique, résisté à ses ordonnances aussi long-tems qu'ils l'ont
pu; et lorsque l'obéissance est devenue nécessaire, la subti-
lité des intet 'prétations est venue à leur secours. En franchis-
sant l'intervalle de tems dont M. Raingo a fait L'histoire, pas-
sons à l'état actuel do l'instruction publique dans le royaume
des Pays-Bas. Ou n'y a point établi , comme en France, sous le
nom d'université , une ferme générale de l'instruction publique,
avec seseonnnisexploitans; le mot d'université est rendu à sou
acception primitive; il désigne un établissement où l 'on enseigne
l'universalité des connaissances humaines. Les Pays* Bas pro-
prement dits en ont trois; et la Hollande, trois autres. En
comparant la population de ce pays à celle de la î'rauce, nous
aurions seize universités.
a L'enseignement des universités se divise eu quatre facul-
tés : celle de jurisprudence, celle de médecine , celle des scie&cés
màthémàtiqtteé et physiqueê , et celle de philosophie spéculative
et des lettres. Une faculté de théologie doit v être ajoutée, aus-
sitôt que les rfrCOnSl uices le permettront , pour les catholiques
romains qui se destinent à l'état ecclésiastique. »
086 LIVRES ÉTRANGERS.
ha. faculté de théologie , c'est-à-dire des connaissances rela-r
tives à la Divinité, peut-elle être classée avec la jurisprudence,
la médecine, etc., et même avec la philosophie spéculative?
La théologie n'est-elle pas essentiellement commune à toutes les
sectes chrétiennes, et la même pour toutes? Et si l'on réunit
aux notions générales et véritablement théologiyues une ïnsU uc-
tion spéciale pour une croyance particulière, est-ce dans un
royaume protestant qu'il convient de créer un enseignement
pour les catholiques seuls, tandis qu'on ne fait rien pour les
protestans? Ces questions sont importantes, et il serait bien
fâcheux que l'on eût oublié d'y répondre. S'il est vrai , comme
le dit Newton , que le prix des sciences est en raison des ser-
vices qu'elles rendent à la morale , on ne peut être indifférent
sur les progrès de la théologie digne de ce nom, science qui
devrait être répandue partout, au lieu d'être réservée pour les
ministres d'un culte qui n'est pas même celui de la majorité des
citoyens. Si des questions de controverse sont associées aux
sublimes notions sur lesquelles se fonde la religion , et par son
moyen la morale, il est clair que l'enseignement n'est plus du
ressort des universités, et qu'il doit être confiné dans les sémi-
naires. Les cours universitaires doivent être ouverts à tous les
disciples qui sont en état d'en profiter ; la faculté de théologie,
telle qu'on veut l'introduire dans l'organisation des universités
des Pays-Bas, ne peut être considérée comme une division des
connaissances humaines; elle serait hors déplace, et par cette
seule cause elle nuirait dès à présent, et plus encore dans
l'avenir. Elle opposerait son immobilité aux perfectionnemens
les plus désirables ; tandis qu'autour d'elle tout tendrait à
croître et à se coordonner, elle seule persisterait dans son état
et son isolement. Espérons que les universités des Pays-Bas
seront préservées de ce dangereux accroissement.
Nos voisins n'ont pas eu peur de l'enseignement du droit
naturel. La langue latine est seule autorisée dans les leçons de
leurs universités, « excepté pour les cours de littératures hol-
landaise et française, de la pratique du droit , des sciences éco-
nomiques, et de quelques autres parties à l'égard desquelles il
est accordé des dispenses. » On attribuera peut- être la con-
servation de cet ancien usage à l'influence de l'exemple des
universités d'Allemagne, si dignes à d'autres égards de servir
de modèle.
Chaque faculté n'admet que deux grades, la candidature et
le doctorat : le vieux mot de bachelier , et l'inintelligible mot
de licencié ont disparu : cette réforme a plus d'importance qu'on
ne le supposerait au premier coup d'ccil; lorsque les exprès-
PAYS-BAS. 687
sions deviennent justes, on peut être assuré que les idées se
sont rectifiées.
On voit que , dans les Pays-Bas , la haute instruction est en
état de prospérer de plus en plus : examinons maintenant ce
que l'on a fait pour l'instruction primaire. Voyons si l'on a
pris assez de précautions pour consolider la base de l'édifice
dont nous avons loué les parties les plus remarquables.
Dans les provinces méridionales du royaume, l'instruction
populaire n'était pas aussi avancée que dans les provinces du
nord : il fallait rétablir l'équilibre, et consacrer des soins parti-
culiers aux lieux qui éprouvaient les plus grands besoins. «Loin
de repousser, sous prétexte de religion, les méthodes expédi-
tives d'enseignement, on les a propagées , et les encouragemens
ne leur ont point manqué. Une corporation soumise à une règle
invariable n'eut point le monopole de l'instruction primaire ; on
se tint constamment prêt à mettre en usage les meilleures mé-
thodes, à mesure que leurs avantages seraient constatés; dans
les concours entre les instituteurs, les pères de famille sont
préférés, à mérite égal , et dans l'appréciation du mérite les
mœurs sont examinées avec autant de soin que le savoir. «L'é-
tablissement et la propagation d'un système d'enseignement
perfectionné a tiré l'instruction primaire de l'état déplorable
où l'avaient laissée les gouvernemens précédens; l'acquisition
des premières connaissances, icndue facile par le moyen de
méthodes ingénieuses, a permis d'en agrandir le cercle, et d'y
introduire les élémens de diverses sciences utiles à tous les su-
jets d'un gouvernement constitutionnel. Ces améliorations , il
est vrai , ne se sont introduites que là où l'organisation et
l'inspection des écoles ont été confiées à des personnes capa-
bles et bien pénétrées des vues du gouvernement ; mais, si
quelques choix moins heureux ont empêché certains rameaux
de porter leurs fruits, l'arbre n'en a pas moins acquis la plus
grande vigueur; l'émulation générale fait espérer (pie la sève
abondante en circulera bientôt uniformément, et fertilisera les
branches qui jusqu'à présent sont restées stériles. »
Il faut nous arrêter; l'examen de ce mémoire intéressant et.
les réflexions qu'il provoque nous conduiraient beaucoup trop
loin. Heureux habitans des Pays -Bas ! on n'a point refusé i
leurs enfans le lait salutaire de L'instruction : aujourd'hui, nous
y voyons une jeunesse vigoureuse d'intelligence ; dans son âge
mûr elle aura sous les yeux une jeunesse plus forte encore,
et plus capable d'enrichir le dépôt des connaissanceshmnaines:
il nous faudra de bien grands efforts pour l'atteindre, et niai -
(lier avec elle sur la même ligne. ^f.
688 LIVRES ÉTRANGERS.
198. — *Plutarque des Pays-Bas , ou Vies des hommes illustres
de ce royaume , avec cette épigraphe :
Aux grands hommes la patrie reconnaissante.
2 e vol. avec portraits. Bruxelles, 1828 ; Laurent frères, impr.
hbr., place de Louvain , n° 547- Il y aura 4 vol. Prix, 1 2 flor.
Le second volume de cetle galerie historique contient , comme
le précédent, treize personnages: Egmont, Van Dyck , Trornp,
Te nier s , Guillaume 111 , Duquesnoy , Juste-Lipse , Cohorn ,
fansénius , Van Helmont , Barneveld, Gérard Dow et Coniines.
L'article Barneveld est sans contredit le mieux fait, le mieux
écrit et le plus intéressant ; je le crois même à l'abri de toute
critique fondée. Les articles Jusle-Lipse, Cohorn, Coinines et
Gérard Dow méritent à peu près les mêmes éloges; mais il n'en
est pas tout-à-fait ainsi de la Notice sur le comte d'Egmont;
elle est écrite d'un style inégal, tantôt beaucoup trop brillante,
tantôt dépourvu d'élégance et d'harmonie, témoin cette phrase ;
« Elle (Marguerite de Parme ) écrivit seulement au voïpourle
supplier de vouloir, pour ménager sa santé, la décharger du
gouvernement pénible d'un pays où d'ailleurs sa dignité ne lui
permettait pas de rester avec un pouvoir si borné , vu celui
dont le duc paraissait déjà investi. » — Plusieurs images, qui
ne manquent pas de prétention, manquent de justesse , celle-ci
par exemple: « Mais le despotisme tient d'une main son sceptre
de fer et de l'autre la balance de la justice. » Le despotisme
appesantit son sceptre de fer sur la balance de Thémis, à la
bonne heure; mais il ne faut pas la lui mettre dans les mains;
elle ne doit jamais lui servir d'attribut. Le choix des épilhètes
n'est pas toujours bon ; l'épithète d'impétueux ( p. 6 ) ne con-
vient pas trop au connétable Anne de Montmorency, que son
système de temporisationavaitfaitsurnommer le Fabius français.
D'ailleurs , c'est pour avoir, en quelque sorte , manqué d'au-
dace , c'est pour n'avoir pas saisi le moment favorable , qu'il
échoua dans sa tentative de secourir Saint-Quentin. — Le
comte d'Egmont était d'une bravoure incontestable ; mais le
proclamer le plus vaillant capitaine d'un siècle qui compte le
chevalier Bayard au nombre de ses héros , c'est trop ressem-
bler à ce prédicateur qui dans chacun de ses panégyriques ne
manquait jamais de considérer le saint du jour comme le
plus grand saint de la légende. Tout ce que l'auteur avance
sur Granvelle (évèque d'Arras et non d'Ath) est puisé dans
des sources suspectes; le cardinal de Granvelle est une de
ces victimes historiques vouées ù la haine aveugle de quelques
contemporains, et qu'une plume impartiale se fera sans doute
PAYS-BAS. 689
un devoir de réhabiliter. Fils d'un père distingué par ses em-
plois et par ses services , mais d'une naissance obscure , il eut
contre lui tous les grands seigneurs. Pour le Taciturne, il
craignait, il délestait dans Granvelle l'homme d'État habile,
toujours en mesure de déjouer ses projets ; Granvelle avait ,
on outre, le malheur d'être le conseiller d'une princesse faible
et irrésolue; il dut succomber sous l'intrigue et la malveillance
qui le signalaient aux protestans comme un persécuteur impi-
toyable , tandis qu'elles le représentaient à Madrid comme un
homme dont la faiblesse encourageait les progrès de l'hérésie.
La bibliothèque de Besançon fourmille de pièces officielles ,
de pièces authentiques qui le justifient pleinement des repro-
ches qu'on ne cesse de lui faire , d'après les déclamations de
ses ennemis, avec une légèreté inconcevable. Au surplus, le
comte de Neny, dans ses Mémoires , le traite avec plus de
justice. On ne doit pas oublier qu'en faisant admettre le con-
cile de Trente aux Pays-Bas, Granvelle eut soin de prescrire
toutes les réserves qu'exigeaient l'indépendance du trône.
Nous transcrirons sans commentaire la page suivante , afin
d'indiquer les principes qui dirigent le Plutarque belge : « Oui,
sans doute, l'insurrection n'était pas un droit aux yeux de
d'Egmont. La tête puissante du Taciturne avait seule bien
compris les liens qui unissent les rois aux peuples, et comment
on acquérait le droit de les rompre. D'Egmont ne s'était pas
élevé au-dessus de l'éducation politique qu'il avait dû, recevoir
de son époque. On n'approfondissait pas encore les mystères,
les préjugés qui environnent la royauté ; les esprits se livraient
entièrement à l'attaque de ceux de la religion. L'ambition ou
la vengeance aiguisaient quelquefois un fer régicide, mais pas
encore dans les mains du peuple. Des rois seuls immolaient
dfa rois. Avant Charles Ier, les rois d'Angleterre ne périssaient
pas au nom de la nation. D'Egmont naquit dans un tems
d'obéissance aveugle aux monarques, et Philippe II n'eut
jamais peut-être un sujet plus sincère et plus dévoué. Par son
attachement à la monarchie, d'Egmont est le miroir de son
époque. »
La notice sur Fan Dych fait concevoir une idée assez exacte
du talent de ce digne émule de Ruhens; mais, parmi les anec-
dotes qui s'y trouvent rapportées, on est surpris de ne point
voir le trait de Van Dyck réparant le dommage causé par Ses
camarades à un des chefs-d'œuvre du maître. Ouant à l'as-
sertion que Van Dvck partit précipitamment de Rome ,
après avoir jeté dans le Tibre les reliques qu'un cardinal lui
avait envoyées en paiement d'un tableau, son biograplu
69o LIVRES ÉTRANGERS,
devrait nous dire sur quelle autorité il l'appuie, d'autant plus
que de son propre aveu personne jusqu'ici n'avait parlé de
cette circonstance.
Il est nécessaire de relever dans la vie de Tromp quelques
inexactitudes; on ne peut se montrer trop minutieusement
sévère, lorsqu'il s'agit d'ouvrages de la nature de celui-ci.
La chaîne d'or que reçut Tromp après sa victoire sur les
Espagnols devant Dunkerque, en i638 , ne lui fut pas envoyée
parle cardinal de Richelieu, mais parlés États-généraux;
c'est du moins ce qu'assure d'une manière positive M. Marron
dans sa Notice sur l'illustre marin hollandais: Richelieu avait
seulement accompagné d'une lettre flatteuse le cordon de
Saint-Michel. Le célèbre amiral sous les ordres duquel servit
Tromp en qualité de capitaine de frégate ne s'appelait pas
Dehein, mais Hein, vulgairement Pit-Hein. Je n'aime pas
l'expression : en un instant la mer fut couverte de morts et de
débris ; le style de l'histoire exige moins d'emphase et plus
d'exactitude. Le coeur des matelots, de ceux qu'il appela ses
enfant , sera pour lui un monument plus durable que les marbres
de Delft est une de ces phrases ambitieuse qui ne supportent
guère l'analyse. Tromp , si l'on en croit son biographe, fut
l'amiral le plus brave et le plus heureux qu'aient jamais eu les
Provinces-Unies : l'un des plus braves sans contredit , mais il ne
fut pas le plus heureux, puisqu'il éprouva d'assez fréquens
échecs. Point d'exagération dans les éloges, c'est le moyen de
les rendre flatteurs.
On s'aperçoit, à plus d'une phrase, que l'auteur de la notice
sur Téniers n'a pas négligé la Biographie universelle , et qu'il
l'a consultée avec fruit; ce n'est pas néanmoins dans cet ou-
vrage qu'il a trouvé la justification du peu d'estime que faisait
des scènes flamandes Louis XIV habitué aux productions mâles
et sévères des Coypel, des Lebrun et des Mignard. Les Mignard
(Nicolas et Pierre) ne passent pas, que je sache, pour avoir
une touche sévère, mais bien une touche suave et gracieuse.
Pour Coypel (Noël), il manquait, de même que son fils
Antoine , de correction et de vérité ; jamais les connaisseurs ne
les ont mis au nombre des grands maîtres de l'école française.
Il est douteux que David Téniers, le jeune, ait eu pour maître
Adrien Brauwer; il ne fréquenta, paraît-il, d'autre atelier que
celui de son père.
La Notice sur Guillaume III nous arrêtera quelques instans ;
elle offre de nombreuses traces d'une extrême précipitation de
travail qui s'annonce , tantôt par des expressions impropres ou
iiéologiques , comme dans ces phrases: La monarchie proscrite
PAYS-BAS. 691
par le protecteur était rentrée de l'exil ; l'engouement de la
cour de France, au] lieu de l 'engouement povr la Cour de France;
cette manœuvre prépara la libération ( délivrance ) des Pro-
vinces-Unies ; tantôt par des erreurs que de faciles recherches
auraient fait éviter. C'est ainsi qu'on donne le nom d'OLiviER
Cromwell au Gis du fameux protecteur d'Angleterre, tandis
que c'était le protecteur lui-même qui s'appelait Olivier; son
éphémère successeur était Puchard Cronuvell. — Henriette d'An-
gleterre , choisie par la France pour négocier avec Charles II,
est désignée comme ia belle-mère de Louis XIV ; c'était sa
belle-sœur. — Il n'y avait point d'empereur d'Autriche au
xvue siècle, mais bien un empereur électif d'Allemagne. Le
comte de Monterey ( don Juan Domingo de Zuniga-y-Fon-
seca ) n'était pas un simple gouverneur de province ( p. 121);
c'était le gouverneur général des Pays-Bas catholiques. — Com-
ment peut-il être vrai de dire ( pag. 128) que Guillaume III
( mort en 1702 , avant les revers de la France ) ait mis au tom-
beau la grandeur gigantesque de Louis XI F? — Par une réti-
cence singulière, on ne parle point des soins donnes par le
grand pensionnaire de "Witt à l'éducation du jeune Guillaume ;
on passe également sous silence le combat livré par le prince
d'Orange au duc de Luxembourg, dans le village de Saint-De-
nis, au moment où la paix venait de se conclure à Nimègue ,
en 1678, et quoiqu'il en eût connaissance... L'impartialité
n'est-cîio donc plus le premier devoir de l'historien, et doit-il
ne présenter ses héros que de profil? On ne dit rien non
plus îles ennuis que Guillaume éprouva sur le trône d'Angle-
terre , et de son projet d'abdiquer, projet constaté par la mi-
nute autographe du discours qu'il devait prononcer devant les
deux chambres réunies, et qu'on voit encore au musée britan-
nique. Nous aurions voulu retrouver ici un trait charmant et
qui ne fait pas moins d'honneur à l'équité qu'à l'esprit de Guil-
laume III : un jeune seigneur anglais, revenu do Versailles,
dit que ce qui lui avait semblé le plus curieux à la Cour de
Louis XIV, c'était d'y voir une maîtresse de soixante ans ( ma-
dame de Mainlenon) , et un ministre de vingt-deux (Barbe-
zieux }. «Cela devait vous apprendre , jeune homme, répondit
Guillaume, «pu- le roi de France peut se passer de l'un et de
l'autre. - Le plus grand défaut de cette Notice est de ne pas
faire connaître assez le caractère du personnage auquel elle est
Consacrée , et dont la vie, connue celle de presque tOUS les am-
bitieux, offre à l'écrivain philosophe, au moraliste, un livr<
pour ainsi dire en partie double, un livre qui, bien couru,
peut fournir matière à d'utiles méditations.
G92 livres étrangers.
L'article Duquesnoy ne donnera lieu qu'à une seule remarque,
c'est que le Manneken piss (i) fut décoré par Louis XV (et c'est
une plaisanterie peu digne d'un grand roi) du cordon de Saint-
Michel, mais non de la croix de Saint-Louis.
Nous ne suivrons pas nos auteurs dans la vie de Jansénius
(morceau remarquable sous le rapport du talent, mais qui
manque trop souvent de cet esprit d'impartialité toujours si
rare, quoique préconisé sans cesse ), ni dans la notice sur Van
Helmont , où les importantes découvertes et les erreurs de cet
habile chimiste sont discutées avec sagacité ; cela nous jetterait
dans des digressions trop longues. Nous en avons dit assez
pour mettre nos lecteurs à même d'apprécier les deux premiers
volumes d'une production nationale qui , malgré ses imperfec-
tions, n'est pas indigne du public. On regrette seulement que
les hommes de lettres auxquels on la doit ne se soient pas tous
également identifiés avec la manière de Philippe de Comines.
« Cet historien, dit son biographe, n'affecte point d'être phi-
losophe, moraliste et écrivain politique, mais il est tous les
trois à la fois ; il ne donne rien à l'imagination et aux conjec-
tures, et dans quelque moment qu'on le prenne , on le trouve
froid ( c'est-a-dire de sang-froid ) , grave et impartial, repré-
sentant, comme dit Montaigne, un homme de bon lieu et élevé
aux grandes affaires. « Stassart.
i 99. — Miscellanea, etc. — Mélanges, par le chevalier J.-B.- G.
Camberlyn d'Amougies. Gand , 1828 ; Goesin - Verhaeghe.
In-8° de a53 pages.
En annonçant , il y a quelques années, l'éloge de Van-Eyck,
l'inventeur delà peinture à l'huile, éloge que l'auteur repro-
duit aujourd'hui (p. 0/2), nous nous étonnions qu'un homme de
sens qui n'est pas condamné à faire des vers latins par son état
ou par le nom qu'il porte ( puisqu'il y a aujourd'hui des jour-
naux assez complaisans pour assurer que le talent de versifier
en latin est héréditaire dans certaines familles ) , poétisât ainsi
dans une langue morte, et s'assujétît pour lui seul à exprimer
des idées modernes dans un idiome qui n'était pas fait pour
elles. M. d'Amougies n'a pas tenu compte de nos observations,
et le voilà qui lance dans le public deux cent quarante pages
de vers latins de sa façon : il faut avouer cependant que le tiers
environ se compose de notes; car, ce qui n'est pas intelligible
en langue de collège , il faut bien le mettre en français pour le
(i) C'est le nom qu'on donne à une petite statue en bronze qui orne
îa principale fjntaine de Bruxelles.
PATS-BAS. — LIVRES FRANÇAIS. 693
commun des lecteurs. Du reste, on imagine facilement ce que c'est
qu'une poésie bardée de mots flamands , avec une terminaison
latine, et de quel effet doivent être pour nous les divinités de
l'Olympe, voulant à toute force régir le monde anti-poétique
des modernes.
On doit cependant distinguer et citer avec éloge les épîfres:
h l'inventeur de l'imprimerie, à l'auteur de la découverte de la pein-
ture à l'huile , autos amis de la botanique, et à l'immortel Jeûner.
L'ouvrage est terminé par un essai de douze pages sur les
rapports entre les différens caractères des peuples et leurs
idiomes. ]j.
LIVRES FRANÇAIS.
Sciences physiques et naturelles.
200. — * Histoire naturelle générale et particulière des mam-
mifères et des oiseaux découverts depuis 1788 jusqu'à nos jours ,
par M. Lkssoît. T. II comprenant les races humaines. Paris,
189.8; Baudouin.
Ce livre, qui forme le second volume du complément des
OEuvres complètes de Buffon, publiées par M. Baudouin , n'est
pas seulement un livre d'histoire naturelle. L'étude de l'homme
moral et intellectuel ne peut être séparée de l'étude de l'homme
physique, et le naturaliste qui veut comprendre , dans un
examen comparatif et philosophique, les diverses races hu-
maines doit attacher une importance presque égale aux
observations faites sur leurs mœurs, leurs usages, leurs pen-
chans , leurs croyances et leurs langues , à celles qui ont pour
objet leur organisation. Étudier l'homme sous tous les points
de vue accessibles à nos observations, c'est marcher à la
connaissance de la vérité par toutes les voies qui nous sont
ouvertes. On ne doit donc pas s'étonner de trouver dans
l'ouvrage de M. Lcsson non -seulement le tableau de l'orga-
nisation des races humaines dont il fait un examen compa-
ratif, mais aussi des remarques nombreuses sur leurs mu-iirs.
leurs penchans, leurs croyances et leurs langues, et de ren-
contrer, sous le titre d'histoire naturelle de l'homme , d. g
observations que l'on croirait au premier aspect absolument
étrangères à la science zoologique, et que les philologues , les
psychologistes, les géologues et les géographes recueilleront a vce
le même intérêt que les naliit alisUs et les physiologistes. C'est
surtout lorsqu'on étudie l'homme, que l'on reconnaît que toutes
les sciences sont liées entre elles par des rapports intimes et
694 LIVRES FRANÇAIS.
multipliés, et qu'il n'en est pas une seule qui n'emprunte et qui
ne prête quelque chose aux autres.
L'ouvrage de M. Lesson n'est point une histoire naturelle de
toutes les races humaines, mais seulement de celles qui ha-
bitent l'Océanie, la Polynésie, l'Australasie, l'Amérique du
Sud et quelques autres contrées. L'auteur, quia beaucoup
vovagé, a beaucoup vu et observé, et il s'est attaché à pré-
senter un résumé des observations qu'il a faites lui-même, au
lieu de compiler après tant d'autres, et de se borner à re-
produire sous une autre forme des faits que l'on trouve partout.
M. Lesson n'a discuté nulle part la question de l'unité spé-
cifique de l'homme. Cependant, la manière dont il explique
l'existence de toutes les variétés qu'il a observées, la manière
dont il donne, si je puis employer celte expression, leur gé-
néalogie, montre qu'il ne partage pas les idées émises dans ces
derniers tems par plusieurs naturalistes, et qu'il n'admet pas
l'existence de plusieurs espèces d'hommes. Nous regrettons
qu'il n'ait pas abordé franchement et hardiment l'examen de
cette importante question qu'il était peut-être, plus que per-
sonne, en état de résoudre d'une manière certaine et définitive,
et qu'il se borne à énoncer simplement son opinion dans la
phrase suivante, sans exposer les motifs sur lesquels il la fonde.
« On ne devrait adopter, dit-il (p. 44), les distinctions de races
ou] d'espèces que comme des moyens artificiels destinés à pré-
ciser nos idées dans l'étude de l'homme, et à la rendre plus
facile. »
Nous ne terminerons pas cet article sans recommander à nos
lecteurs les considérations générales que l'auteur a placées en
tête de son ouvrage, et où il a consigné des remarques neuves
et ingénieuses , et des observations pleines d'intérêt sur la dis-
tribution géographique des végétaux et des animaux dans
l'Océanie, la Polynésie et l'Australasie. Is. G. St. -H.
201. — * Histoire naturelle des crustacés , contenant leur des-
cription et leurs mœurs, avec figures; par L.-A. Bosc. Se-
conde édition y revue par A. - G. Desmarest, correspondant de
l'Institut. Paris. 1828; 2 vol. in- 18 de 328 et 3o6 p.; prix, 9 fr.
L'histoire des crustacés appartient à la collection connue
dans la librairie sous le nom de Euffon de Castel. Elle a été pri-
mitivement rédigée par M. Bosc, et plusieurs fois réimprimée
depuis sans aucun changement. La seconde édition que l'on
vient de publier diffère considérablement de la première par
des améliorations importantes, et par le soin avec lequel elle a
été mise au niveau des découvertes nombreuses faites dans ces
dernières années dans la classe des animaux enveloppés d'un
SCIENCES PHYSIQUES. 69S
test calcaire, ou crustacés. La science ne possède point de livres
complets sur cette branche obscure et difficile de l'histoire na-
turelle, si nous eîi exceptons le traité écrit par M. Dcsmarcst
lui-même, et extrait du grand Dictionnaire des sciences natu-
relles publié chez Levrault : aussi, doit-on regarder les deux
volumes que nous annonçons comme les plus convenables et les
plus commodes pour les collecteurs et les voyageurs jaloux d'é-
tudier les êtres dont ces volumes renferment le tableau descrip-
tif. Aux anciennes figures, M. Desmaresta fait ajouter celles que
réclamaient les nouvelles coupes génériques proposées par
Leacli et par M. Latreille , et nous regrettons beaucoup qu'on
se soit dispensé d'ajouter quelques figures d'espèces rares, et
que M. Desmarest ait surtout cru inutile d'indiquer la syno-
nimie et les travaux récens de plusieurs naturalistes anglais.
A part cette légère lacune, cette histoire des crustacés sera un
des meilleurs livres élémentaires et l'un des plus propres à être
consultés avec fruit. Tous les crustacés généralement admis
comme existant réellement dans la nature sont répartis dans
82 genres, et chacun d'eux est décrit par une courte phrase,
suivie d'une synonimie assez complète pour l'étude. Les genres
sont caractérisés par des descriptions sommaires, à la suite des1
quelles se trouvent mentionnés les détails spéciaux d'organisa-
tion, et les habitudes générales et surtout la manière de vivre
des espèces qui composent chacun de ces genres. L'histoire de
la science est traitée avec des proportions convenables dans
une introduction où toutes les méthodes de classification pro-
posées sont passées en revue. La partie anatomique est celle
qui a subi de grands changemens : elle était trop peu avancée
à l'époque où Bosc écrivait son livre, pour être traitée par
ce savant avec des développement satisfaisans. Celte tâche
était réservée à M. Desmarest , qui depuis long-tems s'occupe
avec persévérance de crustacés, el qui a pu mettre à profit
tous les travaux nombreux publiés sur ce sujet. Enfin, un ta-
bleau méthodique qui précède la description des genres et des
espèees contribue à rendre les recherches plus faciles, et peut
servir de guide dans la classification qui est admise aujourd'hui.
Less..
9.02t. — * Atlas des oiseaux d'Europe , pour servir de com-
plément au Manuel d'ornithologie de AI. Temminck , par
J.-C. Vernf.r, peintre nu Muséum d'histoire naturelle. Paris,
1828; A13elin. ye et iofl livraisons, formant ao planches in -8°,
consacrées aux insectivores. Prix de chaque livraison co-
loriée, 5 francs. — Nota. On trouve le texte in-8? chez le
même libraire. Y. Rev, Enc.} t. xxxvm, pag. 738).
6$6 LIVRES FRANÇAIS.
ao3. — * Faune française , ou Histoire naturelle des animaux
qui se trouvent en France, constamment ou passagèrement, à la
surface du sol , dans les eaux qui le baignent, et dans le littoral
des mers qui le bornent; par MM. L.-P. Vieillot, Desmarest,
UUCROTAY DE BlAINVILLE, AuDINET-SeRVILLE , Le PELLETIER
de Saint-Fargeau, Walkenaer. Paris, 1828; Levrault , rue
de la Harpe, n°8i. 17e livraison; 5 feuilles de texte et 10
planches, in-8°. Prix, en noir, 4 foj en couleur, 10 fr.
C'est avec un vif contentement que nous annonçons la re-
prise de cette belle et nationale entreprise, qui a été trop long-
tems interrompue par suite de la mort du premier éditeur,
et qui mérite si bien les encouragemeus de tous les hommes
éclairés.
Afin de rendre la Faune française tout-à-fait complète , les
auteurs y ajouteront la description et la figure des animaux do-
mestiques et des lames d'insectes dont la connaissance est de
la plus grande importance pour l'agriculture.
L'addition de ces deux nouvelles parties , les recherches
et les découvertes faites dans l'histoire naturelle" des ani-
maux de la France, ont forcé l'éditeur à porter le nombre
des planches à neuf cents , au lieu de huit cents , et à composer
chaque livraison de texte de cinq feuilles au lieu de trois. Ainsi ,
l'ouvrage sera composé en tout de 90 livraisons, qui seront
formées chacune de 10 planches et de 5 feuilles de texte, et
qui paraîtront dans un petit nombre d'années , à raison d'une
livraison au moins par mois. Les planches, que nous regardons
comme les plus belles qu'on ait publiées dans le format in-8° ,
seront portées , s'il est possible , à un plus haut degré de per-
fection. Pour y parvenir, l'éditeur a fait voyager à ses frais des
artistes sur les bords de la mer, pour y peindre les animaux sur
le vivant , ou du moins peu de tems après leur mort.
Le texte de la 17e livraison, qui est la dernière publiée,
traite des oiseaux échassiers et des nageurs , elle est due à
M. Vieillot. Les 10 planches sont des figures à' oiseaux , d'in-
sectes et de poissons, gravées et coloriées avec un soin digne
des plus grands éloges (1). A. Michelot.
20/4- — Art d'élever les lapins, et d'en tirer un grand profit,
par M. Redarès. Paris, 1828; Audot. In-18; prix, 1 franc.
Nous ne sommes point de ces esprits superbes auxquels
(1) Les personnes qui auraient à communiquer des renseignemens
utiles à la Faune française pourront les adressera M. J. Rapet, édi-
teur, rue des Marais-SaiiU-Germain, 11° 12.
SCIENCES PHYSIQUES. 6g 7
M. R.edarès reproche, dans son chapitre premier, leurs in-
justes dédains à l'égard des lapins : bien loin de là, nous se-
rions tentés de lui demander à lui-même s'il a désespéré de la
richesse d'un sujet qu'il est bien loin d'avoir épuisé. Les gens
qui aiment à connaître les conséquences de ce qu'ils font sou-
haiteraient dans son traité des renseignemens moins values
sur le rôle important que le poil de lapin joue dans la cha-
pellerie : s'il était vrai qu'en Angleterre les peaux de lapin
se vendissent au prix moyen de 1 fr. ao c. la pièce, comme
nos cuisinières n'en tirent que 10 à 1 5 centimes, il serait curieux
de s'informer des causes qui chez nos voisins leur donneraient
une si grande «râleur. L'assertion de Rosier, que dix lapins man-
gent autant qu'une vache; l'opinion d'autres agronomes, qui
trouvent qu'une vache consomme la nourriture de soixante la-
pins, paraissent également dénuées de preuves. Pour arriver à
une conclusion économique, il fallait donner, d'après des ex-
périences suivies et variées, et en tenant compte des fécondités
et des mortalités comparatives, la quantité et la qualité de
substances alimentaires ou industrielles que produisent des
quantités données de fourrage, consommées par différentes
espèces de lapins. Ces détails auraient remplacé avec avan-
tage la dissertation sur la politique des jésuites, qui occupe
les trois quarts du chapitre des 'Moyens d'améliorer la chair
des lapins, et d'autres digressions fort agréables, qui pouvaient
se rattacher a tout antre sujet. Malheureusement il paraît que
ces expériences ne sont pas faites; le travail de M. Redarès en
fait sentir le besoin, en prouvant combien cet accessoire obscur
de l'agriculture est loin d'être dépourvu d'intérêt. La multi-
plication rapide des lapins peut faciliter des observations d'un
ordre beaucoup plus élevé sur les effets respectifs du croise-
ment des races et du maintien de leur pureté. La nature paraît
n'avoir qu'une manière d'agir; et si l'on ne pouvait pas tigou-
reusement conclure de ces observations quels sont les meilleurs
moyens de perfectionner les races de grands animaux, elles
donneraient du moins une méthode d'investigation qui con-
duirait sûrement et rapidement à ce but. .1. .T. P».
ao5. — Atlas de botanique , ou d'histoire naturelle des végé-
taux, composé de 120 planches représentant la plupart des
plantes décrites dans le Manuel de botanique , etc. Paris, i8a,8;
Fioret; prix, lig. noires, 18 fr.\ fig. coloriées, V> fr.
Pour éclairer les descriptions insérées dans le Manuel de bo-
tanique, M. ELorel a jugé convenable de publier un petit alias
de lao planches, où l'on trouve les figures des plantes que ce
manuel indique, pour servir d'exemples aux généralités qui
t. xr,. — Décembre i8?.8.
f>y8 LTVRES FRANÇAIS.
s'v trouvent exposées. Ces figures, déjà publiées dans une autre
circonstance, dessinées par Dcsève et gravées par Tardant, Le
Te Hier , Racine, et autres artistes, représentent divers détails-
relatifs aux plantes qu'on a voulu faire connaître aux lecteurs.
Francoeur.
206. — * Traité pratique de chimie, appliqué aux arts et
aux manufactures, à l'hygiène et à l'économie domestique,
par S. -F. Gray ; traduit de l'anglais, considérablement aug-
menté, et mis en harmonie avec nos besoins, nos usages et
les matières que nous pouvons employer, par T. Richard.
Paris, 1828; Anselin. 3 vol. in-8° avec cent planches, repré-
sentant 379 fig. gravées en taille-douce. L'ouvrage sera com-
posé de i3 livraisons de 112 pages et 8 planches chacune;
elles paraissent tous les 20 jours; prix de chaque livraison,
2 fr. 5o c.
L'auteur a consacré une partie de sa vie à visiter les ma-
nufactures et les usines, en Angleterre et dans d'antres pays;
il s'est fait partout simple ouvrier, pour être plus en état
d'apprécier et d'applanir les difficultés qu'on rencontre dans
l'application des sciences. Ce qui distingue son livre de tous
ceux qu'on a publiés sur la même matière, ce sont les con-
naissances pratiques qu'il renferme. Il n'a pas eu la prétention
d'enseigner les théories scientifiques avec de grands dévelop-
pemens; ces théories font d'ailleurs l'objet d'un grand nombre
d'excellens ouvrages. C'est la pratique des arts chimiques
qu'il décrit d'une manière précise, et dans un langage qui est
à la portée de tous. Il a cependant, le soin de placer en tète
de chaque partie de son traité un résumé des principes qui
en font la base. Il fournit ainsi au manufacturier le moyen
d'étudier les théories chimiques nécessaires à son industrie,
quoiqu'il n'ait pas approfondi l'étude de la chimie générale.
Si les arts chimiques ne sont pas, en Angleterre , aussi théo-
riquement avancés qu'en France, si les manufacturiers man-
quent souvent des connaissances élémentaires les plus impor-
tantes, on ne peut nier qu'on ne trouve dans les ateliers de ce
pays delà méthode dans les opérations, beaucoup de précision
et d'économie, et une multitude de procédés simplifiés, qui
Tendent à l'ouvrier son travail plus facile et plus agréable, et
à l'entrepreneur son succès plus certain. C'est sous ce point de
vue que l'ouvrage de M. Gray doit être surtout utile aux
industriels auxquels il s'adresse spécialement, puisqu'il les aide
à modifier leurs procédés d'après ceux que l'auteur considère
comme les meilleurs; ils y verront sans doute , dans la descrip-
tion des gigantesques ateliers des Anglais, ce que peut la
SCIENCES PHYSIQUES. 699
hardiesse jointe à la persévérance et à l'esprit d'ordre pour
la réussite d'une entreprise.
Cinq livraisons de cet ouvrage sont en vente. — Les deux
premières traitent de la chaleur. M. Gray , après avoir posé
les principes que l'expérience a démontré devoir diriger l'em-
ploi de cet important agent, en déduit toutes les constructions
pyrotechniques employées dans la chimie des manufactures ,
dans la chimie de laboratoire et dans l'économie domes-
tique. On y trouve des données précises sur les valeurs rela-
tives des divers combustibles, et sur les mélanges calorifiques
qu'il applique ensuite aux principes généraux de la construc-
tion des fourneaux, dont il donne des descriptions assez
détaillées pour diriger l'homme le plus étranger aux sciences
physiques et chimiques.
L'emploi de la vapeur, les calculs de la surface des tuyaux,
1rs séchoirs, les éluves, les thermomètres, les lentilles de Par-
ker, de Brewster, etc., sont décrits dans la troisième livraison.
La quatrième contient d'abord un traité de la chaleur
spécifique; puis, viennent la comparaison des lampes et des
chandelles sous le rapport de la lumière qu'elles donnent;
l'électricité, les paratonnerres, les piles, etc. Le chapitre des
balances est traité avec beaucoup de soin.
Il est vrai que les matières traitées dans les livraisons déjà
publiées offrent peu de choses nouvelles pour les hommes qui
se sont occupés de la chimie et de ses applications. Si l'on
en excepte les appareils ingénieux de Haie, de Brewster et
de quelques autres, le reste est bien connu et d'un usage
général. Mais le deuxième volume, qui commencera avec la
septième livraison, comprendra, entre autres sujets impor-
tais, et après l'exposition de la théorie chimique très-abrégée ,
la ventilation et l'assainissement des maisons particulières,
des hôpitaux, des théâtres, des vaisseaux, etc.; l'ingénieux
système de Ryan pour l'airage des houillières; les procédés
de fabrication des acides, du verre, etc. Ce volume offrira
sans doute un grand intérêt aux industriels par la compa-
raison qu'ils pourront faire des procédés anglais et fian-
çais.
Le troisième volume commencera par le travail des mines,
l'extraction et l'emploi des métaux ; l'auteur y traite des usages
de chaque métal en particulier , de la fonte dés canons, des
cloches, des Iris, (les aeiers, etc., et revient, an sujet de
chaque art qu'il décrit, sur les fourneaux, |«s machines , les
appareils qui lui sont propres. T. es sucres, les savons, les
esprits, la poudre, le beurre, les fromages 3 etc. etc., trouve-
.',->■
-oo LIVRES FRANÇAIS.
root leur place dans ce volume. Des détails historiques sur
chaque art, sur l'état de cet art chez les anciens, et sur les
découvertes qui lui ont donné naissance, rendent l'ouvrage
plus intéressant encore.
Nous avons remarqué que l'auteur décrit tous les systèmes,
tous les procédés fort en détail , lors même qu'il le« condamne,
et. que ce n'est qu'après avoir mis le lecteur en état de les
appliquer lui-même, qu'il entreprend d'v substituer d'autres
procédés qu'il juge meilleurs. Nous approuvons fort cette
manière d'établir un parallèle entre les divers procédés de
l'industrie, et nous espérons que le traducteur, tout en
remplissant sa promesse de mettre l'ouvrage en harmonie
avec nos besoins, ne négligera pas l'exemple que lui donne
son auteur, et qu'il ne retranchera aucune partie de l'ouvrage
de M. Gray , quelque défectueuse ou futile qu'elle lui paraisse.
5,07. — Tableaux synoptiques , ou Abrégé des caractères
chimiques des bases salifiables ; par MM. Ed. Laucieu et A. de
Kramf.r. Paris, 1828; Dondey - Dupré. In-8" de 20 pages et
huit tableaux; prix , 2 fr. 5o c.
Au moyen de huit réactifs qu'on peut se procurer facile-
ment et à peu de frais, les auteurs apprennent à reconnaître
les caractères de quarante-cinq bases salifiables. La seule con-
dition nécessaire, c'est d'obtenir ces bases en dissolution; on les
traite alors par les réactifs. Les changemens, les précipités for-
més sont indiqués dans les huit tableaux , dont chacun présente
l'action de l'un des réactifs. On doit savoir gré aux jeunes au-
teurs d'avoir ainsi classé les résultats qu'ils ont obtenus. Dans
une science qui embrasse autant de faits que la chimie, les ta-
bleaux sont d'un grand secours pour les etudians.
H. DUSSAED.
208. - — Nosographir organique , par F. - G. Boisseau, d. m.
p. , etc. T. Ier. Paris, 1828; Ba'illière. In-8° de 684 pages; prix,
5 francs.
H v a une douzaine d'années, on admettait qu'outre les
maladies particulières à chacun de nos organes, il en existait
de générales où l'économie tout entière était intéressée ; lors-
qu'elles avaient eu une terminaison funeste, si l'on trouvait des
altérations dans la texture, dans la consistance de certaines
parties, on ne regardait ces lésions que comme un simple effet,
un résultat de la maladie elle - même, quoiqu'elles pussent de-
venir à leur tour cause d'accidens secondaires. Depuis cette
époque, un changement notable se lit dans la médecine, lors-
que M. Broussais eut appris à donner une juste importance à
ces affections locales, eût montré qu'elles étaient la source de
SCIENCES PHYSIQUES. :or
la plupart des symptômes qui alors absorbaient toute l'atten-
tion, et fait voir qu'elles exigeaient qu'on leur appliquât un
traitement spécial. Mais plusieurs médecins , en reconnaissant
combien il est utile d'interroger l'état des organes et Je remé-
dier aux dérangemens qu'ils éprouvent, continuèrent à penser
que, daus beaucoup de cas, ces organes ne sont affectés que
par suite d'un trouble général qui provoque leur irritation , et
porte son atteinte à la fuis ou successivement sur les parties
les plus essentielles à la vie, sur le système nerveux , sur les
poumons, l'estomac ou les intestins. C'est ce qui aurait lieu,
par exemple, pour le typhus, la peste, et dans les épidémies
les plus graves. D'un autre côté , ceux qui adoptent la doctrine
nouvelle jusque dans ses dernières conséquences n'aperçoi-
vent que des affections locales, ne voient rien au delà des alté-
rations organiques; pour eux, la peste, le tvplius se réduisent
à une inflammation de l'estomac, et ils proclament i\\x actuel-
lement ta médecine , ne s' arrêtant plus aux symptômes , est de-
venue organique. Nous empruntons ces expressions à l'intro-
duction du livre que nous annonçons; aussi, en preuve de ce
perfectionnement, 31. Boisseau a composé ce qu'il appelle une nu-
sographie organique, cest-k-dite une description desmaladies des
organes; et dans ce ier volume, le seul qui ait encore paru, sont
comprises toutes celles de l'appareil digestif, depuis la bouche
jusqu'au dernier intestin. Un pareil travail serait sans doute
fort utile, s'il n'était pas fait d'après les vues étroites d'une
théorie exclusive; si les maladies dont il s'agissait de faire l'his-
toire n'étaient pas presque uniquement rapportées à l'inflam-
mation, distinguée seulement par ses degrés en inflammation
suraiguë , aiguë , aiguë exaspérée } partielle, chronique, intermit
tente , en irritation passagère ou prolongée, 'l'ont en les ratta-
chant à ces types, souvent tracés d'imagination , M. Boisseau
est cependant forcé d'avouer ( page 217 ) que, pour l'estomac,
par exemple, qui est le plus important des organes dont il ait
traité, il y a impossibilité de classer les différentes nuances de
la phlegmasie autrement que d'après les symptômes qui les ca-
ractérisent, et qu'on ne peut le faire d'après les tracts qu'elle
laisse sur le cadavre. Ou voit que l'étude des symptômes est
loin, quoiqu'on en dise, d'avoir perdu de sa valeur, et que les
altérations matérielles, quelque bien étudiées qu'elles soient
maintenant, ne peinent encore servir de hase à la distinction
de eetle réunion de phénomènes auxquels il faut bien COUti
nuer de donner le nom de maladies.
Cet ouvrage est écrit d'un ton dogmatique el sentencieux;
el l'auteur, que du meilleures productio DS avaient fait roc
702 LIVRES FRANÇAIS.
naître d'une manière avantageuse, n'y épargne pas les impu-
tations contre les médecins qui se dirigent dans leur pratiqué
d'après d'autres principes que les siens.
Rigollot , fils , n. M.
209. — * Rapport général sur les travaux du Conseil de salu-
brité , pendant l'année 1827. Paris, 1828 ; au bureau du Re-
cueil industriel , manufacturier et des beaux- arts , rue Tailbout,
n° 6. In-4° de 4o pages.
L'indication rapide des objets traités dans ce rapport suffira
pour faire apprécier leur utilité; et sans doute l'institution du
conseil de salubrité , que toutes nos grandes villes devraieut
s'approprier, agrandira encore la noble tâch» qui lui est con-
fiée, maintenant que le nouveau magistrat placé à la tète de
la police de Paris, veut fortement rendre à la police, qui était
devenue l'ignoble instrument des passions et des partis poli-
tiques, sa véritable et honorable destination, la surveillance
de tout ce qui intéresse la sûreté, la propriété, la santé et la
moralité publiques. i° L'état des vacheries à Paris et dans les
environs a fixé l'attention des membres du conseil. Celles qui
sont établies dans l'intérieur de la ville se sont sensiblement
améliorées ; celles de la banlieue sont loin d'être aussi satis-
faisantes. Pour obvier à l'inconvénient que présente l'altération
du lait, de jour en jour plus général, et qui provient, soit du
mauvais état des vacheries, soit du mélange de l'eau ou d'autres
matières avec le lait, le Conseil propose d'encourager l'éta-
blissement de vacheries plus nombreuses et plus considérables
dans la capitale, et de soumettre à la surveillance de l'admi-
nistration celles des environs. — 2° L'assainissement des bou-
levards extérieurs est aussi d'une grande importance pour la
population parisienne. Les fossés qui les bordent, remplis
par les eaux venues des communes environnantes , deviennent
des cloaques d'infection fort nuisibles à la santé publique. Ce>
fossés, versant souvent leur trop-plein jusque dans l'intérieur
de Paris, remplissent le grand égoùt, et causent des inon-
dations dans les caves des rues voisines. Le Conseil , tant pour
l'assainissement des boulevards, que pour l'écoulement des
eaux pluviales dans les communes , propose de ceindre les
boulevards extérieurs d'un vaste fossé pavé dans sou fond , et
affectant des directions variées suivant des pentes naturelles ,
prises des divers points culminans, et se dirigeant ensuite jus-
qu'à la Seine, à travers la plaine Saint-Denis d'un côté , et de
l'autre jusqu'au ru de Montfort, d'où les eaux arriveraient
aussi à ce fleuve. — 3° Le Conseil donne des moyens de sûreté
simples et faciles pour prévenir les incendies, auxquels pour-
SCIENCES PHYSIQUES. 7o3
rait exposer l'emploi thi gaz pour l'éclairage. — h0 Mortalité
dans la capitale. Il résulte des tableaux qui ont été dressés ,
que les maladies qui ont fait le plus de victimes, sont, comme
pendant l'année 1826, la phthisie , le catarrhe pulmonaire,
la gastrite et l'entérite; ces maladies ont produit à elles seules
plus des deux cinquièmes des décès. — 5° Femmes publiques.
Le Conseil propose rétablissement d'une maison de refuge ,
principalement destinée à recevoir les jeunes filles qu'une dé-
pravation anticipée aurait livrées à la prostitution ; on les y
retiendrait pendant que l'administration prendrait sur leur
compte les renseignemens nécessaires, et il est permis d'es-
pérer qu'un traitement doux, le travail, et des exhortations
salutaires en détourneraient plusieurs de l'infâme carrière dans
laquelle l'abandon de leurs familles, l'excès de la misère ou la
contagion des mauvais exemples les auraient précipitées. Nous
regrettons de ne pouvoir entrer dans le détail de tous les ob-
jets qui ont occupé le Conseil de salubrité ; tous les amis
du bien publie aimeront à lire eu entier ce rapport, qui a été
inséré dans le Recueil industriel publié par M. de Molkon,
ancien élève de l'Ecole polytechnique. On pourra le comparer
avec le rapport fait en 1826, et qui se trouve dans le même
recueil, tom. iv, n° 10, pag. 5 , et le rapprochement des
travaux du Conseil à différentes époques suggérera sans
doute de nouvelles vues d'amélioration et des propositions
utiles à ceux qui dirigent leurs méditations sur les moyens de
corriger et de perfectionner notre état social dans tout ce qui
fait partie des attributions de la police municipale, de la sûreté
et de la santé publiques. A. P.
210. — Discours prononcé dans la séance publique du cours
de géométrie et de mécanique, appliquées aux arts , à Bouleaux ,
le i5 octobre 1828. Bordeaux, 1828. In-8°.
211. — Discours prononcé pour l'ouverture du coins de géo-
métrie et de mécanique appliquées aux arts , à Castres , le 20,
octobre 1828; par M. le baron Charles Dupin, député du Tarn ;
publié au profit d'une salle d'asile pour la ville de Castres.
Castres, 1828; imprimerie de \ idal frères. In-8°.
Par un heureux concours de circonstances, l'un des fidèles
dépositaires des plus grands intérêts de la patrie étail chargé
par le gouvernement d'une mission qui l'obligeait à parcourir
le tiers de la France, et qui le incitait à portée de recueillir
des données exactes el précises sur plusieurs parties de I admi-
nistration, sur l'opinioD publique, les vœux el les espérances
de la nation. La faction anti-nationale I observait avec inquié-
tude; elle suivait de ville en ville le député Ubeial, et frémis
'">;> LIVRES FRANÇAIS.
sait.de l'accueil qu'il recevait partout. Nantes et Bordeaux
avaient porte son courroux au plus haut degré de véhémence ;
et cependant ses organes habituels, la Gazette de France et
la Quotidienne, gardaient encore le silence, comme si leurs
moyens de calomnie n'eussent pas été suffisamment préparés.
Mais lorsque le député du Tarn fut arrivé à Castres , il était
impossible que la faction ne fit pas un peu de scandale, faute
de mieux , dans le sens de ses intérêts, tels qu'elle les com-
prend. La Gazelle et la Quotidienne ont donc dirigé contre
M. Dupin des calomnies , le même système de calomnies dont
elles poursuivent les hommes les plus honorables. Les lecteurs
de bon sens et de bonne foi, qui lisent quelquefois ces journaux
pour y voir jusqu'à quel point les passions politiques peuvent
égarer le jugement ou pousser l'audace et l'impudence , n'ap-
prendront point sans intérêt ce qui s'est réellement passé dans
ces villes , quel y était l'esprit de la majeure et de la plus saine
pari je de la population, quelles maximes ont été professées
par le député. Ces deux discours ne sont point publiés comme
une réponse à la Gazette et à la Quotidienne : et à quel titre
ces honteuses publications prétendraient-elles qu'où les ho-
norât d'une réponse? On les publie par les motifs qui les in-
spirèrent, qui les firent prononcer, qui excitèrent lesapplau-
dissemens des auditeurs.
A Bordeaux , voici comment s'exprimait M. Dupin. « Le but
auquel nous voulons arriver, c'est d-'ajouter à l'apprentissage
du corps, des pieds et des mains, l'apprentissage de l'esprit,
de la raison , de 1 imagination ; en un mot, de nos plus hautes
facultés. Des ouvriers , nous disait-on , ne pourront jamais
selcverjusquà cet apprentissage! Eh, pourquoi pas ?... pour-
quoi moins que l'enfant de l'oisif et du riche ? Celui qui nous a
tous crées nous a donné des âmes dont la différence ne saurait
se peser au poids de l'or. Plus d'illustres génies sont nés dans
le Cerceau de 1 ouvrier, sous le toit de l'honnête médiocrité
qti il n eu est né sous les lambris de l'oisive opulence. N'est-ce'
donc pas un admirable symbole de cette grande vérité que
le Rédempteur des hommes , sorti dans toute sa gloire de
1 humble atelier d'un charpentier, et prenant pour compagnons
d immortalité douze ouvriers d'un seul pays ! Ou'on me cite
une autre croyance qui suppose la classe ouvrièreplus capable
d un plus sublime enseignement! »
Voyons maintenant quelle a été la sage réserve du député.
« Quelques personnes dont j'estime les intentions ont paru
désirer que je présente des considérations relatives à l'état po-
étique de la France ; il m'est impossible d'accéder à ce vœu
SCIENCES PHYSIQUES. 7o5
Chaque fois que je paraîtrai devant la jeunesse studieuse,
même accompagnée de citoyens de tout âge , je ne serai que
professeur. Si mes concitoyens m'estiment assez pour me con-
fier ia défense de quelques-uns de leurs droits publics ou
privés , j'accepterai leur mission, en m'efîbrçant de la remplir
selon mes faibles moyens; mais aujourd'hui , mais en votre
présence, je ne puis exprimer d'autre idée politique que mes
vœux pour la gloire et mon espoir pour le bonheur et la sta-
bilité de notre monarchie constitutionnelle : je ne puis exprimer
que mon respect sans bornes pour la majesté du roi qui nous
gouverne , et pour la bienveillance éclairée de M»1' le Dauphin ,
qui n'a pas dédaigné de m'exp rimer de vive voix avec quel
plaisir il apprenait que l'enseignement de la classe ouvrière
prépare un peuple chaque jour plus instruit, et par là plus
sage et plus illustre. »
A Castres, des considérations politiques et morales étaient
à leur place, en raison de quelques circonstances locales;
M. Dupin l'a bien senti. « Si Ms1' i'archevéqiie d'Alby n'avait
pas dû retourner à sa ville métropolitaine, il eut eu pour les
ouvriers de Castres la même bonté que pour les ouvriers d'Alby;
il eût assisté à l'ouverture de votre cours avec autant de bien-
veillance qu'au cours professé pour les Albigeois. La présence
de ce vénérable prélat eût été pour vous le plus noble encou-
ragement. Vous serez du moins heureux d'apprendre les
vœux qu'il forme pour votre instruction. Les bénédictions de
cet autre Cheverus ne vous seront pas moins prospères que ne
l'ont été pour vos émules celles de l'illustre pontife de Mon-
tauban et de Bordeaux , qui sait être , comme l'archevêque
d'Alby, le pasteur des catholiques et le père des protestans. »
Des applaudissemens unanimes et prolongés ont prouvé que
l'orateur avait exprimé la véritable opinion publique, et que,
dans le midi 3e la France, comme aux États-I ais d'Amérique,
la diversité des crovanees religieuses ne troublerait pas l'union
des citoyens, si des hommes qui exploitent à leur profit les
discordes civiles ne prenaient soin d'alimenter et de perpétuer
les haines entre les catholiques et les protesta US. Ces hommes
ont suscité à M. Dupiu quelques ennemis dans le département
du Tarn , tandis (pie les journaux de la faction le calomniaient.
Ou'il se résigne: quoiqu'il fasse, certaines gens interpréteront
.i mal toutes ses actions, l! en fut ainsi de .1. .1. IVotissc.iu , que
ses ennemis accusaient également pour des faits opposés : S" il fait
V aumône: ah le cafardl S'il la refuse : eh bien, voilà cet homme
qui prêche ld bienfaisance. Telle est la tactique ordinaire de
l'esprit de parti et de l'esprit de secte , également injustes,
intolérans et prodigues de diffamations et de calomnies.
706 LIVRES FRANÇAIS.
212. — * Encyclopédie populaire , publiée par M. Audot.
[Foyez, sur cette collection, le tome xxxvi, p. 717, et le
tome xxxviii , p. 729 ). — M. Audot a joint les traités suivans à
ceux dont nous avons publié la notice. — Géométrie des ouvriers,
ou application de la règle de l'équerre et du compas à la solu-
tion des problèmes de géométrie; par E. Martin, professeur
de sciences physiques. Un volume de 108 pages , et 2 planches.
2 1 3. — * Notions élémentaires de perspective linéaire , et théorie
des ombres; par M. G.- T. Richard. 76 pag. , et 2 planches.
21 4- — Art de l'ornemaniste, du stucateur, du carreleur en
pavés de mosaïque , et du décorateur en divers genres ; par M***.
112 pages, et une planche.
21 5. — Art du vitrier. 102 pages et une planche.
216. — Art de la peinture en bâtimens et des décors , y com-
pris le badigeon et la tenture des papiers ; par M. Doublette-
Desbois, peintre-vitrier, et rédigé par M. ***. 2 vol. 208 pag.,
et 2 planches.
217. — * Art du chauffage domestique et de la cuisson écono-
mique des alimens; par M. Pelouze. Deuxième édition, avec
3 planches gravées. ( Voy. pour la première édition , le t.xxxvm,
pag. 729.) Paris, 1828. Audot; prix, 1 fr. chaque volume.
Les deux premiers ouvrages, quoique très-abrégés, sont
très-clairs ; les lecteurs auxquels ils sont destinés les compren-
dront facilement, et pourront faire l'application de ce qu'ils
auront appris. — Les autres traités ne sont pas moins soignés ,
et n'étaient peut-être pas moins difficiles à bien faire : c'est
dans la description des procédés des arts que la nécessité d'être
court est plus incommode , que l'on éprouve le plus impérieu-
sement le besoin de multiplier les détails : le rédacteur ano-
nyme de ces quatre petits volumes y a mis beaucoup de
choses ; il a su se mettre à la portée de ses lecteurs ; et certes
ses écrits ne sont pas trop longs. F.
218. — Géométrie du compas, par L. Mascheroni ; traduite
de l'italien, par A. -M. Curette. Deuxième édition. Paris, 1828;
Bachelier. In-8° de 372 pages, avec i/t planches; prix , 6 fr.
Il est peu de personnes , parmi celles qui n'ont point fait une
étude spéciale des mathématiques, qui puissent se former une-
idée juste de l'objet de ce livre; il est donc nécessaire de défi-
nir la géométrie du compas. C'est celle qui a pour objet de dé-
terminer, à l'aide du compas seulement ,et sans le secours de la
règle, la position des points qu'on désire connaître. Ces re-
cherches, dont les résultats pourraient au premier abord ne
paraître que de véritables tours de force scientifiques, ont ce-
pendant une utilité fort réelle. En effet, quand, dans la pra-
SCIENCES PHYSIQUES. 707
tique , il serait nécessaire de décrire des lignes avec une grande
précision, il est presque impossible de parvenir à les tracer
rigoureusement droites dans toute leur longueur; on ne peut
donc point compter sur l'exactitude de leurs intersections, ni
par conséquent sur celle des points dont ces intersections dé-
terminent le lieu. Or, comme on s'appuie sur ces points pour
en déterminer de nouveaux, on conçoit que les erreurs vont
sans cesse s'accumulant, et qu'on arrive à des résultats graphi-
ques souvent fort éloignés de la vérité. L'usage du compas seul
remédie souvent à ces inconvéniens graves et trop bien connus
par les ingénieurs de toutes les classes. C'est donc plus parti-
culièrement à eux que ce livre convient. Ils y trouveront la so-
lution graphique de 277 problèmes qu'ils pourront souvent
appliquer à leurs travaux. Sans doute il en est un certain nom-
bre qui sont déjà bien connus; mais il en est d'autres assez
curieux pour intéresser même ceux qui par goût ou par profes-
sion ont pu se livrer à ce genre de recherches. T. Richard.
219. — Essai pratique sur l'art du briquetier au charbon de
terre; d'après les procédés en usage dans le département du
Nord et dans la Belgique, par M. /.-F. Clere, ingénieur en
chef au corps royal des mines. Paris, 1828; Carilian-Gœury.
I11-80 de 188 p.; prix, 4 fr. 5o c.
L'usage des briques est destiné à devenir plus général qu'il
ne l'est actuellement en France, et le livre de M. Clere rendra
d'autant plus de services, que, l'exploitation «le la houille
prenant tous les jours plus d'extension, on pourra établir des
briqueteries dans des lieux où, jusqu'à présent, il n'avait pas
été possible de le faire à cause de la cherté du combustible.
L'auteur divise son livre en cinq chapitres : 1" choix et prépa-
ration de la (erre; 20 de la fabrication ou du moulage; 3" de
la dessiccation; 4° de la cuisson; 5° observations sur le com-
bustible. Chacun de ces chapitres est traité avec clarté et
exactitude. L'ouvrage est terminé par un Appendice présentant
un aperçu des dépenses qu'occasione une briqueterie, et les
bénéfices présumés qu'eue peut rendre à son propriétaire dans
le déparlement du Nord. Ceux qui veulent établir en grand
cette fabrication, liront avec intérêt le livre de M. Clere; ils y
trouveront des renseignemens précieux. A. IYi.i.i.
220. — Manuel complet du marchand papetier et du régleur;
par MM. Juma de FovriMiM et /'. Poisscnr. Paris, 1828;
Koret. In- 18 île x et 'loi pages, avec planches; prix, 3 fv.
Cet ouvrage, dor.l l'acquisition est indispensable pour h s
manufacturiers et les marchands de papier, peut encore être
utile k la classe descousommatcurs. Les auteurs ont su faire entrer
7o8 LIVRES FRANÇAIS,
dans leur cadre une infinité de renseignemens curieux et de dé-
tails instructifs qu'on rencontre seulement dans un traité com-
plet sur cette branche d'industrie et qu'on est bien aise de
connaître, quelque étranger qu'on soit d'ailleurs à cette partie.
Il nous suffira d'exposer en peu de mots le sommaire des ma-
tières contenues dans ce volume, pour donner une idée de tout
ce qui se rattache à la profession du fabricant de papier. La
première partie de l'ouvrage traite du papier, de ses différentes
qualités, et du parchemin; des papiers à l'usage des peintres
et des dessinateurs; des papiers de couleur, marbrés et maro-
quinés ; des vélins; de la rognure, du satinage, de la ré-
glure, etc. — La seconde partie est consacrée à la prépara-
tion des plumes, à la fabrication des crayons de mine, des
crayons colorés, et contient la description des procédés de
M. Conté. La troisième donne les recettes des diverses encres,
de celle qu'on emploie pour marquer le linge , de l'encre de la
Chine , de l'encre d'imprimerie , de celle qui sert à la litho-
graphie, des encres de couleur et sympathique, etc. La qua-
trième enfin renferme tout ce qui concerne la cire , les pains à
cacheter, les colles diverses, les sables minéraux. Des planches
convenablement exécutées facilitent l'intelligence du texte.
OE.
221, — Guide des dames et des demoiselles. — Art de la cou-
turière en robes ; par Mme Buutel. Paris, 1828; Audot. In- 18
de 75 pages, avec une planche; prix, 1 franc.
222. — Art de faire les corsets , les guêtres et les gants ; par
le même auteur. Paris, 1828; Audot. In-18 de 65 pages, avec-
une planche; prix, 1 franc.
Ces deux écrits, et ceux qui les suivront, n'appartiennent
point à la technologie de notre sexe: il fallait qu'une dame s'en
chargeât. Maintenant , puisque , grâce à Mme Burtel , nous
en avons un essai d'après lequel on peut juger de ce qui reste
encore à faire, il ne sera point inutile que ces deux petits livres
soient lus par des hommes, surtout par ceux qui ont fait ou
veulent faire des ouvrages populaires.
« Mères ! ne perdez jamais de vue que vous devez élever vos
filles pour qu'elles soient heureuses. Faites servir les talens à
ce but, et vous mériterez d'elles, et de la société dont elles
seront un jour l'ornement, une reconnaissance durable. » ( In-
troduction de C Art de la couturière en robes. ) Conclusion. « Nous
croyons en avoir dit assez pour rendre nos jeunes lectrices
capables de faire elles-mêmes les principales parties de leur
habillement, et les mettre en état de se passer de couturières
de profession. Les conseils que nous leur avons donnés leur
SCIENCES PHYSIQUES. 709
permettront c!e s'habiller à moindre frais, et souvent avec plus
«le grâce, puisqu'elles pourront aussi suivre leur goût, exé-
cuter elles-mêmes ce qu'elles croiront le plus convenable à leur
position sociale, à leur âge, à leur tournure, au Heu de s'as-
treindre aux modes dictées par des couturières qu on a tant
de peine à y fa ire déroger. »
Comme ces sortes d'écrifs se refusent à l'analyse, nous avons
cru devoir donner une idée du style de l'auteur : il est partout
clair, simple, convenable. Y.
aa3. — La Cuisinière de la compagne et de la ville , ou ia
Nouvelle cuisine économique , précédée d'instructions sur la
dissection des viandes à table, et suivie de recettes précieuses
pour l'économie domestique, et d'un Traité sur les soins à
donner aux caves et aux vins, dédiée aux bonnes ménagères,
par M. L.-E. A. Septième édition , revue, corrigée et augmentée,
par M. Sulpice Bakué, chef de cuisine. Paris, 1828; Audot.
In- 12 de 338 p., avec 9 planches gravées, dont une coloriée;
prix , 3 francs.
22/f — Voyage dans les cinq parties du monde , par M. Al-
bert 3IoNTÉKONT. T.V, Amérique. Paris, 1828; Charles Béchet,
prix , 5 francs.
Ce volume, fort de 5oo pages et accompagné de 9 cartes,
renferme une grande -masse de faits curieux et inédits sur
l'Amérique, notamment sur les terres polaires, les États-Unis,
le Mexique, le Guatemala, les Antilles, et les nouvelles répu-
bliques de l'Amérique du Sud. Le sixième et dernier volume ,
consacré à VOcéanie , doit paraître avant la fin de ce mois.
22J. — * La Monarchie française comparée aux principaux
états du Globe, ou Essai sur la. statistique de la France, consi-
dérée sons les rapports géographique, moral et politique,
offrant, dans un seul tableau, le maximum, le minimum et le
terme moyen de sa population, de la richesse, de l'industrie,
du commerce, de l'instruction et de la moralité de ses habi-
tans , comparés à leurs corrélatifs dans plusieurs pays de
l'ancien et du nouveau monde;;» l'usage des hommes d'Etat,
des administrateurs, des banquiers, des négocians, des voya-
geurs, et spécialement des Pairs de France et d"s Députés;
par Adrien Balbi. Paris, 1828; Jules Renouard, et au Bureau
de la Revue Encyclopédique. Un tableau in -piano colorié;
prix , G fv.
La statistique est une science aussi utile par ses résultats
que difficile dans se, movens de recherche; elle exige dans
ceux qui se vouent a -es travaux autant de persévérance que
d'impartialité. Malheureusement, elle devient trop souvent la
7io LIVRES FRANÇAIS.
proie de spéculateurs de deux espèces : les uns, dépourvus
de l'esprit d'ordre et de patience nécessaires pour classer les
faits et pour les bien choisir, sont incapables de surmonter
les obstacles qui s'opposent trop souvent à la découverte de
la vérité; les autres, professant d'avance des opinions à l'appui
desquelles ils veulent à toute force trouver des preuves dans
le monde matériel, ne négligent rien pour arranger les chiffres
de telle sorte que les conséquences s'accordent toujours avec
leurs totaux déterminés à priori. Sans citer ici aucun nom
propre, qu'il nous soit permis de remarquer combien de pareils
travaux ont décrédité la science! Il appartient à un observa-
teur aussi consciencieux, à un savant aussi infatigable que
M. Balbi de la réhabiliter dans l'opinion des hommes qui
pensent et qui jugent. Le premier mérite de son tableau, c'est
d'offrir les faits dans toute leur sécheresse : les chiffres sont
là , ils parlent plus haut que tous les raisonnemens, et le soin
d'en tirer des conséquences, en faveur de telle ou telle doc-
trine, s'il y a lieu, est laissé aux lecteurs.
Après cet éloge, nous ne négligerons pas les droits d» la
critique, et nous ne craindrons pas de dire que plusieurs par-
ties du tableau nous ont paru contenir quelques docuinens
hasardés; M. Balbi lui-même s'est empressé de reconnaître
l'incertitude des renseignemens statistiques en général, et il
émet souvent ses doutes sur l'exactitude bien avérée des
nombres dont il est obligé de se contenter. D'ailleurs, il a
l'inappréciable avantage d'avoir pu consulter une foule de
savans sur la statistique de chaque partie <\u monde; et il sait
discuter avec méthode le mérite relatif de leurs contributions.
INous renverrons ceux qui voudraient en avoir des preuves
au premier tableau de l'auteur, la Balance politique du Globe (i),
et à une dissertation sur la. population de l'Amérique du
Sud, insérée dans la Reçue Encyclopédique. (Voy. t. xxxvin,
p. 3o3-3n, et 561-579.)
Afin de donner une idée de la masse de renseignemens
réunis dans le tableau que nous annonçons, et de l'importance
des rapprochemens auxquels il peut donner lieu , nous em-
prunterons à celle de ses parties qui est intitulée Résumés
statistiques comparés, quelques faits qui not'S paraissent con-
duire aux résultats les plus instructifs ; et, imitant la sage
réserve de l'auteur, nous nous abstiendrons de tonte réflexion,
(1) Balance politique du globe , en 1828. ou Essai sur la statistique
générale de la terre, par Adiien Balbi. Paris, 1828; au bureau de
la Revue Encyclopédique. Un tableau colorié in-plano ; prix, (> ti\
SCIENCES PHYSIQUES. 7 1 1
de crainte de nuire à l'effet assuré que doivent produire les
chiffres, dépouillés de tous les prestiges des déclamations
libérales ou anti-libérales.
vaisseaux. tonneaux.
La marine marchande de la France compte. . i4,53o équiv. à 700,000
Celle des États-Unis d'Amérique , 1,4^3,000
Celle du royaume-uni de la Grande-Bretagne. i8,63i 2,141,000
importations. exportations.
Le commerce français est évalué à. . 554,7 10,000 fr. 6 io,ofi8,ouofr.
Celai des États-Unis à 464.708,000 462,696,000
Celui de la Grande-Bretagne à. . . . i,o56,522,ooo 1,411,768,000
Nous copions en entier le résumé n° XV :
Rapport des forces et des ressources des principaux états
comparées ci leurs populations respectives.
Rapport du revenu à la population.
Pour ebaque habitant. Fr.
Grande-Bretagne 65.2
France 3o.o,
Pays-Bas 26.3
Monarchie prussienne 17.2
États-Unis 12.1
Empire d'Autriche lo.p,
Empire russe 6.6
Rapport de l armée a la population.
Un soldat sur babitans.
Empire russe 57
Monarchie prussienne 80
Empire d'Autriche 1 18
France i38
l'.iv lias 142
Grande-Bretagne 229
États-Unis '977
Rapport de la dette à la population.
Ponr chaque habitant. Fr.
Grande-Bretagne 869
Pays-Bas 635
France • i45
Empire d'Autriche 45.6
États-Unis 34-8
Monarchie prussienne. . . . 29.3
Empire russe 21.4
Rapport de la flotte a la population.
Vaîsseaax de ligne et frég. 1 sur habilans.
Grande-Bretagne 8^.(179
M. Norvégienne-Suédoise. i5.f,64o
Pays-Bas 170,556
France 290,909
1 tais-Unis 3i6,ooo
Empire russe 686, a5q
Empire d'Autriche. . . . 2,909,091
Veut-on savoir dans quelle proportion chaque peuple est
représenté dans les chambres électives :
La France a 4 3o députés on 1 sur 74,418 habitans.
— 1 — 60,129
i — 55
— 1 — 35,455
— 1 — i4,""o
Comparons ces pays dans deux des élémens principaux de
leur civilisation, I'éducatioh •'' ';1 pressi périodiqi i :
écolier sur 1-.6 habitons el 1 journal 1 >.i r r.\l 1-I1.
t ">. i — I
J.is i i.iis-Uuis. . . .
187
Les Pays-Bas. . . .
1 10
La ( rrande-Bretagne.
658
7 5
1 o France, il y a 1
En Angletei re. . t
En l'i usse I
D.ius les Pays-Bas 1
Aux Etats-l nis. . r
I h \ Qtricbe. . . 1
9.
43,090
lo,o5 I
1 I ,(io(>
71 1 LIVRES FRANÇAIS.
Voici une dernière citation qui ne paraîtra pas la moin*
curieuse dans ce moment, et. où Ion trouvera peut-être l'indi-
cation d'une des causes principales du mécontentement de
l'Irlande :
Revenu moyen en francs de chaque ministre, curé ou pasteur.
Eu France (catholiques). . 757 fr.
Eu Russie d'Europe (grecs) 244
En Prusse (catholiques et
protestans) r,4<io
En Autriche et Bohême. . . 1,263
Ed Hongrie 1,482
Eu Espagne i,43o
F.n Portugal 2,926 fr.
En Angleterre (anglicans). 10,1 55
— — (dissidens). r,56o
En Ecosse (presbytériens). 5,5oo
— ■ — (dissidens). 2,057
En Irlande (anglicans), . .19,090
— — (dissidens). 2,900
Nous pourrions prolonger à l'infini le nombre de ces extraits;
ceux-ci suffiront sans doute pour faire apprécier le mérite du
travail de M. Balbi, que nous ne quitterons pas sans lui faire
un reproche , d'avoir donné ses évaluations en milles et en
arpens, au lieu de les réduire eu myriamètres et en hectares,
qui ont sur toutes ies autres mesures l'avantage do désigner
des valeurs fixes et bien déterminées. Peut-on se plaindre de
la stupide ténacité des masses en faveur des anciennes routines ,
quand les savans eux-mêmes dédaignent de tenir compte des
progrès de la science, et des réformes dont elle a démontré
l'utilité? a.
229. — Itinéraire descriptif ', historique et monumental des
cinq départemens composant la Normandie , précédé du précis
historique et de la géographie de cette province , etc., par Louis
Dubois, ancien bibliothécaire. Caen , 1828; Mancel. 1 vol.
in-8°, avec une carte, deux vues et un plan; prix, 11 fr.
La Normandie est une des provinces de la France que les
Français et les Anglais visitent le plus, et pour laquelle on a
par conséquent le plus besoin d'itinéraires. Il en a été fait
pour la route de Paris au Havre, il a été publié aussi un grand
nombre de topographies; quelques-unes sont ornées de jolies
gravures ou de lithographies. Parmi les guides je signalerai sur-
tout celui de Piouen, par M. Licquct qui laisse peu de choses à
désirer , et qu'on peut recommander comme un modèle aux au-
teurs d'ouvrages tnpographiques. M. Louis Dubois a voulu faire
un itinéraire complet pour toute la Normandie. Cet auteur
s'occupe avec zèle de sa province; il en a donné des preuves
dans ses Archives normandes , dans !a traduction de l'histoire
ecclésiastique d'Onderic Vital , importante pour l'histoire de la
Normandie,et dans d'autres ouvrages relatifs au même pays. L'i-
tinéraire qu'il publie actuellement, n'est pas, je l'avoue, à l'abri
de la critique , et on peut y reprendre plusieurs points. Il
SCIENCES PHYSIQUES. 7i'5
semble d'abord que l'auteur ne s'est pas bieu rendu compte
des conditions d'un bon itinéraire, et qu'il n'a point vu ces
jolis itinéraires anglais où, dans un petit volume commode à
porter pour les voyageurs, on trouve réunies une foule de eboses
intéressantes imprimées avec une grande économie, et ornées
de vues, de cartes, de plans, etc. M. Louis Dubois divise son ou-
vrage en deux volumes in-8°, dont le premier est rempli tout
entier d'un abrégé de l'histoire de la Normandie : c'est beau-
coup trop pour un itinéraire; car pour apprendre l'histoire on
a d'autres ouvrages, et il suffisait de rappeler dans Une intro-
duction les principaux événemens de la province. Encore l'a-
brégé donné par M. Dubois n'est - il point au niveau de la
science historique. On croirait que l'auteur ignore toutes les
recherches qui ont été faites dans les dernières années sur
l'histoire de la Normandie; il répète des fables qui ont été suf-
fisamment réfutées, et ne cite nulle part des ouvrages modernes.
Apparemment cet abrégé est composé depuis long-tems; un
avis du libraire nous apprend qu'il est imprimé depuis i.Safi.
Cela est fâcheux, car il perd une graude partie de l'utilité qu'il
pourrait avoir pour ceux qui achèterontl'itinéraire. Cen'estque
dans le second volume que l'auteur arrive enfin à son sujet. Il
donne des listes détaillées de toutes les routes, avec indication
des distances; vient ensuite un dictionnaire des villes, bourgs
et communes de la Normandie, puis un autre dictionnaire des
auteurs et artistes de cette contrée. Ainsi l'ouvrage de AI. Louis
Dubois consiste en quatre morceaux détachés qui concourent
bieu au même but, mais qui ne forment pas un ensemble; le
second volume ne présente guère que de sèches nomenclatures;
la statistique y est passée sous silence; on n'y trouve presque
rien sur l'industrie et le commerce; la population n'est indi-
quée que pour quelques villes; les curiosités des divers endroits
ne sont pas signalées non plus, et je n'ai i ien trouvé dans l'ou-
vrage qui justifie les épitliètes de descriptif et àe monumental ,
donné à cet itinéraire dans le litre. Si M. Louis Dubois refaisait
son ouvrage, comme je l'y engage, je lui conseillerais de foudre
toutes les parties en une seule; de prendre pour modèles les
meilleurs itinéraires anglais, ou ceux de Rcichard; d'indiquer
le plus brièvement possible tout ce que les filles et les cam-
pagnes ont d'intéressant ; de rappeler les souvenirs historiques;
enfin de dispenser le voyageur muni de sou itinéraire •: Se
procurer une douzaine d'autres ouvrages pour connaître les
lieux qtf'il est obligé de parcourir rapidement.
L'éditeur a joint à l'ouvrage de M. Louis Dubois une or;-
t. xi,. -- Décembre 1 8 -j» 8 . ','>
7i 4 LIVRES FRANÇAIS.
de la Normandie, une vue de Rouen, prise du côté du quai ,
un plan et une vue de la ville de Caen. Deppinc.
227. — * Description gèognostique du bassin du bas Boulon-
nais, par M. Rozet, officier au corps royal des ingénieurs
géographes, etc. Paris, 1828; Levrault à Paris et à Stras-
bourg; Treuttel et Wurtz à Londres et à Paris. In 8° de n5
pages, avec une planche coloriée; prix, 4 fr.
Le travail de M. Rozet a été soumis à l'Académie des
Sciences, et deux juges dont la décision est sans appel,
MM. Cordier et Beudant, l'ont examiné avec soin; nous
n'avons rien de mieux à faire que d'offrir à nos lecteurs un
extrait du rapport de ces deux savans.
« Le bas Boulonnais forme une zone étroite de terrain qui
borde le canal de la Manche depuis Stoples jusqu'à Vissant,
et dont la surface n'est guère que la treizième partie de celle
du département du Pas-de-Calais. Cette petite contrée se dis-
tingue du reste du département par sa constitution variée;
elle en est d'ailleurs séparée nettement par une enceinte natu-
relle de montagnes basses offrant à peu près la forme d'un
croissant dont les deux extrémités regardent les côtes de l'An-
gleterre.
« Plusieurs géologues se sont, à diverses reprises, occupés
de la contrée dont il s'agit, mais d'une manière imparfaite ou
incomplète. On peut dire qu'elle n'a commencé à être connue
que depuis l'excellent travail qui a été publié il y a quelque
tems par M. Fitton. Les observations de ce géologue anglais
sont le fruit de plusieurs années d'études; elles ont prouvé
que le bassin du Boulonnais était exactement formé des mêmes
matériaux, placés dans le même ordre et offrant les mêmes
accidens que les contrées de l'Angleterre situées de l'autre
côté de la Manche.
« Le travail de M. Rozet n'est, à proprement parler, que
le développement de celui de M. Fitton; mais ce dévelop-
pement est plein d'intérêt par les détails nouveaux et nom-
breux qu'il renferme, par les coupes de terrain et par la
carte géologique qui l'accompagnent... » M. Rozet décrit avec
détail toutes les roches qu'il a vues, et toutes les circonstances
de leur gisement. Il cite toutes les sources où il a puisé des
renseignemens, surtout ceux qui concernent la détermination
des coquilles fossiles dont il a parlé. Il ne néglige aucune occa-
sion d'appliquer les notions théoriques déjà reçues en géologie.
Il insiste principalement, et avec succès, sur la concordance
qui existe entre les côtes de France et d'Angleterre dans cette
SCIENCES PHYSIQUES.— SCIENCES MORALES. 71 5
partie du canal de la Manche; en un mot, son travail est fait
avec soin et discernement.
« Nous pensons que ce travail constitue une monographie
géologique intéressante, utile, et qui mérite l'approbation de
l'Académie. »
Les conclusions des rapporteurs ont été adoptées par l'Aca-
démie. N.
Sciences religieuses , morales , politiques et historiques.
228. — * Bibliothèque choisie des pères de l'église grecque
et latine , ou Cours d'éloquence sacrée; par M. N.-S. Guillon,
professeur d'éloquence sacrée, etc. Ouvrage dédié au roi.
Tom. xix, xxii, xxiii, xxiv et xxv. Paris, 1828; Méqnignon-
Havard. 5 vol. in-8°; prix, i3 f. la livraison, composée de deux
volumes.
Cette collection se compose principalement de morceaux choi-
sis des pères et d'autres écrivains de l'église grecque et latine,
depuis son établissement jusqu'à saint Bernard, qui florissait
dans le douzième siècle. Tout ce qu'avait à faire M. l'abbé
Guillon sur ce point, c'était de choisir avec discernement et de
traduire avec fidélité et avec élégance. 11 faut avouer qu'il a
généralement rempli sa tâche. Cependant il aurait pu élaguer
quelques passages peu appropriés à nos mœurs actuelles, et en
insérer d'autres qui eussent offert un plus grand intérêt pour ses
lecteurs, et une instruction plus solide, plus convenable pour les
élèves du sanctuaire. Peut-être aussi pourrait-on reprochera sa
traduction d'être un peu surannée dans quelques endroits et de
manquer d'énergie. Ces! qu'il a copie trop servilement ceux qui
l'avaient devancé dans de semblables travaux, et qu'il n'a pas
assez fait attention que son ouvrage devait être, non-seule-
ment un répertoire de matériaux pour les prédicateurs , mais
encore un cours complet d'éloquence sacrée , peut-être même
un livre de piété.
Le docte professeur s'est bien plus heureusement souvenu de
son but dans le rapprochement qu'il a lait d'un grand nombre
de morceaux des pères avec les imitations de nos orateurs
modernes. Il a montré, ainsi qu'il le dit lui-même, com-
ment on doit profiter des anciens.
La Bibliothèque choisie des pères est enrichie de quelques
discours prononcés en Sorbonne pur M. l'abbé Guillon, au
cours d'éloqm nce saci ée :on 1 e . reite qu'il n'y en ait pas davan-
tage. Le talent le plus distingué y brille dans tout son éclat.
La profondeur des pensées, la linesse des aperçus s'y montrent
revêtues d'un style constamment noble et pur; la couleur est
7i6 LIVRES FRANÇAIS.
toujours adaptée au sujet. On est bien aise que celui qui donne
de si belles leçons les mette lui-même en pratique.
Une notice biographique précède les extraits de chaque père
ou de chaque écrivain ecclésiastique; l'abbé Feller en a presque
fait tous les frais : M. Guillon pouvait mieux s'adresser. Cette
partie est maigre et peu exacte; elle n'est pas digue de lui.
Il en est de même de la partie bibliographique. Elle a été trai-
tée au moius avec insouciance, tout importante qu'elle est pour
les jeunes lévites, qui sont intéressés à connaître les meilleures
éditions des ouvrages dont on leur conseille la lecture... Hasar-
derons-nous notre opinion tout entière? Pourquoi pas? M. l'abbé
Guillon est du petit nombre d'hommes dont la réputation soli-
dement établie n'a rien à redouter de la critique la plus sévère.
Eh bien! au milieu des plus louables sentimens, des intentions
les plus droites et les pi us honorables, des connaissances les plus
profondes en théologie, nous sommes fâchés de rencontrer quel-
ques préjugés de l'école, quelques tendances au mysticisme , qui
nous paraissent rabaisser un si haut mérite, déparer un ouvrage
précieux, et que nous désirons ardemment voir disparaître.
Cette intéressante entreprise touche à sa fin; il ne manque
plus que le volume des tables. Le public l'a favorablement ac-
cueillie; cela devait être. Car, bien qu'il y ait quelques défauts,
ils sont surabondamment compensés par l'immense quantité de
bonnes choses que renferme cet ouvrage, et par le talent très
remarquable de l'auteur. J. L.
22g. — Sermons par sir JValter Scott, traduits de l'anglais.
Paris, 1828; Gosselin. In- 12 de 98 p. ; prix, 2 fr.
Ces sermons ont été composés par Walter Scott vers le com-
mencement de cette année, ou peu auparavant, pour servir,
sinon de modèle, du moins d'encouragement, à un jeune homme
de ses amis qui entrait avec quelque défiance de lui-même dans
le ministère sacré. Ils sont au nombre de deux, et intitulés, le
premier : la Loi chrétienne et la Loi juive comparées ; le second :
le Bonheur du juste. On y trouvera, à défaut d'une éloquence
passionnée que ne recherche guère la prédication protestante,
ce bon sens ingénieux, caractère constant des compositions
diverses de l'auteur écossais. H. P.
a3o. — * Essai sur l'emploi du tems , ou Méthode qui a pour
objet de bien régler sa vie, premier moyen d'être heureux,
destinée spécialement à l'usage des jeunes gens; par M. A.
Jullien, de Paris, membre d'un grand nombre d'Académies et
de Sociétés savantes, françaises et étrangères, fondateur-di-
recteur de la Rame Encyclopédique. Quatrième édition. Paris,
1829(1828); Dondcy - Dupré , et au Bureau central de la
SCIENCES MORALES. 717
Revue Encyclopédique. In - 8° de 490 pages, avec une gravure
( l'Economie recueille les résultats du tems ) , et une planche
graphiée (Courbe de la vie); prix, 7 fr.
A une époque où la philosophie est replongée par quelques
professeurs célèbres dans les ténèbres épaisses du mysticisme, et
où des investigations laborieuses sur l'origine de nos sensations
et de nos impressions ne conduisent souvent que dans les pro-
fondeurs d'un ahyme, sans donner des notions claires et positives
sur la nature de l'esprit et du cœur humain, on recherchera
peut-être avec un nouvel intérêt un Traité de philosophie mo-
rale pratique , dont l'auteur, sans avoir la prétention de créer
aucun système nouveau , ni de faire uu choix entre les systèmes
et les doctrines souvent contraires qui ont divisé les écoles
philosophiques, propose avec simplicité et clarté une méthode
facilement praticable pour bien administrer sa vie et pour
tirer le meilleur parti possible du tems, trésor si précieux et
pourtant si généralement dépensé avec profusi"n et impru-
dence, et dont la perte irréparable n'est trop souvent appréciée
et amèrement regrettée que lorsqu'on approche du terme de sa
carrière, et qu'en reportant un regard sur sa vie passée on
sent ce qu'elle aurait pu et dû être, si elle avait été bien
dirigée, lu Essai sur l'emploi du tems , à peine annoncé parles
journaux français, a été successivement traduit et publié en
allemand, en anglais, en italien, en hollandais et en russe. On
en prépare des traductions danoise, polonaise, et une traduc-
tion espagnole pour les États de l'Amérique du Sud. L'au-
teur a pratiqué, pendant plus de trente années, la méthode
qu'il expose : elle est le produit de son expérience personnelle.
Il s'est occupé avec soin de la perfectionner. Il a inventé un
instrument ou livret pratique fort curieux et ingénieux, inti-
tulé : Biomètre ou Mémorial horaire s qui permet de recueillir
sur une seule ligue, et en une seule minute, tous les divers
emplois de chaque intervalle de 2,', heures. Un signe mysté-
rieux, placé à la suite de la ligne de chaque journée, indique
si le souvenir et l'examen de cette journée ont produit une
impression bonne, mauvaise ou médiocre; et la seule addition
de ces différens signes fait eonnaître, à la fin de la quinzaine
OU du mois, si la vie a été bien ou mal employée. On est
toujours averti à tems pour se corriger ou s'améliorer : on voit
sa c luite retracée dans u;\ fidèle miroir. La plus grande
indépendance est laissée à chacun, puisque le compte rendu
de chaque jour n'est inscrit que le lendi main sur les table Ile,
destinées à cet usage. Ou peut donner ainsi la plus grande
régularité à la vie la plus répandue et la plus agitée, ci 1
7i8 LIVRES FRANÇAIS,
variété piquante à la vie la plus monotone. Tout ce qui oblige
l'homme à réfléchir sur lui-même, à interroger sa conscience
et à recueillir les réponses qu'il en reçoit, est éminemment
salutaire et moral. Aussi , la direction de l'instruction publique,
en France, avait adopté cet ouvrage pour nos lycées, en 1808,
lorsqu'il parut pour la première fois. On trouve à part, chez
M. Dondey Dupré, et au Bureau de la Revue Encyclopédique ,
des exemplaires cartonnés avec soin des deux livrets pra-
tiques : Agenda général et Biomètre. Le prix de chacun de
ces livrets est de 5 fr. C'est une étrenue très-convenable et
utile pour les jeunes gens de i5 à 21 ans. E.
23 1. — * De l'amour selon les lois primordiales , et selon les
convenances des sociétés modernes , par M. de Sénancour. Troi-
sième édition, avec des additions et des changemens considé-
rables. Paris, 1829 (1828); Vieilli de Boisjoslin , rue de l'École
de Médecine. In-18 de xi et 472 pag. ; prix , 5 francs.
Cet ouvrage, dont la première édition fut publiée en j8o6,
a été l'objet de vives et nombreuses critiques. Il les méritait;
car ce n'est point un livre médiocre. La matière qu'il traite
tient, d'ailleurs, à tout ce qu'il y a de grave parmi les hommes :
à la religion, à la morale, à la législation, aux institutions po-
litiques. L'auteur s'y affranchit partout, et trop complètement
peut-être, des préjugés les plus universels; il les attaque avec
une verve d'originalité, une vivacité de talent qui durent attirer
l'attention de ceux qui croient de leur devoir ou de leur intérêt
de les défendre. C'est un acte d'accusation contre notre organi-
sation sociale tout entière. L'ouvrage de M. de Sénancour est
donejugé depuis long- tems. Cependant, après une intervallede
plus de vingt ans, il reparaît avec de nouveaux développemens,
et des améliorations nombreuses.
Je voudrais pouvoir donner au moins une idée de la doc-
trine de M. de Sénancour. Mais l'auteur, comptant probable-
ment un peu trop sur l'intelligence de tous ses lecteurs, a pro-
digué les aperçus ingénieux , les pensées fortes et souvent
profondes, sans se mettre beaucoup en peine de les lier entre
elles et de les coordonner en système. — Il me paraît évident
toutefois, malgré quelques protestations contraires, qu'il rejette
la doctrine du devoir et prend pour base desamorale la doctrine
de l'intérêt ou du bonheur individuel. Certes, il ne faut pas faire
consister uniquement la vertu dans le mérite de la difficulté vain-
cue : tous les hommes de bon sens sont d'accord sur les pieuses
folies des anachorètes de la Thébaïde. Mais la vertu ne con-
sisterait elle, comme paraît le croire M. de Sénancour, que
dans la satisfaction de ceux de nos désirs qui ne nuisent point
SCIENCES MORALES. 7kj
à autrui? Je ne puis le penser. Notre auteur voudrait exclure
de toutes nos actions les passions, quelles qu'elles soient, et ne
laisser à l'homme que la raison pour unique mobile. Il peut
être fondé jusqu'à certain point dans cette prétention, qui,
du reste, ne saurait être admise d'une manière absolue. L'a-
mour de la vertu n'est-il pas lui-même une grande et noble pas-
sion? Il n'y a pas, dit Montesquieu, de plus forte république
que celle où l'on observe les lois, non pas par crainte, non pas
par raison, mais par passion. — Je ne puis non plus laisser passer,
sans le combattre, ce que l'auteur dit de l'affection des enfans
pour leurs pères, qu'il prétend n'être pas dans la nature. La
réfutation serait facile : chacun de nous peut la trouver au fond
de son cœur.
Il faut donc l'avouer, les paradoxes sont nombreux dans ce
livre; mais ils sont présentés avec tant d'art, avec une argu-
mentation si pittoresque et si vive, qu'il est difficile de n'être
pas séduit. L'auteur, du milieu même de ses sophismes, fait
jaillir une foule d'observations neuves et profondes qui prou-
vent qu'il a long- teins réfléchi sur la philosophie, la morale,
et sur l'homme de tous les tems et de tous les pays. On peut
lire, par exemple, les chapitres de la pudeur, de la nudité,
du mariage, et , à la lin du volume, la note 44 sur k divorce,
note qui est jointe pour la première fois à l'ouvrage. M. de Sé-
nancour y renverse, avec une dialectique puissante, les rai-
sonnement entassés contre cette loi si malheureusement abro-
gée. Il est impossible de voir un plaidoyer plus fort et plus
lumineux. Z.
2°i2. — Musée moral, ou préceptes , conseils et exemples re-
cueillis chez les anciens moralistes et divers autres personnages
célèbres de l'antiquité, par M. Ch. S... de L... , avec cette épigra-
phe : Cupio in te transfundere ista <juœ efficacia expertus sutn.
( Sénèquk ). Paris, 1828; Carilian - Gœury , quai des Augus-
tins , et Gérard, rue Poupée-Saint -Germain. ire livraison;
in-8° de 2/t5 pages; prix, 5 fr.
C'est à la jeunesse que M. Ch. S... de L... destine son recueil.
Je dois donc louer d'abord ses intentions, tout en avouant que
je crois peu à l'utilité des maximes , dont le seul effet , à mon
avis, est de donner à l'esprit une teinte de pédantisme. Un
homme ne cherche pas à se sauver d'un danger physique en re-
passant dans sa mémoire Les règles de la gymnastique. !)«■ même,
dans un danger moral, nn jeune homme ne va point consulter
tel ou tel mot de Socrate ou de Thaïes. Il échappera au péril ,
si dès long - tems une éducatior raisonnée a pénétré soname
d'un instinct d'affection pour cv qui est mile et juste, d'aveji
■7*0 LIVRES FRANÇAIS.
sion pour ce qui est injuste et immoral. Ce sont les doctrines ,
non les maximes, qui donnent à l'homme une force de tous les
instans. Telle ou telle chose n'est point vraie ou juste, parce
que telle a été l'opinion de Platon ou de Pythagore : ce serait
baser sur le principe irrationnel de l'autorité l'éducation qui
doit s'appuyer sur la liberté d'examen , la conscience et la con-
viction. Après avoir dit ma pensée sur les recueils de maximes
en général , je reconnaîtrai volontiers que celui de M. de Ch...
est classé avec méthode, que les matériaux en sont ordinaire-
ment bien choisis. Je regrette pourtant d'y trouver les argu-
mens de Thaïes contre le mariage. Ils pourraient être fort
nuisibles , s'ils étaient seulement spécieux. Heureusement ,
personne ne les prendra que pour une plaisanterie d'un philo-
sophe égoïste. Ils auraient donc dû ô1re exclus de ce recueil ,
qui gagnerait aussi, ce me semble, à être moins volumineux.
Les choses médiocres et inutiles s'y trouvent en foule au milieu
d'autres vraiment belles et bonnes. Les vérités, les grandes
pensées morales sont rares dans tous les siècles et ne se comp-
tent point par volumes. A. P.
a33. — * Collection de lois maritimes antérieures au xvme siè-
cle , dédiée au roi, par /. - M. Pardessus, conseiller à la Cour
de cassation , etc. T. I. Paris, 1828 ; imprimerie royale. In-4°
de Lxxxviij et 5a5 pages.
Cette Collection est un monument de la plus haute impor-
tance, élevé à la science du droit commercial par un juriscon-
sulte qui en a fait l'objet des études de toute sa vie. Il nous
serait difficile d'exprimer combien de recherches laborieuses
un pareil travail a dû coûter à son auteur. Dans une savante
introduction , M. Pardessus a présenté le tableau du commerce
maritime, antérieurement à la découverte de l'Amérique. Il
expose ensuite l'objet et le plan de son ouvrage; puis , il entre
eu matière par des observations sur les peuples anciens dont il
n'existe aucun monument de législation maritime. Arrivé à
ce qui concerne les Grecs, Fauteur consacre des développe-
mens intéressans particulièrement au droit commercial des
Athéniens. La législation maritime des Romains, celle de l'Eu-
rope pendant l'invasion des peuples du Nord, et celle de l'em-
pire d'Orient occupent, une place étendue dans la collection de
M. Pardessus.
La Compilation connue sous le nom de droit maritime des
Rhodiens a donné naissance à beaucoup de dissertations parmi
lesquelles il faut distinguer celle de M. de PASTonETet celle que
mon savant confrère Isambert a fait insérer, il y a quelques
années, dans la The mis ; l'auteur de l'ouvrage dont nous nous
SCIENCES MORALES. 721
occupons en ce moment consacre aux lois rhodiennes de nou-
veaux détails. Les assises de Jérusalem lui ont offert des notious
sur le droit maritime des pays conquis par les croisés en Orient.
Les rooles ou jugemens d'Oiïron, les usages maritimes des
Pays-Bas méridionaux , appelés jugemens de Dan/me ou lois de
ff'estcapelle , ceux des Pays-Bas septentrionaux, appelés cou-
tumes d' Amsterdam , d'Enchujsen , deSlavern, la compilation
vulgairement connue sous le nom de Droit maritime de IFisby,
terminent ce premier volume de la Collection. Les textes ori-
giuaux sont accompagnés de traductions latines ou françaises,
et éclaircis par des notes dans lesquelles l'auteur a fait preuve
dune immense érudition. Nous ne saurions trop recommander
cet ouvrage aux jurisconsultes français et étrangers qui s'appli-
quent à l'étude de l'histoire du droit. Il offre un témoignage ir-
récusable que la saine érudition est encore cultivée dans la
patrie des Pithou, des Baluze, des Ducange, des Lainière et
de tant d'autres savans qui ont répandu de si vives lumières
sur les vieux textes dont ils s'étaient rendus éditeurs.
A. Taillandier.
254. — * Questions commerciales, par M. D.-L. Rodet. Paris,
1828. In- 8° de i5o pages; Renard, rue Sainte-Anne, n° 71;
prix, 2 fr. 5o c.
M. Rodet, dans cette brochure, comme dans celles qu'il a
publiées précédemment, donne des renseignemens fort utiles
pour diriger les négocians, soit dans leurs fabrications, soit
dans leurs envois; et de plus utiles aux personnes qui font des
réglemens d'administration pour appuyer leurs mesures. Peut-
être serait -on fonde à lui demander qu'il précisât un peu plus
les sources qui lui ont fourni ses chiffres. Quand il dit : Le ta-
bleau suivant n suite des rapports faits au parlement , sans rien
ajouter de plus, nous ni' pouvons pas remonter à la source, ,
faute de savoir le nom du rapporteur et la séance où il a parlé.
Au reste, rien n'est moins précis que les tableaux officiels.
M. Rodet a soin de mettre son lecteur en garde contre les va-
leurs officielles des marchandises, telles que les présentent les
tableaux anglais : le prix des marchandises v est évalué d'après
des fixations anciennes dont plusieurs s'écarteul de la vérité
de plus de cent pour cent. Il nous met également en garde
contre des tableaux où l'on ne distingue pas les marchandises
en transit des marchandises importées, et où l'on ne peut ja-
mais faire mention des contrebandes, portion quelquefois im-
portante du commerce des nations.
Parmi les documens qui, toute exactitude a part, présentent
dans cet te brochure des renseignei nen s simplement an i<u\,nous
722 LIVRES FRANÇAIS.
citerons les suivans : les soieries françaises, qui, avant le présent
tarif , étaient entièrement prohibées en Angleterre, y entrent
maintenant pour une valeur de 5oo,ooo liv. ( 12 millions et
demi de francs ). En 1827, il est entré en Angleterre 865 mille
paires de gants français, 63 mille chapeaux de paille, A9 mille
onces de sulfate de quinine, 2,672 chevaux , et 60 millions
d'œufs. On voit que nous faisons plus de cas des exportations
et des importations qui relatent la quantité des produits plutôt
que leur valeur. Les évaluations sont trop souvent altérées par
les intérêts des particuliers ou par ceux du fisc. M. B.odet donne
quelques détails intéressans sur les différences qui se sont ma-
nifestées dans le produit des impôts anglais depuis l'adoption
du système d'adoucissement sur les droits d'entrée. Il traite ra-
pidement quelques questions de principes où il n'a pas toujours
raison, comme lorsqu'il prétend relever l'importance relative
du commerce extérieur; mais il est bien fondé à réclamer contre
les erreurs de MM. Vaablanc et Fcrrier. J. B. S.
235. — * De la mendicité , de ses causes et des moyens de la
détruire en France; par f.-N. Bidaut. Paris, 1828; Renard,
rue Sainte-Anne, n° 71 ; et Delaunay, Palûis-B.oyal. In-8° de
3g pages; prix , 1 fr.
M. Bidaut rejette formellement la doctrine de Malthus
sur la population; il croit que la cause de la stagnation du
commerce et du malaise qui se fait sentir dans les classes labo-
rieuses, provient du monopole qui s'établit dans les arts indus-
triels et le commerce ; et il a publié dernièrement, sur ce sujet ,
une brochure dans laquelle il cherche à démontrer quels maux
résultent nécessairement de l'application abusice des grandes ma-
chines à la fabrication des objets usuels. — J'imagine que cette opi-
nion a dû paraître bizarre à beaucoup de personnes; mais, en
dépit de l'enthousiasme qu'excite aujourd'hui la découverte de
quelque machine qui réduit mille bras à l'oisiveté, mille estomacs
à la faim, j'avoue que je suis près de partager jusqu'à un cer-
tain point l'avis et les craintes de M. Bidaut, et qu'il me paraît
plus utile d'appliquer à l'agriculture, à la production des ma-
tières alimentaires, cette ardeur d'inventtion qui se porte presque
exclusivement sur la transformation des matières premières.
Mais je me hâte d'ajouter que toute mesure qui tendrait à en-
traver la liberté que chacun a de diriger son industrie comme
il lui plaît, serait injuste et tyrannique, et tout-à-fait inutile.
Cherchons donc ailleurs les moyens d'éteindre la mendicité
qu'un tel état de choses contribue à accroître. M. Bidaut pro -
pose les mesures suivantes : « La colonisation et le défriche-
ment de nos terres incultes par des pauvres valides auxquels
SCIENCES MORALES. 7u3
on ferait des avances nécessaires (x); la division des grands
fermages;.... l'ouverture d'asiles suffisans pour les individus
atteints de maux irrémédiables; l'établissement d'ateliers per-
manens pour les pauvres valides; la multiplication des sociétés
pbilan tropiques de secours mutuels; la surveillance rigoureuse
des cabarets, des guinguettes et des autre-, lieux où le peuple se
corrompt, se ruine et s'énerve; la répression sévère des ban-
queroutes; la suppression de la loterie; enfin la défense ex-
presse des quêtes abusives du clergé nomade, sous quelque
forme qu'elles se présentent , quêtes qui enlèvent aux pasteurs
des paroisses les moyens de secourir les pauvres, dont eux
seuls connaissent les besoins. » — Notre auteur distingue trois
sortes de mendians : ceux qui ne peuvent pas travailler; ceux
qui le pourraient, mais ne le veulent pas; ceux enfin qui , le
pouvant et le désirant, ne trouvent pas d'occupations. Il pro-
pose, pour les premiers, l'établissement d'asiles ou Hôtels-
Dieu. 11 se plaint du luxe avec lequel sont bâtis et administrés
ceux qui existent, et surtout ceux des grandes villes. On ne
peut, il est vrai, imposer telle ou telle condition à la bienfai-
sance des fondateurs, et une pensée de vanité se mêle sou-
vent à une pensée généreuse; mais, lorsque le gouvernement
ou les administrations départementales ou municipales font les
frais de ces fondations, on peut et on doit désirer qu'ils atta-
chent moins d'importance à l'élégance de l'architecture; qu'ils
cherchent à rendre la distribution intérieure plus salubre et
plus commode, etlessallessusceptibles de receVoirun plus grand
nombre de malades et d'infirmes, etc. Ces élablissemens de-
viendraient alors plus utiles et moins coûteux. — M. ludaut de-
mande, pour la seconde classe de mendians , la création d'ate-
liers de prévoyance établis dans chaque département, et qui
seraient, suivant les dispositions morales des individus, des
hospices ou des maisons de réclusion. Il serait facile d'obliger
les mendians à travailler, en employant les moyens usités dans
les prisons des Etats-Unis. L'utilité de ces maisons de travail
ne paraît point douteuse, et sans elles, il serait peut-être im-
possible de parvenir à éteindre entièrement la mendicité. —
(i) M. d'H vussF.7. , pu [et delà Gironde, à qui la ville de Bordeaux
doit des mesures aussi sages que bienfaisantes pour l'extinction de la
mendicité, (voy. Rev, Inc., t.xxxvii : 0.77a) avaîl tenté ce moyen
pour le défrichement des landes, pendant .vi comte administration
dans ce département. On regrette que les plans de cet habile admi-
nistrateur aient été abandonnés par ses successeurs, et que cette ulîl<
pensée soit testée a peu près sans résultat.
7*4 LIVRES FRANÇAIS.
Enfin, pour la troisième classe de mendians , Tailleur propose
de les employer à des travaux d'utilité publique, tels que la
réparation des routes, le dessèchement des marais, le défri-
chement des landes. Il croit aussi qu'il serait utile, dans le mo-
ment actuel, de former dans les grandes villes des communautés
libres, espèce de couvens industriels, où une administration
commune diminuerait les frais de subsistance de chacun. Cette
brochure, inspirée par un amour vif et éclairé du bien public,
mérite d'être lue et consultée par tous ceux qui s'occupent de
l'importante question qu'elle traite. A. P.
a3o. — * De l'instruction de l'armée , et des moyens de l'y ré-
pandre. Paris , 1 828 ; Anselin. In-8° de 5a pag.; prix , 1 fr. 5o c.
L'auteur de cette brochure nous révèle un fait bien affli-
geant. L'obscurantisme est une maladie tellement contagieuse,
qu'elle s'est répandue même dans nos armées , et que des of-
ficiers osent soutenir qu'il ne faut point instruire le soldat, et
que le sous-officier ne doit savoir que ce qui est rigoureuse-
ment nécessaire pour le service dont il est chargé. Il ne man-
querait plus à cette éducation prise en sens contraire, que de
travailler à fausser l'intelligence, à multiplier les préjugés, à
frapper d'interdit tout bon usage de la raison. L'auteur n'est
point de cet avis : il affirme que le soldat instruit ne sera ni
moins docile, ni moins brave que l'ignorant, et qu'il s'acquit-
tera mieux de ses devoirs quels qu'ils soient. Il demande des
écoles régimentaires qui coûteraient peu , et rendraient plus
de services qu'une école spéciale pour les sous-officiers : il suit
le soldat jusqu'au bout de sa carrière militaire s'il ne la quitte
point, et dans la vie civile lorsqu'il veut y rentrer, et fait
voir que, dans ces positions diverses, le savoir est toujours
utile à l'homme qui le possède. Il demande que l'on encourage
les écoles d'enseignement mutuel que certains corps ont con-
servées en dépit de l'ancienne administration de la guerre , et
que celles que l'obscurantisme a fait supprimer soient ré-
tablies.
Portant ses regards un peu plus haut, l'auteur les arrête sur
l'école militaire de Saint-Cyr. Ici l'obscurité commence , et
des hommes également jaloux de la gloire de nos armes, éga-
lement attachés à leur patrie et à ses institutions, peuvent être
d'avis très-opposés. La question est beaucoup plus compliquée
qu'on ne l'imagine, et ne peut guère être résolue isolément ,
comme on a l'habitude de la poser. Le malaise que l'armée
éprouve, et qui semble en altérer l'esprit , tient à des causes
plus graves et fondamentales; son organisation, ses lois, ses
maximes ne sont point en harmonie avec le reste du corps
SCIENCES MORALES. 7a5
social. Si cette observation est vraie, ce sera vainement que
l'on multipliera les ordonnances et les lois sur quelques détails ;
le vice radical subsistera toujours, et produira ses funestes
effets. Il ne s'agit donc point d'examiner si l'auteur a bien ré-
solu la question qu'il s'est proposée, mais de savoir s'il est
tems de s'en occuper. Lorsqu'une statue de bronze doit être
refondue et recevoir une ferme toute nouvelle , les dissertations
sur quelque partie de sa forme actuelle sont tout-à-fait super-
flues. — L'au teur de celte brochure est à la fois un bon français
et un militaire judicieux; ses intentions sont pures, ses vues
constamment dirigées vers le bonheur et la gloire de la patrie ;
il expose ses idées avec clarté, dans un style dont la noble
simplicité convient parfaitement au sujet qu'il traite : il a
raison si l'armée française doit conserver son organisation
actuelle : dans le cas contraire, on ne peut savoir s'il aurait
tort. N.
237. — * La Russie, ou coup d'oeil sur la situation actuelle de-
cet empire; par M. Niellon Gilbert. Paris, 1828; Mesnier.
In-8° de 200 pages; prix , /( fr.
Tous les regards sont aujourd'hui fixés sur la Russie; on se
demande quels sont ses projets, quels sont ses moyens de les
exécuter.
La réponse à la première question est facile: le portage de la
Pologne, l'envahissement progressif des bords de la mer Noire,
l'existence d'une immense armée, disent assez sur quelle route
marche le cabinet de Pétersbourg.
On peut voir dans d'autres nations de grandes familles dont
l'organisation tend au développement de toutes les améliora-
tions sociales, et dont les progrès intéressent l'humanité tout
entière. Le peuple russe ne s'est jusqu'ici présenté que comme
un grand instrument qu'on ne perfectionne (pie pour en rendre
l'action redoutable à l'extérieur. Là est le secret de la puis-
sance des Russes; mais là est aussi celui de leur faiblesse; une
seule guerre malheureuse pourrait détruire pour nu demi-siècle
leur puissance maritime, et si leurs armées venaient se faite;
battre à une extrémité de l'Europe, avant que l'empire se fût
relevé, la Pologne aurait le tems de se reconstituer, et l'Europe
d'accumuler les garanties beaucoup trop oubliées de sa sécurité.
L'ouvrage de M. Niellon Gilbert contient une foule de docu-
mens positifs sur la situation actuelle et sur l'organisation in-
térieure de l'empire russe, et les paroles qui précèdent en sont
à peu près le résumé. Un long séjour dans le pays, de fré-
quens voyais sur ses principaux points, ont mis l'auteur à
même d'apprécier combien l'intervention de la Russie dans les
7aS LIVRES FRANÇAIS.
affaires de l'Europe peut être à craindre. Ce que rapporte l'au-
teur de l'état des finances, de l'inconcevable activité de police
que nécessite l'esprit dont la noblesse est animée, la disposition
aux révolutions de palais qui trouble les alentours du trône des
czars, prouve combien est peu désirable pour les gouverne-
mens comme pour les particuliers l'élévation qui se fonde sur
l'abaissement des autres. Il est juste de dire qu'aux louables
efforts que fait souvent le gouvernement pour relever les points
les plus intéressans de son territoire, on voit qu'il est pénétré
de cette vérité.
Un grand problème est aujourd'hui posé : il s'agit de mesurer
les forces agressives de la Russie, de les comparer aux moyens
de défense de la Turquie, et de calculer quand et comment doit
finir la lutte engagée entre elles. L'ouvrage que nous annonçons
a pour objet d'éclaircir une partie de cette question. La solution
commence à se dégager avec assez de clarté, pour que l'Europe
réfléchisse aux moyens de prévenir le retour d'une lutte dont
un des résuliats possibles serait de mettre pour long-tems son
repos à la discrétion de la puissance la moins civilisée de la
chrétienté. J. J. B.
238. — * L'art de vérifier les dates , depuis tannée 1 770 jus-
qu'à nns jours y formant la continuation ou troisième partie de
l'ouvrage publié sous ce nom par les religieux bénédictins de
la congrégation de Saint-Maur. Tome xi et vu. Paris, 1828;
Ambroise Dupont. 2. vol. in-8° de 5a5 et 476 pages. Prix du
vol., 7 francs.
Nous avons annoncé les huit volumes déjà publiés de cet
important ouvrage. (Voy. Rcv. Eric., tom. xxxu, j). 174;
t. xxxiii, p. 234 > ct t- xxxvii, p. 201.) Les deux volumes
qui viennent de paraître contiennent la continuation de la
chronologie historique du Chili, la chronologie de la république
Argentine ; celles des rois d'Angleterre , de la Hollande ou des
Provinces- Unies , des Pays-Bas; celle des empereurs d'Allema-
gne, et celle des grands ducs de Bade.
Lorsque nous examinerons dans leur ensemble les travaux
des continuateurs des savans bénédictins, il sera teins de faire
remarquer les parties dans lesquelles quelques imperfections
ont pu se glisser. Toutefois, nous observons avec plaisir qu'on
ne peut reprocher à l'histoire de la révolution du Chili l'es-
prit de partialité que nous avions dû signaler dans l'histoire
des guerres de la France en Italie, de 1802 à 1806. Les faits
sont exposés avec concision , avec l'exactitude que peuvent as-
surer' les documens existans, mais sans aucune réflexion de la
part du narrateur en faveur de l'un ou de l'autre parti, comme
SCIENCES MORALES. 727
cela doit être dans un monument purement chronologique. —
Nous aurions désiré qu'on eût facilité les recherches en pla-
çant les dates des années en tète de la marge, et par une meil-
leure disposition du titre des pages; l'économie du teins est
l'un des principaux avantages qu'un ouvrage de cette nature
doit procurer. Enfin, quand tant de livres mauvais ou médiocres
s'impriment avec un grand luxe typographique, on doit re-
gretter qu'on l'ait trop négligé dans l'Art de vérifier les dates,
production à laquelle son importance garantit une place dans
toutes les bibliothèques, où elle est pour ainsi dire indispen-
sable. A. P.
a3g. — * Histoire universelle de l'antiquité , par M. FrétL-
Chrét. Schlosser \ traduit de l'allemand par M. P. A. de Gol-
béry. Paris, 1828; Levraut, 3 vol. in-8Q; prix, 18 fr.
Ces trois volumes ne comprennent que l'histoire ancienne;
mais elle y est développée avec plus d'érudition que dans les
abrégés d'histoire universelle que l'on possède en France.
L'auteur allemand que M. Golbéry a traduit dans notre langue
a profité des nombreuses recherches de ses compatriotes sur les
peuples et les institutions de l'antiquité; nous appuierons sur
ce mérite dans une analyse (pie nous nous proposons de donner
prochainement de l'ouvrage de M. Schlosser. D-c.
240. — * Essai sur l'histoire de l'esprit humain dans l'antiquité ,
par M. Rio, professeur d'histoire au collège royal de Louis-le-
Grand. Ier volume. Paris, 1828 ; Alexandre Mesmer, place de
la Bourse. In 8°; prix, 7 ir. 5o cent.
M. Rio a pris pour épigraphe de son livre cette pensée de
Pascal : « Toute; la suite des hommes pendant tant de siècles
doit être considérée comme un même homme qui subsiste tou-
jours et qui apprend continuellement. » Cela seul annonce que
l'auteur n'est pas resté étranger au mouvement d'idées qui tend
à renouveler complètement les études historiques. Une première
lecture suffit pour faire reconnaître qu'il s'est livré à de nom-
breuses recherches pour amasser les matériaux du vaste édifice
qu'il se propose d'élever. Il nous apprend lui-même, dans sa
préface, que son travail a passé par plusieurs formes avanl de
recevoir celle sous laquelle il le présente aujourd'hui. C'est en
dernier lieu qu'il a consulté les ouvrages produits par l'Alle-
magne, et notamment ceux de Creutzer, Heeren et Herder,
Nous le féliciterons d'avoir fail une pan Importante à l'Orient,
(pie nous avons ignoré- trop long-teins, et qui offre encore une
mine si neuve et si abondante à exploiter. En effet, l'antiquité
classique, sur laquelle les érudits concentraient autrefois leurs
études, a emprunté à l'Orient ses religions, ses langues, sou-
7 2 8 LIVRES FRANÇAIS,
vent même ses lois et ses mœurs. M. Rio a donc consacré le
premier livre de son ouvrage à résumer les connaissances ac-
tuelles sur la Chine, l'Inde, la Perse et la Phénicie, l'Egypte
et la Judée. Le second livre traite de la Grèce avant Périclès.
Dans le troisième livre, il envisage le siècle de Périclès, tour à
tour sous le point de vue des beaux arts et de la poésie, de
l'éloquence, de l'histoire , delà philosophie et des sciences ;
enfin , le quatrième livre est consacré au siècle d'Alexandre.
On voit que l'auteur n'est encore qu'à moitié chemin de la car-
rière qu'il doit parcourir. Si, après avoir rendu justice à un
travail aussi sérieux et aussi louable, nous cherchions à faire la
part do la critique, peut-être trouverions-nous que le plan et
l'exécution ne répondent pas, dans toutes les parties, à ce que
promet le titre de l'ouvrage. L'idée générale qu'annonçait l'é-
pigraphe, et qui semblait devoir servir de fil directeur dans
l'obscurité des siècles antiques, ne ressort pas suffisamment;
elle n'éclaire pas assez la marche progressive des peuples, et ces
révolutions successives qui doivent composer l'histoire de l'es-
prit. La manière dont M. Rio apprécie le siècle de Périclès, par
exemple, ne manque ni de justesse ni de goût: il s'appuie vo-
lontiers sur lesjugemens des critiques les plus habiles; mais ces
jugemens divers ne paraissent pas toujours assez bien fondus;
on est tenté de les croire superficiels, parce qu'ils ne sont pas
assez fortement liés; en un mot, c'est l'unité qu'on désire au
milieu d'une foule d'aperçus ingénieux, mais trop isolés. D.
a4 1 . — * De la Bataille et de la capitulation de Paris , extrait
d'un Essai historique sur le règne de i 'empereur Napoléon ; suivi
de la deuxième édition du Congrès de Chdtillon; par M. Poss
( de l'Héraut ) ; avec cette épigraphe : Tout pour le peuple
français. Paris, 1828; Delaforest, rue des Filles-Saint-Thomas,
n° 7. In- 8° de 5oo pages; prix, 7 fr. 5o c.
L'histoire du congrès de Châtillon, publiée il y a environ deux
ans, produisit quelque sensation et ne tarda pas à être traduite
en plusieurs langues étrangères. La voix publique attribuait à
l'ambitieuse opiniâtreté de Napoléon et à son amour-propre
blessé par l'idée de laisser après lui la France moins grande
qu'il ne l'avait reçue des mains de la république, l'insuccès
des négociations entamées à Châtillon pendant la campagne
de 1814. M. Pons, de l'Héraut, en combattant celte opinion
et en assignant pour cause à cet événement les fautes du di-
plomate français et la mauvaise foi des alliés, devait néces-
sairement fixer l'attention ; il devait aussi exciter des mécon-
lentcmens particuliers, c'est ce qui est arrivé. Son ouvrage
a été, lors de sa première apparition, l'objet d'un article détaillé
SCIENCES MORALES. 729
dans la Reçue Encyclopédique ; nous n'entrerons donc pas , à son
égard, dans un nouvel examen. L'écrit qui va nous occuper
forme la première et principale partie du volume; il traite de
la bataille et de la capitulation de Paris, en mars 1814.
L'auteur prend son récit où il l'a laissé en terminant le congrès
de Châtillon , c'est-à-dire aux combats de Fère- Champenoise
( a5 mars ) , premier revers de nos armées après la rupture des
conférences; il le suit jusqu'à la triste catastrophe du 3i. On ne
le blâmera point d'avoir consacré un volume à une période
historique de sept jours : cette période est abondante en inci-
dens, et surtout en malheurs pour la France. M. Pons a jugé
sagement que le détail des opérations stratégiques ne devait pas
entrer dans son cadre; mais il a su présenter un tableau animé
de la situation intérieure de la capitale à l'approche de l'en-
nemi et pendant le siège. Les incertitudes du pouvoir, le dévoû-
ment des citoyens et les intrigues secrètes d'une poignée de misé-
rables, forment, dans son livre, un contraste plein d'intérêt
dramatique; la mésintelligence de quelques chefs, l'incapacité
et la trahison dequelques autres , l'espèce de fatalité qui semble
s'attacher au sort de l'homme que la fortune avait comblé de
tant de faveurs; la conspiration des quatre abbés dont on re-
trouve l'empreinte à chaque pas; enfin, tout ce qui caractérise
cette époque est présenté d'une manière frappante, ou dévoilé
avec hardiesse.
Ce n'est pas que l'ouvrage de M. Pons soit exempt de re-
proches sous le rapport de l'exécution littéraire. Il manque
généralement, de méthode; des réflexions oiseuses ou entachées
de déclamation retardent la narration, et les mêmes formes
de style sont trop fréquemment reproduites; ce qui jette sur la
lecture de ce volume un peu de monotonie. On ne doit pas
d'ailleurs être surpris d'y trouver l'expression exagérée de l'or-
gueil national et de la haine de l'étranger ; c'est le cachet de
l'époque, et l'ouvrage a été conçu à l'ile d'Elbe, avec l'appro-
bation impériale. On ne doit donc pas non plus s'étonner de la
partialité qui y règne en faveur du héros; c'est la voix d'un
ami qui se fait entendre. De tels attachemens sont toujours
respectables; ils sont un éloge de celui qui les éprouve comme
de celui qui les inspire.
En résumé, l'histoire de la capitulation de Paris, malgré les
défauts (pic nous avons cru devoir v signaler, se l'ail lire avec
un véritable intérêt ; elle est du petit nombre des ouvrages qui ,
par un ton de sincérité, un accent de conviction .sollicitent
l'estime générale eu faveur de l'auteur. II. C.
— * Relation historique., pittoresque et statistique du
t. \ 1 . . — Décembre 18 -i 8 .
1;
^3o LIVRES FRANÇAIS.
voyage de S. M. Charles X dans le département du Nord ?
ornée de planches lithographiées par MM. Victor Adam , Bo-
nington , Deroy, Sabatier, etc. ; dédiée à MM. les membres du con-
seil généralde ce département, par M. C/i. du Rozoir, professeur
d'histoire , etc. ; avec cette épigraphe : « // ne suffit pas que ma
présence produise des impressions passagères , je veux qu'elle
laisse des traces durables. » ( Paroles du Roi. ) Paris , 1827 ; im-
primerie de A. Belin ; l'auteur, rue de Seine, faubourg Saint-
Germain, n° 3o. In-folio de 142 pages de texte.]
Les journaux ont donné dans le tems la relation du voyage
du roi au camp de Saint-Omer. M. du Rozoir, en réunissant les
mêmes détails , revêtus d'une forme historique , a joint à cette
collection quelques tableaux de statistique qui servent à com-
pléter le magnifique volume que nous annonçons. Il serait à
désirer que le même auteur voulût publier aussi l'histoire du
dernier voyage du roi dans le Nord; il aurait à constater les
durables effets de la présence du monarque, qui veut voir par
lui-même jusqu'à quel point nos départemeus jouissent de ce
bonheur, toujours célébré par les courtisans, même dans les
tems les plus désastreux , et à raconter les témoiguages de joie
et d'amour des peuples qui préfèrent ces visites de famille,
où l'on s'occupe de leurs intérêts , à ces représentations coû-
teuses qui ne manquent jamais à aucun pouvoir, et qui sont
comme de larges doses d'opium versées sur les plaies publiques.
N.
243. — * Voyage en Pologne et en Russie , par un prisonnier
de guerre de la garnison de Dantzick, en 1 8 13 et 18 14. Palis ,
1828; Ambroise Dupont. I11-80 de 270 pag. ; prix , 4 f''-
L'auteur de ce voyage est un homme' d'esprit, observateur
attentif sous les formes légères et cavalières d'un officier fran-
çais. A travers ses plaisanteries , ses narrations piquantes que
déparent quelquefois la recherche et le mauvais goût, on
trouve des faits neufs et intéressans , des tableaux variés et
empreints de couleurs locales , sur un pays peu connu , peu
exploré et cependant bien digne de l'être , quand ce ne serait
que pour y chercher la source de la puissance russe , destinée
peut - être à rappeler la grandeur romaine. Ces rapides
esquisses commencent à Dantzick , au moment de la reddition
de la place par le général Rapp qui commandait sa brave gar-
nison. Voyageant d'abord dans le petit royaume de Pologne,
l'auteur passe successivement en revue les habitans des villes,
parmi lesquelles celles qui appartiennent à l'État jouissent de
privilèges assez étendus , tandis que les autres restent soumises
aux caprices des seigneurs qui en sont propriétaires; les
SCIENCES MORALES. ?5i
paysans qu'on menait à la foire il y a moins de 5o ans, et qu'on
vendait sur la plane publique comme des bêtes de somme ;
les nobles «tyrans, ennemis de la tyrannie, vivant sur leurs
terres , loin de leurs égaux et de leurs supérieurs, se précipi-
tant dans les cbamps du carnage comme dans un tournoi;»
les châtelaines , « passionnées comme les italiennes , parlant
comme les françaises , » sans oublier les cosaques de l'escorte
« à figures triangulaires, » et leur capitaine Ivan, « centaure sin-
gulièrement redoutable aux dame -jeannes d'Israël, dont il
fait un portrait fort original. Les observations du prisonnier
voyageur se portent ensuite sur la Volhynie , la Podolie et les
gouvernemens de Tzernikow, de Kiew, de Koursk, de Voro-
netz et de Poltava. Pour donner une idée de sa manière d'é-
crire, nous citerons les principaux fragmeus du chapitre où ii
est question des juifs de la Pologne. Ce morceau, ainsi que
plusieurs autres, nous a paru digne d'attention. Mais on ne
doit point perdre de vue que ces observations trop généralisées,
et peut-être aussi empreintes d'animosité, se rapportent aux
juifs de Pologne, traités avec rigueur par la loi du pays, moins
avancés en civilisation que leurs co-religionaires de l'occident
de l'Europe , et dont nos soldats eurent beaucoup à se plaindre
pendant la désastreuse retraite de 1812.
« Des Juifs. Débris flottans que l'orage ballotte et ne peut
submerger;... cosmopolites insinuans, sanguinaires, énervés,
les Juifs fleurissent surtout aux lieux où la guerre, l'esclavage
et le despotisme concourent à dégrader les homrr.es. Quand
l'Europe était barbare , ils étaient ce qu'ils sont aujourd'hui :
à présent, qu'elle est civilisée, ils sont encore ce qu'ils étaient
autrefois. Stationnaires et garrottés à jamais par de folles su-
perstitions, ils résistent aux idées nouvelles, appuyés sur ce
qu'il y a de plus fort parmi les hommes , je veux dire sur une
religion législative. — Les Juifs ne sont citoyens nulle put
( l'auteur se trompe ici; les Juifs jouissent en France de tons
les droits civils et politiques ) ; ils ne sympathisent avec aucune
nation delà terre; les plus grandes calamités , quand elles ne
les touchent point, ne sont à leurs yeux qu'un spectacle; et
comme ils ne tiennent ni au sol , ni aux mœurs, ni aux lois ,
mais seulement à l'argent, ils fuient devant l'orage, repa-
raissent avec le vainqueur, et procèdent froidement a l'agran-
dissement de leur fortune au milieu des cadavres et des ruines.
— Ceux que la Pologne nourrit portent en été \n\c soutane
étroite d'une étoffe rase et luisante; en hiver. u\\ bonnet de
velours assez semblable à un épais turban, et une robe fourrée
que serre autour d'eux une ceinture de laine rouge , coin
■'•:
73* LIVRES FRANÇAIS.
posent tout leur habillement. Ils laissent croître et flotter leur
barbe et leurs cheveux. Une grande maigreur, de beaux yeux ,
un teint pâle , dans le regard je ne sais quoi d'avide et d'intel-
ligent, sont les traits distinctifs de leur physionomie... — Le
commerce de tous les genres et de tous les degrés étant dans
leurs mains, ils s'entendent entre eux pour hâter la ruine de
tout trafiquant étranger à leur culte. Ils exercent avec prédi-
lection les métiers de courtier , de fripier, de changeur, d'au-
bergiste, de maquignon, en un mot, les professions où la
ruse de l'esprit supplée à la force du corps et à l'adresse des
mains. Soit paresse , et en effet leur fainéantise est extrême,
soit faute d'industrie, soit dégoût pour les profits lents, ou
condescendance pour les principes d'une aristocratie ombra-
geuse qui a fondé ses prérogatives sur la stupidité du peuple,
et qui veut que les hommes soient épars pour qu'ils demeurent
inaccessibles à la civilisation , ils u'ont point établi de manu-
factures. « L'auteur paraît avoir beaucoup chargé le tableau;
et nous désavouons , en le citant, l'exagération presque inju-
rieuse qui étend à une race d'hommes tout entière les traits
souvent, hideux qu'il a pu observer chez quelques individus.
Ad. G.
"i-kk' — Les Carrosses à cinq sols, ou les Omnibus du dix-
septième siècle. Paris, 1828; Firmin Didot; Mesnier; Biaise.
In-12 de 74 pages; prix, 1 fr. 5o cent.
77 n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même vraisem-
blablement cette manière de commencer une annonce. Les
voitures appelées Omnibus, qui établissent des communications
si faciles entre les extrémités les plus éloignées de la capitale,
et qui transportent d'un quartier à l'autre, pour la somme de
cinq sous, celui qui se met en course pour son plaisir ou pour
ses affaires, étaient connues depuis près de deux siècles. Par
lettres-patentes du mois de janvier 1662, enregistrées au par-
lement le 27 février suivant, le duc de Roanès, le marquis de
Sourches, et le marquis de Crenan obtinrent la faculté, avec
privilège, d'établir des carrosses à cinq sous par place, qui
devaient suivre dans l'intérieur de Paris des routes déter-
minées, et partir à des heures fixes. Ces carrosses commen-
cèrent à circuler le 18 mars de la même année. On a cru qu'ils
étaient de l'invention du célèbre Pascal; toujours est-il certain
qu'il avait un intérêt dans l'entreprise, de même que madame
l'rricr, sa sœur.
Un grave et savant magistrat, M. de Monmerqué, vient de
publier, pour la Socïrté des Bibliophiles Français, des recher-
ches historiques sur ces Omnibus du xvnc siècle, auxquelles il
SCIENCES MORALES.— LITTÉRATURE. 733
a joint une lettre de madame Périer à M. Ârnauld de Pom-
ponne, un/flc simile de l'écriture de cette dame, de celle
de l'auteur des Provinciales , son frère, et plusieurs autres
pièces singulières qui ont rapport à ces carrosses, ou bien à
l'éclairage de Paris, tel qu'il se pratiquait, conformément aux
lettres-patentes de 1662, qui accordent à l'abbé Laudali
Carajfe le privilège d'établir des porte-lanternes et des porte-
flambeaux. Il n'est point indifférent de connaître les usages
de nos pères et de les comparer avec les nôtres : il en résulte
toujours quelque utilité. J. L.
Lit ter alare .
2 45. — * Essai sur V universalité de la langue française, ses
causes, ses ejfets et les motifs qui pourront contribuer à la rendre
durable; lu à l'Académie des Inscriptions, les i5 et 22 sep-
tembre 1826, par C. N. Allou, ingénieur au corps royal des
mines, Paris, 1828; Firmin Didot. In-8° de xxm et/434 pages.;
prix , 7 fr.
Nous reviendrons incessamment sur cet important ouvrage.
Qu'il nous suffise de dire aujourd'hui que l'auteur nous semble
avoir conçu et embrassé son sujet dans toute son étendue, et
qu'il l'a d'ailleurs traité, non en savant superficiel qui se con-
tente d'approximations, mais en érudit à qui les recherches
n'ont rien coûté pour assurer le prix et le succès de son
ouvrage.
7.^6. — Soirées littéraires , ou Cours de littérature à l'usage
des gens du monde, professé à Rouen par M. C/î. Durand,
recueilli et annoté par M. Tougaro. Rouen , 1 828 ; Frère, 2 vol.
in-8°, formant 652 pages.
Les vingt et une soirées qui composent cet ouvrage ont pour
but de faire connaître aux gens du monde l'état de la litté-
rature en Grèce , en Italie , en France; c'est donc un ouvrage
entièrement taillé sur le patron du cours d'éloquence du même
auteur (voyez ci -dessus page 2o3 ) ; les mêmes idées, le
même ton, le même style, les mêmes qualités et trop sou-
vent les mêmes fautes s'y retrouvent. M. Durand recommande
encore dans sa préface d'improviser au lieu de lire des leçons
préparées et d'éviter le pédantisme (p. xxi): si ce mot , chez lui ,
semble signifier la connaissance profonde du sujet que l'on
traite, assurément il s'est mis à l'abri du reproche. Oublions
ira instant ce style brillante qui n'est pas sans agrément, et qu'il
doit en partie à une grande facilite d'éloCUtion. ÏMais si non
(lisons que , dans 500 cours d'éloquence, il laisait déjà du
734 LIVRES FRANÇAIS.
Dante l'élève de Pétrarque (t. I, p. 285) , qu'il mettait au rang
des historiens du siècle de Louis XIV cet Anquetil qui dédia
à Napoléon empereur , son ennuyeuse histoire de France
( ib. 3o5 ); qu'aujourd'hui il compte au nombre des poètes con-
temporains des empereurs, Plante et Térence (ge soirée,
p. 21 1), dont le dernier fut, comme chaeun sait, l'ami des
Scipions ; qu'il représente (t. II, p. 57), Clément Marot, qui
vivait sous François Ier, comme opérant dans ses vers la même
révolution qu'avait subie la prose d'Amyot, qui ne fleurit que
sous Charles IX, et de Montaigne qui écrivait sous Henri IV}
qu'il fait encore vivre dans le xvnc siècle Anquetil notre con-
temporain ( ib. p. i36); qu'il fait écrire sous Louis XV la
comédie du Joueur , par Regnard , qui mourut cinq ans avant
Louis XIV ( ib. p. i85) : ne conviendrons-nous pas qu'on lui
a rendu un triste service en sténographiant ses improvisations ,
et qu'il valait mieux les laisser dans les cercles qui s'en conten-
taient, que de les exposer aux regards d'un public à qui tant
d'excellens ouvrages ont donné le droit d'être difficile.
Mais peut-être dira- 1- on que ces critiques de détail ne
tombent que sur des erreurs de date; que les jugemens de
M. Durand sur chaque auteur sont aussi complets que concien-
cieux. Je désirerais qu'il en fût ainsi; mais la vérité me force
de dire qu'il ne paraît pas même avoir lu les auteurs qu'il cite.
Pindare , poète étonnant par la richesse et la variété de ses
images, imité quelquefois , mais jamais surpassé, n'obtient du
professeur que ces lignes dédaigneuses (t. I , p. 36) : « Que dire
de Piudare, si exalté autrefois, et surpassé depuis, non-seu-
lement par Horace, mais même par plusieurs de nos lyriques
français? Il faut le lire et le connaître, et il faut aussi se réjouir
d'avoir mieux que lui à admirer.» A-t-il à juger Lucrèce,
homme admirable, qui couvrit la philosophie d'Épicure d'assez
de poésie dans le style et les images pour faire lire et passer
jusqu'à nous un poème didactique en six chants plus longs
que ceux de l'Enéide ? Il le fait en ces termes : « Est- ce un phi-
losophe qui parle? est-ce un poète? Ni l'un, ni l'autre (t. I,
p. 214 )• » Térenjce n'a plus d'autre mérite que de ne pas man~
(juer de gaîté , et Plante, d'avoir fourni a Molière le sujet de
X Avare { t. I, p. 221 ).
Les Français du moins seront-ils mieux traités? Malherbe,
dont l'auteur avait déjà cité, dans son cours d'éloquence, les
huit vers si souvent répétés sur la mort de la fille de son ami
Duperrier, apparaît encore ici, escorté des mêmes vers, comme
s'il n'avait pas d'autre titre à la gloire. Le Franc de Pompignan
n'est indiqué que comme l'auteur d'une ode fort belle (p. 176 ) ;
LITTÉRATURE. 735
Crébillon n'a plus que son Rliadamiste qui soit digne d'être
lu ( p. 179); Régna rd n'a qu'un mérite de détails, ne fait que
de bonnes plaisanteries et de jolies épigrammes , et manque de
naturel (p. i85)! Arrêtons-nous : ces citations ne finiraient
pas. Mais, si nous pouvons employer une tournure dédaigneuse
de l'auteur, que dire d'un cours de littérature où, pour ne
parler que de quelques écrivains des deux derniers siècles ,
Régnier, Gresset, Gilbert, Malfilâtre, Parny , Vertot , Saint-
Réal , Millot, Buffon, Condorcet, Condillac, Hamiltou, et tant
d'autres , ne sont pas même nommés ? B. J.
247. — * Almanach des Muses pour l'année 1829 (65e an-
née de la collection). Paris, iSaSjAudin. In- 12, papier cou-
ronne, de 284 pages; prix, 3 fr. 5oc.
248. — * Le Chansonnier des Grâces pour 1820, (33e année
de la collection). Paris; Fr. Louis. In -18 de 324 pages,
imprimé sur papier fin , satiné , orné d'une jolie estampe, d'un
fleuron, d'un titre gravé et de 32 pages de musique ; prix, bro-
ché , 3 fr. et par la poste , 3 fr. 5o c.
249. — * Annales romantiques. R.ecueil de morceaux choisis
de littérature contemporaine , en prose et en vers ( 6e année de
la collection ). Paris, 1828; L. Janet. In-18 grand-raisin vélin,
de vi- 367 pages , avec 8 gravures anglaises; prix, 10 fr.
Nous ne prétendons point assigner les rangs entre les trois
recueils dont nous transcrivons ici les titres dans leur ordre
d'ancienneté : chacun d'eux a son mérite, mais son mérite dis-
tinct; et quoique leur but et leur destination soient en appa-
rence les mêmes, il existe entre eux assez de différences pour
qu'on ne puisse leur appliquer les ternies d'une comparaison
rigoureuse. Sous le rapport de la composition, le Chansonnier
des Grâces , qui n'offre guère que des pièces lyriques, ne saurait
rivaliser entièrement avec V Almanach des Muses et les Annules
romantiques , dont l'accès est ouvert à tous les genres de poé-
sie; ces deux derniers même ont des points de dissemblance as-
sez sensibles, en ce que le premier renferme un plus grand
nombre de poésies inédites, envoyées par leurs auteurs à un
concours toujours renaissant ouvert depuis plus d'un demi-
siècle, et que son jeune rival s'attache de préférence à faire un
choix libre parmi les morceaux de littérature contemporaine
déjà connus, soit en prose, soit en vers. Sous un autre rapport,
celui de l'ordonnance matérielle, aucune comparaison ne peut
être établie entre I' 'Almanach des Muscs , imprimé très-simple
ment, sans aucun luxe, sans aucune dépense de vignettes ou
de gravures, et le Chansonnier des Grâces , qui joint tous les
ans , à la musique gravée des airs nouveaux, une vignetU
736 LIVRES FRANÇAIS.
et un fleuron charmans , d'après les dessins de Chasselat. En-
core moins, le doyen de nos alnianachs pourrait -il , sous ce-
rapport, entrer en comparaison avec les Annales romantiques ,
dont le luxe de typographie, le nombre et la perfection des
gravures, cette année surtout, le sortent entièrement de la ligne
des autres- recueils du même genre. Malgré son prix plus élevé,
ce dernier nous paraît donc sûr de fixer l'attention des per-
sonnes qui veulent surtout offrir des étrennes qui séduisent les
yeux.
Quant à celles qui cherchent encore autre chose dans un re-
cueil poétique , nous leur ferons l'énuméralion des forces avec
lesquelles chacun des trois rivaux se présente dans l'arèue.
M. Justin Gensoul , connu lui - même par de jolies composi-
tions, s'avance, escorté de MM. PicJiat , Chateaubriand , Ch.
Nodier, Stassart , Brès , d'Anglcmont , Naudet, Fan- Has-
sclt, et quelques autres peut-être aussi connus, mais dont les
compositions nous ont moins frappés. De ces poètes, le premier
est mort prématurément, en léguant à la Comédie française
un Guillaume- Tell , dont tous ses amis et les admirateurs de
son talent attendent avec impatience la représentation ; les
trois suivans semblent avoir dit adieu aux Muses pour des
occupations plus sérieuses; le septième, au contraire, vient de
rassembler en un volume , dont nous entretiendrons inces-
samment nos lecteurs, les titres littéraires que nous avons eu
plusieurs fois l'occasion de signaler à leur attention ; enfin le
dernier, Belge de nation, nous promet des vers aussi harmo-
nieux que son nom paraît peu poétique. N'oublions pas Bé-
ranger, à côté duquel l'éditeur, comme pour offrir un contraste
frappant entre les productions franches et naturelles de l'an-
cienne école , et les essais informes d'une Muse bâtarde qui
prétend la détrôner, a placé le nom d'un jeune poète que cette
même Muse s'empresse déjà de répudier aujourd'hui, comme
elle le fait de tous ceux dont elle préconise trop légèrement à
l'avance le mérite, et qu'elle abandonne prudemment après le
combat.
M. Louis, éditeur du Chansonnier des Grâces, profitant de la
défection des autres recueils , tels que le Nom-eau Caveau , les
Soupers de Momus, etc., a réuni aux jeunes adeptes qui enri-
chissaient annuellement son volume de leurs aimables produc-
tions , les anciens souteneurs de la gaieté française, qui étaient
déjà venus quelquefois fraterniser avec eux. Le verre ou la lyre
à la main , couronnés de pampre ou de roses, chacun, dans ce
nouveau concours, a voulu payer son tribut à la divinité de
son choix: Bacchus et l'Amour, Cornus et les Grâces, ont reçu
LITTÉRATURE. 737
des hommages multipliés, et Momus, agitant au milieu d'eux
ses grelots, a répété successivement avec les auteurs des refrains
malins ou gracieux. Tout près de MM. Bèranger, Arnault ,
Joseph Pain, Brazier, Simonnin , Ourry, Dussaulchoix , et sous
un même drapeau portant pour devise les mots indépendance
et gaité , sont venus se grouper MM. Paul de Kock, Camille ,
Terrasson , Edouard Neveu , Léon Dus illet , Blanc Sugerel , Ad.
de La Fillette, Jacinthe Leclère , Hippolyte- Louis Guérin ,
Dubois-Davesnc , Creuzé de Lessert , etc. ; et ils ont inscrit leurs
noms au bas d'une vingtaine de pièces que l'on pourrait citer
comme des^ modèles dans les différens genres de poésie lyrique
cultivés aujourd'hui. Une seule pièce peut-être, celle de la
page 85, paraîtra déplacée dans' un recueil spécialement con-
sacré aux Grâces ; nous serions portés à croire qu'elle s'y est
glissée par surprise, si nous ne savions pas quel soin tout par-
ticulier l'éditeur apporte à sa rédaction. D'un autre côté, il a
donné trop de preuves de bon goût pour que nous n'ajoutions
pas l'expression du doute à l'observation que nous lui soumet-
tons ici.
Nous avons insisté plus haut sur la perfection des gravures
des Annales romantiques de cette année; nous croyons nous
rappeler les avoir déjà vues dans un joli recueil anglais , inti-
tulé : Forget me not. M. Louis Janet , en les transportant dans
le sien, les a fait accompagner de pièces eu prose ou en vers
destinées à en expliquer le sujet , et parmi lesquelles nous avons
distingué Y Ecolier en retard , espèce de ballade duc à M. Denne-
Baron et pleine de verve et d'originalité. Nous avons aussi
remarqué la Fête-Dieu, par M. Brault (voy. Rev. Enc. , t. xxxn,
p. 188 et t. xxxiv, p. 507) , la Moisson de roses à Samos , par
M. Adolphe de Puibusque, ( ibid, t. xxxv, p. 7 44) » le Cygne,
par M. P. Lebrun, plusieurs fables de MM Andrieux , Ar-
nault, Dauu , ParcevaldeGrandmaison, Viexxet, extraites
en partie du recueil d'imitations du fabuliste russe Krilofi voy.
Rev. Enc, t. xxvi, p. 717-736). Tous ces noms n'appartien-
nent point sans doute à l'école romantique, mais nous avons
déjà fait observer, l'année dernière, qu'il ne fallait pas prendre
à la lettre le titre d' 'Annales romantiques, que les éditeurs ont
cru sans doute utile à leurs intérêts d'imposer à leur recueil, et
auquel pourraient lui donner droit cependant l'Ode à Sainte -
Hélène , par M. Vigarosv, l'Expédition de Russie , par M. Amé-
déc Pommier ( Rev. Enc, t. xxxv, p. 744 )> S/narra, fragmens
par M. Fictor Pavie , un sonnet de M. Emile Deschamps, le Pré-
sage , par Me Desisordks - Valmobk , un fragment i'OU'vier-
Cromwell} par >1 \ ictob Ht .<■ , enfui la Gloire , pièce d'une
738 LIVRES FRANÇAIS,
jeune Muse,Mlle Élisa Mercoeur, qui vient de publier une se-
conde édition de son Recueil de poésies. (Voy. ci-après , p. 740)
Des fragmens en prose de MM. Nestor de la Marque, Bouilly,
Villemain, Ph. Chasles et Lesson, sur Napoléon, les Femmes,
Ricliardson , Rabelais et Schongi , chef d'une tribu de la Nouvelle-
Zélande, et un morceau inédit de Madame Cottin achèvent
de compléter ce recueil , auquel convient mieux son second
titre de Morceaux choisis de littérature contemporaine, quoiqu'on
put s'étonner d'y rencontrer le nom de Charles d'Orléans
( mort en 1467 ) > et qu'on doive regretter de ne pas y trouver
ceux de MM. Casimir Delavigne, Béranger, de Lamartine,
Poxgerville, et quelques autres que le rédacteur, M. Charles
Malo, aurait bien fait, selon nous, de substituer à plusieurs
de ceux que nous venons de citer.
25o. — * Odes et ballades, par Victor Hugo. Quatrième
édition , augmentée de VOde à la Colonne et de dix pièces
nouvelles. Paris, 1828; Hector Bossange; Ch. Gosselin. 2 vol.
in-8°, de xl-3i8 et 468 pages, avec gravures; prix, i5 fr.
Les premiers, à une époque où M. Victor Hugo n'avait
encore que des partisans exagérés ou de^i détracteurs injustes,
et point déjuges, nous avons essayé de caractériser son talent
et sa personne (voy. Rev. Enc, juillet 1822 , t. xv, p. 169- 171,
l'annonce de la première édition de ses Odes et Poésies). Nous
disons, son talent et sa personne, parce que la publication de
son livre étant faite à cette époque, comme il l'écrivait lui-
même, avec une double intention, Vintention politique et X in-
tention littéraire, nous dûmes l'examiner sous ce double rap-
port, et juger le poète et le citoyen. La tâche était difficile;
et si nous eûmes à tempérer par quelques observations critiques
les éloges que nous parut mériter le premier, le second n'eut
guère à essuyer de nous que des reproches, puisés dans le
sentiment de nos devoirs et dictés entièrement par la conscience.
Il parut accueillir notre opinion littéraire avec quelque défé-
rence, mais il s'irrita du blâme que nous avions cru pouvoir
déverser sur sa conduite politique, et nous accusa d'avoir
méconnu et même d'avoir calomnié ses intentions. Nous
l'adjurions alors de revenir à des inspirations plus nobles, à
des pensées plus généreuses et plus conformes aux vertus et
aux habitudes de son âge. Lui-même a pris soin bientôt de
nous justifier et de nous laver du reproche de prévention et
de partialité. Après la publication d'un second volume, où
nous pûmes déjà constater une heureuse amélioration sous le
rapport de la pensée (voy. Rev. Enc, t. xxn, p. 7o4-70.r>\
VOde à la Colonne de la place Vendôme est venue réveiller de
LITTÉRATURE. 739
grands souvenirs, parler à tous les cœurs et réconcilier l'au-
teur avec la jeune France et avec un parti qui , donnant
tout à coup dans une exagération contraire, le prôna dans
toutes ses feuilles et le fit représenter par tous ses organes
comme une des plus chères espérances du Parnasse moderne,
où naguère encore il lui refusait une place. Pour nous, en
applaudissant dans cette pièce à un retour vers des idées plus
justes et plus raisonnables, nous ne prunes qu'y reconnaître,
à côté de quelques beautés, les mêmes défauts poétiques qui
tiennent à la manière de l'auteur; et, ne pouvant le louer,
comme nous l'aurions voulu , de ses progrès dans la science du
rhythme et de l'harmonie et dans l'art de reudre ses idées avec
clarté, nous saisîmes avec empressement chaque occasion qui
s'offrit à nous de rappeler celles de ses pièces que nous regar-
dions comme ses plus beaux titres de gloire : tels sont Moïse
sur le Nil, la Fille d'O-Taïti, et quelques autres morceaux
où la grâce et l'élégance se joignent à la vérité de sentiment.
Depuis, c'est-à-dire, au commencement de l'année 1828,
M. Victor Hugo a fait paraître son drame de Cronnvcll, qui
a été analysé avec beaucoup de soin et de talent par un de
nos collaborateurs (vov. Rev. Enc. , t. xxxvn, p. 654-665).
Nous ne pouvons que renvoyer les lecteurs à cette analyse,
qui est un excellent morceau de critique, et où se trouve
parfaitement exposé et réfuté le système de l'auteur, qui pré-
tend que le mérite du poète consiste à imiter « non pas seule-
ment le beau, mais encore le laid, le difforme, le grotesque. »
Cette théorie d 11 grotesque , qui n'était rien moins que neuve
d'ailleurs, et dont Rabelais avait déjà fait usage en France, et
peut-être même avait abusé, quoiqu'elle lui servît à voiler de
sanglantes vérités et de mordantes satires, M. Victor Hugo
semble en avoir fait sa Muse. Il est peu de ses poésies , en
effet, qui n'en portent le cachet, ou plutôt la tache; et nous
disons la tache, parce que nous reconnaissons , avec M. Chau-
vet et avec tous les bons esprits, « que le grotesque est la
caricature du laid, et que le laid déplaît généralement aux
hommes, ou du moins qu'il ne peut leur plaire que relative
ment, en faisant ressortir le beau. •> Des neuf pièces inédites (1)
que renferme la nouvelle édition des Odes et Ballades que
(1) Voici les titres de ces pièces : l'Épilogue du Tome 1 r; la De-
moiselle; A mon ami S. H.; Premier soupir; Pluie d'été j Rêves ; la
Chasse du Hurgrave; le Pas d'armes du roi Jean; la ' delà
\oone
7 4o LIVRES FRANÇAIS.
nous annonçons aujourd'hui, il n'y a guère que la suivante
ou Ion ne remarque point de trace de cette affectation dont
nous venons de parler.
La Demoiselle , ode xvie.
Quand la demoiselle dorée
S'envole au départ des hivers,
Souvent sa robe diaprée,
Souvent son aile est déchirée
Aux mille dards des buissons verts.
Ainsi, jeunesse vive et frêle,
Qui , t'égarant de tous côtés ,
Voles où ton instinct t'appelle,
Souvent tu déchires ton aile
Aux épines des voluptés.
Mais nous demandons si l'on peut donner le titre d'ode à ces
lieux strophes, de cinq vers chacune, où l'on ne remarque
aucune inspiration lyrique , et qui ne renfermeront plus qu'une
idée fort commune et fort rebattue si l'on veut substituer
seulement à la demoiselle de l'auteur le papillon qu'avaient pris
constamment pour emblème ceux qui jusqu'ici ont habillé cette
allégorie des couleurs de la poésie. Ce n'est point là, non
plus, du moins nous le pensons, la pièce que citeront comme
modèle les admirateurs exclusifs du talent de M. Hugo, et
nous trouverions sans doute plus d'originalité dans les autres
pièces nouvelles. Mais cette originalité même a besoin d'être
appréciée à sa juste valeur et d'être dégagée par la critique de
tout l'alliage qu'on peut taxer de bizarrerie et d'étrange té. Ce
travail ne saurait être l'objet d'une simple annonce, et nous y
reviendrons en offrant à nos lecteurs une analyse du troisième
volume que prépare en ce moment l'auteur, et qui doit se com-
poser entièrement de poésies orientales inédites. E. Héreau.
a5i. — * Poésies de M11* Élisa Mercoeur , de Nantes. Seconde
édition , augmentée de nouvelles Pièces. Paris, 1829 (' 1828 ) ;
Crapelet. In-12 de 228 pages; prix, 5 fr.
Nous avons rendu compte ( t. xxxix, p. 478) de la première
édition des poésies de Mlle Mercœur. Parmi les pièces nouvelles
que contient la seconde édition, nous avons surtout remarqué
Childe-Harold , imitation de Byron. M"u Mercœur a reproduit
avec talent, dans ce morceau fort court, les pensées et la ma-
nière de cet homme de génie. L'éditeur, dans une préface,
nous fait connaître les encouragemens accordés à la jeune muse
par diverses académies de province, et les suffrages qu'elle a
obtenus de MM. de Chateaubriand et de Lamartine: Il nous ap-
LITTÉRATURE. 74 1
prend en même tems que M. le ministre de l'intérieur vient de
ratifier ces nobles promesses de la gloire, en faisant augmenter
la pension déjà accordée à Mlle Mercœur. Ainsi, nous l'espé-
rons , se trouveront pleinement démentis les sinistres présages
qui avaient inspiré à l'auteur son ode intitulée : La Gloire et
l'Indigence, ode composée à l'âge de dix huit ans , et déjà re-
marquable par de fort beaux vers, comme nos lecteurs pour-
ront le voir dans la strophe suivante :
Du mortel indigent coupable de génie ,
C'est , hélas ! au tombeau que le crime s'expie.
La pierre du cercueil est son premier autel.
Il existe, on l'insulte; il expire, on le pleure;
Il commence de vivre à cette dernière heure...
Sous la main du trépas il devient immortel.
X.
252. Le Pèlerinage de Childc-Harold ; traduit de lord By-
ron par l'auteur des Mélodies poétiques. Paris, 1828 ; Delangle
frères , rue du Battoir Saint- Audré-des- Arcs , n° 19. Iu-18
de vin et 280 pag.; prix 3 fr.
En annonçant une traduction du poëme que lord Byron pré-
férait à tous' ses ouvrages , nous avons dû nous défendre d'une
tentation bien naturelle; nous eussions voulu hasarder quel-
ques idées sur les questions littéraires qu'éveille le nom du
poète anglais. Il ne sera pas du moins hors de saison de jeter
en passant quelques considérations sur ce génie original moins
connu par ses ouvrages que par les anathèmes de ceux qui
voient en lui l'un des coryphées de l'école nouvelle.
Lord Byron ne ressemble à aucun des poètes qui l'ont pré-
cédé. On l'a dit souvent, c'est la passion qui fait les poètes : ce
mot est vrai, surtout de la poésie lyrique, dans laquelle l'en-
thousiasme laisse peu de place à la réflexion; car la réflexion
amène le doute, et le doute glace l'inspiration : l'inspiration a
besoin de croire à la puissance qui la domine. Ouvrez les li\ res
de l'antiquité : Pindare se jouc-t-il des dieux qu'il convie aux
solennités d'Olympie? Horace n'oublie-t-il pas sa verve caus-
tique en présence du Capitole ? et , pour parler une langue qui
sera mieux comprise , Béranger nous entretiendrait-il encore
de la gloire militaire de l'empire, si elle ne l'avait séduit
le premier? Ainsi , l'enthousiasme du poète doit sa puis-
sance à sa foi. Lord Byron n'emprunte pas son inspiration à
ses croyances, et c'est là le caractère propre de son génie poé-
tique. Il doute , il nie; et cependant il émeut. Il s'enivre d'il-
lusions et de souvenirs sur les débris de la C.ièce; puis, par
nu caprice de sa pensée, il s'arrête tout à coup, et se demande
74» LIVRES FRANÇAIS.
ce que c'est que la gloire. Il peint avec enthousiasme l'héroïsme
religieux de l'Espagne; puis , il semble rire de lui-même et de
son admiration pour des croyances qui n'entrent point dans
son âme. Comment le septicisme est-il devenu si poétique?
C'est que Byron, tourmenté de ce doute impérieux , l'a poussé
jusqu'à la passion, et, nous l'avons dit en commençant, c'est
la passion qui fait le poêle. Ailleurs , le doute est froid , et n'a
de grâce que dans la poésie légère : Voltaire s'en fait une arme
dont il se joue ; mais le doute de lord Byron n'est pas un jeu
de l'esprit , un caprice de l'imagination : c'est un malaise de
l'âme, une pensée de tous les momens , qui se transforme en
passion et crée une langue ; cette préoccupation est si profonde
que le poète la met dans l'âme de tous ses héros , et qu'elle se
mêle, à son insu, à ses compositions les plus légères.
Il semble que le génie poétique de lord Byron , toujours
sous l'empire de ce doute, devrait conserver partout le même
caractère : mais il n'en est pas ainsi. Ce scepticisme, il est vrai,
se retrouve dans tous les ouvrages du poète; mais il revêt
toutes les formes. L'analyse du Pèlerinage de Childe-Barold
achèvera notre pensée.
Le premier chant du poème -nous montre en Espagne et en
Portugal le héros de cette composition singulière qu'on pour-
rait appeler, avec M. de. Lamartine, une Odyssée pittoresque
et morale. Ce premier chant respire toute la vie et l'entraîne-
ment de la jeunesse, mêlés à je ne sais quel amer dédain pour
l'humanité, qui n'est que trop justifié par le spectacle qu'of-
frait alors l'Espagne aux regards du poète. — Au second chant ,
le voyageur, transporté au milieu des poétiques débris de la
Grèce, se console du présent avec ses souvenirs et ses espé-
rances. Mais tout à coup ces ruines l'avertissent du passage des
tyrans et de l'indifférence de l'Europe. Le doute saisit son
âme, et mêle une teinte sombre à ses sublimes inspirations. —
C'est surtout dans le troisième chant que l'âme du poète se
développe tout entière. A l'époque où il fut composé , une
séparation légale venait d'être prononcée entre lord Byron
et sa femme. Il adresse ses derniers adieux à l'Angleterre , loin
de laquelle les orages de sa vie l'emportent encore , et va cher-
cher sur les bords enchantés du Léman un asyle contre les
pensées qui le dévorent. — Le quatrième chant trouve le poète
à Venise ; il est dans l'âge de la maturité : ses inspirations sont
devenues plus sévères , et son style , sans avoir encore rien
perdu de son originalité pittoresque, a déjà moins d'agitation
et plus de simplicité. La jeunesse qui commence à s'éloigner
donne à ce dernier chant quelque chose de mélancolique qui
LITTÉRATURE. 74S
contraste heureusement avec la magnifique description de
Rome, et nous fait penser à la mort prématurée du poète.
Tel est le poëme dont nous annonçons une traduction. Nos
lecteurs ont (iù comprendre, par l'analyse que nous venons
d'en donner , qu'une œuvre de ce genre ne saurait se traduire.
S'il est difficile de faire passer des images et des sentimens
d'un idiome dans un autre, c'est surtout lorsque ces sentimens
et ces images reçoivent du caractère personnel du poète un
cachet d'originalité individuelle. Ne semhle-t-il pas que le tra-
ducteur , pour reproduire son modèle, aurait besoin d'en re-
trouver les inspirations ? On traduit un poëme descriptif, parce
que la nature est toujours la même; mais, qui peut se flatter
de retrouver en soi la source des émotions du poëte lyrique
et la trace de ces impressions fngitives que la volonté ne saurait
faire naître. Lord Byron seul pourrait traduire lord Byron ;
et encore aurait-ilhesoin d'attendre le retour des circonstances
à la faveur desquelles s'est éveillé son génie, en uu mot, de
recommencera vivre pour recommencer à chanter. Qu'est-il
arrivé ? c'est que le traducteur de lord Byron s'est contenté de
substituer des tours vulgaires et des périphrases convenues aux
libres inspirations de son modèle. Dans le premier chant, le
génie du poëte anglais le soutient encore; mais, dès le second
chant , sa verve se lasse et l'abandonne. Son style conserve en-
core de l'élégance et de l'harmonie, mais il n'a plus qu'un
faux air de ressemblance avec l'original.
Le défaut dominant du style de l'auteur 'c'est l'absence de
toute variété dans le rhythme poétique. La nouvelle école a re-
proché à notre vers alexandrin une régularité trop uniforme,
et a tenté quelques innovations plus ou moins heureuses. Mais
le traducteur de Childe-Harold , au lieu de varier par une
coupe neuve ou un rejet heureux l'allure solennelle des vers
hexamètres, prodigue le rejet et la césure irrégulière, et se con-
tente de substituer la monotonie de l'enjambement à la mono-
tonie de l'uniformité classique. Aussi sa manière a- t-el le quel-
que chose de négligé et de heurté qui trahit trop souvent la
précipitation de l'écrivain.
Ce n'est donc pas dans cet ouvrage que nous chercherions
les traces du talent dont l'auteur a fait preuve ailleurs. Elles s<
présenteraient à nous dans la nouvelle dédicace qui suit la tra-
duction , dédicace dans laquelle le poète redevenu lui-même
retrouve la grâce de ses premiers chants.
a53. — La forétde lUii-mc, poème; par M. de Lai m m., tra-
ducteur des Églogues de Virgile. Paris, i8»8; Pillet aîné, rue des
Grands-AugustiDS>n°7. [n-x8 dexu et 85 p.; prix, -2 fr. 5o c.
744 LIVRES FRANÇAIS.
Pendant que la nouvelle école poétique justifie, chaque jour,
par des productions diversement remarquables, tantôt l'en-
thousiasme de ses admirateurs et tantôt la censure de ses enne-
mis , l'ancienne école trahit encore sa faiblesse par quelques
compositions qui cachent rarement une inspiration vraie sous
des formes élégantes et pures. De ce genre est l'opuscule que
nous annonçons. La forêt de Belème appartient à celte classe
de poèmes qui tiennent le milieu entre l'idylle et le poème des-
criptif. Ce qui nous paraît manquer à cet essai, c'est un amour
véritable de cette nature que le poète essaie de nous retracer.
Le poète qui se passionne pour une contrée trouvera pour la
peindre des couleurs locales et des images pittoresques. La
copie, en un mot, ne ressemblera qu'à l'original. Je crains
Lien que la foret de Belème ne ressemble à toutes les forêts,
dans le poème de M. de Lauréal , et qu'il n'ait cédé, en le com-
posant, qu'à un caprice d'imagination. Si Pope a chanté la forêt
de Windsor, c'est qu'à l'inspiration du génie se joignait pour lui
le prestige des illusions de sa jeunesse, écoulée au milieu de ces
magnifiques solitudes. M. de Lauréal a, comme Pope, appelé à
son secours les souvenirs de l'histoire; mais la mort violente
du premier héritier de la conquête de Guillaume est d'un tout
autre intérêt que les honteuses annales du règne de Charles-le-
Chauve. M. de Lauréal a un avantage sur Pope, c'est l'unité du
plan. Le poète se présente comme voyageur dans cette forêt
qu'il veut décrire, et chaque pas lui ouvre une perspective
nouvelle. Cette idée heureuse et simple est le lien qui réunit
entre elles ces différentes descriptions que les magnifiques images
de Pope ne sauvent pas toujours de la monotonie.
Au terme de son pèlerinage, le poète arrive à un lieu autre-
fois célèbre par des bains, dont il ne manque pas de raconter
l'origine. L'allégorie, dont le fond offre d'ailleurs peu d'inven-
tion , présente quelques détails ingénieux. Mais l'auteur est trop
souvent dominé par ses souvenirs. On ne peut oublier, en lisant
ses vers, qu'il a déjà traduit Virgile. Toutefois, il emprunte
avec bonheur, et même, il faut le dire, il trouve quelquefois,
en traduisant, l'inspiration qui paraît lui manquer quand il est
abandonné à lui-même. Son style n'est dépourvu ni d'élégance
ni d'harmonie, mais il serait à désirer qu'il retombât moins sou-
vent dans les formes convenues, et qu'il écrivît plutôt avec son
âme qu'avec ses livres. Z.
a5/t. — Le vingt- un janvier, dithyrambe dédié au roi, par
M. A. -A. Malinas. Paris, 1828, Dauthereau. In-8° de iSpag. ;
prix , 1 St. 25 c.
Cet opuscule nous a paru fort au dessous de la triste gravité
LITTÉRATURE. 7/45
du mémorable événement que M. Malinas a peut-être eu tort
«le choisir pour sujet. Nous pourrions motiver ce jugement
par des citations; il nous suffira de transcrire les vers suivans :
Tel qu'un loup furieux élancé dans l'arène;
Voici l'enfer qui se déchaîne...
Ah ! je tremhle... O mon roi , etc.
Les sentimens généreux ne suffisent pas pour s'élever à la
noble destination du poète, il faut de longues études, un goût
sévère, et le privilège si rare de l'inspiration.
230. — Ode à l'Océan, par Antoine Cunyngham, auteur
de poésies diverses. Paris, 1828; Arthus Bertrand, rue Haute-
feuille. Ï11-80 de i'j p.; prix, 1 fr.
Les vers faits aisément rarement sont aisés.
C'est Boileau qui l'a dit, et Boileau se trompait rarement en
fait de vers. Nous prendrons la liberté de rappeler ce conseil à.
M. Cunyngham. H y a beaucoup de réminiscences et de pro-
saïsmes dans l'opuscule que nous annonçons; il est à regretter
qu'un goût sévère ne les ait pas fait disparaître. Ces défauts dé-
parent quelques pensées qui ne sont pas sans éclat et sans vi-
gueur, et des vers harmonieux cl bien tournés. A. P.
25(5. — * Voyages d'Ântéflor ni Grèce et en Asie, avec des
notions sur l'Egypte ; manuscrit grec trouvé à Herculanum ,
traduit par M. Lantier. Nouvelle édition, revue et corrigée par
l'auteur. Paris , 1828; Arthus- Bertrand. 6 vol. in-i8;prix,
7 fr. :jo cent.
Devant rendre compte d'un ouvrage aussi généralement
connu, je ne puis mieux faite, pour donner une idée de l'in-
térêt qu'on éprouve en le lisant, que de rapporter l'anecdote
inédite qui suit :
« Louis XVIII fit part à M, D du désir qu'il avait de
connaître les Voyages d'Anténor. Dans la soirée du même joui,
M. D apporte au château l'ouvrage de Lantier. Il com-
mence à lire; et l'art du lecteur, h' charme des récits enchan-
tent le royal auditeur. I.e premier volume est achevé; on vienl
prévenir Sa Majesté que l'heure de son coucher approche : —
Qu'on me laisse, dit le Roi, j'.u à travailler avec M. 1) ;
>i j'ai besoin de- quelqu'un, je sonnerai. I.e ministre reprend
si lecture; el le second volume ajoute à L'impression qu'avait
»uv( oonar pie. — Si je 1. lis de vous :.iii
dit le Roi, en \ ryanl '.'. !-•.... prendre le troisi urne,
is di ' ontinuer. \ o..- lisez ; b et ou\ rage
esl m piquant.... On divine la réponse. Enfin, de volume en
volume, on arrive à la fin il était presque jour. - - Kt l'auteur
t. xl. — Décembre 1828. ]■,
74ô LIVRES FRANÇAIS.
existe encore? — Oui, sire, il habite Marseille, où il vit très
simplement. — A-t-on pensé à lui?. — Je ne crois pas, sire.
— Quoi, on a pu oiwblier un ancien militaire, uu auteur aussi
aimable! C'est un tort à réparer; je lui assigne dès ce jour une
pension de 1,200 francs sur ma cassette.»
Ce charmant ouvrage, imprimé dans tous les formats , a eu
seize éditions rapidement épuisées, et qui ont à peine suffi à
l'empressement de ses nombreux lecteurs. Cette dix-septième
édition, ornée d'une carte géographique où sont tracés les
Voyages d'Anténor, et de six jolies gravures dont les dessins
sont dus à Chasselat, ne peut manquer d'obtenir un succès
non moins heureux. Sueur -Merlin.
257. — * Le Gueux des Bols, ou les patriotes belges de i556;
suivi de la bataille de Navarin; par M. More , auteur du Gueux
de Mer. Paris, 1828; Lecointe. 4 vol. in-12; prix, 12 fr.
Si les libraires de Bruxelles réimpriment trop souvent sans
la permission des auteurs ou des éditeurs français les ouvrages
publiés à Paris , il arrive quelquefois aussi à notre librairie de
faire de pareils larcins à la littérature de la Belgique. De part
et d'autre on ne se vole guère que de bons livres , et ce n'est
jamais sans quelque orgueil que les écrivains français ou belges
apprennent qu'on s'est passé de leur autorisation pour les réim-
primer hors de leur pays. C'est du reste la seconde fois que
M. Moke peut se glorifier de ce genre de succès. Son Gueux
de Mer avait été trop bien reçu parmi nous, pour qu'on ne
s'empressât point de nous offrir son Gueux des Bois , qui ob-
tient déjà le même accueil.
Une connaissance profonde de l'histoire delà révolution des
Pays-Bas se révèle dans les romans de M. Moke, et les Belges
peuvent y étudier quelques parties de leurs annales, avec autant
de profit et d'agrément que le font les Ecossais, en lisant leur in-
tarissable compatriote Walter Scott. Au moment où Philippe II
tentait, à l'aide de l'inquisition et des supplices , d'étouffer l'hé-
résie en Belgique, des prolestans, des proscrits, des suspects,
sans moyens de vivre à l'étranger, ou retenus dans leur patrie
par l'espoir de la vengeance , se retirèrent dans les bruyères ou
dans les forêts ; ce qui leur valut le nom de Bosquets ou Bos-
q 11 illons , ou Gueux des Bois. De persécutés ils se firent per-
sécuteurs , saccagèrent des églises , brûlèrent des couvens ,
égorgèrent des prêtres , justifiant ou expliquant par leur
intolérance celle de leurs perfides adversaires. Tels sont les
personnages que M. Moke a mis en scène dans son dernier
ouvrage, où apparaissent aussi plusieurs des héros qui par
leurs talens et leur courage ont contribué à l'affranchisse-
ment des provinces belgiqucs. D'Egmond n'est pas de ce
LITTÉRATURE. 747
nombre ; M. Moke le range parmi les complices de l'étranger ;
jugement sévère, mais plus sûr peut-être que celui qui fait
de ce comte un champion de l'indépendance nationale et un
ami de la liberté. Il faut bien l'avouer, d'Egmond a laissé après
lui plus de regrets que de gloire; il n'avait pas justifié toute
l'estime que lui accordaient ses concitoyens. Appelé à la tête
du parti national , il refusa de suivre le mouvement qu'il de-
vait diriger; et de peur d'être séditieux , n'osa plus se montrer
mécontent. A force de craindre les périls , il ne sut pas les
dissiper ; préoccupé des siens propres , il les aggrava en né-
gligeant ceux de l'a pairie qui étaient les siens encore, et la
peur de l'exil le conduisit à l'échafaud. Les Belges pleurèrent
en lui moins un grand citoyen qu'un père de onze en fans , un
brave capitaine et un brillant chevalier.
Les lecteurs du Gueux des Bois trouveront à la suite de ce
roman la Bataille de Navarin , ouvrage dans lequel l'imagina-
tion de l'auteur sait respecter aussi la vérité historique, et où
sont exprimés avec autant d'énergie que de talent ces senti-
mens généreux qui ont entraîné les gouvernemens eux-mêmes
à prendre parti pour la cause de la liberté, contre eelle du fa-
natisme et delà tyrannie. Crussole-Lam-ï .
a58. — *Crohoore na Bilhoge, ou les JP'hite-boys , roman
historique irlandais; par M. Banim, traduit de l'anglais par
M. A. J. Z?. Defauconpret. Paris, 1829 (1828); Charles Gosselin;
3 vol. in- 11 formant ensemble environ 600 pages; prix, 9 fr.
Crohoore na Bilhoge, ou, si l'on veut, Cornélius à la Serpe,
appartient à la famille de ce nain mystérieux que "Walter-
Scott nous a fait connaître dans un des contes de son hôte.
M. Banim, en empruntant à son illustre devancier l'idée gêné -
raie de tracer, dans une suite de romans, la peinture caracté-
ristique des mœurs et de l'histoire d'un peuple non moins
remarquable sous bien des rapports que le peuple écossais ,
lui a donc fait aussi quelques emprunts de détail. Il y a peut-
être, dans le récit des aventures de Cornélius à la Serpe,
moins de poésie, moins de vigueur et de coloris que dans les
chefs-d'œuvre du peintre d'ivanhoé et des Puritains; mais il
en reste encore bien assez à l'auteur pour lui mériter un rang
tics - distingué parmi les imitateurs de ce grand modèle, et
pour permettre aux lecteurs de saisir les traits saillans de la
physionomie originale du peuple d'Erin. Si l'on peut repro-
cher à M. Banim d'avoir choisi une intrigue usée depuis
tong-tems par les auteurs de romans et de drames, on ne
peut nier qu'il n'ait su lui communiquer plus de chaleur et
d'intérêt que beaucoup d'entre eux. Si quelques uns de ses
48.
748 LIVRES FRANÇAIS.
personnages principaux ressentent mal sur le fond du tableau,
faute de couleurs assez vives et. assez neuves, il est d'autres
figures et des scènes importantes où l'on reconnaît avec plaisir
la nature prise sur le fait, et rendue avec infiniment de bon-
heur et de talent. Tel est Andy Houlohan , le frère de lait
et l'inséparable compagnon du malheureux Pierce Shea, véri-
table héros de cette histoire; telles sont plusieurs des situations
où se développe, dans le dialogue ou dans le récit, le carac-
tère gai, naïf, affectueux et enclin à la superstition de cet
enfant de la verte Irlande. On annonce la traduction de plu-
sieurs autres ouvrages de M. Banim qui ont obtenu une juste
réputation en Angleterre. Le talent de l'auteur, et peut-être
aussi l'intérêt que les Français n'ont cessé de porter à sa belle
et infortunée patrie, leur assureront chez nous un succès pro-
noncé ; et nous ne serons pas les derniers à faire connaître et
apprécier ces productions remarquables. «.
25g. — La Dame blanche, Chronique des chevaliers à
l'Écusson vert; par M. Brès. Paris , 1829; Lefuel. In- 18, grand
raisin, avec une pagination particulière pour chaque livre,
au nombre de six, et autant de gravures et de frontispice;
prix , 6 fr.
M. Brès, auquel nous devons déjà une version moderne de
Y Histoire des quatre fils d'Aymon (voy. Rev. Eue., t. xxxvi ,
p. 782-783), a voulu, dans la Dame blanche, nous donner un
second tableau dout il a puisé les couleurs à la même source,
c'est-à-dire dans l'histoire de la chevalerie. Tout n'est pas
fiction dans ce sujet, qu'il a embelli des traits d'une imagi-
nation riche et variée. Aujourd'hui encore , ainsi que le re-
marque l'auteur, dans plusieurs villages de la Champagne et
de la Bourgogne, lorsqu'on voit le clair de la lune, passant à
travers les arbres, éclairer un mur blanc, et dessiner ainsi
des formes plus ou moins régulières, les paysans disent que
c'est la Dame blanche. Biais il a d'ailleurs une autorité plus
respectable, qu'il cite dans son avertissement, c'est celle de
Théodore Godefroy et dePillan, historiens de Boucicaut, monu-
ment remarquable de l'histoire du moyen âge, et qui mérite l'at-
tention des personnes qui veulent connaître les anciennes mœurs
de notre nation. L'enlèvement de la duchesse de Beaufort par le
comte de Périgord, à une époque où les dames semblaient ne
devoir être que la proie de la force ou le jouet d'une brutale
galanterie, fut le sujet d'une ligue qui prit le titre de X ordre
militaire de la Dame blanche, à l'Écusson -vert, dont Charles
d'Albret, cousin germain du roi de France régnant alors, fut
nommé grand-maître, et auquel s'empressèrent de se faire
affilier tous les plus nobles chevaliers de la cour de Charles VI.
LITTERATURE. 7. ',9
L'esprit de cette institution, outre son but spécial, qui était
de retrouver et d'arracher la duchesse de Beaufort des mains
de son ravisseur, pour la remettre aux mains de son amant,
le brave Geoffroy de Boucicaut était, comme celui de la che-
valerie en général, de protéger le faible contre le fort, et
surtout d'honorer et de défendre les dames. Le comte de
Périgord, ayant eu l'adresse de se faire admettre dans cet ordre,
parvint long-tems à se soustraire aux recherches étala ven-
geance de Boucicaut. On voit que ce n'est pas d'hier que des
traîtres et des faux frères se sont glissés dans les meilleures
institutions , et sont parvenus souvent à les vicier, ou du moins
à paralyser les efforts des bien intentionnés. Nous voulons
réserver aux lecteurs la surprise de tous les incidens par les-
quels l'auteur les fait passer pour les mener à un dénouement
d'ailleurs prévu. Disons seulement que le style de l'ouvrage et
les gravures qui accompagnent le texte sont dans le goût et la
couleur du tems, et que M. Brès nous paraît être parvenu
pour un moment à le faire revivre à nos yeux, en le présentant
sous son côté le plus aimable et en laissant dans l'ombre les
parties les moins avantageuses du tableau. E. Héreau.
260. — * Gcrlriulc , par Mme Hortense Allart de Therask.
Deuxième édition. Paris, 1828; Âmb. Dupont. 4 vol. in-12 de
208 à 2^7 pages chacun; prix , 12 fr.
Nous avons annoncé (t. xxxix, p. 4*5) la première édition
de ce roman, imprimé à Florence. L'auteur a bien fait d'e
confier la réimpression à des presses françaises : le no
éditeur, en faisant disparaître les fautes nombreuses qui défi -
guraient l'édition faite en Italie, a donné un nouveau prix au
style original et piquant de M'ne ài.lart. Ch.
261. — * Pelluim y ou les Aventures d'un gentilhomme anglais ;
traduit librement de l'anglais par Jean Cohen. Pans, i"
Maine et Delaunav- Vallée. 4 vol. in-12 formant ensemble
892 pages; prix, 12 fr.
Ce roman est une vive et spirituelle satire des mœurs de
l'aristocratie anglaise, si lière et si frivole, si jalouse de sa pui •
sauce politique, et si peu capable, le plus souvent , (Ici e\
d'une manière digne de ses orgueilleuses prétentions. La mère
de Peiham ressemble à plus d'une femme de ce grand m»
pour qui les bals d'Allmaek , les réceptions à (la ri ton- 11 ou se , el
les dîners de tel ou tel riche amphytrion sont les seules affaires
importantes ;qui n'a guère d'autre lecture; que le Morning-Post,
dont les longues colonnes , conférées au un ni; détail des dîners
ministériels , pourraient servir de pendant aux cartes de DOS
laurateurs, «m certain magazine qui s'extasie sur les diamans
de lady une telle et sur les chevaux du colonel N... Peiham lui-
75o LIVRES FRANÇAIS.
même est un homme comme il faut, et non pas seulement un
gentilhomme, ainsi que M. Cohen a traduit mal-à-propos le
mot anglais gentleman. De plus, il a de l'esprit, de l'instruction,
des talens, un cœur sensible et généreux; mais comme il s'est
aperçu de bonne heure que tout cela servait fort, peu à qui vou-
lait réussir dans la belle société de son pays , il s'est appliqué à
cacher ses qualités sous les dehors de la mode et de la fatuité;
et tout le moude admire et envie, dans la personne de Pelham ,
l'un des plus prétentieux et des plus efféminés petits-maîtres
qui encombrent les routs de Londres. Il y aurait à choisir dans
l'histoire de Pelham bien d'autres portraits tracés avec la
même finesse de pinceau , et où les lecteurs reconnaîtraient
sans peine plus d'un original qui se croit à l'abri des atteintes
du ridicule et du sarcasme : car l'auteur saisit avec une mer-
veilleuse adresse la caricature des personnages qu'il met en
scène , et cela sans qu'on puisse lui faire le reproche d'outrer
ou de charger ses malicieuses esquisses. Mais on ne reconnaît
plus la même main dans le récit de plusieurs épisodes d'une
touche plus vigoureuse et plus mâle, où l'intérêt dramatique est
substitué d'une manière fort heureuse à l'intérêt satyrique.
Pelham y paraît encore; mais la nature des événemens dans
lesquels il se trouve engagé lui permet d'abdiquer pendant
quelques instans son caractère emprunté de fat à la mode,
pour se montrer ce qu'il est réellement : homme courageux
et entreprenant , ami sensible et dévoué.
S'il nous était permis de soulever le voile de l'anonyme,
peut-être pourrions-nous expliquer plus clairement la cause
des nuances disparates que nous avons cru remarquer entre
les diverses parties de cette production. Toutefois, qu'elle
soit l'ouvrage d'un seul auteur, ou qu'elle ait été composée
par deux associés, riches de qualités différentes et opposées,
nous aimons à reconnaître que c'est un des romans les plus
omusans que nous ayons empruntés depuis long - tems à
l'Angleterre, et nous remercions M. Cohen d'avoir répondu
à l'appel que nous avions fait les premiers aux traducteurs, en
annonçant l'édition anglaise. (Voy. Rev. Eric., t. xxxix,p.6a/|) «.
262. — {Deuxième édition) Contes à mes Petites amies , ou
Trois mois en Touraine , par J.-N. Bouilly. ire partie, et
2e édition. Paris, 1828; L. Janet. 2 vol. in-12 de xi-332 et
367 p., avec gravures; prix , 3 fr. 5o c.
263. — * Conseils d'une Mère à ses Filles , suivis d'une Lettre
à Louisa sur l'éducation et les soins à donner aux enfans au
berceau; par lady Pennington; ouvrage traduit de l'anglais
par Mlle S.-U. Trkmadeure. Paris, 1828; Lefuel. In-18, avec
une gravure et un fleuron; prix, 4 fr-
LITTÉRATURE. 75i
264. ' — Le Secrétaire des en/ans, ou les Petites fêtes de
famille; par M. Brès. Paris, 1828; L. Janet. In- 18, avec une
gravure; prix, 2 fr. 5o e.
M. Bouilly est, après Fauteur du Mérite des femmes , celui
des écrivains modernes qui s'est le plus occupé de ce sexe dont
les vertus font le bonheur de notre vie, et dont les défauts
pourraient bien souvent avec tant de raison nous être repro-
chés. C'est auprès de Mme Dupin, ancienne propriétaire du
château de Chenonceaux, en Tou raine, à laquelle il eut le
bonheur d'être présenté clans sa jeunesse, qu'il reçut, dit- il,
cette première impression, et qu'il puisa cet attachement res-
pectueux, inaltérable qu'il a voué aux femmes, à qui il doit
ses succès les plus flatteurs. C'est à une autre dame, sa parente,
MD,e Loiseau , née Mercier, qu'il a dédié ses Contes à ses Petites
amies, improvisés l'été dernier sur les bords de la Loire, et
qu'il pouvait bien présenter au public sans toutes les précau-
tions oratoires usitées en pareil cas (voir son avertissement).
L'auteur des Contes à ma Fille, des Conseils à ma Fille, des
Jeunes Femmes , des Mères de famille , des Encouragemcns de
la jeunesse (1) et des Contes aux en/ans de France ( voy. l'an-
nonce de ces derniers dans la Rec. Enc., t. xix, p. 274-277),
devait être assuré de le trouver bien disposé; et, s'il croyait
devoir pressentir ses amis sur cette nouvelle publication, ce
ne devait pas être pout en recevoir des éloges ou des encou-
ragemens, mais pour les prier de l'éclairer de leur critique
bienveillante. C'est cependant ce qu'ils auront omis de faire,
à moins qu'éloignés du cercle de l'auteur et de ses complaisans,
nous ne jugions autrement qu'eux, c'est-à-dire avec plus de
sévérité. Nous retrouvons bien, dans ses nouveaux Contes, la
même intention, le même amour du bien, le même désir de le
faire naître dans le cœur de ses jeunes lectrices; niais, plus que
dans ces précédons ouvrages peut-être , nous trouvons aussi
que les moyens auxquels il a eu recours ne sont pas toujours
propres à seconder ses vues. Il y a souvent trop de fiction et
nous dirons même de romanesque, et pas assez de naturel ou
du inoins de vraisemblance dans ses inventions; souvent il
nous paraît devoir manquer le but à force de l'eîagérer;
quelquefois enfin , il pèche par défaut de convenance , ou
par des détails dont il n'a pas assez pris soin de déguiser
la trivialité, et qui contrastent d'une manière d'autant plus
(1) Chacun de ces ouvrages, publié en a vol. in-11, comme celui
que nous annonçons, se trouve chez !»• même libraire.
2&* LIVRES FRANÇAIS.
forte avec les passages ou règne une certaine prétention, tout à-
fait incompatible avec le styie qu'exigeaient des contes écrits
pour de jeunes personnes. La Satins blanche, le Comité de
bergères, la Noce de village, les Portraits historiques, Miss
Touche-tout, l'Hypocrite, ou la Jeune inspirée , le Cri de C hon-
neur, et surtout la Robe de Guingamp, offrent de nombreuses
traces des défauts que nous venons de signaler; dans le dernier
principalement, nous croyons que l'auteur a manqué à toutes
les règles du bon goût et des convenances, en faisant parler et
agir une jeune princesse d'une manière étrangère sans doute à
ses habitudes, et qui contraste d'ailleurs avec les traits pleins
d esprit et de grâce que M. Bouilly nous avait appris d'elle
(voy. les Contes aux en/ans de France). En revanche, non,
citerons avec plaisir le jeune Pécheur, la Chanteuse voilée, la
Première Communion, les deux Orphelines, une Mère, la Fai-
seuse d 'histoire , l'Institutrice, le Retour au foyer , enfin te Pro-
duit d'une gerbe, qui renferment autant de leçons bien pré-
sentées. Nous aurions désiré que tous fussent' écrits dans le
même goût, et avec les mêmes convenances de sentiment, de
style et de naturel, qui se font remarquer surtout dans le der-
nier, et qui sont si difficiles à rencontrer et à réunir quand
on écrit pour l'enfance.
Les Conseils d'une mère à ses filles ne sont pas écrits pour
la jeunesse, mais pour ceux qui sont chargés de la diriger
C est aux malheurs de lady Pennington, dit son éditeur, que
le public est redevable de cet ouvrage plein d'intérêt et 'de
grandes vérités. «Lady Pennington, qui vivait dans le siècle
dernier, était la femme du baronnet sir Joseph Pennington,
de Walter-Hall, dans le Yorkshire. Remarquable sous plus
dun rapport, vertueuse et sage par goût, par caractère, par
principes, douée de beaucoup d'esprit et de talens, eile crut
long-temsque la pureté de leur conduite peut affranchir les
femmes d'une minuti' use observation des comenances éta-
blies, et qu'avec une bonne conscience il leur est permis de
braver l'opinion publique. Cette malheureuse erreur coûta à
lady Pennington le bonheur de toute sa vie. » Aussi, le chapitre
premier de son ouvrage est-il consacré au développement de cette
pensée de Mœe Necker : « Un homme doit savoir braver l'opi-
nion, une femme s'y soumettre. » Le 2 e chapitre renferme une
instruction sur les bienfaits de la religion. Le 3e chapitre a
pour épigraphe cette autre pensée de 31'- Necker : «Le bon-
heur ou le malheur de la vieillesse n'est le plus souvent que
la conséquence de notre vie passée. >> Le /,<-' contient des ren-
seignemens utiles sur l'administration intérieure d'une maison;
LITTÉRATURE. 753
le 5e des préceptes sur la civilité, dans la bonne acception de
ce terme , et une distinction bien établie et bien sentie entre
l'amitié et cet engoûment passager que, dans la jeunesse, on
prend trop souvent pour elle. L'auteur développe dans le 6e,
cette pensée de Mme de Staël, que « nul bonheur ne peut exister
pour les femmes que par le reflet de la gloire et des prospé-
rités d'un autre. » Enfin , le 7e a pour texte cette réflexion de
M"" Necker: «Heureux qui peut avoir la passion de ses devoirs!
c'est la seule qui prend toutes les formes, qui s'unit atout, qui
embellit tout, et qui, nous mettant continuellement en présence
de la Divinité, nous fait habiter le ciel sans quitter la terre.»
Tous ces sujets sont traités avec la même hauteur de vues et
de talent, et contiennent les plus précieux enseignemens de la
morale. Dans la Lettre à Louisa, on trouve les préceptes les
plus sages d'hygiène pour l'enfance. L'auteur y combat les
préjugés les pius funestes au développement des facultés phy-
siques de cet âge, mais sans prescrire d'ailleurs de règle uni-
forme et invariable, s'élevant avec beaucoup de raison confie
les systèmes exclusifs en éducation. Lady Penningtou ne se
borne pas à l'éducation physique; l'éducation morale de la
première enfance attire également son attention, et elle re-
marque avec beaucoup de justesse, selon nous, que, dès sa
naissance, l'homme est pourvu de raison et d'intelligence, et
que par conséquent il faut commencer de bonne heure à
développer l'une et l'autre. Nous ne saurions donc, sous ce
double rapport , trop recommander son ouvrage aux mère,
de famille.
Quant à M. Brès, déjà connu par plusieurs petits ouvra
du même genre, c'est à la lois pouf la jeunesse et pour l'âge
mûr qu'il a voulu écrire , en s'intitulant le Si crétaire des enfans.
Il a pensé qu'on pouvait faire un livre utile, en réunissant \r-,
extraits de nos poètes qui peuvent être récités par les enfans,
par les jeunes gens et par les jeunes demoiselles, lois de la
fête de leurs païens; il a cru que ce livre présenterait un
nouveau degré d'utilité, s'il indiquait les gravures OU les
lithographies propres à exercer avec le plus d'avantage le
crayon des jeunes dessinateurs: tel est le luit du petit volume
qu'il vient de publier, et auquel il ne pouvait manquer île
donner un double intérêt, en sa double qualité de poète e'
d'artiste. Quelques vers de circonstance, appropriés aux dif-
férons degrés d'âge, de se,xe et de parenté, !<■ rangenl dans la
classe des [ivres consacrés aux fêtes de famille; mais un plus
grand nombre de pièces bien choisies, empruntées à nos meil-
leurs auteurs, anciens el modernes, et auxquelles M. Br<
754 LIVRES FRANÇAIS,
a joint quelques-unes de lui qui ne déparent pas le volume, le
font sortir de ligne et doivent lui mériter le nom de Petits
ornement de la mémoire. E. Héreau.
Beaux- Jrts.
a65. — Manuel de calligraphie. — Méthode complète de Carstairs,
dite américaine , ou L'art d'écrire en peu de leçons par des moyens
prompts et faciles, etc. , traduit de l'anglais sur la dernière édi-
tion, par M. Trémery, professeur d'écriture, etc. Paris, 1829
(1828); Roret, rue Hautefeuille. In-18 de 120 pag. , accom-
pagné d'un Atlas renfermant un grand nombre de modèles mis
en français; prix, 3 fi*.
Nous pensons, avec M. Trémery, grand partisan pourtant de
M. Carstairs, qu'on a beaucoup exagéré les avantages de la mé-
thode de ce calligraphe. D'après l'expérience d'un grand nombre
de personnes de not"e connaissance qui ont suivi cette méthode,
nous nous croyons fondés à dire qu'elle est fort bonne pour
améliorer v..ne écriture tout à fait illisible, mais qu'elle ne doit
être employée que dans ce «"as. Elle donne, il est vrai, à l'écri-
ture une apparence de régularité qui plaît à l'œil, mais qui n'est
en effet qu'une confusion de caractères semblables rangés en
ligne droite. Ce défaut lui est commun avec tous les genres d'é-
critures appelles anglaises. M. Trémery trouvera sans doute
que nous parlons en profanes de la calligraphie, qu'il proclame
le premier des arts; elle n'est, selon nous, que l'art d'écrire vite
et lisiblement. Quant à lui, il en parle avec un enthousiasme qui
ne laisse pas d'être assez comique: «Honneur, s'écrie-t il, honneur
aux écrivains célèbres dont se glorifie l'Angleterre !Honn«uraux
talens de tous les pays! » Nous pensions d'abord qu'il s'agissait
de Mi/ton, de Hume, de Robertson. Non ! c'est de MM. Buitcr-
vorth, Carstairs, etc. — Nous nous plaisons, du reste, à rendre
justice à la beauté des exemples de l'atlas, et sans comprendre
grand chose aux traits multipliés qui les décorent, et qui sont
sans doute le mérite du graveur, nous avons admiré la netteté
des caractères, l'élégance et la pureté de leurs formes. Ceux qui
ne partagent pas notre opinion sur les écritures anglaises ou
américaines trouveront difficilement de plus beaux modèles et
des instructions plus détaillées pour parvenir à les imiter. A. P.
266. — * Notice des monumens exposés dans le cabinet des mé-
dailles , antiques et pierres gravées de la Bibliothèrjue du Roi;
suivie d'une Description des objets les plus curieux que renferme
cet établissement, de Notes historiques sur sa fondation, ses ac-
croissement, etc. etc.; par M. Dumkksan. Nouvelle édition, con-
BEAUX- ARTS.— MÉMOIRES ET RAPPORTS. 755
sidérablement augmentée. Paris, 1828; l'auteur, rue Neuve-
des-Petits-Cbamps, n° 12. In-8° de 62 pages; prix, 2 fr.
Cette nouvelle édition se distingue surtout par l'ordre mé-
thodique dans lequel sont classées les pierres gravées. La Notice
peut servir de catalogue pour cette belle collection, par le soin
qu'on a pris d'en numéroter les diverses parties. Le cabinet du
roi possède plus de mille pierres gravées, dont six cents in-
tailles et quatre cents camées. Les plus importantes de ces
pierres sont décrites et expliquées avec des détails historiques
curieux, et toutes les traditions connues sur leur origine, leurs
divers possesseurs, les auteurs qui en avaient déjà parlé, et les
ouvrages où elles sont figurées. Cette Notice est augmentée de
la description de plusieurs monumens qui ont enrichi depuis
peu le cabinet des médailles. Z.
Mémoires et Rapports de Sociétés savantes.
267. — * Mémoires de la Société centrale d'agriculture , scien-
ces et arts du département du Nord , séant à Douai ( 1827 —
1828 ). Douai , 1828; imprimerie de Wagrez aîné. Iu-8° de
262 pages.
Nous regrettons que la nécessité de nous restreindre à un
petit nombre de lignes ne nous permette point de parler en
détail de la séance publique du 28 juillet , du discours d'ou-
verture prononcé par le président , M. Lambert , avocat-
général à la cour royale, et du compte rendu des travaux de
la société par le secrétaire-général, M. Corne, conseiller-
auditeur. L'importance de quelques Mémoires contenus dans
ce volume nous impose l'obligation de les faire connaître à
nos lecteurs, ou du moins de les indiquer spécialement aux
hommes studieux qui s'occupent des mêmes sujets. Nous clas-
sons parmi les Mémoires les Rapports sur les questions mises
an concours et sur les ouvrages des concurrens , parce que
les rapporteurs font une analyse philosophique de ces ouvra-
ges, en discutent les doctrines, et approfondissent ainsi pe que
les auteurs n'ont pas assez examiné, indiquent 1rs omissions,
et souvent v suppléent. (Test ainsi que M. Lengi.et a rendu
compte de <\v\\x ouvrages sur cette question : « De quelles ré-
formes et de quelles améliorations le système actuel d'ensei-
gnenient , eu France, est-il susceptible ? » Quoiqu'on n'ait pas
adjugé de prix, mais seulement des mentions honorables avei
médailles d'argent , on n'apprend point sans intérêt que la
première mention a été décernée à M. Jacques, lieatcnai
7 56 LIVRES FRANÇAIS. v
corps royal d'artillerie, et la seconde à M. Pelletier , prin-
cipal du collège de St. -Amour.
Un autre rapport a été fait par M. Avignon , professeur de
physique au collège royal , sur les objets présentés au con-
cours par les élèves du cours industriel. Les auditeurs de ce
cours avaient présenté à la Société centrale un grand nombre
d'objets dont trois ont fixé l'attention des commissaires char-
gés de les examiner. L'un était un nouveau moyen de trans-
former un mouvement recciligne continu en mouvement rec-
tiligne , imaginé et construit par M. Blangarnon, serrurier;
le prix d'invention ( médaille d'or) lui a été décerné. La se-
conde pièce était un très-beau modèle de mull-jennjr, machine
à hier le coton ; son habile auteur, M. Bulcourt, mécanicien,
a obtenu le prix d'exécution ( médaille d'or ). La troisième
pièce était un modèle très-correct de la roue hydraulique de
M. Poxcelet, construit par M. Veroux, menuisier; il a été
jugé digne d'un prix d'encouragement (médaille d'argent).
M. le chevalier Masclet, ancien consul général de France
à Edimbourg , est auteur d'un Mémoire très-étendu sur la
manière dont on élève les bétes à laine en Angleterre et en
Ecosse, et principalement sur l'espèce d'abris qu'on leur fournit.
Nous devons aussi faire mention de deux applications de la
chimie, l'une est relative à l'emploi des lignites pyriteux, vul-
gairement nommés cendres noires , comme amendement pour
les prairies artificielles ; l'autre est une Notice sur quelques
expériences exécutées pour constater les propriétés hydrauli-
ques du sable fossile argileux , et sur les qualités des mortiers
qui en résultent. L'auteur du premier Mémoire est M. Lecoq ,
professeur d'histoire naturelle à Clermont ( Puy-de-Dome ).
On a perdu de vue, depuis long-tems , un écrit très-remar-
quable sur le même sujet, dont l'auteur n'occupera ni dan
l'histoire des sciences, ni dans nos fastes politiques, la place
qui lui appartient, Le travail de M. Lecoq devrait être joint
à celui de Pache ; il en serait le complément. C'est à M. Pla-
zanet , chef de bataillon du génie, qu'on est redevable du se-
cond Mémoire.
L'a Société de Douai a bien rempli l'année qui vient de
s'écouler; on est fondé à croire que ses travaux seront toujours
aussi fructueux et ses Mémoires aussi instructifs.
iG 8. — * Mémoires de la Société des lettres , sciences et arts
et d'agriculture de Metz. ge année ( 1827- 1828 ). Metz , 1828;
Lamort, imprimeur de la Société. In-8° de 320 pages, avec
5 planches.
Quelques Sociétés savantes imposent aux rédacteurs de la
MÉMOIRES ET RAPPORTS. 7 57
Revue Encyclopédique une tâche des plus difficiles à remplir.
A inoins qu'on ne transcrive en entier les rapports de leurs
secrétaires, il est impossible de leur rendre justice, en disant
tout ce qu'elles ont fait. Parmi les associations les plus labo-
rieuses, et dont les travaux méritent le plus de reconnaissance,
la Société de Metz occupera toujours un rang distingué : il ne
faudrait lien moins qu'une puissante cause retardatrice pour
l'arrêter dans sa marche, et l'empêcher de répandre de pré-
cieuses connaissances, non-seulement autour d'elle, mais dans
tous les lieux où ses Mémoires pénétreront. « Je trouve , dit le
secrétaire (M. Berger? ), en récapitulant nos travaux de cette
année, que six cours publics de sciences industrielles ont été
faits sous les auspices de la Société , et par des professeurs tirés
de son sein ; que cinq ouvrages de mathématique ont été pu-
bliés par ces professeurs; que les autres membres ont produit
un Mémoire sur la physiologie végétale, un Mémoire sur la
météorologie, un Mémoire sur la géologie de nos contrées , un
autre sur des opérations chirurgicales, un autre encore sur la
force motrice de la Moselle ; une note statistique sur les forêts,
des recherches sur l'industrie du département, trois discours
sur l'instruction publique , et un autre sur l'influence de l'esprit
d'association; enfin, une dissertation archéologique. Nous avons
entendu douze rapports relatifs aux sciences mathématiques,
physiques et médicales, deux rapports relatifs à la mécanique
pratique, treize sur des sujets littéraires et archéologiques,
deux sur la calligraphie, cinquante et un sur les Recueils des
Sociétés académiques avec lesquelles nous sommes en relation ;
en tout, quatre-vingt-sept rapports. Il est bien probable que
nous n'aurons pas moins à présenter l'année prochaine; car,
dans celle-ci , le tableau des membres de la Société a éprouvé
un heureux accroissement. »
Parmi les Mémoires insérés dans ce volume , les géomètres
rechercheront avec empressement le dernier travail du jeune
professeur Woisard , dont la mort a causé de si justes régi ets.
Il s'était occupé de la détermination des fonctions de deux va-
riable* dont les coëfficiens différentiels du premier ordre sont
donnes implicitement, Lue Note de M. Bardin mérite la plus
sérieuse attention, et devra être méditée par les nombreux
professeurs de sciences industrielles, et des arts qu'elles ont
créés. C'est le dessin géométrique que M. Bardin enseigne aux
ouvriers: -Il faut le concours de beaucoup de moyens pour
faire avec fruit un cours dont le caractère essentiel est Y action.
Seul , et sans le secours des séances extraordinaires, je n'au-
rais pas obtenu le plus faible résultai ; seconde comme je l'ai
7 58 LIVRES FRANÇAIS.
été, et en doublant le nombre des séances, j'ai pu obtenir des
résultats vraiment remarquables. Je crois devoir accorder aussi
beaucoup d'influence à la marche lente et un peu minutieuse
peut-être à laquelle je me suis assujéti... Avec des ouvriers
peu habitués aux travaux de l'esprit, il faut se décider à aller
très-lentement, ne pas craindre, par exemple, de rester tout
un hiver sur l'étude de la ligne droite et du plan en relief.
« Je me félicite aussi des nombreux points de contact que
j'ai établis dès le commencement entre les élèves et moi, et
du peu d'apparat de mes leçons. Ces deux choses me semblent
indispensables , quoique tout le monde n'ait pas été de mon
avis. Dans un cours destiné à des ouvriers, et surtout dans un
cours de la nature du mien, on ne saurait traiter l'auditoire
comme celui d'un Athénée. » Ces observations ne sont pas
seulement d'un professeur zélé , mais d'un sincère ami des
hommes. Afin d'être plus sxircment utile à ses élèves, sans en
exiger de trop pénibles efforts, il a étudié la marche naturelle
de leur intelligence; il a vu que , le travail manuel n'exerçant
point la faculté d'abstraire , et pouvant même être uu obstacle
à son développement, ce n'était point par des notions abstraites
qu'il fallait débuter avec de jeunes ouvriers. Il les laisse quel-
que tems à leur habitude de considérer les corps tels qu'ils
sont , avec leurs trois dimensions , et ce n'est que par degrés
qu'il les accoutume à les isoler, à leur appliquer séparément
les méthodes de description et de mesure. Sans examiner si
cette manière plus lente, mais plus sûre, de transmettre des
connaissances qui doivent être bien sues , afin qu'elles soient
bien appliquées, sera nécessaire dans tous les tems ; si des gé-
nérations dont les pères seront instruits , dont l'instruction
environnera le berceau , ne seront pas en état d'aller plus vire ,
comme il s'agit d'obtenir le bien actuellement faisable en opé-
rant sur les hommes tels qu'ils sont, il semble que M. Bardin
est dans la bonne voie , et ses succès déposent en faveur de sa
manière d'enseigner.
Nous ne dirons rien des expériences hydrauliques de
M. Poncelet sur la dépense d'eau des moulins de Metz , et sur
l'eau qui était fournie par la Moselle dans un tems où cette
rivière était réduite à un état qui peut être considéré comme
un minimum. Ces résultais recueillis avec soin seront employés
avec confiance par tous les ingénieurs. Il est bien à désirer
que l'on suive la même marche pour procurer au calcul des
machines des données sur lesquelles il puisse compter.
Nous serons encore plus courts sur un Mémoire de M. Dou-
merc , dans lequel ce naturaliste expose ses observations sur
MÉMOIRES ET RAPPORTS. 75g
l'accouplement de quelques aranéides : il fout en venir à
quelques Rapports où l'on trouve aussi beaucoup d'instruc-
tion. M. Emile. Bouchotte en a fait un sur le projet de M. Ter-
naux pour la propagation et l'amélioration des moutons à
laine fine; en appliquant les idées et les vues de l'illustre ma-
nufacturier à la situation agricole du département de la Mo-
selle, le rapporteur pense que les cultivateurs n'y trouveraient
point d'avantages, si même ils ne s'exposaient point à des
pertes. — Deux autres Rapports, l'un de M. Berger Y, sur la
méthode calligraphique de M. Bernardet, et l'autre de M. Mâ-
cherez sur celte méthode modifiée par M. Senoco , maître
d'écriture à Metz , attireront sans doute l'attention des Sociétés
qui s'occupent de l'enseignement élémentaire ; les rapporteurs
y ont joint des tableaux lithographies qui mettent sons les
yeux les résultats des expériences faites sur chacune de ces
méthodes.
Un autre rapport très-étendu , et qui devait l'être, est celui
de M. V. Simon sur le tableau géologique des roches , par
M. Huot. Le rapporteur fait voir que plusieurs espèces miné-
rales indiquées dans des contrées lointaines, au-delà des mers,
peuvent être étudiées sur le sol français, et même sans avoir
à parcourir une grande partie de la France. Ce rapport est un
Mémoire où sont déposés des faits minéralogiques et géolo-
giques dont les sciences feront un bon emploi.
Disons encore un mot d'une Notice de M. Lemoine rela-
tive à la Correspondance météorologique de M. Morin , dont
nous rendrons compte incessamment. Après avoir exposé les
idées de M. Morin, M. Lcmoine s'exprime ainsi : « Reconnais-
sons que ses efforts doivent être secondés : aidez-le, mes col-
lègues, d'une approbation flatteuse, afin que votre témoignage
excite les personnes de noire département qui s'occupent de
météorologie à correspondre avec M. Morin , et en même !ems
à vouloir bien nous communiquer les observations et les Mé-
moires qu'elles lui auront envoyés. »
Nous terminons à regret cette notice, beaucoup trop courte,
sur Les travaux de l'Académie de Metz. Ajoutons cependant
encore une observation. Dans la liste des membres de la So-
ciété de Met/., ou remarque d'anciens préfets ; la magistrature
ne prend aucune part à ces travaux pour les sciences, les
lettres, le, arts, l'instruction: on y remarque aussi l'absence
de plusieurs noms (pie l'on s'attendait à trouver sur cette ho-
norable liste. F.
760 LIVRES FRANÇAIS
Ouvrages périodiques.
26g. — * Journal des Savans. Paris, 1828 ; Levrault, rue de
la Harpe, n° 81. Il paraît chaque mois un cahier composé de
huit feuilles ou 64 pages in-4°. Prix de l'abonnement : pour
l'année, 30 fr. à Paris; 40 fr. par la poste, dans les départe-
mens et jusqu'aux frontières des pays étrangers. On trouve chez
le même libraire des collections des cahiers publiés depuis 1816.
De tous les ouvrages périodiques consacrés aux sciences,
aux lettres et aux arts, le Journal des Savans est le plus ancien.
Denis de Sallo, conseiller au parlement de Paris, en publia les
premières feuilles en iC65 ; Colbert encourageait cette entre-
prise. Suspendue dès i665, elle fut reprise en 1666, et conti-
nuée, sauf quelques interruptions, par l'abbé Gallois, jusqu'en
1675; par l'abbé de Roque, jusqu'en 1686; et durant les quinze
années suivantes, par le président Cousin, que le chancelier
Boucherai avait chargé de ce travail. A la fin de 1701, le chan-
celier Pontchartrain crut à propos de partager entre plusieurs
hommes de lettres la rédaction du Journal des savans. Les
premiers membres de cette société se réunissaient chez l'abbé
Bignon; mais depuis 171a jusqu'en 1792, les conférences des
auteurs de ce journal se sont tenues à la chancellerie, et l'on en
rédigeait des procès -verbaux. Ce bureau adoptait quelquefois
des articles présentés par des hommes de lettres qui n'étaient
pas du nombre de ses membres. De Roze , Sénac , Mairan,
Foncemagne, etc. , en ont ainsi fourni plusieurs; mais il y avait
toujours des rédacteurs ordinaires, parmi lesquels on remarque,
dans le cours du dix-huitième siècle, Vertot, Fontenelle, Burette,
dHéricourt, Dubos , Joseph Saurin, Bouguer , du Resnel , Clai-
raut, etc. En 1791, le bureau du Journal des Savans était
composé comme il suit : président, le ministre de la justice ;
assistans, Barthélémy, de Bréquigny , Daubenton , Bailly , du
Theil ; auteut's, de Guignes, Gaillard, Du pu y , Lalande , de
Vozelles, Ameilhon , Kéridio , et M. Tessier , l'un des rédac-
teurs actuels. Quelques membres de l'institut essayèrent, en
1797 , de reproduire le Journal des Savans ; ils en publièrent
douze cahiers; mais les tems n'étaient pas redevenus assez fa-
vorables à une telle entreprise. — Ce journal reparut le ier sep-
tembre 1816, et, depuis cette époque, il en a été publié un
cahier chaque mois. — Les articles dont il se compose peuvent
se diviser en trois classes: i° Analyses critiques d'ouvrages',
fiançais et étrangers; 20 Dissertations ou Mémoires sur des
questions littéraires ou des découvertes dans les sciences; 3°
Nouvelles littéraires, c'est-à-dire , séances et programmes des
OUVRAGES PÉRIODIQUES. 761
académies; notices nécrologiques, annonces des livres récem-
ment imprimés ou encore sous presse. Mais ce sont toujours les
articles du premier genre qui occupent le plus d'espace : ceux
du second sont rares, et ceux du troisième fort courts.
Voici la liste des membres actuels du bureau : Président,
M. le garde des sceaux; assistans, MM. D acier , Sihestre de
Sacy, Gosselin, et Cuvier, secrétaire perpétuel de l'académie
dessiiences; auteurs, MM. Daunou, secrétaire du bureau et
édile; r du journal, Tessier, Quatremère de Quincy, Biot ,
Raymuard, Raoul- Rochette , Chézy, Cousin, Letronnc , Abel-
Rémusat, Chevreul, Saint- Martin , Delambre , Claudius' Rich ;
MM. Mongez , Walckenaer, fomard, Hase, Deluc , Brianchon ,
Biot fils t Barnouf fils, Depping, y ont inséré des articles. Z.
270. — * Sixième section du Bulletin universel, publié sous les
auspices de Me le Dauphin, etc. Bulletin des sciences géographi-
ques , économie publique et voyages, tome IV. Premier volume
supplémentaire ( ouvrages périodiques de 1828 ). Paris, 1828;
rue de l'Abbaye, n° 3; Arlhus Bertrand. In-8" de 388 pages ;
Prix'
Au ier janvier prochain, la publication du Bulletin universel
sera réglée conformément à la nouvelle existence de cette vaste
entreprise scientifique ; les proportions relatives des sections et
de leurs bulletins particuliers recevront quelques modifications;
et les sciences géographiques, etc. ne seront plus resserrées dans
un cadre trop étroit, en raison des progrès immenses qu'elles
font depuis quelques années Les limites qui leur furent assi-
gnées à l'époque de la fondation du Bulletin avaient été fixées
d'après les besoins de cette époque, et depuis, il n'a pas été
possible de les changer. Cependant, les matériaux ont afflué de
toutes parts, sans qu'il fût possible de les employer tous : dans
le nombre des articles ajournés, plusieurs étaient recommandés
par un intérêt de circonstance; un séjour prolongé dans les
cartons leur eût fait perdre beaucoup de leur prix, si même ils
n'étaient devenus tout-à-fait inutiles, et hors de service. La
direction a pris un parti qui recevra certainement L'approbation
de tous les abonnés : choisissant, parmi les Mémoires et les No-
tices que le Bulletin n'aurait pu insérer cette année , tout ce
qu'il peut être utile de Paire connaître en ce moment, elle en .1
formé dfux volumes supplémentaires, dont le premier est sous
;i\ : le second suivra de près.
Plusieurs mémoires contenus dans ce volume viendront fort.
à propos. On s'empressera d'y chercher de nouvelles données
statistiques, des informations plus précises sur les deux puis-
sances belligérantes; les recherches relatives a la Turquie en
xr.. — Décembre i8a8 4o
76a LIVRES FRANÇAIS. — LIV. EN LANG. ÉTR.
appelleront d'autres qui puissent les éclaircir et les compléter;
l'attention du lecteur se fixera sur la Méditerranée, sur la po-
pulation européenne qui occupe ses cotes; on voudra savoir
avec plus de certitude ce que l'on peut attendre de ces peuples
divers, de leur situation politique, morale, industrielle. En re-
portant leurs regards sur leur patrie, les lecteurs français vou-
dront savoir si notre situation présente n'est pas au dessous des
connaissances acquises, des résultats obtenus, chez nos voisins,
par des institutions analogues aux nôtres. Les pouvoirs législa-
tifs vont reprendre leurs travaux; l'instruction publique sera
peut-être l'un des objets dont ils auront à s'occuper: dans ce
cas, il sera utile de rassembler les meilleurs documens pour
éclairer leurs délibérations et former l'opinion publique , puis -
sance morale que les législateurs mêmes doivent reconnaître et
respecter. Les circonstances exigeront peut-être que l'on sou-
mette à un nouvel examen les délicates et difficiles questions re-
latives à la législation sur les grains ; dans ce cas, on demandera
encore aux étrangers , et surtout à la Grande - Bretagne , des
faits et des instructions dont notre propre expérience n'est pas
assez bien pourvue : ainsi, divers motifs multiplieront les lec-
teurs de ce volume, au profit des connaissances statistiques et
d'économie publique.
Les lecteurs seront satisfaits du savoir dont la plupart des ar-
ticles de ce recueil sont remplis; ils applaudiront aux vues des
auteurs, mais ils s'écarteront quelquefois de leurs avis. Il est
très probable, par exemple, que M. De la Roquette ralliera
peu d'adhérens à son opinion sur l'état industriel de l'Espagne ,
et sur les effets de l'exposition des produits des fabriques espa-
gnoles à Madrid. On conviendra sans peine que , si le gou-
vernement de ce pays faisait ce qu'il ne fera point, que, si la
nation cessait d'être ce qu'elle est, pour revenir à ce qu'elle
fut , l'Espagne se présenterait à l'Europe sous un aspect plus
satisfaisant : mais on ne saurait perdre de vue ce que veut le
gouvernement de ce pays, et ce que la nation ne veut point, et
qu'un auto-da-fé a plus d'influence qu'une exposition des pro-
duits de l'industrie. D'ailleurs, si celte exposition a réellement
donné la mesure de ce que l'Espagne sait faire actuellement ,
elle tombe au dernier rang par rapport à l'industrie, comme
par rapport à l'instruction. F.
Livres en langues étrangères , imprimés en France.
271. — Nouveaux Cours de thèmes, par M. Planche, avec
un supplément et leurs corrigés, par M. L.-J.-M. Carpentier.
IMPRIMÉS EN FRANCE. 763
Paris, 1828 ; Roret. 10 vol. in-12. Savoir : thèmes de sixième,
198 p. ; corrigés, 180 p. ; — thèmes de cinquième, 287 p. ; cor-
rigés, 190 p. ; — thèmes de quatrième ,210p.; corrigés, 192 p.;
— thèmes de troisième, 2o3 p. ; corrigés, 187 p.; — thèmes
de seconde , 216 p. ; corrigés, 198 p. — Prix ,
On a beaucoup déclamé contre l'usage des thèmes; généra-
lement ils exercent peu à l'analyse ; et sous ce rapport , on a
bien fait de leur ôter une partie de 1'imporîance qu'ils avaient
obtenue dans les anciennes études. Mais ils aident à retenir les
mots ; ils gravent souvent mieux les tournures dans la tète, en
offrant aux élèves laborieux l'occasion d'imiter les locutions
des bons auteurs : ces avantages ont fait oublier les reproches
qu'on avait adressés aux thèmes, et l'on a continué d'en faire
dans l'université. — C'est donc rendre un service aux profes-
seurs que de leur donner une collection de thèmes pour toutes
leurs classes; et nous nous applaudissons d'avoir à annoncer
celle qui porte le nom de M. Planche, puisqu'il est difficile de
caractériser un recueil de ce genre autrement que par le nom
■de sou auteur.
272. — Entro/xi] tvjç Ufuç i<rroptcis- — Abrégé de l'Histoire sa-
crée , depuis la création du monde jusqu'à l'entière dispersion
des Juifs sous Adrien ; par L.-A. Chabouillé Maisonneuve.
Texte grec. Paris, 1827; Chabouillé, rue Saint-Martin , n° 226.
In-12 de xvi et 228 pages.
Cet ouvrage pourra servir, comme tous ceux qu'on a fait
dans le même but; mais il ne faut pas lui attribuer plus d'uti-
lité qu'il n'en aura réellement : tout autre livre, composé dans
un style facile à entendre ( l'auteur lui-même en cite plusieurs
de ce genre), doit rendre absolument le même service que
celui que nous annonçons. Il ne diffère donc des autres que
par le choix du sujet, qui, je l'avoue, ne me paraît pas heu-
reux. L'Histoire sainte, soit qu'on en retranche, soit qu'on y
laisse le merveilleux , soit qu'on en abandonne ou qu'on en
conserve le sens mystique, devrait toujours être mise la der-
nière dans les mains des jeunes gens : et partant, j'aurais
mieux aimé que l'auteur prît son sujet hors du peuple juif.
Ensuite, si l'on remarque combien les enfans se fatiguent
promptement d'un sujet qui ne leur offre aucune variété, on
se convaincra facilement (pie le livre élémentaire le meilleur
pour eux , serait un recueil d'anecdotes courtes et plaisantes,
comme M. Barbier Vémars en avait réuni un grand nombre
dans son Mercure lutin ; on n'aurait pas besoin de les extraire
des auteurs originaux : des anecdotes françaises intéresseront
davantage; et , pour peu qu'elles présentent des reparties vives
49-
764 LIVRES ÉTRANGERS IMPRIMÉS EN FRANCE.
ou piquantes , ou quelque singulai'ité dans l'action , on verra
bientôt le plaisir succéder dans la traduction d'un pareil livre
à l'ennui qui gagne tous nos élèves, quand le professeur les
tient avant l'âge sur l'interminable suite des actions du peuple
de Dieu ou du peuple-roi. Je livre ces observations à M. Mai-
sonneuve ; je souhaite sincèrement que lui-même ou quelque
autre s'empare de cette idée et la développe; je croirai alors
devoir le remercier au nom de l'enfance. B. J.
273. — * Quinti Horatii Flacci opéra omnia. — OEuvres
complètes d'Horace; édition revue par M. Filon, professeur
au collège royal de Louis-le- Grand. Paris, 1828; imprimerie
de Didot jeune ; Sautclet, libraire. In-48 de viij et 229 pages;
prix , G fr.
Voici une des merveilles de l'art typographique. Les odes ,
les satires, les épîtres , l'art poétique, en un mot les OEuvres
complètes d'Horace resserrées dans 23o pages d'un format de
bonbonnière! et cependant, aucun des soins qu'on accorde
ordinairement à une édition de luxe n'a été négligé : les
pages ne sont pas trop pleines, le caractère est net et bien des-
siné , le texte est corrigé avec un soin minutieux. On devait
déjà à M. Henri Didot , fils de l'inventeur des caractères polya-
matypes , une jolie édition , dans le même format, des Maximes
de la Rochefoucault. Il promet encore aux amateurs de curio-
sités bibliographiques et de volumes portatifs plusieurs clas-
siques français et latins, comprimés, pour ainsi dire , dans le
plus mince volume possible. Le succès de cette bibliothèque
en miniature est assuré , non-seulement en France, mais surtout
chez nos voisins d'outre-mer , où l'art du graveur et du fondeur
de caractères n'a jusqu'à présent rien produit de comparable
aux infiniment petits de M. H. Didot. «.
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES
ET LITTÉRAIRES.
AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.
États-Unis. — Médecine. — Projet de Pharmacopée américaine.
— Au mois de janvier 1820, il se lin ta Washington une assemblée
de médecins ayant pour but derédiger une pharmacopée améri-
caine. Elle invita son président, le docteur Samuel L. Mitchill,
à adresser, le ier janvier 1828, des circulaires aux différentes
sociétés médicales de l'union pour les engager à envoyer trois
délégués à la convention générale, dont la réunion est fixée
au Ier janvier i83o. Pour se conformera ce désir, M. Mitchill
a publié, le ier janvier dernier, un appel à cet effet à toutes
les sociétés médicales, et collèges de médecine et de chirurgie
des États-Unis. W.
— Nouvelle Orléans. — Nouvelle ville de Galepîa. — L'ori-
gine de cette ville, dont le nom est assez significatif, vient de
l'exploitation de la mine de plomb surfuré qui se trouve dans
son voisinage. On l'a placée à la dernière station des bateaux
à vapeur, sur la rivière de la Fièvre [fever river), l'un des
affluens du Mississipi, à 5oo milles de navigation au-dessus de
Saint-Louis. Il semble (pie le terrible nom donné à la rivière
qui arrose cette ville nouvelle soit comme le dragon du jardin
des Hespérides, chargé de défendre les trésors du pays contre
la cupidité humaine; cette défi use, fut-elle plus réelle que
les animaux gardiens de la toison d'or, ne sera pas plus efficace,
et Galcna surpassera quelque jour les villes d'Europe qui
doivent aussi leur existence à des exploitations de mines.
L'abondance des mines de ce pays semble illimitée, et cepen-
dant ses produits seront, long-tems encore, au-dessous de-
demandes. La prospérité <ic cel établissenx nt suivra les pi ogres
de la population dans le bassin du Mississipi, après l'avoir
devancée. Plus on acquiert de connaissances sur les ressources
de ce pays, plus on esl persuadé que la Nouvelle-Orléans de
viendra la plus grande ville du monde, et la plus opulente
par l'immensité de son commerce.
"\li xique. — Commerce de la mer du Sud. — Populatjor* 0
766 AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE.— EUROPE.
Californie. — Dans un excellent journal de cette capitale, el
Espiritu Publico, du n août 1828, au sujet de l'expédition
ordonnée par les États-Unis pour une reconnaissance com-
merciale de la mer du Sud, les rédacteurs appellent l'attention
de leurs compatriotes sur la part que le Mexique doit prendre
un jour à ce commerce; il doit s'y préparer d'avance par des
dispositions qui donnent quelque activité aux ports mexicains
sur la mer du Sud, et fassent croître la trop faible population
de cette partie delà république. «Les délicieuses Californies,
disent-ils, réclament surtout la sollicitude du gouvernement
et des législateurs; et, en raison de la position géographique
et de la fertilité du sol, il est à désirer que l'on s'occupe plus
spécialement de la nouvelle Californie. Cette province immense
ne compte pas plus de 25, 000 habitans;.... ne pourrait-on pas
considérer cette partie reculée du territoire mexicain comme
un pays à coloniser, et le peupler des mêmes élémens qui ont
fourni à la Grande-Bretagne la population de la nouvelle Galles
du Sud?...» Ce conseil n'est pas sans danger; et de plus, il est
contraire à l'équité. De quel droit enverrait-on aux paisibles
Californiens les redoutables voisins dont on les menace? Si
on leur faisait ce funeste présent, ne seraient-ils pas autorisés
à faire transporter, par représailles, leurs malfaiteurs à Mexico?
C'est une île déserte qu'il faut choisir pour y déporter les cri-
minels, et c'est ce qu'ont fait les Anglais; car la population
de la nouvelle Galles du Sud ne pouvait empêcher, au juge-
ment de la morale la plus sévère, l'établissement de l'homme
civilisé dans cette vaste contrée. La république du Mexique
ne manque point de lieux où elle pourrait déporter ses con-
damnés, sans inquiéter personne. F.
EUROPE.
GRANDE-BRETAGNE.
Londres. — Société médico-botanique. — Cette Société a tenu,
le 28 novembre dernier, la première séance de sa neuvième
session, sous la présidence de sir James M'Grigor. Après la
lecture du procès-verbal de la dernière assemblée, le secrétaire
annonce différens dons faits à la Société , parmi lesquels nous
mentionerons les suivans : i° une collection de 600 plantes des
Alpes de Bavière et du nord de l'Italie, soigneusement classée
par le docteur Martius et envoyée par le roi de Bavière ; 20 une
collection considérable de plantes médicinales des Indes orien-
tales , par la compagnie des Indes; 3° une autre collection,
GRANDE-BRETAGNE. 767
faite à Jersey, par sir M'Grigor; /,° une nombreuse collection
de mousses et d'autres plantes cryptogames , avec plusieurs
plantes phanérogames fort rares, par M. Frost; 5° une col-
lection de plantes indigènes d'Angleterre, par M. /. Woodford;
6° un beau spécimen de l'épine du Christ [Christ' s thorn , gledit-
chia triacanthos ), par M. Abraham Faveue; 70 un spécimen de
la plante de chocolat ( geum canadcme) , par le colonel J.
Ready ; une espèce de typha et une autre plante , appelée van-
gui/la, qui possède des propriétés médicinales très - actives ,
offertes par la Société philosophique de la Guiane anglaise.
Parmi les ouvrages adressés à la Société, on trouve la collection
complète des plantes médicinales de M. Nées ab Essenbech ,
formant 384 feuilles de planches lithographiées et coloriées; et
des ouvrages de MM. Hornemann , de Copenhague, Cheva-
lier, de Paris, Joseph Houlton, Boucher, d'Abbeville, etc.
— M. Aiton a mis sous les yeux de la Société une nombreuse
collection de plantes médicinales du jardin royal de Kew.
Un grand nombre de nouveaux membres sont admis.
La lecture de la correspondance a occupé ensuite l'assem-
blée : S. M. l'Empereur nu Brésil témoigne à la Société le vif
intérêt qu'il prend à ses travaux; — le comte Mandelsloh annonce
que la collection de plantes que S. M. le Roi de Vurtemberg
a ordonné de rassembler pour la Société, se trouvera bientôt
prête. — S. A. I. le Grand-Duc de Toscane fait prévenirla So-
ciété qu'il a ordonné an professeur de botanique de l'hôpital
principal de Florence, de rassembler, pour elle, les plantes
médicinales indigènes de la Toscane.
M. Frost, directeur, a terminé la séance par un discours -
dans lequel il a exposé les progrès et les travaux de la Société
qui a voté à l'unanimité l'impression de ce discours. A. P.
Liverpool. — Souscription pour élever une statue à Canning.
— En même tems que l'on souscrivait à Paris pour faire frap-
per une médaille en l'honneur de Canning, et à Londres, pour
ériger un monument en bronze à la mémoire de ce grand mi-
nistre , les citoyens les plus respectables de la ville de Liverpool
ouvrirent une souscription pour payer un dernier tribut de
gratitude et d'admiration à l'homme qu'ils avaient eu la gloire
de nommer leur représentant à la chambre des communes. Le
comité formé à cet effet, après plusieurs séances où les voix
étaient partagées entre le marbre et le bronze, eut une réunion
définitive, h- H septembre dernier, dans laquelle, sous la pré-
sidence du maire de la ville, il fut arrêté que le monument sérail
en bronze, el qu'on relèverait sur une place publique- — Le
total de la souscription , montant a pus de 0,0,000 francs, r<
768 EUROPE.
présente une somme égale à la moitié de ceile qu'a produite la
souscription de Londres pour un but semblable. Alb.
RUSSIE.
Saint - Pétersbourg. — Industrie. — Mécanique. — Brio-
mètre ou Mesureur de laine. — M. Skiadan , propriétaire dans le
gouvernement deVoronéje, vient d'inventer un instrument qui
doit être considéré comme une découverte bien précieuse,
puisqu'il fournit un moyen mécanique pour mesurer des corps
dont la divisibilité échappait presque à nos sens : il mesure
jusqu'à rrz^z de pouce. Son auteur l'a déjà appliqué à diverses
expériences où l'emploi du microscope ne pouvait offrir que
des évaluations approximatives , qui ne se laissaient graduer
sur aucune échelle. C'est ainsi qu'il est parvenu à vérifier que
le fil de l'araignée a une épaisseur plus considérable que l'or
battu. La sensibilité de l'instrument est telle que le moindre
frottement opère un changement assez considérable dans la
mesure.
Cet instrument paraît susceptible de perfectionnemens qui
peuvent le faire appliquer dans les arts à plusieurs usages
pour lesquels on n'avait pu jusqu'à présent se servir que du
microscope. Ce n'est point du reste le premier instrument de
cette espèce que l'on invente; M. de Hamel , auteur de la
Description de la fabrique d'armes de Toula, dont nous avons
rendu compte à nos lecteurs (voy. tom. xxxvn , pag. 126),
cite dans une Notice qu'il a publiée sur l'invention de M. Skia-
dian , et dont nous avons l'analyse sous les veux, les principaux
appareils qui, jusqu'à ce jour, ont é;é proposés pour mesurer
l'épaisseur delà laine; ce sont : i° l'instrument optique inventé
par Pierre Dollond, à Londres, en 181 1, sous le nom d'.-Wo-
mètre ; %° l'appareil que fit, vers le même tems, Lerebours,
opticien de Paris, pour M. Girou de Buzareingues, et dont l'em-
ploi consiste à rouler un brin de laine en forme de spirale au-
tour d'une aiguille, et à compter le nombre de ces tours sur
un espace donné; 3°, 4° et 5° les inslrumens inventés par
Voightlàmler, de Vienne; par Schirmer, deDoubravine, en Mo-
ravie, et par Winkler, de Berlin, et qui tous trois sont des mi-
cromètres; 6° enfin, l'appareil mécanique imaginé par M.Kœhler,
de Zwickau, en Saxe, à l'aide duquel on mesure à la fois l'é-
paisseur de cent brins de laine. De tous ces différens méca-
nismes, celui de Kœhler paraît à M. Hamel présenter lé plus
d'inconvéniens, en ce qu'on est obligé do commencer par déta-
cher de la laine que l'on veut mesurer, l'un après l'autre, exac-
RUSSIE. 769
temenl cent brins, et de les placer parallèlement, ce qui est ex-
trêmement difficile et ennuyeux. Il donne la préférence à celui
deDollond, qui en augmentant cinquante fois la grosseur de
la laine, détermine son épaisseur en dix millièmes parties d'un
pouce anglais; mais, au dire même du célèbre Thaer, qui s'est
donné beaucoup de peine pour déterminer la finesse des laines
au moyen de cet instrument, il est difficile de ne point com-
mettre d'erreur en l'employant, et en outre sou usage souvent
répété affaiblit les yeux.
Le Bulletin de la Société d'encouragement , de Paris, contient
aussi, dans son cahier de juillet 1826, une Notice de de M. Ha-
chette, sur un instrument propre à mesurer la grosseur de toutes
espèces de fils de laine, importé de Saxe par M. Ternaux; on
peut lire, dans le journal spécial que nous citons, la descrip-
tion de cet instrument, qui n'est autre peut-être que celui de
Kœhler lui-même, et la comparer avec celle de l'ériqmètre de
M. Skiadan qu'ont donnée plusieurs journaux russes, et que les
lecteurs auxquels cette langue n'est point familière trouveront
dans le cahier de juillet 1828 du Bulletin du Nord, rédigé en
français par M. Lecointe De Laveau, à Moscou, où elle occupe
les pages 268 à 279. Nous devons nous borner à dire ici (pie
l'instrument de M. Skiadan nous paraît ne pas avoir les incon-
véniens de tous ceux qu'on avait proposés avant le sien, et qu'il
atteint parfaitement son but, en indiquant le degré de finesse
par de très-petites divisions d'une mesure généralement con-
nue, c'est-à-dire en cent millièmes parties d'un pouce anglais.
Au moyen de cet instrument le mesurage de la laine s'opère
très -facilement, avec une promptitude étonnante et l'exacti-
tude la plus grande, sans que la vue soit aucunement fatiguée,
avantages qui lui feront suis doute donner la préférence sur
tous ceux qui ont été inventés jusqu'à ce jour. Les proprict;
de troupeaux pourront facilement, à l'aide «le l'ériomètre de
M. Skiadan , choisir, par exemple , Ceux des béliers qui, à cause
de la finesse de leur laine, devront être préférés pour l'accou-
plement,alin de perfectionnei progressif ement la race; ils pour-
ront également s'assurer des divers degrés de finesse de la laine
prise sur différentes parties du corps de l'animal, et ils pourront
même vérifier si les brins présentent le même diamètre dans
toute leur longueur. E. II.
Rectification d'un point historique. — I hier d'octobn
dernier de la Revue Em ■/<■ (Tom. m, p. i',o-i'|i
en rendant compte «le la traduction française «lu poëme «1 l
faite par AI. Blanchard, je lui ai, par suite d'une préocci
pation impardonnable, attribué en noie nue erreur, tandis
77o EUROPE.
que moi seul j'en commettais une au même instant. Il ne s'est
point trompé, en disant que l'auteur de ce poëme était sans
douie contemporain d'Igor; mais ce n'est point d'Igor Ier, fils
de Rurick, qui occupa !e trône de Russie , comme je l'ai dit,
de 912 à 945 > et dont le règne fut troublé par les fréquentes
incursions des Petchénègues. Ce sont les hauts faits d'Igor
de Novgorod, prince de Séversky, contre les Polovtsis, qui
avaient fait une invasion sur son territoire, en 11 85, au tems
où la Russie fut partagée en apanages, que l'on a voulu célé-
brer dans ce poëme, qui passe pour un des plus anciens mo-
numens littéraires de la nation russe. Un des correspondais
et des lecteurs assidus de la Revue Encyclopédique, Mt J. Tols-
toy, a bien voulu me signaler cette erreur, que je m'empresse
de relever ici, plutôt dans la crainte qu'elle ne soit propagée,
que dans l'appréhension qu'elle nie soit imputée à mal.
E. Héreau.
Moscou. — Nécrologie. — Alexandre Pissaref , jeune poète
qui donnait les plus belles espérances, vient de mourir à l'âge
de vingt-six ans , également regretté des muses et de ses amis.
Né en 1801 , il décelait déjà dans sa plus tendre enfance un
esprit au-dessus de son âge , et était doué de la mémoire la plus
étonnante. Api'ès avoir fait ses études dans la pension noble
de l'université, à Moscou, il débuta, en 1821 , dans la carrière
poétique , et choisit le genre lyrique , qui était le plus en rap-
port avec son imagination ardente. Mais il le quitta bientôt
pour s'adonner entièrement à la littérature dramatique. Les
essais de Pissaref dans ce genre, surtout sa comédie historique ,
intitulée Colomb , dont il n'a malheureusement laissé que le
premier acte, faisaient espérer qu'il aurait frayé une nouvelle
route à cet art. Il voulait, disait-il , arracher le poignard des
mains de Melpomène pour le remettre aux mains de Thalie ;
non qu'il prétendît reléguer la comédie dans le genre du
drame larmoyant; mais il voulait briser d'une main intrépide
le masque séduisant du vice, et le montrer à nu dans toute
sa laideur. M. Serge Gli>tfla, littérateur distingué, lui a consa-
cré une notice nécrologique , reproduite dans le Bulletin du
Nord (cah. d'avril 1828, p. 409-412), et dont nous venons
d'extraire ce qu'on vient de lire. E. H.
ALLEMAGNE.
Prusse. — Berlin. — Institution industrielle dirigée par
K.LŒDEN. — Le gouvernement prussien a eu le bon esprit de sentir
que l'instruction de collège n'est pas du tout celle qui convient
ALLEMAGNE. 77i
aux fils des industriels , et en général à tous les jeunes gens
qui se destinent à embrasser la carrière des arts, des métiers, etc.
Il a donc favorisé l'établissement d'une institution où l'on
cherche à donner aux jeunes gens toutes les connaissances qui
peuvent leur être utiles dans leur carrière future , telles que
la géographie, l'histoire naturelle , les mathématiques, la phy-
sique , la chimie, les langues modernes. Cette institution est
en activité depuis quelque teins, sous la direction de M. Klœ-
den, dont on loue le zèle et le bon esprit. On espère que cette;
institution prospérera de plus en plus, et donnera lieu à d'autres
établissemens du même genre dans les villes de province où ils
ne sont pas moins nécessaires que dans la capitale.
Leipzig. — Foire de librairie. — Le Literatur-Blatt contient
un aperçu intéressant sur la dernière foire de Saint-Michel ,
dont nous allons donner ici un extrait. Le catalogue de la foire
de Saint-Michel annonce 3,235 articles nouveaux, celui de la
foire de Pâques en annonçait 3,883 ; ainsi l'année 1828 a pro-
duit 7,118 articles; c'est plus qu'aucune des années précé-
dentes , ainsi qu'on peut le voir par le tableau suivant :
En 181 A il a paru 2,529 ouvrages.
i8i5 2,75o
18 16 3,197
1817 3,532
1818 3,781
1819 3,916
1820 3,958
1821 3,997
1822 4,^83
1823 </i>3o9
1824 4,5n
1825 4,83ô
1826 4,704
1827 5,io8
1828 5,654
Ce dernier nombre diffère de celui que nous avons indique
plus haut comme le produit de cette année , en ce que l'on en
a soustrait les livres étrangers donnés en commission aux li-
braires allemands, les caries géographiques, les œuvres de
musique et les livres qui sont annonces seulement comme de-
vant paraître. Le nombre des libraires qui nui fourni leur
contingent de cette masse de livres nouveaux s'élève ;'i 391 ;
le pins productif de ions, est le libraire Cotta, à Stuttgart ,
qui a fourni à la dernière foire 60 articles nouveaux ; Harl
77» EUROPE.
rnann , a Leipzig, en a apporté 47 j Reimer. à Berlin , 43 ; le
comptoir d'industrie à Weimar, t\i , elc.
La théologie est toujours le champ le plus fertile de la litté-
rature allemande; tant que les sectes y seront vivaces , il est
probable qu'elles disputeront sur le dogme ; d'ailleurs l'Alle-
magne est le pays où l'on prêche, sermone et moralise le ] lus ,
aussi ne faut-il pas s'étonner de voir dans un seul semestre
pulluler jusqu'à 367 ouvrages théologiques, dont 3oo pour-
raient être supprimés sans le moindre inconvénient. Après la
théologie marche la littérature périodique ( i85 journaux) , et
l'histoire (180 articles) ; viennent ensuite les romans au nombre
de 11 1' , en partie traduits du français et de l'anglais. On re-
marque encore 76 almanachs et 99 ouvrages en langues étran-
gères modernes. Ce qui caractérise bien le despotisme de plu-
sieurs gouvernemens allemands, et l'esclavage dans lequel les
trente-huit souverains de la confédération maintiennent la presse
à l'envi les uns des autres, c'est la nullité actuelle de la litté-
rature politique. Tout ce que le catalogue de la dernière foire
annonce de nouveau dans ce genre, se réduit à quelques bro-
chures sur les affaires des Grecs et des Turcs, sur les querelles
entre le duc de Brunswick et son ancien tuteur, le roi d'Angle-
terre , enfin sur le pouvoir des princes dans les affaires ecclé-
siastiques. Les pauvres Allemands sont maintenant obligés de
s'instruire des affaires politiques par les journaux et les bro-
chures de la France et de l'Angleterre; leurs propres gazettes
sont pitoyables, et dans la plupart de leurs journaux il règne
un esprit servile qui n'indique que trop les effets du joug que
l'on fait peser sur eux. Aussi la plupart des hommes de talent,
qui se signalaient dans la littérature politique en 1818 et 1819,
se sont retirés, et ont laissé le champ libre aux écrivains salariés
et aux jeunes gens. La littérature historique dans cet état de
choses paraît être cultivée plus que jamais par les savans labo-
rieux de ce pays ; ainsi le dernier catalogue annonce la 3e édi-
tion de Y Histoire romaine de Niebitlu , et des Mélanges historiques
et philosophiques du même auteur; le 5e volume de la Géogra-
phie des Grecs et des Romains , par Mannert ; le 4e de Y Histoire
du peuple allemand , par Luden ; le 1 5e des OEuvres historiques
de Hecren ; la 6° édition de Y Histoire universelle de Beçker ; et
la 8e édition de YHistoire d'Allemagne , par Kohlrausch. On re-
marque encore une Histoire des l\Jag)ares (Hongrois), par
Mailath ; une Histoire de Prusse , par Voigt ; une Histoire des
Israélites , par fost. On a traduit en outre un grand nombre
d'ouvrages historiques des langues étrangères. Le catalogue in-
dique de nouvelles éditions ou continuations des OEuvres de
ALLEMAGNE. 773
Goethe, Schiller, Herder, ff'ieland , Lessiug, Jean Paul, dont
les OE «vres sont terminées par le 60e vol. , Tieck ( les 10 pre-
miers vol. ) , Hippel. Nous signalons encore une Histoire de la
poésie et éloquence allemande , par François Hôrn ; les OEuvres
dramatiques de Kotzebue et de Mullner ; la Correspondance de
George Forster; la Bibliothèque des poètes allemands du 1 ne siècle;
enfin la 7e édition de la petite Encyclopédie ou du Dictionnaire
de conversation , en 12 vol., ouvrage qui a eu un succès éton-
nant en Allemagne, mais dnnt on a été obligé d'adoucir la
teinte libérale pour ne pas effaroucher les trembleurs poli-
tiques qui remplissent toutes les administrations de ce pays.
Nécrologie. — Goeck_i>-gk. — Ce poëte , qui appar-
tenait à l'ancienne école, et qui avait peu composé depuis
le commencement de ce siècle, est mort !e 18 février de cette
année. Il était né en 1 ~.\S , dans le pays d'Halberstadl , et avait
occupé divers postes sous le règne de Frédéric fil; pen-
dant la guerre de sept ans il avait été directeur de chancelle-
rie, et en 178'J il avait été nommé conseiller des domaines à
Magdebourg; Frédéric Guillaume II l'avait anobli en 1789;
quatre ans après il avait été appelé au conseil des finances à
Berlin. Le due de Courlande le choisit pour son chargé d'af-
faires dans cette capitale; et en 1802 , quand le prince d'Orange
obtint les évêchés sécularisés de Foolda et Corvey, Goèckingk
fut chargé d'organiser l'administration de la nouvelle princi-
pauté. Le roi de Prusse l'avait nommé aussi membre de la
commission de législation. Gœckingk avait été camarade d'é-
tude de Biïrger au lycée [Pàdagogiurn) de Halle Les deux poètes
restèrent toujours amis, et après que Biirger eut été l'éditeur
de l'aima nach des Muses de Gœttingue , Gœckingk publia avec
Woss l'almanacii des Muses de Hambourg. Il se fit connaître
par des. épî très dans le genre didactique, où il exposait dans
des vers bien faits une philosophie douce et pratique comme
celle de Socrate. Il s'exerça aussi avec succès dans le genre
lyrique. Ses Chants de deux amans sont très estimés, et on les
compte parmi Tes meilleures pièces de la poésie lyrique alle-
mande. On a encore de Gœckingk beaucoup d'épigratnmes ,
ainsi que des essais satiriques en prose, qui furent recueillis
et publiés à Francfort en 1784 ; mais- ils firent peu de sensa-
tion, et l'auteur s'est arrêté au premier volume. Il composa
encore diverses pièces dans un à^e plus avancé; mais il ne
marqua plus dans la littérature du teins. En 1806, habitant
l'hôtel de la princesse de Courlande, à Merlin, en qualité de
tuteur de la princesse la plus jeune, il fut obligé de faire les
honneurs de la maison à fétat-major français qui vint l'oc-
774 EUROPE.
cuper; il se retira ensuite en Silésie sur la terre de sa pupille
dont il avait l'administration. En 1 8 1 3, le pays ayant été frappé
d'une contribution par les Français, et ne pouvant la fournir
sur-le-champ , Gœckingk fut arrêté par un détachement de
soldats , et transporté à Grunberg pour y rester en prison jus-
qu'à ce que la contribution de guerre fût payée. Heureusement
un riche négociant répondit pour lui , et avança la somme re-
quise. Quand la Prusse fut délivrée des armées étrangères,
Gœckingk se retira du service prussien, et vécut d'une pen-
sion du gouvernement; les calamités de la guerre l'avaient
forcé de se défaire d'un bien de campagne , fruit de ses écono-
mies ; il perdit son fils cadet qui servait dans l'armée west-
phalienne , à la retraite désastreuse de la Russie. Peu d'années
avant sa mort, Gœckingk termina sa carrière littéraire en
publiant une édition nouvelle et dernière de ses poésies, qui
appartiennent plutôt à l'école de Wieland qu'à celle des poètes
modernes. D — g.
ITALIE.
Chambéry. — Société académique de Savoie. — Déjà nous avons
fait connaître l'existence de cette Société. Le zèle, les lumières
de ses membres et l'heureuse influence qu'elle exerce, lui
ont valu depuis lors la protection du roi, qui, en l'érigeant
en Société royale , lui a conféré tous les droits et les avantages
dont les associations scientifiques peuvent jouir dans ses Etats.
Nous offrirons ici un aperçu rapide des travaux académiques
de cette Société pendant le cours de l'année 1826.
agriculture. — Le docteur Gouvert a lu , sous le titre de
Constitution agricole de la Savoie , une Notice météorologique
que la Société a fait insérer dans le recueil de ses Mémoires (1) ,
persuadée qu'il serait très-important de recueillir annuelle-
ment des remarques exactes sur les phénomènes atmosphé-
riques , et l'influence de ceux-ci sur les produits de la terre.
On posséderait ainsi une suite de tableaux dont l'utilité se ferait
de plus en plus sentir, à mesure que s'augmenterait le nombre
des données fournies par l'observation et l'expérience. M. Saint-
Martin , au retour d'une excursion dans le canton de Vaud,
a communiqué les observations qu'il y a recueillies sur les
paragrèles , et il en déduit de nouvelles espérances pour les
( 1) Voyez le 2» volume des Mémoires de la Société académique de
Savoie. Chambéry, 1827; de l'imprimerie Plasset. In-8°, avec fîg.
ITALIE. 775
essais que la Société a entrepris dans quelques communes de
la Savoie. Si cette découverte a le mérite que ce jeune savant
lui attribue , la Société académique aura celui de l'avoir con-
staté d'une manière positive; et, si elle n'est qu'une illusion ,
elle aura un mérite, non moins grand à nos yeux, celui d'avoir
dissipé l'erreur par des faits bien avérés. M. le général de Loche
a lu un Mémoire contenant des détails neufs et intéressans sur
l'abeille, considérée comme ouvrière en cire.
Industrie. — Un ministre laborieux et intègre , M. Roger de
Cholex , dont on regrettera long-tems la perte récente, ayant
envoyé à la Société , à laquelle il appartenait , un échantillon
de coton récolté dans l'île de Sardaigne , afin de faire examiner
les usages auxquels il pourrait convenir, une commission nom-
mée à cet effet a transmis au ministre un rapport auquel la
Société n'a point donné de publicité. — M. Pacthod , l'un des
mécaniciens les plus ingénieux dont s'honore la Savoie , a pré-
senté un projet de treillages en fer; et la Société, en applau-
dissant à son travail , l'a invité à faire des essais en grand , qui
permettent de prononcer avec certitude sur le mérite de son
invention. — Un membre a fait un rapport avantageux sur la
balance à bascule de M. Qlintenz, de Strasbourg, perfec-
tionné par M. Pignal , de Saint- Jeoire, en Faucignv.
Sciences naturelles et mathématiques. — M. Raymond , se-
crétaire perpétuel, a lu un Mémoire sur l'interprétation donnée
par les géomètres à l'expression analytique ~. — M. J. Martin
a lu un Mémoire sur les causes du froid qui se manifeste au
lever du soleil , et sur les effets de la fumée que quelques cul-
tivateurs sont dans l'usage de répandre dans le but de préser-
ver la végétation de l'atteinte de la gelée. Il a, en outre,
communiqué une Note intéressante sur quelques formes cris-
tallines de la neige et de la gelée blanche, observée à Pesey,
le 21 octobre i8î5. — M. le chanoine Bii.liet, élevé aujour-
d'hui à l'épiscopat, a présenté un résumé fort bien fait de ses
observations météorologiques pendant les trois années précé-
dentes, lequel se trouve inséré dans le second volume des
Actes de la Société. — M. de Loche , dont les connaissances
variées répandent un grand intérêt sur tout ce qu'il écrit, a lu
et publié un Mémoire curieux sur un phénomène d'optique
auquel il a donné le nom de translucidité apparente, parce qu'il
consiste à donner l'effet de la transparence à un corps opaque
interposé entre l'un des yeux de l'observateur et ira objet
éloigné , de telle sorte que les détails de celui-ci se projettent
sur la surface .du corps opaque, et que les deux images pa-
raissent superposées. — M. Despines , directeur de l'école des
?7Ô EUROPE.
mines de Mouticrs, a présenté un tableau de toutes les sub-
stances minérales exploitées dans les États du roi de Sardaignc;
ainsi qu'une notice sur les établissement qui s'y rattachent. —
M. Borsox , professeur de minéralogie à l'université de Tu-
rin , a communiqué un schiste argileux avec empreinte de
fougère, provenant des mines d'anthracite de la Tarentaise.
Le phyllade, découvert en premier lieu par M. Broc/tant, atteste
que les montagnes de cette contrée n'appartiennent point aux
terrains primitifs , comme on l'avait supposé avant ce célèbre
minéralogiste. — M. le docteur Gouvert a fait un rapport sur
un ouvrage qui n'est point venu à noire connaissance , intitulé :
Nouvelle théorie de l'électricité , relativement aux corps orga-
nises , par M. Peytavin, correspondant. — M. Gouvert a lu
aussi un Mémoire sur les èngorgemens squirreux , qui fait partie
du second volume des Mémoires de la Société. Les savans livrés
à l'exercice de la médecine ne liront pas sans fruit les observa-
tions de cet estimable écrivain, et les moyens thérapeutiques
qu'il propose pour prévenir ou combattre ces affections de-
venues si communes de nos jours. — M. Rixguet, médecin
vétérinaire à Rumilly , a intéressé la Société par ses Considé-
rations sur les causes qui retardent l'amélioration des che-
vaux en Savoie , et sur les moyens d'y remédier.
Sciences morales. — M. Raymond, profondément versé dans
la science de l'instruction publique, a lu une dissertation inti-
tulée : De deux systèmes principaux auxquels on peut ramener
les divers principes adoptés ou proposés pour l'éducation de la
jeunesse. — M. l'abbé Rexdu a prononcé un discours sur l'in-
fluence du christianisme dans les institutions sociales. —
M. Raymond a lu des observations critiques sur la doctrine de
M. La Mennais , concernant le fondement de la certitude; l'in-
sertion en a été faite dans le second volume de la Société.
Histoire et antiquités . — M. Datta , professeur de paléographie
aux archives de la cour de Turin , a adressé à la Société un
Mémoire imprimé sur l'expédition en Orient d'Araédée VI , à
qui l'Europe chrétienne doit un tribut d'admiration en se rap-
pelant que ce comte de Savoie marcha généreusement vers la
Grèce, à la tète d'une légion allobroge, pour secourir Jean
Paléologue contre Amurat et le roi des Bulgares. — M. Thar-
vaz , instituteur des enfans de S. A. le prince héréditaire de
Savoie , a continué la lecture de ses recherches biographiques
sur le cardinal Gerdil , le seul écrivain que Jean-Jacques ait
considéré comme un adversaire digne de lui. — Enfin, M. le
comte de Loche a lu une Notice sur un caducée de bronze
d'une parfaite conservation, que l'on a découvert à Chambéry
ITALIE. 777
dans le clos des dames de la Visilation ; ou pense qu'il a appar-
tenu à une statue de Mercure que l'on espère retrouver.
Littérature. — Nous ne signalerons dans cette dernière sec-
tion qu'une Notice fort bien écrite de M. Raymond , sur saint
François de Salles considéré comme écrivain. L'auteur ne la
termine pas sans rappeler que cet illustre apôtre du culte ca-
tholique l'ut le fondateur de Y académie florimontane , à laquelle
la Société académique de Savoie a, pour ainsi dire , succédé , en
dirigeant ses travaux vers tout ce qui peut contribuer à l'ac-
croissement des lumières et à l'amélioratiou de l'agriculture et
de l'industrie.
Cette Société, à des intervalles déterminés par les circon-
stances et par la nature de ses moyens, ouvre des concours
publics sur les sujets qui lui paraissent les plus conformes au
but de son institution; et, considérant l'agriculture comme la
base de la prospérité du pays, elle propose, pouri83o, un
prix de 600 francs et un accessit de 3oo, à décerner aux deux
Mémoires qui seront jugés les meilleurs et les plus complets
sur la statistique agricole de quelqu'une des provinces de la
Savoie. Les Mémoires envoyés au concours devront parvenir
au président ou au secrétaire de la Société avant le 1e1 mai
i83o, Bonafous.
Bologne. — Explosion au fond d'un puits. — ■ Écriture trouvée
sur les intestins d'un cochon. — Ces deux faits ont été cemmu
niques par M. le professeur Orioli au directeur de l'excellent
recueil , Y Anthologie italienne , imprimé à Florence. Le premier
événement est récent, mais l'autre est plus ancien , et le souve-
nir n'en sera conservé que dans les ouvrages d'histoire na-
turelle. Le puits dont il s'agit est dans la maison de M. Bf.rni
degli Antoni. Rien n'avait annoncé l'explosion qui y fut pro-
duite, en sorte que les habitans de la maison en furent très-
surpris. L'eau du puits fut analysée par M. le professeur Sparzi ,
qui n'y découvrit qu'un peu d'acide carbonique et les sels à
base calcaire que contiennent presque toutes les eaux tirées
ainsi de l'intérieur de la terre. M. Orioli donne une explication
assez probable du phénomène imprévu qui s'est offert ici ; il
l'attribue à des vapeurs d'eau et à des gaz provenant de sul-
fures de fer atteints par l'infiltration des eaux , à la suite d'un
hiver excessivement humide : les fumetoles de Naples et de
Pouzzoles, la grotte du chien, etc., sont des faits analogues ;>.
relui dont il s'agit : M. le professeur aurait pu citer aussi les
commotions légères que la terre éprouve fréquemment dans la
voisinage des eaux thermales des Pyrénées, dont la chaleur
T. xi.. — Décembre 189.8 5o
778 EUROPE.
est entretenue, comme on sait, par la décomposition conti-
nuelle des sulfures de fer.
L'animal qui a donné lieu à la seconde observation fut
tué dans un village près de Bologne. En lavant et retournant
l'intestin rectum suivant l'usage, on y vit, en caractères noirs
et ineffaçables , les mots lanza guida da. Les lettres n'étaient
pas séparées très régulièrement, mais très-lisibles. M. Madici,
professeur de physiologie, fut long-tems possesseur de cette
curiosité naturelle, conservée dans l'alcool. M. Orioli tente de
l'expliquer, mais il ne serait point fâché qu'un autre pût trou-
ver une explication encore plus vraisemblable que la sienne.
F
GRÈCE.
Tableau delà division actuelle de la grèce. — Statistique ;
Population. — D'après un décret du président, la Grèce indé-
pendante est actuellement partagée en i3 départemens , dont
7 situés sur le continent correspondent au ci-devant eïalel de la
Morée , et les 6 autres comprennent les îles de l'Archipel qui
font partie du territoire de la république.
DÉPARTEMENS SUR LE CONTINENT.
i° Argolide , qui comprend les ci-devant cantons de Nau-
plia f Argos et Corinthe. Son chef-lieu est Nauplia , qui a été
pendant quelque tems la capitale de toute la Grèce. Les antres
villes principales sont : Corinthe, Argos , Dama/a.
2° Achaie, formé des ci-devant cantons de Voistitza, Dot-
chsitché , Kalavrita et Patras. Kalavrita en est le chef-lieu.
Les autres villes principales sont : Patras (Baliabadra des
Turcs ) , Vasiliko, Pcrnitza , Voistitza et Triti.
3° Élide , formé des ci-devant cantons de Lala , Pyrgo ,
Hulomidji. Son chef-lieu est Gastouni ; les autres villes prin-
cipales sont : Pjrgos , Lana , Lcena. C'est ici que se trouve le
village Miraha, sur l'emplacement où jadis on célébrait les jeux
olympiques.
4°Haute-Messenie , formé des ci-devant cantons cYArcadia,
Avaria ou Navarin, AJodon et Coron. Arcadia en était naguère
le chef-lieu. Les villes principales sont : Navarin , Coron et
Ùlodon.
5" Basse-Messénie , fnrmé des ci-devant cantons de An-
droussa , Leondari , Kalamatta, Doronia et partie de Caritene.
Kalamatta en est le chef-lieu ; les autres villes principales
sont : iïJavromalhi , Maina ' ,Androussa et Boronia.
GRÈCE. 779
6° Laconie, formé des ci-devant cantons de Mistra , Mo-
nembasia et Maina. Mistra en est le chef-lieu; mais on croit
que dans l'avenir cette distinction sera accordée à la forteresse
de Monembasia ou Napuli ai Maluasia. Les autres viiles prin-
cipales sont : Kolokythia , Kohchiiia , Vordnnia , Gerontlira ,
Ericho et Varousi.
7° Arkadie , formé des ci-devant cantons de Tripolitza ,
Ajapetri ou Saint-Pierre , Fivina, Fanari , et la plus grande
partie de Caritene. Tropolitza, avant la révolution siège du
pacha de la Morée, eu est le chef-lieu; ses villes principales
sont : Caritene , Fanari et Saint-Pierre.
Les sept départemens ont ensemble une surface de 6,439
milles carrées de 60 au degré. Leur population actuelle peut
monter tout au plus à 3oo,ooo âmes. Mais dès que la paix et
un gouvernement stable amont fait éprouver leurs heureux
effets sur cette contrée, il est très-probable que dans deux
ans, soit par l'augmentation naturelle, soit par l'immigration,
elle s'élèvera à 6 ou 700,000 âmes. Dans les beaux tenais de la
Grèce cette même surface ne comptait pas moins de 2o5 villes
et bourgs , et peut-être 2,200,000 ùmes.
départemens maritimes.
Les six départemens maritimes sont formés par les îles de
l'Archipel ; voici leurs noms et leurs subdivisions:
1 o Sporades septentrionales,
qui Comprend les îles Superficie Nombre
,-,. ? ', , .en nulles approxi-
AKiata , àkopelO) Drorni, <-,,,,, s<i,- matifjdes
Pclagnesi, dont celle de «;<>-'»<U-?. habitai».
Shopelo seule est habitée 24 2,400
Shiro 48 1,800
Ipsara ou Psyra 20 2,400
Total du département 72 6,600
2° Sporades orientales, qui
comprend les îles
Samos Susam ) 1 32 5o,ooo
lharia ( Akhikria ) 44 1,000
Pathmos ( Batmos) 24 i,5oo
Kalymna ( Kalmina ) 18 3oo
Zéro ( Zei us) 29 2,000
Total du département 24$ 54,000
5b.
46,400
780 EUROPE
3° Sporades occidentales, qui
comprend les îles de
Hydra 29
Spczzia 24
Poro . . 14
Egina ( Aina ) 35
Salamis (Koluri ) it\
Total du déparlement & . . . 126 40,000
4° Cyclades septentrionales,
qui comprend les îles de
Andros (Andra ) 69
Tine (ïstendil) 66
Mykone 34
Syra 35
Thermia 36
Zea (Morted) 53
Serfo 16
Total du département 3 08
5° Cyclades centrales, qui
compreud les îles de
Naxos ( Nakscha ) 82
Paros (Bara) 77
los (Hio) i5
Sikina 1 3
Polikandro 1 5
MLlo 48
Kimoli 1 g
Siphnos (Siphanta) 26
Total du département 376 25, 200
6° Cyclades méridionales ,
qui comprend les îles de
Amorgo 32
Stampalie ( Stempalia ). . . . 38
Anaphi ( Namphio ) 19
Santerin (Degirmenlik). .. 56
Karpatos (Scarpanto) 60
Kasa 5
Total du département 212 19,900
Résumé. i° Les six dép. insulaires 1,33g 196,000
20 Les sept continentaux 6,439 3oo,ooo
20,000
8,000
3.ooo
4,000
5,ooo
12,000
i5 800
6,000
1,000
6,000
5,ooo
600
10,000
2,000
3,700
3oo
200
3,8oo
200
5,ooo
2,600
i,5oo
800
12,000
2,800
200
Total de la Grèce indépendante.
y.??8 496,000
/S
DEPARTEMENS. 781
FRANCE.
DÉPARTEMENS.
Sociétés savantes et Établissemens d'utilité publique.
Caen ( Calvados ). — Société des antiquaires de Normandie.
. — Dans sa séance du 5 décembre , cette Société a entendu la
lecture d'un rapport de M. de Caumont, sur les travaux de
M. de Gerville, l'un de ses membres. M. de Gerville vient de
reconnaître , dans le Cotentin , deux camps romains , dont l'un
se trouve sur l'ancienne voie qui conduisait de Cosedia ( Cou-
tances-) à Coriallum. Dans la forêt de Barnavast, à deux lieues
et demie de Valognes , cet antiquaire distingué a remarqué
les vestiges d'une ville ancienne qui n'a été mentionnée par
aucun géographe, et dont l'étendue est presque égale à celle
des villes de Coutances et de Bayeux. — On ne peut qu'ap-
plaudir à l'activité qu'apporte à poursuivre ses travaux la So-
ciété des antiquaires de Normandie. Eile peut éclaircir beau-
coup de points obscurs de notre histoire pendant le moyen âge,
dans un pays couvert de monumens curieux ou de ruines qui
datent de cette époque; et les objets ne manqueront pas à ses
investigations.
Cambrai (Nord). — Société d'émulation. — Prix mis au con-
cours pour être décernés le 16 août 1829. — Eloquence. —
Discours sur cette question : Quelles auraient été les destinées
probables de la France, si te duc de Bourgogne , élève de Fé-
riéIon , était monté sur le trône? — Sciences historiques. —
Précis historique sur les Etats du Cambrésis , avec un aperçu sur
les anciennes administrations provinciales , connues sous le nom
d'Étals. (Sujet proposé par le conseil municipal. )
Le prix pour chacun de ces deux concours est une médaille
d'or de deux cents francs.
La Société décernera, en outre, dans sa séance publique
de 1829, çles médailles d'argent aux meilleurs Mémoires inédits
qui lui seront adressés, sur des sujets quelconques d'histoire
locale ou d'archéologie, relatifs au département du Nord (j).
— Sciences physiques. — Mémoire sur la géologie de l'arron-
dissement de Cambrai. — Le prix est une médaille d'or de deux
cents francs. — POÉSIE. — La Société décernera la Lyre d ar-
gent à la meilleure pièce de vers qui lui sera envoyée. On
( 1) La Société publiera , à cet effet , pour le département; du Nord ,
une série de questions , comme rlle l'a fait eu i8ao pour l'arrpndi]8"
sèment de Cambrai sculemeut.
78a FRANCE.
n'admettra que des ouvrages inédits, et qui n'auront pas con-
couru à d'autres académies.
Les Discours, Mémoires et pièces de poésies devront par-
venir, sans /rais, avant le i5 juillet 1829, à M. F. Dei.croix ,
secrétaire perpétuel de la Société.
— Exposition des produits des beaux-arts et de l'industrie.
— Cette exposition est la seconde qui a eu lieu à Cambrai.
Ne pouvant signaler tous les artistes et les manufacturiers
qui ont obtenu d'honorables distinctions, nous mentionne-
rons seulement, parmi les premiers, M. Ducis, qui a exposé
deux tableaux dont l'histoire de Bianca Capello lui a fourni
les sujets; M. Van Spaendoenk, pour un beau tableau de
fleurs et de fruits; M. Ricois, qui a exposé un paysage de
la vallée de Meyringen , dans le canton de Berne ; M. Au-
vray, Félix , auteur d'un tableau dont le sujet est pris dans
l'histoire de saint Louis; MM. Serrur, Frosté et Leroy, pour
des tableaux de gpnre: parmi les manufacturiers, MM. A.
Piot, Jourdan frère et Oe , qui ont exposé les produits de
leur manufacture d'étoffes de goût, située à Troisvilles; MM. Pa-
turle-Lupin et C^, pour les produits de leur manufacture de
Càteau; M. Tellier-Baert, pour des' satins et draps de coton
blanc et de couleur et des circassiennes et satins en laine et
coton de sa fabrication, etc. — Cambrai renferme un grand
nombre de manufacturiers et d'artisans distingués, et pourtant
le jury chargé de la distribution des médailles a remarqué
avec regret qu'un petit nombre d'entre eux a répondu à l'appel
qui leur était fait à tous , et a cherché à lutter avec les étrangers
dont les produits remplissaient presque seuls les salles d'expo-
sition. A. P.
Dieppe. — Société archéologique. — Cette société continue ses
explorations avec succès. La réunion annuelle de 1827 a eu lieu
le 27 décembre; M. P. J. Féret, directeur des fouilles et des
travaux, a présenté le rapport de ce qui avait été exécuté dans
le cours de l'année. Les découvertes faites jusqu'ici n'ont guère
qu'une importance locale; mais le rapporteur croit pouvoir es-
pérer de plus grands résultats pour l'avenir. Les recherches
ont été continuées dans la cité de Limes, et d'autres travaux,
entrepris sous les auspices de S. A. R. Madame, ont constaté
l'existence d'une bourgade Gallo-Romaine entre les villages de
Braquemont et de Granicours. L'assemblée , en votant de nou-
veaux fonds pour 1828, a prorogédans sesfonctions la commis-
sion précédemment nommée, et dont M. le baron deViEL-CASTEL,
sous préfet, estprésident. Elle a aussi décidé que le plan delà cité
de Limer, serait réduit et gravé aux frais de la Société. P. A. D...
DEPARTEMENS. 78?
La Rochelle. — Cours industriels élémentaires. — Ces cours,
si utiles par les connaissances qu'ils répandent, et plus encore
par les améliorations morales qu'ils préparent, prennent de
plus en plus, dans celte ville, les formes et la consistance d'une
institution permanente, qui ne variera plus qu'en raison des
progrès que les sciences auront faits, et surtout des méthodes
d'enseignement , science nouvelle que l'on commence à cultiver
avec succès. Le conseil d'administration de ces cours a reconnu
le besoin qu'ils éprouvent d'une bibliothèque où les élèves
puissent étudier, hors du lems des leçons, renouer la chaîne
des idées lorsqu'elle s'est rompue, fixer dans leur esprit
l'instruction que des leçons orales ne peuvent pas toujours
enraciner assez profondément. Mais la formation d'une biblio-
thèque industrielle exige le concours d'un assez grand nombre
de citoyens; le conseil d'administration fait un appel aux amis
des sciences et de leur propagation; il rappelle ces expre<sions
du président actuel de la chambre élective ( M. Royer-
Collard ) : « Du moment (pie la Charte fut donnée, l'instruc-
tion universelle fut promise, car elle devint nécessaire. » Les
dons que l'on voudra faire à la bibliothèque naissante de l'en-
se'mnement industrie! seront reçus avec reconnaissance; les
donateurs sont priés de les adresser ( livres ou argent ) à
la Rochelle, à M. Larvet, bibliothécaire du conseil, qui en
donnera le récépissé. '•
Nantes. — Société académique de la Loire- Inférieure. —
Encouragr/ncns pour perfectionner les races des animaux qui
servent à l'agriculture. — Nominations.— Cette Société ne s'oc-
cupe pas seulement de matières littéraires et scientifiques,
mais aussi de tout ce qui intéresse le bien public. Le 26 mai
dernier, un jury choisi dans son sein a distribué des prunes
d'encouragement aux cultivateurs qui avaient amené à la foire
de Nantes les animaux les plus beaux et les plus propres a
l'agriculture. La Société académique a fait les fou Is <!e ces
primes, auxquelles il est à désirer que l'autorité locale ajoute
quelque chose, pour augmenter l'émulation quelles contri-
buent à exciter.— Le ministre de l'intérieur avait adresse à la
Société, par l'intermédiaire du préfet, des questions mu- les
diverses qualités de laines, et sur l'état de celle branche de
production dans ce département La section d'agriculture va
répondu par un rapporl I r.s-reuiarquable cl rempli (le détails
intéressans. — La Société académique a nomme membres cor-
respondans, dans sa séance du - août dernier. M"" la priu-
cesse Constance de Saxm, et dans celle ^ a8aoùt, W..M.-A.
Jui.i.iEN, de Paris. v P
784 FRANCE.
PARIS.
Institut. — Académie des se /eues. — Séance du 17 no-
vembre 1828. — Une lettre du ministre de l'intérieur annonce
que , sur la proposition de l'Académie, il a destiné une somme
de 610 fr. à l'achat et au transport de la masse de fer météo-
rique, déposée dans le viilage de la Caille, département du
Yar. Celte acquisition est faite au profit du muséum d'histoire
naturelle. — M. Raspail annonce qu'une étude suivie, de près
de 25o bélemnites recueillies dans toutes les Alpes de Pro-
vence, lui a fait connaître des résultats nouveaux pour lesquels
il désire prendre date. Il conclut de cet examen que les bé-
lemnites ne sont pas des tests d'animaux , comme le pensent les
modernes, mais qu'ils sont, comme ou l'avait dit primitive-
ment, des appendices cutanés appartenant à des animaux ma-
rins, voisins des échinodermes, et dont les analogues vivans ne
se trouvent plus. — » L'Académie accepte le dépôt d'uu paquet
cacheté de M. Martin de Saint-Ange, contenait le résumé de
ses observations anatomiques sur le cerveau. — M. Arago com-
munique une note de M. Becquerel, concernant les tempéra-
tures inégales des différens points d'un fil conducteur en com-
munication avec les deux pôles d'une pile. Ce physicien annonce
qu'il a constaté que la température du fil va en augmentant,
à partir de chacune de ses extrémités, et que le maximum de
température s'observe constamment dans le milieu du iil. —
M. Girou de Buzareingues lit un Mémoire sur les questions
suivantes : Convient-il de briser avec soin toutes les mottes dans
les champs ensemencés en blé d'hiver ? Est-il toujours avantageux
de semer clair ou de semer dru ? — «, MM. Tessier et Silvestre font
le rapport suivant sur un traité des haras en France , par
M. Huzard fils. « Cet ouvrage ne pouvait manquer de mériter
beaucoup d'attention et d'intérêt. L'auteur, éclairé sur ce sujet
par les sages instructions de son père, et par les connaissances
qu'il a puisées dans ses études vétérinaires, a visité en France
tous nos établissemens de haras , et examiné avec soin nos races
et nos usages relativement à l'élève des chevaux; il a vu avec
la même attention l'Angleterre , la Prusse et toutes les posses -
sions autrichiennes. Déjà il a publié plusieurs écrits qui prou-
vent qu'il avait très - bien observé les différens procédés em-
ployés dans ces divers pays pour conserver et propager, à
l'aide des moyens les plus économiques et les plus certains , les
races les meilleures et les plus utiles à tous les genres de ser-
vice. — Dans le manuscrit qu'il soumet à l'Académie, il a sur-
tout pour objet de prouver que l'étude des chevaux peut et
PARIS. :85
doit être liée , comme celle de tous les autres animaux domes-
tiques, avec l'exploitation rurale, et il cherche à démontrer,
contre l'opinion d'un assez grand nombre de praticiens, que
l'élève de ces animaux , bien dirigée, peut apporter aussi, dans
la plus grande partie de la France, un bénéfice considérable au
cultivateur. » Voici les conclusions du rapport : « Cet ouvrage
annonce un observateur éclairé qui a bien vu et beaucoup vu.
Nous proposons à l'Académie d'écrire à l'auteur, et nous dési-
rons que ce témoignage de satisfaction l'engage à publier son
t ravail, qui fournira de très-utiles documenssur une des branches
les plus impôt tantes de notre économie rurale. » ( Approuvé ).
— M. Cauchy donne lecture d'une note sur les vibrations des
lames courbes.
— Du ~x!\ novembre. — MM. Cuvier et Duménil font un rap-
port sur le mémoire de M. Flourens, relatif aux effets de la
section des canaux semi - circulaires dans les jeunes lapins.
M. Flourens désirait savoir si la section des canaux semi -cir-
culaires produirait dans les mammifères le même effet que
dans les oiseaux ; mais ce n'était pas une question facile à ré-
soudre. Chacun sait que le labyrinthe des mammifères adultes
est enfermé dans un rocher , dont le nom même indique la du-
reté et la solidité ; et d'un autre côté on pouvait craindre que ,
si l'on prenait des individus trop jeunes , leurs mouvemens
n'eussent pas un caractère assez prononcé. M. Flourens a
trouvé dans le jeune lapin les circonstances les plus favorables
à ses recherches. Comme tous les rongeurs, il marche de très-
bonne heure et son rocher durcit assez tard. L'opération néan-
moins, étant toujours plus longue et. plus cruelle que sur les
oiseaux où les canaux osseux sont presqu'à découvert; on de-
vait s'attendre que ses résultats ne seraient pas aussi distincts ;
et en effet, ils étaient plus ou moins troublés parles autres
signes d'agitation et de douleur que donnait ranimai. Au total,
cependant, les résultats ont été semblables, et même ils ont
montré une constance plus soutenue. Lorsqu'on ne coupe qu'un
canal horizontal, le mouvement horizontal de la tète dure plus
long- teins que dans les pigeons. La tète tourne en général du
CÔté du canal coupé. La section des deux canaux horizontaux
non- seulement faisait mouvoir la tète à droite et à gauche, mais
toute la partie antérieure du tronc ; et si ces mouvemens ces-
saient pendant quelque teins, ils reprenaient aussitôt quç l'a-
nimal cherchait à marcher. Si l'on coupe les canaux semi • cir-
culaires verticaux postérieurs , c'est dans le sens vci tieal que
la tète se meut, et souvent le corps de ranimai tout entier est
jeté à la renverse. » L'Académie appi ouve le travail de M. Flou-
786 FRANCE.
rens. — M. Fourier lit , au nom de M. Serres , un rapport ver-
bal sur l'ouvrage de M. Girou de Buzareincues, relatif à la
génération. — M. Poisson lit l'analyse d'un mémoire sur l'é-
quilibre des fluides, et une addition à son Mémoire sur l'équi-
libre et le mouvement des corps élastiques. — M. Thénard rend
compte de l'examen qu'il a fait des produits des essais de
M.* Cagnakd-Latour sur la cristallisation du carbone. Ceux
de ces cristaux qui sont sans couleur rayent le cristal de
roche, mais ils sont raves par le diamant; ils ne brûlent point,
et une analyse exacte a prouvé que c'était non pas du carbone ,
mais un silicate.
Du ier décembre. — On lit une lettre du garde-des-sceaux
relativement au moyen de pré venir la falsification îles écritures.
Le ministre annonce qu'un particulier prétend avoir découvert
un procédé de ce genre. Il invite l'Académie à s'occuper très-
promptement de cette importante question. La lettre du ministre
sera remiseàla commission précédemment nommée qui est priée
d'accélérer son travail. — M. Baudouin offre à l'Académie la pre-
mière livraison d'un Dictionnaire géographique de toutes les com-
munes de France. Il désire que cet ouvrage soit admis pour
concourir au prix de statistique. M. Fourier en fera un rapport
verbal. — On lit une lettre de M. Hachette qui exprime sessen-
timens de reconnaissance pour la propositon que la section d'é-
conomie rurale a bien voulu faire de lui dans la dernière séance.
Voulant témoigner toute sadéférence pour l'opinion de plusieurs
des membres de l'Académie , il désire n'être point compris dans
les candidats pour la place actuellement vacante, et plein de
confiance dans les dispositions bienveillantes dont l'Académie
l'a déjà honoré, il annonce l'intention de se présenter de nou-
veau pour la place qui deviendrait vacante dans la section de
mécanique. L'Académie procède par voie de scrutin à l'élection
d'un membre pour la place vacante dans la section d'économie
rurale , par le décès de M. Bosc. Le nombre des votans est 57.
Au premier tour, M. Flourcns obtient 11 voix , M. Dutrochet 14 ,
M. Girou de Buzareingues 7 , M. Huzard fils 5 ; M. Emma-
nuel tC H arcowt 4 , M. Aug. Saint-Hilairc 1; MM. Say et Busche,
chacun une voix. Au deuxième tour , sur 58 voix , M. Flourens
en obtient 3o, M. Dutrochet 18 , M. Girou de Buzareingues 4,
M. Huzard fils l\. M. Flourexs est proclamé. M. Ara go annonce
que la commission nommée pour examiner le flint-glass et le
crown-glass, présenté par MM. Thibeaudeaii et Bontems , ne
diffère son rapport que parce qu'elle attend de nouveaux
échantillons dont elle a besoin pour apprécier toute l'impor-
tance des procédés dont il s'agit. Il a cru devoir faire présente-
PARIS. 787
ment cette remarque , afin qu'on ne puisse conclure de ce retard
rien de défavorable au succès d'une recherche aussi utile et
qui peut avoir tant d'influence sur la perfection des lunettes
achromatiques. — M. Fourier lit un mémoire d'analyse con-
cernant divers points dé la théorie de la chaleur. — MM. de
Cassini, Desfnntaines , de Wirbel et de Blainville ionl un rap-
port sur i\n mémoire de M. Adolphe Bro>cniart, qui a pour
titre : Nouvelles recherches sur le pollen et les granules sperinn-
tiques des végétaux. << L'ordre de phénomènes dont s'est occupé
l'auteur est un nouveau champ de recherches ouvert à l'in-
vestigation des naturalistes et des physiciens ; et M. A. Bron-
gniart a le mérite incontestable, sinon d'y avoir fait la pre-
mière découverte , au moins d'avoir attiré l'attention sur des
faits curieux , légèrement entrevus avant lui , puis négligés et
oubliés, et surfout de les avoir éclairés et confirmés par une série
assez nombreuse d'observations méthodiques dirigées avec saga-
cité, et qui, dans une matière aussi délicate et aussi obscure, exi-
geaient beaucoup de soin et d'exactitude. C'est sons ce rapport
que votre commission vous propose d'accorder votre approba-
tion au travail de cet ingénieux observateur. « (Approuvé.) —
MM. Vauqui i.ix et d'Arcet font un rapport sur un mémoire de
MM. Chevalier et Langlumé, intitulé : Essai sur la lithogra-
phie. Les améliorations annoncées par les auteurs consistent
principalement dans l'acidul'ation des pierres, l'effaçage des
dessins , et la retouche de ces mêmes dessins sur pierre.
Voiei les conclusions du rapport: «L'art de la lithographie
nous paraît avoir reçu une grande amélioration par les re-
cherches de MM. Chevalier et Langlumé , el arriver très-près
de sa perfection. Nous espérons que les lithographes sauront
quelque gré aux personnes qui ont porté la lumière de la chimie
sur cet objet important, sans laquelle cet art serait encore
festé long-tcms dans l'obscurité de la routine. Nous pensons
enfin que l'Académie doit donner son approbation au travail
de MM. Chevalier et Langlumé, et les engager à diriger leurs
connaissances chimiques sur les autres arts qui peuvent en
avoir besoin.» (Approuvé.) — M. Cacchi lit nue note sur
l'équilibre et le mouvement des verges élastiques el rectangu-
laires , droites OU courbes, d'épaisseur COUStaute OU d'épaisseur
variable. A. Michelo r.
Société royale des prisons. — assemblée générale du '?\ jan-
vier 1828, sous la présidence de S. 1. R. Monseigneur l<
I ) \i l'iuv. — Après une allocution de |*au juste président , qui .
témoigné de nouveau tout l'intérêt que lui inspirent le but et
les 11 a vaux de la Société, le ministre de ['intérieur fait «m
7 88 FRANCE.
rapport dont nous allons donner une rapide analyse. En 18-27,
les plans de la prison modèle ont été arrêtés définitivement et
les travaux mis en activité. A Nismes et à Draguignan, les
maisons d'arrêt et de justice sont achevées. Des travaux d'a-
mélioration sont commencés , ou commenceront prochainement
pour les prisons de trente villes différentes, parmi lesquelles
on remarque Alby, Alençon, Angoulème, Belfort, Besançon,
Carcassonne, Douai, Laon , Lille, Limoges, Lyon, Melz,
Moulins, Tsantes , Orange, Roanne, Rocroy, Rouen, Saint-
Brieuc, Sedan , Tours , Troyes, Vervins, etc. On examine des
plans et des devis pour la reconstruction des maisons d'arrêt
de Châlons-sur-Saône et de Boulogne. Les budgets de dépar-
temens comprenaient, en 1827, près de 1,200,000 francs pour
l'agrandissement ou la réparation des prisons départementales.
Une somme à peu près égale, destinée au même objet, a été
votée par les conseils généraux pour l'année 1828. Dans plu-
sieurs prisons, des moyens de travail ont été procurés aux dé-
tenus par les soins des autorités locales et des commissions de
surveillance. Les ateliers se multiplient de plus en plus dans
le.; maisons de ce genre. Le produit des travaux industriels
des condamnés s'est élevé, en 1827, à 1,4 00,000 fr. — L'amé-
lioration du régime des maisons centrales de détention est le
but vers lequel tendent tous les efforts. Du travail, une nour-
riture saine, un logement propre, des vêtemens, toutes ces
ressources y existent pour les condamnés ; mais il reste beau-
coup à faire pour que les maisons centrales soient en état de
les recevoir tous. On s'est occupé des moyens de séparer des
autres les jeunes condamnés, dont le nombre a été, en 1827 ,
de 804. 4oo d'entre eux peuvent être recueillis dans les mai-
sons de Loos, Clervaux et Montpellier. Dans les dix premiers
mois de l'année, 4><)58 individus ont été libérés ; ils ont reçu,
à leur sortie, indépendemment de leurs deniers ordinaires de
poche, une somme moyenne de 63 francs. 4°7 d'entre eux qui
n'avaient point travaillé n'ont rien reçu en sortant. Un établis-
sement, qui mérite d'être imité, s'est formé à Lyon : c'est la
maison de refuge , fondée par un habitant de cette ville. Elle
assure à des femmes sorties des prisons du département un
asile et des moyens de travail. Elle compte deux années seule-
ment d'existence, et déjà plus de 5o femmes y sont occupées.
— M. Billecocq, l'un des secrétaires, succède au ministre de
l'intérieur, et annonce que plusieurs personnes sont présentées
pour faire partie de la Société : l'assemblée prononce leur ad-
mission. — M. le préfet du dépariemeut de la Seine fait un rap-
port sur l'état des prisons de Paris. La restauration de Sainte-
PARIS. 789
Pélagie est sur le point d'être terminée. Les nouveaux bàtimens
seront occupés , dès qu'un promenoir couvert pour les malades
et des ateliers pour les enfans condamnés corrcctionnellement
y auront été ajoutés. La Conciergerie a été beaucoup améliorée;
la distribution intérieure est plus convenable ; l'aspect général
de l'édifice est moins triste et moins effrayant. L'ancien dépôt
de la préfecture de police, contre lequel se sont élevées de si justes
plaintes, va disparaître enfin : on dispose une maison pour le
remplacer. Les sexes et les âges y seront séparés autant que
possible. Les délits et les crimes présumés être la cause de l'arres-
tation donneront lieu aussi à la précaution de la séparation.
Les projets à l'étude sont : i° La maison d'arrêt des hommes;
20 l'hospice-prison, spécialement destiné aux filles publiques;
3° la nouvelle prison de la dette ; 4° l<i maison de la correction
paternelle et de refuge; 5<> la maison d'arrêt des femmes. —
M. le préfet de police expose les nombreux inconvéniens que
présente l'état actuel de la prison de la grande Force. La popu-
lation de cette prison excède de deux cents le nombre des in-
dividus qu'elle peut renfermer convenablement. Pius de i5o
sont couchés sur la paille dans les corridors. Les autres détenus
couchent trois dans deux lits rapprochés. M. de Bei.leyme
propose des améliorations peu coûteuses, qu'il appelle de tous
ses- vœux. — M. de Tourkon, pair de France, rend compte
d'une visite qu'il a faite de plusieurs maisons d'arrêt dans les
départemens qui bordent le Rhône et dans le nord -ouest de la
France. La prison de Faïence offre deux défauts essentiels. Elle
a trop peu d'étendue, et ses préaux sont en petit nombre : les
sexes seuls peuvent y être séparés; les âges et les délits s'y
trouvent confondus. L'administration ne fait aucun frais pour
le vêtement des prisonniers : il faut que la pitié publique v sup-
plée. La prison de Tournon (Ardèche) e->t incommode et insa-
lubre pour les prisonniers, dont le sort serait intolérable, sans
les soins que leur prodigue une association de bienfaisance à
la tête de laquelle est placé le respectable M. Ferdinand de
Farconet. Un abus que M. de Tournon a remarqué dans
beaucoup de prisons vient des concierges, qui s'approprient
une partie des préaux destinés aux détenus, pour en faire, soit
des basses-cours, soit des jardins, pour leur usage personnel.
Cet abus est grave; la moralité des prisonniers peut en souffrir
autant (pie leur santé; il demande une prompte et sévère
répression. D'autres concierges exigent un prix exorbitant
pour le loyer des lits qu'ils fournissent à ceux des détenus qui
peuvent faire celte dépense, tandis que les autres sont entassés
sur une paille humide dans des appartenons malsains. M. d'Ar-
79o FRANCE.
goût, ayant visité les mêmes prisons que M. de Tournon ,
se borne à présenter quelques faits qui ne se trouvent pas dans
le rapport de ce dernier. La maison d'arrêt de Vienne n'a point
d'infirmerie; des accidens graves sont résultés de cet état de
choses. Les latrines répandent dans cet établissement une infec-
tion insupportable. Un fourneau d'appel y est tout-à-lait né-
cessaire. A Saint- Etienne (Loire), on a donné trop d'atieniion
à la beauté extérieure du bâtiment qui sert de prison. Le terrain
qui l'environne est malsain; en temps de pluie, les préaux se
remplissent d'une eau qui s'écoule difficilement ; au dedans
point de courant d'air; inconvénient des latrines, plus fâcheux
encore que celui qui existe dans la maison de Vienne, puisque
c'est principalement dans i'infirmerie que se répand l'infeclion;
humidité générale dans les logemens voûtés; faedités d'éva-
sion, etc. Ces défauts auraient pu être évités en grande partie,
si les architectes avaient donné à leur plan la simplicité qui
convient aux édifices de ce genre. KRIiodez, le rapporteur a
été pleinement satisfait de l'état de la maison d'arrêt. A Mon-
tauban, les détenus couchent dans des espèces de cachots ; le
jour, ils sont dans de grandes pièces où nulle précaution n'est
prise pour les garantir des rigueurs de l'hiver. Le département
des Basses-Pyrénées, quoiqu'il soit très-pauvre, a fait beaucoup
de sacrifices pour améliorer l'état des prisons; c'est un exemple
à proposer aux autres. De 1820 à 1827, /|33,ooo fr., c'est-à-
dire, une somme presque égale à la moitié de la contribution
foncière annuelle, a été appliquée à cet objet. En 1816, les
prisons de Pau et à'Orthez présentaient l'aspect le plus ef-
frayant, soit sous le rapport de l'état physique des détenus,
soit sous le rapport de leur moralité; les âges, les sexes , les
délits, tout y était confondu , et les en fans même étaient dévorés
par des maladies honteuses, dont ils auraient dû ignorer le
nom et l'existence. Douze années ont suffi pour opérer le chan-
gement le plus satisfaisant, et le rapporteur donne beaucoup
d'éloges au régime actuel de ces maisons. Il expose ensuite des
vues sur le système pénitentiaire. Il pense que l'établissement
d'ateliers trop nombreux dans les prisons pourrait jusqu'à cer-
tain point entraver les industries particulières, en jetant dans
le commerce une trop grande quantité de produits. Nous ne
partageons point à cet égard les craintes de M. d'Argout ; et, à
supposer même que cet inconvénient pût exister, Userait facile
de prendre des mesures propres à le faire disparaître. — A
M. d'Argout succède M. Degéuando, qui rend compte d'une
visite qu'il a faite dans les prisons de Lyon. Après avoir donné
beaucoup d'éloges au régime et à l'administration des prisons
PARIS. :9,
actuellement existantes, il expose son opinion sur remplacé-"
ment choisi pour la prison de Perrache , terrain humide , sujet
aux inondations du Rhône, par conséquent insalubre, et qui
exigera nécessairement des remblais considérables et coûteux.
Les associations charitables se sont multipliées à Lyon. La con-
frérie de la Miséricorde est une association religieuse qui envoie
trois de ses membres, deux ou trois fois la semaine, porter
l'instruction dans les prisons et les hôpitaux de la ville. Sainte-
Pélagie, établissement formé depuis trois ans, recueille les filles
de mauvaise conduite, et renferme aujourd'hui 5o repenties,
qui en ont fait volontairement leur asyle. 12 ont été déjà re-
mises à leurs parens , ou placées comme ouvrières. Yn autre
établissement, la Solitude, formé depuis quatre années, reçoit
les femmes qui ont subi la peine des travaux forcés. Ces femmes
s'occupent à dévider de la soie, et le produit de leur travail
couvre aujourd'hui les frais de la maison. M. Degérarido as-
sure qu'une moralité exemplaire s'y fait remarquer. Il saisit
cette occasioii pour exprimer le désir de voir l'administration
s'occuper du sort des condamnés qui ont subi leur peine, et qui
recouvrent la liberté, sans acquérir des moyens d'existence. —
M. le garde-des-sceaux présente quelques observations sur les
prisons de Toulon , de Marseille et d'slûc. Les cachots de cette
dernière ville sont privés d'air. Cet inconvénient grave , sous
un climat brûlant , réclame un prompt remède. L'un des pré-
cédons rapporteurs avait exprimé le vœu de voir les condamnés
jouir d'une certaine liberté. Le garde-des-sceaux pense que ce
vœu ne doit n'être accueilli qu'avec beaucoup de circonspec-
tion. Les fers ont été jusqu'à présent regardés comme indis-
pensables : les camisoles de force, comme celle qu'on emploie
pour les aliénés, semblent devoir suffire. — M. Breton , tré-
sorier, présente le compte financier de la Société; l'actif
en caisse était, au lit janvier 1828, de 189,333 fr. 7', c.
— M. le duc de Doudeauville lit quelques observations faites
par lui dans un voyage d'agrément. A Orléans, a Niort, à
Poitiers , il a trouvé l'état d»s prisons satisfaisant. La qualité' A\i
pain distribué aux prisonniers est bonne : on se plaint ce-
pendant de ce que les rations m- sont pas assez fortes. A La Ro-
chelle et à Bordeaux, hs prisons sont trop petites : les hommes
h les femmes habitent le même corps de bâtiment. L'hospice
des aliénés de cette dernière ville est tout-à-faii remarquable, et
peut être cité comme un modèle. •— MM. Jacqj inot-Pahpe-
WJlf E , MOREAI , Dl Damas, et m B l »B B i -M v BOIS terminent la
Séance par des rapports sur plusieurs prisons qu'ils ont vi-
sitées. Le dernier expose ses vues sur la peine de la déporta-
79* FRANCE.
tion, dont l'application lui paraît impraticable et l'essai dan-
gereux. — S. A. R. , en se séparant de l'assemblée , exprime
la satisfaction que lui donnent les progrès de l'institution et le
dévouement des membres de la Société. A. P.
Cours de droit naturel et de droit public , par M. Charles
Comte, avocat (i). — Le monopole de l'éducation, en faveur
de l'État, nous paraît aussi contraire aux saines idées de li-
berté, que beaucoup d'autres sortes de monopoles qui entra-
vent encore plusieurs branebes d'industrie. Quoique la question
soit à peu près décidée dans ce sens, du moins en théorie, elle
est loin de l'être ainsi par nos institutions ; et si nos législa-
teurs s'avisaient de vouloir les réformer à cet égard, ils trou-
veraient de nombreux obstacles, non pas seulement dans les
préjugés des ignorans et des routiniers, mais encore dans les
intérêts de beaucoup de personnes qui aujourd'hui exploitent
en paix le privilège, et qui se rendent probablement justice,
lorsqu'elles semblent craindre de ne pouvoir soutenir la concur-
rence, du jour, où l'université, déchue de son pouvoir tyran-
nique, laisserait la place libre aux industries privées. Maisl ['uni-
versité subsiste, et force est aux citoyens de payer et d'écouter
les leçons de ses professeurs et de ses agrégés ; heureux, lors-
qu'un grand - maître , comme M. Vatiménil, comprend assez
bien les besoins de son pays et de son époque pour abdiquer en
partie d'injustes prérogatives. C'est au ministre qui a ranimé
l'enseignement public, en rappelant dans leurs chaires désertes
les savans exilés de la Sorbonne par le ministère déplorable ,
que nous devons aussi le cours de législation de M. Comte ,
dont le nom seul est un appel aux amis des fortes études.
M. Vatiménil ne s'est pas arrêté là; et, en attendant les ré-
formes qu'exige l'organisation des facultés de droit, il autorise
d'autres hommes distingués, sans mission universitaire, à pré-
senter aux jeunes gens les moyens de compléter hors des écoles
l'instruction nécessaire a leurs professions futures (i).
C'est le 19 décembre dernier, que M. Comte a lu sa première
leçon , devant un auditoire composé en partie déjeunes gens ,
(1) Ce cours a lieu les lundi et vendredi de chaque semaine, de
trois heures à quatre, dans Y amphithéâtre de la rue des Grès , n° 9 ,
près la Soi bonne. On souscrit chez M. Alex. Gobelet, libraire, à côté de
l'École de Droit , et chez M. Cassin , rue Taranne , n° 12. Le prix du
Cours, pour les huit mois de la durée, est de 60 fr., ou de i5 fr.
pour deux mois , et de 3o fr. pour quatre mois.
(a) M.Lerminier, avocat, l'un des rédacteurs d'un de nos journaux
philosophiques les plus estimés , /*■ Globe , a ouvert , rue du Colombier ,
PARIS. 793
en partie d'hommes déjà connus par leurs travaux littéraires et
scientifiques, et dont la présence attestait la haute réputation
du professeur et l'importance de son enseignement. Cette pre-
mière leçon a été consacrée à l'exposition des principes géné-
raux qui, selon M. Comte, doivent servir de base à l'étude du
droit naturel. On y a reconnu la même méthode, le même res-
pect pour les faits et l'expérience qui les recueille, dont le
Traité de législation du même auteur a donné le sage exemple.
Espérons que ces cours particuliers, qui sont un premier pas
vers l'affranchissement inévitable de l'instruction des entraves
universitaires, obtiendront tout le succès qu'ils méritent. «
Cours de langues vivantes. — Il s'ouvre en ce moment des
cours, soit élémentaires, soit de perfectionnement, des langues
allemande, anglaise et française. Ce dernier est destiné aux
étrangers, principalement aux Allemands et aux Anglais. L'ex-
périence ayant démontré que les cours collectifs, lorsque les
auditeurs sont en grand nombre, laissent beaucoup à désirer
comparativement aux cours particuliers, au point que les pre-
miers ne deviennent profitables qu'à quelques auditeurs privi-
légiés ; les professeurs associés pour cet enseignement ont
résolu de ne recevoir que huit élèves au plus pour chacun de
leurs cours, et d'employer le tems nécessaire aux exercices
individuels de manière à ce que leurs cours puissent réunir les
avantages des deux genres d'enseignement. Le prix est de
i5 fr. par mois , payables d'avance. On souscrit tous les jours ,
rue de Beaune , n" 21 , chez M. Ernest de Liebhaber, l'un des
professeurs. M. le major de Liebhaber, ancien officier saxon
passé au service de France , auteur de X Examen raisonné de
C état actuel de la France [en 1826), ouvrage fort remarquable et
qui fit sensation à cette éporjue , et d'une traduction libre de
la Messiade de KlopJ "stock , qui vient de paraître chez Belin-
Mandar, est un de ces hommes d'un mérite distingué, qui se
recommandent par leurs productions. Z.
Clierté du pain ; secours aux indigens et aux familles mal
aisées. — Des mesures pleines de sagesse, inspirées par une
prudente humanité, sont mises à exécution à Paris depuis le
n° 9.3, un Cours d'histoire du Droit; un nuire avocat , M. Bouchhnk-
Lkfeh, que nous comptons parmi nos collaborateurs , se propose de
donner une suite de leçon sur le droit public administratif. Son cours ,
qui commencera le I ri janvier prochain , aura lien les lundi et vendredi
à une heure, rue de Tour aine, n° (*>, près l'École de Médecine. On paye
60 francs pour les huit mois de l'année scolaire.
t. xi.. — Décembre 1828. 5x
794 FRANCE.
16 décembre. Le conseil municipal a jugé que les circonstances
actuelles exigeaient que les approvisionnemens de réserve
fussent mis en consommation, et qu'il devait être fait des dis-
tributions de pain au-dessous du prix marchand ; en prenant
les précautions dont l'expérience a fait apprécier l'efficacité
pour que ie soulagement soit distribué avec la plus scrupuleuse
équité , en raison des besoins réels. L'administration n'a point
voulu faire de distributions gratuites, mais seulement faire
descendre, pour les classes les moins aisées, le prix de l'ali-
ment le plus nécessaire et le rendre accessible, à peu près
comme dans les tems ordinaires. De plus, elle a soin que le
pain délivré au rabais soît absolument de même qualité que
celui dont le riche se nourrit à im prix un peu plus haut. Ces
mesures où il semble que tout est réglé par l'économie et la
prévoyance, au profit des malheureux, n'ont pointant pas reçu
l'approbation universelle : des publicistes ont agité de nouveau
la question des approvisionnemens de réserve , des greniers
d'abondance, et la résolvant dans le sens le plus rigoureux, ils
ont blâmé l'administration qui n'est pas de leur avis. Mais
ces publicistes oublient que leur science ne s'est pas encore
élevée jusqu'à la démonstration; que leurs doctrines sur les-
quelles ils ont tant de peine à s'accorder ne sont pas éclairées
par le flambeau de l'évidence ; que, dans l'état d'incertitude
où elles laissent encore les meilleurs esprits , le parti le plus
favorable aux besoins de la classe pauvre et souffrante est vé-
ritablement le plus sage; et que l'expression de la reconnais-
sance des malheureux soulagés est aussi une preuve en faveur
d'un acte de l'administration publique : un bienfait qui vient à
propos ne peut être une erreur. Le conseil municipal a re-
cueilli le témoignage le plus flatteur de la bonté de ses mesures;
chaque jour il reçoit les bénédictions du pauvre; voilà sa ré-
compense, et les hommes de bien lui doivent l'appui de leurs
suffrages , des encouragemens et des éloges. La police s'honore
quand elle comprend sa destination si noble et si pure , placée
dans une sphère supérieure à celle des passions et des partis
politiques, et qui a surtout pour objet la sûreté, la tranquil-
lité, la santé, la moralité publiques, l'amélioration du sort
des indigens, les moyens de prévenir les délits et les crimes,
et le bien-être de toutes les classes de la société , sans distinc-
tion d'opinions ni de croyances politiques ou religieuses. Au-
tant nous avons repoussé avec énergie les mesures violentes et
oppressives d'une police partiale et passionnée, qui sacrifiait
aux intérêts d'une faction dont elle était devenue l'instrument,
la majorité et presque L'universalité des citoyens; autant nous
PARIS. 795
aimons à honorer et à bénir l'administration bienfaisante et pa-
ternelle qui s'occupe d'alléger les souffrances de la classe pauvre ,
qui encourage le travail, qui cherche les moyens d'extirper la
mendicité , et qui entre dans des voies nouvelles de justice, de
prévoyance, de philantropie , où l'exemple qu'elle donne à
Paris devra être suivi dans nos départemens. De premiers
essais en ce genre, quoique bons et utiles , ne peuvent com-
porter des perfectionnemens que le tems et l'expérience devront
naturellement amener. M. A. J.
Statistique. — Mouvement de la population de la ville de
Paris, pendant l'année 1826, fourni par la préfecture du dé-
partement.
à domicile
* \ aux hôpitaux.
en mariage. .
hors mariage.
en mariage. .
hors mariage.
garçons
filles. .
garçons
filles. .
garçons
filles. .
garçons
filles. .
9>639
9,428
2,717
2,553
I91
210
2,640
2,592
19,067
5,270
401
5,232
NAISSANCES.
Total 2
r des garçons 15,187
" ' * I des filles 14,68 3
Total.
EHFANS
NATURELS
reconnus, compris dans les < masc.
naissances ci-dessus. ... I fém. .
abandonnés
| masc.
I fém. .
*9>97°
1,262
1,556
4,og5 j
3,989 !
MARIAGES.
Enfans morts-nés.
à domicile
anx hôpitaux civils .
militaires
déposés à la Morgue.
Total. . .
Total
garçons et filles
garçons et veuves. . . .
veufs et filles
veufs et veuves
| masculins. . . .
f féminins
[ masculins,
6,456
368
708
202
810
737
9.970
2,4 18
8,084
io,5oa
-54
I 1,547
féminins. .
masculin*.
féminins. .
masculins.
féminins. .
masculins,
féminins. .
7,392 j
8,255 I
4,463 j
4,438 I
411 j
278 |
Ï4 '
i5,647
8,901
411
332
•■"'.'■ 1 1
796 FRANCE.
Consommation de l'année 1826, par la ville de Paris.
Boissons.
Vins hectolitres
Eaux-de-vic . . .
Cidre et poiré . .
Vinaigre
Bière
Raisins
Comestibles.
Bœufs tète
Vaches
Veaux
Moutons
Porcs et sangliers
Viande à la main.
Charcuterie. . . .
Abats et issues. .
Fromages secs .
Marée
972,650
id 3 1,661
id. 1 1,53 1
id. 21,408
id i67,6i5
\ kilogrammes. 1,577,908
81, 43a
i3,238
74,43o
4o3,583
9o,83o
2,110,069
^97
id
id
id
id
kilogrammes.
id
id 805,079
id 1,4 1 5,i 56
montant de la vente sur ) _
les marchés, en francs. ) ' 4»7*
Huîtres francs 923,026
Poissons d'eau douce. id. 613,169
Volaille et gibier . . id 9,179,603
Beurre id. 9,563,129
OEufs id 4,776,118
Foin bottes 9,367,442
Paille id 1 5,3 16,2 16
Avoine hectolitres. . . i,i5i,473
Les grains et les farines vendus à la halle ne figurent point
dans ce tableau, attendu que ces ventes ne donneraient pas
la consommation réelle de la ville, évaluée à i5oo sacs du
poids de i5o, kilogrammes par jour, en tems ordinaire.
Lorsque le prix du pain est plus élevé hors de Paris que
dans son enceinte, les dehors n'y apportant pas et en tirant,
au contraire, la consommation journalière n'a plus de règle;
elle est de 1700 sacs et au-delà.
( Extrait de l'Annuaire du bureau des longitudes.}
Fourrages ex
grains. . .
A M. le directeur de la Revue Encyclopédique. — Paris,
27 novembre 1828. — Monsieur, vous avez inséré dans votre
cahier du mois de septembre dernier une lettre de M. Eynaro,
remplie d'idées et de désirs très-justes relatifs à l'éducation
desjeunes Grecs. Je désire qu'il sache , par le moyen de votre
Revue , que depuis plusieurs années le Gymnase normal , mili-
taire et civil, que j'ai l'honneur de diriger à Paris, a reçu gratui-
tement tous les jeunes Grecs qui se sont présentés pour suivre
notre cours. Nos procédés sont tellement d'accord avec les vœux
PARIS.
■97
de M. Eynard, que nous formons précisément les âmes fortes,
les corps robustes et les hommes vertueux qu'il demande, et vous
avez certifié plusieurs fois , par votre respectable suffrage ,
la vérité de ces faits. Quand ces jeunes gens rentreront dans
leur patrie, elle trouvera des Grecs capables de lui rendre
les plus grands services. Jpsilanti-Strati et plusieurs autres
ont remporté chez moi des prix qui supposent un grand
développement de toutes leurs facultés; et les autorités de
la Grèce feront très-bien de confier à ces excellens élèves
de mon établissement les commissions les plus difficiles et
les plus périlleuses; car je suis sûr qu'ils s'en acquitteront
dignement. A présent même , j'ai la satisfaction de recevoir
au Gymnase plusieurs Grecs qui prennent part à nos exercices
et qui se distinguent comme leurs prédécesseurs. M. Eynard
peut être certain que je ne cesserai point de donner les
mêmes soins à tous ceux qui pourront m'ètre confiés par la
suite. — J'ai l'honneur d'être avec une considération distin-
guée , etc. Le Colonel-Directeur des gymnases normaux
du Gouvernement , Amoros.
P. S. Une partie des infirmiers du Val-de-Grâce, qui partent
pour la Grèce, ont suivi mes exercices d'après l'excellente idée
de M. Bourdin , directeur de cet hôpital. Ces hommes sont en
état de rendre de grands services à l'humanité, dans les cas dif-
ficiles qui peuvent se présenter dans une guerre, pour sauver
les malades, éteindre un incendie, etc.
Théâtres. — Théâtre-Français. — Première représentation
de Y Espion , drame en cinq actes et en prose de MM. Ancelot
et Mazères. (Samedi i3 décembre). — Parmi les romans
de Cooper X Espion est un des plus estimés; c'est une concep-
tion originale dans laquelle, en peignant quelques-unes des
scènes de la guerre d'indépendance , l'auteur a su développer
un caractère neuf et as>ez dramatique, lin simple colporteur,
animé d'un ardent amour de la patrie, veut, dans son luunbie
situation, contribuer aussi au triomphe de la liberté; et, lors-
que tant d'autres ne font à cette cause sacrée que le sacrifice de
leur vie , Harvey Birch trouve le moyeu de lui en taire un plus
grand, celui de son honneur. A l'aide de SOU métier, il pénètre
dans les camps cl parmi les soldats anglais; il y recueille des
renseignemens utiles à Washington, et, d'accord avec le fonda-
teur de la liberté américaine, complice de ce noble espion-
nage, il y donne de faux avis non moins utiles à sou pays. Ses
intelligences avec l'ennemi sont avérées il se < aehe devant se
798 FRANCE.
concitoyens qu'il ne veut pas détromper pour mieux tromper
l'ennemi; il se laisse condamner à la mort des traîtres, et il se
résigne à être maudit par ceux auxquels il immole le bien le
plus précieux de l'honnête homme, par ceux qui lui devraient
des couronnes civiques. On voit tout de suite que la peinture
d'un tel caractère convient mieux au roman qu'au drame ; elle
a besoin de ces développemensqui peuvent devenir des beautés
dans la narration, mais qui sont des longueurs au théâtre; ici
d'ailleurs la grande action, la lutte de la liberté, disparaît com-
plètement, et le héros du romancier est presque réduit par le
poète dramatique à ne ligurer que dans l'aventure de M. Whar-
ton. C'est en effet cet épisode du roman de Cooper dont les
auteurs ont fait le véritable sujet de leur pièce. Henri Wharton,
jeune américain, officier dans l'armée anglaise, n'a point quitté
ses drapeaux au moment de la révolution. Il vient sous un dé-
guisement voir sa famille ; reconnu et soupçonné d'espionnage,
il est condamné à mort par un conseil de guerre. Les inquié-
tudes de son vieux père , de ses deux sœurs, de Dunwoodie,
son ami, qui doit épouser Frances, l'une de ses sœurs, et qui,
en sa qualité de major des dragons de la Virginie , est obligé de
le faire juger et de tâcher de le reprendre , lorsque , grâce à
l'industrie de l'espion , ii est parvenu à s'échapper : voilà les
scènes et le pathétique du drame. Les deux premiers actes se
passent dans la famille de M. Wharton , où Washington, sur-
pris par un orage , a reçu l'hospitalité , mais sans être connu , et
désigné sous le nom de Harper. Il voit arriver Henri Wharton ,
le reconnaît malgré son déguisement et promet de lui être
utile s'il lui arrivait quelque accident. Le troisième acte est
rempli en partie par le jugement; Henri, qui avait prévu sa
condamnation, avait fait appeler un ministre de la religion;
c'est Birch qui se présente vêtu en ecclésiastique, et qui em-
mène le condamné, auquel il fait prendre les habits d'un do-
mestique. Au quatrième acte nous sommes dans la retraite de
Birch , située au milieu de rochers inaccessibles. Washington y
attend l'espion, lorsque Frances, à laquelle Birch a promis de
sauver sou frère, et qui ne sait pas le stratagème du faux ministre,
vient pour presser le colporteur d'accomplir sa promesse. On
conçoit son étonnement de trouver là M. Harper ; Henri y arrive
bientôt avec son libérateur; mais le jeune homme n'est pas en-
core sauvé, il faut le tirer de cet asyle pour lui faire repasser les
lignes américaines, entreprise périlleuse, car aussitôt que l'é-
vasion sera connue, les dragons de la Virginie vont se mettre
à sa poursuite. Frances seule peut retenir quelque tems leur
chef; Birch demande seulement deux heures pour mettre Henri
PARIS. 799
eu sûreté. Ceci prépare une situation dramatique au cinquième
acte : Fiances arrive au moment où Dunwoodie fait monter
à cheval son régiment pour courir à la recherche de Birch et
de Henri; Frances remet à Dunwoodie une lettre de Henri
qui le conjure d'accomplir une union qui le rendra sem frère.
Dunwoodie est partagé entre son devoir qui le presse et son
amour qui le retient; Frances lui rappelle les plus doux sou-
venirs; elle mêle les reproches aux expressions de l'amour le
plus tendre elle plus séduisant; les yeux alternativement atta-
chés sur la pendule et sur son amant, elle éprouve une angoisse
mortelle, et le trouble qui l'agite est à son comble, lorsqu'en-
tendant sonner cinq heures elle s'écrit i: Mon frère est sauvé!
Bientôt on apprend qu'en effet il a passé les lignes; que Birch,
eu donnant aux Anglais un faux avis, les a attirés dans un
piège; ils sont vaincus, et la lutte américaine est terminée.
Mais les Anglais se sont aperçus de la trahison; on entend une
décharge de mousqueterie; et Birch , frappé à mort, vient
tomber sur le théâtre, au milieu de ses compatriotes, qui le
poursuivent encore de leurs outrages, lorsqu'il tire de son sein
un écrit signé de Washington , et dans lequel ce grand homme
révèle l'héroïque dévoùment de l'espion, et déclare que per-
sonne n'a rendu de plus importans services à la cause améri-
caine. Ce témoignage lui a été donné dans l'acte précédent ,
lorsque Washington, prévoyant la fin prochaine de la lutte,
veut mettre du moins la mémoire d'Harvey Birch à l'abri de
l'infamie. Les événemens se précipitent dans ce dénoùment
d'une manière tout-à-fait invraisemblable; c'était un des in-
convéniens du sujet. Un autre inconvénient, plus grave sans
doute, c'est de montrer Washington dans une situation pres-
que ridicule, et de lui faire jouer un rôle absolument nul et
tout-à-fait indigne de sa grande renommée. Du reste les au-
teurs qui n'ont rien imaginé , ni situations ni caractères, et qui
méuie ont copié une grande partie de leur dialogue dansCoo-
per, ont du moins le mérite d'avoir assez bien disposé pour la
scène les larges emprunts qu'ils ont faits au romancier, et leur
pièce n'est pas sans quelque intérêt. Ils ont d'ailleurs été très
bien secondés par les acteurs qui ont joué avec beaucoup d'en-
semble; mais il est impossible de ne pas faire une mention
particulière de M11* Mars, qui , dans la scène de; la pen-
dule surtout, a mis dans son jeu une expression m passionnée,
a pendu son trouble avec une si douloureuse énergie, avec une
vérité si profondément dramatique, que cette seule scène aurait
pu faire le succès de la pièce. Ou sait que ce drame a été joué
pour le bénéfice de RI"' I.everd ; ou dit qu'on avait prop
8ôô FRANCE.
à l'actrice de choisir pour cetre solennité le Guillaume Tell de
Pichnt, mais que la Comédie-Française lui a imposé Y Espion ;
nous ne voulons pas croire ce bruit pour l'honneur de la Co-
médie; elle entend trop bien l'intérêt de l'art et ses propres
intérêts pour avoir donné la préférence à une copie prosaïque
sur la peinture poétique la plus brillante.
— Odkox. — Première représentation de Y Espion , drame
en cinq actes et en prose, par MM. Léon Halevy et Fontan.
( Samedi 6 décembre.) — Il arrive quelquefois que l'apparition
simultanée sur deux théâtres de deux pièces, tirées du même
roman , est l'effet du hasard ; il paraît qu'il n'en a pas été ainsi
pour les deux Espions ; on a raconté que celui dont nous
venons de rendre compte avait été promis à i'Odéon , et était
sur le point d'y être représenté lorsqu'on l'a porté à la
Comédie-Française, que le directeur de I'Odéon, qui avait
compté sur cet ouvrage, pris au dépourvu par ce désappoin-
tement , a prié deux auteurs de lui faire aussi son Espion ; que
ceux-ci se sont mis à déchiqueter à la hâte les quatre volumes
de Cooper, et que leur pièce a été faite, apprise et repré-
sentée en très-peu de jours. Nous ne recueillons ce bruit de
coulisses que pour excuser la précipitalion que l'on peut re-
marquer dans cette composition, dont les deux jeunes auteurs,
connus par des ouvrages spirituels , n'ont pas encore une
grande expérience de la scène. Le manque d'habitude et de
tems ne leur a pas permis de choisir avec assez de discerne-
ment et de mettre en œuvre avec assez d'adresse les matériaux
empruntés au roman. Les auteurs de la rue de Richelieu ont
économisé les personnages et les situations ; ils se sont peu oc-
cupés de l'Espion pour ramasser tout l'intérêt sur Henri Whar-
thon; les auteurs de I'Odéon ont voulu présenter plus de
caractères , mais ils n'ont pas eu l'espace nécessaire pour les
peindre ; ils ont voulu mettre en scènes plus d'effets , mais ils
n'ont pas eu le tems de les préparer. On retrouve dans leur
drame ce chirurgien-major qui se plaint sans cesse que les
dragons de la Virginie frappent l'ennemi sans précaution, et
font des blessures inguérissables ; le père d'Harvey Birch,
vieillard qui se meurt le jour où se passe l'action , et qu'ils ont
imaginé d'ensevelir sous les débris btûlans de sa cabane, in-
cendiée par les partisans nommés Erorchcurs. Ce tableau ter-
mine le second acte. Ils ont aussi emprunté à Cooper le per-
sonnage de la seconde sœur de Henri , qui doit ce jour même
être unie à un colontd anglais, prisonnier parmi les Américains.
Au moment du mariage, l'Espion découvre que le colonel est
déjà marié; Sara frappée comme d'un coup de foudre perd la
PARIS. 80 1
raison. Afin que cette folie ne soit pas un événement parasite,
les auteurs ont heureusement imaginé de la faire servir à aug-
menter, dans l'acle suivant , le péril de Henri ; Sara, appelée en
témoignage devant le conseil de guerre , pourrait faire uiie
révélation qui sauverait infailliblement son frère , mais son
égarement la condamne au silence. Le chirurgien, qui se trouve
être le frère de la femme abandonnée , provoque le colonel ;
un duel a lieu dans le salon même, et le colonel tombe mort
d'un coup de pistolet; c'est la fin du troisième acte. Le juge-
ment est placé ici au quatrième ; et, dans le dernier, Harvey
Birch est tué, comme dans l'autre pièce, au moment où il
vient de sauver Henri ; mais ici le coup part de ses com-
patriotes , ce qui nous semble mieux imaginé. Enfin on an-
nonce au dénouaient l'arrivée d'une flotte française, et l'indé-
pendance de l'Amérique. Ou voit que nous n'avons ici ni les
scènes du ministre, ni surtout celle où Frauces arrête Dun-
woodie , la plus intéressante de l'autre pièce. En consacrant
une partie de leur ouvrage à mettre davantage enjeu le rôle
de l'Espion, les auteurs l'ont divisé et par conséquent ont affaibli
l'intérêt. La pièce a cependant réussi malgré une opposition aussi
maladroite que malveillante. Il est impossible de mettre dans
une cabale plus d'effronterie et d'indécence. Le véri M. public
a tenu compte aux auteurs d'une précipitation qui leur était
commandée par une circonstance extraordinaire; et ce n'est
point dans ce cas que la critique a le droit de rappeler l'axiome
si judicieux : Le teins ne fait rien à l'affaire.
— Première représentation du Contrariant , comédie en un
acte et en prose, par M. Merville. (Dimanche 28). — Il y a dans
le développement de ce caractère quelque chose de peu théâ-
tral, parce qu'il et trop facile de prévoir les effets d'un tel tra-
vers. Il est bien évident qu'on peut faire dire à un contrariant
ce qu'on veut en disant soi-même le contraire , et que son dia-
logue est dicté par celui du personnage qu'on lui donne pour
interlocuteur. Cependant il offre un côté comique dans ses bi-
zarreries, et l'obligation où. on le met de réfuter avec véhémence
ce que tout à l'heure il soutenait avec obstination, et l'irrésis-
tible envie qu'il éprouve de contredire jusqu'aux éloges qu'on
donne à lui-même appellent fréquemment le sourire sur les lè-
vres du spectateur. Avant {'Esprit de contradiction, petite co-
médie donnée par Dufresny en j 700, et qu'une idée iugénieu se
et surtout un dialogue piquant ont l'ait vivre au théâtre , on
avait peint des caractères cootrariaus , et l'on en a peint depuis,
mais on n'a réussi qu'en les plaçant dans un cadre étroit. /
Capricieux le J. - B. Rousseau n'esl pas autre « hose qu'un cou-
8oa FRANCE.
trariant; et malgré les traits spirituels et les vers de comédie
répandus dans l'ouvrage, il n'obtint aucun succès; l'on ne
trouva que de la monotonie dans des caprices d'un effet si uni-
forme. On a rappelé, à propos du Contrariant le Tyran domes-
tique dont les cinq actes sont remplis d'intérêt; mais ce person-
nage si habilement peint par M. Duval est une conception
profonde d'un ordre bien supérieur à tous les, esprits àc contra,
diction; et le poète a dû pénétrer bien plus avant dans le cœur
humain , que si son but unique eût été de peindre la contra-
riété qui n'est le plus souvent qu'un travers de l'esprit. M. Mer-
ville a donné une nouvelle preuve de la connaissance de son
art en renfermant sa peinture dans un seul acte. Son Contra-
riant, jeune médecin nommé Valdamnnt , vient épouser la fille
d'un M. Bourval qui ne l'a pas vu depuis le tems où il était au
collège. Dès la première entrevue il se brouille avec le beau-
père par cette rage de contrariété qui le met en querelle avec
tout le monde depuis la portière jusqu'au maitre du logis; il
choque surtout Bourval par son obstination à nier la puissance
du magnétisme dont celui-ci est engmié. Bourval rompt l'union
projetée, et déclare qu'il prend pour gendre un certain M. Pla-
cide, espèce d'imbécile d'un caractère tout opposé au contra-
riant. Placide ne contrarie personne, par une bonne raison,
c'est qu'il n'a à lui ni une volonté, ni même une idée. On voit
bien que d'après les usages de la comédie Mlle Bourval ne
peut épouser ce niais; il faut donc que le gendre et le beau-
père futurs se raccommodent. Le magnétisme qui les a brouillés
va les réconcilier. Bourval trouve Valdamont magnétisant son
domestique; il n'en faut pas davantage pour charmer le bon-
homme, d'autant plus que l'opération réussit à merveille, et
que Lapierre lui semble un sujet dont il a vainement cherché
le pareil depuis que les mystères du somnambulisme lui sont
révélés. Malheureusement il s'aperçoit bientôt que Lapierre
s'est moqué d'eux, et sa colère va renaître, lorsqu'on lui ap-
prend que si Valdamont a l'esprit mal fait, au moins il a une
belle âme; et un grand service que ce jeune homme rend à
Bourval , auquel un débiteur infidèle enlève une partie de sa
fortune, lui rend l'affection du futur beau-père, et la main de
celle qu'il aime. On pourrait désirer que l'intrigue fût un peu
plus neuve; que le valet et la soubrette fussent un peu moins
dans l'intimité de leurs maîtres: mais le dialogue ne manque
pas d'esprit, il offre des mots heureux, quelques ridicules bien
saisis, et le caractère principal est assez adroitement développé.
Il y a de la gaîte dans la bouffonne» ie de la scène de somnam-
bulisme. C'est une binette donnée sans prétention et jugée de
PARIS. 8o3
même ; qui amuse le public de l'Odéon, et ne dépare point la
collection des comédies de l'auteur. M. A.
Antiquités égyptiennes. — Extrait d'une Lettre de M. Jo-
mard à M. Abel R.emusat sur une nouvelle mesure de coudée,
trouvée à Memphis par M. le chevalier Drovetti , et sa compa -
raison avec les autres mesures semblables , connues jusqu'à pré-
sent[\). — Lesmonumens métriques de l'ancienne Egypte com-
mençant à se multiplier, il m'a paru utile de les rapprocher et de
les réunir dans un même écrit. M'étant occupé autrefois des me-
sures égyptiennes, et avant réuni depuis les divers nionurnens de
cette nature, au moment de leur découverte, je préparais une
nouvelle publication sur ce sujet, et je m'efforçais de la rendre
complète. Aux monumens déjà publiés, j'avais joint le dessin
d'une seconde coudée envoyée d'Egypte par le chevalier Dro--
vetti, et dont l'original me fut communiqué il y a quelque
tems {il est aujourd'hui déposé au Musée du Louvre); mais la
communication très - intéressante que vient de faire à l'Aca-
démie des sciences mon savant confrère et compagnon de
voyage, M. Girard, sur la nouvelle coudée de M. Drovetti,
m'oblige d'interrompre mon projet, et de publier cette règle
métrique, déjà gravée depuis long- tems, en l'accompagnant
d'un petit nombre d'observations et la comparant aux autres
règles du même genre.
La nouvelle coudée est en bois dur, lourd et de couleur
brune, semblable à celui de la première, appelée bois de Méroé ;
la forme est la même; c'est un long prisme aplati avec un pan
coupé: il est seulement un peu plus épais; les divisions, les
signes numériques et tous les autres caractères sont analogues,
mais exécutés avec plus de fini et de soin. La différence prin-
cipale consiste en ce que le dessous de la règle est , ainsi que
le dessus et la face latérale, couvert de signes d'écriture, tandis
que, dans la première coudée de Memphis que l'on voit à Turin ,
il n'y a que quatre faces travaillées, et que le dessous est uni.
Cette pièce est sans contredit une des plus intéressantes, sinon
la plus précieuse entre toutes celles du même genre, qui sont,
actuellement connues , quoiqu'il existe une fente à un bout et
(i) Cette lettre, imprimée à part, io-4° de a8 pèses, avec une
grande Planche et une Table sommaire des dimensions comparées des
quatre coudées de Memphis , (se trouve à' Paris, clic/. Debare , ru<
Serpente, n° 7, <t Malin, quai 'les A.ugustins, n" 71.
8o4 FRANCE.
qu'il manque une vingtaine de caractères sur la face latérale ,
par suite de l'enlèvement d'un éclat du bois. Ainsi, le lecteur
qui connaît déjà la première coudée déposée à Turin sait
d'avance que celle-ci est divisée en vingt-huit cases ou doigts ;
qu'en procédant de droite à gauche, elle est numérotée des
signesjiiéroglyphiques 2, 3, 4, 5, 6, et ainsi de suite jusqu'à
16, de manière que ce nombre 16 est sur la i5e case, à partir
de la droite. Sur la face de devant sont les divisions, parfaite-
ment indiquées par un enduit blanc très-artistement incrusté
dans le bois; il en est de même de tous les signes. C'est un
travail très-remarquable, et qui prouve l'habileté avec laquelle
on travaillait et l'on coupait le bois; car la largeur de chaque trait
des divisions est d'environ un demi-millimètre, et l'instrument
renferme des lignes d'une finesse beaucoup plus grande.
Les inégalités des palmes, des doigts et de leurs subdivisions
sont moins fortes dans cette seconde coudée que dans la pre-
mière; mais (ce qu'on a peine à expliquer) les traits qui for-
ment ces subdivisions sont tracés obliquement à la longueur
de la règle, et non perpendiculairement.
Comme dans la première règle, les subdivisions des doigts
sont en nombre égal au chiffre gravé sur le pan coupé; ainsi
la première case a deux divisions; la 2e en a trois; la 3e en
a quatre, et ainsi de suite jusqu'à 16. Les chiffres indiquent
donc encore des nombres fractionnaires , ou les dénominateurs
des fractions correspondantes, ainsi que je l'ai expliqué dans
la description de la première coudée : seulement, le signe ovale
qui les accompagne est placé ici à leur droite , tandis qu'il est
au-dessus dans la première coudée , ce qui revient au même.
Après le quinzième doigt, plus de divisions sur le bord droit
de la règle , ni de signes sur le bas du pan coupé : tandis que,
dans la première règle , le signe qui indique la coudée occupe
les treize cases restantes, avec les chiffres III, II et IIII répétés
plusieurs fois.
Etant de même nature, de même matière, trouvées dans le
même lieu et de même dimension , il est manifeste que ces
deux règles avaient le même objet. La longueur totale de la
2e coudée est de 5a3 millimètres , et celle de la ire est de 5a3
millimètres et demi passe, d'après la mesure très-précise publiée
par l'Académie de Turin.
Une dernière remarque sur la 2e coudée, c'est qu'on y a
indiqué par des traits prolongés dans toute la largeur de la
règle, et par de petites marques particulières, les espaces égaux
à un doigt, à quatre doigts ou un palme, à deux doigts ou
un condyle, et enfin à trois doigts. Toutes ces circonstances
PARIS. 80 5
annoncent une mesure usuelle, effective , et non pas un simple
monument dédicatoire ou commémoratif , un simulacre pure-
ment votif, et insignifiant comme mesure; tant de détails auraient
été inutiles pour un objet semblable. Enfin , il serait contre les
règles de la probabilité que des mesures taillées au hasard
eussent une longueur aussi parfaitement égale. Je ne parle ici
que de la longueur totale de l'instrument, car les parties sont
très-inégales entre elles.
Je passe à une 3e coudée que M. Nizzoli, chancelier du
consulat d'Autriche en Egypte, a trouvée dans les fouilles qu'il
a fait faire à Memphis. On en voit la ligure dans l'intéressant
recueil imprimé à Milan, sous ce titre : Biblioteca italiana, avec
une description étendue et des remarques. Le dessous est orné
de caractères, comme dans la figure 2; l'auteur de cette notice
n'élève aucun doute à l'égard de cette mesure, et il la regarde
comme une mesure de 24 doigts, longue en tout de 45 centi-
mètres. Malgré l'appui que cette opinion pourrait donner à
mon sentiment sur la longueur de la petite coudée , ou coudée
antique, je pense que cette mesure est encore une coudée de
28 doigts. Les détails dans lesquels je vais entrer feront juger
de la solidité de ma conjecture. La pièce est, dit-on, en marbre;
M. Nizzoli lui-même ne trouva dans les fouilles que des frag-
mens; mais, après son départ de l'Egypte, les Arabes vinrent à
bout de découvrir le reste. M. Drovetti les acheta et eut la
générosité de les envoyer â Florence à M. Nizzoli. Depuis, on
a rajusté les sept fragmens ainsi retrouvés. On ne peut nier
que les six premiers se lient bien ensemble; la progression des
chiffres ne laisse aucun doute ; mais je ne pense pas ainsi du
septième. L'auteur de la notice dit qu'à partir du 16e doigt
(il aurait fallu dire le i5e), il n'existe pas de signes, comme
dans la coudée Drovetti, pour faire admettre l'existence d'un
palme de plus. Cette raison de peu de valeur est réduite à
rien par l'examen de la 2ecoudée Drovetti, dont les cases sont
également vides, après la marque du nombre 16. En second
lieu , les formes des cassures des 6e et 7e morceaux ne se cor-
respondent, ni en dessus, ni en dessous. Troisièmement, le
signe coudre et les trois autres signes placés à l'extrémité droite
des règles, figures 1 et 2, qui signifient probablement coudée
royale , se retrouvent ici au 70 morceau. Or, qui pourrait ad-
mettre que ces mots s'appliquassent indistinctement à des me-
sures aussi différentes qu'une coudée de 28 doigts et une
coudée de 24 doigts, à une longueur de 523 millimètres et
demi et ù une longueur de 4^o millimètres? D'autres motifs
encore qu'il serait trop long d'exposer ici m'autorisent à
8o6 FRANCE.
conclure que la coudée de M. Nizzoli avait 28 doigts comme
les deux autres, trouvées d'ailleurs, ainsi qu'elle- même, à
Memphis. D'après les cinq palmes complets que l'on possède,
quoique inégaux entre eux, on peut croire que la mesure en-
tière avait environ 5î3 millimètres et demi.
Le fragment d'une quatrième coudée est déposé à la Biblio-
thèque royale, à Paris. Il a été rapporté d'Egypte par M. Raf-
faelli, et publié peu de tems après. Ces fragmens sont en
schiste ou en basalte gris. C'est la portion du milieu de la
coudée, comme on en peut juger par les chiffres subsistans,
12 j i3, i4> i5, 16. La longueur du fragment équivaut à en-
viron huit doigts; et les chiffres, ainsi que les divisions des
doigts, occupent moins d'espace que dans les figures précé-
dentes.
En considérant ce fragment avec attention , on reste con-
vaincu qu'il a appartenu à une mesure de 28 doigts; et, si l'on
en juge par les dimensions des six doigts subsistant, la coudée
entière de 28 doigts devait avoir 524 millimètres; l'épaisseur
est de 21 millimètres, la même que celle de la première
coudée.
D'après l'accord qui existe entre ces quatre monumens ,
pour la grandeur totale, et même pour la longueur moyenne des
palmes, d'après la coudée de M. Anastasi, et encore une
autre que M. le comte de Balbe a vue décrite dans le catalogue
de M. Drovetti, longue d'environ 52 centimètres, il n'est plus
permis de douter que l'on ne fit usage à Memphis d'une me-
sure longue de 523 millimètres et demi environ , et divisée en
28 parties. Mais, en même tems, des indices multipliés font
voir que cette mesure a dû succéder à une autre, plus courLe
et plus conforme à la grandeur de la coudée naturelle. Entre
plusieurs motifs qu'on peut apporter en preuve, je citerai le
nombre même des doigts de la coudée de Memphis. Mon ho-
norable et savant collègue, M.Girard, reconnaît que cette
mesure septénaire dérivait d'une autre mesure de 24 doigts ou
6 palmes. Ces rapports de 1 à 6 et de 1 à 24 sont en effet con-
formes à la proportion naturelle qui existe entre les doigts,
le palme et la coudée; ils s'accordent surtout avec la défini-
tion la plus ancienne que l'on connaisse des mesures de l'E-
gypte , celle que nous devons à Hérodote.
Je ne ferai pas de rapprochemens entre la mesure de la
seconde coudée de M. Drovetti et les dimensions des pyra-
mides. Je me bornerai à rappeler que la longueur de la coudée
de 28 doigts a le plus grand rapport avec la base de la deuxième
pyramide de Memphis; il serait bien étonnant qu'on n'eût pas
PARIS. 807
employé un nombre rond de mesures usuelles pour construire
ce grand monument. Or, on trouve en effet 400 de ces cou-
dées dans sa base, et la différence légère qu'offre le calcul
peut bien être attribuée autant à la mesure que j'ai prise sur
le terrain qu'à l'inexactitude des constructeurs ou même à
l'incertitude de plus d'un millimètre qui règne encore sur la
coudée de Memphis; en effet, les mathématiciens de l'Acadé-
mie de Turin , MM. Bidoxe et Plana ont trouvé , par les me-
sures partielles de la première coudée, 522 millimètres ~z, et
par la mesure entière, 523 miiiim> 525 ; la deuxième coudée a
523 millimètres à fort peu près (et non 5'i5); la troisième
paraît avoir 5a3 'ni"1'™. 4; enfin, la quatrième, 524 millim. 1.
Il est à remarquer, que, jusqu'ici, on n'a trouvé en Egypte
aucune mesure gravée sur métal. Les cinq ou six mesures que
l'on connaît sont en bois ou en pierre. Les Égvptiens n'ont-ils
pas voulu par là éviter les effets de la dilatation.?. . . Malgré
l'inégalité des subdivisions, je* suis très-porté à croire que
toutes ces coudées ont réellement servi à l'usage ordinaire,
sinon pour les parties de la coudée, du moins pour la mesure
totale. Un hasard heureux les a fait découvrir; un autre,
plus heureux encore, fera trouver un jour quelque étalon
véritable, correctement divisé dans toutes ses parties. En
l'annonçant à l'avance, j'espère rencontrer aussi juste que lors-
que j'osais affirmer, il y a vingt ans, qu'on trouverait dans les
hypogées et dans les ruines de Thèbes et de Memphis des
ouvrages de l'industrie égyptienne, tout-à-fait comparahles
aux produits de l'art européen. Jomard.
— Papyrus 'égyptiens. — Découvertes faites par M. Champol-
r ion , jeune , dans Les papyrus de M. Sallikr cf Aix ( Boucla s
du-Rhône.) — Au moment même de son départ pour l'Egypte,
M. Champomiox jeune, a fait une découverte qui peut être liv--
Utile à la science dont il s'est occupé toute sa vie avec tant de
succès. Deux jours avant de s'embarquer il a trouvé dans la col-
lection égyptienne de M. Sallier , membre de la Société acadé-
mii/ue d'Alix 1 liouchcs-du-llhônc ) trois rouleaux de papyrus,
écrits en beaux caractères démotiques. Le premier de ces rou-
leaux contient l'Histoire des campagnes de Sésostrès ïUtamsès,
appelé aussi Sé-tlios ou Sélliosis , et Sésoosis, et donne les détails
les plus circonstanciés sur ses conquêtes, sur les pays qu'il a
traverses, sur les forées et la composition de son armée. Le ma-
nuscrit linit par la déclaration de l'historien, qui, après avoir
fait connaître ses noms et. ses titres, certifie avoir écrit , dans
la neuvième année de Sésostris Rhamsès, roi des rois, lion dans
808 FRANCE.
les combats , le bras à qui Dieu a donné la force, et autres pé-
riphrases dans le style oriental.
Sur le même manuscrit, et après une marge non écrite,
commence une autre composition , sous ce titre : Louanges du
grand roi Amcmnengon. Quelques feuilles seulement, séparées
par des intervalles et marquées de numéros, finissent ce rou-
leau, et forment le commencement de l'histoire contenue dans
le second.
Le troisième rouleau traite d'astronomie ou d'astrologie , et
peut-être de ces deux sciences; il n'a pas encore été déroulé.
Pressé de se rendre à Toulon , M. Champollion n'a pu examiner
qu'à la hâte ces monumensimportans. Aidé de son savant com-
pagnon de voyage, M. Rossellini, il s'est borné à une inspec-
tion rapide et à des notes ou esquisses des dessins antiques. Il
se propose de les étudier plus à loisir, à son retour. Ces ma-
nuscrits et quelques autres papyrus ont été achetés par
M. Sallier, d'un marin originaire d'Egypte. A. P.
Nécrologie. — ~BRissoy(Barnabé), Inspecteur divisionnaire des
ponts et chaussées, chevalier de la Légion - d'Honneur , né à
Lyon, le 12 octobre 1777, mort à Nevers, le 2 5 septembre der-
nier, à l'âge de 5i ans. — M. Brisson, après avoir fait ses études
avec succès au collège de Juilly , fut admis, à l'âge de 1 6 ans , à
l'École polytechnique, au moment de sa création. Il s'y distingua
par une grande capacité et par un goût prononcé pour les
sciences mathématiques, et mérita l'estime et l'affection du cé-
lèbre Monge, dont il devint bientôt l'élève de prédilection , et
plus tard l'ami particulier.
Entré , après sa sortie de l'École, dans le Corps des ponts et
chaussées, il fut employé successivement au canal Monsieur, et
au canal de Saint-Quentin, et déploya , dans les travaux diffi-
ciles dont il fut chargé, et particulièrement dans la construc-
tion du souterrain qui fait partie du bief de partage de ce der-
nier canal, toutes les ressources d'un génie actif et fécond. A
la même époque , il commença à fonder sa réputation par la
publication d'un Mémoire sur la configuration de la surface du
globe, et sur la détermination des points de partage des ca-
naux. Ce Mémoire qu'il rédigea avec son ami Dupuis de Torcy,
et qui fut inséré en partie dans le xive volume du Journal de
l'École polytechnique, renferme des considérations du plus haut
intérêt pour l'ingénieur , et décèle un de ces esprits profonds
qui reconnaissent un ensemble soumis à des lois régulières , là
où un esprit ordinaire ne voit que des faits isolés sans liaison
et sans importance.
PARIS. 809
La manière dont l'écoulement des eaux doit s'opérer sur une
portion déterminée du globe peut être facilement prévue, lors-
que l'on connaît exactement les inflexions qu'affecte la surface
du sol. M. Brisson , dans le Mémoire dont nous venons de par-
ler, chercha à résoudre le problème inverse, qui consiste à se
représenter les formes générales du terrain d'après la direction
et la disposition des cours d'eau qui le sillonnent; et, en nosant
quelques principes très -simples , résultats de l'observation, il
donna le moyen de se former une idée exacte de la configura-
tion du sol d'un pays à l'inspection de sa carte géographique.
C'est par l'application de ces principes qu'à la seule vue des
cartes, M. Brisson fixa , sur la chaîne de montagnes qui s'élève
entre la Sarre et le Rhin, le point le plus propre au passage
d'un canal destiné à réunir ces deux grands cours d'eau. L'é-
tude des localités fit reconnaître que ce point était de 22 mètres
plus bas que celui qu'avaient indiqué pour le même objet l'il-
lustre Vaubax et, après lui, tous les ingénieurs qui s'étaient
occupés de la même recherche. Il fixa de même le point le moins
élevé , dans les environs de Saint-Etienne , de la chaîne qui sé-
pare le Rhône de la Loire. Enfin les vues de M. Brisson auraient
pu trouver encore une heureuse application dans la détermina-
tion du pointde partaged'uncanal entre l'Ohio et la Chesapeake,
dont le projet fut étudié, en 1826, par des ingénieurs des États-
Unis. Ce ne fut qu'après beaucoup d'hésitations , et après
avoir nivelé laborieusement toutes les vallées des deux versans
opposés, et les seuils qui les séparent, sur une étendue de
terrain de plus de cent lieues carrées, que l'on parvint à trouver
le col le plus bas qui, d'après les règles posées par l'ingénieur
français, se reconnaît à la seule inspection de la carte du con-
tinent américain.
Des services importans rendus dans la construction des ca-
naux valurent à M. Brisson, à peine âgé de 3o ans, le grade
d'ingénieur en clief. Il fut envoyé, en cette qualité, dans le
département de l'Escaut, alors dépendant île la France, et il v
dirigea, avec autant de succès que de talent , des travaux im-
menses, pour protéger le pays contre les marées de l'Océan ,
qui, sans les digue* puissantes qu'on leur oppose, envahi-
raient une surface considérable de terrain. Ces travaux, desti-
nés à être long-tems des modèles de l'art, ont été décrits par
M. Brisson dans une Notice détaillée qui est un traité complet
de la matière, et qui a été insérée dans le Recuçiliithographîque
de t École des ponts et chaussées. Il rédigea, à la même époque,
les projets d'un canal de Bruges à l'K-r.uit, el d'un port ma-
ritime à Breskens. En 181/4, les événemens politiques le rame-
t. xi.. — Décembre 1828.
Sio FRANCE.
lièrent dans l'intérieur de la France, où M. le baron Pasquif.r
lui confia le service du département de la Marne. Peu d'années
après, M. Becquey, directeur-général des ponts et chaussées,
qui avait apprécié les éminentes qualités de M. Brisson , et qui
l'honorait d'une estime, d'une confiance et d'une affection toutes
particulières, l'appela dans la capitale, et le chargea d'abord
des études d'un canal de Paris à Tours et à Nantes; puis, le
nomma successivement professeur de construction à l'École
royale des ponts et chaussées, inspecteur de cette école, et
secrétaire du Conseil général d'administration. En 1824 , le
grade d'inspecteur divisionnaire devint la juste récompense de
ses services (1).
Nous venons de tracer une esquisse rapide de la vie de
M. Brisson. Il nous reste à essayer de faire connaître l'homme
dont la mort prématurée a laissé de si profonds regrets.
Doué d'un esprit supérieur, d'une rectitude de jugement
admirable , d'une mémoire où venaient se classer dans «in
ordre parfait toutes les observations qu'il avait occasion de
faire; enfin, animé pour ses devoirs d'un zèle qui ne se démentit
jamais, et dont il a été la malheureuse victime, M. Brisson ,
après trente années de service passées dans des études conti-
nuelles, et consacrées aux plus grands travaux de construction
qui s'exécutaient en France, avait acquis un profond savoir, et
un trésor de connaissances aussi variées qu'étendues. Peu d'in-
génieurs ont réuni au même degré que lui la connaissance de
la théorie et l'expérience de la pratique , et ont su appliquer
avec autant de sagacité les sciences mathématiques à l'art des
constructions ; peu d'ingénieurs ont été chargés à la fois de
fonctions aussi nombreuses et aussi importantes, et s'en sont
acquittés avec une supériorité aussi marquée. Secrétaire du
Conseil général des ponts et chaussées, il examinait avec une
conscience scrupuleuse tous les projets de construction qui
s'exécutent en France, et toutes les affaires contentieuses du
ressort de l'administration des ponts et chaussées; inspecteur
et professeur à l'Ecole des jeunes ingénieurs, il entrait avec
ses élèves dans les détails les plus minutieux de son art, et or-
ganisait un mode régulier d'enseignement ; membre de la com-
mission des canaux, il apportait dans toutes les discussions des
(1) Les faits rapportés dans cet article nécrologique sont extraits
de deux Notices publiées sur la vie et les travaux de M. Brisson, dont
Tune a été imprimée dans le Moniteur du 19 octobre dernier, et dont
l'autre a été lithograpbiée et distribuée aux ingénieurs du Corps des
ponts et chaussées, et aux amis de M. Brisson.
PARIS. 811
vues neuves et une connaissance parfaite de tous les travaux
exécutés jusqu'à cejour; enfin, choisi par diverses compagnies
comme conseil, il posait les bases du tracé du chemin de fer
de Saint-Etienne à Lyon, et présentait les plans d'un canal de
Paris à Strasbourg, l'un des projets les plus étendus et les
mieux étudiés dont le Corps des ponts et chaussées puisse se
glorifier, et où il surmontait avec un rare talent des difficultés
d'un ordre supérieur. Au milieu de tant d'occupations, il trou-
vait encore le tems de se livrer à des recherches scientifiques ,
et à l'examen de questions administratives ; il soumettait à
l'Institut des Mémoires d'analyse et de géométrie, pendant qu'il
adressait au Chef de son administration un rapport étendu sur
la police du roulage , et sur la question si importante de la con-
servation de nos routes.
C'est an milieu de ces travaux si multipliés, c'est dans la
force de l'âge, c'est au moment où ses talens, son expérience',
l'estime dont il jouissait dans le Corps des ponts et chaussées et
dans le monde savant, lui permettaient d'aspirer à être nommé
membre de l'Académie des sciences, et lui offraient, dans la
carrière qu'il avait embrassée, un rang aussi honorable que
mérité, qu'une fièvre pernicieuse, gagnée dans une tournée
faite à pied sur les canaux de la Loire et du Nivernais, l'a en-
levé subitement à une épouse et à trois filles inconsolables , et
aux nombreux amis que ses vertus lui avaient acquis.
Le Corps des ponts et chaussées a regretté en lui un ingénieur
du plus rare mérite qui réunissait à l'éclat des talens et du sa-
voir la bonté et la modestie qui les font aimer, et qui sont les
apanages ordinaires d'une belle ameet d'un esprit élevé; l'État
a perdu un citoyen distingué qui lui avait rendu et qui pouvait
lui rendre encore les plus éminens services.
Les travaux importans dont M. Brisson a été constamment
chargé, dans le cours de sa carrière, ne lui ont malheureuse-
ment pas permis de publier, comme il en avait l'intention, les
résultats de ses longues études et de sa vaste expérience : il ne
reste de lui que le Mémoire dont nous avons parlé sur la Confi-
guration de la surface du globe , un Traite des ombres qui a été
imprimé à la suite de la Géométrie descriptive de Monge, quel-
ques Mémoires d'Analvse soumis à l'Institut de France, enfin
des observations sur divers travaux de construction, insérées
dans les collections lithographiques de l'École des ponts et
chaussées. On doit faire paraître incessamment un ouvrage sur
la canalisation générale de la France qu'il avait huit; teins nie
dite, qui était achevé depuis plusieurs années et qu'il cherchait
à perfectionner encore, lorsque la mort est venue le frappei
8 i 2 FRANCE.
Cet ouvrage de l'un des plus habiles ingénieurs dont s'honore
la France, ne peut manquer, par le nom de son auteur et par
le sujet qu'il traite , d'éveiller l'attention des compagnies indus-
trielles et de tous les hommes qui s'intéressent à la prospérité
de notre patrie.
L'auteur de cette Notice a été l'un des élèves de M. Brisson ;
il a cherché à faire connaître un maître pour lequel il était
pénétré d'estime et d'amitié, et dont il a été appelé, par des
circonstances malheureuses, à recevoir ie dernier soupir. —
Puisse ce faible hommage rendu à sa mémoire apporter quel-
que adoucissement à la douleur d'une famille désolée.
Ad. Jullien, Ingénieur des ponts et chaussées.
— Dessoles, Lieutenant-général, Pair de France, mort à sa
campagne, près Paris , à la fin d'octobre 1828. — Il fut ministre
honnête homme, et homme d'Etat patriote et Français. A. ce
double titre, une place honorable lui appartient dans notre
Nécrologue , où nous désirons inscrire les noms de tous ceux
qui ont servi avec distinction la France et la cause de l'huma-
nité. Nous emprunterons, pour payer un tribut d'éloges à la
mémoire du général Dessoles, les expressions d'un de ses amis
et de ses compagnons d'armes, M. le lieutenant-général Max.
Lamarque, nommé depuis peu membre de la chambre des
députés, et l'un des défenseurs éclairés et courageux de nos.
institutions constitutionnelles.
...«Il est si digne des regrets de l'armée et des regrets de la
patrie, celui qui honora par sa conduite la carrière civile et
ta carrière militaire, celui qui sortit pur du creuset des révo-
lutions qui ont soumis les caractères à tant d'épreuves !
« Quand la coalition osa attaquer notre indépendance, le
général Dessoles courut un des premiers à la défense de nos
frontières; là commença une amitié que nos fortunes diverses
n'ont jamais affaiblie. Doué d'un esprit brillant, d'une douceur
inaltérable, d'une bonté facile, Dessoles se faisait adorer de
ses subordonnés et de ses chefs. Le général Régnier le choisit
pour son aide-de-camp. Un trait suffit pour signaler l'intrépi-
dité du vieux guerrier qui se l'attachait : il voulut supprimer
les canons et les fusils, et armer les soldats. de'poignards, pour
qu'ils vissent l'ennemi de plus près. Dessoles bravait la mort à
ses côtés, sur les bords de la Bidassoa, quand le décret qui
éloignait les nobles de l'armée le força à rentrer dans ses
foyers. Rappelé bientôt, il joignit, comme adjudant général ,
Bonaparte en Italie, et se distingua dans ces immortelles cam-
pagnes. Nommé général de brigade, après la paix de Léoben >
Dessoles eut bientôt l'occasion de prouver qu'il avait profité
PARIS. 8iG
des leçons du vainqueur de l'Italie. Sept mille Autriche :i<
étaient retranchés sur les hauteurs de Glutens; Dessoles n'avait
que quatre mille soldats: par une manœuvre audacieuse, il
tourna l'ennemi, déboucha sur ses derrières, iua douze cents
Autrichiens, et fit plus de prisonniers qu'il n'avait de com-
battans. Cette victoire, où le secondèrent si vaillamment 1rs
généraux Fressinet et Maucune, qui l'ont devancé dans la
tombe, lui valut le grade de général de division, qui alors se
conquérait et n'était pas le patrimoine de la faveur.
« Dessoles s'était montré général habile ; il prouva bientôt
qu'il était grand administrateur. Chef d'état-major de Schérer
et de Moreau , il organisa l'armée qui, retirée sur les hauteurs
de Gènes, avait perdu l'Italie, cette Italie conquise par tant de
sang, par tant de victoires!!! Il suivit Joubert sur le champ. <!<•
bataille de Novi, et chercha en vain à ses côtés une mort moins
dure que la défaite.
« Un sort plus heureux l'attendait sur les bords du Rhin ;
Moreau , qui ne pouvait se séparer de lui, l'obtint encore pour
son chef d'état-major. Jamais armée ne fut mieux organisée ,
ne fut plus brave, plus disciplinée; jamais généraux ne furent
plus unis, plus dévoués à la patrie...
«Après la paix de Lunéville, le premier Consul Juste appré-
ciateur des talons de Dessoles, le nomma conseiller-d'ei.it. .!■•
voudrais pouvoir rappeler toutes les tentatives qu'il lit pour
le détacher de Moreau , encore républicain. Il lui disait*, celui
qui voulait fonder une dynastie : « Jamais je ne descendrai atr
rôle de César. » Je vomirais rappeler les soirées que nous pas-
sions avec Lannes, qui, devinant les projets usurpateurs de
Bonaparte , les repoussait avec les âpres saillies d'une ittdi
tion toute plébéienne. On se convaincrait alors de l'injustice
de ceux qui attribuent à l'armée la destruction du gouvernement
consulaire ; ce sont les courtisans de Napoléon , ce son! ses
ministres, c'est son conseil d'Etat, qui sacrifièrent la liberté.
Les soldats prêtèrent à regret leurs épaules au pavois ...
« Dans l'an 2, Dessoles commanda en chef l'armée de Ha-
novre. Etranger à la conspiration où Moreau lut compromis, il
ne voulut pas abandonner son ami; et, croyant à son inno-
cence, il ne ces^t de lui donner des preuves d'intérêt. Des
marques non équivoques de mécontentement 1 ave r tirent qu'il
avait perdu la faveur de Napoléon; il se retira à Audi, où se-
affections de famille, ses goûts simples, son stoïcisme, lui
firent trouver le bonheur...
r En passant à Luch, en [808, Bonaparte se* rappela !
soles, lui rendit sa faveui , ei l'emmena en Espagne, Son esprit
8i4 FRANCE.
et son caractère étaient trop en harmonie avec les qualités du
nouveau roi pour que celui-ci ne cherchât pas à se l'attacher;
mais, le trouvant inaccessible à ses offres les plus brillantes, et
préférant à tout le titre de Français , Joseph lui confia la ré-
serve de l'armée. C'est à sa tête qu'il assista aux batailles de
Talaveyra, d'Ocana, et à la marche triomphale dans les Anda-
lousies, marche qui, sans un maleutendu, eût livré Cadix, et
assuré la conquête de l'Espagne.
« L'espace me manque pour retracer tout le bien que fit le
général Dessoles dans son gouvernement du royaume de Jaén.
Les Espagnols étonnés aimèrent un général français, et bé-
nirent un moment le joug qui pesait sur leur patrie! Je suis
pressé de le rencontrer dans la carrière civile, où il a déployé
un si beau caractère, où il a conquis des palmes plus difficiles
et plus glorieuses que celles qu'il moissonna sur les champs de
bataille. Ne parlons donc pas de la campagne de Russie, dont
il avait prévu le funeste résultat. Voyons-le au moment de la
restauration, où, dévoué à la fois à la double légitimité du
trône et de la liberté, il fit tant d'efforts pour détruire les pré-
ventions du pouvoir, et pour calmer les craintes de ceux qui
regardaient le pouvoir comme un ennemi.
« La réaction qui suivit la seconde restauration ne pouvait
pas trouver un complice dans Dessoles. Il voulut arrêter le
cours des persécutions, des exils ; et ne pouvant pas y parve-
nir, il donna sa démission de commandant de la garde natio-
nale de Paris, et se consacra aux discussions de la chambre des
pairs. Là, il s'éleva avec force contre la dilapidation des deniers
de l'Etat, qui avait fait donner plus de pensions en deux ans de
paix que dans vingt-cinq ans de guerre ; il y défendit avec énergie
la liberté de la presse , cette garantie de tous les droits ; il y
seconda le maréchal Saint-Cyr, qui, par la loi du iomars 1818,
fut associé à la gloire du vainqueur de Fleurus, qui le premier
proposa la conscription en France. Tant de travaux obtinrent
leur récompense; Dessoles remplaça le duc de Richelieu comme
président du ministère.
« Il fit partie de cette administration que , dans son orgueil
dédaigneux , un grand seigneur appelait un ministère de la rue
Saint-Denis. Ce ministère, qui n'avait pas de titres héraldiques,
mais où brillaient Saint-Cyr, le baron Louis, M. De Serres,
est pourtant celui qui a offert à la France le plus de talens ,
de lumières et de loyauté. Il combattit les tentatives des en-
nemis de la liberté; et quand on voulut déchirer la charte et
renverser la loi des élections, trois de ses membres donnèrent
leur démission, et prouvèrent que l'honneur leur était plus
PARIS. 8i5
cher qu'un portefeuille. Rentré dans la vie privée, Dessoles
oublia tout-à-fait qu'il avait été ministre. Aussi simple, aussi
accessible qu'avant son élévation, il ne regrettait son pouvoir
que par l'emploi qu'on en faisait... Il voyait avec effroi l'abyme
vers lequel on entraînait la France, et, saisissant toutes les
circonstances pour protester contre la marche du ministère ,
il vota ostensiblement contre ses candidats. Aussitôt, ce minis-
tère brutal et déhonté osa lui ôter, ainsi qu'au baron Louis,
la pension de 20,000 fr. dont ils jouissaient comme ministres
d'État; et par l'effet de cette basse vengeance à laquelle il fut
insensible , celui qui avait tant contribué à la restauration
n'eut plus que 5,ooo fr. de retraite , après en avoir obtenu
8,000 sous l'empire !
-< Je devrais peindre le général Dessoles au sein de sa famille,
auprès d'une épouse chérie , auprès d'une fille si digne d'asso-
cier son nom au beau et patriotique nom des La Rochefou-
cauld ; mais c'est de l'homme public dont j'ai seulement voulu
déplorer la perte prématurée... Imitons ses vertus, son courage
civil; et, comme lui soyons toujours prêts à sacrifier notre
intérêt aux grands intérêts de la patrie. »
Le lieutenant-général, Max. Lamarqce.
— Dobrée ( Thomas ). Nantes vient de perdre un de ses
meilleurs citoyens dans la personne de M. Thomas Dobrék ,
négociant , Consul de Danemark et des villes anséatiques ,
membre de la Société académique de la Loire-Inférieure, etc.
Né à Nantes le 6 avril 1781 , il y est mort, le i5 décembre
1828, à un âge où ses nombreux amis, ses concitoyens, les
infortunés dont il était le père pouvaient encore espérer de
longs jours pour lui.
Entré de bonne heure dans la carrière du commerce, que
son père avait parcourue avec honneur , M. Dobrée ne sépara
jamais ses intérêts personnels des intérêts de sa ville natale.
Il est le premier armateur qui, après la paix, ait renoue
les anciennes relations commerciales de la France avec la
Chine. C'est à lui, à ses essais long-tems infructueux , mais
couronnés enfin par le succès, qu'on doit l'importation et,
pour ainsi dire , la découverte du mode employé par les An-
glais pour doubler les vaisseaux avec du feutre. Le gouverne
ment vient de prouver combien cette découverte lui parait
importante , en adoptant ce mode pour la marine royal»
Doué d'un esprit éclairé , et animé du plus vif amour pour lf
bien public, M. Dobrée, qui sentait combien l'instruction de
plus en plus répandue est nécessaire au bonheur dis individus
et à la prospérité des États, employa toute sou influence pour
816 FRANCE.
fonder à Nantes une école d'enseignement élémentaire, sur
des bases si bien combinées et affermies , que les efforts des
ennemis du progrès des lumières ont été impuissans pour la
î^enverser. Sa généreuse sollicitude avait su intéresser l'héritiei
du trône «à l'existence et à la conservation de cette école qui a
déjà formé de nombreux élèves. C'est surtout à ce titre de
propagateur de l'instruction populaire et d'ami du bien public ,
que M. Dobrée méritait une place dans nos tablettes nécrolo-
giques ; et nous donnons des regrets d'autant plus vifs à sa
mémoire, que nous l'avions connu personnellement dans sa
ville natale , et qu'en appréciant ses excellentes qualités sociales
et ses vertus privées, nous avions aussi vu de près quels im-
portans services il avait déjà rendus et pouvait rendre encore
à l'industrie , au commerce et à la chose publique. M. A. J.
Supplément à nos Tablettes Nécrologiques pour Vanner
1828. — Dans le cours de l'année qui vient de 6air, la France
n'a pas fait des pertes moins cruelles et moins nombreuses qu<-
dans les précédentes. — Les sciences, les lettres, les beaux arts,
l'industrie , ainsi que l'administration publique , la politique, le
barreau , l'armée, ont eu également à regrette! beaucoup
d'hommes qui les honoraient. Nous avons déjà payé à quelques
uns d'entre eux le dernier tribut que nous croyons devoir à la
mémoire de ceux qui ont servi utilement la patrie et l'huma-
nité. Pressés par le tems et par l'espace , nous nous bornerons
à signaler ici, en peu de mots , des noms qui ne doivent pas
être oubliés dans cette galerie, dont la mort remplit chaque
année les rangs.
M. Bosc, membre de l'Institut, professeur d'agriculture au
Muséum du Jardin du Roi, connu par plusieurs ouvrages esti-
més dans diverses parties de l'histoire naturelle, honoré de
l'affection particulière de la célèbre madame Roland et de son
mari , et fidèle dans des tems orageux à l'amitié et au malheur,
homme simple et bon , excellent citoyen , savant distingué,
mort à Paris le 10 juillet dernier, a mérité et obtenu les regrets
de tous les gens de bien.
M. Cadet-Devaux, agronome zélé et instruit, mort dans !<■
mois de juin dernier, avait consacré toute sa vie à des re-
cherches et à des travaux utiles à l'économie domestique.
Aux noms justement honorésdes généraux Hugo (v. Rev.
Enc. , t. xxxvin, p. 558) , Miollis {V. Rev. Enc, tom. xxxix,
pag. 179;, et Dessoles ( Voy. ci-dessus, pag, 812Ï, nous
devons ajouter ceux des généraux Dambarère, pair de France;
Puoet-Barbantane , mort à Paris le 27 mars 1828 , qui a laissé
PARIS. 817
des Mémoires politiques très-curieux , cents avec une grande
franchise; Bourcier, ancien conseiller d'État, et administra-
teur intègre et habile; Andréossy, mort à Mont.mban le 10 sep-
tembre 1828, également regretté dans l'Académie des sciences,
dans la chambre des députés et dans l'armée , où il s'était tour-
à-tour distingué, comme savant, comme défenseur des libertés
publiques , et comme grand ingénieur et militaire instruit;
Damas, lieutenant-général, ancien chef d'état-major et ami
du brave Kléber, mort dernièrement à Paris.
Dans la classe des médecins , après avoir déploré la perte de
MM. Gall et Georget [V. Rcv. Enc. , t. xxxix, p. 325-53 1) ,
nous mentionnerons ici le célèbre et vénérable Chaussier, mort
à Paris, enjuin 1 828; M. Baumes, l'un des plus savans professeurs
de l'école de Montpellier, et dont les ouvrages jouissent d'une
juste renommée en Frauce et dans les pays étrangers; et M. Do-
pont, qui avait fondé à Paris un cabinet d'anatomie , où les
dépouilles des morts semblent adresser des leçons éloquentes
aux jeunes gens qu'une surabondance de vie et d'activité et la
fougue impétueuse des passions pourraient entraîner dans les
mêmes désordres et dans les mêmes malheurs, dont les traces
hideuses peuvent les arrêter sut les bords glissans d'un abyme.
Parmi les hommes voués à la cause si respectable de l'ins-
truction primaire et populaire , M. François de jVeufchatkau,
ex-ministre de l'intérieur, et qui n'avait pas dédaigné d'écrire
lui-même des livres élémentaires pour l'enfance et pour les
classes pauvres (voy. Rcv. Eue. , t. xxxvn, p. 587 ; M. le duc
de la Vauguyon, qui avait encouragé avec persévérance la
propagation de l'enseignement mutuel; M. Basset, ex-censeur
des études, et l'un des membres les plus zélés de la société pour
l'amélioration de l'instruction élémentaire, véritable père des
enfans aux intérêts desquels il avait consacré sa vie entière,
ne doivent pas être oubliés.
Parmi les hommes de lettres qui semblent devoir plus spé-
cialement nous occuper, outre ceux que nous avons déjà ins-
crits dans notre Mémorial nécrologique, nous citerons le
modeste et laborieux Lallkmant, auteur d'une Histoire abré-
gée de la Colombie, et de plusieurs autres ouvrages; ML Mjr-
zure, auteur d'une Histoire rie la révolution anglaise de
1GS8, qui a obtenu et mérite des éloges, quoiqu'elle ne fût
pas écrite avec une entière indépendance; ML R.OYOI , connu
par quelques [tragédies représentées sur les deux Théâtres
Français, et par un Abrégé de l'histoire du bas-empire, qu'on
préfère à l'énorme et fastidieux OU V rage de l.clieau; !\1. Dl
iiMwi, auteur dramatique, qui, parvenu à un âge avancé.
818 FRANCE.— PARIS,
se trouvait être le doyen de nos littérateurs, et qui est mort
dans une honorable, mais affligeante pauvreté; enfin-,-jVT. Pi-
card, enlevé à la France et aux lettres, le il décembre 1828,
peintre si spirituel et si vrai des mœurs contemporaines. Nous
lui consacrerons une Notice détaillée dans ce recueil.
Nous aurions à étendre beaucoup cette triste nomenclature,
si nous voulions parcourir toutes les classes de la société et
toutes les nations, même en nous bornant aux hommes qui
ont acquis une célébrité honorable dans leurs carrières res-
pectives. Nous nommerons encore , parmi les étrangers distin-
gués dont l'Italie pleure la perte récente, deux grands poètes,
Pincent Monti et Hyp. Pindemonte , dont un de leurs com-
patriotes, qui est associé à nos travaux, pourra mieux que
nous faire apprécier le mérite littéraire.
Plus notre vie est éphémère et fragile, plus la mort multi-
plie autour de nous ses coups précipités, et choisit ses victimes
dans tous les rangs, dans toutes les conditions, sans épargner
l'âge, la vertu, le talent; plus aussi nous devons redoubler
«l'activité , de constance , d'énergie , pour mettre à profit le peu
d'instans qu'il nous est donné de passer sur la terre. Faire un
peu de bien, laisser quelques traces de notre court pèlerinage,
mériter l'estime, prolongée au delà de cette fugitive existence,
par des productions et des travaux utiles : telle est la tâche que
chacun de nous est appelé à remplir, et ceux qui survivent
doivent continuer avec persévérance l'œuvre de l'amélioration
physique, morale et intellectuelle de l'espèce humaine, com-
mencée par les efforts isolés ou réunis des hommes de bien
qui les ont précédés.
M. A. Jullien , de Paris.
TABLE DES ARTICLES
CONTENUS
DANS LE CENT VINGTIÈME CAHIER.
DÉCEMBRE 1828.
I. MÉMOIRES, NOTICES ET MÉLANGES.
i. Sur la nature et les usages du guano R — n. Pag. 553
a. ConsidérationssurlesColoniesmilitniresdelaRussie. Chopin. 56a
3. Notice sur Moratin A. Muriel. Snj
IL ANALYSES D'OUVRAGES. '
4- ic De l'irritation et de la folie, etc., par F. V. Broussais;
2° Observations sur les attaques dirigées contre le spiri-
tualisme, etc.; par M. Massias. . . . Ch. de Rougemont. 583
5. Compte général de l'administration de la justice en France,
pendant l'année 1827 A. Taillandier, fîoo
6. Histoire des Gaulois, etc., par Amédée Thierry.
/. /. L. de Sismondi. 612
7. Réfutation de l'Histoire de France de l'abbé de Montgail-
lard , par Uranelt de Leuze ( M. Laurent.) ... .U.C. fi3o
8. Napoléon en Egypte, poème , par Barthélémy et Méry.
( deuxième et dernier article.)/*. F. Tissot. 640
EU. BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.
Annonces de io3 Ouvrages, français et étranger' .
Amériouk sErTE!«TRroN\LE. — Etats-Unis , 3 648
Europe. — Grande-Bretagne, 8 6èa
— Russie, 1 668
— Allemagne , 4 672
— Suisse, 3 677
— Italie, 6 680
— Espagne, I 683
— Pays-Rat, 3 684
France, 74 , savoir : Sciences physiques et naturelle ■ , 28. . . . <i'|5
— Sciences religieuses , morales , politiques et histonqnes , i~. . . 713
— Littérature , 20 7 '3
— Beaux-Arts , 2 'I
— Mémoires et Rapports de sociétés savantes ,2 755»
— Ouvrages périodiques, a 760
— livres en langues étrangères , imprimés en Fiante. 3 70S
820 . TAULE.
IV. NOUVELLES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES.
Amérique septentrionale. — États-Unis : Projet de pharma-
copée américaine. Nouvelle-Orléans : Nouvelle ville de Galena.
— Mexique: Commerce de la mer du sud. — Population de
la Californie 7 65
EUROPE.
Grande-Bretagne. — Lond/es : Société médico -botanique.
— Liverpool: Souscription pour élever une statue à Canning. . 766
Russie. — Saint-Pétersbourg : Industrie : Ériomètre, ou mesureur
de laine. — Rectification d'un point historique. — Moscou.
Nécrologie : Alexandre Pissaref 768
Allemagne. — Prusse : Berlin. Institution industrielle. —
Leipzig : Foire de librairie. — Nécrologie : Goeckink 770
Italie. — Savoie : Société académique. ■ — Bologne : Explosion
au fond d'un puits; Écriture trouvée dans les intestins d'un
cochon 774
Grèce. — Tableau de la division actuelle de la Grèce 778
France. Sociétés savantes et d'utilité publique. — Caen (Calvados):
Société des antiquaires de Normandie. — Cambrai ( Nord ) :
Société d'émulation ; Exposition des produits des beaux-arts
et de l'industrie. — Dieppe : Société archéologique. — La Ro-
chelle : Cours industriels élémentaires. — Nantes : Société aca-
démique de la Loire-Inférieure 781
Paris. — Institut: Académie des sciences : Séances du 17 no-
vembre au ier décembre 1828. — Société royale des pri-
sons. — Cours de droit naturel et de droit public. — Cours de
langues vivantes. — Cherté du pain : Secours aux indigens et
aux familles mal aisées. — Statistique : Mouvement de la po-
pulation de la ville de Paris; Consommation de l'année 1826
par la ville de (Paris. — Lettre du colonel Amoros à M. le
Directeur de la Revue Encyclopédique. — Théâtres. Théâtre-
Français : première représentation de YEspion , drame en cinq
actes. — Qdéon : premières représentations de YEspion, drame
en cinq actes, du Contrariant, comédie en un acte. — Antiquités
égyptiennes. — Papyrus égyptiens. — Nécrologie : Brisson
(Barnabe); Dessoles; Dobrée( Thomas). — Supplément aux
tablettes nécrologiques de l'année 1828. — Bosc; Cadet-
Devaux; Dambarère ; Puget • Barbantane; Bourcier; An-
dréossy ; Damas; Chaussier ; Baumes; Dupont; François de
Neufchàteau ; La \auguyon; Basset; Lallemant ; M azuré;
Roy ou ; Dumaniant; Monti; Pindemonte et Picard 784
PARIS. DE L IMPRIMERIE DE RIGNOUS.
rue des Francs-BouigeoisS.-Micliel, n° 8.
BINDING SLCT. QCT 7~ 197Q
AP Revue encyclopédique
20
R53
t. 40
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY